S.A.S.
LêORDRE R»GNE A SANTIAGO
DU M ME AUTEUR
CHEZ LE M ME …DITEUR
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LêIRR…SiSTiBLE ASCENSION DE MOHAMMAD REZA SHAH DêIRAN
AUX PRESSES DE LA CIT…
LES SOUCIS DE SI-SIOU
PAPILLON EPINGLE
LES DOSSIERS SECRETS DE LA BRiGADE MONDA1?ê~
LA MORT AUX CHATS
LES f~OSSIEPS ROSES DE LA BRIGADE MONDAINE
G…RARD DE VILLIERS
S.A.S
LêORDRE R»GNE A SANTIAGO
Photo couverture Miltos TOSCAS
La loi du u mars I9~7 nêautorisant, aux termes des alinéas z et 3 de lêarticle 41, dêune part, que les ćopies ou reproductions strictement réservées è lêusage privé du copiste et non destinées à une utilisation col
~
lective ª et, dêautre part, que les analyses et les courtes citations dans un but dêexemple et dêillustration, ´ toute représentation ou reproduction intégrale, ou partielle, faite sans le ~mant de rau~ ou de ses ayants droit ou ayanta cause, est illicite ª (alinéa premier de lêarticle 4o), Cette représentation ou reproduction, par quelque procédé
que cc soit, constituerait donc uns contrefaçon sanctionnée par les articles 423 et suivants du Code Pénal.
© Librairie Pion, 1975
CHAPITRE PREMIER
Le break gris ´ 404 ª sans plaque dêimmatriculation descendait rapidement lêavenue Miguel Claro, venant du sud. Ses phares éclairaient la chaussée vide encore noyée de brume. Il était tout juste cinq heures du matin et le couvre-feu nêétait levé que depuis quelques minutes. Prudents, les habitants de Santiago ne se hasardaient dans les rues de la ville quêà
partir de cinq heures et demie, ne tenant pas à se retrouver àRitoque, le camp de concentration créé par la Junte, aux environs de la ville. Les ćarabinieros ª et les policiers de la D.I.N.A.l - la Gestapo du régime -ne plaisantaient pas. De une heure à cinq heures, Santiago était une ville morte.
Le véhicule fit un appel de phares au croisement de lêavenue Clemente Fabris, ralentit et vint se serrer contre le trottoir, face à la grille entourant le parc de lêambassade dêItalie, une des plus belles propriétés du quartier cossu de Bilbao. Aussitôt, un carabiniero frigorifié, engoncé
dans sa tenue olive, sêavança vers la ´ 404 ª, mitraillette pointée. -Les autres, espacés de cent mètres en cent mètres, le long de lêambassade sêébrouèrent nerveusement. Un chien-loup tenu en laisse aboya. Lêambassade dêItalie, comme toutes les
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autres enclaves diplomatiques de Santiago,était cernée jour et nuit par la police. Toute personne tentant dêen franchir les grilles courait le risque dêêtre abattue àvue. A lêintérieur de chaque ambassade sêentassaient déjà
des dizaines de réfugiés politiques qui avaient fui la répression féroce de la Junte du général Pinochet et attendaient de pouvoir sortir du pays avec un sauf-conduit. Certains croupissaient là depuis un an... Après la pagaille des premiers jours la D.I.N.A. avait bouclé hermétiquement les ambassades et plus personne nêarrivait à sêy réfugier. Mieux, les ćarabinieros ª avaient envahi lêambassade de Colombie pour sêemparer des fugitifs sêy cachant... Cela avait déclenché un tel tollé quêils nêavaient pas osé recommencer... mais leur repentir nêavait pas été jusquêà rendre les gens quêils avaient enlevés...
La portière de la ´ 404 ª qui venait de sêarrêter devant lêambassade dêitalie sêouvrit et il en jaillit une silhouette titubante et insolite.
Un homme trapu et minuscule, presque un nain, un curieux chapeau blanc enfoncé profondément sur le front, boudiné dans un costume sombre trop serré. Ses petits yeux injectés de sang fixèrent avec insolence le canon de la mitraillette, il éructa un hoquet, plongea la main dans une de ses poches et en sortit une carte quêil mit sous le nez du carabinier.
Aussitôt, ce dernier baissa son arme, esquissa un sourire vaguement servile.
Esta bien, Sefior.
Le moteur de la ´ 404 ª tournait toujours. Cêétait le seul bruit qui rompait le silence de lêaube.
Lêhomme au chapeau blanc rempocha sa carte, eut un nouveau hoquet et sêapprocha des grilles dêune démarche mal assurée. Le carabinier se détourna. 11 puait lêalcool à vingt mètres. Fixant le b‚timent gris dêun étage qui se dressait au milieu du parc, lêhomme au chapeau blanc cracha violemment, marmonnant
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9
une insulte. Puis il revint à la ´404 ª, ouvrit le hayon arrière, interpellant lêhomme qui se tenait au volant. Celui-ci descendit aussitôt, le rejoignit. Le carabiniero, toujours planté sur le trottoir, entendit le chauffeur proférer quelques mots de reproche dêun ton respectueux, rembarré
par une bordée dêinjures. Déjà, lêhomme au chapeau blanc se penchait à
lêintérieur du véhicule. Aidé du chauffeur, il tira à lêextérieur un sac de jute marron posé sur le plancher. Lorsquêil tomba .sur lêasphalte, lêhomme au chapeau blanc eut un rire gras, se retourna et héla le carabinier dêune voix avinée. Celui-ci sentit son coeur lui remonter dans la gorge : à sa forme, il était facile de voir que le sac contenait un corps humain.
Le carabiniero sêapprocha dêun pas dêautomate.
- Sefior?
Sa voix était mal assurée et il sêefforçait de ne pas regarder le sac.
- Ferme ta gueule et aide-nous, jeta lêhomme au chapeau blanc.
Donnant lêexemple, il empoigna le sac par un bout. A trois, ils transportèrent le sac de toile maculé de taches sombres jusquêà la grille.
Au moment o˘ ils lêatteignaient, une fenêtre sêéclaira au rez-de-chaussée de lêambassade.
*
**Debout derrière les rideaux de la salle à manger de lêambassade dêItalie, un jeune homme barbu observait intensément le manège de la ´ 404 ª. On avait repoussé tous les meubles contre les murs pour laisser la place à une vingtaine de paillasses improvisées. Lêodeur était effroyable. Les réfugiés vivaient les uns sur les autres depuis des mois. Chaque parti politique avait sa pièce. Le parti communiste sêétait installé dans le grand salon, le M.I.R. (1) avait pris la salle à
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manger, laissant le sous-sol au M.A.P.U... Toutes les nuits, on désignait un guetteur pour éviter les surprises de la D.I.N.A. Tous les coups se faisaient pendant le couvre-feu, façon dêéviter les témoins.
Le jeune barbu ne quittait pas la ´ 404ª des yeux. De plus en plus nerveux.
La D.I.N.A. utilisait presque toujours des ´ 404ª sans plaque. que voulaient-ils? Abandonnant la fenêtre, il se faufila jusquêà un homme roulé
en boule dans une couverture sous une pancarte proclamant : ((Ne jetez pas les ordures par terre, la propreté est révolutionnaire! ª.
Il
le secoua doucement, pour ne pas réveiller les autres.
-
Carlos!
Le dormeur se réveilla en une fraction de seconde, se dressa, les yeux encore pleins de sommeil, mais déjà sur ses gardes. En dépit de ses traits amaigris, il était beau, avec une m‚choire volontaire, des cheveux noirs rejetés en arrière, une bouche sensuelle. Lêair un peu dêun séducteur des années trente. Seule la bouche, large et bien dessinée, adoucissait le visage pas rasé.
-
quêest-ce...
-
Ils sont dehors! souffla le jeune barbu.
Carlos bondit à la fenêtre, le coeur cognant dans la poitrine. La D.I.N.A.
avait mis sa tête à prix pour 4 200 dollars. Une somme énorme dans un pays ravagé par une inflation de 375 %.
Il
vit la voiture, le sac, ne comprit pas tout de suite.
-
Réveille les autres, jeta-t-il au jeune barbu.
Surtout ne pas se laisser égorger comme des moutons.
Le barbu commença à secouer les dormeurs. Lêhomme quêil avait appelé Carlos regardait de tous ses yeux lêétrange manège. Tout à coup, il comprit et une vague de haine et dêhorreur le submergea. Derrière lui, les réfugiés se dressaient, paniqués, sêinter
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pellant avec des voix angoissées. Oubliant toute prudence, Carlos ouvrit la fenêtre violemment et se pencha à lêextérieur
*
**Vamos! Vamos! grogna lêhomme au chapeau blanc.
U était tellement ivre que le sac lui échappa deux fois avant quêil parvienne à le hisser le long de la grille. Silencieusement, le carabiniero et le chauffeur lui prêtaient main-forte. Le sac resta en équilibre au sommet de la grille quelques instants. Puis lêhomme au chapeau blanc, dêun bond maladroit, le fit basculer àlêintérieur du jardin de lêambassade. Il glissa en retombant et son chapeau roula sur le trottoir.
Le chauffeur le ramassa aussitôt et son propriétaire le remit avec un juron, sans même lêépousseter.
Un cri jaillit de lêambassade
- Assassinos!
Une voix dêhomme forte et bien timbrée. Lêhomme au chapeau blanc tendit le poing et fit demi-tour, suivi du chauffeur.
Ils remontèrent dans la ´ 404 ª qui démarra, vira sur la chaussée déserte et repartit vers le sud. Le carabinier passa sa langue sur ses lèvres sèches. Il regarda lêambassade. Les unes après les autres, les fenêtres sêallumaient. Une clameur, faite cette fois de dizaines de voix, en jaillit, lui glaçant le sang:
- Assassinos!
*
**La voix de Carlos avait brisé le silence irréel, réveillant les dormeurs de la pièce voisine.
Il vit les deux hommes rentrer précipitamment dans la ´ 404 ª, qui démarra en trombe. Les clameurs de
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haine la poursuivirent jusquêà ce quêelle disparaisse. Un brouhaha grandissant montait de lêambassade. Carlos abandonna la fenêtre, se précipita à travers la pièce, bousculant les boîtes de conserve vides qui servaient de gamelles, allant droit vers le hall dêentrée. Le barbu sêaccrocha à lui.
Carlos! Cêest trop dangereux, nêy va pas! ils peuvent tirer sur toi...
La D.1.N.A. ignorait en principe que Carlos Geranios, un des chefs du MIR., parti dêextrême gauche, se cachait à lêambassade dêitalie sous un faux nom.
quatre employés de lêambassade traversaient déjà la pelouse en courant. Ils ramassèrent le sac et lêemportèrent vers le b‚timent o˘ tout le monde était maintenant réveillé. Le soleil apparut dêun coup, baignant la pelouse, déchirant la brume matinale. On était à la fin de lêété austral, mais mars était encore très chaud. En silence, massés sur le perron de lêambassade, les séquestrés volontaires regardèrent les employés se rapprocher portant le sac.
Ils le posèrent doucement surie parquet de marqueterie de lêentrée. 11
était fermé par une grosse ficelle. Les hommes qui lêavaient porté se redressèrent, fuyant le regard des reclus.
-
Ouvrez-le! cria quelquêun.
Personne ne bougea.
Puis le barbu écarta le premier rang, sêaccroupit, un couteau à la main. Il coupa la ficelle, écarta le jute. Carlos Geranios le rejoignit.
Un pied apparut. Un pied de femme très blanc. Un murmure horrifié gronda dans le hall. Blême, Carlos Geranios dégagea le second pied. Puis un vieil homme avec des lunettes tira le sac de lêautre côté, dégageant lentement le corps. Le murmure redoubla, fit frémir le premier rang. Une femme éclata en sanglots. Celui qui avait tiré le sac se redressa, froissant machinalement le jute grossier dans ses bras, les yeux pleins de larmes, LêORDRE R»GNE A SANTIAGO
incapable de parler. Ce nêétait pas la pudeur qui lui faisait détourner lesyeux ducorpsnu, mais lêépouvante.
Carlos Geranios, les yeux secs, les pupilles agrandies, agenouillé près du corps, posa la main sur lêépaule nue, lêeffleurant à peine. La chair était encore tiède.
Baissant les yeux, il se força à regarder lêabominable spectacle. La peau était marbrée de taches bleues. Des coups. Avec les chancres noir‚tres des br˚lures de cigare. Le sein droit en était constellé. Le visage nêétait plus quêune masse sanglante, informe, écrasée de coups. Gonflée, méconnaissable. Toutes les incisives avaient été arrachées par les tortionnaires de la D.I.N.A., ce qui donnait à la bouche un aspect insolite de vieillesse.
Carlos Geranios avança doucement la main et écarta la lèvre inférieure éclatée, découvrant un bridge dêor qui emprisonnait trois dents.
Il eut lêimpression quêune main invisible lui enserrait la poitrine, quêil allait se mettre à hurler. Il se surprit lui-même de pouvoir être si calme, de ne pas trembler, de ne pas pleurer. Il nêentendait plus le bruissement des exclamations horrifiées derrière lui. Son regard descendit jusquêà la pancarte de carton accrochée au cou de la morte par une ficelle. On y avait écrit au stylo-feutre
´ Traîtresse au MJ.R. Excécutée par les patriotes.)> Les traits figés dans un rictus involontaire, il essaya de se vider le cerveau. De ne pas penser à ce que Magali avait ressenti quand on lui avait arraché les dents avec des tenailles, quand on avait br˚lé la chair délicate de ses seins avec des cigarettes, quand on lui avait écrasé le visage ‚ coups de crosse...
Son regard descendit encore et ce quêil vit lui donna epvie de vomir. Les mains de la morte étaient liées derrière son dos, mais pas ses jambes. Son bas-ventre
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avait été lacéré, déchiré à coups de baÔonnette, jusquêà lêos. Puis les tortionnaires y avaient enfoncé un cactus dont le vert était maintenant imprégné de sang et dêhumeur. Très probablement, alors quêelle était encore vivante. Carlos Geranios savait ce qui avait précédé cet ultime outrage.
Le colonel Manuel Chonio, surnommé le ´ Boucher de Los Angeles ª. à cause des atrocités quêil avait commises dans cette ville du sud du Chili, maintenant chargé de traquer les ´ miristes ª à Santiago, utilisait une méthode particulière dêinterrogatoire. Tenant un rat dans un gant de cuir, il lêenfonçait dans le vagin de la suspecte, le museau en premier. Jusquêà
ce quêelle parle ou devienne folle.
quelquêun tira en arrière Carlos Geranios et il se laissa faire. Il croisa le regard terrifié de lêambassadeur du Venezuela, drapé dans une robe de chambre, dépassé. On jeta une couverture sur le corps martyrisé. Mais lêabominable image persistait sur toutes les rétines.
Carlos sortit du hall, suivi du jeune barbu. Il sêarrêta près des fenêtres du salon, regardant le parc et les uniformes sur le trottoir. Avec une haine impuissante.
Tu savais quêils lêavaient prise? demanda doucement son compagnon.
Carlos Geranios inclina la tête sans répondre.
Il
savait que Magali était entre les mains de la D.I.N.A. depuis deux semaines. Une des seules personnes à savoir o˘ il se cachait. Il avait espéré contre toute logique. Se disant que Magali était jeune, belle, pleine de sang-froid. quêon la battrait, quêon la violerait s˚rement, mais que les autres ignominies lui seraient épargnées...
