Calle Asuncion, seflor. numéro 45. secundo piso 1~
Maiko était déjà parti. Sans attendre sa photo. Il demanda o˘ se trouvait la Calle Asuncion à un chauffeur de taxi. Celui-ci ricana et lui montra une rue à cent mètres. Malko. en lêatteignant. eut un choc. La Calle Asuncion nêétait quêune enfilade de bouges à matelots. 11 y avait pratiquement un hôtel de passe par immeuble, avec des bars minables, aux couleurs criardes, des filles en mini sur les portes. Des juke-box hurlant de vieux airs américains.
Une fille qui ne devait pas avoir plus de douze ans le héla dêun air canaille, perchée sur des talons de vingt centimètres, avec une jupe large comme une ceinture.
Une morsa. seflor. dies Iucas2.
Il
lêignora, sêarrêta devant le numéro 45. Il semblait prêt à
sêécrouler dêune minute à lêautre. Il sêengouffra dans le couloir sale, puant lêurine et dêautres odeurs encore moins avouables... Au premier, il sêarrêta pour faire monter une balle dans le canon de son pistolet extra-plat. Il posa sa veste sur son bras pour dissimuler lêarme quêil garda à la main.
Il ne se sentait pas prêt de recommencer le numéro du ścaphandre ª. Avec qui que ce soit. Avoir été torturé le même jour par la D.I.N.A. et le M.I.R. représentait en soi un record quêil nêavait pas envie de battre...
Il
nêy avait quêune porte au deuxième étage. Il écouta, entendit une radio. Frappa un coup léger et attendit. La radio sêarrêta. Lorsque la porte sêouvrit, Malko faillit en l‚cher son pistolet. La fille qui se tenait devant lui était la compagne de Carlos Geranios, la grande brune aux seins lourds. Elle ouvrit la bouche et la referma, reculant, un masque de terreur abjecte crispant ses traits épais. Elle appela dêune voix étranglée.
-
Riquelme!
Nêayez pas peur, dit Malko.
Un barbu en maillot de corps surgit dêune autre pièce serrant un kalachnikov contre sa hanche, les yeux fous.
-
Ne tirez pas! cria Malko. Je viens de la part de Tania.
Il
resta strictement immobile, le pistolet dissimulé sous sa veste.
Les yeux agrandis de terreur, la fille le fixait comme sêil était le diable. Le barbu au kalachnikov semblait transformé en statue de sel. Il suffisait quêil déplace son doigt de quelques millimètres pour couper Maiko en deux.
Les yeux marron un peu saillants de la fille se remplirent dêhorreur.
-
Tania! Mais...
-
Tais-toi! jeta le barbu.
Son regard fixait un point au milieu de la poitrine de Maiko. Là o˘ il se préparait à tirer.
Jêai été arrêté par la D.I.N.A., se h‚ta de dire Malko. Ils mêont torturé.
Jêai vu Tania Calle Londres. Ils lêont torturée devant moi.
-
Vous? Ils vous ont torturé?
Totalement incrédule...
-
Ils mêont pris pour un des vôtres, expliqua Malko.
-
Comment êtes-vous sorti? demanda le barbu hargneusement.
Maiko décida de ne pas mentir. Raconta tout: le LêORDRE R»GNE A SANTIAGO
lieutenant Aguirre. Oliveira... Lorsquêil mentionna nom de la Chilienne, le barbu grinça des dents.
Et vous voulez nous faire croire que vous nous voulez du bien!
-
Je travaille pour la C.I.A., reconnut Maiko. Cêest exact. Mais je nêai rien à voir avec la D.I.N.A. Je suis au Chili pour venir en aide à
Carlos Geranios. Si vous savez o˘ il se trouve, il faut me conduire à
lui...
-
Carlos vous tuera, fit la fille. II voulait déjà vous faire abattre avant que vous ne veniez avec Tania. Dès que vous avez contacté Chalo.
Depuis, quatre de nos camarades ont été tués à cause de vous. Nous nêavons échappé que par miracle.
Malko soutint son regard.
Je ne vous avais pas dénoncé. Tania a été arrêtée. Pas à cause de moi. Elle a parlé.
-
Cêest pas vrai! cria le barbu.
Le silence retomba. De plus en plus tendu.
-
Cêest gr‚ce à Tania que jêai pu vous retrouver, insista Maiko.
Il
raconta sa tragique confrontation avec la Roumaine. Ils lêécoutèrent avec un scepticisme à peine dissimulé.
-
qui nous dit que vous ne travaillez pas pour la D.I.N.A.?
interrogea la fille.
La tension ne baissait pas. II sentait le barbu prêt àtirer à la moindre alerte.
-
Tania pourra vous le dire, fit patiemment Malko. Elle mêa vu être torturé par un certain Juan Planas. Puisquêelle sêest évadée.
-
Evadée?
Ils avaient eu la même exclamation. Sincèrement stupéfaits. Le barbu explosa:
-
Tania ne sêest pas évadée! Nous le saurions.
Riquelme, dit la fille, il y a quelque chose de troublant. Julia, cêétait un mot de passe à utiliser seulement en cas dêurgence. Tania était la seule à le
LêORDRE R»GNE A SANTiAGO 125
savoir. Je la connais. Même torturée, elle ne lêaurait pas donné. Sêil est là cêest quêelle le lui a vraiment donné.
Le silence retomba. Dans la rue, deux putes sêengueulaient pour un unique client, un marin polonais qui les injuriait dans sa langue. Le barbu baissa finalement un peu son arme.
-
Fais ce que tu veux, grommela-t-il.
Très délicatement, Maiko posa son pistolet sur la table et sêen écarta vivement. Il sêen fallut dêune fraction de seconde pour que le barbu l‚che sa rafale.
-
Moi aussi, je dqis être prudent, dit-il. Mais je suis votre ami.
Comment pouvez-vous être notre ami! reprocha le barbu. Les Américains ont tout fait pour mettre Pinochet au pouvoir, ils aident la D.I.N.A., ils lui donnent de lêargent, du matériel... qui croyez-vous qui a payé la Mercedes 280 du colonel OêHiggins? Soixante millions dêescudos. II en gagne deux par mois.
-
Je vais lêemmener, dit la fille. Il faut quêon sache. Il nêy a que Carlos...
Le barbu secoua la tête.
-
Es muy perigrosoê, Isabella-Margarita. Ils te cherchent. Cette fois, ils ne te rateront pas.
Isabella-Marguerita ne répondit pas, disparut dans la pièce voisine, revint avec une veste et un sac de toile.
-
Vous avez une voiture?
-
Oui, dit Maiko, sur le port.
-
Très bien. Sortez le premier et attendez-moi au coin du square au bout de la rue.
Maiko se retrouva sur le palier nauséabond, descendit et marcha jusquêau port. Il restait à convaincre Geranios de sa bonne foi et à organiser son évasion.
Malgré lui, il regarda autour de lui, sans rien voir de 126 LêORDRE R»GNE A SANTIAGO
suspect. La peur des deux fugitifs était contagieuse. La voiture était br˚lante sous le soleil. En le voyant, le photographe se précipita sur lui, brandissant la photo prise sur le lama.
-
Seflor, vous lêaviez oubliée. (Avoixbasse, il ajouta aussitôt :) És bien? ª
-
Es bien, assura Maiko.
Il
prit la photo et remonta dans la Datsun. Lorsquêil arriva au coin du square, Isabella-Marga rita était déjà là. Assise sur un banc. Elle monta aussitôt.
-
O˘ allons-nous? demanda Malko.
-
Prenez la route de Santiago.
Ils grimpèrent la route en lacet, bordée de bidonvilles qui firent ensuite place à une insolite forêt de sapins. Isabella-Marguerita avait posé son sac de toile entre ses genoux dêo˘ dépassait le canon dêune mitraillette Beretta. Elle fixa Malko avec gravité.
-
Je ne veux pas être prise par la D.I.N.A. Sêils nous arrêtent, je tire.
Il
remarqua quêIsabella-Marguerita avait de longues mains fines avec dêimmenses ongles très rouges. Elle était très maquillée. La coquetterie ne perdait pas ses droits, même dans la clandestinité. A vrai dire, cêétait une fille superbe. Et dangereuse. Il se souvint de sa férocité à son égard...
-
Pourquoi combattez-vous ainsi? demanda Malko.
Les grands yeux marron se voilèrent brusquement de tristesse.
-
Mon frère a été tué par les carahinieros durant les combats de lêusine Sumar. Ils lui ont brisé les reins àcoups de crosse. Avant de lui tirer une balle dans la tête.
Ses épaules sêétaient tassées, ses doigts étaient noués autour du canon de la mitraillette. Maiko demanda doucement:
LêORDRE R»GNE A SANTIAGO
127
-
Pourquoi avez-vous accepté de mêemmener? La dernière fois, vous ne mêaimiez pas beaucoup.
Elle se troubla légèrement.
-
Jêai envie de voir Carlos. Et puis si Tania vous a donné le mot de passe, cêest quêelle avait une raison. Et nous saurons ce qui sêest passé à
la Calle Londres.
Le silence retomba. La route défilait entre les collines pelées. Maiko pensa que, de nouveau, il allait se trouver face à face avec Carlos Geranios. IsabellaMargarita se retournait souvent avec nervosité. Elle dit soudain à Maiko:
-
Tournez là à droite, dans le petit chemin.
Une piste quittait la grande route pour sêenfoncer entre les collines désertes. La Datsun cahotait dans les ornières caillouteuses. Malko dut se contenter de rouler à vingt à lêheure.
Malgré lui, il éprouva le désagréable picotement de la peur sur le dessus des mains.
-
O˘ allons-nous? demanda-t-il.
-
Vous avez peur?
Il
y avait un rien dêironie dans la voix dêIsabellaMargarita.
-
Non, dit Maiko, je nêaime pas que lêon nêaie pas confiance en moi.
-
La confiance est un luxe que nous ne pouvons pas nous permettre.
Cêétait tombé comme un couperet.
Ils roulèrent pendant vingt minutes sur une piste de plus en plus mauvaise, traversant un bois, passant au pied dêune montagne escarpée pour arriver à
une plate-forme taillée dans le flanc dêune colline desséchée. En approchant, Malko aperçut une ouverture de la taille dêun tunnel de chemin de fer qui sêouvrait sur la plate-forme.
-
Allumez vos phares et entrez, ordonna IsabellaMargarita.
128
LêORDRE R»GNE A SANTIAGO
Malko obéit. Cêétait s˚rement une ancienne galerie de mine.
Il avança en cahotant sur de vieux rails. Les phares éclairaient des parois humides, noir‚tres, avec des
étais pourris. -
- Stop. Attendez-moi là. Eteignez vos phares.
Isabella-Margarita descendit et sêéloigna dans lêobscurité. quelques minutes plus tard le faisceau dêune puissante torche électrique éclaira la voiture. Puis une autre par-derrière. Carlos Geranios, les traits tirés, la bouche mauvaise, pas rasé, sêavança et ouvrit la portière.
- Dèscendez.
Aussitôt, deux hommes fouillèrent Maiko, lui retirant son pistolet extra-plat.
Puis on le poussa en avant. La colonne comportait une demi-douzaine dêhommes. Chacun avec une torche. Ils marchèrent un quart dêheure, dans des galeries étroites et humides, à demi éboulées, pour arriver enfin dans un espace plus grand, éclairé par des torchés fixées dans la paroi On avait installé un campement provisoire avec des couvertures, des caisses et deux jeeps. Carlos Geranios braqua sa lampe sur Malko.
- Voilà o˘ ils nous forcent à aller. Nous vivons comme des rats! Dans un trou.
Le cercle silencieux entourait Malko. Plein dêhostilité. Celui-ci ébloui par la lampe du miriste dit simplement:
- Cêest pour vous sortir dêici que jêai tenu à vous rencontrer.
Carlos Geranios ricana:
- Je préfère encore ça aux prisons de la D.I.N.A... Mais tu ne referas pas le coup de lêautre jour. Il y a deux hommes avec des mitrailleuses àlêentrée de la galerie, Ils peuvent retenir un régiment pendant une journée. Nous avons trois autres sorties.
LêORDRE R»GNE A SANTIAGO 129
-
Je ne vous ai pas dénoncé.
-
Je crois bien que si, dit Carlos Geranios dêun ton sinistre. On doit te payer très bien pour que tu acceptes de courir de tels risques.
Mais les Américains sont riches... Seulement, cette fois, tu as voulu être trop malin.
Il
y eut un murmure approbateur dans la pénombre.
Carlos entoura de son bras les épaules dêIsabellaMargarita.
-
Tu as bien fait de lêamener.
Il
se tourna vers Malko.
-
qui têa donné le mot de passe, Julia?
-
Tania.
Carlos Geranios le gifla à toute volée.
-
Salaud! Tu lêas torturée.
Maiko lutta pour ne pas lui sauter à la gorge et se faire massacrer. Le plus calmement possible, il recommença son récit.
Il
termina en mentionnant lêévasion de Tania. Précisant de quelle façon il lêavait apprise. Carlos Geranios laissa tomber dêune voix glaciale:
-
Tu as fini de nous raconter des mensonges! Tania est morte ou encore à la D.I.N.A. Personne ne lêa fait évader. Cêest toi qui lêa tuée!
Une voix lêinterrompit, dans lêombre. Calme et définitive.
-
Mata bê!
Carlos Geranios hocha la tête.
Tu as raison, Pablo, vas-y.
Malko vit surgir de lêombre un jeune homme à la tignasse noire ébouriffée qui le repoussa vers une galerie qui sêenfonçait au coeur de la montagne.
-
Vamos, gringo!
Il
nêy avait même pas de haine dans sa voix. Simple-
130 LêORDRE R»GNE A SANTIAGO
ment une détermination impersonnelle. Malko se mit en route en titubant, furieux contre lui-même dêavoir mal évalué la haine et la méfiance de Carlos Geranios. Ironie du sort il allait mourir de la main de lêhomme quêil était venu sauver.
De nouveau, il pensa à Alexandra, à son ch‚teau, au parc tout neuf, à la pièce dêeau et aux lambris dorés du grand salon. Tout cela continuerait sans lui. Il avait toujours su quêun jour sa chance basculerait. que ses pierres auraient sa peau. Liezen serait encore là dans quelques siècles pour défier le temps si un autre fou sacrifiait sa vie pour le maintenir debout. Son fatalisme slave le reprenait. Et son orgueil aussi. On pouvait rater beaucoup de choses mais pas sa mort. Oubliant lêhomme qui marchait derrière lui, il pensa de toutes ses forces à un certain jour o˘ il avait fait lêamour à Alexandra sur le grand canapé de la bibliothèque. Il avait au creux des paumes le contour tiède et plein de défi de ses reins.
- A qui, gringoê.
Maiko sêarrêta, se retourna. Dégrisé. Pablo posa la torche électrique en équilibre, de façon à ce quêelle éclaire Malko.
Il serra le kalachnikow contre sa hanche, le menton rentré, soudain concentré, le canon braqué sur le ventre de Maiko, les jambes bien écartées.
- Nêaie pas peur, gringo, dit-il dêune voix sans méchanceté, cela ne fait pas vraiment mal.
Son pouce poussa le bouton ´ rafale ª.
Maiko nêeut pas le temps de penser. Malgré lui, il ferma les yeux au moment o˘ la culasse partait en avant. Mais au lieu du bruit assourdissant des détonations, il nêy eut que le claquement sec et sonore de la culasse heurtant la chambre. Lêamorce nêavait pas percuté. Automatiquement, Pablo ramena
LêORDRE R»GNE A SANTIAGO 131.
le levier dêarmement en arrière, éjectant la cartouche défectueuse. Jurant pour lui. Malko réagit automatiquement. Plongeant dans les jambes du Chilien.
Les deux hommes tombèrent ensemble, au moment o˘ la rafale partait, le doigt de Pablo restant crispé sur la détente. Dans cet espace étroit, les détonations résonnèrent effroyablement. Maiko frappa de toutes ses forces la gorge de Pablo du tranchant de la main. Le Chilien émit un gargouillis et resta étendu sur le dos. Maiko se releva, ramassa le kalachnikow, arracha de la ceinture du guerillero un chargeur plein quêil introduisit à
la place de lêautre. Pablo essayait de se relever. Dêun coup de crosse dans la tempe, Maiko lêassomma net.
Se dégo˚tant un peu. Lui qui abhorrait la violence... Il ramassa la torche électrique et reprit le chemin quêil avait suivi. Tendant lêoreille et lêarme prête. Il en avait assez des émotions. Encore quelques incidents semblables et on parlerait de lui au passé.
Au moment o˘ il débouchait dans lêespace découvert, la voix de Carlos Geranios appela
-
Pablo. Todo es bien?
Le groupe était rassemblé auprès dêune des torches. Ils avaient tous posé
leurs armes. Maiko sêavança, braqua la torche.
-
Todo es bien, répéta-t-il.
Un silence impressionnant se fit aussitôt. Maiko avança encore, de façon à
ce que tous puissent voir le kalachnikow. Carlos Geranios dit dêune voix altérée:
-
Salaud de fasciste, tu as tué Pablo. Assassin.
Cêétait un comble. Malko résista à lêenvie de vider le chargeur du fusil dêassaut sur le groupe. Les mains croisées sur la poitrine, IsabellaMargarita lêobservait de nouveau avec horreur.
-
Je nêai pas tué Pablo, dit Maiko.
Il
sêavança encore. Puis, tranquillement, il appuya 132 LêORDRE R»GNE A SANTIAGO
sur un bouton et le chargeur du kalachnikow tomba àterre. Il manoeuvra le levier dêarmement pour éjecter la cartouche qui se trouvait dans la chambre, posa la crosse de lêarme par terre et dit
-~ Maintenant, Geranios, est-ce que vous allez me croire?
Le silence se prolongea pendant plus dêune minute. Une veine battait dans la tempe gauche de Malko. Il jouait sa vie à quitte ou double. Par exaspération. Puis Geranios sêavança vers lui, le scruta encore un long moment et laissa tomber:
- qui es-tu vraiment?
Lêatmosphère se détendit un peu.
- Je vous lêai dit, fit Maiko avec agacement. Un agent de la Central Intelligence Agency envoyé au Chili pour vous aider à en sortir. En raison des services que vous avez rendus à la ćompany ª. Je nêai pas dénoncé
Tania. Vous encore moins. Je ne travaille pas avec la D.I.N.A. et, si jêai été rel‚ché, cêest parce que même la D.I.N.A. ne peut pas se mettre mal avec la C.l .A. Jêai malgré tout passé quatrejours à lêhôpital Del Salvador. Vous pouvez vérifier.
Carlos Geranios secoua la tête. Mais cette fois, sans hostilité.
- Je ne comprends pas, avoua-t-il. La mort de Chalo Goulart a coÔncidé avec votre intervention. Je suis certain quêil a été śuicidé ª par la D.I.N.A.
Je nêarrive pas à croire que Tania ait parlé, quêelle ait livré notre planque. Je suis s˚r quêelle ne sêest pas évadée... On ne sêévade pas de la D.I.N.A. Et nous le saurions.
Il avait repris le vouvoicinent.
Les autres écoutaient respectueusement. Le geste de Maiko abandonnant son arme en face dêhommes qui se préparaient à le tuer dix minutes plus tôt était un acte de ´ macho ª. quelque chose qui les touchait LêORDRE R»GNE A SANTIAGO
inconsciemment. Le ´ machisme ª était la clef de lêAmérique latine.
Il
y eut un bruit de pas et des appels. Pablo surgit de la galerie, se dirigeant à t‚tons. Il sêarrêta net en voyant ce qui se passait. Dépassé.
-
Je sais pourquoi Tania a été arrêtée, dit Maiko.
Il
le leur dit. Geranios avait le front barré dêune grande ride. U
répéta
-
Vous maintenez que vous agissez sur les ordres de John Villavera pour me faire sortir du Chili?
-
Bien s˚r, fit Maiko, excédé. Cêest facile à vérifier.
Il
surprit le regard de stupéfaction totale échangé entre Carlos Geranios et Isabella-Margarita. Celle-ci hocha la tête.
-
Dis-lui.
-
Je pense que vous êtes sincère.., dit-il. quelques jours avant votre arrivée au Chili, je me trouvais àlêambassade dêItalie. Jêallais avoir un sauf-conduit pour sortir du pays sous un faux nom. Personne ne savait que jêétais là à la D.I.N.A. Un jour, par hasard, une des rares personnes qui savaient o˘je me trouvais a mentionné ce fait devant quelquêun. Trois heures plus tard, les hommes de la D.I.N.A. sont venus la chercher. Cêétait une femme, ajouta-t-il dêune voix altérée. Une très jolie femme. (lise lut un moment.) Personne ne lêa revue vivante.
´ Moi, je lêai revue. Morte. Vous ne pouvez pas savoir ce quêils lui avaient fait. (La voix se brisa.) Ce nêétait plus un être humain lorsque les policiers de la D.I.N.A. sont venus la jeter par-dessus la grille de lêambassade dêItalie... Ce fut le travail de lêhomme qui vous a interrogé.
Juan Planas. Un transfuge du M.1.R. La seule erreur quêils aient commise.
Ils avaient bu et ne se sont pas rendus compte. Ils voulaient mêintimider, me montrer quêils mêavaient retrouvé, quêon ne pouvait pas leur échapper.
Je savais quêils ne
me laisseraient pas partir, quêils viendraient me chercher à lêambassade, quitte à faire des excuses après. Alors, jêai pris le risque de me sauver, de replonger dans cette ville o˘ chaque habitant peut être un ennemi. Pour avoir une chance de me venger. Et de rester en vie.
Malko écoutait. Horrifié. Sachant déjà ce que le Chilien allait lui apprendre. Ce dernier demanda dêune voix calme Savez-vous qui a dénoncé cette femme à la D.1.N.A9 En téléphonant directement au colonel Federico OêHiggins?
Maiko demeura silencieux.
- John Villavera.
Malko eut lêimpression que son estomac se remplissait de plomb. Maintenant il comprenait la réaction de Carlos Geranios, Calle Santa Fé. Cêétait à lui dêêtre assommé, en pleine confusion... Pourtant, cela paraissait énorme.
Incroyable.
- Mais pourquoi John Villavera agit ainsi?
- Pourquoi?
Carlos Geranios eut un ricanement amer.
- Parce que jêai été assez imbécile pour rendre service à la C.I.A. Je suis un des seuls hommes àpouvoir prouver que Allende a été renversé avec lêargent de la Central Intelligence Agency. que la Junte a bénéficié de lêaide de Sociétés américaines, directe comme indirecte. Et dêautres choses
~iussi. Vous comprenez. Ils ont été trop loin. Les gens de la C.I.A. qui étaient ici se sont fait taper sur les doigts. Alors, il faut supprimer les preuves. Il faut ME supprimer.
<(La C.I.A. veut faire faire le travail par la D.I.N.A. Mais la D.I.N.A. ne peut pas me trouver. Alors, vous êtes intervenu. Si je nêavais pas pu apprendre lêintervention de Villavera, je vous aurais accueilli à bras ouverts. Et vous mêauriez mené à la mort. ª
Mais enfin, que craignent-ils?
Il secoua la tête.
que je parle, que je donne des documents. Jêen ai. Des noms. Des faits. Des dates.
Će que je vais faire, ajouta-t-il sombrement, je veux que le monde entier le sache. Je connais le nom de tous ceux qui travaillent pour eux. Le colonel OêHiggins est sur les feuilles de paie de la C.I.A. Et dêautres. Je le dirai. ª
Il se tut brusquement. Sa voix avait déraillé. Malko baissa les yeux. Il nêarrivait pas à croire que le doux John Villavera était responsable de cette horrible machination...
- Vous êtes totalement certain de ce que vous dites? que Tania est encore aux mains de la D.I.N.A.? que John Villavera veut que je vous retrouve pour vous tuer? quêil se sert de moi comme chien de chasse?
- Absolument, affirma le Chilien.
- Si cêest le cas, dit lentement Maiko, je vous jure que je vous aiderai. A titre personnel. Et je crois aussi que les gens de Washington ne sont pas au courant de cela... Mais je dois en être certain.
- Renseignez-vous.
- Vous êtes prêt à me laisser repartir dêici?
Le Chilien nêhésita pas.
- Oui.
Malko revoyait la lourde m‚choire de John Villavera, son air calme, posé.
Son insistance à retrouver Carlos Geranios. Il y avait s˚rement autre chose. Une horrible arnaque montée par quelquêun qui avait intérêt à
brouiller les cartes. Il ne vôyait peut-être quêun morceau de lêiceberg.
quelques années dans le Renseignement lui avaient appris que la solution la plus évidente nêétait pas toujours la bonne.
Une idée lui vint soudain à lêesprit.
Si ce que vous dites est vrai, remarqua-t-il, la 136 LêORDRE R»GNE A SANTIAGO
D.I.N.A.
aurait d˚ être ici depuis un bon moment. Je nêétais pas difficile à suivre. Il ont des moyens sophistiqués. Des hélicoptères, des radios...
Carlos Geranios haussa les épaules.
-
Ne me croyez pas si vous voulez. Mais je sais que jêai raison. La D.I.N.A. et votre ami John Villavera marchent la main dans la main.
Le nom de Tania traversa le cerveau de Maiko. Cêétait peut-être la clef de tout. Il se souvint que OêHiggins lui avait appris quêil sêagissait dêun agent du K.G.B. Elle avait intérêt à brouiller les cartes...
-
Pouvez-vous mêaider à savoir o˘ se trouve Tania, si elle est encore vivante? demanda-t-il.
Carlo nêhésita pas.
-
Oui.
-
Très bien, dit Maiko. Nous allons trouver la vérité.
Le double ruban asphalté filait droit à travers les collines désertiques vers Santiago. Maiko voyait àpeine la route. Il nêavait quêun nom dans la tête TANIA. La clef de lêénigme. La Roumaine torturée par la D.I.N.A.
était-elle morte ou vivante? En prison ou en liberté?
qui mentait? Geranios? John Villavera?
En une demi-heure, Malko nêavait croisé que deux charrettes et un autobus.
La mine abandonnée se trouvait à cinquante kilomètres derrière lui. La version donnée par Geranios semblait tirée par les cheveux: que John Villavera ait fait venir de Washington un agent de la ćompany ª pour débusquer le miriste et le faire abattre par la D.I.N.A. paraissait peu vraisemblable... Il y avait pourtant des faits troublants...
Carlos Geranios avait promis à Maiko de mobiliser tous ses informateurs pour connaître le sort de la jeune femme. Et si possible, savoir o˘ elle se trouvait, au cas o˘ elle serait encore vivante. Ensuite, ce serait àMaiko de jouer.