Il
avait sous-estimé leur désir de le retrouver. Ils lêavaient fait parler. Ensuite, elle était morte ou ils lêavaient achevée. De toute façon, elle nêétait plus
LêORDRE R»GNE A SANTIAGO
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´ montrable ª. Depuis quelques semaines, la Junte commençait à avoir un léger souci de respectabilité. On retrouvait dans les terrains vagues de Santiago des cadavres torturés prétendument exécutés parle M.I.R. ou les communistes...
Une seule chose étonnait Carlos Geranios. Pourquoi être venu déposer le cadavre là o˘ il se trouvait? Comme pour le défier...
Maintenant, il savait quêils ne reculeraient devant rien pour lêavoir.
Il
se tourna vers le jeune barbu:
-
Ils vont venir, dit-il à voix basse.
Une Mitraillette sur le ventre, lêambassadeur ne se transformerait pas en héros pour lui. Il émettrait une énergique protestation diplomatique. qui nêarracherait pas Carlos Geranios à la torture et à la mort. La D.I.N.A.
avait pour objectif avoué de broyer impitoyablement tout ce qui pouvait encore sêopposer à la Junte. quand lêopposition serait au cimetière, on redeviendrait gentil... En attendant, lêépuration était féroce. Dès le couvre-feu, les fourgons Chevrolet blancs et noirs de la D.I.N.A.
parcouraient les rues de Santagio, embarquant les suspects dans le silence de la nuit. La plupart disparaissaient sans laisser de traces. Seul, le général Pinochet, chef de lêEtat, avait le pouvoir de contrer la D.l.N.A.
Il
en usait rarement. La D.I.N.A. était sa création.
Le barbu se rapprocha encore de Carlos Geranios: quêest-ce que tu vas faire? Carlos secoua la tête.
-
Je ne sais pas. Pas encore.
La veille il sêétait endormi en rêvant à lêavenir. Deux jours plus tard, il devait partir du Chili, dans un lot dêexpulsés, pour le Venezuela.
Magali finirait bien par être rel‚chée. Ils se retrouveraient au Mexique.
Ou à Cuba, ou ailleurs. Ils feraient lêamour sur une plage au soleil. Ses yeux se
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remplirent de larmes. Il reverrait toute sa vie le cactus qui la violait odieusement, même morte.
-
Campafiero, dit le barbu, la Révolution finira par triompher.
Courage.
Carlos secoua la tête sans répondre. II sêen foutait bien de la Révolution, en cet instant.
Il
nêy aurait jamais de triomphe pour Magali, morte à vingt-trois ans.
Après des jours dêenfer. Brutalement, la détermination chassa son désespoir. Il ne donnerait pas à ses ennemis la joie de le torturer à son tour. II tourna vers le barbu des yeux encore brillants de larmes.
-
Tu as raison, Luis, dit-il, nous triompherons.
Il
nêallait pas attendre les assassins. Il allait combattre et se venger.
Traversant le salon, il regagna la salle à manger, sêaccroupit près de sa couverture et prit une sacoche de cuir marron bourrée de documents. Ce qui lui restait maintenant de plus précieux.
*
**-
Imbécile! Traître! Crétin!
La gifle formidable résonna douloureusement dans la tête de Juan Planas, achevant de le dessaouler. Son beau chapeau blanc gisait sur le sol du bureau, piétiné par les bottes du colonel Chonio. Ce dernier, violet de rage, les yeux hors de la tête, tournait autour du petit policier, au garde-à-vous au milieu de la pièce, le giflant, lêinjuriant, le bourrant de coups de pied. Les I m 55 de Juan Planas oscillaient docilement. Le policier encaissait les coups sans mot dire, la tête baissée. Au début, il avait tenté de dire à son supérieur quêil ne faisait pas un métier amusant, que torturer une femme pendant des heures cêétait éprouvant pour les nerfs, que, sans le whisky confisqué, il ne tiendrait pas... Mais il sêétait contenté de murmurer de plates
LêORDRE R»GNE A SANTIAGO
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excuses pour sa petite plaisanterie de lêambassade dêItalie. Trop conscient des conséquences quêelle pouvait avoir. Dégrisé, il commençait à mesurer son imprudence et aurait presque remercié le colonel pour ses gifles. Ce dernier sêapprocha de lui et postillonna dans sa moustache.
-
Ecoute bien, cloaque! Si ce type nous file entre les doigts, tu iras te balader dans le détroit de Magellan au bout dêune corde, jusquêà ce que tu gèles vivant... Maintenant, fous le camp et mets-toi au travail.
Juan Planas ramassa son chapeau et commença à le décabosser. Dans lêextrême Sud, les militaires de la Junte sêamusaient à plonger les suspects dans lêocéan glacial, suspendus au bout dêune corde accrochée à un hélicoptère.
Jusquêà ce quêils meurent de froid.
Il
nêavait pas la moindre envie de subir ce traitement. Même sêil devait encore passer quelques nuits blanches à interroger des suspects.
èy
CHAPITRE II
Une jeune femme surgit de lêescalier traversant le club et sêarrêta un instant, examinant ceux qui se trouvaient sur la terrasse.
Style hippie de luxe, des galoches au talon interminable, la besace de toile pendue à lêépaule. une SéÔko-sport au poignet. le jean délavé moulant des hanches étroites et une croupe cambrée. Les cheveux noués en chignon, le nez retroussé et impertinent et le chemisier de soie étaient là pour rappeler sa véritable appartenance sociale. Passant près de Maiko, elle lui adressa un long regard curieux, presque provoquant, dépassa une demi-douzaine de vieux messieurs respectables et croulants, de ceux que les Chiliens appellent des ´ momias ª, et sêinstalla seule à une table... Maiko éprouva un petit frisson agréable dans la colonne vertébrale. Depuis son arrivée à Santiago, la veille, il avait noté lêeffronterie avec laquelle les femmes dévisageaient les hommes. Bien différentes des autres pays dêAmérique latine. Ses yeux dorés, son élégance discrète, son allure fauve, à mi-chemin entre la nonchalance et la tension, nêexpliquaient pas tout. Il détourna la tête à regret. Nêétant, hélas! pas venu au bout du monde pour courir la gueuse.
LêORDRE R»GNE A SANTIAGO
-
Elle est ravissante, non? remarqua John Villa-
-
Adorable, approuva Maiko
La ravissante inconnue sêintégrait parfaitement àlêatmosphère luxueuse et un peu surannée du club ´ Los Leones ª, joyau du Barrio Alto, le quartier résidentiel de Santiago. Les salons étaient dignes dêun club anglais, le service impeccable et, au pied de la terrasse, sêétalait un parcours de golf, somptueusement entretenu. Ilot de luxe dans cette ville de misère. A
˘n kilomètre de là, à vol dêoiseau, les pauvres des ´ poblaciones ª
vendaient leurs dernières hardes pour pouvoir acheter un peu de pain rassis, tentant sans espoir de rattraper lêinflation galopante. Comme lêavait déclaré la veille, sans aucun humour, un porte-parole de la Junte, la situation économique était en progrès sensible. : de 500 %, lêinflation était passée à seulement 375 %.
Un garçon sêapprocha, discret et craintif. Seuls les privilégiés du nouveau régime fréquentaient ´ Los Leones ª.
-
Pisco-sour? demanda John Villavera.
Lêapéritif type du Chili. Sorte dêalcool blanc, servi glacé. Malko acquiesça.
La lourde m‚choire chevaline qui déséquilibrait le visage anguleux du chef de station de la C.I.A. àSantiago semblait déjà mastiquer. Avec ses grosses lunettes dêécaille et son allure un peu gauche, il avait lêair dêun professeur en rupture de banc. Parlant parfaitement espagnol, il semblait connaître tout Santiago. Il se levait pour chaque nouvel arrivant, échangeait des abrazos ou des poignées de main. A lêaéroport, son nom avait fait des miracles... Une limousine attendait Malko pour le conduire directement au vieux Sheraton-Carrera, en plein centre de la ville, en face du palais de la Moneda o˘ Allende avait trouvé la mort, encore 20 LêORDRE R»GNE A SANTIAGO
maculé des traces de bombes et désormais inhabité. Un engin étonnant : une Lincoln Continental
noire qui extérieurement était semblable à nêimporte quelle autre voiture.
Mais celle-là avait été spécialement commandée à Ford par la Central Intelligence Agency au prix spécial de 45 000 dollars. Les glaces avaient trois centimètres dêépaisseur et pouvaient résister à des rafales de mitraillette tirées à bout portant. Un bouton, sous le volant, permettait en quelques secondes dêinonder le véhicule de neige carbonique. Mais le plus étonnant était lêarrière. Le toit était fixé par quatre rivets explosifs. En pressant sur un des accoudoirs, on le faisait sauter et la banquette arrière sêéjectait automatiquement... Cela, au cas o˘ la voiture aurait les portières bloquées. Avec cela, le chef de station de la C.I.A.
pouvait se promener tranquille...
John Villavera avait immédiatement reçu Maiko dans son bureau de lêambassade américaine, qui se cachait bizarrement en ville du seizième au vingtième étage dêun immeuble hideux en face du Sheraton-Carresa. Une superbe plaque de cuivre ornait la porte ´ Wild Life Fund ª.
Officiellement, John Villavera se trouvait au Chili pour étudier la protection des espèces en voie de disparition...
11 était également attaché culturel de lêambassade.
Sa cordialité envers Maiko avait été exemplaire. Michael Burrough, patron de la Western Hemisphère Division, lêavait averti que le C.O.S.1 de Santiago lui révélerait sur place lêobjet de sa mission. John Villavera sêétait montré très évasif, la veille, assurant Maiko que rien ne pressait,quêon verrait le lendemain.
Santiago était une ville dêune laideur prodigieuse. Un mélange de Detroit et de Buenos Aires, avec
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des rues tristes et bruyantes, des boutiques vides, un ciel bas et gris, des immeubles massifs et noir‚tres. Le contraste était saisissant entre lêanimation de la journée et le calme pesant de la nuit.
Pris dêinsomnie à cause du décalage horaire, Malko, de sa fenêtre, en pleine nuit, avait observé la place de la Moneda. déserte et silencieuse, les rues vides, lêimmense tour inachevée de la télévision, qui brillait de mille lumières rouges.
Cêétait Pompéi.
Une peur diffuse recouvrait Santiago dêune chape de plomb dès que la circulation cessait, après le couvre-feu. Le jour, les restaurants étaient vides.
Comme si les riches avaient honte de leur victoire sur Allende... Le ´ Los Leones ª était le premier endroit agréable que Malko voyait. Dès que le garçon se fut éloigné, il demanda:
- Vous étiez là lorsque Allende...
John Villavera secoua vivement la tête.
Non, non, je suis arrivé il y a huit mois. Toute lêéquipe a été changée.
Maiko se permit un sourire:
- Cela a co˚té cher? demanda-t-il.
John Villavera leva des yeux innocents.
- quoi?
- Le renversement dêAllende?
LêAméricain prit lêair profondément choqué.
- Vous savez, fit-il, tout ce quêon raconte nêest pas très vrai. La ćompany ª nêa pas joué un rôle très important. Nous avons seulement aidé à
la ´ déstabilisation ª dêun régime qui lésait gravement les intérêts américains et qui menait le pays à la faillite. Tout manquait. Un de mes amis, qui séjournait àSantiago à lêépoque, était obligé de mettre son dentifrice dans le coffre-fort de lêhôtel lorsquêil sortait! Cêétait devenu une denrée aussi précieuse que lêor. quant àlêéquipe au ~uvoir actuellement, ils ne sont pas les
22
LêORDRE R»GNE A SANTIAGO
monstres que lêon décrit. Des militaires de carrière un peu dépassés par les événements... Mais honnêtes, profondément honnêtes.
Un ange passa, voletant de travers. Déstabilisé. Maiko se souvint de tout ce quêil avait lu sur le Chili.
- On a quand même un peu déstabilisé à titre définitif. remarqua-t-il.
Il
y a eu quelques bavures, reconnut John Villavera. Mais on ne fait pas dêomelette sans casser des oeufs.
Le tout, cêétait de ne pas être la mauvaise coquille.
Dêailleurs, ajouta lêAméricain, il est certain que les exécutions qui ont eu lieu ont réduit les chances de guerre civile...
Cêétait un point de vue... Le garçon déposa devant Malko un bol rempli dêun liquide incolore o˘ flottaient de grosses choses jaun‚tres ressemblant à
des limaces...
- quêest-ce que cêest? fit Malko, inquiet.
- Des oursins. Ici, ils sont énormes! On les mange en soupe.
Maiko go˚ta. Cêétait délicieux.
Il tourna la tête, rencontra le regard de la jeune hippie. Posé sur lui.
Vous connaissez cette fille? demanda Malko.
John Villavera eut un sourire complice, baissa la voix.
- De vue seulement. Elle sêappelle Oliveira Chunio. Cêest la fille dêun colonel. Elle est divorcée, je crois.
Malko se demanda sêil nêallait pas lui faire porter quelques oursins. Mais il fallait dêabord se mettre au travail.
- quêattendez-vous de moi? demanda-t-il. En dehors de séduire cette ravissante créature?
John Villavera redressa sa courte taille, jeta un LêORDRE R»GNE A SANTIAGO
23
coup dêoeil autour de lui. Mais il nêy avait que les ´ momies ª...
-
Cêest une mission très délicate, commença-t-il. Cêest moi qui ai demandé à Langley quelquêun ayant du tact et du métier pour la mener à
bien...
Malko se raidit imperceptiblement. Le flatteur vit toujours aux dépens du flatté.
-
Mais encore?
-
Durant les mois qui ont précédé la chute dêAllende, continua lêAméricain, un Chilien nous a rendu de très grands services. Un membre du M.I.R. qui sêopposait à la politique dêAllende. Il a accepté de distribuer aux camionneurs en grève les fonds dont ils avaient besoin pour continuer leur mouvement. Inutile de vous dire quêils en ignoraient la provenance...
-
…videmment.., fit Maiko. Jêespère que vous avez récompensé cette aide comme elle le méritait.
-
Malheureusement, nous nêavons pas été àmême de le récompenser, soupira Villavera. Cet homme se trouvait sur les listes de la D.I.N.A., la police politique de la Junte, en raison de son appartenance au M.1.R., mouvement dêextrême gauche. On lêaccuse dêavoir participé à lêélaboration du plan ´ Djakarta ª, qui prévoyait lêassassinat de tous les officiers de droite. La Junte a mis sa tête à prix...
Malko fronça les sourcils, sceptique:
-
Vous devez avoir votre mot à dire...
John Villavera hocha douloureusement la tête.
-
Les Chiliens sont très susceptibles, cependant nous avions réussi à
faire réfugier ce Carlos Geranios à lêambassade dêItalie et même à lui faire obtenir un laissez-passer de la Junte pour quêil puisse gagner le Venezuela, ce qui arrangeait tout le monde.
-
S˚rement, dit Maiko, sans se compromettre. Et alors? Il nêa pas voulu partir?
-
Il sêest passé quelque chose dêimprévu, dit 24 LêORDRE R»GNE A SANTIAGO
John Villavera, un incident regrettable... Des policiers. pris de boisson, sont venus jeter dans le jardin le corps dêune jeune femme quêil connaissait. Il a pris peur et, la veille de son départ, il sêest enfui de lêambassade sans quêon sache même comment. Probablement caché dans une voiture...
-
Eh bien, cêest parfait, remarqua Maiko, il va bien se débrouiller pour sortir du Chili.
LêAméricain secoua la tête.