Celui-ci dépassa lêembranchement menant à lêaéroport de Puntahuel. Il nêavait quêune envie: se reposer. Les dernières heures avaient été
éprouvantes... Il fut presque heureux de retrouver la tranchée du métro 138
LêORDRE R»GNE A SANTIAGO
dans Alameda et le building gris du Sheraton. Il y avait un mot dans sa case. Oliveira lui demandait de f lêappeler. Il prit une douche, téléphona au magasin.
Le soulagement de la Chilienne en entendant sa voix lui fit plaisir.
Je croyais que tu avais encore des problèmes.
Malko lêassura du contraire et lêinvita à dîner. Il était trop tard pour aller à lêambassade américaine. Dommage. li avait h‚te de savoir la vérité.
Il décida dêattendre jusquêau lendemain.
*
**Sans ses lunettes, John Villavera semblait plus dur, plus inquiétant, sa m
‚choire énorme lui mangeait le visage, ses yeux clignaient. Toujours tiré à
quatre épingles, il examina Maiko en se frottant les yeux. La rumeur de la Calle Augustinas montait par la fenêtre ouverte. Il remit ses lunettes, b
‚illa.
- Excusez-moi, jêai mal dormi. Mon chat sêétait échappé. Je lêai cherché
partout. Vous avez du nouveau?
- Pas encore.
Sans réfléchir, Malko avait menti. Dêemblée il fut furieux contre lui-même.
Le lavage de cerveau de Carlos Geranios faisait son effet.
Le chef de station de la C.I.A. à Santiago croisa les doigts sur son sous-main.
Pourvu que Geranios ne fasse pas dêimprudence! Jêai appris ce matin que le général Pinochet avait personnellement reproché au colonel OêHiggins de lêavoir laissé échapper. Il faut absolument retrouver sa trace avant quêil ne soit trop tard.
11 semblait sincèrement concerné, presque ému. Malko sêen voulut, faillit dire la vérité, pensa quêil se ferait prendre pour un imbécile, demanda
- Comment voulez-vous le faire sortir du Chili?
LêORDRE R»GNE A SANTIAGO
12
-
En avion, dit lêAméricain. Si vous le retrouve: jêarrangerai cela. On donnera un plan de vol local on filera en Argentine, à Mendoza. Je connais ur petite piste qui sert aux chasseurs près de la route c Valparaiso...
Pas loin de la mine abandonnée, donc.
Cêétait tentant. Sans risques. Mais quelque cho~ retint Maiko. Il nêaimait pas les coÔncidences ni h zones dêombre. Il y en avait trop dans la situatic actuelle. Il décida de lancer un ballon dêessai.
-
On mêa dit que cette Tania ne sêest jamais év~ dée, comme le colonel OêHiggins me lêa affirmé. quêc pensez-vous?
John Villavera eut une moue incrédule.
-
Cêest douteux. Ils ont parfois des ´ bavures: Ces militaires ne sont pas habitués au travail de pol ciers. Mais il y a çu un article dans la presse relatai cette évasion, qui a fait deux morts parmi les forces C lêordre. Pendant que vous étiez à lêhôpital.
-
Pas de photos?
LêAméricain secoua la tête.
-
Cela sêest passé pendant le couvre-feu... Maisï vais essayer dêen savoir plus. que comptez-vous fain
-
Je sui& bloqué, dit Malko, tant que je nêai p~ trouvé Tania. Je ne possède aucune autre piste. propos, pensez-vous que la D.I.N.A. me fait suivri
John Villavera prit lêair franchement réprobateii
-
Je ne le crois pas. Jêai eu une conversation tri franche avec OêHiggins. Je lui ai promis que voi aviez abandonné la recherche de Carlos Geranios si ma demande. que vous cherchiez seulement ‚ réun les éléments de votre rapport pour Langley.
Par moments, les barbouzes les plus chevronnéê faisaient preuve dêune étrange candeur. Maiko so pira:
-
Espérons quêil est plus sincère avec vous qi vous ne lêêtes avec lui... De toute façon, jêaimerais
140 LêORDRE R»GNE A SANTIAGO
rencontrer. Pouvez-vous lui demander un rendez-vous?
Tout de suite?
Si possible.
John Villavera décrocha sa ligne directe et composa le numéro de lêEdificio Diego Portales.
*
**
Malko ne pouvait détacher ses yeux de la main droite recouverte du gant de laine noire, serrant la mini-bouillotte japonaise, la malaxant machinalement tandis que le colonel Federico OêHiggins parlait. Les yeux protubérants et glauques du Chilien ne le quittaient pas, lêexaminaient sans cesse, comme pour découvrir un secret. Maiko se dit que cêétait un adversaire redoutable. On ne lêavait pas fait attendre plus de trois minutes. Un chaud soleil tapait sur les glaces. Lêatmosphère de ce bureau design était rassurante, fonctionnelle. On était loin des cellules de~ la D.I.N.A.- Avez-vous retrouvé la trace de cette Tania? demanda Maiko.
Le colonel OêHiggins secoua la tête.
Non, et cêest un de mes gros soucis. Je suis presque certain quêelle a pu rejoindre Carlos Geranios et quêils préparent ensemble des attentats, de la propagande, de la subversion. La D.1.N.A. mêa établi un rapport signalant que le MIR. essaie de former maintenant des comités de Résistance Populaire, de sept personnes au maximum. Afin de faire de lêagitation de personne à personne.
- Il me semble pourtant que vous avez la situation bien en main, remarqua Maiko. que la population est de votre côté.
Le colonel approuva onctueusement.
- Bien s˚r. Nous recevons ainsi de nombreuses lettres de dénonciation de marxistes dont nous ne
LêORDRE R»GNE A SANTIAGO
141
tenons même pas compte. Mais il reste un noyau dêagitateurs professionnels que nous devons mettre hors dêétat de nuire avant de pouvoir revenir à des conditions de vie normales. Comme cette Tania. Elle avait été envoyée par Castro pour endoctriner Allende.
Malko leva un regard candide sur le chef de la D.I.N.A.
-
Pourquoi ne lêavez-vous pas arrêtée plus tôt?
-
Mais nous nêavions pas de preuve! sêexclama vertueusement Federico OêHiggins. Ce nêest quêà la suite dêune longue enquête que nous lêavons interpellée.
Maiko faillit parler de Chalo Goulart, puis se dit que cêétait totalement inutile. Comme si la D.I.N.A. avait épargné un agent soviétique repéré
alors quêelle raflait les ouvriers des ´ poblaciones ª pour un regard de travers...
-
Tania était-elle très liée avec Carlos Geranios?
-
Je le crois. Mais pas depuis longtemps... Les miristes ont aidé à
la chute dêAllende, comme vous le savez. Ils le trouvaient trop à droite...
Mais, depuis, ils se sont s˚rement rapprochés. quoique Tania Popescu soit une communiste de stricte obédience...
Il
posa la bouillotte, massa ses doigts avec précaution, avec une petite grimace, qui fit trembler ses joues flasques.
-
Dès que le temps change, remarqua-t-il, je souffre terriblement.
Touchez ma main.
Il
ôta sa main et tendit ses doigts à Malko. Celui-ci les effleura : ils étaient froids comme la peau dêun serpent.
Je nêai plus dêartère, fit tristement OêHiggins. On sera peut-être obligé
de me couper le bras.
Il remit son gant, regarda sa montre. Malko se leva.
Il
ne tirerait rien de plus du chef de la D.I.N.A.
Jêespère que vous retrouverez Tania, dit-il.
142 LêORDRE R»GNE A SANTIAGO
Federico OêHiggins prit la peine de le raccompagner. Dans lêascenseur, il se demanda si Tania ne sêétait pas évadée réellement, mais sans avertir Geranios. Leurs différences idéologiques pouvaient lêexpliquer...
En se servant dêOliveira, il pourrait peut-être en apprendre plus sur lêévasion de Tania, gr‚ce au lieutenant Pedro Aguirre.
*
**Le vacarme était effroyable, toute la salle reprenant les refrains chantés par un énorme cuisinier en toque blanche, accompagné dêune chanteuse à la guitare. Des airs chiliens. Un ivrogne se leva, vint sêincliner comiquement devant Oliveira, une bouteille à la main. Oliveira éclata de rire, sêappuya encore plus contre Maiko, écrasant sa poitrine pleine d~ défi contre lui.
Consciencieusement, lêivrogne leur versa à boire, inondant la nappe et retourna sêeffondrer à sa table. Deux hommes dansaient ensemble. Oliveira enfonça une langue aigué dans lêoreille de Maiko, tandis que ses ongles égratignaient sa cuisse. Sans souci du voisin au bord de lêapoplexie.
- Cêest gai, ici! murmura-t-elle.
Ils se trouvaient à une vingtaine de kilomètres de Santiago, dans une sorte de chalet.animé par un petit orchestre. Maiko dégagea son poignet pour regarder lêheure.
- Il est minuit et demi.
Oliveira sourit.
- Avec moi, tu ne crains rien. Jêai un laissezpasser.
Signé probablement par le colonel Manuel Chunio, le Bourreau de Los Angeles. Son papa.
Si nous tombons sur le lieutenant Aguirre, remarqua-t-il, il risque de ne pas apprécier.
Elle rit. Complice.
LêORDRE R»GNE A SANTIAGO 143
- Impossible. Il est de service toutes les nuits à la D.I.N.A. en ce moment. Il est très ambitieux. Mais il va s˚rement me téléphoner. Pour voir si je suis là. Alors, il vaut mieux que nous rentrions...
- Il nêest pas jaloux?
Oliveira pouffa.
- Comme un couguarê. Sêil savait... Mais il peut attendre.
Elle sêinterrompit, se détacha de lui, les yeux brillants, tira sur son pull, ce qui eut pour effet dêaccentuer le défi de sa poitrine.
- Viens.
Dès quêils furent dans la Datsun, elle se lova contre lui, riant quand les virages la projetaient contre la portière. Malko flottait sur un petit nuage agréable, aidé par lêalcool et la fatigue. Avec pourtant une petite idée qui lui trottait derrière la tête... Dans son métier il lui était, hélas, difficile de dissocier complètement lêagréable de lêutile.
*
**Oliveira glissait entre les mains de Maiko comme une anguille qui se serait égarée dans un aquarium de Miss Dior...
Le lourd vin chilien avait déchaîné chez elle une folie érotique communicative. Mais pour une raison incompréhensible, elle se refusait à
lui, se contentant de caresses sophistiquées, allant de la fellation passionnée à lêusage extrêmement spécial de ses cils. Agenouillée à côté de Malko, elle avait entrepris de compter du bout de sa langue pointue les hématomes bleus et noirs qui constellaient le corps de Maiko, lui infligeant chaque fois une délicieuse secousse électrique. Il commençait à
se demander si la douce Oliveira nêavait pas envie dêêtre violée...
144 LêORDRE R»GNE A SANTIAGO
Tout à coup, elle lêabandonna, allongé sur la moquette, pour farfouiller dans le tiroir de sa table de nuit.
II devinait son corps bronzé dans la pénombre avec les marques blanches des fesses rondes. Il nêy avait pas encore de bronzage intégral au Chili.
Elle se retourna, revint vers lui, lêembrassa, en appui sur les mains. Puis sa bouche glissa le long de sa poitrine, il sentit de nouveau la caresse délicate et habile de sa langue, vite remplacée par ses doigts souples.
Occupés à une étrange besogne...
Il
se redressa sur les coudes, intrigué.
-
quêest-te que tu fais?
-
Laisse-toi faire!
Il la sentit glisser quelque chose autour de son sexe. Comme un anneau de caoutchouc qui le serrait sans lui faire mal. Les ongles courts dêOliveira le firent glisser à mi-hauteur de son organe. Puis, elle sêallongea sur lui doucement, de tout son corps. Ondulant doucement, laissant glisser les jambes de chaque côté des siennes, se cambrant comme une chatte en chasse.
- Viens maintenant, murmura-t-elle.
Ils roulèrent sur la moquette. Il la renversa sous lui, sêenfonça avidement en elle.
Elle se cabra.
-
Doucement. Doucement.
Il
obéit, demanda, bouche contre bouche:
quêest-ce que tu mêas mis?
Après, haleta-t-elle, je te dirai...
Il commença à bouger avec plus de douceur. Se contrôlant comme il sied à un gentleman, même en rut.
Les reins dêOliveira se creusèrent sous lui.
- Loin! réclama-t-elle dêun ton soudain impérieux.
LêORDRE R»GNE A SANTIAGO
Son injonction déchaînaê Malko : sa partenaire poussa soudain un r‚le rauque, inattendu. Elle qui nêavait jamais desserré les lèvres. Lorsquêil se retira, croyant lêavoir meurtrie et quêil revint ensuite, nêen pouvant plus, son r‚le se transforma en cri rauque de chatte couverte. Malko sentit ses jambes se raidir et se refermer autour de lui. Elle en tremblait. Il accéléra le rythme, lui arrachant un vrai rugissement. Puis, elle se mit à
r‚ler sans discontinuer. Ses doigts aux ongles courts ancrés dans ses épaules, les jambes nouées dans son dos, comme une tenaille, pliées en accordéon.
-
Doucement, doucement, supplia-t-elle.
Il sentit le tremblement venir du fond de son bassin, à lêaccélération de ses mouvements. Il allait et venait toujours aussi lentement, faisant appel à toute sa volonté pour se contrôler et le r‚le ininterrompu le fouettait comme un aphrodisiaque extraordinaire. Oliveira lui griffait le dos comme si elle avait voulu le peler comme une orange.
La tornade qui surgit de, ses reins lui fit oublier toutes les recommandations de prudence dêOliveira. Il la martela avec férocité, ne pensant soudain plus quêà son plaisir à lui. Lêeffet fut extraordinaire.
Le cri dêOliveira se cassa, elle demeura la bouche ouverte, laissant Maiko apercevoir son gosier, tétanisée, tremblante, tendue en arc sous lui, soulevant ses 80 kilos à la seule force de son orgasme. Puis le cri reprit quand ses poumons se remplirent dêair à nouveau, si fort quêil fit peur à
Maiko. Il allait s˚rement jusquêà Providencia. De quoi faire rêver toutes les lolas et leurs pololos...
Maiko retomba, foudroyé, mais Oliveira continua àgémir, à hoqueter, se trémoussant sous lui comme si un membre invisible continuait à la labourer.
Malko, en nage, haletant, ne pensait même plus à lêétrange anneau quêOliveira avait glissé autour de lui. La jeune femme se calma enfin, lêécarta avec un sourire repu. Sa main descendit et ôta lêanneau mystérieux. La lumière de la lampe de chevet éclairait les cernes bistres sous les yeux, la bouche gonflée, les étranges pupilles cobalt dilatées, pleines dêune joie animale.
Elle montra à Malko, dans le creux de sa main droite, un bout de ficelle rond dêo˘ partaient des aspérités circulaires.
-
Tu sais ce que cêest?
Cêétait la machine infernale qui avait déclenché ce super-orgasme.
-
Non, dit Malko.
-
Cêest un guesquel. Cela vient de Bolivie. Les aimaras le fabriquent avec une paupière de lama àlaquelle on a laissé ses cils. Lorsque tu fais lêamour, ceux-ci se raidissent. Jêai lêimpression dêavoir une pelote dêépingles qui tenterait frénétiquement de sêéchapper de moi. Cêest tellement fort, cêen est presque insupportable. Seulement, il ne faut pas y aller trop vite parce que je pourrais mourir ou peut-être devenir folle, ne plus penser quêà cela...
Maiko contempla le guesquel. Rêveur. Décidément la civilisation inca était encore plus avancée quêon ne le croit...
-
qui te lêa donné?
-
Le premier garçon avec qui jêai fait lêamour après mon divorce.
Parce que je nêarrivais pas à jouir. Un Bolivien beau comme un dieu. II est retourné là-bas, mais il mêa dit que je nêoublierais jamais, que je penserais à lui chaque fois que je ferais lêamour avec le guesquel... que sans lui, cela me paraîtrait fade...
-
Cêest vrai?
Cêest vrai, fit-die gravement. Cêest comme une drogue. Les ´ machos ª dêici me tueraient sêils savaient que je pense à un autre homme en faisant lêamour avec eux...
-
Tiens, dit Maiko, ton lieutenant ne têa pas encore appelée.
-
Il ne va pas tarder, assura-t-elle, avec un sourire ambigu.
Maiko fut pris dêune brusque inspiration.
-
Tu sais que Tania sêest évadée de la D.1.N.A... Oliveira fronça les sourcils. Elle fit tourner le guesquel entre ses doigts.
-
Evadée! On ne sêévade pas de la D.1.N.A.
-
Demande à ton lieutenant! dit-il, mi-sérieux, mi-plaisantant.
Au même moment, le téléphone se mit à sonner.
Oliveira mit un doigt sur ses lèvres.
-
Chut! Cêest s˚rement lui.
Elle décrocha et dit dêune voix faussement endormie:
-
Allô?
Elle fit un clin dêoeil à Maiko, sêinstalla, le dos au lit, les genoux repliés. Il imagina le lieutenant Aguirre, sêil la voyait ainsi. Malko nêentendit évidemment quêune moitié de la conversation. Assez pour comprendre. Il ne fut pas surpris lorsquêelle annonça, après avoir raccroché
-
Tu avais raison. Il mêa dit que cêétait dans les journaux. Mais je ne les lis pas.
Elle lêembrassa. Sa bouche sentait le tabac, lêalcool et le sperme. Puis elle alla mettre un disque de fl˚te indienne et ils restèrent longtemps étendus à même le sol. Malko était si fatigué quêil sêassoupit. Il se réveilla en sursaut, rêvant quêun condor broutait ses parties nobles.
Ce nêétaient que les dents aiguès dêOliveira. Il baissa les yeux et sêaperçut quêelle lui avait remis le guesquel.
Insatiable.
Oliveira abandonna son activité et vint enfourcher Maiko, une lueur amusée dans les yeux.
148 LêORDRE R»GNE A SANTIAGO
Je ne lêai jamais fait comme ça, dit-elle. Tu feras attention.
Elle sêempala doucement sur lui, se mordant les lèvres pour ne pas crier, resta quelques secondes immobile, reprenant son souffle. Puis elle commença son va-et-vient. Les yeux fermés, les doigts crispés sur le ventre de Malko, comme pour le repousser. Lêinfernal instrument r‚pait sa chair intime comme une petite bête hostile et complice à la fois. En dépit de la douleur, elle accéléra le rythme, commença à feuler. Très vite, elle eut un orgasme, puis un second, puis continua sans sêarrêter, dodelinant de la tête, les ongles crispés sur Maiko.
Un son inattendu domina soudain les hurlements dêOliveira. Le téléphone.
Malko dut la secouer pour quêelle sêinterrompe. Elle posa sur lui un regard de noyée.
-
Je mêen fous...
-
Si cêest ton lieutenant et que tu ne répondes pas, il risque de venir...
Cela la décida. Sans sêarracher de Malko, elle étendit la main et décrocha.
La conversation ne dura pas longtemps. Oliveira raccrocha avec une exclamation énervée, en disant:
-
Laisse-moi! Je dors.
-
Cêétait Pedro, dit-elle. Il voulait savoir pourquoi je mêintéresse à Tania. «a le tracasse.
Elle recommença à bouger doucement. Malko nêarrivait plus à se concentrer sur son plaisir. Le lieutenant de la D.1.N.A. était alerté, maintenant.
-
Je ne te plais plus, demanda Oiiveira, indignée.
Malko la saisit par les hanches.
-
Si.
De toutes ses forces, il essaya de se concentrer, de se persuader que la situation était claire. Le lieutenant Aguirre avait confirmé lêévasion de Tania.
LêORDRE R»GNE A SANTIAGO
149
Oliveira prit son plaisir avec un hurlement sauvage et retomba contre lui, son visage inondé de sueur collé à la poitrine de Maiko.
Celui-ci resta les yeux ouverts, guettant le silence de la nuit. O˘ était Tania Popescu?
Oliveira dormait sur le ventre, sa croupe cambrée soulevant le drap en un défi silencieux. Maiko se leva tout doucement. Il avait très mal dormi, tournant et retournant sans cesse les données de son problème. O˘ se cachait Tania? Il avait échafaudé une hypothèse. Tania, agent du K.G.B..
pouvait très bien avoir manipulé Carlos Geranios, afin de le séparer des Américains. En lui faisant croire que la C.I.A. voulait le tuer, elle lêaidait à regagner le bercail de la gauche.
Et cêétait invérifiable, puisquêil fuyait les contacts avec ses ex-employeurs.
Cela collait parfaitement avec tout ce quêil savait. Egalement avec le fait que Tania préférait ne pas être confrontée avec Carlos.
Le vin chilien lui avait laissé la bouche comme du carton. Il but la moitié
dêune bouteille de Contrex, posée par terre, près du lit et se sentit mieux.
Oliveira grogna et il se h‚ta de sortir de la chambre. Une brume matinale flottait encore sur Santiago. Maiko monta dans sa Datsun et prit la direction du centre. Il avait h‚te de parler à John Villavera.
De lui faire part de ses idées. Et de lui apprendre ce quêil lui avait caché.
H dut patienter derrière des autobus nauséabonds en descendant Providencia. Malgré lui, il regardait son rétroviseur chaque fois quêil entendait une moto. La mystérieuse tueuse qui lêavait suivi à
plusieurs reprises travaillait probablement pour Tania. Ce qui achevait de boucler la boucle. Maiko, cherchant àdécouvrir la vérité sur leurs rapports, était lêempêcheur de tourner en rond.
Il y avait encore de la place sur le grand parking devant la Moneda et il traversa à pied jusquêà la Calle Augustinas. John Villavera était matinal.
Chef de station de la C.I.A., il devait souvent envoyer des télex très tôt.
Maiko passa le barrage des secrétaires, frappa et entra dans le bureau de lêAméricain. Celui-ci était en train de boire une tasse de café. Il sourit à Maiko.
Je vous ai appelé à lêhôtel, dit-il. Vous étiez déjà parti...
Maiko ne sêétendit pas. Sa vie privée ne regardait que lui.
Je faisais mon footing, expliqua-t-il. Sans sêattendre à ce que lêAméricain le croit.
Jêai quelque chose pour vous, dit John Villavera avec un sourire mystérieux.
Il tendit à Maiko une coupure du Mercurio. On y relatait lêévasion spectaculaire dêune dangereuse terroriste, Tania Popescu, gr‚ce à lêattaque dêun commando miriste qui avait abattu sauvagemeot les deux gardes lêescortant. La fin de lêarticle stigmatisait la sauvagerie des ennemis marxistes... Malko reposa la coupure de presse.
- Jêai également une surprise pour vous, dit-il.
Il raconta à lêAméricain sa visite à Carlos Geranios dans la mine abandonnée. John Villavera sourit devant la gêne de Maiko lorsquêil mentionna les accusations de Carlos concernant la C.I.A...
Je comprends ce malheureux garçon, dit-il. La D.1.N.A. sêest conduit dêune manière horrible avec lui. Lêhistoire de lêambassade est vraie. Mais ce nêest
152 LêORDRE R»GNE A SANTIAGO
pas moi qui ai dénoncé cette Magali, ajouta-t-il avec un sourire un peu contraint. Cêest Tania.
-
Tania?
John Villavera montra un épais dossier à Maiko.
-
Voici ce que mon prédécesseur mêa laissé sur Tania Popescu. Cêest un agent de Castro et du K.G.B. Envoyée ici pour surveiller le régime. Elle était au courant, par Chalo Goulart, de lêaide que Carlos Geranios avait apportée à la ćompany ª. Mais elle ne pouvait rien faire, car, maintenant, tous les mouvements de gauche sont solidaires. Elle a préféré
faire faire le travail par la D.I.N.A. Cêest elle qui a dénoncé Magali. Je lêai su par des informations absolument s˚res. Elle a récidivé lorsquêelle a été arrêtée. Sans elle, la D.I.N.A. nêaurait jamais trouvé la cachette de Geranios.
Cela se tenait. Malko éprouvait un immense soulagement. Tania ne lêintéressait pas. Mais il fallait faire filer Carlos Geranios avant quêil nêait la mauvaise idée de la rencontrer.
-
Pouvez-vous organiser rapidement la fuite de Carlos Geranios?
demanda-t-il.
John Villavera hocha la tête affirmativement.
-
S˚rement. Contactez-le, de façon à être certain quêil est prêt à
partir. Faites attention. Pour Tania, vous êtes lêhomme à abattre...
Malko se leva et lui serra la main.
Il
était presque guilleret en se retrouvant sur la place bruyante et décida dêaller sêexcuser auprès dêOliveira pour son départ précipité. Il lui devait bien cela:
ensuite, il filerait dans la mine abandonnée essayer de convaincre Carlos Geranios.
Il
reprit la Datsun, heureux dêéchapper au centre étouffant et bruyant. La brume cachait encore le sommet des collines cernant Santiago.
Une voiture était en train de déboiter du trottoir devant la boutique o˘
travaillait Oliveira.
LêORDRE R»GNE A SANTIAGO
153
Tandis quêil attendait la place, Malko jeta un coup dêoeil automatique dans le rétroviseur. Son sang se glaça. La vieille tueuse en moto était arrêtée au feu rouge de la Calle Condeli, avec ses lunettes enveloppantes et ses bottes blanches! Il plongea fiévreusement la main sous sa banquette, ramena son pistolet extra-plat, baissa la glace de la main gauche. La bouche sèche. La moto venait de démarrer au feu rouge. Dans quelques secondes, elle serait à sa hauteur.
Il
cala le canon du pistolet contre le montant de la portière comme le ronflement de la machine se rapprochait. Il nêy avait quêune minuscule chance de la tuer sans être tué.
CHAPITRE XIII
A la seconde o˘ il allait presser la détente, lêoeil de Malko enregistra que la vieille femme en moto nêavait pas dêarme à la main. Le vrombissement de la moto le frôla. La vieille fit un geste de la main gauche, projetant un objet à lêintérieur de la voiture. Instinctivement, Malko crut à une grenade. Dêun seul élan, il se jeta dehors, boula sur lêasphalte, demeura accroupi, frôlé par les voitures. Puis, comme rien ne se produisait, il se releva, furieux et confus.
Un groupe de lolas suçant des glaces sur le trottoir commentaient son plongeon avec ironie.
La moto nêétait plus quêun point qui sêéloignait vers le haut de Providencia. Il rentra dans la Datsun et remarqua aussitôt sur le plancher à lêavant une boule blanche.
Illa ramassa : cêétait une feuille de papier lestée dêune pierre. Il déplia le papier, déchiffra les quelques lignes écrites en caractères dêimprimerie, en espagnol. Avec la sensation quêon venait brusquement de iU~ injecter du mercure dans les veines ´Tania est enfermée dans une maison de la D.I.N.A., 34 Calle Subercaseaux, à côté du Ćerro ª Santa-Lucia.
Cêest un petit immeuble qui a lêapparence dêune clinique chirurgicale...
Tania est dans une des cellules du sous-sol. ª
LêORDRE R»GNE A SANTIAGO
155
Il replia le papier, le mit dans sa poche et démarra comme un automate, sans répondre aux appels dêOliveira qui venait de sortir de sa boutique.
Hors dêétat de lui parler. Partagé entre une rage aveugle et une angoisse abominable. Tout son édifice sêécroulait. Si Tania ne sêétait pas évadée, cela signifiait que tout le monde lui avait menti. Sauf Carlos Geranios. Il manqua dêécraser un groupe de lolas plantées au milieu de lêavenue en train de faire du stop, tourna à gauche dans une allée, sêenfonçant dans le Barrio Alto. Il arrêta la Datsun et réfléchit. Son premier mouvement aurait été de se rendre à lêambassade américaine et de jeter John Villavera par la fenêtre.
Il relut le message. Essayant de deviner les intentions de ceux qui gravitaient autour de lui. Incontestablement il gênait beaucoup de gens.
Cela pouvait être une nouvelle astuce particulièrement vicieuse pour se débarrasser de lui.
Rien ne prouvait que la femme à la moto travaillait pour Carlos Geranios.
Elle pouvait très bien travailler pour Tania. Et lui tendre un piège.
Il froissa rageusement le papier. Tout revenait toujours au même. point.
Tant quêil nêaurait pas retrouvé Tania, o˘ quêelle soit, il ne pourrait trancher son dilemme. Tout le monde était susceptible de mentir, des deux côtés. Il fallait reprendre lêenquête totalement et la mener de bout en bout, en dépit des risques encourus.
*
**Les deux ambulances étaient garées en double file devant un petit immeuble blanc de deux étages aux stores baissés. A côté de la porte, il y avait une plaque de cuivre Ćasa de Saudade ª.
Maiko passa lentement devant, sans oser sêarrêter 156
LêORDRE R»GNE A SANTIAGO
pour ne pas attirer lêattention. Lêune des ambulances était vide. Au volant de lêautre somnolait un homme assez ‚gé en blouse blanche. Absolument rien de suspect. Il continua à tourner autour du ćerro ªSanta- Lucia, une petite colline dêune centaine de mètres de haut en forme de haricot, sillonnée dêallées avec des bancs pour amoureux. Il gara la Datsun un peu plus loin. Partant à pied, il aborda le ćerro>~ Santa-Lucia par un autre côté et gagna un banc qui dominait la clinique dêune centaine de mètres. Il sêy assit, comme pour prendre le soleil et commença àobserver ce qui se passait.
Au bout de dix minutes, un homme sortit de la clinique, monta dans lêambulance qui avait un chauffeur et le véhicule sêéloigna.
Puis le temps sêécoula sans quêil ne se passe rien. quarante minutes plus tard, lêambulance revint. Les deux hommes ouvrirent les portes arrière et transportèrent une civière sur laquelle Maiko distingua une forme étendue.
Puis le chauffeur ressortit et sêinstalla avec un journal à son volant.
Maiko sêimposa de rester encore deux heures. Il nêen pouvait plus dêennui et de frustration. Cela ressemblait à une vraie clinique. Pas dêantennes sur le toit, pas de gens en uniforme, même pas beaucoup dêallées et venues.
On nêavait amené quêune seule personne en trois heflres. Lêautre ambulance nêavait pas bougé. Le fait que la clinique elle-même existe àlêendroit indiqué ne signifiait rien.
Absorbé dans son observation, il ne vit pas une vieille femme sêapprocher à
petits pas. Elle sêassit près de lui et engagea aussitôt la conversation, se plaignant des dernières augmentations... Maiko lui répondit par monosyllabes ne tenant pas à se faire remarquer. Puis il pensa soudain à
quelque chose:
-
Vous êtes du quartier? demanda-t-il.
Ravie quêil sêintéresse à son sort, elle précisa LêORDRE R»GNE A SANTIAGO
157
- Oui, jêhabite en bas, dans la Calte Salvador, la petite là-bas.
-- Vous travaillez à la clinique, Catle Subercaseauxê! demanda innocemment Malko. Là o˘ il y a les ambulances?
Elle regarda le b‚timent blanc quêil désignait, marmonna une réponse indistincte, resta un moment silencieuse puis se leva et sêéloigna sans dire au revoir à Maiko. Son soudain mutisme contrastant étrangement avec son bavardage précédent.
Troublé, Malko se leva à son tour. Il mourait de faim. Le soleil br˚lait sa blessure. Redescendant du ćerro ª, il regagna la Datsun et prit la direction du ´ Los Leones ª.
Il aperçut Jorge Cortez à une table de la terrasse. Le diplomate dominicain était escorté de deux ravissantes aux cheveux aile de corbeau. Il fit signe àMaiko de se joindre à eux. Le Dominicain le présenta aux Íolas ª.
- Déjeunez avec nous, proposa-t-il.
- Vous avez eu un accident? demanda une des filles.
Malko t‚ta machinalement son arcade sourcilière. I os Léones était vraiment une oasis de calme. 11 essaya dêoublier les horreurs qui se déroulaient tout autour de lui. Cinq minutes plus tard, un amiral - un des quatre officiers de la Junte - passa, escorté de deux carabinieros et se dirigea vers le terrain de golf. Les amies de Jorge Cortez observaient goul˚ment Malko. Cêétaient des purs produits de ´ Barrio Alto ª. Habillées de vêtements co˚teux en provenance du Brésil, bien coiffées, arrogantes, désirables et disponibles.
Ils commandèrent les éternels érizos ª et des churrascos. Malko suivait la conversation dêune oreille distraite. Pensant à l~ vieille du ćerro ª
SantaLucia Soudain, il dressa lêoreille: une des filles parlait 158 LêORDRE R»GNE A SANTIAGO
de son nouveau job comme journaliste à lêagence ´Prensa Latina ª. Il demanda:
Vous connaissez Carmen Rosario, une journaliste du Mercurio?
Elle connaissait. Malko fit fondre lêor de ses yeux.
- Jêaimerais la rencontrer, dit-il, je prépare un mémoire sur le Chili et jêai besoin de renseignements.
La Iola prit lêair un peu pincé.
Elle sera ravie, affirma-t-elle. Je peux lui téléphoner, si vous voulez. A cette heure-ci, elle est au journal.
Elle sêéloigna, balançant naÔvement ses hanches àpeine trop larges.
Lorsquêelle revint à table, elle anonça dêun air de regret:
-- Carmen vous attend au Mercurio après le déje˚ner. Cêest-à-dire vers quatre heures...
Visiblement, elle regrettait lêinitiative de Maiko. La jambe gainée de nylon de son amie sêappuya à celle de Maiko sous la table, ce qui ne lêempêchait pas dêenlacer les doigts de sa main droite à ceux du Dominicain.
Ce dernier annonça:
- Je donne une petite fête chez moi ce soir. Venez vous joindre à nous.
Amenez Oliveira.
- Oh! il connaît Oliveira! sêexclama son amie.
Sa jambe sêappuya avec encore plus dêinsistance contre celle de Malko.
Cêétait délicieusement excitant de faucher lêamant dêune amie...
Si vous restez longtemps à Santiago, vous ne pourrez plus partir, il y a trop de jolies femmes, dit Jorge en riant.
Les deux ´ lôlas ª gloussèrent, ravies. Maiko eut du mal à partager leur gaieté, se demandant ce que la journée allait lui apporter. Oliveira devait être folle furieuse. Et quand elle apprendrait en plus quêil avait déjeuné
sans elle au ´ Los Leones ª... Ses amies allaient sêempresser de le lui dire. 11 avait h‚te dêêtre au Mer-
LêORDRE R»GNE A SANTIAGO
159
curio. Il but une gorgée de vin chilien fort à assommer un lama et tenta de se détendre un peu. Mais la boule qui lui bloquait lêestomac refusait de se dissoudre.
*
**Carmen Rosario était une jolie fille blonde un peu forte, à la poitrine épanouie, avec de longs cheveux et un nez busqué. Elle avait accueilli Maiko dans un petit box vitré de la rédaction du Mercurio presque vide à
cette heure. Lorsquêil lui offrit dêaller boire un verre, elle accepta immédiatement.
- Allons au Canton, proposa-t-elle. Cêest à côté. On pourra me prévenir sêil y a quelque chose.
En ~pénétrant au Canton, Maiko eut lêimpression de revenir cinquante ans en arrière. Tout était poussiéreux, même les maîtres dêhôtel, les sièges défoncés, les rideaux en loques, cela sentait le moisi. quelques vieilles dames prenaient le thé en papotant à voix basse. Au début du siècle cela avait d˚ être un endroit très élégant, mais on nêavait pas changé les nappes depuis...
Devant lêéternel pisco-sour - le whisky étant hors de portée du Chilien môyen - Carmen et Maiko commencèrent à bavarder. Politique, mode, nêimporte quoi. La journaliste parlait facilement. Lorsque Malko lui demanda comment elle était entrée au Mercurio, elle rit.
- Oh, du temps dêAllende, jêétais déjà journaliste!
On ne vous a pas fait dêennuis? sêétonna-t-il.
Une lueur de gaieté passa dans les yeux de la journaliste.
- Non. Mon père a des amis dans la Junte. Le directeur du journal a été
arrêté, mais cêest tout. Maintenant, je gagne 1 500 000 escudos, cêest un bon salaire.
160 LêORDRE R»GNE A SANTIAGO
- Et vous écrivez ce que vous voulez?
Elle hésita un peu avant de répondre...
- Oui... Mais il y a des choses dont il vaut mieux ne pas parler. Comme attaquer le gouvernement.
Elle rit.
´ Jêai fait une enquête surie repas social que la Junte a forcé tous les restaurants à afficher à leur menu pour 1 luca. Afin que les pauvres ne souffrent pas trop de lêinflation. Jêai découvert que la plupart des restaurants offraient pour ce prix de la soupe de têtes de poissons! On mêa conseillée de ne pas publier mon enquête. Pour le moment...ª
- que vous serait-il arrivé si vous lêaviez publiée?
- Elle fit la moue.
- Oh, jêaurais été probablement convoquée à la D.I.N.A. o˘ des officiers mêauraient expliqué que je faisais le jeu des marxistes et mêauraient lu la liste de mes amants, pour me montrer quêon savait tout de moi. Et puis, ils mêauraient offert un ćafé-café ª.
Ils savent tout?
Carmen Rosario hocha gravement la tête.
- Tout, confirma-t-elle. Ils ont beaucoup de moyens et dêinformateurs. Les meilleurs.
Elle sourit.
Śi vous envoyiez un c‚ble de votre hôtel, ne mettez pas de choses compromettantes. Vous voyez le petit appentis sous lêescalier, là o˘ il y a le bureau de I.T.T.? Deux fois par jour, un policier vient chercher le double des c‚bles... ª
Charmant.
Malko se dit que Carmen Rosario paraissait assez indépendante dêesprit pour quêil puisse aller plus loin.
- Il me semble que jêai lu quelque chose de vous, dans le Mercurio récemment, dit-il. Une histoire àpropos dêune évasion.
Elle approuva aussitôt.
- Ah oui, lêévasion de Tania Popescu.
LêORDRE R»GNE A SANTIAGO
- Cêest une information que vous avez eue comment? Je croyais que la D.I.N.A. était assez discrète sur ses opérations.
Elle hésita imperceptiblement, croisa les jambes.
- Mon fiancé est officier, expliqua-t-elle. De temps en temps, il me donne des tuyaux que les autres nêont pas. Cêest pour cela que je suis si bien payée au Mercurio...
Les militaires faisaient décidément des ravages chez les ´ lolas ª.
- Alors, il vous a emmenée sur les lieux? demanda Malko.
Carmen Rosario se récria aussitôt.
- Oh non! dêabord ça sêest passé la nuit. Et puis la D.I.N.A. ne veut jamais que lêon identifie ses agents! Il mêa raconté lêhistoire et mêa même donné une photo de Tania pour que je la passe, en promettant une récompense. Cela faisait une très bonne histoire parce que cêest la première fois quêon sêévadait de la
D.I.N.A.
La conversation dévia sur la politique, le M.I.R., la Junte. Visiblement, lajeune Chilienne était favorable au régime sans y être vraiment inféodée.
Juste assez pour se laisser influencer. Malko paya et ils ressortirent dans le vingtième siècle.
Elle remonta au Mercurio. Lui partit à pied. De plus en plus songeur. Le visage de Tania flottait devant ses yeux, comme un fantôme malfaisant.
O˘ était-elle?
Personne dêautre que lui ne répondrait de façon certaine à cette question.
La réponse lui faisait courir un risque extrêmement élevé. Pourtant, Maiko était décidé ‚ le courir. En essayant de mettre quelques chances de son côté...
162 LêORDRE R»GNE A SANTIAGO
*
**Jorge Cortez, enveloppé dans un peignoir de bain, pieds nus, ébouriffé, ouvrit la porte avec un sourire surpris et fit entrer Maiko.
- Je ne mêattendais pas à vous voir, fit-il. A voix basse, il ajouta:
´ Je baisais. ª
Maiko le suivit dans un living de plain-pied avec un grand jardin. La maison était située dans une des innombrables petites voies calmes du ´
Barrio Alto ª, dans un coin hautement résidentiel. Une vieille bonne surgit en bougonnant et se radoucit en voyant Maiko.
Le diplomate éclata de rire.
- Elle est terrible, elle hait les femmes... Chaque fois quêil y a une fille ici, elle est odieuse, elle refuse même de leur apporter le petit déjeuner ou de leur adresser la parole.
Il nêavait pas fini sa phrase quêune des deux filles du restaurant surgit, le maquillage en déroute et les cheveux en bataille, lêair furieux, enveloppée dans une serviette de bain qui sêarrêtait en haut de ses cuisses quêelle avait fort belles. Elle se laissa tomber près de Maiko, découvrant encore plus dêelle-même et éclata:
- Ta bonne mêa traitée de putain quand je lui ai demandé o˘ était la salle de bains!
La serviette glissa, découvrant un sein blanc et elle ne la remonta pas.
Toute à sa rage.
- Si elle te voit dans cette tenue, remarqua doucement Jorge, elle va se dire quêelle nêa pas tort.
Ivre de rage, la fille se leva, abandonnant totalement la serviette, et traversa le living, entièrement nue, se heurtant presque à la bonne. Cette dernière marmonna distinctement une injure et fit un signe de croix.
LêORDRE R»GNE A SANTIAGO
La fille cracha comme un chat en colère. Cinq minutes plus tard. elle fit claquer la porte à faire sêécrouler la maison. Maiko soupira.
-
Je crois que cêest la fin dêun beau roman dêamour...
Toute mielleuse, la bonne vint lui demander ce quêil désirait boire. Jorge rit de bon coeur et se tourna vers Maiko.
-
Je suppose que vous nêêtes pas venu déranger ma vie.., sentimentale sans un motif sérieux.
Mi-figue. mi-raisin. Maiko lui rendit son sourire, mais ses yeux dorés restèrent froids.
-
Il se trouve que vous êtes en ce moment la seule personne en qui jêai confiance à Santiago, dit-il. Bien que nous nous connaissions à peine.
Or jêai besoin aujourdêhui de quelquêun en qui jêai une confiance absolue.
Pour une question de vie ou de mort.
Jorge Cortez leva un sourcil étonné.
-
On mêavait dit que vous étiez un agent de la C.I.A., remarqua-t-il.
Vous avez pourtant de nombreux amis en ville. En dépit du petit incident qui vous a opposé à la D.I.N.A. John Villavera nêest pas sans lien avec les gens qui vous emploient.
Cêest exact, reconnut Malko. Mais cela ne change rien à mon problème.
-
Je vous écoute, dit Jorge Cortez, sans insister.
-
Je ne vous demanderai rien de dangereux, expliqua Maiko. Simplement de prévenir un certain nombre de personnes si je ne vous ai pas donné signe de vie à un moment donné. Si vous gardez le secret absolu sur cet accord, vous ne courez aucun risque.
-
Très bien, dit le diplomate. Vous avez ma parole.
164 LêORDREïR»GNE A SANTIAGO
Maiko arrêta la Datsun derrière lêambulance stoppée en double file et se dirigea vers lêentrée de la clinique. Tranquillement, mais lêestomac contracté, il en poussa la porte. Le couloir était assez sombre, -à sa gauche se trouvait un box vitré quêon ne -
voir de lêextérieur. Deux hommes en civil sêy vaient. Lêun dêeux, en voyant Malko, quitta sa et sortit dans le couloir, lui barrant le chemin.
Seflor?
Le moins quêon puisse dire cêest quêil nêavait pas une tête dêinfirmier...
Jêai rendez-vous avec le lieutenant Pedro Aguirre, dit Maiko. A cinq heures.
Il
était cinq heures moins dix.
Le lieutenant Pedro Aguirre? répéta le civil. Je ne connais pas. Ici, cêest...
Renseignez-vous, dit sèchement Maiko.
Lêautre le toisa, indécis, puis, visiblement troublé, hocha la tête.
-
Attendez ici. sefior.
Il
rentra dans le box vitré, ferma la porte et sêapprocha dêun téléphone. Malko ne le quittait pas des yeux. Dêaprès Oliveira. Aguirre travaillait la nuit, donc il ne devait pas être à la D.I.N.A. dans la journée... Sêil tombait dessus, il avait une explication toute prête. La conversation au téléphone se prolongeait. Bon signe. Enfin, le civil raccrocha et revint vers lui. Lêair ennuyé.
-
On ne peut pas joindre le lieutenant Aguirre, dit-il. Mais sêil vous a donné rendez-vous, il va s˚rement venir. Je vais vous montrer o˘
vous pouvez lêattendre.
Maiko le suivit au bout du couloir. Ils tournèrent, entrèrent dans une petite pièce avec quelques chaises. Le civil y laissa Malko et referma la porte.
*
**
trLêORDRE R»GNE A SANTiAGO
165
quelque chose venait de se glacer en lui, lui rendant tout son sang-froid.
Le message jeté par la vieille motocycliste nêavait pas menti. Cette ćlinique ª était bien un centre de la D.I.N.A. quelque chose le frappa dêailleurs : il manquait lêodeur caractéristique des établissements hospitaliers. Maintenant, il fallait vérifier le dernier point. Et il nêavait pas beaucoup de temps. Il se leva, ouvrit doucement la porte, regarda autour de lui. quelques mètres plus loin, devant lêentrée dêun escalier menant au sous-sol, deux carabinieros étaient assis sur des tabourets, leur fusil dêassaut S.1.K. entre les jambes.
Tout doucement, Maiko sêavança dans le couloir, allant dans la direction opposée, jusquêà ce quêil soit hors de vue. Puis il fit demi-tour et revint en marchant sans se cacher. De façon que les soldats aient lêimpression quêil venait du premier étage. En voyant Malko, ils se levèrent avec ensemble. Il les toisa et demanda sèchement:
- Le lieutenant Aguirre est déjà en bas?
Un des soldats secoua la tête.
- Je nêai vu personne. Mais, seî~or, qui...
- Vous, accompagnez-moi, dit Maiko. Vous, restez là. Dès que le lieutenant Aguirre arrivera de la Calle Londres, dites-lui que le major Salto est déjà
là.
Les carabiniers hésitaient, décontenancés. Le ton de commandement de Maiko les impressionnait. En principe, tous ceux qui se trouvaient dans la ćlinique ª appartenaient à la D.1.N.A. ou à lêarmée. Beaucoup dêofficiers se mettaient en civil.
Au sous-sol se trouvaient les cellules. Ils nêétaient là que depuis le matin et ne connaissaient pas tout le monde. Les rotations se faisaient la nuit, pendant le couvre-feu, pour quêon ne voie pas les uniformes. Le jour, les carabinieros avaient lêinterdiction formelle de se montrer dehors, sous peine de se retrouver àRitoque.
LêORDRE R»GNE A SANTIAGO
-
Vamos, répéta Malko dêun ton impatient.
Docilement lêun des deux soldats sêengagea dans lêescalier, son fusil à
bout de bras. Maiko lui emboîta le pas. Lêautre se rassit sur son tabouret.
Ils arrivèrent en bas. Le soldat frappa à une porte et se retourna vers Malko.
Celui-ci glissa la main sous sa veste, sortit son pistolet extra-plat dêun geste parfaitement naturel et en enfonça le canon dans la gorge du carabinier.
- Silencio, dit-il à voix basse, Si no te mata1.
De la main gauche, il lui arracha son fusil et le posa contre le mur.
Médusé, lêautre nêavait pas encore retrouvé la voix. Maiko ouvrit la porte, poussant le carabiniero devant lui dêune bourrade.
Il aperçut un civil assis sur une chaise derrière une table de bois en train de lire un illustré. Celui-ci leva la tête, vit le pistolet de Malko braqué sur lui.
Une douzaine de portes sêouvraient sur un couloir central, derrière la table.
Les traits du civil sêétaient affaissés. Il nêétait pas rasé, ne portait pas dêarmes, était gras, assez ‚gé. Ses yeux allaient de Maiko au carabiniero, pleins dêincompréhension.
- Dans quelle cellule est Tania Popescu?
Ou le gardien ne le savait pas, ou il était trop médusé pour répondre.
Malko sans les quitter des yeux se dirigea vers la première porte.
Elle sêouvrit sans difficulté. Il nêy avait personne àlêintérieur.
Du geste, il fit signe aux deux hommes de sêapprocher, les y poussa et referma un énorme verrou extérieur. Puis il alla à la seconde porte, tourna le verrou, identique sur toutes les portes, ouvrit. Deux hommes étaient étendus à même le sol, au milieu de leurs
LêORDRE R»GNE A SANTIAGO 167
excréments, couverts de sang, dans une odeur effroyable. Malko laissa la porte ouverte, au bord de la nausée. Il ne bougèrent même pas. Deux autres pièces étaient vides. Une troisième contenait six prisonniers assis par terre, le dos au mur, les mains enchaînées, les unes aux autres. Ils levèrent un regard atone sur Malko, le prenant visiblement pour un des bourreaux de la D.I.N.A.
-
Tania? demanda-t-il. Tania Popescu?
Ils ne répondirent pas. Dans la cellule suivante, une femme jeune, aux vêtements déchirés, du sang coulant le long de sa jambe, gémissait faiblement, les yeux fermés. Peut-être celle quêil avait vue amener dans lêambulance... Il faillit vomir. En ressortant, il entendit des bruits dêappels et de pas dans le couloir du rezde-chaussée. On se demandait o˘ il était passé.. Il lui restait peu de temps.
Des bruits de bottes ébranlèrent lêescalier. Il restait trois portes. Il risquait de ne pas avoir le temps de les ouvrir toutes. Sêil ne trouvait pas Tania, un doute subsisterait. Cêétait la dernière occasion... Il choisit la dernière porte à droite, rabattit le battant au moment o˘ la porte desservant le couloir sêouvrait violemment.
Une ampoule nue brillait au plafond.
Une forme humaine était tassée dans un coin, au milieu dêune odeur innommable, le visage si enflé quêon la reconnaissait à peine, la tête pendant sur sa poitrine, une écuelle posée devant elle comme pour un animal. Les cheveux sales pendaient, collés de sueur et de sang. Le nez était comme une pomme de terre. Brisé. La poitrine était celle dêune vieille femme, flasque, marbrée de coups. Tania tourna lentement la tête vers Malko. Son regard atone le traversa sans quêil voie si elle le reconnaissait.
Les hurlements et le martèlement des bottes força Maiko à se retourner au moment o˘ la meute se jetait sur lui.
168 LêORDRE R»GNE A SANTIAGO
Malko, submergé par les uniformes et les civils, tomba sous les coups. Sa dernière pensée, avant de sêévanouir, fut quêils ne le tueraient s˚rement pas tout de suite.
Ce sur quoi il avait compté.
CHAPITRE XIV
Jorge Cortez acheva son J and B et alla remettre un disque. La nuit était tombée et il faisait frais. Il ferma la porte-fenêtre du living, retourna sêasseoir,prenant le téléphone près de lui. Une angoisse diffuse lêempêchait de se détendre. Malko aurait d˚ être de retour depuis plus dêune heure déjà. Il avait essayé de se dire que la circulation sur Providencia était épouvantable en fin de journée, que sa voiture avait pu tomber en panne, quêil avait pu égarer son numéro de téléphone... Mais cela ne lêapaisait pas.
Il
regarda lêenveloppe fermée que lui avait laissée son visiteur.
Jorge Cortez nêétait pas un homme dêaction. Une fortune personnelle importante lui avait permis de mener une agréable carrière dans la diplomatie, sans trop se préoccuper de son salaire. Il aimait les femmes, les fêtes, les conversations mondaines et la bonne chère. Jamais, avant le Chili, il nêavait été mêlé à une histoire de Services Secrets, U évitait même de fréquenter trop les attachés militaires... Cette fois, il mettait le doigt dans lêengrenage. La rumeur publique lui avait très vite appris que Maiko nêétait pas au Chili pour sêoccuper du Wild Life Fund. Tout se savait dans lêétroit cercle diplomatique. Il ne voulait pas connaître le vrai motif de sa visite. Mais il ne pouvait pas non plus se dérober. Une insolite complicité le
170 LêORDRE R»GNE A SANTIAGO
liait à Maiko. En partie à cause de leur expérience commune avec la D.
1.N.A. Surtout parce quêils sêétaient reconnus comme étant de la même race.
Il déchira lêenveloppe et regarda la feuille de papier. Il y avait trois noms dans lêordre, avec, chacun, deux numéros de téléphone.
1.
John Villavera.
2.
Colonel Federico OêHiggins.
3.
David Wise. Langley. Virginia.
Malko avait précisé à Jorge Cortez de faire part aux deux premiers de lêappel au troisième. Jorge passa sa langue sur ses lèvres sèches et composa le premier des numéros. Certain que Malko ne reviendrait pas.
*
**-
Alors, cochon, tu voulais me voir, hein!
Le pétrole dégoulinait sur le visage de Malko, lui br˚lant les yeux. Ses mains menottées derrière le dos lêempêchaient de sêessuyer. Le liquide gluant lui collait à la peau. Mais il ne pensait pas à ses propres souffrances. Une rage aveugle contre ceux qui lêavaient mené en bateau lêétouffait. Il secoua la tête, essaya dêouvrir les yeux, distingua vaguement la silhouette du lieutenant Pedro Aguirre planté devant la baignoire pleine de pétrole. Une variante du supplice Ét scaphandro ª
mise au point par la
D.I.N.A...