-
Jêai peur que non. La D.I.N.A. est terriblement efficace. Ils vont s˚rement le retrouver et il risque de gros ennuis...
John Villavera était le roi de la litote...
-
Aussi je voudrais que vous le retrouviez afin de le mettre à
lêabri, suggéra lêAméricain. Je sais que ce nêest pas facile, mais je vous aiderai de tous mes moyens. Il faut faire vite. Il peut être arrêté àchaque seconde. Ensuite, il sera trop tard... Souvenez-vous, en Bolivie, la Ćompanyª ne voulait pas que les Boliviens exécutent Che Guevara. Ils lêont liquidé quand même.
Malko connaissait lêhistoire et savait quêelle était vraie. Lêagent américain de la C.I.A. qui avait aidé à lêarrestation du Ćhe ª sêétait ensuite battu pour quêil ait la vie sauve. En vain. Les Boliviens lêavaient exécuté et ensuite enterré dans un endroit secret. Ils avaient même liquidé
lêofficier qui connaissait lêemplacement de sa tombe, pour plus de s˚reté.
Côté férocité, les Sud-Américains de droite ou de gauche étaient de beaux candidats pour la médaille dêor de la cruauté.
-
Pourquoi ne vous en occupez-vous pas vousmême? demanda Malko.
John Villavera eut un sourire crispé.
-
Trop risqué. Je ne veux pas avoir lêair de contrer ouvertement les gens de la Junte avec qui jêai de bons rapports. Ils sont très susceptibles sur le
LêORDRE R»GNE A SANTIAGO
25
chapitre de la politique intérieure. Sêil y avait des ´ frictionsª au sujet de ce Geranios, ma position ne serait pas aussi inconfortable, après que vous auriez pris lêaffaire en main, puisque je ne mêen occupe pas officiellement.
On ne pouvait être plus prudent...
Malko fixa la grande carte épinglée au mur:
- Mais o˘ diable voulez-vous que jêaille chercher ce Geranios? Sêil est aussi recherché que vous le dites, il doit se cacher soigneusement. En admettant quêil soit encore à Santiago.
- Evidemment, admit Villavera, mais jêai un contact à vous donner. Un Chilien qui sait peut-être o˘ il se trouve. Il faut lui faire savoir que vous voulez lêaider, le faire sortir du pays. Une fois quêon lêaura retrouvé, ce sera facile. Je mêen charge. Je vais vous èdonner le nom et lêadresse de Ćhalo ªGoulart, un vieux monsieur charmant. Du temps dêAllende, il a accepté de transporter des fonds pour les camionneurs. Bien entendu, ne mentionnez pas mon nom. Dites que vous venez directement de Washington. Les gens, ici, sont...
LêAméricain se tut brusquement. Malko tourna la tête, suivant la direction de son regard.
Trois hommes venaient dêapparaître sur la terrasse. Deux étaient des militaires en impeccable uniforme kaki, avec de hautes bottes vernies, une casquette plate, une mitraillette Beretta serrée contre eux, le visage inexpressif. Ils encadraient un civil beaucoup plus petit quêeux, vêtu dêun costume clair, le bras droit replié contre sa poitrine, comme sêil était blessé. Il adressa un sourire joyeux à John Villavera et vint vers eux.
Malko se dit quêil ressemblait étrangement à lêacteur Peter Lorre, qui avait jadis incarné le fou meurtrier dans ´ M. Le Mauditª de Fritz Lang, avec ses cheveux noirs rejetés en arrière, ses yeux globuleux, son sourire un peu trop
26 LêORDRE R»GNE A SANTIAGO
forcé et vaguement abject, sa bouche molle aux lèvres trop p‚les.
John Villavera se leva, présenta Malko.
-
Son Excellence le colonel Federico OêHiggins. Le Chilien tendit sa main gauche. Malko sêaperçut que la droite était recouverte dêun gant de laine noire en dépit de la chaleur, et quêil serrait entre ses doigts quelque chose qui ressemblait à un transistor. Etrange...
Le colonel attira une chaise à lui et sêassit, tandis que ses deux gardes du corps restaient debout~ fixant le golf dêun air absent. Il sourit à
Malko et demanda, en très bon anglais:
-
Nouveau venu à Santiago?
John Villavera dit aussitôt:
Le prince Malko a été envoyé de Washington par le State Department afin de rédiger une note dêinformation sur la situation à Santiago. Pour une commission du Congrès.
Le colonel Federico hocha la tête, dêun air entendu. Ses joues flasques tremblotèrent légèrement.
-
Ce nêest pas si mauvais que cela, dit-il. Nous avons encore de nombreuses difficultés, mais avec lêaide de Dieu, cela sêarrangera. Cêest tout à fait calme maintenant.
-
Vous avez pourtant maintenu le couvre-feu? remarqua Malko.
Les yeux globuleux se posèrent sur lui avec une expression de bonté presque angélique.
-
Nous voulions le lever,~ affirma le colonel OêHiggins. Mais lorsque la nouvelle a été annoncée, nous avons reçu des centaines de lettres de femmes nous demandant de le maintenir! Expliquant que, gr‚ce au couvre-feu, leurs maris restent enfin à la maison, ne passent pas leurs nuits à boire ou àcourir les filles. Alors, nous avons cédé à la demande populaire...
LêORDRE R»GNE A SANTIAGO
27
Malko en resta sans voix. Cêest la première fois quêil envisageait le couvre-feu comme une mesure de caractère social. Lêofficier chilien eut un sourire encourageant.
-
Venez me voir à lêEdificio Diego Portales. Je serais heureux que vous me communiquiez vos impressions sur le Chili.
Il
se leva et sêéloigna vers lêautre bout de la terrasse, escorté de ses deux cerbères bottés. Malko le suivit des yeux. quelque chose dêindéfinissablement dangereux se dégageait de son insolite silhouette tirée à quatre épingles. Il sêarrêta près de la table o˘ déjeunait la fausse hippie qui se leva et lui serra la main.
-
qui est-ce? demanda Malko.
John Villavera eut un sourire un peu embarrassé.
-
Le chef de la D.I.N.A. Un homme charmant, très pro-américain.
-
En effet, fit Malko, il ne porte pas un nom très chilien.
Le patron de la C.I.A. acquiesça.
-
Oh! ici, cêest courant, il y a eu beaucoup dêimmigrés européens.
Tous les noms ne sont pas hispaniques...
-
quêa-t-il à la main?
-
Il a été blessé, il y a longtemps. On a d˚ lui retirer lêartère du bras droit. Depuis, il souffre le martyre, sa main est complètement nécrosée. Il doit tenir sans cesse une bouillotte pour la réchauffer un peu... Cêest pour cela quêil la protège par un gant de laine. Un jour, il faudra lêamputer. Il a fait venir du Japon une mini-bouillotte à piles quêil ne quitte jamais. Il est très courageux, il ne se plaint pas...
Le garçon apporta des churrascos qui ressemblaient furieusement à de la semelle. Le colonel OêHiggins sêinclina devant la jolie blonde et continua son chemin. Presque aussitôt, la hippie se leva, prit sa besace, passa devant leur table, décochant de nouveau un coup dêoeil insistant à Maiko et disparut.
John Villavera se pencha aussitôt sur Maiko.
- Vous lui avez tapé dans lêoeil. Cêest une des plus jolies filles de Santiago. Un caractère de cochon. Elle a voulu être chanteuse. Elle faisait un numéro au cabaret du Sheraton. Son père a été si furieux quêil a fait fermer la salle pour une semaine. A dix-sept ans, elle sêétait mariée avec un gros propriétaire du Sud qui lui a fait deux enfants sans même retirer ses bottes. Ensuite, elle est retournée vivre chez son père.
Malko pensa soudain à un fait bizarre.
Vous nêavez pas eu de réfugiés à lêambassade américaine? demanda-t-il.
John Villavera secoua la tête lentement.
- Non.
- Comment cela se fait-il?
LêAméricain haussa les sourcils en une mimique dêincompréhension.
- Je... La politique de notre gouvernement est très stricte, nêest-ce pas... Nous ne pouvons pas accueillir de réfugiés politiques hors quota.
Les gens devaient le savoir...
Maiko retint un sourire incrédule.
- Donnez-moi lêadresse de ce Chalo, dit-il. Je vais aller le voir.
*
**La hippie bronzée était là, besace à lêépaule, appuyée à une voiture en stationnement, à lêentrée de la rue qui filait vers le centre. En voyant la Datsun de Maiko, elle sêavança légèrement sur la chaussée et leva le pouce, du geste bien connu des auto-stoppeurs!
Maiko freina. Plus quêagréablement surpris. Elle était bien partie depuis vingt minutes.
Elle ouvrit la portière, pencha son visage bronzé, inexpressif, demanda en anglais:
-~ - Pouvez-vous me déposer à Providencia?
Maiko lêaurait volontiers emmenée jusquêen terre de Feu. Providencia, cêétait les Champs-Elysées de Santiago, la grande avernie qui montait du centre de la ville jusquêau coeur du Barrio Alto.
- Avec plaisir, dit-il sincèrement.
Elle se laissa tomber à côté, exhalant un léger parfum, très à lêaise, comme, sêils se connaissaient depuis toujours.
- Vous faites souvent du stop? demanda Maiko.
- Oh oui. Ici, cêest courant. Il nêy a pas assez de bus. Ma voiture est cassée en ce moment...
Son regard examina Maiko. Aigu. S˚r de lui.
- Vous nêhabitez pas Santiago?
-~ Exact, fit Maiko. Comment le savez-vous?
La jeune femme effleura dêun doigt léger son blazer de velours noir.
- A ça; ici,au Chili, nous nêen avons pas.
Il remarqua quêelle avait les ongles coupés très court, presque rongés. Son regard glissa jusquêà la petite poitrinè qui se dessinait sous le chandail, remonta au visage volontaire, bronzé, fin et sensuel. Déjà, il tournait dans Providencia.
En descendant la large avenue, il aperçut des grappes de filles très jeunes, en chaussettes blanches et jupes plissées, mais le visage précocement provoquant et maquillé, qui levaient le pouce au bout du trottoir. La passagère de Maiko eut un sourire en coin.
Si vous voulez lever une ´ lola ª.
- quêest-ce que cêest quêune ´ lola ª? demanda Maiko, amusé.
Une minette. Il y en a des dizaines sur Provi 30 LêORDRE R»GNE A SANTIAGO
Le silence retomba. Cinq minutes plus tard, la hippie se tourna vers Malko.
-
Vous mêarrêtez là, sêil vous plaît. Juste avant le prochain feu rouge.
Il
obéit, stoppa près du trottoir. Sa passagère sourit, montrant des dents éblouissantes, tendit le bras vers une boutique de mode.
-
Je travaille là. Chez Palta. Si vous avez une petite amie, il faut venir lui acheter des choses. Cêest la meilleure boutique de Santiago.
Je nêai pas de petite amie, dit Malko. Je suis arrivé hier.
La main sur la poignée de la portière, elle sembla hésiter. Malko croisa son regard. Elle avait des prunelles étonnantes. Dêun bleu très sombre sur le pourtour. Elles devenaient très claires en allant vers le centre, presque blanches. On aurait dit des yeux dêoiseau de nuit.
-
Si vous voulez, dit-elle soudain, je donne un dîner ce soir.
Maiko ne put sêempêcher de sourire.
-
Vous invitez souvent des inconnus?
Elle haussa les épaules, très décontractée. Vous étiez au club, non?
Sous-entendu, déjeunant au Los Leones, vous ne pouvez pas être un voyou.
-
Jêaccepte avec plaisir, dit Maiko, mais malheureusement je nêai pas de cavalière.
-
Aucune importance, dit-elle dêune voix égale. Il y aura beaucoup de jolies filles.
Elle tira un carnet et un stylo de sa besace, griffonna sur une feuille quêelle tendit à Maiko. Il y avait un nom - Oliveira Chunio - et une adresse
120 Amerigo Vespucci.
-
Ce soir à huit heures. Cêest dans Vitacura, pas loin du club. A propos, comment vous appelez-vous?
LêORDRE R»GNE A SANTIAGO
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-
Maiko. Prince Malko Linge. Je suis autrichien.
De nouveau, son sourire éclaira son visage bronzé. Dêun geste naturel, elle se pencha et lêembrassa sur la joue, si maladroitement quêelle frôla la commissure de ses lèvres.
-
A ce soir.
Elle sauta hors de la Datsun, fit claquer la portière et sêéloigna de sa démarche dansante. Maiko redemarra. Heureux.
*
**
Les sourcils très noirs contrastaient étrangement avec les cheveux dêun blanc presque neigeux. Malko se dit que Ćhalo ª Goulart nêavait pas loin de soixante-dix ans...Debout sur le perron de sa petite maison, un embonpoint discret maintenu par un gilet àlêancienne mode, il examinait Maiko avec sympathie.
Lêair cossu et honnête.
Sefior?
-
tes-vous Chalo Goulart? demanda Malko.
Un sourire accueillant éclaira le visage du Chilien.
-
Cêest moi. A qui ai-je...
- Prince Maiko Linge. Je ne pense pas que vous me connaissiez, se h‚ta de dire Maiko. Jêai eu votre nom par un haut fonctionnaire du State Department à Washington. Jêaimerais vous entretenir dêune affaire confidentielle.
- Entrez, fit-il.
Sans hésiter.
Malko pénétra dans un intérieur qui sentait un peu le moisi, un petit salon sans fantaisie. Les murs disparaissaient sous de curieux tableaux surréalistes,
32
LêORDRE R»GNE A SANTIAGO
un peu dans le style Dali. Des femmes étranges dans des décors aux couleurs bariolées.
(<Chalo ª Goulart disparut, revint avec une bouteille de cognac de Lagrange... et deux verres. Avec des gçstes mesurés, il versa lêalcool puis sêassit en face de Malko.
-
que puis-je pour vous, Sefior?
Je cherche à entrer en contact avec un certain Carlos Geranios, dit Malko.
Je crois que vous lêavez bien connu.
Le vieux monsieur resta le verre en lêair. Sincèrement surpris.
-
Carlos Geranios, mais il sêest réfugié àlêambassade dêitalie.
-
Il nêy est plus, corrigea Maiko.
Il
raconta lêhistoire du militant du M.I.R. Le vieux monsieur lêécoutait pensivement. Il hocha la tête, et laissa tomber avec tristesse:
-
Les gens de la D.I.N.A. sont très brutaux. Parfois, je me demande si nous avons eu raison de faire ce que nous avons fait. On raconte des histoires horribles.
II
semblait dépassé, plein de doute.
-
Pouvez-vous mêaider? demanda Malko.
Chalo Goulart but une gorgée de son cognac.
-
Je voudrais bien aider Geranios, dit-il, mais je ne sais pas o˘ il se trouve. Mais je connais une personne qui peut-être.le sait. Si cêest pour son bien, elle nous aidera. II faudrait que vous reveniez me voir demain... Elle est à Vifia Del Mar jusquêà ce soir. Mais je dois dîner avec elle...
Malko regardait les tableaux.
-
Cêest vous qui peignez? Jêaime beaucoup.
Ćhaloª Goulart rit
-
Oh non! Cêest une amie. Je lui dirai, cela lui fera plaisir Malko changea de conversation:
LêORDRE R»GNE A SANTIAGO
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-
Vous avez participé au renversement dêAllende, je crois?
Un sourire presque enfantin éclaira le visage ridé.
-
Oh, bien peu! Jêallais au Brésil chercher des fonds que je remettais ensuite à Carlos Geranios. Il les distribuait aux grévistes.