Bien campé sur ses bottes vernies, sanglé dans un uniforme impeccable, le regard mauvais et le cheveu calamistré, le lieutenant Aguirre observait Maiko avec une rage sans bornes. Sa haute casquette était pendue àune patère. Muets, les deux carabiniers en treillis qui maintenaient Malko dans la baignoire pleine de pétrole essayaient de ne pas déraper sur le carrelage gluant. Eux aussi étaient inondés du liquide nauséabond. Ils avaient failli le tuer, à coups de pied,
LêORDRE R»GNE A SANTIAGO
171
lêavaient remonté au premier en le frappant sans arrêt, jusquêà ce quêun officier leur ait ordonné de ne pas le tuer avant quêil ait parlé. Le carabinier se souvenait du nom donné par Malko pour tromper sa vigilance...
On avait été chercher le lieutenant Aguirre chez lui. En attendant, on avait mis Malko en condition.
Les coups dêabord, puis la mise à nu, la fouille humiliante, les coups. Et enfin, la baignoire de pétrole.
Aguirre venait dêarriver. Dans une rage indescriptible. Le fait que Malko soit parvenu à Tania en se servant de son nom ne pouvait lui attirer que des ennuis. Mais il y avait pire. Il était certain que Maiko se trouvait avec Oliveira lorsquêil avait téléphoné. Oliveira qui se refusait à lui...
Il
allait faire tout payer dêun coup à ce gringo.
-
Tu ne veux rien dire! hurla-t-il à Maiko.
´ que fait Jorge? ª se disait ce dernier. Il se demanda sêil nêavait pas été fou de faire confiance à un quasi-inconnu.
Pedro Aguirre se rendit compte tout à coup que les révélations du prisonnier pouvaient être embarrassantes pour son orgueil.
Sortez, vous autres, ordonna-t-il aux carabiniers.
Ceux-ci laissèrent tomber Maiko qui glissa dans la baignoire, la tête émergeant seule, parce quêil sêarcboutait les pieds contre la paroi. Dès que la porte se fut refermée, le lieutenant Aguirre se pencha vers
-
Communiste de merde, qui têa dit que Tania était ici?
-
Personne! fit Malko.
-
Menteur! rugit-il. Je vais te faire payer tes mensonges.
Malko se raidit. En ce moment le téléphone devait fonctionner entre Washington et Santiago. Le colonel OêHiggins était donc prévenu que Washington était
au courant. Le gambit de Maiko était que le Chili ne pouvait pas se permettre officiellement de liquider un agent de la C.I.A.
Mais cêétait seulement un gambit...
David Wise risquait, si Maiko sêétait trompé, dêêtre obligé de se contenter de rapatrier ce qui resterait de lui dans des conditions décentes...
- Pourquoi voulais-tu voir Tania? demanda le lieutenant Aguirre.
Maiko avala un peu de pétrole et toussa.
- Cela ne vous regarde pas.
Il ajouta, dêun ton méprisant:
- Lieutenant Aguirre, vous allez être obligé de me libérer et de faire des excuses. Je représente le gouvernement des Etats-Unis. Vous aurez à rendre des comptes... Et Oliveira risque de vous en vouloir...
Elle avait plus fort que lui. Pedro Aguirre le contempla un long moment, br˚lant de haine. Puis il alla fermer la porte à clef et se pencha sur la baignoire.
Tu sais que jêinterroge tous les salauds de ton espèce. que personne nêest encore venu se plaindre. Tu le sais, dis? Toi non plus, tu ne viendras pas te plaindre. Aux Américains ni à personne.
Sans laisser à Maiko le temps de répondre, il appuya la paume de sa main droite sur sa tête et poussa de toutes ses forces, le forçant à glisser dans le pétrole. Maiko sêarc-bouta de toutes ses forces aux parois gluantes, tint pendant plusieurs secondes. La main appuyait impitoyablement. Aguirre avait un rictus féroce et joyeux. Comme le jour o˘
il avait rempli dêeau un étudiant gauchiste jusquêà ce que ses intestins éclatent. Ses fonctions spéciales lui donnaient une toute-puissance grisante. Brusquement, les pieds de Malko dérapèrent et il glissa dans la baignoire. Le bras du lieutenant plongea à sa suite, salissant lêuniforme, jusquêau coude. Mais il nêen avait cure. Vingt centimètres sous le pétrole, il sentait la tête de Maiko
luttant contre lêasphyxie et il en éprouvait presque un plaisir sexuel.
Lêimage dêOliveira passa devant ses yeux et il appuya encore plus fort.
Maiko ne serait pas le premier suspect décédé au cours dêun interrogatoire.
De la clinique réquisitionnée, la D.I.N.A. nêavait conservé quêun médecin.
Bien utile pour signer des certificats de décès circonstanciés. Style arrêt du coeur. Sans préciser la cause, bien entendu.
Le corps de Malko eut un spasme furieux. 11 venait dêavaler une grande goulée de pétrole.
*
**Le colonel Federico OêHiggins était en train de changer la pile de sa bouillotte quand le téléphone sonna. Il décrocha de la main gauche. La droite le faisait de plus en plus souffrir. Livide, elle était recroquevillée comme une serre dêanimal, les ongles bleuis. Entendant la voix de Jorge Cortez, il lui demanda de patienter quelques secondes et remit son gant de laine. Puis il reprit lêappareil.
Tout de suite son visage se figea, en écoutant le diplomate. Il répondit par monosyllabes, ne sêengageant pas, écoutant le Dominicain jusquêau bout.
Puis, très poliment, il lui expliqua quêil sêagissait très certainement dêun canular, dêune mauvaise plaisanterie... quêil le verrait le lendemain au Club et quêils en riraient ensemble. Mais Jorge Cortez nêavait pas lêair disposé à rire. quand il mentionna le nom de David Wise, Federico OêHiggins se retint pour ne pas raccrocher et lui envoyer une équipe de la D.I.N.A.
fly avait encore de la place dans les camps et dans les cimetières. Il fit un effort surhumain pour continuer dêune voix mondaine, plaisantant même.
Assura quêil allait
174 LêORDRE R»GNE A SANTIAGO
se renseigner néanmoins. En raison de leurs excellents rapports. Mais quêil nêy avait s˚rement RIEN de vrai dans toute cette histoire. Dès quêil eut raccroché, il poussa un grognement de rage, donna un coup de pied dans la corbeille à papier et commença à faire les cent pas dans son bureau, serrant la bouillotte japonaise àla briser.
Le salaud!
Il
en bavait de rage. En confiant le message à un diplomate,Malko le mettait à lêabri des représailles de la D.I.N.A. Même le colonel OêHiggins ne pouvait pas faire arrêter le Premier Conseiller de lêambassade dominicaine. Pas avec la réputation du Chili. Il se rassit. Donna quelques coups de téléphone, fit le point...
Il
avait très peu de temps pour agir. Ensuite, le processus serait irréversible. Il décrocha son téléphone et composa un numéro de son index mort.
La main qui appuyait sur la tête de Malko agrippa ses cheveux et le tira soudain vers le haut. Suffoquant mais encore conscient, il se dit quêenfin la Ćavalerie ª arrivait. Sa tête émergea du pétrole, il aspira avidement une bouffée dêair, entendit des voix qui vociféraient, des cris, des interjections furieuses. Puis il se mit à vomir et tout le reste lui fut égal. Il eut lêimpression quêil sêécoulait un temps infiniment long avant que des mains ne le soulèvent, ne lêarrachent àla baignoire et ne le jettent par terre. Ses yeux collés par le pétrole lêempêchaient de voir clairement. Il distinguait seulement des silhouettes. quelquêun jura en essayant de le prendre. Finalement, on le tira par les pieds dans une pièce voisine et on défit ses menottes.
Presque aussitôt, un violent jeF dêeau le frappa en plein visage.
Suffoquant de nouveau, il toussa, se débattit, le jet descendit sur tout le corps. On essayait de laver le pétrole. Ensuite, avec des chiffons, on le frotta vigoureusement, lui nettoyant surtout les yeux et le visage. Enfin, il put voir. Il se trouvait assis àmême le sol dêune pièce carrelée. Deux carabmieros en manches de chemise, lêair dégo˚té, le nettoyaient avec des éponges. Enfin, on lui jeta une serviette humide.
Il
fit un effort prodigieux pour se mettre debout, LêORDRE R»GNE A SANTIAGO
sêappuya au mur et eut un vertige. Les carabiniers le regardèrent en ricanant.
-
On se sent mieux après un bain, hein!
Il
préféra ne pas répondre. Si on lêavait sorti du pétrole,cêest que son plan avait marché. Mentalement il bénit Jorge Cortez. Le diplomate avait tenu sa promesse. Sinon, Maiko serait en train de mourir, les poumons pleins de pétrole. Une femme sans ‚ge entra dans la pièce et lui. tendit ses vêtements. Après lui avoir fait signer une décharge. La légalité ne perdait pas ses droits. Il se rhabilla tant bien que mal... Regarda sa montre. Neuf heures dix. Cela avait passé vite.
Un civil, le visage impénétrable, lêattendait dans le couloir du rez-dechaussée. Il se leva en lêapercevant.
Sefior, jêai lêordre de vous conduire chez le colonel OêHiggins.
Maiko sortit le premier de la ćlinique ª et sêarrêta sur le pas de la porte pour humer lêair frais. Un fourgon Chevrolet noir et blanc était stationné derrière lêambulance. La Datsun avait disparu. Maiko monta dans le Chevrolet. Aussitôt, le civil grimpa àcôté de lui et prit le volant.
Lêarrière était séparé de la cabine par un épais grillage. Des lanières pendaient des parois. Le Chevrolet roulait rapidement. Dêelles-mêmes, les voitures sêécartaient devant lui. Seule la D.I.N.A. utilisait ce genre de véhicule... Ils èmontèrent Providencia sans un mot, pénétrèrent dans le Barrio Alto, dans le dédale de petites allées cossues, pour finalement sêarrêter dans une courbe, en face dêune maison basse entourée dêun jardin.
-
Cêest ici, sefior, dit le civil.
Maiko descendit. Il avait h‚te de se retrouver en face de John Villavera.
La porte sêouvrit sur lêAméricain. Le visage grave. Lui et Maiko se toisèrent quelques secondes, puis le premier dit avec une chaleur un peu forcée
176
LêORDRE R»GNE A SANTIAGO
-
Je suis heureux que vous ne soyez pas trop mal en point.
Ignorant la main tendue, Maiko le toisa. Glacial.
-
Je crois que vous avez un certain nombre dêexplications à me donner.
LêAméricain secoua la tête, les traits figés dêun coup. Sêeffaça pour laisser entrer Maiko.
-
Le colonel Federico OêHiggins est ici,annonçaMaiko sentit une sainte colère lêenvahir.
-
Je suis ravi de me retrouver en face de cette ordure, dit-il.
Ivre de rage, il entra dans le living. Lêofficier chilien était assis sur un fauteuil,sa main droite serrée sur sa bouillotte. Il esquissa un p‚le sourire gêné et dit dêune voix douce:
-
Je comprends votre irritation, prince Malko, mais vous mêaviez menti également. Vous mêaviez formellement promis de ne plus vous occuper de lêaffaire Geranios. (Il soupira.) Je ne fais pas un métier facile.
Maiko le coupa, cinglant.
-
La plupart des gens qui exerçaient le même métier que vous ont été
pendus, colonel.
Le teint de Federico OêHiggins devint encore plus jaun‚tre que dêhabitude.
-
Prince Malko, interrompit John Villavera, ne soyez pas trop dur pour le colonel.
Malko chercha le regard fuyant du Chilien.
-
Alors, Tania Popescu sêétait évadée?
Federico OêHiggins baissa les yeux. Avec un sourire bien ignoble:
-
Prince Maiko, pour des raisons intéressant la sécurité du Chili, personne ne devait savoir que nous détenions toujours cette personne. Le général Pinochet lui-même mêen avait donné lêordre écrit.. Jêai d˚ mentir à
M. Villavera également, comme il
LêORDRE R»GNE A SANTIAGO
pourra vous le dire. Ce nêétait pas de gaieté de coeur... Bulishit, fit Maiko.
…coeuré. Il pointa un doigt vengeur sur le colonel chilien.
Vous avez menti parce que vous vouliez la torturer tranquillement. Jusquêà
ce quêelle parle ou quêelle meure. Comme tous les gens que vous arrêtez...
Nous ne lêavons plus torturée, protesta OêHiggins. Elle a été transportée dans cette clinique pour y être soignée à la suite des excès commis à son égard.
Soignée aux bains de pétrole, fit amèrement Maiko. Cessez donc de mentir.
Il
se retourna vers John Villavera qui assistait, muet, à
lêaltercation
-
Cêest valable également pour vous. En me manipulant, vous avez cherché à livrer Carlos Geranios à la D.IN.A. Pour quêelle lêassassine.
LêAméricain sêempourpra dêun coup, en commençant par le front.
-
Vous oubliez que nous travaillons pour le même gouvernement et que le colonel OêHiggins est un ami des U.S.A.
Je doute que le Congrès se vante dêune telle amitié, cingla Maiko. Un certain nombre de choses ont changé à Washington, ces derniers temps, ajouta-t-il. Vous devriez aller y faire un tour...
Federico OêHiggins se leva et posa sa main glaciale gantée de laine sur le bras de Maiko.
-
Laissez-moi mêexpliquer, demanda-t-il, vous me jugerez ensuite.
Dêabord je vous jure que John Villavera nêen savait pas plus que vous.
Cette personne, Tania Popescu,attendait du renfort dêArgentine. Un commando dêassassins dêextrême gauche. Venus ici pour faire régner la terreur.
Impossible de les arrêter dans la montagne. Il y a quatre mille kilomètres de frontière et nous nêavons pas beaucoup de moyens. Le LêORDRE R»GNE A SANTIAGO
179
seul indice que nous possédions, cêétait Tania Popescu.
Śêils avaient pensé quêelle était encore en prison, jamais ils ne seraient venus... Nous avons sous surveillance toutes ses planques. Cêest pour connaître leur emplacement que nous avons été obligés de lêinterroger un peu brutalement...ª
La rage de Maiko tombait peu à peu. La fatigue et le dégo˚t... Et puis, la voix douce et persuasive du colonel OêHiggins était difficile à combattre.
Ce dernier changea sa bouillotte de main et ajouta
- Prince Maiko, nous ne luttons pas contre des enfants de coeur. Vous connaissez les méthodes des marxistes. Vous savez ce qui se passe en Argentine. Cette Tania a été responsable de nombreuses morts, durant le régime Állende ª. Sans les hautes protections dont elle disposait, nous lêaurions arrêtée depuis longtemps.
Les gros yeux exorbités semblaient avides de convaincre. Mais Maiko ne voulait pas être convaincu. Il se tourna vers Villavera:
- Comment pouvez-vous soutenir sérieusement que vous cherchiez à faire sortir Carlos Geranios du Chili? Alors que vous entretenez de si bons rapports avec le colonel OêHiggins.
John Villavera passa sa langue sur ses lèvres sèches. Les yeux jaun‚tres et proéminents du colonel chilien se fixèrent sur lêAméricain.
- Jêespère que le prince Maiko parle au passé. Vous savez que ce Geranios est extrêmement dangereux et sêest rendu coupable de graves délits dans ce pays.
John Villavera bafouilla
- Je nêai jamais voulu le soustraire à votre justice. Seulement lêencourager à se constituer prisonnier. Je pense quêalors,en faisant appel à votre générosité...
Un ange passa et sêenfuit écoeuré. Le colonel OêHiggins hocha gravement la tête.
-
Nous sommes effectivement toujours prêts àpardonner à ceux qui se repentent...
Il
se serait retrouvé en train de macérer dans le pétrole. En attendant votre geste magnanime, remarqua Malko, caustiquement.
Le Chilien ne releva pas.
-
Prince Maiko, me croyez-vous, au sujet de Tafia Popescuê~ (II se rapprocha encore de Maiko.) Ecoutez, si nous avions vraiment voulu nous débarrasser de Carlos Geranios, et si M. Villavera avait été notre complice, cêétait facile de vous suivre et de sêemparer de lui ensuite. Je crois que vous lui avez communiqué le lieu de sa cachette.
Malko ne répondit pas. Cêétait le seul argument qui le troublait vraiment.
Et auquel il nêavait pas de réponse. li sêassit, épuisé, puant encore le pétrole.
-
Très bien, admit-il dêune voix lasse. Tout cela est un tissu de quiproquos. Il nêen reste pas moins que la D.I.N.A. ressemble fortement à
un organisme que jêai connu durant ma jeunesse : la Gestapo.
OêHiggins massa soigneusement sa petite bouillotte. John Villavera frotta son lourd menton, embarrassé.
-
Ce sont des paroles très dures, l‚cha-t-il. qui dépassent s˚rement votre pensée...
-
Je vais vous quitter, annonça OêHiggins. Jêespère que cette affaire est définitivement terminée.
11 avait appuyé sur le mot ´ définitivement ª.
Maiko laissa lêAméricain raccompagner le colonel OêHiggins. eut une quinte de toux provoquée par le pétrole. John Villavera revenait déjà, le front barré dêune large ride.
-
Vous mêavez mis dans une position très difficile, reprocha-t-il à
Maiko. OêHiggins est fou de rage contre moi. Jêai été obligé de tout lui raconter pour vous sortir du pétrin o˘ vous vous étiez fourré.
Malko hésita entre le coup de pied dans le ventre et le crachat. Mais il était trop fatigué.
- Jêai été torturé deux fois par une organisation dont vous mêavez vanté la parfaite correction, fit-il amèrement. Tout le monde mêa menti. On a tenté
de mêassassiner!
- Jêignorais que Tania Popescu ait été transférée dans un autre centre de torture, avoua piteusement Villavera. OêHiggins ne me dit pas tout, vous savez. quant à Carlos Geranios, je vous jure que je nêai jamais eu lêidée de le livrer à la D.1.N.A. Bien au contraire. Et je vous supplie de me croire, de cqntinuer à tenter de le sauver. Vous êtes le seul à pouvoir le faire.
Malko ferma les yeux,pris de vertige. Cêétait trop pour une seule journée.
Tout le fardeau retombait sur lui. O˘ était la vérité? Il scruta le visage crispé de John Villavera qui respirait la sincérité et lêangoisse.
Dêune façon ou dêune autre, le sort de Carlos Geranios était entre ses mains.
II
se leva.
-
Reconduisez-moi à mon hôtel, demanda-t-il. Nous en reparlerons demain.
*
**Malko rouvrit les yeux. La sensation était horrible: dès quêil les fermait, il se voyait trempant dans la baignoire de pétrole.
Il avait mal dormi. Par la fenêtre restée ouverte, il entendait la rumeur de la place de la Moneda. Il se leva. Sa décision était prise: il préviendrait le fugitif, lui donnant tous les éléments, et le laisserait choisir son sort. Le tout était de parvenir àsa cachette avec une chance raisonnable de ne pas être suivi. Cêétait risqué, mais il nêavait pas le choix. Il sêhabilla et descendit. Miraculeusement, sa Datsun sêétait retrouvée dans le parking de la Moneda. la clef 182 LêORDRE R»GNE A SANTIAGO
dans une enveloppe à son nom à lêhôtel. Alors quêil longeait le trou du métro dans Alameda, une pétarade lui fit tourner la tête: la vieille tueuse en moto arrivait derrière lui. Il regarda la machine se rapprocher. La vieille tenait ostensiblement son guidon à deux mains et roulait très lentement. Incroyable avec ses grosses lunettes et ses boucles dêoreilles de gitane. Mais ses intentions ne semblaient pas mauvaises.
Tout en restant sur ses gardes, il la laissa arriver à sa hauteur et baissa la glace. Elle se pencha, sans l‚cher son guidon, esquissa un sourire édenté et hurla
-
Hay intormacions para cl Sefior Carlos?1
-
Si, cria Maiko.
Elle lui fit signe de stopper, ce quêil fit. Elle lêattendait, le moteur en marche. Il la rejoignit.
-
Vamos, sefior!
Il
contempla la selle double puis se décida et lêenfourcha. Aussitôt, la vieille démarra et tourna àdroite dans une rue en sens interdit, la remontant en frôlant des voitures et en se faisant copieusement injurier.
Elle conduisait avec lêhabileté dêun homme. Maiko sêaccrocha à sa taille épaisse. Personne ne pouvait les suivre. Un peu plus loin, ils revinrent dans un quartier central. Elle stoppa devant un vieil immeuble des années trente, sale et noir‚tre, ôta ses lunettes, lissa sa jupe. Parfaitement calme.
-
Par ici, sefior.
Il
la suivit dans un ascenseur poussif. Ils entrèrent au neuvième étage dans un appartement bourgeois. Plusieurs filles étaient assises sur des divans et des chaises, fumant et bavardant. Pas besoin de demander o˘
il se trouvait. Une énorme Brésilienne vint lui proposer ses services en mauvais espagnol. La vieille réapparut avec une petite bonne femme boulotte aux yeux vifs. Ils sêenfermèrent dans une pièce vide et la femme demanda à
Malko:
LêORDRE R»GNE A SANTIAGO
183
-
Il vous ont relaché?
-
Oui, dit Malko. Je veux voir Carlos. Il y a du nouveau. Jêai retrouvé Tania.
Les deux femmes restèrent silencieuses. Maiko insista
-
Il est toujours au même endroit?
La vieille à la moto acquiesça
-
Oui.
-
Prévenez-le, dit Maiko.
Il
redescendit avec la vieille. Sans même lui proposer de le ramener, elle monta sur son engin et sêéloigna. Maiko dut prendre un taxi. Le tout nêavait pas pris un quart dêheure. Le M.I.R. était encore bien organisé...
Il décida dêaller rendre visite à Oliveira.
Il
ne sentait presque plus le pétrole et avait besoin dêun peu de détente. Il trouva une place en face du Coppelia et remonta à pied jusquêà
Palta. Il dut monter au premier étage pour trouver Oliveira. Elle le vit dans une glace et se retourna. Il retint une exclamation de surprise. Son oeil gauche, encore plus bleu que dêhabitude, était souligné dêune large marque bleu‚tre qui sêétendait jusquêau milieu de la joue. La pommette et la m‚choire étaient enflées.
Oliveira lui jeta un regard à geler un mort.
-
quêest-ce que tu veux? Je nêaime pas quêon vienne me déranger ici...
Malko ne sêattendait vraiment pas à cet accueil.
-
Mais enfin, que têai-je fait? demanda-t-il à voix basse.
11 crut que la Chilienne allait lui arracher les yeux.
-
Ce que tu mêas fait? gronda-t-elle. Tu as été dire à Pedro que je couchais avec toi! Il est venu hier soir et il a failli me tuer.
Ce fut au tour de Maiko dêêtre ivre de rage.
Ecoute, dit-il, je te donne ma parole dêhonneur que je nêai rien dit à ton lieutenant. Cêest lui qui a failli mêassassiner. Sêil a appris, pour nous, je nêy suis pour
rien, bien que je devine comment. Voyons-nous ce soir et je têexpliquerai...
Les yeux bleus dêOliveira se radoucirent.
- Viens me chercher tout à lêheure. Je suis contente que tu ne lui aies pas dit. Jêétais triste.
*
**Santiago avait disparu dans le lointain depuis longtemps. Maiko attendit quêun gros bus le dépasse avant de sêengager dans le sentier menant à la mine abandonnée. Fatigué. La réconciliation avec Oliveira avait été presque aussi éprouvante quêun bain de pétrole. Pourvu que la vieille ait transmis le message. Sinon, il allait se faire canarder à vue... Il ralentit et entra très doucement dans la mine, donna un coup de phare et attendit.
Pas longtemps. Un homme porteur dêune torche et dêun Kalachnikow sêapprocha de la voiture.
Carlos Geranios était derrière lui. Il serra les deux mains de Maiko entre les siennes. Son visage était encore plus émacié et sa barbe mangeait ses joues creuses. De lourds cernes soulignaient ses yeux trop brillants.
Je sais ce qui sêest passé, dit-il. Tu as failli mourir à cause de moi.
Mais maintenant, tu sais o˘ est la vérité!
Malko fut sensible au chaleureux tutoiement hispanique.
- H y a beaucoup de nouveau, dit-il.
Carlos Geranios lêentraîna vers lêintérieur de la mine. Ils sêassirent sur de vieilles caisses et Malko commença à lui raconter tout ce quêil avait appris.
*
**LêORDRE R»GNE A SANTiAGO
Maiko prenait une énorme responsabilité. Mais le Chilien la partageait.
Finalement, après avoir tout pesé, ils avaient conclu que John Villavera disait la vérité. Donc que Carlos Geranios pouvait se remettre entre ses mains. Maiko se leva.
-
A demain.
A demain, dit Carlos.
II
regarda Maiko sêéloigner, pensant au corps jeté dans le jardin de lêambassade dêItalie, trois semaines plus tôt. Et aussi à Tania, dans sa cellule. qui allait s˚rement mourir. La Datsun gronda et sêéloigna le long de la colline. Les dès étaient jetés. De toute taçon, il ne pouvait pas rester indéfiniment dans ce trou.
CHAPITRE XVI
-
Je suis heureux que nos malentendus soient dissipés, hurla John Villavera par-dessus la table.
Le vacarme était tel aux tables voisines du restaurant E! Parron quêon était obligé de crier pour communiquer. Tous les jours, au déjeuner.
cêétait pareil. Des tablées de Chiliens aisés, commerçants ou amis du régime, qui sêempiffraient de ńidosê ª arrosés de torrents de ´ vino tinto ª chilien à 15∞... Au moins, personne ne pouvait écouter les conversations. Maiko lêavait choisi parce quêil était juste en face de la boutique de Oliveira, sur Providencia. Il venait dêannoncer au chef de station de la C.I.A. que Carlos Geranios acceptait dêutiliser lêaide de lêagence américaine pour quitter le Chili. Maiko attendit quêune table particulièrement bruyante se taise et planta ses yeux dorés dans ceux de lêAméricain.
John, dit-il, vous êtes s˚r quêil nêy a pas dêarnaque? Vous répondez de Geranios sur votre vie...
LêAméricain eut une mimique choquée.
-
Tout ce que je vous demande, fit-il, cêest que OêHiggins nêapprenne jamais que je lui ai menti jusquêau bout. Il me ferait une vie infernale...
Je vais
LêORDRE R»GNE A SANTIAGO
187
mettre tous les détails au point aujourdêhui. Il faudra prendre la route dêIbacache, sur la droite, à partir de la route de Valparaiso et vous arrêter entre les kilomètres 7 et 8. Il y a une portion droite o˘ un avion léger peut atterrir.
--
Je croyais que nous utilisions un terrain?
-
Je me suis renseigné, il est beaucoup trop fréquenté. Peut-être même surveillé par la D.I.N.A. Lêappareil filera directement sur Mendoza en Argentine. Avec Geranios. quant à vous, si vous le voulez bien, vous me retrouverez chez moi pour que nous allions passer le week-end à Vifia Dcl Mar.
Les yeux de lêAméricain brillaient de joie anticipée. Il appela le garçon.
Je vais immédiatement envoyer un télex à Langley pour leur annoncer la bonne nouvelle.
-
Jêaimerais avoir le double de ce c‚ble, demanda Maiko.
-
Mais cêest un c‚ble codé, últra-sensitive ª, protesta John Villavera, je ne sais pas si vous êtes autorisé à en avoir connaissance. Je dois dêabord demander à Langley.
-
Cela rassurera Geranios.
Il
pensa à une autre évacuation en cours à des milliers de kilomètres de là, aux énormes C5-A évacuantde Saigon tous les ´ traîtresª promis au poteau par le G.R.P. et les Nord-Vietnamiens. La C.I.A. faisait le ménage.
Entre les Cubains, les Sud-Vietnamiens et les Sud-Américains, cela commençait à faire du monde... Si ça continuait, on évacuerait Israêl aussi.
-
Comment allez-vous trouver lêavion? demanda
-
Je le loue à lêaéroclub Eulegio Sanchez, dit lêAméricain, je lêai déjà fait à plusieurs reprises. Un petit Piper Comanche. Il décollera avec un faux plan de vol.
188 LêORDRE R»GNE A SANTIAGO
Un garçon s˚r. Un type de chez nous, détaché dans une mission dêassistance technique à lêAnaconda. Il a fait du beau travail, paraît-il, avant les événements. Ce soir nous mettrons au point lêheure... Dêici là, relaxez-vous.
- Jêespère que notre ami OêHiggins part aussi en week-end, dit Maiko.
Ils se quittèrent sur le trottoir et Malko traversa Providencia pour aller retrouver Oliveira. Il se sentait étrangement calme. Maintenant, tout était en route. 11 était impensable que la D.LN.A. ait abandonné tout espoir de remonter à Geranios, à travers lui. Donc, il devait redoubler de prudence.
Oliveira attendait devant Palta. Son visage avait dégonflé, des lunettes noires cachaient son oeil au beurre noir quêelle compensait par un jean super-serré qui semblait cousu sur ses fesses insolemment provocantes. Elle prit le bras de Maiko, lêentraînant vers la Datsun. Ils avaient convenu dêaller prendre le café au ´Los Léones ª.
- Demain, nous allons à Vifia. annonça-t-elle.
Bonne idée, approuva Maiko.
Ils remontèrent jusquêau Léones. Malko avait rendez-vous avec Jorge Cortez.
Celui-ci lêattendait seul à une table. Tandis quêOliveira allait retaper son oeil au beurre noir, le Dominicain se pencha vers Malko.
- Maintenant, ils me suivent sans arrêt...
Il désigna du regard deux hommes assis à une table, un peu plus loin.
Complets clairs, cheveux gras, visages oliv‚tres. Des policiers. Sans secacher. ils observaient la table. Maiko détourna son regard.
- Vous avez eu des ennuis?
Pas vraiment, fit le Dominicain. Jêai été convoqué à la D.I.N.A. o˘ un major mêa rappelé les excellentes relations qui régnaient entre nos deux pays et lêobligation que jêavais de ne pas inc mêler des LêORDRE R»GNE A SANTIAGO
189
affaires intérieures du Chili... Jêai protesté quêil sêagissait dêune intervention privée et cela sêest arrêté là. Mais, depuis, je sais que mon téléphone est sur table dêécoute et ils me surveillent jour et nuit. Ma bonne mêa dit que des policiers lêavaient interrogée au marché.
-
Je suis désolé, dit Malko. Mais je vous assure que votre intervention a été indispensable...
-
- Ne vous excusez pas, protesta le diplomate, mais faites attention. Je sais de source s˚re que OêHiggins a juré que vous ne quitteriez pas le Chili vivant. Un accident est vite arrivé. Oh, ils ne vous abattront pas, cela ferait trop de vagues. Mais une voiture peut vous écraser...
Il
se tut : Oliveira revenait à la table. La conversation vira sur le sujet du jour. La dix-septième dévaluation de lêescudo depuis le début de lêannée. Ce qui ravissait la jeune femme.
- Les affaires nêont jamais été aussi bonnes, dit-elle. Les ´ lolas ª
achètent comme des folles...
Pendant ce temps, 30 ∞.~ des enfants souffraient de malnutrition. Et le salaire minimum était de 80 000 escudos, soit pas tout à fait vingt dollars U.S...
Malko regardait les deux barbouzes. Lêavertissement de Jorge Cortez trottait . dans sa tête. La D.1.N.A. disposait de moyens puissants et un accident se truquait si facilement!
Oliveira se pencha à son oreille, lêeffleura de sa langue.
Tu viens ce soir?
Non. Je prends des forces pour demain.
Elle murmura amoureusement:
Nous allons faire lêamour comme des fous, jêai une surprise pour toi. Tu verras.
Peut-être un second guesquel?
Jorge Cortez les observait en souriant.
*
**- Voilà votre ticket, dit la jeune employée de la Lan-Chue. Lappareil décolle à quatorze heures, soyez à lêaéroport deux heures avant. Les formalités sont toujours longues... Bon voyage.
Maiko remercia et sortit de lêagence pour se mêler àla foule de la Calle Augustinas. Juste en face il y avait un faux Gucci. Des objets dêune laideur affligeante portant le nom célèbre. Une plaisanterie dêAllende, perpétuée par le nouveau régime. Maiko pensa~avec une pointe de nostalgie au week-end avec Oliveira. Cêétait un risque quêil ne pourrait prendre. Pas après lêavertissement de Jorge. En ne prévenant pas Ohveira, en lui téléphonant pour parler de ce week-end, il rassurait la D.I.N.A. Ainsi, ils penseraient avoir encore un peu de temps pour se débarrasser de lui. 11
enverrait un mot à la jeune femme. De New York ou de Rio. Lêunivers parallèle o˘ il vivait partiellement ne permettait pas de sentimentalité.
Il avait h‚te de se retrouver dans son ch‚teau de Liezen, de sentir lêodeur de bois de la bibliothèque, de voir les buis taillés, dêêtre servi par Krisantem et surtout de retrouver la volcanique, pulpeuse, fantastique et unique Alexandra.
qui devait trépigner en le soupçonnant des pires turpitudes. Pourvu quêelle nêapprenne jamais lêexistence des guesquels! La santé de Maiko nêy résisterait pas... Il avait h‚te de voir les nouvelles tuiles quêil avait commandées en Bohème pour refaire sa toiture. Elles valaient pratiquement leur poids dêor.
Ou de sang.
Il regrettait de ne pas avoir trouvé de place sur les Scandinavian Airlines, mais leur vol pour Rio était bourré, même en première. La Lan-Chue ne lui inspirait que médiocrement confiance. II marcha jusquêà
lêambassade U.S. pour revoir John Villavera.
*
**- Le Piper sera là à sept heures, annonça lAméricain. Le pilote compte se poser ‚ Mendoza, de lêautre côté des Andes. quelquêun de chez nous sera là
pour accueillir Geranios, avec de lêargent et un passeport.
John Villavera jubilait. Sa lourde m‚choire semblait avoir encore augmenté
de volume. Il amena Malko devant une carte murale, lui montra la route dêIbacache. Deux lignes rouges la barraient.
- Lêappareil se posera à cet endroit, précisa-t-il. Entre les bornes 7 et 8. 11 doit dêabord faire un passage pour sêassurer que vous êtes là. Je lui ai signalé le type et la couleur de votre voiture. Pour éviter une erreur improbable, vous allez peindre un cercle noir sur le toit au dernier moment...
- Et la D.1.N.A.? demanda Malko.
- Cêest le week-end, expliqua Vihiavera. La plupart des services sont en sommeil. OêHiggins sêen va dans le Sud. Mais faites quand même attention quêon ne vous suive pas...
Vihlavera fit le tour du bureau et lui serra la main longuement, les yeux brillants derrière ses grosses lunettes.
- Jêenverrai un rapport extrêmement favorable àWashington, dit-il.
Accoudé à la fenêtre, Maiko regardait la place de la Moneda désertée. U ne restait plus que quelques voitures dans le parking, dont la siennê. Il était une heure moins dix. Dans dix minutes, le couvre-feu allait sêabattre sur Santiago. De très rares passants se h‚taient. Tout était fermé depuis longtemps. Ses bagages étaient prêts. Officiellement, il partait pour Vifla Del Mar très tôt.
192 LêORDRE R»GNE A SANTIAGO
En week-end.
Il se coucha, essaya de dormir, compta les heures, les demies qui sonnaient à lêéglise voisine.
Il se réveilla en sursaut, sauta sur sa montre : quatre heures et demie. 11
avait quand même dormi. En dix minutes il fut prêt, emportant seulement une housse àvêtements. Le hall était désert, avec un employé en train de balayer et un autre endormi à la réception. Malko sortit sur la Moneda. Il ne faisait pas encore jour. Il monta dans sa voiture, seule dans le parking, et fila, empruntant Alameda.
Sans voir ‚me qui vive.
Le couvre-feu était à peine levé. Il aperçut une voiture de police qui ne sêintéressa pas à lui; dix minutes plus tard, il filait sur la route de Valparaiso. Soudain, un carabiniero surgit dêun abri à la sortie de la ville, lui fit signe de stopper.
I! freina, brusquement angoissé. Tout risquait de sêarrêter là. Le carabiniero sêavança le visage fermé et dit sévèrement
- Sefior, la vitesse est limitée à 45 sur ce tronçon. Vous nêavez pas vu les panneaux?
Malko se confondit en excuses et repartit. Le pistolet extra-plat était dissimulé dans la housse. Le soleil commençait à se lever dans son dos, mais de grandes nappes de brouillard cachaient encore de vastes zones de paysage. On nêapercevait même pas lêaéroport, à la droite de la route. Un bus le croisa, venant de Valparaiso. A part cela, la route était totalement déserte. Comme le ciel. Maiko avait beau surveiller le rétroviseur, il ne voyait rien surgir derrière lui. En partant àcette heure-là, il était certain de ne pas être suivi. Condition sine qua non à la réussite de lêopération.
En dehors du danger couru, il avait h‚te de savoir si son pari allait se révéler juste, si son intuition lêavait
LêORDRE R»GNE A SANTIAGO
193
revenir sur ses pas. Maintenant, il faisait grand jour, le désert était mauve.
U avait encore une heure devant lui. Il freina brutalement, une charrette à
cheval barrait la piste. Alors quêil sêapprêtait à la contourner, des hommes armés surgirent des bosquets entourant la route. Il reconnut les traits émaciés de Carlos Gerànios. Le rebelle lui adressa un salut joyeux et sêapprocha de la voiture.
Buenos dias! Nous ne nous méfions pas de vous, mais on ne sait jamais! Vous auriez pu être capturé hier soir et amené à dire o˘ se trouvait notre cachette. Alors, nous avons bougé...
Maiko regarda autour de lui. Il y avait une douzaine dêhommes, tous très jeunes, équipés dêarmes hétéroclites, en civil, pas rasés. Plus IsabellaMargarita avec des bottes et un blue-jean. Elle aussi portait une mitraillette Beretta en sautoir. Maiko sêinquiéta soudain:
-
Je ne peux pas emmener tout le monde!
Carlos Geranios le rassura tout de suite
Les autres ne partent pas. Ily a encore du travail à faire ici. Regrouper les camarades, reformer des cellules, travailler les masses. Le régime finira par sêécrouler, nous allons lêy aider...
-
Allons-y, dit Malko. Vous êtes prêt?
-
Je suis prêt, dit Geranios.
U tendit son kalachnikow à un barbu et sêavança vers isabella-Margarita.
Elle aussi avait posé son arme. Ils sêétreignirent un long moment sans rien dire, puis sêembrassèrent furieusement.
Ils se séparèrent et Carlos Geranios se laissa tomber dans la Datsun. Il leva le poing.
-
Viva El Mir!
-
Viva!
Le cri était sorti de toutes les poitrines. Malko se dit que la vie était étrange. Tandis que la Datsun sêéloignait, Carlos se retourna à plusieurs reprises. Isabella
194 L ORDRE R»GNE A SANTIAGO
Margarita était toujours plantée au milieu de la route, agitant le bras.
- Je ne sais pas quand je la reverrai, dit le Chilien.
Ils roulèrent en silence. Carlos Geranios guidait Maiko dans lêentrelacs des pistes du désert. pour éviter de revenir sur la grande route de Valparaiso. Pas ‚me qui vive.
-~ Vous avez risqué votre vie et vous avez souffert à cause de moi, remarqua soudain le Chilien. Je nêaurais pas cru cela possible dêun agent de la
C.I.A.
Je ne suis pas un agent ordinaire, dit Malko. De plus, je crois que vous avez travaillé pour la C.I.A., vous-même.
Carlos Geranios eut un sourire désespéré.
Cêest vrai. Mais jêai commis une erreur terrible, TERRIBLE, répéta-t-il à
voix basse. Je voulais forcer Allendeà accepter les revendications des travailleurs. Ils avaient besoin de manger. Jêai accepté lêargent dêo˘ il venait, je ne pensais pas quêAllende était si fragile. Je mêen voudrai toute ma vie. Les communistes nous accusent de nous être fait acheter.
Cêest faux. Nous nous sommes trompés. Nous avons toujours haÔ
lêimpérialisme du Nord.
Le silence retomba. Malko était fatigué dêun coup. La route se dédoublait devant ses yeux.
Voilà la route dêIbacache, dit Carlos Geranios. Tournez à droite.
Malko déboucha sur une petite route asphaltée qui filait vers le Sud.
Sinuant dans le désert. 11 ralentit, dépassa la borne 7. Ils étaient arrivés au lieu du rendezvous. Il se rangea sur le bas-côté et arrêta le moteur.
Le silence était impressionnant. Un oiseau passa très haut. Un vautour. Les deux hommes descendirent. Il était six heures et demie. Il b‚illa, sortit son pistolet de la housse, lêarma. Carlos avait conservé un LêORDRE R»GNE A SANTIAGO
195
45 automatique glissé dans sa ceinture. …puisé, il sêappuya à la voiture.
-
Depuis que jêai fui de lêambassade dêItalie, avoua-t-il, je nêai pas passé une seule vraie nuit... Vous ne savez pas ce que cêest que de ne jamais pouvoir se reposer totalement. Dêêtre toujours prêt à bondir sur ses armes. quand je serai à Mendoza, je vais dormir pendant une semaine.
Malko sortit le pot de peinture, un pinceau et entreprit de peindre le cercle noir sur le toit de la voiture, après avoir expliqué à Geranios de quoi il sêagissait. Puis, il examina la route. Avec inquiétude. Elle était pleine dêénormes nids de poules. Jamais lêavion nêallait pouvoir se poser.
Il revint vers Carlos Geranios, essayant de dissimuler son anxiété. Le Chilien était assis par terre, accoté à la voiture. Devant lêair préoccupé
de Malko, il demanda:
-
quêest-ce quêil y a?
Maiko avoua lêétat de la route. Le rebelle alla voir et revint, les traits tirés.
-
Il ne pourra pas se poser, dit-il sombrement. Sêil y arrive, il risque de capoter en décollant.
Ils demeurèrent silencieux. Sept heures moins cinq. Trop tard pour faire quoi que ce soit. Malko prit son courage à deux mains.
-
Si... vous ne pouvez pas partir, vous avez prévu quelque chose?
Carlos Geranios secoua la tête lentement, les traits affaissés, les yeux morts tout à coup.
-
Non, fit-il. Mais matériellement, cela ne poserait pas trop de problèmes. Moralement, je ne sais pas si je pourrai tenir. Il faut que je mette tout cela en s˚reté...
Il
montrait une sacoche de cuir fermée par un cadenas. Un sourire bref montra ses dents blanches.
-
Cêest pour le contenu de ce sac quêon a voulu me tuer, dit-il.
-
que contient-il? demanda Malko.
LêORDRE R»GNE A SANTiAGO
Carlos Geranios hésita avant de répondre.
-
Les preuves que Federico OêHiggins est un agent de la C.I.A. entre autres, depuis des années. Et puis des choses qui intéressent beaucoup les Américains. Des documents sur le projet Ćamelot ª. Un compte rendu de la réunion du 27 juin 1970 du ćomité des 40 ª à Washington. Concernant le Chili. Il y avait Henry Kissinger, le directeur de la C.I.A.. le député
Secretary de la Défense et dêautres...
-
Mais quêest-ce que le projet Ćamelot ª? demanda Maiko.
Geranios sourit:
-
Vous devriez le savoir. Une création de la ´ Division clandestine ª
de la C.I.A. Classée comme ´High-risk covert operation ª. En vue de la déstabilisation du régime Allende... Tout est là.
Il
frappa la sacoche de cuir.
Maiko sentit son estomac se charger de plomb. Il avait peur de comprendre.
Mais tout se mettait en place avec une telle clarté quêil ne pouvait ignorer les révélations de Geranios...
-~ Carlos, dit-il, pourquoi ne mêavez-vous pas dit cela lêautre jour?
Le Chilien secoua la tête.
-
Je ne pouvais pas. Je nêavais pas assez confiance en vous.
-
Est-ce que John Villavera sait que vous avez ces documents?
-
Probablement. Ceux de lêancienne équipe étaient au courant. Ils ont essayé de les récupérer par la négociation.
-
qui vous les a procurés?
Carlos Geranios eut un sourire las:
-
Tania.
Le cercle était bouclé. Tania, agent soviétique, avait voulu compromettre le régime de Pinochet et la C.I.A. Malko regarda le ciel vide. Etreint par une angoisse
LêORDRE R»GNE A SANTIAGO
inexorable. Revoyant le visage trop sage de John Villavera, représentant la Central Intelligence Agency à Santiago...
-
Il faut partir dêici, dit-il dêune voix blanche. Le plus vite possible. Retournons dans votre mine abandonnée. Cela nous laissera le temps de réfléchir.
Carlos Geranios le regarda, avec étonnement.
-
Mais pourquoi? Vous mêavez dit que...
-
Je ne savais pas que vous déteniez ces documents concernant la C.I.A. Cela change tout. Fichons le camp dêici.
Carlos Geranios ne lêécoutait plus. Il regardait le ciel vers lêest. Il tendit le bras, le visage illuminé de joie.
-
Regardez!
Maiko suivit la direction de son index. Un avion sêapprochait de la route; volant assez bas. Un petit appareil monomoteur. Le poids qui écrasait lêestomac de Malko se volatilisa en une fraction de seconde. John Villavera ne lui avait pas menti! Ce quêil venait dêimaginer nêétait quêun horrible cauchemar.
Le petit monomoteur approchait, volant à quelques centaines de mètres, parallèlement à la route. Malko se dit que le cercle noir sur le toit de la voiture était inutile. Il nêy avait pas ‚me qui vive à un mille à la ronde... Avec un vrombissement joyeux, le ´ Piperª peint en jaune passa au-dessus de leur tête. Ils lui firent signe sans arriver à voir le pilote.
-
Il va revenir, sêécria Geranios. Dans cinq minutes nous serons partis.
Maiko pensa à lêétat terrifiant de la route et se demanda comment ils pourraient prévenir le pilote du danger. Il suivit des yeux lêavion. Celui-ci continuait àvoler tout droit, sans faire mine de revenir vers eux. Maiko se dit dêabord quêil était le jouet dêune illusion dêoptique. quêil avait déjà viré, quêil revenait. Mais le petit point diminuait, diminuait. Le bruit du moteur
aussi... 11 chercha le regard de Carlos Geranios. Le Chilien était transformé en statue.
Lêavion disparut dans la brume qui nappait encore les contreforts des collines. Le silence retomba dans le désert. quelques vautours ou des condors tournaient très haut dans le ciel. Maiko se rua dans la Datsun.
-
Viteê
Le Chilien regardait encore lêendroit o˘ lêavion avait disparu. Avec des larmes dans les yeux.. Le rugissement du moteur le fit sursauter.
-
quêest-ce que vous faites? cria-t-il. 11 va revenir.
-
Non, cria Maiko, venez!
A regret, Carlos Geranios vint sêasseoir à côté de lui. Malko démarra.
Aussitôt, il tenta un demi-tour, si brutalement quêil cala. Pendant le court instant o˘ le moteur resta silencieux, avant quêil ne tourne le démarreur de nouveau, son oreille perçut un bruit qui lui glaça les veines.
Abandonnant le volant, il se rua hors de la voiture.
Attention, Carlos!
Carlos Geranios ne comprenait plus. Serrant contre lui sa sacoche en cuir, il ressortit de la voiture. Maiko tendait le bras vers lêhorizon au nord-est. Son oeil exercé distinguait un point qui se rapprochait dans le ciel à
toute vitesse, volant très bas. Dont le grondement lêavait alarmé lorsquêil avait calé... Un Jet de combat.
Maiko regarda autour de lui. Les fossés bordant la route étaient peu profonds, le désert plat comme la main... Soudain, il aperçut à une centaine de mètres une grande faille dêorigine volcanique, ce que les Chiliens appellent des ´ quebradas ª. II se mit à courir, entraînant Carlos Geranios. Us plongèrent en même temps dans la rocaille au milieu des cactus, alors que le hurlement du Jet devenait assourdissant.
rapide. Une série dêexplosions sèches, suivies dêune explosion plus forte.
Le grondement du Jet sêéloignait. Maiko se hissa au bord de la quebrada et regarda àlêextérieur. Ce qui restait de la Datsun br˚lait sur la route, les portières projetées à plusieurs mètres. Le Jet nêétait plus quêun petit point contre la montagne.
- Sêil a vu que nous nêétions pas dans la voiture, dit Maiko, il va revenir nous achever jusquêà ce quêil ne reste rien de nous...
Serrant sa serviette de cuir contre lui, Geranios fixait le ciel. Avec une lenteur exaspérante, le Jet - un <(Mirage ª chilien - grimpa dans le ciel, accomplissant une gracieuse arabesque, brillant dans le soleil levant.
Puis, avec gr‚ce, il glissa sur lêaile, revenant vers eux. Avec la colonne de fumée noire montant dans le désert, il aurait fallu que le pilote soit aveugle pour rater sa cible. Malko pensa avec une rage insoutenable au cercle de peinture noire conseillé par. John Villavera... Ce qui sêappelait donner des verges pour se faire battre.
Ils replongèrent dans la faille, sans souci des cactus qui les écorchaient.
Le hurlement du réacteur se rapprochait. Ils cessèrent de respirer, tous leurs muscles contractés... De nouveau, le staccato des canons à tir rapide déchira leurs oreilles, suivi des explosions des projectiles. Mais aucun ne les approcha. Ils se redressèrent. Le ´ Mirageª montait tout droit dans le ciel. Le pilote avait seulement tiré une rafale de sécurité dans le magma qui br˚lait sur la route. Maiko et Geranios restèrent rigoureusement immobiles tandis quêil tournait en rond, probablement pour sêassurer que plus rien ne vivait dans la voiture incendiée. Le coeur de Maiko battait la chamade.
Après quelques minutes qui durèrent des heures, le ´ Mirageª piqua vers le nord-est, dêo˘ il était venu. Aussitôt, ils jaillirent de la quebrada, arrachèrent les
200 LêORDRE R»GNE A SANTIAGO
piquants de cactus incrustés dans leur peau et leurs vêtements, blêmes. Les mains de Carlos tremblaient. Maiko était déchiré entre une rage aveugle et une terreur retrospectjve.
- Ils vont venir chercher nos cadavres, dit-il.
CHAPITRE XVII
La gorge sèche, les poumons en feu, les jambes lourdes, les pieds en plomb, Maiko courait vers lêouest, les yeux fixés sur la ligne des collines qui semblaient sêéloigner à mesure quêils tentaient de sêen rapprocher. A ses côtés, Carlos Geranios courait aussi, la bouche ouverte pour aspirer le plus dêair possible, traînant la lourde sacoche de cuir. Loin derrière eux, ce qui restait de la Datsun achevait de se consumer. Le ´ Mirage ª avait disparu comme sêil nêavait jamais existé. Ils .sêéloignaient de la route Santiago-Valparaiso, parce que ce serait par là que la D.I.N.A. viendrait ramasser leurs cadavres. Du moins, ils lêespéraient... Maiko avait lêimpression que ses poumons allaient éclater. Même cachés dans Ibacache, les tueurs de la D.I.N.A. les débusqueraient. Il nêavait quêune idée.
Mettre la main sur John Villavera. Mais lêAméricain se trouvait àSantiago.
Dans un autre monde... Epuisé, Maiko sêarrêta de courir. Carlos Geranios le tira par le poignet.
--
Vite, compafiero, vite, sêils viennent maintenant, ils nous tuent.
Sêil y avait des témoins, ce serait moins facile.
-
Allez-y Carlos, dit Maiko. Je ne peux plus.
202 LêORDRE R»GNE A SANTIAGO
Il avait meme envie de jeter son pistolet extra-plat tant le poids lui en semblait insupportable. Geranios secoua la tête.
- Vamos! vamos!
Soudain une incroyable pétarade leur fit tourner la tête. Une voiture se rapprochait, vestige dêun autre ‚ge une Fort T, vieille de cinquante ans, avançant à trente à lêheure au milieu de la route. Elle donna un faible coup de klaxon et, voyant que les deux hommes restaient au milieu de la route, sêarrêta dans un crissement plaintif de frein. Il nêy avait quêun vieux paysan à lêintérieur qui leur adressa un grand sourire et une longue phrase, dans un langage incompréhensible pour Malko. Du patois chilien.
Carlos et lui engagèrent la conversation. Puis le Chilien traduisit pour Malko.
-~ Il a vu les débris de la voiture, il croit que nous avons eu un accident. Je lui ai demandé de nous conduire à Santiago. Il allait à
Ibacache. 11 vient de Los Rotos.
Les négociations durèrent quelques minutes, considérablement aidées par une liasse dêescudos. Enfin, les deux hommes montèrent dans la Ford. Carlos à
côté du chauffeur. Ils faillirent ne pas redémarrer... Vingt minutes plus tard, ils traversaient Ibacache et filaient vers Santiago.
Malko ruminait sa rage. Maintenant, seul lêambassadeur des U.S.A. pouvait intervenir. Le paysan leur tendit un sac de papier contenant des émpenadas ª, sorte de feuilletés locaux quêils se mirent à dévorer de bon appétit.
Ensuite. Maiko somnola, brinquebalé par les cahots, fut réveillé par le klaxon furieux dêun gros bus qui les doubla en les jetant presque dans le fossé. Ils entraient dans Santiago par le sud. Malko savait que. de jour, il risquait peu. La D.I.N.A. était
LêORDRE R»GNE A SANTIAGO 203
trop prudente. Et, pour lêinstant il était officiellement mort...
Cela lui donnait un certain répit.