Cêétait toujours des sommes importantes. Plusieurs dizaines de milliers de dollars, en billets.(fl eut un petit rire.)Heuretisement que je suis honnête! On ne comptait pas.
-
Vous nêavez jamais été arrêté?
Le vieil homme secoua la tête.
-
Oh, non, ils étaient très désorganisés.
Maiko ne comprenait pas.
-
Le M.1.R. est un mouvement dêextrême gauche, nêest-ce pas? Pourquoi Geranios travaillaitil avec la C.I.A.?
Ćhalo ª Goulart eut un bon sourire.
-
Il voulait forcer Allende à faire une politique plus à gauche. Il me disait que les Américains gaspilaient leur argent, que le M.I.R.
finirait par gagner. Et, comme jêaidais la cause de la Révolution, quêil me protégerait parce quejêétais un bourgeois. (Il rit.) Maintenant cêest moi qui vais le protéger. Il sêétait trompé.
Maiko se leva.
-
Je suis au Sheraton-Carrera, dit-il. Pouvez-vous mêappeler demain?
Dès que vous aurez pu contacter cette personne?
-
Il vaut mieux que vous veniez, proposa Ćhalo ª. Vers la même heure. Nous dînerons ici. Mon amie fera la cuisine. Elle adore cela.
Il
raccompagna Maiko jusque dans la rue calme et ce dernier remonta dans sa Datsun de location. Avant de rentrer, Chalo lui dit à voix basse:
-
Soyez très discret.
Malko promit.
Il
redescendit vers le centre, suivant la rivière àsec qui serpentait le long de Providencia. Les rues
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du centre se coupaient à angle droit, à lêaméricaine, animées et tristes, bordées dêimmeubles vieillots. Souvent on voyait encore la trace de plaque de cuivre h‚tivement dévissée lors du changement de régime. Maiko se perdit et échoua dans les embouteillages de Iêavenida Alameda, défoncée par les travaux du futur métro.
Le parking devant la Moneda était bourré comme dêhabitude.~ Il se gara dans une rue transversale au risque de faire enlever sa yoiture par la police.
Il avait juste le temps de se changer avant son rendez-vous. Deux petites cireuses, qui pullulaient dans les rues de Santiago, le poursuivirent jusque dans le hall à colonnes du Sheraton.
*
**-
Champagne-framboise?
Maiko prit lêénorme verre ballon des mains dêOliveira. Tout le fond était tapissé de framboises fraîches. Il croisa le regard bleu plein dêintensité
de son hôtesse. Elle avait troqué sa tenue hippie pour une robe gitane de soie imprimée sous laquelle elle ne portait pratiquement rien. Ses petits seins jouaient sous la soie, provoquants et pleins dêarrogance. Elle avait changé sa SeÔko-sport contre une plus petite, or et acier.
La maison b‚tie dans le style colonial était entourée dêun grand jardin.
Près dêune cinquantaine de personnes buvaient, discutaient ou dansaient dans les deux salons et le patio. La plupart assez jeunes. Des filles en pantalon trop ajusté, au regard effronté et au rire acide dansaient en flirtant ouvertement. Beaucoup portaient malheureusement des dents en or trop visibles. Lêodeur de la marijuana flottait discrètement dans les coins. Plusieurs couples
LêORDRE R»GNE A SANTIAGO
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affalés sur des coussins fumaient en silence, bercés par la musique. Des rangées de bouteilles étaient alignées contre un mur, à même le sol. Du Moét et Chandon, des magnums de J and B, du cognac Gaston de Lagrange, et même du Perrier, importés de France. Au cours de lêescudo, il y en avait pour une fortune. Tout le monde buvait beaucoup. Ohveira ne quittait guère Malko.
--
Toutes les ´ lolas ª de Santiago sont ici, ce soir! remarqua-t-
elle.
Les disques venaient des U.S.A., comme le whisky, luxe inouÔ, dans un pays o˘ la bouteille de J and B co˚tait 50 000 escudos. Le salaire mensuel dêune bonne.
Malko posa son verre et entraîna Oliveira sur le plancher dégagé. Ils dansèrent plusieurs slows. La jeune femme se tenait mieux que la plupart des autres filles. Pourtant, Maiko avait lêimpression quêelle ne se refusait pas. quêelle attendait seulement quelque chose.
-
Combien de temps restez-vous au Chili? demanda-t-elle.
-
Je lêignore, dit Malko sincèrement, cela dépend de mes affaires.
-
que faites-vous?
-
Je travaille pour le gouvernement américain. Une sorte de mission dêétudes.
Ohiveira le regarda en riant.
-
Vous êtes venu voir les méchants colonels?
Le disque sêarrêta et ils allèrent sêasseoir. Maiko mourait de soif. Il but tout son champagne. Ohiveira lui prit son verre.
-
Je vais vous en chercher dêautre.
Elle plongea dans la foule. Malko avait la tête qui tournait un peu. Les effluves de la marijuana commençaient à épaissir.
Malko vit un moustachu mince au costume gris LêORDRE R»GNE A SANTIAGO
trop cintré prendre le bras dêOliveira avec un sourire de requin, et lêentraîner danser.
Philosophe, il se leva, cherchant une autre proie éventuelle.
Près du buffet, il accrocha le regard dêun -homme dêune trentaine dêannées qui portait une ble~sure profonde au visage, à peine cicatrisée. Un coup qui lui avait enfoncé lêarcade sourcilière et déchiré la pommette. Il sourit à Malko. Celui-ci sêapprocha et lêautre, qui avait observé la scène, remarqua:
Oliveira a été récupérée par son ´ pololo ª.
-
Son pololo?
-
Son fiancé, expliqua-t-il. Cêest le masculin de ´ lola ª. Mais nêayez pas peur, je sais que le lieutenant Aguirre est de service à minuit.
Oliveira vous reviendra. Je croîs que vous lui plaisez beaucoup dêailleurs.
Excusez-moi, je ne me suis pas présenté : Jorge Cortez. Je travaille à
lêambassade dominicaine. Je sais votre nom, Oliveira me lêa dit.
Maiko posa les yeux sur la blessure à peine cicatrisée.
-
Vous avez eu un accident?
Son interlocuteur eut un sourire en coin.
-
Si on veut.
Une fille en pantalon de satin mauve sêapprocha de lui, lêembrassa sur la bouche et repartit danser. Il se tourna vers Maiko.
-
Le lendemain du coup contre Allende, continua-t-il, jêai été pris par erreur dans une rafle. A cause de mon accent, on a cru que jêétais cubain. On mêa aussitôt livré à la D.I.N.A. Le temps que mon ambassade retrouve ma trace, ils mêavaient abîmé sérieusement...
Il
défit un bouton de sa chemise, écartant les pans, Malko aperçut une grande mar4ue brune sur son torse, à peine cicatrisée.
LêORDRE R»GNE A SANTIAGO
-
lis mêont br˚lé, précisa le diplomate. Avec de lêacide. -
-
O˘ cela se passait-il?
Lêautre eut un geste évasif.
-
Oh, dans une maison de la Calle Londres. Il y en a plein Santiago.
La D.I.N.A. fait ce quêelle veut. Il y a eu dêautres histoires f‚cheuses en dehors de la mienne. De vilains bruits courent sur le père dêOliveira. Les opposants lêont surnommé le Bourreau de Los Angeles.
Charmant.
-
II nêest pas là ce soir?
--
Il vient très rarement. Jamais quand sa fille reçoit. Ils ont une autre maison en dehors de la ville.
Oliveira - émergea de la foule, les yeux brillants, deux énormes verres pleins de champagne-framboise dans les mains.
-
Pedro ne voulait pasme l‚cher. Il est furieux dêêtre obligé de partir.
Malko lêexamina, pensant à ce que venait de lui révéler le diplomate dominicain, Brusquement gêné par cette fête. En venant chez Oliveira, il sêétait égaré et avait longé le poio. De hauts murs verts surmontés de barbelés, en face dêun bidonville installé dans le lit de la rivière à sec.
S˚rement le seul polo au monde entouré de barbelés.
Il
but de nouveau son champagne. Il se sentait bizarre, comme flottant dans de la ouate. Probablement le décalage horaire. H se dirigea vers le canapé pour sêy asseoir et il lui sembla quêil mettait des heures à
parcourir cette courte distance.
Peu à peu, la réception se vidait. Maiko regarda sa montre : minuit. O!
iveira venait de le rejoindre.
Je vais bientôt vous quitter, dit-il. Je ne voudrais pas coucher en prison.
Cela risquerait de me dégo˚ter du Sheraton.
LêORDRE R»GNE A SANTIAGO
A part la piscine du dernier étage, lêhôtel était dêune tristesse mortelle.
Il y en avait un autre, tout neuf, en face du Barrio Alto, mais très loin du centre, hélas!
Oliveira rit.
-- Restez. Avec quelques amis, nous allons faire la fête de ´ toque à toque ª. Vous partirez à cinq heures du matin. quand il fera jour.
Maiko essaya de lutter contre lêengourdissement qui le gagnait. Il sentait quêOliveira avait envie quêil reste. Il chercha des yeux le diplomate dominicain, le vit en train de danser avec une brune pulpeuse, agrippée à
son cou, enroulée autour de lui. Pour se réveiller, il se leva et sortit dans le jardin sombre. Il faisait frais et le ciel était couvert. Santiago, situé dans un cirque de montagne, était souvent noyé de brume. Toute lêavenue était bordée de maisons superbes. On se serait cru à Beverly Hiils. quel contraste avec le centre poussiéreux et chaud. Ici, on ne se préoccupait pas de lêinflation. Cêen était presque choquant. En venant, Maiko avait vu des queues immenses attendant au milieu de. Providencia de problématiques autobus. Sans rechigner. Les gens dans la rue avaient des regards éteints, des mots prudents. Un ancien député avait passé trois mois en prison pour avoir osé chanter dans un endroit public une chanson du M.I.R...
- quêest-ce que vous faites?
Malko se retourna brusquement. Oliveira lêobservait, lêair interrogateur.
Il lui prit le bras et elle sêappuya contre lui.
Je regardais les étoiles.
- Mais il nêy a pas dêétoiles... Venez, il fait froid.
Malko la suivit à lêintérieur. On avait baissé les lumières. quelques couples étaient vautrés sur les divans. La musique continuait. Oliveira tendit à
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LêORDRE R»GNE A SANTIAGO
Malko un verre de pisco-sour. Il but le liquide glacé qui se transforma en lave br˚lante dans son estomac.
De nouveau, il éprouva une sensation bizarre. Les jambes coupées, il sêenfonça dans le canapé. Sentant le regard de la jeune femme posé sur lui, il se força à sourire.
-
Je devrais rentrer, dit-il. Je suis fatigué.
-
Cela ira mieux tout à lêheure.
La voix lui parvint faiblement. Tout à coup, il se dit quêil nêy avait plus de musique. Pourtant, des gens continuaient à danser.
Bizarre.
Il
eut peur, brusquement, dêêtre tombé dans un piège. Il essaya de se lever, vit les yeux immenses, presque blancs, dêOliveira qui se rapprochaient et puis plus rien.
CHAPITRE
HI
Le cri modulé, rauque, prolongé mit longtemps àparvenir au cerveau de M4lko. Les vibrations de ses tympans le réveillèrent dêun coup. Il se dressa si brutalement que sa tête heurta violemment une lampe. Le cri de femme continuait. La bouche p‚teuse, ne sachant plus o˘ il se trouvait, Malko essaya de reprendre contact avec le monde extérieur.
Ses yeux sêaccoutumèrent à la pénombre. Il se trouvait toujours sur le cànapé du living-room dêOliveira. Là o˘ il avait sombré dans son étrange torpeur. Le cri sortait de la gorge dêune fille qui se trouvait au bout du canapé, à trois mètres de lui. Une brune potelée, entièrement nue à
lêexception de ses chaussures rouges. Elle chevauchait un homme assis sur le canapé, habillé, lui, empalée sur lui, les mains accrochées à ses épaules, montant et descendant au rythme de son plaisir, la tête renversée en arrière. Hurlant un orgasme qui nêen finissait plus.
Maiko voyait les muscles de ses cuisses jouer sous la peau mate, chaque fois quêelle se soulevait pour sêempaler de nouveau.
Enfin, le cri mourut. Foudroyée, elle sêaffala contre son partenaire qui grognait de plaisir. Malko eut lêimpression quêune grenade venait dêexploser dans
LêORDRE R»GNE A SANTIAGO
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son ventre. Il tourna son regard vers Oliveira, allongée, contre lui. Son maquillage avait disparu, mais ses yeux ressemblaient à deux boules de cobalt en fusion. Elle avait d˚ observer la fille depuis plus longtemps que Malko. Les pointes de ses petits seins tendaient la soie de sa robe. Elle se pencha sur Malko, effleura sa bouche de ses lèvres et demanda dêune voix égale
-
Tu quieresê!
Sans attendre la réponse, elle se leva dêun bond, le prit par la main et lêentraîna à travers le living. Ils poussèrent une porte. Oliveira sêarrêta avec une exclamation dépitée. Malko eut le temps dêapercevoir un couple emmêlé sur un lit. En ressortant, il heurta de plein fouet le corps tiède dêOliveira. Ce fut comme un court-circuit. Collés lêun à lêautre, le sang tapant dans les tempes, ils oscillèrent en sêétreignant furieusement. Malko nêétait plus groggy. Il se sentait au contraire merveilleusement lucide, détaché, les nerfs à fleur de peau.
Il
la repoussa dans le living, cherchant un autre lit. Tout à coup, elle se détacha de lui et eut un geste inouÔ. De la main gauche, elle souleva sa robe jusquêà la hanche. Rapidement, elle arracha un petit slip blanc quêelle jeta sur le plancher. Puis elle se laissa tomber sur la moquette entraînant Maiko avec elle.
Au milieu du living-room! Près de la rangée de bouteilles. Sans aucune gêne, elle remonta ~sa robe longue jusquêaux hanches découvrant un ventre bombé, puis attira Maiko. Sa peau nue était br˚lante. En quelques secondes, il perdit toute retenue. Roulant lêun sur lêautre, entrechoquant leurs dents, luttant avec le costume dêalpaga, ils atteignirent un degré
dêexcitation incroyable. Déchaînée, Oliveira lui administra une fellation si furieuse quêelle faillit mettre un terme à son désir. Mais il sêarracha dêelle, la renversa
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sur le dos et la prit à même le sol, comme un Elle gémit.
Furieusement arcquebouté sur elle il la
sans souci du sol dur sous les reins dêOliveira qui noué ses jambes dans son dos. Elle jouit avec de tongs feulements, se tordant, se détendant, puis finalement resta allongée de tout de son long sur la moquette,les jambes de part et dêautre de Maiko, le souffle régulier, les bras serrés autour de lui.
li regarda la glace fumée qui descendait jusquêau soi renvoyant leurs silhouettes enlacées. La robe de soie était descendue, découvrant un de ses seins. Maiko s~ pencha et frotta ses lèvres sur la pointe. La jeune femme frémit, appuya sa tête contre la chair élastique.
- Cêétait si bon, murmura-t-elle. Je nêaime pas faire lêamour dans un lit.
Cêest bourgeois. Mon ex-mari nêa jamais voulu le faire autrement.
Maiko regarda autour de lui. En dehors du couple encore écroulé sur le canapé, il en distingua un autre enfoncé dans des coussins, emmêlé.
Immobile. La fille nue se leva, traversa tranquillement la pièce, les enjamba pour se servir un verre et revint se lover contre lêhomme qui lêavait fait jouir. Elle avait des traits grossiers, réguliers, vulgaires.