La Ford déboucha sur Alameda, derrière le palais de la Moneda. Le paysan cala et sêarrêta, dévorant des yeux le vieux b‚timent.
- Cêest la première fois que je viens ici, djt-il, extasié. Cêest beau!
Carlos et Maiko sautèrent de la Ford, lui serrèrent la main et sêéloignèrent. Ils entrèrent dans un bar, le Haîti, o˘ pour 350 escudos une serveuse en mini leur apporta des ćafé-café ª. Ils en burent deux chacun, coup sur coup. -
- Allons chez lêambassadeur des Etats-Unis, suggéra Maiko.
Carlos Geranios secoua la tête négativement.
- Non. Je nêai plus confiance dans les Américains. Je vais me cacher dans Santiago et organiser mon départ autrement.
11 lui tendit la main. Ádios. ª
Maiko prit la main tendue. Nêarrivant pas àcroire que sa mission se terminait là.
- Comment puis-je vous joindre? demanda-t-il. Carlos Geranios hésita.
Par la patronne du bordel de la Calle Miraflores, Anna, dit-il. Elle saura toujours o˘ je suis.
Il
ramassa sa sacoche de cuir et sortit du HaÔti, disparut dans la foule.
Maiko lêimita très vite. II nêavait quêune pensée dire à John Villavera ce quêil pensait de lui. Cêétait samedi. Il nêy aurait personne à Langley. En prenant lêavion le jour même, il arriverait dimanche matin à Washington. Il avait h‚te de se trouver dans le bureau de Michael Burrough. le patron de la ´ Western Hemisphere ª, à la Clandestine Division. Pour régler le sort du chef de station de la ćompany ª à Santiago.
204 LêORDRE R»GNE A SANTIAGO
Un bruit de fanfare militaire le fit se retourner. Un long convoi sêavançait le long de lêAvenida Presidente Bunez. Des soldats marchaient à
un lent et rigide pas de parade derrière un cercueil porté sur un aff˚t de canon recouvert du drapeau chilien. Un chant sêéleva de leurs rangs, poignant et insolite. Maiko crut rêver. Les soldats chantaient ´ Liii Marlène ª!
Il
sêapprocha dêun passant et demanda ce qui se passait. Lêautre lui répondit, indifférent:
-
Ils enterrent lêamiral Bonilla. Celui qui sêest tué en hélicoptère.
Les soldats défilèrent devant lui au pas de lêoie, martelant la chaussée, le regard fixe, chantant àgorge déployée le vieux chant de la Wehrmacht.
Les rares spectateurs détournaient les yeux ou sêéclipsaient dans les rues adjacentes. Une vingtaine dêofficiers marchaient solennellement en tête du défilé, chamarrés comme des arbres de Noél. Maiko chercha des yeux le colonel OêHiggins, mais ne le vit pas.
Il
se mit en route vers le Sheraton, tandis que le martèlement des bottes décroissait derrière lui. II avait un certain nombre de choses urgentes à faire.
*
**Maiko allait raccrocher après avoir laissé sonner dix fois lorsquêon décrocha enfin. La voix de John Villavera fit:
-
Hello!
Malko essaya de faire abstraction de sa rage pendant quelques secondes.
Jouissant de lêinstant. Puis il annonça dêune voix sarcastique: Une surprise, John. Une mauvaise surprise.
II
nêentendit plus que les grésillements du bruit de fond. John Villavera avait s˚rement reconnu sa
LêORDRE R»GNE A SANTIAGO 205
voix. Il devait récupérer. II lêimagina serrant le téléphone; cherchant une explication... Affolé, furieux. Se demandant ce qui nêavait pas marché.
John, fit Malko, en détachant chaque mot, je me doutais que vous étiez une ordure. Mais à ce point-là, cêest admirable. Seulement, faites vos commissions vous-même. Les Chiliens ne sont pas consciencieux... Je suis vivant et Carlos aussi. Bad news, hein?
LêAméricain retrouva enfin sa voix. Un croassement plutôt. Chaque mot semblait avoir du mal àpasser. Volubile, il expliqua.
-
Jêétais sous la douche, quêest-ce qui se passe? Pourquoi nêêtes-
vous pas en route pour lêArgentine?
-
John. fit Malko. sêil ne tenait quêà vous je serais en route pour lêenfer... Maintenant, je vais àWashingtop, o˘ je vais expliquer comment vous avez, vous, le C.O.S. de la C.I.A. à Santiago, organisé mon assassinat et celui de Carlos Geranios. Je saurai qui a donné lêordre! Jêai quelques amis là-bas...
La voix de John Villavera vira à lêaigu.
-
Je ne comprends rien à ce que vous dites! O˘ est Geranios? quêest-il arrivé? Pourquoi mêaccusez-vous?
-
Cêétait particulièrement cynique de me faire tracer un cercle noir sur le toit de la voiture, continua Maiko, étouffant de rage. Un peu comme si on demandait à un lièvre de se dessiner une cible sur le ventre.
Jêapprécie, John, on dit toujours que les fonctionnaires manquent dêhumour.
Cêest une erreur. Vous en avez beaucoup, John! Je vous dis adieu. Mais vous entendrez parler de moi. Avant de quitter ce beau pays, je vais également dire àlêambassadeur ce que je pense de vous.
-
Attendez, protesta Villavera, nous devons aller en week-end à ViiSa Del Mar...
-
John, fit Maiko, vous êtes encore plus abject que je ne le pensais.
Il
raccrocha un peu soulagé. Cela avait été plus fort que lui. Il alla prendre un bain. A Santiago il était impuissant, ne pouvant lutter contre un gouvernement légal. A Washington, un certain nombre de très hauts fonctionnaires lêappréciaient et le respectaient. Cette histoire allait les intéresser prodigieusement. Surtout au moment o˘ la C.I.A. était sur la sellette. La ćompany ª essayant de supprimer un témoin de son infamie, cêétait du pain bénit pour ses nombreux détracteurs. Jack Anderson en ferait ses choux gras. Le William Cobby, lêactuel patron de la C.I.A., risquait de sauter. Peut-être même Kissinger... Alors quêil sortait de la salle de bains, le téléphone sonna. Une voix de femme.
-
Sefior Linge? Cêest la Lan-Chue. Je suis désolée. Notre vol a d˚
être annulé. Si vous voulez, nous reportons votre réservation à mardi. Il nêy a pas de place avant...
Maiko jura entre ses dents.
-
Il nêy a pas dêautre vol?
-
Je ne sais pas, fit la fille, je ne suis pas autorisée à prendre des résèrvations pour dêautres compagnies. Dois-je maintenir votre réservation...
-
Non, dit Maiko.
A peine eut-elle raccroché quêil se rua sur lêannuaire et commença son exploration. Trente minutes plus tard, il dut se rendre à lêévidence.
Aucune compagnie nêavait de place sur un vol quittant Santiago. Trois avions partaient le samedi, tous pleins. Sans même de liste dêattente...
Cêétait plus que suspect. Il rappelIa~ la Lan-Chue. Dieu merci, ce nêétait pas la même personne. Il demanda sêil y avait de la place sur le vol pour Rio et sêil était àlêheure. Au bout de cinq minutes, il eut la réponse.
Oui, il y avait de la place. Oui, le vol partirait à14 heures 30.
-
Votre nom, sêil vous plaît, demanda lêemployée.
Maiko le lui donna. Attendit. Plusieurs minutes. Puis son interlocutrice revint en ligne.
Seflor, annonça-t-elle dêune voix embarrassée, je me suis trompée. Ce vol a été annulé. Nous nêétions pas prévenus. Mardi si...
Maiko avait raccroché. La D.I.N.A. et John Villavera avaient vite réagi. On avait décidé de lêassassiner avant mardi. Ce qui signifiait que Washington nêétait probablement pas au courant. Ce ne serait pas la première fois quêun C.O.S. ferait du zèle.
Il
restait lêambassadeur des U.S.A. Lui, nêétait pas acheté par la D.!
NA. Et le State Department nêétait s˚rement pas prêt à couvrir un meurtre de la
C.S.A. Malko nêavait plus que la ressource de se réfugier chez lui. Il reprit son téléphone.
Vingt minutes plus tard, après dix coups de fil, il savait que lêambassadeur était parti pour le weekend pêcher le requin.
-
Donnez-moi un numéro à Washington, demanda alors Maiko à la standardiste de lêhôtel. Est-ce quêil y a de lêattente?
Vous lêavez tout de suite...
H donna la ligne directe de David Wise... O˘ quêil soit, le chef de la Division des Plans pouvait être atteint, jour et nuit. A la première sonnerie, Maiko se rua sur le récepteur.
-
Seflor, le numéro ne répond pas, annonça la standardiste.
Cêétait hautement improbable. Malko eut soudain une inspiration.
-
Appelez ce numéro-là, demanda-t-il.
La fille nota le second numéro à Washington. II 208 LêORDRE R»GNE A SANTIAGO
attendit. Elle rappela, toujours aussi désolée. Celui-là non plus ne répondait pas. Malko remercia et raccrocha. Sans illusion.
Le second numéro était celui de la Maison-Blanche.
Le piège se refermait. Pas dêavion, pas de communication. II fallait que Maiko reste au Chili. Et surtout, ne puisse pas dire ce qui arrivait. Il restait une solution Carlos Geranios. Maiko sourit amèrement de ce retournement de situation. Lêhomme quêil était venu sauver risquait de lui venir en aide...
Des coups violents furent soudain frappés à sa porte. Il bondit sur son pistolet,, écouta. Les coups sêarrêtèrent et on se mit à sonner. Il regarda la fenêtre. Impossible de sêévader par là. Treize étages. 11 se rapprocha, restant collé le long du mur, se souvenant de lêirruption de la D.1.N.A.
chez Geranios.
qui est-ce?
- Ouvre vite!
Oliveira jaillit dans la pièce, essoufflée, ses yeux bleu cobalt brillaient dêun éclat inaccoutumé. Son éternelle besace accrochée à lêépaule.
- Jêai essayé de te téléphoner cent fois, dit-elle, cêétait tout le temps occupé...
- Mais je devais venir te chercher vers midi seulement...
La jeune Chilienne lui fit face. Une lueur terrorisée dans les yeux.
- Tout à lêheure, Pedro mêa téléphoné. Il mêa demandé si tu étais là. Je lui ai dit que non. Il mêa dit de ne pas chercher à te voir, que cela pourrait être très dangereux pour moi... Jêai peur.
Maiko sentit son angoisse sêaccroître. La situation évoluait. Même lêhôtel devenait dangereux.
- Pedro a raison, dit-il. Retourne chez toi, ou va LêORDRE R»GNE A SANTIAGO 209
en week-end. En restant avec moi, tu cours un gros risque.
Un cercle blanc était apparu autour de la bouche dêOliveira.
- Pourquoi? demanda-t-elle.
- Cêest une longue histoire, dit Malko. La D.l.N.A. a décidé de me liquider. Je ne peux pas quitter Santiago. Il faut que je me cache jusquêà
lundi quand lêambassadeur américain reviendra de weed-end.
Je vais demander à mon père...
-
Ton père ne fera rien.
- Je veux rester avec toi. Ils nêoseront rien me faire...
Ce nêest pas s˚r, dit Maiko.
-
Tant pis. Je reste.
Elle se rua dans ses bras. Lêembrassa tendrement, violemment. Tout son corps pressé contre lui.
- O˘ allons-nous, murmura-t-elle.
-
Tu as une voiture?
-
Non.
-
Nous prendrons un taxi.
11 ramassa son attaché-case, laissant le reste de ses bagages. Le liftier ne prêta aucune attention à eux.
Ils sortirent. Le soleil était éblouissant. En lêace du Sheraton, adossées au parking, sêalignaient une rangée de voitures de louage, avec chauffeur.
Le feu, au coin des rues Teatinos et Augustinas. était au rouge. Maiko sêavança au milieu de la chaussée à sens unique, vers les voitures. Il avait parcouru dix mètres quand un cri dêOliveira, restée sur le trottoir devant le Sheraton, lui fit tourner la tête.
Grillant le feu rouge. une ´ 404 ª break fonçait sur lui, Il vit deux hommes à lêavant, le pare-chocs sans plaque dêimmatriculation, fit un bond désespéré vers une des grosses limousines bleues. La ´ 404 ªle frôla, dérapa, se redressa et fila vers Alameda. Un 210 LêORDRE R»GNE A SANTIAGO
chauffeur accourut, aida Malko à se relever. Vouant le chauffard aux gémonies. Oliveira traversa comme une folle.
-
Ce sont eux, cria-t-elle. Us nêavaient pas de plaque!
Malko sêépoussetait. Cela risquait dêêtre le plus long week-end de sa vie.
CHAPITRE XVIII
La limousine bleue roulait le long de lêavenue Vitacura à une allure dêescargot. Au prix o˘ était lêessence, le chauffeur ne voulait pas faire de folie. Oliveira, la tête sur lêépaule de Maiko, pleurait doucement.
Pudique, le chauffeur faisait semblant de ne rien voir. Croyant à une dispute dêamoureux. Malko voyait encore la ´ 404 ª foncer sur lui. La seconde tentative de meurtre en une journée. Ce ne serait pas la dernière.
-
O˘ allons-nous? demanda à voix basse Ohveira.
-
Chez John Vihlavera, dit Malko.
Le chauffeur se retourna pour leur demander sêils souhaitaient aller se recueillir au pied de lêénorme statue de lêimmaculée Conception qui dominait le Cerro San-Cristobal, à leur droite. Maiko déclina poliment.
John Villavera allait encore avoir une mauvaise surprise. Il avait donné au chauffeur lêadresse de la Calle Laperouse.
Jêai un compte à régler avec ce monsieur, dit-il à Ohiveira. Ensuite, nous attendrons chez liii le retour de lêambassadeur.
Elle le fixa terrifiée.
-
Tu vas.., le tuer?
212 LêORDRE R»GNE A SANTIAGO
Ce nêest pas totalement exclu, dit froidement Maiko.
Ils roulèrent en silence jusquêau Bamo Alto. Malko se sentait froid comme un iceberg. Il avait toujours abhorré la violence gratuite. Mais John Villavera ne méritait aucune pitié. Ce quêil avait combiné était ignoble...
H avait simplement envie de le supprimer. Le virage de la Calle Laperouse o˘ se trouvait la maison de lêAméricain apparut. Lêestomac de Malko se serra brusquement. Un gros fourgon Chevrolet blanc de la D.I.N.A. était arrêté juste devant.
î Continuez, dit-il au chauffeur.
Ce dernier, aux trois quarts endormi. nêentendit pas et stoppa juste à côté
du fourgon puis tourna la tête vers Malko avec un bon sourire.
Je vous attends, se~or?
Les glaces arrière étaient juste à la hauteur de la cabine du Chevrolet.
Malko aperçut une casquette et un visage oliv‚tre qui le dévisageait.
Presque aussitôt, il entendit lêautre portière du fourgon sêouvrir.
Son chauffeur sêétait déjà extirpé de son siège pour lui ouvrir la portière. Il vit une silhouette en uniforme faire le tour du Chevrolet pour venir voir qui était à lêintérieur de la limousine. Son signalement avait fatalement été donné, Il mesura la distance qui le séparait de la maison de John Villavera. Impossible de traverser sans être tué. Et il y avait Oliveira.
Dêun bond, il sauta hors de la limôusine. contourna le chauffeur et se glissa ‚ sa place au volant.
î Couche-toi sur la banquette, cria-t-il à Ohveira.
Déjà, il était au volant, passant la boîte automatique. La limousine fit un bond en avant, balayant
LêORDRE R»GNE A SANTIAGO 213
le chauffeur avec la portière ouverte et évitant de justesse le policier.
Surpris, ce dernier nêeut même pas le temps de tirer. La limousine disparut dans le virage. Malko br˚la un stop, retomba dans lêavenue Amerigo Vespucci. Ohiveira escalada le siège pour venir sêasseoir à côté de lui.
î
Fantastique, fit-elle avec un rire nerveux, cêest comme dans les films!
î
Dans les films, fit Maiko, les balles ne tuent pas.
Le fourgon de la D.I.N.A. était déjà en train de diffuser le signalement de la voiture. Le piège se resserrait. A tombeau ouvert, il descendit Providencia, se faufila jusquêà la Calle Miraflores. Cêétait dimanche et la rue était déserte. Il descendit, et laissa Oliveira.
î
Attends-moi là.
Il
se rua dans lêascenseur, appuya sur le bouton du 9e, Il sonna à la porte du bordel de la mère Anne. Juste à côté de celle dêun médecin. Les clients avaient tout à domicile...
La porte sêentrouvrit sur une fille très jeune. absolument superbe, outrageusement maquillée, avec des cils interminables, une grande bouche rouge, qui adressa un sourire éblouissant à Maiko.
î
La sefiora Anna?
La ravissante créature prit lêair désolé.
î
La casa esta cerrada! Hoy, esta une matrimonio. Yo se vaê.
Effectivement, elle sortit. Son tailleur cintré ´ rétro ª accentuait la minceur de sa taille et lêopulence de ses hanches. Dès quêils furent dans lêascenseur, elle examina Malko sans vergogne.
Tu vienes manana, gringo, souffla-t-elle. Pre.gunta por Laurencia...
214 LêORDRE R»GNE A SANTIAGO
Pour lêinstant, ce nêétait pas ce que cherchait Maiko. Oliveira se rembrunit en le voyant ressortir avec la créature flamboyante.
î Pourquoi vas-tu voir les putes? siffla-t-elle.
î Cêest une coÔncidence, jura Malko.
11 repartit. La seule solution était maintenant son ami Jorge Cortez, le diplomate dominicain.
*
**Il
y a une voiture qui nous suit, annonça Oliveira.
Malko sentit le picotement de la peur sur le dessus de ses mains. Ils filaient le long de la rivière àsec, vers le Barrio Alto. Il se retourna et vit une ´404 ª avec deux hommes à bord. Et une antenne sur le toit...
Inutile de demander ce que cêétait. Il allait les conduire directement chez Jorge Cortez. La voiture ne cherchait pas à les rattraper. Il se demanda comment ils avaient retrouvé la limousine.
La chance peut-être, tout simplement.
Il fallait sêen débarrasser. Vite. Il passa en revue mentalement toutes les possibilités. Oliveira se taisait, la main crispée sur son bras. Se laisser rattraper et engager le combat était hors de question à cause dêelle. Il pensa soudain à lêoffre du chauffeur de taxi et à une de ses soirées précédentes. Il vira brusquement à gauche, franchissant un pont métallique qui enjambait la petite rivière, puis revint sur ses pas, la ´ 404 ª
toujours derrière lui.
O˘ allons-nous? cria Oliveira.
î Tu vas voir!
Arrivé au pied du Cerro San Cristobal, il sêengagea dans un chemin étroit qui sinuait le long de la colline jusquêau restaurant lêOenothèque, lieu favori
LêORDRE R»GNE A SANTIAGO
215
des barbouzes de la C.I.A., dêo˘ on dominait toute la ville. La route montait en lacets et la vue était splendide.
î Mais tu es fou, sêexclama Oliveira, ils vont nous coincer. Il nêy a pas dêautre route pour redescendre...
î Je sais, dit Malko.
Brutalement, il passa en ´ low ª. La vieille Chevrolet fit un bond en avant. La ´ 404 ª, qui sêétait rapprochéé, disparut au virage suivant. Elle nêétait pas de taille à lutter contre les huit cylindres de la grosse américaine dans cette côte escarpée. La limousine faisait jaillir les cailloux, hurler ses pneus, le capot à trente degrés, cliquetant à fendre lê‚me. Terrifiée, Oliveira sêaccrochait à Malko.
Ils jaillirent sur lêesplanade qui entourait lêOenothèque au sommet du Cerro.
Sans même ralentir, Maiko effectua un tête-à-queue sur place et replongea dans le chemin caillouteux. Serrant son volant, il fonça à tombeau ouvert.
Rien au premier virage.
Rien au second.
La ´ 404 ª apparut au milieu du troisième, grimpant poussivement, collée contre la paroi à pic. Le chauffeur aperçut la limousine et machinalement serra sur sa droite. Maiko accéléra et continua tout droit. A près de cinquante à lêheure, la calandre de la lourde Chevrolet prit la ´ 404 ª de plein fouet, à la hauteur de la portière avant gauche. Le choc fut effroyable, le pare-chocs de la limousine sêenfonçant comme dans du beurre dans la tôle de la ´ 404 ª, la poussant hors du chemin comme une boule de billard. La voiture de la D.1.N.A. bascula dêun coup dans le ravin, ripant sur ses quatre pneus, dans un horrible craquement de tôle. La limousine bleue sêarrêta, lêavant dans le vide, lêaile gauche écrasée, la calande défoncée. La ´ 404 ª fit plusieurs tonneaux 216 LêORDRE R»GNE A SANTIAGO
le long de la colline, explosa en heurtant un pylône de ciment, cinquante mètres plus bas, et prit feu.
Le tout nêavait pas duré une minute. Oliveira se mit àsangloter, tremblant nerveusement.
Malko passa la marche arrière, recula. Lêaile frottait contre la roue avant, avec un couinement exaspérant, mais ils pouvaient rouler. En arrivant au bas du Cerro, Oliveira était en pleine crise de nerfs. Malko repartit vers le nord. II avait acheté un petit sursis... Il attira Oliveira contre lui.
Nêaie pas peur, je vais te déposer chez un ami s˚r.
Je veux rester avec toi, gémit-elle.
Maiko ne répondit pas. Cela devenait trop dangereux... Cinq cents mètres plus loin, un voyant rouge sêalluma au tableau de bord. La température était àcent. Le choc avait crevé le radiateur. La limousine était de plus en plus poussive. Un jet de vapeur commença à filtrer des interstices du capot... le moteur hoquetait. Il cala, Malko le remit en marche. Cent mètres plus loin, il cala de nouveau, et un jet de vapeur fusa du capot!
Malko sauta de la Chevrolet, entraînant Oliveira. Ils devenaient un peu trop repérables.
Marchons, dit-il.
Il leur restait un kilomètre à parcourir pour atteindre la maison de Jorge Cortez.
*
**Jorge, toujours homme du monde, avait fait préparer des ´ vainas1 ª. Mis au courant de leur odyssée, le diplomate dominicain nêavait fait aucun commentaire, seulement proposé
LêORDRE R»GNE A SANTIAGO 217
î
Il vaut mieux que vous restiez ici jusquêà demain. Je vous conduirai dans ma voiture àlêambassade américaine.
Maiko secoua la tête:
Trop dangereux pour vous. Ils sont déchaînés. Ils me veulent.
î
Mais Villavera?
Il
marche avec eux.
Il
y eut un lourd silence. Oliveira, qui était partie dans la salle de bains, revint le visage défait et sêassit près de Malko.
î
Je crois quêil nêy a rien à craindre tout de suite, tant quêil fait jour, dit celui-ci. Mais pendant le couvre-feu, ils feront nêimporte quoi.
Nêoubliez pas que OêHiggins sait que nous sommes amis. Cêest le premier endroit o˘ il va venir.
î
que voulez-vous faire, alors?
î
Jêai besoin de votre voiture, dit Malko. Je la laisserai quelque part. Je préfère ne rien vous dire, pour que vous ne sachiez rien.
î
Elle est dans le garage, fit le diplomate. Vous êtes s˚r que vous ne voulez pas dormir ici?
î
Certain, affirma Maiko. Vous nous avez rendu assez de services.
Ils burent leurs ´ vainas ª, puis le diplomate les conduisit dans son garage, leur donna les clefs de sa Buick Riviera. Il les regarda partir, agita la main. Maiko se mit à rouler doucement, un peu plus tranquille. La nuit allait tomber dans moins dêune heure, et cette voiture-là nêétait pas encore connue de la D.I.N.A. Mais, très vite, le problème de la nuit allait se poser. ils ne pouvaient pas dormir dans la voiture, cêétait trop dangereux dans une ville aussi quadrillée par la police que Santiago.
La jeune Chilienne ne disait rien, enfoncée dans le siège profond. Elle mit une cassette de Jim Croce et ferma les yeux. Malko conduisait automatiquement.
218 LêORDRE R»GNE A SANTIAGO
tournant dans les allées calmes du Barrio Alto. Il sentait le regard dêOliveira posé sur lui. Les routes sortant de Santiago étaient s˚rement surveillées par la D.I.N.A.; lêaéroport, il nêen était pas question. Carlos Geranios nêétait pas joignable.
O˘ allons-nous? demanda Oliveira.
î Cêest la question que je me posais, soupira Malko. Le mieux serait dêessayer de se réfugier dans une ambassade...
î Ce nêest pas facile, observa Oliveira, elles sont très bien gardées. Les carabinieros ont ordre de tirer à vue.
Encore une porte qui se fermait. Maiko commençait à avoir très faim aussi.
Mais tous les restaurants étaient dangereux. Il jura à voix basse, maudissant la C.I.A. et particulièrement John Villavera. Il continua sur Providencia, ralentit en passant devant la résidence de lêambassadeur américain, de lêautre côté du terre-plein.
Une ´ 404 ª avec quatre hommes à bord était arrêtée le long du trottoir, un fourgon blanc et noir Chevrolet bloquait la grille.
Il tourna à droite un peu plus loin, dans Vicuria McKenna, large avenue qui filait vers le sud.
11 sêarrêta au feu rouge, partagé entre la rage et le découragement. Le filet de la D.I.N.A. se resserrait dêheure en heure. Ce nêétait pas facile de lutter contre une police toute-puissante, dans une ville o˘ il ne connaissait pratiquement personne, o˘ ses ennemis avaient les pleins pouvoirs.
Peut-être que Carlos Geranios avait été repris.., Il î
allait être obligé de se débarrasser dêOliveira, de rester seul. Il nêen pouvait plus de manque de sommeil, de faim, de fatigue.
Sans trop savoir o˘ il allait, il enfila Vicuria McKenna. La Buick ronronnait sans problème. Tout à coup, Oliveira se dressa sur son siège.
0
LêORDRE R»GNE A SANTIAGO
219
î Je connais un endroit o˘ personne ne viendra nous chercher, sêécria-t-elle.
Malko faillit emboutir un tacot qui arrivait en face.
îO˘?
Pour la première fois depuis le début de leur équipée, Oliveira avait une lueur joyeuse dans ses yeux bleus.
î Au Valdivia, dit-elle.
CHAPITRE XIX
î
Cêest un hôtel, expliqua Oliveira. O˘ on va pour faire lêamour. Il est très connu. Time Magazine a écrit un article dessus.
Malko crut avoir mal entendu. Time Magazine nêavait pas pour habitude de promouvoir les maisons de rendez-vous. Même à Santiago.
î
quêa-t-il de particulier? demanda-t-il.
La jeune femme eut un rire gêné.