Un peu gêné, Maiko demanda, mi-figue, mi-raisin:
- Vous accueillez toujours ainsi vos invités?
Elle eut un sourire carnassier.
-
Je nêavais rien prémédité. Jêaimais seulement vos yeux quand je vous ai vu, au club. Mais je crois que quelquêun a mis de la drogue dans le champagne. Parce que je me suis sentie bizarre. «a doit être Mer\~i ~Wc a cble ‘e nous. Cêest une Mapoucha, une
Indienne. Si elle ne prend rien, elle n)ê arrive pas.
Malte s expliquait ses sensations bizarres!
Ils se turent. Sur le canapé, cela recommençait. Cette fois, lêindienne sêétait allongée, la tête dans les coussins. Malko se redressa, se rajusta et tendit la
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main à Oliveira. La jeune femme se mit debout, ramassa son slip dêun geste parfaitement naturel, attrapa une bouteille de Pepsi-Cola, la vida dêun trait au goulot, soupira dêaise et demanda:
-
Vous voulez prendre une douche?
Maiko regarda sa montre: quatre heures. Encore une heure avant la fin du couvre-feu.
- Volontiers, dit-il.
-
Suivez-moi.
En arrivant devant la salle de bains, elle se retourna et se colla de nouveau contre lui
- Samedi, nous irons à Vifia Dcl Mar. Jêai une maison là-bas.
Malko se dit que beaucoup de choses pouvaient se passer dêici là.
*
**Maiko avala son troisième comprimé dêaspirine. Son cerveau bouillait. Une rame entière de métro tournait en rond sous sa calotte cr‚nienne. La bouche p‚teuse, il avala une pleine bouteille de Perrier, se sentant à peine mieux. Les murs verd‚tres de sa chambre tournaient autour de lui. Un soleil radieux brillait sur Santiago. II nêavait dormi que six heures. Avant de le quitter, Oliveira lêavait encore entraîné dans une prestation improvisée sous le porche de la maison.
Le vacarme de la circulation, treize étages plus bas, ajoutait éncore à sa migraine. Maintenant, il se retrouvait plongé dans un autre monde. Le sien.
Un marécage dangereux, perfide, traître, o˘ chaque pas dissimulait une chausse-trape. Il trouva un message téléphonique glissé sous sa porte : le colonel Federico OêHiggins lêavait appelé pendant quêil était sorti déjeuner et demandait quêil le rappelle à lêEdificio Diego Portales. Maiko hésita. En ne rappelant pas, il
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risquait de se mettre à dos le chef de la D.I.N.A. Mais il avait son rendez-vous avec Ćhalo ª. Il décida de rappeler plus tard. Il sortit de sa chambre et prit lêascenseur. La Datsun, au milieu du parking de la Moneda, était une vraie fournaise. Il sêy glissa avec précaution, et prit la direction du quartier de Bilbao.
*
**Chalo Goulard était en retard. Après avoir sonné trois fois, Maiko redescendit le perron et sêinstalla dans la Datsun. Il ne passait personne dans cette petite avenue calme. Il se mit à réfléchir aux gens quêil avait rencontrés. A ce mélange de danger et de charme il attirait les deux. En pensant au colonel OêHiggins il éprouvait un dégo˚t instinctif. Oliveira était un étrange petit animal. Il se demanda ce quêelle savait réellement des méthodes de la Junte.
Brusquement, il réalisa quêil attendait depuis trois quarts dêheure. La villa ne donnait toujours aucun signe de vie. Cêétait étonnant. Le vieux Chalo semblait un monsieur sérieux. Et sêil y avait eu un contretemps, il aurait laissé un message à lêhôtel.
MaRco ressortit de la voiture, alla resonner, sans plus de résultats, puis fit le tour de la petite maison isolée dans un jardin. Derrière il y avait une porte vitrée donnant sur une sorte dêappentis. Il essaya la poignée et la porte sêouvrit. Il y avait quelques plantes tropicales, une odeur lourde et entêtante. Une seconde porte donnait dans la cuisine. Maiko lêouvrit, appela
-
Seflor Goulart.
Pas de réponse. Tout à coup, une odeur nouvelle frappa ses narines : le gaz. 11 sêimmobilisa, regrettant de ne pas avoir pris son pistolet extra-plat. Certain quêil y avajt quelque chose dêanormal. Il appela de LêORDRE R»GNE A SANTIAGO
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~ouveau, puis poussa une porte donnant dans une pièce sombre. Il nêosait pas allumer à cause du gaz, de peur de provoquer une explosion. II se guida à tatons, devina une chambre, un corps étendu sur un lit. Lêodeur était de plus en plus forte. Il retint sa respiration, trouva la fenêtre, ouvrit les volets, puis la fenêtre en grand. Se retourna.
Chalo Goulart était étendu sur le lit vêtu dêun pantalon, dêune chemise ouverte et de son gilet. Le visage calme, les yeux fermés. Une bouteille de butane posée près de lui dont le tuyau était posé sur sa poitrine. Un léger chuintement indiquait que le gaz sêéchappait. Maiko se précipita et tourna frénétiquement la vanne dêarrivée du gaz. En dépit de la fenêtre ouverte lêatmosphère était encore étouffante. Il dut se pencher à lêextérieur pour reprendre son souffle, au bord de la nausée. Puis il alla dans la cuisine, humecta un torchon et revint, le linge sur le visage.
Avec lêintention de tirer le vieil homme de la pièce. Mais en se penchant sur lui, il réalisa immédiatement que cêétait inutile. Chalo Goulart était mort depuis plusieurs heures déjà. Ses lèvres, ses pommettes, ses oreilles avaient une terrifiante couleur bleu‚tre. Il souleva une de ses mains: les ongles étaient cyanosés, eux aussi, symptôme évident dêune hanoxémie. Les yeux étaient fermés.
Maiko se laissa tomber sur une chaise, contemplant le corps. Tout semblait faire croire à un suicide. Cêétait pourtant une coÔncidence bien curieuse.
La veille, le vieillard paraissait très gai, très heureux. que sêétait-il passé? Maiko inspecta rapidement toute la maison, sans rien trouver de suspect. Cêétait lêintérieur dêun vieux garçon maniaque et aisé. Le réfrigérateur était bien rempli. Sur la table, il aperçut une bouteille de cognac Gaston de Lagrange et sêen versa une rasade. Pour effacer lêodeur du gaz.
Lêalcool lui fit du bien.
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Surmontant sa répugnance, il fouilla les poches du mort sans rien trouver.
Le corps était à peine raide, ce qui signifiait que Chalo Goulart était mort depuis moins de six heures.
Pourquoi?
Il y avait quelque chose de troublant, un élément qui lui échappait. Au moment o˘ il allait sortir de la pièce, le téléphone se mit à sonner dans une pièce voisine. Malko se précipita puis resta quelques secondes en arrêt devant lêappareil.
Enfin, il décrocha.
- Chalo?
Cêétait une voix de femme. Rauque, énervée, inquiète.
- Ce nêest pas Chalo,dit Maiko.
Il nêeut pas le temps de continuer. Lêinconnue avait raccroché. Sans quêil ait aucune preuve de cela, il fut immédiatement persuadé quêil sêagissait de la personne mystérieuse qui devait le conduire àCarlos Geranios. Sa réaction prouvait quêelle avait peur.
De qui ou de quoi?
Il sêapprocha des tableaux, chercha la signature. Elle était très lisible : Tania. Etait-ce avec elle que Chalo Goulart devait dîner la veille?
Etait-ce elle, la voix au téléphone?
Brutalement lêatmosphère de cette maison de la mort lui fut insupportable.
Il retraversa le rez-dechaussée et fila par la porte de derrière. La Datsun nêavait pas bougé. Il remonta dedans et démarra aussitôt.
Tout en conduisant, il cherchait comment retrouver cette Tania. La seule personne susceptible de lêaider semblait être John Villavera. Il pensa aussi à Oliveira, mais repoussa cette idée : la jeune femme était trop impliquée dans le système. Entre son père et son fiancé, cela risquait dêêtre dangereux... Se souvenant des
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consignes de sécurité de lêhomme de la C.I.A., il se dirigea vers le triste Sheraton-Carrera. Décidé à ne plus sortir sans son pistolet extra-plat.
Il
avait h‚te dêêtre au lendemain pour interroger John Villavera.
CHAPITRE IV
Lêentrée de lêambassade U.S. ne payait pas de mine. Seul le drapeau étoilé
flottant sur la façade du building gris dans lêétroite Calle Augustinas signalait son existence. Les quatre derniers étages du 6e au 9e étaient séparés par une grille de cuivre et gardés par deux marines. John Villavera vint chercher Maiko au pool des secrétaires, lêair important, émergeant de la salle de projection qui se trouvait à droite de lêentrée.
-
Je~ fais une conférence, expliqua-t-il. Il y a quelque chose dêimportant?
Oui, fit laconiquement Malko.
Le C.O.S.1 de la C.I.A. lêemmena aussitôt dans son bureau, et lêécouta attentivement, jouant avec un crayon, sa lourde m‚choire parcourue de frémissements imperceptibles.
-
Cêest étrange, soupira-t-il. Vraiment étrange. Malko venait de lui relater le śuicide ª de Chalo Goulart.
John Villavera ôta ses lunettes, visiblement très affecté. Il avait des yeux gris de myope, doux et un peu flous.
Nous nêavons plus de pistes, dans ce cas.
-
Non, avoua Maiko.
Il
pensa soudain aux tableaux.
LêORDRE R»GNE A SANTIAGO
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-
Lors de ma visite, Chalo Goulart mêa parlé dêune personne très proche de lui, avec qui nous devions dîner. Cêest peut-être la même.
-
Je peux essayer de me renseigner, proposa lêAméricain.
-
Cela risque dêêtre dangereux, objecta Malko, vous mêavez dit que la D.I.N.A. est sur les dents et efficace.
-
Cêest vrai, reconnut Villavera, mais jêai aussi des amis s˚rs qui connaissent tout le monde à Santiago et nêappartiennent pas à la D.I.N.A.
-
Ce suicide est vraiment f‚cheux, soupira John Villavera.
-
Surtout pour Chalo Goulart,remarqua Maiko.
Il
voulait aller voir Federico OêHiggins. Ne pas donner au chef de la D.I.N.A. lêimpression quêil le fuyait.
Lêénorme Edificio Diego Portales se composait dêune tour de 23 étages ultra-moderne se dressant au-dessus dêun large b‚timent occupant tout un bloc dêimmeubles. Il avait été prévu pour des congrès, mais la Junte sêy était installée après le coup dêEtat. La piste dêhélicoptères du toit permettait de se déplacer facilement et cela donnait une image moderne du gouvernement...
Le bas était entouré de barbelés et toutes les issues en avaient été
condamnées à lêexception de celle donnant sur une petite rue derrière lêavenue Alameda. Dans les halls déserts, dans les jardins, sur les escaliers extérieurs des b‚timents, des soldats montaient la garde, impeccables avec leurs hautes bottes noires, mitraillettes Beretta en bandoulière. Malko leva la tête vers la tour qui abritait le gouvernement chilien. On lui avait pris - échangé - son passeport contre un laissezpasser et, durant le parcours du poste de garde à lêentrée de la tour, il avait été contrôlé trois fois... Lêimmeuble grouillait de militaires et de civils
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portant tous un badge au revers du veston. Cela avait un vague air de national-socialisme, à cause des mines farouches et des uniformes.
Il sêengouffra dans un des quatre ascenseurs ultramodernes et appuya sur le bouton du 17eS Lêétage du colonel Federico OêHiggins. Les quatre généraux constituant la Junte sêétaient réservé les deux derniers étages et la piste pour hélicoptères sur le toit, bordée dêune large bande rouge, qui était la particularité du building. Ils ne se déplaçaient jamais en voiture. Trop dangereux... Maiko sortit sur le palier du 17~ et fut aussitôt happé par un policier en civil qui lui prit son laissez-passer et le mena dans une antichambre. Plusieurs soldats armés gardaient chaque étage. Sans badge, on ne faisait pas trois mètres...
Des secrétaires élégantes et décolletées tapaient comme des fourmis dans tous les coins. On se serait cru dans une grande société multinationale, sêil nêy avait pas eu les portraits omniprésents des quatre généraux, accrochés dans chaque bureau.
Alors que Maiko attendait, une secrétaire sortit dêune des toilettes et Maiko aperçut le portrait du général Pinochet suspendu au-dessus des sièges des W.C. Le colonel OêHiggins surgit dêun bureau, en civil, serrant sa petite bouillotte dans son gant de laine noire. Maiko le suivit dans son bureau également ultra-moderne. Un immense portrait du général Pinochet ornait le mur. Les parois vitrées descendaient jusquêau sol.
Chaleureusement, le colonel fit asseoir Maiko sur un canapé et prit place à
côté de lui.
- Alors, comment trouvez-vous Santiago? interrogea-t-il aussitôt.
Malko se perdit en quelques banalités de bon aloi, observé par lêoeil inquisiteur du Chilien, se demandant pourquoi il avait tellement tenu à le voir. Comme sêil avait deviné ses pensées, Federico OêHiggins dit souLêORDRE R»GNE A SANTIAGO
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-
Voilà la terrible D.I.N.A.! Regardez autour de vous. Est-ce quêil y a des taches de sang, des cris de gens torturés?
Les yeux saillants avaient pris une expression indignée et douloureuse.
Devant le silence de Maiko, OêHiggins hocha tristement la tête.
-
On nous a beaucoup calomniés... Encore récemment des miristes ont assassiné un agent double, une femme, et on fait croire quêil sêagissait de nous. Comme si nous avions le temps de nous livrer à des excès pareils! Le général Pinochet nous a demandé dêêtre fermes, certes, mais humains, avant tout très humains. Comme lui.
Il se leva et montra à Maiko un choix de photos o˘ Pinochet nêarrivait pas à avoir lêair dêautre chose que dêun militaire borné, en dépit de ses efforts pour sêextirper un sourire crispé.
-
Il est très humain, nêest-ce pas? demanda avec une anxiété
touchante le colonel OêHiggins.
Malko approuva avec mollesse. Ne sachant toujours pas ou son interlocuteur voulait en venir. Posant les photos, le colonel changea brusquement de conversation.
Il
paraît que vous avez participé à une agréable soirée, avant-hier.
Oliveira Chunio est charmante. Vous êtes resté de ´ toque à toque ª, jêespère?
Subitement, Malko se rendit compte quêil subissait un interrogatoire, que lêhomme en face de lui était un professionnel dangereux. quêil le sondait.
OêHiggins montra à Malko un épais dossier rose posé sur son bureau.
-
Ce sont les gr‚ces... Tout passe par mes mains. Le général Pinochet mêa demandé dêêtre très généreux. Il est très humain. Nous rel‚chons beaucoup de gens compromis avec Allende, ou nous les laissons partir à
lêétranger. Il nêy a que les marxistes très dangereux que nous traquons.
Ceux qui se sont ren
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LêORDRE R»GNE A SANTiAGO
dus coupables de crimes inexpiables... (il se pencha vers Ma/ko comme si onpouvaitlêentendre en dépit de la porte fermée.) Ils voulaient assassiner tous les officiers non communistes lorsque le général a décidé de réagir.
Le
M.1.R...
Un téléphone se mit à sonner. Federico OêHiggins répondit par monosyllabes, son visage gélatineux soudain figé de respect. Il raccrocha et se leva.
-
Sefior, je vais vous prier de mêexcuser, le général Pinochet me demande.
Maiko ne se fit pas prier. Cette entrevue commençait à lui peser sérieusement. Avant dêatteindre la porte, il sêoffrit la joie de lancer une flèche du Parthe.
-
Tous les bureaux de la D.I.N.A. se trouvent dans ce building?
Federico OêHiggins ne se troubla pas, jouant avec sa bouillotte machinalement.
-
Au début, nous nêavions pas de locaux, expliqua-t-il onctueusement.
Aussi, nous avons été obligés de nous installer un peu partout, mais maintenant, nous fermons ces locaux petit à petit.
Il
raccompagna Malko jusque sur le palier. Au moment de le quitter, il dit dêune voix doucereuse, fixant les yeux dorés de Maiko
-
Vous risquez de rencontrer beaucoup de gens durant votre enquête sur le Chili. Revenez me voir. Nous bavarderons...
Cêétait un appel à la délation. Probablement le vrai motif de lêinsistance avec laquelle il voulait voir Maiko. Ce dernier reprit lêascenseur. Dégo˚té
et perplexe. Visiblement, le colonel OêHiggins sêétait efforcé de le convaincre que la DJ.N.A. nêétait quêune aimable association de boy-scouts un peu trop zélés parfois... quelque chose de trouble dans son regard inquiétait. Il se demanda comment il était àrrivé à la tête de la D.I.N.A... Une question quêil poserait àJohn Villavera. Il se remit à
penser à Carlos Geranios,
LêORDRE R»GNE A SANTIAGO
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lêhomme quêil était venu sauver. Chalo Goulart mort, o˘ allait-il le chercher?
Il repassa tous les barrages en sens inverse, récupéra son passeport au poste de garde contre le laissez-passer signé par Federico OêHiggins et se retrouva dans la rue,soulagé.
Sans rien à faire de précis... Il pensa soudain àOliveira. Par elle, il pourrait peut-être apprendre quelque chose sur la mystérieuse compagne de Chalo Goulart. Il marcha jusquêà la Datsun contournant le bloc de IêEdificio Diego Portales. Les petites rues derrière étaient bordées de boutiques dêartisans, contrastant étrangement avec lêénorme tour de verre et de béton qui abritait la Junte.
*
**Une demi-douzaine de ´ lolas ª à moitié nues, en train dêessayer des chemisiers, dévisagèrent Maiko effrontément en échangeant des rires chatouillés. Dès quêelle lêaperçut, Oliveira, moulée dans une salopette de velours côtelé, l‚cha sa cliente et fonça sur Maiko. La fermeture-éclair qui allait de lêentrejambe au cou était descendue presque jusquêau nombril, ce qui permettait de se rendre compte quêelle ne portait rien en dessous.
Elle baisa Malko sur la bouche. Sans gêne.
- Cêest gentil de venir me voir, murmura-t-elle en riant. Toutes les ´
lolas ª vont être jalouses.
Le Palta grouillait de minettes croulant sous les vêtements, se battant pour les cabines, ou essayant au milieu du magasin. Lune dêelles, vint droit sur eux, en pantalon et soutien-gorge blanc, demander le prix du tee-shirt. La poitrine tellement gonflée quêelle pouvait à peine parler, avec un regard gourmand pour les yeux dorés de Maiko. Oliveira la renseigna avec une pointe dêagacement.
-
Allons au Coppelia, suggéra la jeune femme. Ici on ne peut pas être tranquille.
Il la suivit dehors. Le Coppelia était un salon de thé, à deux immeubles de là. Malko et Oliveira prirent deux énormes glaces et sêinstallèrent dans un coin.
Maiko se pencha vers elle.
-
Est-ce que tu connais un certain Chalo Goulart?
Elle leva les yeux avec surprise.
-
Ćhalo >~ bien s˚r! mais il est très vieux. quêestce que tu fais avec lui?
-
Rien, dit Maiko, il sêest suicidé hier soir...
Il
lui raconta le dîner raté. Oliveira hocha la tête. Cêest dommage, il était très gentil. Il appartient
à
une des plus vieilles familles dêici, tu sais... Malko eut soudain une inspiration.
-
Il y a des tableaux étonnants chez lui. Surréalistes. Il mêavait dit quêil me présenterait au peintre. Cêest idiot.
Oliveira pouffa dans sa glace.
-
Cêest pas un peintre, cêest une femme. Tania. Une Roumaine. Cêest la maîtresse de Chalo depuis longtemps. Il lêa protégée quand Allende a été
renversé. Parce quêil a beaucoup aidé le nouveau régime.
Tu sais o˘ la trouver?
Oliveira lui griffa légèrement le dessus de la main.
-
Tu veux la sauter?
Aussitôt, elle se reprit et éclata de rire.
-
Si cêest Tania, je veux bien te donner son adresse. Elle pourrait être ma mère.
-
Tu la connais?
Elle hocha la tête.
-
Bien s˚r, ajouta perfidement Oliveira. Il paraît quêelle a été très belle...
On ne pouvait être plus vache. Maiko réprima un sourire.
-
que fait-elle en dehors de la peinture?
Je ne sais pas, elle est venue dêEurope, -elle a couché avec beaucoup de gens, avant dêêtre avec Chalo. Elle ne sort jamais.
Je vais têexpliquer o˘ elle habite. Cêest facile : juste en face du polo, à
droite quand tu viens de la rivière dans la Calle Carrera. Une petite maison peinte en jaune.
Rapidement, elle lui dessina un plan grossier sur un bout de papier, signa avec un coeur. Puis elle leva sur lui des yeux bleus et rieurs.
- Je te vois ce soir?
- Avec joie, dit Maiko.
Oliveira glonfla la poitrine, ce qui eut pour effet de faire descendre un peu plus la fermeture-éclair.
- Je viendrai te chercher à ton hôtel. Cêest plus simple. Nous irons dîner hors de Santiago, je connais un restaurant o˘ il y a de lêambiance. En ville cêest sinistre. Ensuite, on ira boire un verre chez moi.
Encore un coup à oublier le couvre-feu! Malko la raccompagna jusquêà
lêentrée de la boutique, sous lêoeil avide dêun paquet de ´ lolas ª en train de sucer des glaces sur le trottoir. Il remonta dans la Datsun. Au moment o˘ il allait démarrer, une apparition extraordinaire se matérialisa à côté de lui. Une vieille femme juchée sur une moto, affublée comme un personnage dêOrange mécanique. Des bottes de plastique blanc, des lunettes noires enveloppantes, des boucles dêoreilles de gitane, une jupe-culotte et un blouson. Impavide, elle essayait de faire démarrer sa machine sans un sourire devant les quolibets des ´ b-las ª. Lêune cria très fort
- Hola, Rota1!
Lorsquêil démarra, elle était toujours en train de se battre avec son kick...
Malko remonta Providencia jusquêen haut, passant devant lêambassade dêUnion soviétique, fermée par le nouveau gouvernement, puis tourne à gauche dans 56 LêORDRE R»GNE A SANTIAGO
Vitacura, pour gagner le Barrio Alto. Le soleil avait percé les nuages et il faisait chaud. Il vérifia machinalement que son pistolet extra-plat était glissé sous son siège. Le Mercurio mentionnait la mort de Chalo Goulart. Sans commentaires, dans la notice nécrologique. Malko longea la rivière à sec et tourna devant lêentrée du polo dans la Calle Carrera. Deux cents mètres après, il aperçut la petite maison jaune décrite par Oliveira.
11 gara la Datsun un peu plus loin et revint sur ses pas àpied, traversa Je petit jardin qui entourait la minuscule maisonnette. Il appuya sur la sonnette.
*
**Les yeux saillants reflétaient la peur, Maiko photographia mentalement le nez camus, la bouche sensuelle et molle, le chignon, le menton en fuite et les traits tirés par une angoisse diffuse. Un haut ajusté moulait la lourde poitrine un peu tombante, la jupe longue boutonnée devant était ouverte jusquêà mi-cuisses. Seuls, les quelques kilos de trop et les rides légères sous les yeux disaient que les quarante ans nêétaient pas loin.
Malko eut un sourire encourageant, ôta ses lunettes noires et demanda
-
Vous êtes bien Tania?
A un mouvement imperceptible, il crut quêelle allait refermer la porte sans même lui répondre. La tête un peu penchée sur lêépaule, elle lêobservait.
Puis elle se détendit un peu.
-
qui êtes-vous? que voulez-vous?
-
Je voudrais voir vos peintures, dit-il, On mêa dit que vous aviez beaucoup de talent.
Le regard de Tania sêadoucit dêun coup, mais elle restait sur ses gardes.
-
qui vous a dit cela? demanda-t-elle.
-
Chalo Goulart.
LêORDRE R»GNE A SANTIAGO
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Un cercle blanc apparut autour de la bouche de lania. Elle fit dêune voix sans timbre:
- Mais Chalo est...
- Mort, dit Maiko, je sais. Cêest horrible. Je ne comprends pas ce qui sêest passé.
Elle se décida dêun coup et ouvrit la porte. Il la dévisagea, pensant quêOliveira avait tort. Tania avait encore beaucoup de charme pour une femme de quarante ans.
Ils traversèrent une entrée minuscule pour pénétrer dans un petit salon.
Elle sêassit en face de Malko, ramenant les pans de sa jupe ouverte pour cacher ses deux genoux ronds. Penchée vers lui, tendue, elle lêobservait, sur ses gardes. Des tableaux surréalistes étaient accrochés partout. Les mêmes que chez Chalo Goulart. Un chevalet était posé dans un coin.
- Je ne vous ai jamais vu à Santiago, demanda-t-elle. Comment connaissez-vous Chalo? Comment avez-vous eu mon adresse?
- Gr‚ce à Chalo, dit Maiko. Il mêavait parlé de vous la dernière fois que je lêai vu... Je nêhabite pas le Chili, mais nous avons des amis communs.
Elle lêobservait, tandis quêil parlait, avec une intensité presque gênante.
Sa poitrine se soulevait comme si elle avait du mal à respirer.
Les jointures de ses doigts étaient blanches tant elle se crispait.
Il fut aussitôt certain dêêtre sur la bonne piste. Tania était terrorisée.
Cela avait s˚rement un rapport avec la mort de Chalo Goulart. Soudain, elle se força à sourire. Un sourire forcé, figé, nerveux.
Excusez-moi, dit-elle de vous recevoir ainsi, mais nous avons eu des moments très difficiles, tous ces derniers mois. La vie nêest pas facile à
Santiago... Et la mort de Chalo Goulart a été un choc très dur. Cêétait un ami très s˚r et très cher...
Elle se tut, la voix brisée par les larmes. Malko 58 LêORDRE R»GNE A SANTIAGO
respecta son chagrin quelques minutes avant de demander:
-
Vous qui le connaissiez bien, savez-vous pourquoi il sêest suicidé?
Elle ne répondit pas, de nouveau tendue, décroisant les jambes nerveusement, laissa enfin échapper:
-
Je ne sais pas.
Il
était s˚r quêelle mentait. Tout à coup. elle se força à sourire et se leva.
-
Excusez-moi, je vous reçois très mal. Puisque vous êtes un ami de Chalo. Je vais vous offrir à boire. Ensuite, nous pourrons regarder mes peintures, si cela vous intéresse.
Il
avait lêimpression quêelle se contraignait pour ne pas le jeter dehors.
Elle disparut dans la cuisine. Il sêattendait à ce quêelle reparaisse avec lêéternel ´ pisco-sour ª, mais elle revint avec une carafe pleine dêun liquide rouge‚tre ou flottaient des morceaux de fruits.
-
Bourgognia, annonça Tania. Un peu comme la sangria espagnole.
Elle remplit leurs verres et ils burent. Les yeux de Tania sêétaient animés tandis quêelle examinait Maiko attentivement. Leurs regards se croisèrent et il demanda:
-
Vous vivez seule?
-Oui.
Nouveau silence. Lêombre de Chalo Goulart était présente entre eux. Maiko se jeta à lêeau.
Chalo Goulart ne vous avait pas parlé de moi? Maintenant, je crois que si, fit-elle enfin. Vous
arrivez des Etats-Unis. nêest-ce pas?
-
Oui.
De nouveau le silence. Elle nêavait visiblement.pas envie de sêétendre...
Il y eut la pétarade dêune motocyclette dans la rue déserte. Malko attendit que le bruit e˚t décru et demanda:
LêORDRE R»GNE A SANTIAGO
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- Comment êtes-vous arrivée au Chili? Cêest loin de la Roumanie.
Elle eut un sourire triste.
- Jêai fui quand les communistes ont pris le pouvoir juste après la guerre.
A Rome, jêai rencontré un peintre chilien qui mêa emmenée jusque-là. Puis, nous nous sommes séparés, après quêil mêait donné go˚t àla peinture. Mais je suis restée. Cêest très loin ici. Je ne sais même plus à quoi ressemble lêEurope... je me suis fait des amis merveilleux comme Chalo.
Dès quêelle parlait, elle avait le charme exubérant des Roumains, ses traits sêanimaient, ses longues mains décrivaient des arabesques, ses yeux brillaient. Sa jupe sêétait écartée, découvrant deux cuisses longues et lourdes, fuselées, encore très appétissantes. Cêétait curieux quêelle ait poursuivi une liaison avec Chalo qui nêétait pas précisément un Don Juan.
Cela ne cadrait pas avec son personnage. Il avait lêimpression quêelle ne livrait quêune toute petite partie dêelle-même.
Elle revint à ce qui lêintéressait.
-
Comment avez-vous su que Chalo était mort? Chalo Goulart quêil nêavait vu quêune seule fois
dans sa vie devenait étrangement présent entre eux. Comme sêil lêavait toujours connu.
- Je devais dîner avec lui, dit doucement Tania. Il nêest pas venu. Comme il était toujours très exact, je me suis inquiétée. A neuf heures, jêai téléphoné, jêai cru quêil avait eu un malaise et jêai été voir. Jêai d˚
appeler la police pour entrer. Il était étendu sur son lit. Avec le tuyau du gaz...
Malko revit la scène. Se doutait-elle quêil avait été le premier à
découvrir Chalo?
- Vous nêavez pas été surprise de ce suicide? insista-t-il.
Elle secoua la tête.
-
Si, bien s˚r! Mais on ne connaît jamais com 60 LêORDRE R»GNE A SANTIAGO
piètement les gens. Chalo était souvent déprimé. Il se plaignait de sa santé. Peut-être a-t-il...
Elle laissa sa phrase en suspens. Malko but une gorgée de son mélange, avant de se jeter à lêeau. Tania attendait. En apparence, indifférente.
Savez-vous pourquoi je suis venu vous voir? demanda-t-il soudain.
La jeune femme soutint son regard.
- Oui, pour mes tableaux, vous mêavez dit. Mais ceux que je préfère sont chez Chalo.
Son innocence semblait un peu forcée. Ou Maiko se trompait, totalement, ou cêétait une comédienne consommée...
- Je ne vous ai pas dit la vérité, annonça-t-il. Je suis venu pour quelque chose de plus important. Oui, peut-être en rapport avec la mort de Chalo.
Tania eut une mine incrédule.
- que... Comment cela?
-~ Chalo ne sêest peut-être pas suicidé.
Tania p‚lit, puis baissa les yeux très vite.
- Mais, cêest impossible. Voyons. U était sur le lit, avec le gaz. Je lêai vu.
Maiko chercha son regard.
- Vous qui le connaissiez, ce suicide ne vous a pas étonné?