î
Des décors extraordinaires dans les chambres. Chacune est différente. Il y a la tahitienne, la capsule spatiale, la française, la japonaise, la galerie des glaces, la voiture, une charrette de foin et des tas dêautres. Chacun choisit ce quêil veut. Surtout, on ne vous demande pas de papiers pour entrer. Juste 35 000 escudos.
Malko ne put sêempêcher dêêtre intrigué par lêétendue des connaissances de la jeune Chilienne.
î
Tu y vas souvent?
Elle secoua la tête, tandis quêils passaient devant les hautes grilles de lêambassade dêArgentine, un b‚timent gris au milieu dêun parc, étroitement gardé par des carabiniers.
î
Jêy allais avec mon ´ huaço ª1 de mari. Chaque LêORDRE R»GNE A SANTIAGO
fois que nous venions à Santiago. Je crois que nous avons fait toutes les chambres.
Elle eut une moue charmante.
î Mais ce nêétait pas drôle. On buvait beaucoup avant dêy aller et ensuite en cinq minutes tout était fini et il dormait...
Ce qui sêappelle gaspiller de lêargent.
î Cela me paraît une bonne idée, dit Maiko. Nous pourrons nous reposer. O˘
est-ce?
î Continue tout droit.
Maiko suivit Vicuria McKenna près dêun kilomètre avant de tourner dans une petite rue sans lumière, bordée dêun mur aveugle. Plusieurs filles en super-mini faisaient les cent pas sur le trottoir. Des putes.
î Entre là, dit Oliveira en lui montrant un grand portail.
Ils croisèrent une longue voiture noire qui sortait. Sur la banquette arrière, Malko aperçut une mariée en grande tenue qui lui adressa un salut joyeusement complice.
Dans la cour, des box pour voitures sêalignaient. Un gardien surgit et le guida dans lêun dêeux. Dès quêils furent sortis de la Buick, il rabattit un rideau de canisses, la dissimulant ainsi aux regards. Puis il les guida vers une caisse minuscule o˘ officiait une employée indifférente. Oliveira se pencha et lui murmura quelque chose. La caissière examina une feuille de papier posée devant elle et hocha la tête affirmativement.
Une fille en mini noire les guida ensuite le long dêun couloir en plein air desservant des bungalows disséminés dans un petit jardin. La lumière était extrêmement faible et le décor semblait féerique : des bosquets de plantes vertes, des cocotiers, des massifs de verdure. De petites lampes signalaient chaque bungalow.
Ils ne virent personne. A lêentrée, on ne leur avait pas demandé le moindre papier.
222 LêORDRE R»GNE A SANTIAGO
Leur guide les mena jusquêà un bungalow isolé, leur ouvrit une porte, découvrant des marches qui sêenfonçaient très loin. Maiko fut stupéfait. On aurait dit une véritable caverne avec des parois gris‚tres, tourmentées, des stalagmites, un éclairage habilement dissimulé sous de fausses torches.
Un vrai décor de cinéma. Dès que leur guide eut refermé la porte, Oliveira se lova contre Maiko.
î Cêest la caverne! expliqua-t-elle dêun ton ravi, jêavais toujours eu envie dêy retourner...
Ils descendirent les marches jusquêau fond. Le sol était recouvert de fourrures, avec des recoins tapissés de miroirs, rembourrés de coussins. La
´ pièce ª se terminait par une large banquette surmontée dêune immense glace. Au fond, on apercevait à travers une paroi vitrée dêénormes racines éclairées par des projecteurs. Une musique douce tombait de haut parleurs invisibles. Maiko tomba en arrêt devant le lit une sorte de couche préhistorique recouverte de fourrur~, encadrée de glace, o˘ même le téléphone était enrobé dêun étui poilu...
A part la musique, le silence était absolu, la ćaverne ª étant creusée dans le sol. On se sentait étrangement coupé du monde. Malko comprenait le go˚t des amoureux pour le Valdivia. Cêétait vraiment un décor parfait pour sêaimer en paix. Lêabsence dêouverture renforçait lêimpression dêintimité.
Il repensa à la mariée tout de blanc vêtue croisée à lêentrée. Le Valdivia était vraiment une institution...
Soudain la bouche chaude dêOliveira lui rappela quêil nêétait pas seul.
Sans un mot, elle le poussa sur le lit, sêallongea sur lui, avec une pression exigeante de tout son corps. Elle tremblait encore un peu nerveusement par brèves saccades. Maê~&o accueiVi~.t détente avec joie; la tension nerveuse heures avait été trop forte.
Oliveira roula soudain à côté de
LêORDRE R»GNE A SANTIAGO
î
Jêai faim! dit-elle.
Elle rampa jusquêau téléphone.
î Commande aussi du champagne, lui souffla Maiko.
En attendant la commande, ils explorèrent leur domaine. Les parois de stuc ressemblaient à sêy méprendre à celles dêune vraie caverne, mais avec lêair conditionné...
î Tu verras, murmura-t-elle, jêai une surprise pour toi, tout à lêheure.
Malko souhaita que ce soit une bonne surprise. Il repensa à John Villavera et sa rage fit tomber son désir. La ćaverne ª nêétait quêun intermède agréable. En ressortant, il aurait de sérieux comptes à régler.
On frappa et un garçon déposa un énorme plateau àcôté du lit. Des oursins et de gros coquillages particuliers au Chili, un peu semblables à des moules, des ´ machas ª. Plus deux bouteilles de Moét et Chandon. Ils se jetèrent sur les fruits de mer. Maiko déboucha le champagne. Ils burent et mangèrent. Chaque bulle dissipait une parcelle de la tension de Maiko.
A la fin de la première bouteille de Moêt, Oliveira se leva, prit sa besace et disparut dans la salle de bains. Lorsquêelle en ressortit, Maiko eut un choc au creux de lêépigastre.
La créature qui venait dêapparaître, vêtue dêune combinaison noire de dentelle, se confondant avec des bas de la même couleur, juchée sur des escarpins aux talons interminables, semblait échappée dêune bande dessinée pour adultes. Elle ondula jusquêau lit dans un crissement de nylon et tomba en riant dans les bras de Malko.
Jêavais prévu cela pour le week-end! dit-elle.
~
tact du corps parfumé, du ny(on crissant les cuisses pleines, de la poitrine à peine r la dentelle, eut pour effet de transformer LêORDRE R»GNE A SANTIAGO
Maiko en authentique homme des cavernes lêespace dêun battement de cils.
Repoussant dans un lointain nébuleux la C.I.A., Geranios et la D.I.N.A.
Le Moét, la caverne et les glaces avaient fait éclater le vernis social dêOliveira. Impérieusement, elle attira la tête de Malko vers son ventre.
Puis elle regarda dans la grande glace le reflet des longues jambes gainées de noir enserrant les cheveux blonds. Ce seul spectacle faillit déclencher son orgasme.
Lorsquêil lêemporta, ses doigts sêenfoncèrent dans la nuque de Malko, sa tête partit en arrière et elle hurla. Libérée par lêintimité sécurisante de la ćaverne ª.
Maiko avait envie de mordre, comme un fauve, son désir multiplié par les cris de sa partenaire.
Il se rua en elle, glissant le long de son corps, la pénétrant dêun coup.
Elle lêaccueillit avec un feulement de joie, subit son assaut, agrippée des bras et des jambes, secouée de spasmes de plaisir si rapprochés quêils ne semblaient en faire quêun.
Ils restèrent ensuite lêun contre lêautre pantelants, reprenant leur souffle. Puis ils mangèrent encore, burent du champagne, étendus sur les coussins devant la grande glace. Oliveira, les cheveux dans la figure, des cernes jusquêaux joues, une lueur insoutenable dans ses yeux bleu cobalt, semblait jouir autant que Malko de son ´déguisement ª.
Celui-ci, peut-être à tort, se sentait totalement àlêabri. Oliveira ronronnait, le caressant, lêarrosant de champagne pour le sécher ensuite à
coups de langue. 11 sêétira
Je ne crois pas que les hommes des cavernes aient eu autant de confort, soupira-t-il.
Pour toute réponse, Oliveira,qui était venue à bout des fruits de mer, lêinstalla amoureusement dans une pile de coussins et sêagenouilla devant lui comme une hétaÔre soumise et expérimentée. Sa bouche chaude rameuta les parcelles dêérotisme éparses dans le corps fatigué de Maiko. II essaya de profiter pleinement de la minute présente.
Lorsquêelle estima avoir assez ravivé ses forces, Oliveira interrompit sa caresse, but dêun trait une coupe de Moét et, délibérément,pivota sur ellemême de 1800 de façon à se trouver face à la glace.
La tête entre ses bras, les reins surélevés, elle ressemblait, gr‚ce à sa tenue, à une longue chatte noire attendant dêêtre couverte.
Elle leva les yeux et leurs regards se croisèrent, par lêintermédiaire du miroir. Le pourtour de ses prunelles était dêun bleu presque noir, le centre à peine coloré. Ce quêil y lut était un désir animal, sans frein, absolu, une soumission totale. Un appel muet.
Il la prit aux hanches, sêenfonça en elle. Les jambes fuselées gainées de nylon noir demeurèrent serrées lêune contre lêautre, comme pour rendre lêaccès de son ventre plus difficile. Il se retira, glissa plus haut, millimètre par millimètre et sêenfonça de nouveau, presque aussi brutalement. La réaction imprévue dêOliveira fut un rauque cri de plaisir.
Il la sentit se refermer autour de lui, en une contraction délicieusement excitante...
A chaque élan, Oliveira poussait un bref gémissement, les mains accrochées dans la fourrure, le recevant de tout son corps.
Maiko baissa les yeux et surprit son regard fixe et trouble contemplant avidement lêimage de leurs deux corps enlacés dans la glace. Ce qui déclencha immédiatement son plaisir. Oliveira hurla de nouveau. Puis, foudroyés, ils roulèrent sur le côté, toujours soudés lêun à lêautre, le cerveau vide, le corps assouvi. Heureux comme des animaux.
Le charme de la ćaverneª opérait.
226 LêORDRE R»GNE A SANTIAGO
*
**La fenêtre du bureau de Federico OêHiggins était la seule allumée au 17C
étage de lêEdificio Diego Portales. Le chef de la D.I.N.A. maintenait une constante pression téléphonique sur ses divers services. Comme chaque fois quêil était contrarié, sa main atrophiée le faisait atrocement souffrir. Il avait beau pousser sa bouillotte au maximum, il avait lêimpression que sa chair br˚lait de, lêintérieur. Les doigts crispés sur la source de chaleur, il sêappliquait à respirer lentement pour ne pas hurler.
Un des téléphones sonna. Il décrocha, reconnut la voix du lieutenant Pedro Aguirre. Celui-ci avoua piteusement quêil nêavait pas retrouvé Maiko.
OêHiggins nêeut même pas le courage de lêengueuler. Sachant quêAguirre ne rêvait que de tuer leur adversaire commun de sa propre main. Federico OêHiggins fit pivoter son fauteuil tournant et repassa dans sa tête les éléments dont il disposait.
Il avait fallu une chance incroyable aux deux hommes pour échapper au Mirage. Le pilote était un des meilleurs des Forces aériennes. Spécialiste de lêattaque à basse altitude. Dêailleurs, il nêavait pas raté la voiture... Ensuite la piste des fugitifs disparaissait. Lêindice suivant était lêapparition devant la maison de John Villavera, puis lêattaque de la voiture de police sur le Cerro San Cristobal qui avait fait un mort et un blessé grave. Maintenant la toute-puissante D.I.N.A. ne savait même pas quel véhicule Maiko utilisait. Tous les endroits possibles étaient surveillés sans interruption.
Le colonel OêHiggins eut un moment de découragement. Sêil ne retrouvait pas les deux hommes, son avenir était compromis. La C.I.A. nêaimait les traîtres quêefficaces... Il alla à la fenêtre, regarda le signe LêORDRE R»GNE A SANTIAGO 227
brillant de lêimmeuble Xerox, face au sien, puis la chaussée déserte. Les rues de Santiago désertées par le couvre-feu étaient ratissées sans cesse par tous les véhicules dont la D.I.N.A. disposait. Des hélicoptères survolaient la ville et ses alentours, au cas o˘ ils chercheraient à
sêéchapper.
Le Chilien chercha désespérément o˘ ils avaient pu se réfugier. Il avait pourtant des indicateurs partout. Il fallait quêil les trouve avant la fin du week-end. Sinon, il perdait la face.
Il se remit au téléphone. Près de 200 agents traquaient lêhomme blond et Carlos Geranios. Soudain, un élément lui revint à lêesprit. A vérifier immédiatement.
*
**Malko se réveilla le premier. Ankylosé, vidé, mais merveilleusement détendu. Avec la sensation dêêtre passé dans une essoreuse. Oliveira, foudroyée de plaisir, nêavait retiré ni sa combinaison, ni ses bas, ni ses chaussures. Elle dormait en travers du lit, les traits massacrés par le plaisir. Malko se sentit de nouveau envahi par une pulsion irrésistible.
Après les dangers des jours précédents, son psychisme réagissait violemment.
Il effleura la hanche dêOliveira et elle se retourna àplat ventre, sans se réveiller. Il se glissa contre elle, t‚tonna à peine et la fouilla aussitôt, sauvagement. Elle se réveilla avec un petit cri, se redressa sur les coudes, retomba et cambra automatiquement les reins, comme pour mieux le recevoir. En quelques minutes ils atteignirent un paroxysme de plaisir et retombèrent. Réveillés pour de bon.
La montre de Maiko était arrêtée. La SeÔko dêOliveira indiquait 4 heures.
Ils avaient dormi seize heures... Ils se jetèrent sous une douche particulièrement sophistiquée, faite de quatre jets horizontaux. Maiko, mourant de soif, fit demander au room-service une bouteille de Saint-Yorre. Le champagne, cêétait délicieux, mais desséchant.
î
Jêai envie de changer, proposa Oliveira. Il y en a une avec des glaces partout. On a lêimpression dêêtre mille pour faire lêamour...
Lêeau tiède les fouettait délicieusement. La bouche p‚teuse, Malko reprenait contact avec la réalité. Demain, il contacterait lêambassadeur américain. Il se dit quêil ne pouvait abandonner Carlos Geranios.
î
Je vais sortir, annonça-t-il.
Oliveira lui jeta un regard effrayé.
î
Cêest dangereux!
Jêaj quelque chose dêimportant à faire, dit-il. Nêaie pas peur, je ne prendrai pas de risques.
Malko sortit de la douche, se rhabilla, passa son pistolet extra-plat dans sa ceinture et demanda:
î
Le patron de lêhôtel ne va pas sêétonner de nous voir rester ici deux jours de suite?
Oliveira secoua gaiement la tête.
î
Oh non! Ils ont lêhabitude. Il y a des gens de la province qui restent huit jours. On peut même faire un accord pour essayer plusieurs chambres dans la même journée. Aux heures creuses.
Maiko la prit dans ses bras. Elle était encore toute mouillée.
î
Jêy vais. Tu mêattends ici?
Elle fit la moue.
î
Non, je vais aller dans lêautre. La galerie des glaces.
Il
remonta lêescalier de la caverne, ouvrit la porte, reçut un rayon de soleil éblouissant. Une palissade de plastique vert le guida jusquêà la sortie; le système interdisait aux éntrants ª de rencontrer les śortants ª. Discrétion avant tout.
La Buick de Jorge Cortez avait été lavée. Malko donna 5 000 escudos au gardien et sortit. Cêétait angoissant de quitter le havre du Valdivia.
*
**Par prudence, il avait garé la voiture loin de la maison de rendez-vous.
Anna, la tenancière rondelette au regard acéré, le reconnut et le fit entrer aussitôt. La même brochette de filles attendait sagement dans le salon. Elle mena Malko dans une chambre minuscule. Aussitôt son expression changea.
î
que se passe-t-il, sefior?
î
Je dois joindre immédiatement Carlos, dit-il.
Elle secoua la tête.
î
Impossible maintenant, sefior, ce soir peut-être, et encore, je ne suis pas s˚re... Il peut vous appeler?
Maiko se dit que cêétait trop dangereux de donner le numéro du Valdivia.
î
Non, dit-il. Je vous appellerai ce soir. Sans dire mon nom. De la part de Julia.
Elle lui donna le numéro, le raccompagna. Fugitivement, il aperçut la pulpeuse créature de la veille qui lui adressa, en pure perte, un sourire enjôleur. Maiko était déjà dans lêascenseur. Il soupira de soulagement en retrouvant la Buick.
Il
était toujours acculé. Cêétait tentant dêaller chez John Villavera, mais il se contrôla. Une balle dans le canon du pistolet extra-plat, il remonta Vicuria McKenna et tourna dans la rue du Valdivia.
Tout était calme. Le gardien le salua dêun grand sourire. Oliveira avait d˚
laisser des instructions car une servante potelée le conduisit directement à une chambre donnant dans un petit couloir du building principal, curieusement recouvert de mousse o˘ on enfonçait comme dans de la neige. Le b‚timent était un vrai dédale. Oliveira lêattendait, assise par terre LêORDRE REGNE A SANTIAGO
sur des coussins, en buvant un pisco-sour. Elle se leva dêun bond pour se jeter dans ses bras.
î Jêavais tellement peur que tu ne reviennes pas, murmura-t-elle.
La pièce carrée était tapissée de miroirs, mais le plus extraordinaire était lêalcôve contenant le lit. Gr‚ce aux miroirs qui se renvoyaient la lumière, les corps se refiètaient à lêinfini. Le plafond nêétait aussi quêun grand miroir.
Cela va être fantastique, murmura Oliveira.
Elle semblait avoir complètement oublié leur tragique course-poursuite.
Malko sêassit sur les coussins. Se disant que cêétait sa dernière nuit de détente. On frappa: cêétait le dîner. Les éternels oursins. Cinq minutes plus tard, nus comme des vers, ils faisaient lêamour au milieu des glaces.
Cêétait une impression extraordinaire dêêtre plusieurs tout en nêétant que deux... De nouveau, les hurlements dêOliveira firent trembler les glaces.
î Je nêoublierai jamais le Valdivia, dit-elle plus tard. Cêest la première fois que jêy fais vraiment ce que je veux.
Elle se laissa glisser à ses pieds et entreprit une fellation douce et lente, multipliée à lêinfini par les parois de glace. Sorte dêhymne de reconnaissance.
Ensuite encore, ils burent du champagne.
Légèrement éméchée, Oliveira pouffa.
î Si Pedro me voyait ici avec toi, il me tuerait...
Elle se mit debout devant une des parois de glace et renversa doucement entre ses seins le contenu dêune coupe de champagne. Elle frissonna sous la morsure du liquide glacé. Maiko profita de la trêve pour appeler Anna. Dès quêil eut donné le mot de passe, la tenancière lui dit î Cêest le 732 864.
Elle raccrocha sans même lui laisser le temps de répéter. Oliveira venait déjà lui mettre sous le nez sa
LêORDRE R»GNE A SANTIAGO
231
poitrine imbibée de Moét, ne laissant quêune issue àun gentleman soucieux de lêempêcher de prendre froid. Lorsque Maiko eut asséché toute la peau tiède, il avait lêimpression dêavoir la langue en carton tant il y avait mis de coeur. Il eut brusquement envie de plus de champagne. Il décrocha le téléphone, tandis quêOliveira, décidément insatiable, rampait vers son ventre. Maiko en ferma les yeux de contentement.
La réception ne se décidait pas à répondre. Au moment o˘ il allait dire állo ª, Malko surprit dans lêécouteur lêécho de plusieurs voix. Le tenancier avait d˚ avoir des visiteurs au moment o˘ Maiko appelait et posé
lêécouteur sur la table.
î Un gringo blond, les yeux dorés, grand. Il est avec une Chilienne.., entendit-il.
Son coeur jaillit dans sa gorge. Dêun geste dêautomate, il raccrocha.
Un gigantesque ballon semblait avoir envahi son estomac, lui coupant le souffle. A lêexpression de ses yeux, Oliveira comprit que cêétait sérieux.
Elle se redressa dêun bond.
î quêest-ce quêil y a? demanda-t-elle dêune voix blanche.
Les lèvres dêOliveira tremblaient. Elle était blême. Avec des gestes maladroits, elle se rhabillait sommairement, o˚bliant même ses chaussettes.
Maiko était déjà prêt. Il ouvrit la porte donnant sur le couloir. Le Valdivia était toujours calme, en apparence. Il y avait une chance minuscule que la D.I.N.A. nêait pas encore investi la cour o˘ se trouvait la voiture. Il poussa Oliveira dans le couloir.
î
Vite.
Ils fermèrent la porte de la chambre aux miroirs et filèrent en courant, ralentirent devant une bonne, descendirent, retrouvèrent la coursive en plein air, éclairée de néon vert.
Déserte, elle aussi.
Malko ralentit en arrivant en vue de la sortie. A travers la porte étroite, il examina la cour. Aussitôt, il repoussa Oliveira en arrière. Un gros fourgon blanc et noir de la D.I.N.A. bloquait lêentrée du parking. Il se demanda comment la D.I.N.A. lêavait retrouvé. Mais pour lêinstant, cêétait une question purement académique. Reculant précipitamment, ils heurtèrent un couple qui sortait, un homme aux cheveux plaqués traînant une pute endimanchée, qui les regarda, choquée. La fille se retourna et l‚cha une réflexion désagréable sur Oliveira. Ils hésitaient lorsquêun bruit de voix leur parvint, venant de lêautre extrémité du couloir.
Maiko plongea dans la première chambre ouverte. Cela puait la peinture et la colle. Cêétait une petite galerie des glaces inachevée. Serrés lêun contre lêautre, ils entendirent des voix qui parlaient de fouiller tout...
Lêodeur de colle cellulosique soulevait le coeur. Oliveira réprima de justesse une nausée.
Dès que les voix se furent éloignées, il ressortirent, traversèrent le couloir, rejoignant un autre boyau. Il fallait gagner du temps. La D.I.N.A.
allait s˚rement fouiller tout lêétablissement. Il pensa au téléphone. Sêil parvenait à prévenir Carlos Geranios, le Chilien pourrait peut-être lui venir en aide. Mais il ne pouvait pas téléphoner lui-même. Il eut soudain une idée.
Il commença à parcourir le couloir, essayant toutes les portes. Deux chambres étaient vides. Deux autres verrouillées. La cinquième ne lêétait pas.
Il tourna doucement le bouton. La porte sêouvrit. La chambre, en partie tapissée de glaces, comportait une fosse au milieu, avec une énorme moto B.M.W. Une fille aux longs cheveux noirs était debout sur les pédales,penchée sur le guidon auquel elle se cramponnait à deux mains tout en recevant lêassaut dêun homme grassouillet au dos poilu qui se tenait derrière elle en ahanant. Tellement occupés quêils nêentendirent pas la porte sêouvrir.
Ils soufflaient lourdement tous les deux, entrecoupant leurs soupirs dêinterjections obscènes. La femme sêécroula tout à coup sur le guidon, grognant de plaisir. Lêhomme tourna la tête et aperçut Malko. Il resta la bouche ouverte de stupéfaction, puis une violente colère lui tordit les traits. Sa partenaire ne sêétait encore aperçue de rien.
Silencio! intima Maiko, en sêavançant.
Le pistolet extra-plat ajouta un poids considérable à son injonction. La femme se retourna brusque-234 LêORDRE R»GNE A SANTiAGO
ment, tétanisée, poussa une exclamation et ne bougea plus. Lêhomme descendit de la moto, tandis que son érection se recroquevillait piteusement.
Il
pouvait avoir cinquante ans, avec de la graisse un peu partout, prodigieusement velu.
î
quêest-ce que...? commença-t-il.
Maiko désigna de son pistolet un escalier qui montait vers une grande alcôve en haut, bordée de chaînes, en guise de rampe.
î
Montez tous les deux. Ne discutez pas. Vite.
Lêhomme émergea le premier de la fosse. Maiko le poussa du canon de son pistolet. Le Chilien poussa un cri de souris et se rua dans lêescalier. La femme le suivit aussitôt, sa cellulite tremblotant fiévreusement, la peau hérissée par la chair de poule. Elle devait avoir quarante ans, avec un corps un peu lourd, mais encore beau: Malko fit monter Oliveira derrière elle et monta à son tour. Le haut était occupé par un grand lit au ras du sol. Le couple attendait debout. Tremblant. Honteux.
î
Etendez-vous, dit Malko. Sur le bord. Elle dêabord.
La femme obéit avec un regard effrayé.
Mettez-vous sur elle, ordonna Maiko à son partenaire.
Celui-ci sêallongea maladroitement sur sa compagne, jetant un regard e~Trayé à Maiko. Ne comprenant visiblement pas o˘ il voulait en venir.
Malko contourna le lit et vint sêallonger entre le mur et le couple, attirant Oliveira contre lui. Ainsi, quelquêun passant la tête dans le petit escalier bordé de chaînes ne verrait quêun seul couple en train de faire lêamour. Mais, pour le moment, ils avaient plutôt lêair de gens surpris par lêéruption de Pompéi. Malko enfonça le canon du pistolet dans le flanc de lêhomme.
î
Mieux que cela, faites vraiment lêamour...
Ce nêétait pas du sadisme, mais il ne voulait rien LêORDRE R»GNE A SANTIAGO 235
qui puisse donner lêéveil aux policiers de la D.I.N.A.
î Mais je ne peux pas! gémit le malheureux. Manuela, fais quelque chose.
Il ne mentait pas.
Unè lueur passa dans lêoeil de la femme. Se dégageant, elle sêaccroupit et s~ pencha vers son ventre. Dans dêautres circonstances moins tragiques, la scène eut été risible. Lêhomme fermait les yeux, faisait des efforts incroyables pour se concentrer... Rien. Furieux, lêhomme marmonna.
î Chupas como una huevonaê!
Enfin, elle arriva à un résultat presque honorable. Suffisant en tout cas pour ce quêil voulait.
î Mettez-vous sur le côté, ordonna Maiko.
Le couple obéit, la femme lui tournait le dos. Il sentit la peau tiède sêappuyer contre lêalpaga de son costume. Lêhomme bôugeait à peine, les yeux fermés. Maiko réalisa soudain que la femme se cambrait contre lui.
Réclamant discrètement dêêtre prise de ce côté-là! Tout en protestant à
voix basse, en geignant, elle poussait ses reins impérativement. O˘ vont se nicher les phantasmes...
Il y eut du bruit en bas. On frappa à la porte, des voix appelèrent. La femme cessa aussitôt de bouger.
î Répondez, souffla Malko.
Lêhomme obéit dêune voix étranglée.
Hai personas?2 demanda une voix rogue.
î
Aqui!
Des pas lourds ébranlèrent lêescalier. Maiko retenait son souffle, prêt à
tirer. Mais après un instant de silence, les pas redescendirent.