Elle garda le silence avant de répondre dêune voix embarrassée:
- Si, mais...
- On ne se suicide pas lorsquêon sêapprête à diner avec une jolie femme, dit Maiko. Je pense que Chalo est mort pour une raison très précise. En rapport avec la visite que je vous rends aujourdêhui.
Tania releva brusquement la tête.
- que voulez-vous dire?
Son menton trembrait légèrement.
CHAPITRE V
Maiko observa les traits brusquement tendus de la jeune femme et dit lentement
- Je suis venu au Chili pour essayer de sauver un ami de Chalo, Carlos Geranios. Je crains quêon ait voulu mêen empêcher. En tuant Chalo. Je ne sais pas encore pourquoi.
Tania demeura silencieuse, jouant distraitement avec son verre, le regard totalement impénétrable. Puis elle demanda dêune voix froide, contrastant avec lêémotion quêelle avait montrée jusquêalors
- Je ne comprends pas ce que vous dites. Chalo nêa pas été assassiné, il sêest suicidé. Je lêai vu. Et je ne sais pas pourquoi vous me mêlez à tout cela. Cêest extrêmement déplaisant.
Son indignation était véhémente, mais manquait totalement de sincérité.
Malko ne se laissa pas démonter.
- Chalo devait me présenter à quelquêun qui sait o˘ se trouve un certain Carlos Geranios, dit-il. Jêai toutes les raisons de croire que cêétait vous.
Tania se leva, comme prête à le mettre dehors. qui êtes-vous? Pourquoi cherchez-vous la personne dont vous avez dit le nom?
De nouveau, il eut lêimpression dêavoir à faire à une 62 LêORDRE R»GNE A SANTIAGO
femme de tête parfaitement maîtresse dêelle-même. Il décida de dire la vérité. Cêétait encore la meilleure solution.
-
Je suis un agent de la Central Intelligence Agency, avoua-t-il. On mêa demandé de faire sortir du pays Geranios qui a rendu de grands services au gouvernement américain durant la grève des camionneurs. Il. paraît que la D.I.N.A. le recherche, quêil est en danger de mort. Et que vous êtes une des seules personnes capables de me mener à lui... Cêest pour cela que je suis ici. Puisque Chalo est mort.
Il
se tut. Tania lêobservait avec une intensité incroyable sans dire un mot. Une lueur dans le regard qui lui parut être un mélange de haine et dêincrédulité. De nouveau sa poitrine se soulevait de façon désordonnée.
Comme si elle avait du mal à se maîtriser. Il eut lêintuition fulgurante quêelle allait parler, lui apprendre quelque chose, se dégeler. Mais elle dit seulement dêune voix égale
Je crois que vous faites complétement fausse route. Je ne comprends rien à
ce que vous me dites. Je ne connais même pas le nom de Geranios. Malko insista;
-
Ecoutez, je ne vous mens pas. Le chef de poste de la C.I.A. à
Santiago mêa demandé de faire lêimpossible pour faire sortir Geranios du pays. Afin quêil échappe à la D.I.N.A.
Elle secoua la tête.
Je suis désolée. Je ne suis pas au courant de tout cela. Maintenant, jêai des courses à faire.
Cêétait une façon polie de le mettre à la porte. 11 y eut tout à coup un coup de sonnette. Tania frémit comme si le courant électrique lêavait traversée. De nouveau, la peur affleura son visage. Elle eut un bref coup dêoeil sur Malko, se reprit et dit
--
Excusez-moi.
Elle sortit du salon, refermant soigneusement la LêORDRE R»GNE A SANTIAGO
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porte derrière elle. Maiko attendit. Pas plus de cinq minutes. Elle revint, le visage impénétrable.
-
Je dois aller en ville, dit-elle. Vous êtes en voiture?
-
Certainement, dit Maiko. Je peux vous déposer o˘ vous voulez.
Elle inclina la tête et le précéda dans le petit hall puis le fit sortir le premier. La Calle Carrera était toujours aussi calme. Tania regarda autour dêelle comme si elle sêattendait à quelque chose puis sêinstalla dans la Datsun.
-
O˘ allez-vous? demanda Maiko.
-
Vers Providencia.
Ils roulèrent à travers les allées calmes de Vitacura sans dire un mot. En arrivant sur Providencia, Tania demanda soudain:
-
Je voudrais donner un coup de fil. Là, à la brasserie Munichoise.
Vous mêattendez une seconde?
Elle paraissait beaucoup plus détendue. Comme si Maiko était redevenu un être inoffensif. Il attendit très peu de temps. Lorsquêelle revint sêasseoir, à son expression, il comprit immédiatement quêil y avait du nouveau. Elle se tourna vers lui, avec un regard qui le transperça
-
Vous voulez vraiment aider Carlos Geranios?
-
Bien s˚r, fit Malko. Surpris de ce revirement.
-
A qui avez-vous dit que vous veniez me voir?
-
A personne, assura-t-il.
Oliveira ne comptait pas. Maintenant, les battements de son coeur sêétaient accélérés.
-
Vous...
Elle lêinterrompit dêune voix pressante.
-
Il faut me pardonner pour tout à lêheure... Mais nous sommes obligés dêêtre très prudents. Je voulais vérifier quelque chose. Je ne pouvais pas le faire de chez moi. La D.I.N.A. écoute toutes les communications.
Le bruit de la circulation dans Providencia étouffait leur conversation.
Et alors? demanda Malko, essayant de ne pas montrer son excitation.
- Vous allez faire ce que je vous dit, ordonna Tania. Remontez jusquêà
Amerigo Vespucci. Vous prendrez à gauche, comme pour aller vers Vitacura.
Ensuite, vous prendrez Présidente Kennedy, vers la sortie de la ville.
Elle avait tout débité dêun trait. Maiko fit demi-tour, suivit ponctuellement lêitinéraire indiqué. Ils passèrent près dêun poste de carabinieros ou se trouvait la carcasse rouillée dêune Fiat 600 criblée de balles. La nuit, il valait mieux stopper à la première sommation... Tania ne disait plus rien.
Lêavenue Présidente Kennedy était une sorte dêautoroute qui filait vers le nord-ouest, au milieu dêun désert de pierraille, bordée de quelques ´
poblaciones ª. Des feux de bois br˚laient devant des baraques en bois. Cela sentait la misère et la peur.
- Tournez à droite, ordonna soudain Tania.
Une sorte de piste filait perpendiculairement àlêavenue Presidente Kennedy.
Malko sêy engagea. Le terrain était plat comme la main. On ne pouvait les suivre sans se faire immanquablement repérer. Plusieurs fois, Tania se retourna mais aucun véhicule nêétait derrière eux. Un kilomètre plus loin, ils retrouvèrent le haut du quartier de Vitacura. Tania guidait Maiko à
travers un dédale de petites rues calmes et élégantes. Ils descendaient vers le centre de la ville et la circulation était de plus en plus dense.
Arrivés à lêavenue Santa-Rosa, une des grandes artères nord-sud, Tania ordonna à Maiko:
-- Suivez tout droit. Cêest très loin, dans le quartier San Miguel.
La circulation devint démentielle, avec des dizaines LêORDRE R»GNE A SANTIAGO
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chocs. Ils étaient sortis depuis longtemps des quartiers élégants. Ce nêétaient plus que des entrepôts, des usines, des petites maisons. Maiko demanda:
-
O˘ allons-nous?
- Vous verrez, dit sèchement Tania. Vous voulez retrouver Carlos Geranios, nêest-ce pas?
Il nêinsista pas, mettant son agacement sur le compte de la tension nerveuse. Comme si elle sentait quêelle avait été trop loin, elle se détendit, croisant les jambes, laissant une longue cuisse fuselée apparaître dans lêéchancrure de sa jupe.
- Nous allons bientôt arriver, annonça-t-elle.
Ils atteignaient la limite sud de la ville. Le quartier San Miguel. Il réalisa que Tania ne lui avait même pas demandé son nom. Lêavenue Santo Rosa se rétrécit brusquement et ils durent patienter près de vingt minutes dans les fumées du gas-oil dêautobus en loques.
- A gauche, ordonna soudain Tania.
quittant lêartère animée, ils sêengagèrent dans une rue beaucoup plus calme, est-ouest, bordée de petites maisons sans gr‚ce, avec quelques boutiques. Ils passèrent devant une caserne gardée par des soldats. Tout à
coup, Malko se rendit compte que Tania le faisait tourner en rond. Cela faisait quatre fois quêils passaient devant la même ´ Vinhera ª verte au coin dêune petite rue. II déchiffra le nom de la rue Calle Santa Fe.
- Pourquoi tournons-nous? demanda-t-il.
Tania fronça les sourcils.
Faites ce que je vous dis. Sinon, je ne vous conduirai pas o˘ vous voulez aller.
Malko se le tint pour dit. Il serait toujours temps de discuter avec Carlos Geranios. Enfin, Tania indiqua une maison blanche sans étage, encadrée de deux portails métalliques.
- Arrêtez-vous là.
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Malko obéit.
-
Coupez le moteur.
Tania tendit le bras vers la porte de bois. Les fenêtres étaient fermées, protégées par des barreaux peints.
Cêest ici.
Il
regarda la petite maison blanche qui semblait inhabitée.
Vous venez?
Elle secoua la tête.
-
Non.
Mais comment allez-vous revenir?
Je prendrai lêautobus. Ne vous tracassez pas...
-
Geranjos est ici? demanda-t-il.
-
Oui. On vous attend.
Malko comprit quêil nêen tirerait rien de plus. Il descendit, alla jusquêà
la porte et appuya sur le bouton de la sonnette. En se retournant, il aperçut Tania qui sêéloignait en marchant dêun pas rapide.
La porte sêouvrit dans son dos. Il se retourna, aperçut le visage mat dêune très jolie fille brune au type hispanique prononçé vêtue dêun chemisier blanc et dêun pantalon jaune. Curieusement, elle portait des faux cils longs comme des balayettes. Elle sêeffaça pour laisser entrer Malko, sans prononcer un mot.
Li fit un pas en avant, eut le temps dêapercevoir une silhouette collée au mur. Un choc terrifiant lui donna lêimpression que son cr‚ne éclatait.
Ses jambes se dérobèrent sous lui et la porte claqua dans son dos.
*
**Tania descendit du taxi et son coeur sêarrêta de battre brutalement. Lis étaient là. quatre hommes dans une 404 sans numéro arrêtée juste en face de chez
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elle. Elle hésita, faillit dire au taxi de repartir, mais cêétait idiot.
Ils la rattraperaient facilement. Depuis la mort de Chalo, elle sêattendait à cela à chaque seconde... Elle paya et sêavança versï sa maison comme si elle ne voyait rien. Chaque minute gagnée était une victoire. Elle savait ce qui lêattendait. Mais, Dieu merci, elle nêaurait pas besoin de résister longtemps...
Une des portières de la 404 sêouvrit sur un homme tout petit coiffé dêun chapeau blanc, qui vint vers elle avec un mauvais sourire. Il souleva son couvre-chef avec une politesse exagérée.
-
Sefiora Tania Popescu?
Comme sêil ne le savait pas.
-
Cêest moi, dit Tania.
-
Nous voudrions vous poser quelques questions. Si vous voulez venir avec nous...
Elle nêessaya même pas de discuter. La rue sêétait vidée. Il fallait quêils soient bien pressés pour ne pas attendre le couvre-feu. Avec des gestes dêautomate, elle monta à lêarrière de la 404. Entre les deux policiers qui sentaient la sueur et le tabac. La voiture se mit àrouler doucement vers le centre de la ville. Personne ne parlait. Déjà. les passants. la vie extérieure paraissaient irréels à Tania. La voiture descendit Alameda, suivant sagement les embouteillages, puis passa devant une vieille église dans une petite rue qui tournait et sêarrêta devant une sorte dêhôtel particulier décrépis aux volets clos. Galamment, le policier au chapeau aida Tania à sortir de la voiture en souriant. Déjà, elle était glacée dêhorreur. Après le couloir, il y eut une pièce pleine dêhommes qui la regardèrent avidement. Ils étaient en bras de chemise, beaucoup avaient des armes à la ceinture, ils plaisantaient... Le policier au chapeau blanc fit signe àTania de sêasseoir sur une chaise.
-
Il y en a seulement pour quelques minutes, dit-il.
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Nous voudrions savoir o˘ se trouve quelquêun que vous connaissez bien.
-
qui? demanda Tania dêune voix blanche.
-
Carlos Geranios.
lntérieurement,elle se recroquevilla.
Tout à coup, le policier se rua sur elle en hurlant: Tu vas répondre, salope!
Tout se déchaîna dêun coup : on lêattrapa, on la palpa, on la déshabilla.
Elle hurlait comme une bête prise dêune panique viscérale. Elle avait eu beau se préparer psychologiquement, elle nêaurait jamais pensé que ce serait ainsi. Les gifles. les coups pleuvaient. Chacun semblait vouloir arracher un morceau de ses vêtements. Elle tomba par terre, on la traîna par les cheveux dans une autre pièce. On la piétina. Puis ils lêinstallèrent sur une table médicale, les bras entravés par des courroies, les jambes ouvertes. Sous une lumière aveuglante.
Le premier, le policier au chapeau blanc, ôta sa veste, se détacha du groupe, la prit aux hanches et la viola posément. sans se presser. Tous les autres se succédèrent avec des lazzis, des insultes. Le ventre fouillé, déchiré, Tania aurait voulu hurler, mais elle ne pouvait pas. Aucun son nêarrivait à sortir de sa bouche, les cris restaient en elle. Elle se mit àvomir, on la frappa, on lui jeta un seau dêeau froide. Enfin, on la ramena dans la pièce voisine. Sur la chaise, le policier au chapeau blanc se planta en face dêelle.
Cêétait seulement pour te donner une idée de ce qui têattend situ ne nous dis pas o˘ est ce cochon de Geranios, fit-il. Maintenant, on va sêoccuper sérieusement de toi.
Tania ferma les yeux. Elle nêavait plus sa montre. Elle se dit quêil fallait quêelle tienne encore une heure au moins. Pour avoir une marge de sécurité. Deux,si possible.
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-
Je ne sais pas, fit-elle.
-
Garce! hurla le policier au chapeau blanc.
Il
se rua sur elle, les poings en avant.
CHAPITRE VI
-
Mata loi!
La voix de femme excitée parvint à Maiko àtravers un brouillard ouaté. Il sentait quêon le relevait, ouvrit les yeux, vit une ampoule mie, des faux cils, des ongles rouges qui menaçaient son visage, un chemisier transparent bien rempli.
Plusieurs hommes se pressaient dans le petit vestibule. Lêun dêeux lui assena un coup de poing en plein plexus solaire. Titubant, il fut cueilli à
la volée par un autre adversaire qui lêexpédia contre le mur dêun coup de coude qui lui fendit lêarcade sourcilière. Aveuglé par le sang, le souffle coupé, la tête bourdonnante, il essaya de parer les coups les plus dangereux. Trois hommes se jetèrent sur lui en même temps, se bousculant pour le frapper, encourages par la voix algué de la fille au chemisier blanc qui désirait de toute évidence le mettre en morceaux. Une douleur atroce au bas-ventre lui arracha un jappement involontaire. Il eut un éblouissement et retomba par terre, essayant de protéger son visage et son ventre. Les trois adversaires se ruèrent aussitôt sur lui. La dernière chose quêil vit avant de sêévanouir fut les pieds aux ongles soigneusement LêORDRE R»GNE A SANTIAGO
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teintés de la jeune femme qui lui avait ouvert, contemplant le massacre dêun air gourmand. Le bout dêun escarpin sêavança pour le frapper, mais il ne sentit pas le coup.