î Ce nêest pas lui, entendit Maiko.
Les policiers repartirent et, aussitôt, lêhomme se redressa, affolé
î Mais qui êtes-vous?
236 LêORDRE R»GNE A SANTIAGO
Cette fois, il avait vraiment peur, croyait plus à un caprice de dévoyé
sexuel... Maiko lui désigna le téléphone
î Peu importe, vous allez encore faire quelque chose. Appelez le standard, demandez le 732 864. Vite.
Normalement, une communication émanant de cette chambre ne devait pas éveiller lêattention.
Lêhomme demanda son numéro, attendit. Maiko lui prit lêappareil.
î
que es? fit une voix dêhomme. Maiko.
I-l y eut un silence, puis la voix de-Carlos Geranios: î
Maiko? que se passe-t-il?
Malko faillit crier de joie en reconnaissant sa voix.
î Je suis au Valdivia, dit-il. La D.I.N.A. est ici. Ils me traquent. Je...
î Je viens, dit Carlos Geranios. Je serai dehors. Il avait raccroché.
Oliveira regardait Malko dêun air terrifié. Le couple nêavait plus du tout envie de faire lêamour. Maiko réfléchissait. La D.1.N.A. nêallait pas se borner à une inspection superficielle du Valdivia. fi fallait en sortir.
Cêétait le couvre-feu, personne ne leur viendrait en aide, à part Carlos Geranios.
Un quart dêheure passa.
î Ils vont peut-être partir, suggéra Oliveira, pleine dêespoir.
î S˚rement pas, dit Malko. Il faudrait trouver un endroit pour se cacher, mais pas une chambre.
î On peut se servir de ces deux-là pour se protéger? suggéra la Chilienne.
La notion dêotages faisait horreur à Maiko. Et ce ne serait pas très efficace.
La femme se mit à pleurer brusquement, le sein flasque: LêORDRE R»GNE A SIANTAGO
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î Oh, laissez-nous partir!
Vous allez rester là, dit Maiko. Je vous conseille de ne rien dire. Sinon la D.I.N.A. pensera que vous étiez complices.
II nêy avait rien de plus efficace pour quêils se taisent.
Lui et Oliveira descendirent lêescalier aux chaînes. Collé contre la porte, en bas, il écouta. Aucun bruit ne filtrait du couloir. Il ouvrit.
Ils coururent vers la sortie. Au moment o˘ ils allaient lêatteindre, des voix sêélevèrent devant eux. Aussitôt Maiko se rua sur la première porte, ouvrit. Elle donnait sur un escalier qui débouchait dans un couloir souterrain très étroit, à la décoration psychédélique, desservant trois portes. Un cul-de-sac. Sêils se faisaient coincer là-dedans, cêétait fini.
Mais le couloir du haut était pour lêinstant plein de monde. Impossible de remonter immédiatement.
Ils poussèrent la première porte. Une ćaverneª ultra-moderne celle-là, éblouissante de blancheur. Un homme somnolait allongé sur le dos. Dans la douche, une fille brune se donnait du plaisir, la tête renversée en arrière, le jet dirigé contre le centre de son corps. Ils ressortirent, essayèrent la suivante qui était vide. Ils sêy reposèrent un moment, allongés sur lêétrange sol de mousse, guettant les bruits de lêextérieur.
Il fallait absolument remonter vers la surface.
Maiko se décida enfin à remonter lêescalier. Le couloir était de nouveau vide. Ils coururent vers lêautre bout du b‚timent. Essayant de trouver une seconde entrée. De nouveau, il y eut un bruit de bottes, et ils se ruèrent dans la première chambre venue. Malko se trouva en face dêune étrange voiture, avec de gros phares et un capot vert émeraude. Des pièces de moteur pendaient du plafond. Mais la fausse voiture comportait en son centre un lit recou
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vert de peau de panthère. Une femme agenouillée au milieu administrait à un homme debout, appuyé sur le volant, une fellation consciencieuse.
qui sêarrêta net devant les intrus.
Malko un doigt sur ses lèvres.
î
Chut! Silencio.
Des pas se rapprochèrent dans le couloir. On frappa à la porte. Malko pivota, prêt à tirer. Le couple nêosait plus respirer, toujours dans la même position. Une voix de rogomme hurla simplement àtravers la porte quêil fallait évacuer le Valdivia.
Maiko échangea un regard avec Oliveira. Cêétait la fin. La D.I.N.A. les attendait dehors.
Il
~ntramna sa compagne, laissant le couple traumatisé à vie. Après une course éperdue dans un dédale de couloirs étroits, à peine éclairés, bousculés par des couples affolés qui surgissaient de partout, ils débouchèrent dans un minuscule bureau avec une table en Formica. Lêantre du patron. En face se trouvait le standard téléphonique gardé par un carabinier mitraillette à la hanche. De lêautre côté dêune cour minuscule, il y avait une sorte de cuisine et dêentrepôt de boissons o˘ plusieurs employés sêaffairaient. Cêétait lêentrée de service qui semblait beaucoup moins gardée. quelquêun surgit derrière Malko par une porte quêil nêavait pas vue.
î
Seflor?
Il
reconnut Malko, vit le pistolet, blémit, se laissa tomber derrière le bureau.
î
Sef~or, no me mata, murmura-t-il.
Ses yeux ne se détachaient pas du pistolet.
î
O˘ sont-ils? demanda Maiko.
î
Partout, souffla le patron. Partout, sefior, ils fouillent lêhôtel chambre par chambre, vous ne pouvez pas leur échapper.
Une rafale dêarme automatique claqua brusquement dans la rue, tout près, Oliveira poussa
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un cri. Maiko se raidit. Cêétait s˚rement Carlos Geranios.
Empoignant Oliveira, il la poussa hors du bureau. Devant lui sêouvrait un couloir étroit et puant donnant sur la rue. Ils sêy jetèrent. Au même moment, quelquêun sursit de la rue, fuyant les coups de feu et sêy engouffra, en sens inverse. A la lueur des réverbères, Maiko reconnut le chapeau blanc et la courte silhouette de Juan Planas, le policier tortionnaire! Lêautre, à cause de lêombre du couloir, le reconnut àson tour, une fraction de seconde plus tard. Il recula précipitamment vers la rue, portant la main à sa ceinture.
î He, se~or! cria-t-il.
Le bras de Maiko se détendit, prolongé par le pistolet extra-plat. Lêarme sauta dans sa main. Le chapeau. blanc sembla emporté par un coup de vent, remplacé par une fleur rouge au milieu du front.
La bouche ouverte, foudroyé, Juan Planas sêécroula en arrière en un petit tas sombre, encore agité de mouvements réflexes.
Maiko enjamba le corps, traînant Oliveira hurlant de peur, parvint à la sortie. Un carabinier et un civil étaient étendus sur le trottoir. Des lueurs jaillissaient dêune voiture noire stoppée au bout de la rue, àdroite. Un gros fourgon chevrolet de la D.I.N.A. était stoppé entre lêentrée de service et lêentrée principale, à gauche de Maiko, ripostant au tir de la voiture noire. Derrière, des groupes de policiers et de clients du Valdivia refluaient en désordre, fuyant la fusillade.
Maiko prit Oliveira par la main, lui montrant la voiture noire.
î- Cours!
Il se jeta en avant. Les occupants du Chevrolet les virent. Les phares du véhicule sêallumèrent. Aussitôt, une grêle de balles jaillit de la voiture noire, pour
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protéger la fuite de Maiko. Avec un grondement, le fourgon sêébranla, fonçant sur eux.
Terrifiée, Oliveira, l‚cha la main de Maiko, voulut se serrer contre le mur pour échapper au véhicule. Celui-ci fonça, montant sur le trottoir. Maiko se retourna, tendit le bras, vidant son chargeur en direction de la cabine du véhicule. Trop tard. Le fourgon continua à avancer, coinçant Oliveira entre sa paroi droite et le mur du Valdivia. Frôlé par le lourd véhicule, Maiko entendit un cri atroce. Tirant toujours, il vit la tête du conducteur éclater.
Le Chevrolet continua tout droit, alla sêécraser contre un camion en stationnement.
Maiko fonça sur la frêle silhouette étendue sur le trottoir, voulut la soulever, retira ses mains poisseuses de sang. Oliveira gisait sur le ventre, tête écrasée, tuée sur le coup, au milieu dêune mare de sang qui sêagrandissait. Il nêavait même pas le temps de sêoccuper dêelle. Des balles sifflaient déjà autour de lui, ricochant sur le mur et lêasphalte.
Il courut en zig-zag vers la voiture noire. Essoufflé, il se jeta àtravers une, portière ouverte. Reçut une gerbe de douilles br˚lantes en plein visage, tomba sur le plancher, alors que la voiture démarrait brutalement.
Lêhomme à côté de lui vidait le chargeur de son kalachnikow par la lunette arrière. Il cria soudain et sêaffaissa comme la voiture tournait dans Vicuna McKenna.
Une balle en pleine tête, lui aussi.
Carlos se retourna, les traits hagards, avec un rictus désespéré.
î Elle est morte?
Oui, dit Malko.
Chiens immondes, fit le rebelle. Je ne...
Il ne termina jamais sa phrase, une rafale claqua derrière eux. Carlos se rejeta dêabord en arrière puis sa tête plongea sur le volant sans un mot, comme sêil
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avait un malaise. Dans un ultime réflexe, il écrasa son pied sur le frein et la grosse Fiat stoppa brutalement, heurtant le trottoir.
î Carlos!
Malko bondit dehors, ouvrit la portière, tira le corps de Carlos Geranios.
Lêoeil gauche resta accroché au volant, éclaté par la balle qui lui avait traversé la tête. Le corps bascula sur le trottoir. Malko entendait déjà
les voitures de la police démarrer. Lêavenue Vicuria McKenna sêétendait devant lui, totalement déserte.
Il reprit le volant, passa en première, fonça. Sans regarder derrière lui, sans penser à rien. Les rues de Santiago étaient vides. Cêétait une sensation extraordinaire que de rouler dans cette ville morte. Plus il sêéloignait du Valdivia, plus la sensation de cauchemar sêaccentuait.
Dêabord, il roula machinalement, essayant de se remettre du choc des deux morts, du danger couru. Puis il réalisa quêil était vivant. Il revit le corps dêOliveira disloqué, écrasé, la tête en bouillie, la cervelle sur le trottoir. Il avait envie de hurler de haine impuissante. Sans même sêen rendre compte, il prit la direction du Barrio Alto.
*
**Maiko traversa la pelouse comme un fantôme, pistolet au poing, à peine éclairé par le clair de lune. Il avait laissé la Fiat cinq cents mètres plus loin pour gagner la maison de John Villavera à travers les jardins des autres villas. Un gros fourgon Chevrolet blanc et noir de la D.I.N.A.
stationnait devant la grille du jardin. Donc il était là.
La porte-fenêtre vitrée du living-room était fermée, bien entendu. Malko fit le tour de la maison. Sans rien trouver dêouvert. Sêil cassait une vitre, cela atti
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rerait immédiatement les policiers. Il alla jusquêau coin du garage, aperçut la grosse Lincoln. Au fond, derrière la voiture, il y avait une petite porte communiquant avec la maison. Il attendit, guettant les hommes dans la Chevrolet. Au moment o˘ le chauffeur allumait une cigarette, il se jeta dans le garage, sêaccroupit derrière la voiture.
Puis, mètre par mètre, il gagna le fond, essaya la porte. Elle était ouverte! II la franchit, la referma aussitôt, le silence de la maison lui fit une drôle dêimpression. Il essaya de se rappeler la topographie du b
‚timent. La chambre de John Villavera était àlêautre bout du couloir, près du living.
Il sêavança tout doucement sur le carrelage. Ses yeux sêhabituaient à
lêobscurité.
La porte de la chambre était entrouverte. A cause du chat. Maiko aperçut une forme dans le lit, entendit une respiration régulière. John Villavera dormait. Pas seulement sous la protection de la D.I.N.A. Sur la table de nuit était posée une arme dont Malko avait déjà vu quelques exemplaires : une mitraillette M.A.C.ê courte et massive, prolongée par un silencieux de vingt centimètres. Avec un chargeur de 52 coups...
Malko tendit le bras et la prit. Cela ferait moins de bruit que son pistolet. LêAméricain bougea dans son sommeil, se dressa tout à coup sur son séant, t‚tonna pour allumer.
Ses yeux pleins de sommeil sêemplirent de la silhouette de Maiko, la M.A.C.
calée au creux du coude. Malko dit sans élever la voix: John, vous savez ce que je suis venu faire?
John Villavera cligna des yeux, remonta sa m‚choire qui semblait prête à se décrocher, respira
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profondément et se leva. Il portait un pyjama rayé bleu. Il mit les mains dans les poches et leva la tête.
Oui, je le sais, dit-il dêune voix sans timbre.
î Oliveira est morte, dit Malko, Carlos Geranios aussi.
Une lueur passa dans les yeux de John Villavera.
î Vous avez.., les papiers?
Malgré lui, Maiko le respecta. quêun homme qui se savait déjà mort puisse encore se préoccuper de son job forçait lêadmiration.
î Non, je nêai pas les papiers, John, dit-il. Jêignore même o˘ ils sont.
John Villavera avait le droit de savoir cela.
John, dit Malko, vous avez un message à transmettre, quelque chose...
LêAméricain secoua lentement la tête, les m‚choires serrées.
î Non.
Maiko pensa soudain à quelque chose.
î Chalo Goulart, cêétait eux?
LêAméricain hocha la tête affirmativement.
quelque chose bougea contre le lit, fila entre les jambes de Malko. Le chat. John Villavera le suivit des yeux. Malko en profita pour appuyer sur la détente. Epargnant à lêAméricain la cruauté de se voir mourir. Il y eut une série si rapprochée de ´ ploufs ª quêils semblaient nêen faire quêun.
Les balles entrèrent dans la poitrine, dans la gorge, dans la tête de John Villavera, en un pointillé mortel. Sous lêimpact des projectiles de ´ 38 ª, il tituba, tomba en arrière.
Le doigt de Malko l‚cha la détente.
Il sêapprocha. Lêimage dêOliveira, la tête broyée, lui donna lêaffreux courage de retourner le corps. John Villavera, respirant encore par hoquets, comprimait des deux mains la tache rouge qui sêélargis 244 LêORDRE R»GNE A SANTIAGO
sait sur son pyjama. Maiko se détourna. Triste àmourir. La mort du chef de station de la C.I.A. ne ressusciterait ni Oliveira ni Carlos. Mais il fallait quêil meure.
Lê‚cre odeur de la cordite avait envahi la chambre. Malko se sentait mal.
Presque jamais, au cours de sa longue carrière dêagent spécial de la C.I.A., il nêavait tué de sang-froid. John Villavera lêavait froidement manipulé pour le faire mener un homme à lêabattoir. Il était responsable de la mort dêOliveira aussi. H avait peut-être reçu des ordres. Maiko ne le saurait jamais. Il ne poserait pas la question. Il connaissait la C.I.A. On lui mentirait. Mais quelquefois, il fallait mettre le holà. Sinon, on devenait semblable aux adversaires que lêon combattait.
Cêétait le plus vieux risque du monde. que Malko avait évité jusque-là. II sortit de la chambre sans se retourner, guidant la mitraillette. II nêavait pas abattu John Villavera à la sauvette. LêAméricain savait pourquoi il était mort...
Dans le couloir, il écouta les bruits de lêextérieur.
Les détonations étouffées de la M.A.C. à silencieux nêavaient pas alerté
les policiers de la D.I.N.A.
Il
se sentait vidé, comme après une longue course de fond. Avec presque envie de mourir. Pourtant, lêinstinct de conversation fut le plus fort. Son cerveau se remit à fonctionner, cherchant une façon pratique dêatteindre la résidence de lêambassadeur des Etats-Unis, en dépit des obstacles placés sur sa route.
Il
pensa soudain à la Lincoin blindée aux pneus àlêépreuve des balles de John Villavera. Exactement ce quêil lui fallait: un vrai char dêassaut.
Il
regagna le garage et sêinstalla au volant. Les clefs étaient dessus. Il mit le contact et le moteur ronronna aussitôt. Dans le rétroviseur, il aperçut les deux policiers du fourgon qui sursautaient.
Tran
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quillement, il alluma ses lumières. Comme sêil sêagissait de John Villavera. H sortit lentement en marche arrière du garage. Un des policiers descendit du fourgon pour le guider! Il faisait trop sombre pour quêon puisse le reconnaître.
Roulant doucement, il descendit vers le centre. La radio sêétait allumée automatiquement, branchée sur un poste bolivien qui diffusait de belles chansons accompagnées de guitares et de fl˚te indienne o˘ on parlait de mort et de liberté. En bas de Providencia, un phare tournant surgit: une ´
404 ª de la D.I.N.A. Voyant la grosse américaine, elle freina brusquement et fit demi-tour, partant à sa poursuite. Malko accéléra, la distançant facilement. Aussitôt, il y eut un bruit sec à lêarrière. Une balle venait de sêécraser sur la lunette... Sans même faire un trou.
Maiko continua dépassant la résidence de lêambassadeur américain, poursuivi par la sirène et une rafale de balles qui sêécrasaient contre la carrosserie avec un bruit de grêlons. Il éprouvait le sentiment grisant dêêtre invulnérable... Au passage, il aperçut la grille de la résidence, les carabiniers, plusieurs voitures, des policiers qui couraient, alertés par la ´ 404 ª qui le poursuivait.
Deux cents mètres plus loin, il freina brutalement, vira sec à gauche pour revenir le long de la contre-allée. Voyant sa manoeuvre, la ´ 404 ª stoppa derrière lui et trois hommes en jaillirent, mitraillette au poing. Ils traversèrent le terre-plein et lêattendirent. Il accéléra légèrement au moment o˘ ils ouvraient le feu sur la Lincoln! Malgré son sang-froid, il baissa instinctivement la tête quand les balles de 38 sêécrasèrent contre le pare-brise épais de cinq centimètres... réussissant tout juste à
lêétoiler.
Il y eut une série de chocs sourds sur la carrosserie, la glace de gauche devint opaque et ce fut tout.
La grille nêétait plus quêà trente mètres. Il passa en
´ low ª, donnant toute la puissance des 8 litres de cylindrée et écrasa lêaccélérateur. Le (<tank ª fit un bond en avant. Plusieurs carabiniers sêécartèrent en hurlant, une grêle de balles lêencadra à nouveau, la grille grandit, il y eut un choc terrifiant, un froissement de tôles et il se retrouva dans le jardin de la résidence, traînant derrière lui des morceaux de grille. Il tourna derrière le b‚timent, bondit hors de la voiture et se précipita vers le perron. Collatit le canon de la M.A.C. contre la serrure, puis le verrou, il tira deux longues rafales. Les esquilles jaillirent, les deux pênes explosèrent et la porte sêouvrit.
Malko grimpa quatre à quatre un escalier superbe, plongea dans un bureau au premier, dont il ferma la porte à clef.
Celui de lêAmbassadeur.
Alors, seulement, il se détendit un peu.
Le jour était levé. Lêambassadeur serait là dans quelques heures. Il sêassit et écouta le brouhaha furieux qui montait de la rue. Sans la voiture blindée du chef de la C.I.A., il ne serait parvenu là que mort. Il pensa soudain à la sacoche de documents de Carlos Geranios. quêétait-elle devenue?
Ce nêétait plus son problème. On se mit à frapper des coups violents à la porte du bureau. Des voix américaines demandant ce qui se passait. Le dialogue sêengagea à travers le battant. Cêétaient les deux ´ marines ª
chargés de garder la résidence qui avaient été réveillés par les coups de feu.
Rassuré, Malko ouvrit, se trouva nez à nez avec deux géants en maillot de corps, colt 45 au poing. Il leur montra son passeport du State Department et leur expliqua rapidement quêil avait d˚ se réfugier là pour des raisons de force majeure. Il sêen expliquerait avec lêambassadeur... Les ´ marines ª nêavaient aucune tendresse particulière pour les Chiliens. Lêun dêeux, un sergent, salua et dit :
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î
AIl right, Sir. Reposez-vous. Nous allons nous habiller et descendre. Et je peux vous jurer quêaucun de ces foutus flics ne mettra un pied ici.
Malko remercia. Il referma, sêétendit sur le divan et sêendormit aussitôt.
CHAPITRE XXI
La longue Limousine noire arborant le fanion américain sur lêaile droite avançait lentement dans Alameda, en dépit de la voiture de police censée lui ouvrir la route. Sur la banquette arrière, lêambassadeur des Etats-Unis et Maiko ne sêétaient pratiquement pas adressé la parole depuis leur départ de la résidence. En excellents termes avec tous les membres de la Junte, il avait vivement déploré lêopération ´ Geranios ª et ses conséquences. Il avait fallu un télégramme officiel du State Department enjoignant au diplomate dêaccompagner lui-même Malko jusque dans lêavion de la Braniif et dêattendre que lêappareil ait décollé,pour quêil se décide à faire sortir Maiko du pays. Il nêavait pas du tout apprécié son intrusion dans sa résidence, ni les désordres qui lêavaient accompagné.
Les protestations du gouvernement chilien sêamoncelaient sur son bureau.
Accompagnés dêune accusation dêhomicide volontaire sur la personne de John Villavera, conseiller culturel de lêambassade...
Malko avait eu une longue conversation privée avec Michael Burrough, responsable du Western Hemisphère à la Division ćlandestine ª. Délicate et parfois violente. Il ne saurait jamais la vérité sur Carlos Geranios. Mais il emportait à Washington un numéro
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du Rebelde en la clandestinitad qui reproduisait la lettre ultra-
compromettante dêun ancien C.O.S. de la C.I.A. à Santiago au colonel OêHiggins, qui nêétait alors que capitaine. Avec quelques photocopies de chèques. La feuille polycopiée lui avait été adressée anonymement, à son nom, à la résidence de lêambassadeur. Carlos Geranios était mort, mais sa vengeance commençait.
La Cadillac freina soudain et stoppa. Lêavenue était barrée par un attroupement. Maiko regarda à travers la glace blindée, soudain inquiet.
OêHiggins était capable de tout... Mais ce nêétait pas pour lui. Il vit dêabord une haie de carabinieros, mitraillette au poing. Comme pour un mariage... Un policier en civil sortit dêun porche tenant un étrange objet à la main... Une statue de pl‚tre représentant un pied humain enfermé dans une cage. Le policier le tenait comme une cage àoiseau, par un anneau sur le sommet. Derrière lui, il y en avait un autre, portant une cage similaire o˘, cette fois, il y avait une main humaine, également dans une cage, puis un autre encore, avec une cage plus petite qui contenait un poing fermé
coupé au poignet.
Enfin,derrière, un homme en chair et en os. Barbu, vêtu dêune chemise et dêun pantalon bleu. Les mains menottées derrière le dos, le visage grave.
Poussé, bousculé, houspillé par deux policiers.
Maiko tourna la tête vers lêambassadeur américain, figé devant ce spectacle insolite.
Monsieur lêambassadeur, dit-il calmement, vous choisissez bien mal vos amis.
Le diplomate resta coi. La scène était tellement symbolique quêelle en paraissait irréelle. Soigneusement, les policiers disposèrent dans un fourgon de la D.I.N.A. les cages coupables dêoffenser le général Pinochet, puis y firent monter le sculpteur. Le fourgon démarra et la Cadillac put reprendre son chemin.
Ils roulèrent près dêune demi-heure jusquêà Iêaéro 250 LêORDRE R»GNE A SANTIAGO
port. Maiko quittait le Chili sans regret. Un titre énorme dans le Mercurio avait annoncé la mort de Carlos Geranios au cours dêune bataille féroce avec les carabinieros. Lêéditorial concluait que, désormais, lêordre régnait à Santiago et que le couvre-feu allait être enfin levé...
Pas un mot sur la mort dêOliveira. On la trouvait àla rubrique des accidents de la route. Attribuée à un chauffard non-identifié. quant au meurtre de John Villavera, cêétait lêoeuvre dêassassins non identffiés, probablement des extrémistes de gauche.
La voiture pénétra sur lêaire dêenvol, précédée par la voiture de police,et roula jusquêau DC. 8 peinturluré en jaune de la Braniif. Il partait dix minutes plus tard, tous les passagers étaient déjà à bord. Lima et Miami.
De là, Malko volerait vers lêEurope.
11 eut un choc quand la voiture stoppa. Le colonel OêHiggins était là, avec quelques policiers. Lêambassadeur le rassura de mauvaise gr‚ce.
î Ne craignez rien, il mêavait prévenu. Il est là pour que tout se passe bien.
Malko descendit le premier et marcha vers la coupée. Federico OêHiggins ne bougea pas, un sourire incertain sur son visage rond de pierrot blafard.
Comme si de rien nêétait.
Maiko, pris dêune subite inspiration, sêavança vers lui. Souriant, la main tendue.
Le Chilien fut tellement suffoqué quêil tendit la sienne.
Maiko lêignora. Au lieu de prendre la main gauche du colonel OêHiggins, il saisit la droite, celle dont les doigts morts serraient la bouillotte japonaise. OêHiggins nêeut pas le temps de réagir. Déjà Malko lui emprisonnait solidement la paume et les doigts. La bouillotte tomba par terre. Ses yeux dorés rivés dans ceux de Federico OêHiggins, Malko commença
‚serrer.
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De toutes ses forces.
Dêabord OêHiggins grimaça, essayant de garder sa dignité. Comme si cêétait une mauvaise plaisanterie sans importance. Puis la douleur fut la plus forte et il recula, essayant de dégager sa main. Malko accompagna son recul, sans le l‚cher.
Alors, la bouche du colonel chilien sêouvrit, se tordit, sur un cri aigu.
Malko serrait toujours, sachant à quel point la douleur était insupportable. Des larmes jaillirent des yeux de Federico OêHiggins. Blême, des gouttes de sueur perlant à son front, il murmura: î-L‚chez-moi. Je vous en prie.
Maiko ne répondit pas, accentuant encore la pression. Soudain, les genoux dêOêHiggins cédèrent, il tomba à genoux sur le ciment, le visage délormé
par la douleur. Personne nêosait intervenir. Maiko maintint sa pression encore quelques secondes; puis l‚cha dêun coup la main. La bouche ouverte, OêHiggins essayait de ne pas sêévanouir, au milieu dêun cercle horrifié.
Tranquillement, Malko monta la passerelle. Au moment de disparaître dans le D.C. 8, il se retourna. Le colonel chilien était toujours à genoux, plié en deux par la douleur.
IMPRIME EN FRANCE PAR BRODARD ET TAUPIN
7, bd Romain-Rolland - Montrouge.
Usine de La Flèche, le 30-10-1975.
1746-5 - Nî dêEditeur 10147, Y trimestre 1975.