*
**Maiko eut dêabord lêimpression quêil se tenait sur un manège de chevaux de bois, tant les murs de la pièce tournaient. Il lui fallut plusieurs secondes pour réaliser quêil était étendu par terre dans une pièce carrelée, presque sans meubles. Le brouhaha de voix lui faisait mal à la tête. Il nêarrivait pas à ouvrir son oeil droit, ce qui le paniqua. Ses mains étaient liées derrière son dos, on lui avait ôté sa veste. Il essaya de se redresser, mais le seul fait de bouger lui arracha un cri de douleur.
Il sentait une masse dure à la place de son oeil droit: le sang coagulé qui avait coulé de son arcade sourcilière fendue bloquait la paupière. Il parvint à bouger son globe oculaire sous la cro˚te et cela le rassura un peu, sans lui faire comprendre les raisons de cet accueil dêune brutalité
inouÔe.
- Le salaud se réveille, dit en espagnol une voix venant dêune pièce voisine.
Aussitôt deux hommes se précipitèrent et le prirent par les aisselles pour le laisser retomber sur une chaise de fer. Ce qui lui arracha un grognement de douleur. Son bas-ventre était horriblement douloureux et il se demanda si on ne lui avait pas causé un dommage irrémédiable. Sur une table, il aperçut son pistolet extra-plat posé près dêune mitraillette Beretta et de plusieurs pistolets automatiques. Il y avait aussi quelque chose qui ressemblait à des pains dêexplosifs... Il nêeut pas le loisir de se poser beaucoup de questions. Un barbu sêapprocha de lui et demanda en anglais: LêORDRE R»GNE A SANTIAGO
-
Vous vouliez voir Carlos Geranios, nêest-ce pas? Malko passa la langue sur ses lèvres gonflées de coupsï
Oui, dit-il. Mais..
-
Je suis Carlos Geranios.
Malko lêexamina de son oeil valide. Il portait un blue-jean et un chandail.
En dépit de ses cheveux longs et de la barbe, il était beau, avec un haut front, des traits réguliers et énergiques. quatre autres hommes, tous très bruns, lêair farouche, entouraient Maiko. Sans compter la fille aux faux cils. Il regarda autour de lui. Il y avait des caisses partout, des boîtes de conserve, des vêtements épars, un gros poste de radio avec une antenne déployée, une machine à ronéotyper et des piles de tracts dans tous les coins.
Carlos Geranios se pencha vers lui et dit dêun ton menaçant.
-
Tu as entendu. mariconê? Malko releva la têteS
Pourquoi mêavoir accueilli de cette demanda-t-il. Je ne suis pas votre ennemi.
Carlos Geranios se redressa avec un rire se retourna vers les autres.
-
Vous entendez? Il demande pourquoi on lêa un peu bousculé.
-
Laisse-moi lui crever les yeux. à ce salaud! cria la fille dêune voix hystérique.
Malko en eut froid dans le dos. Elle pensait vraiment ce quêelle disait.
Carlos Geranios à toute volée le gifla. Si fort quêil faillit tomber de sa chaise. Le choc fit sauter la cro˚te de son oeil blessé et il eut un éblouissement atrocement douloureux.
-
Chancho2! quêest-ce que tu croyais? quêon allait têoffrir un pisco!
On va bien sêamuser et tes
72
façon?
forcé et
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copains de Diego Portales ne vont pas te trouver. Tu vas crever lentement, comme tu le mérites. Comme Chalo.
-
Chalo! protesta Maiko. Mais il sêest suicidé!
Il crut que Geranios allait encore le frapper.
-
Suicide! sifflaï le Chilien. Tu sais ce quêils lui ont fait? Ils sont venus à plusieurs. Ils lêont attaché avec des bas de femmes parce que cela ne laisse pas de traces. Puis ils lui ont fait respirer le gaz jusquêà
ce quêil crève. Ce nêest pas le premier et tu le sais bien.
Maiko était atterré. Il nêeut pas le temps de poser des questions. Un autre barbu le prit à la gorge. Un grand maigre. mais costaud. qui hurla:
-
Maricon! cloaque! Tu sais ce quêils ont fait àmon copain Luis-Miguelî Ceux de la Division aéroportée?
Malko ne savait pas... Dêailleurs, lêautre ne lui laissa pas le temps de répondre. Br˚lant de haine, il lui cracha
-
Ils lêont suspendu au bout dêune corde accrochée à un hélicoptère dans le détroit de Magellan. Là o˘ lêeau est presque de la glace. Ils lêont laissé des heures, pendant quêil gelait vivant, quêil hurlait, quêil demandait gr‚ce. Et ensuite, ils lui ont arraché les couilles avec des tenailles. Ils lêont laissé saigner jusquêà ce quêil crève! Tu entends, fumier, jusquêà ce quêil crève...
Brusquement, le barbu se pencha et empoigna les parties sexuelles de Malko, les serrant brutalement. Ce dernier poussa un hurlement sous la douleur inhumaine. Geranios, heureusement, écarta son tourmenteur.
-
Attends, Miguel, nous devons lêinterroger avant.
Miguel l‚cha Maiko avec un grognement menaçant:
-;
.5
74 LêORDRE R»GNE A SANTIAGO
- Tu ne perds rien pour attendre, salaud. Là o˘ on va têemmener, on aura tout le temps de sêamuser avec toi...
Geranios lêinterrompit.
- Va voir si on peut charger la voiture. Si Luis a fini.
Malko en profita pour respirer un peu. Miguel revint aussitôt avec un autre garçon aux mains couvertes de cambouis, lêair soucieux.
On ne pourra pas partir avant trois heures au moins, fit-il. Il a fallu que je démonte le pont arrière...
Carlos Geranios jura entre ses dents.
- Tu peux pas faire plus vite?
- Impossible. Tu te rends compte...
Cêétaient des Fiat montées au Chili qui tombaient en panne sans arrêt.
Pourtant, il avait h‚te de quitter cette maison o˘ il se trouvait déjà
depuis trop longtemps. Dans la vie clandestine, si on voulait rester en vie, il fallait être très prudent... Il se tourna vers Malko.
Puisque on a du temps, on va commencer tout de suite, salaud.
La rage rendit à Maiko un peu de forces.
Mais enfin, vous êtes fous! cria-t-il. Je suis venu vous emmener hors du pays. Pour vous protéger de la D.I.N.A.
Carlos Geranios eut un sourire venimeux.
- Tu veux mêemmener hors du Chili. hein? fit-il.
-~ Je suis venu spécialement au Chili pour cela.
Le sourire ironique du Chilien sêaccentua.
- Pourquoi? La D.I.N.A. nêy arrivait pas.
- Depuis que vous avez fui de lêambassade, on ne trouvait plus votre trace, dit Malko. Tout était...
LêORDRE R»GNE A SANTIAGO
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Il
tint le coup quelques minutes puis sêévanouit de nouveau.
quand il reprit connaissance, Carlos Geranios était planté devant Maiko.
-
qui têa envoyé? demanda-t-il.
-
li faut lui faire payer pour Magali! cria le plus jeune qui avait des yeux bleus et un nez busqué. Il brandissait un poignard de parachutiste.
Maiko commençait à se demander sêil allait sortir vivant de cette maison de fous. Lêatmosphère de haine palpable avait de quoi faire perdre son sang-froid à nêimporte qui. Sêil ne faisait pas quelque chose rapidement, il allait être tué, sans même avoir eu le temps de sêexpliquer. Les cinq hommes tournaient autour de sa chaise comme des mouches agressives.
-
Ecoutez, plaida-t-il, je ne suis pas ce que vous croyez. Si vous en doutez, contactez John Villavera, il vous confirmera ce que je fais ici. Et les instructions quêil mêa données.
Carlos Geranios secoua la tête avec agacement.
-
Tu nous prends vraiment pour des débiles, gringo.
Dans la pièce voisine, il entendit soudain un bruit de robinets coulant à
pleine force. Malko nêosa pas penser à ce qui lêattendait. Carlos Geranios avait un colt 45 passé dans la ceinture. Il se planta devant Malko.
-
Déjà, hier, jêavais donné lêordre quêon te tue. On têa raté.
Puisque tu es ici, au moins, tu vas nous apprendre certaines choses.
Ensuite, on te liquidera comme tu le mérites.
*
**La tête ballottée de droite à gauche, au rythme des coups, Tania essayait de ne pas devenir folle.
76 LêORDRE R»GNE A SANTIAGO
Une seule idée la mobilisait : NE RIEN DIRE. Les mots glissaient sur elle, les policiers criaient tous ensemble, lêinjuriaient.
-
Putain, salope de communiste, tu vas parler.
Lêhomme au chapeau blanc lui hurlait en plein visage, haineux, déchaîné, les manches retroussées.
Puis cela rècommença. De plus en plus atroce. Tania comprit quêelle était à
bout de résistance. «a nêavait plus dêimportance maintenant, ils trouveraient une maison vide. Bien s˚r, ensuite, ils recommenceraient.
Mais, entre-temps, elle pourait reprendre des forces, peut-être parvenir à
se suicider.
Dès quêil y eut une accalmie, elle murmura
-
Il mêa dit. Ils sont,..
-
O˘? O˘? crièrent-ils tous ensemble.
*
**-
Mais enfin, protesta violemment Maiko. vous êtes fou de vouloir me tuer.
Carlos Geranios le fixa comme sêil avait dit une obscénité.
-
Dis-moi, gringo, tes amis de la D.I.N.A. têont-ils dit que les miristes étaient des imbéciles?
Le rebelle aux yeux bleus passa la tête par la porte et cria avec une joie féroce
-
Le bain du ´ maricon ª est prêt. Aussitôt, Carlos Geranjos et un autre miriste saisirent Malko par ses bras entravés et lêentraînèrent en dépit de sa résistance, Il eut le temps dêapercevoir une petite salle de bains avec une baignoire sabot, la fille au chemisier blanc, les mains sur les hanches, et la surface de lêeau savonneuse. De toutes ses forces, il sêarcquebouta au plancher. En vain.
-
Vamos por cl scaphandriaê! cria la fille.
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quand le ventre de Matko arriva à la hauteur du rebord de la baignoire, les deux hommes poussèrent violemment sur ses épaules pour le faire basculer en avant. Il eut la présence dêesprit de fermer la bouche et de retenir son souffle au moment o˘ son visage atteignait la surface de lêeau.
Elle était glacée. Il eut lêimpression quêon lêenfermait dans un bloc de glace. Il plongea la tête la première et le sommet de son cr‚ne heurta le fond de la baignoire. Le choc se répercuta douloureusement dans son cerveau. quatre bras le maintenaient au fond de lêeau. Les secondes passaient.~ Il laissa échapper quelques bulles pour soulager la pression dans ses poumons. Puis encore dêautres. La douleur devenait intenable Une veine battait follement dans sa tempe. Dêun seul coup, nêen pouvant plus, il l‚cha presque tout lêair sans arriver à refermer sa bouche.
Le liquide savonneux sêengouffra dans sa gorge, le br˚lant, lêasphyxiant.
Il eut un spasme terrible pour tenter de se dégager, ne réussit quêà avaler un peu plus dêeau...
Puis, pendant un temps qui lui sembla infiniment long, il sentit lêeau envahir ses poumons, il se dit quêil allait mourir sans même savoir pourquoi on le tuait. Il ne se souvint plus quand il avait perdu vraiment connaissance... Il était penché sur un lavabo et il vomissait à grands spasmes des gorgées dêeau savonneuse. Incapable de parler. Les yeux rouges, haletant, la poitrine en feu. Derrrière lui, les deux hommes le tenaient solidement tout en lêinjuriant. Il les voyait à peine. Le sang avait recommencé à couler de son arcade sourcilière, lêaveuglant. Son coeur cognait dans sa poitrine à 120 pulsations minutes. La fille aux longs cils lui tendit une tasse émaillée. Il but, recracha avec un hoquet.
Cêétait du café salé!
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Elle eut une grimace haineuse, lui jetant le contenu de la tasse au visage.
- Les salauds ont fait cela à ma soeur, dit-elle. Toute la nuit. Jusquêà ce quêelle accepte de les sucer tous...
On lêentraîna de nouveau vers la baignoire. Carlos Geranios lêobservait, les mains sur les hanches. Goguenard.
- Tu as encore envie de jouer au scaphandrier! Gringo...
- Vous êtes fou! dit Malko, je ne sais rien de ce que vous me demandez. Je vous en prie, appelez John Villavera.
- qui têa fait venir ici?
Mais cêest Chalo Goulart, dit Malko avec
désespoir.
Carlos secoua la tête, agacé.
- Menteur. qui têa dit dêaller voir Chalo? Attends. Tu vas parler.
Malko fut de nouveau précipité dans lêeau savonneuse. Cette fois, il ne commit pas lêerreur de retenir son souffle jusquêau bout. Autant en finir tout de suite. Il avait compris que ses bourreaux voulaient vraiment le faire parler. Ils ne le tueraient quêensuite. Il fallait donc gagner du temps.
Bien quêil ne voie pas ce quêil pouvait espérer.
qui allait venir le chercher au fond de cette maison tranquille? Seule Tania savait o˘ il se trouvait. Ce nêest pas elle qui lêaiderait. John Villavera ignorait o˘ il se trouvait et même sa visite à Tania. quant à
Oliveira, elle avait d˚ lêattendre en vain.
De nouveau tout explosa dans ses poumons et il perdit connaissance. On le sortit de la baignoire pour le traîner devant le lavabo et la même comédie recommença.
Pendant que Malko sêébrouait, crachait, à demi inconscient, le miriste aux yeux bleus se glissa
LêORDRE R»GNE A SANTIAGO
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contre lui et lui saisit les parties sexuelles. Serrant de toutes ses forces.
II ricana:
- Tu tienes muy chico. gringoê!
Malko fut presque soulagé dêêtre précipité à nouveau dans la baignoire dêeau savonneuse.
La litanie de lêhorreur se continua. Plongée, èétouffement, dégorgement, coups, menaces, interrogatoires, vomissements. Il avait totalement perdu la notion du temps. Ses bourreaux se relayaient, la plupart du temps encouragés par la fille au chemisier blanc qui contemplait goul˚ment la torture. Maiko se demandait combien de temps son coeur allait tenir. Déjà, ses dernières syncopes étaient beaucoup plus longues. Le sang de sa blessure avait teinté lêeau de la baignoire. Il arrivait encore àpenser clairement, par intermittence, mais pouvait àpeine parler. Et encore moins répondre aux questions de Carlos Geranios.
On le l‚cha et il tomba sur le carrelage trempé. Le contact frais lui fit presque du bien. Il demeura là, grelottant de tous ses membres, la joue contre le sol, se demandant ce quêon allait encore lui faire.
Luis, le mécano, fit irruption et cria:
- La voiture est prête.
- On mange quelque chose rapidement, fit Geranios,et on y va.
La fille sêapprocha de Maiko et lui envoya un coup de pied dans le bas-ventre.
Heureusement, la pointe de sa chaussure glissa et heurta seulement lêintérieur de sa cuisse. Déçue de ne pas lêentendre hurler, elle sêaccroupit près de Maiko. Elle se pencha à son oreille et murmura ce quêelle lui ferait par la suite.
11 était trop épuisé pour réagir. Ce nêétait quêun 80 LêORDRE R»GNE A SANTIAGO
répit. Ils le tortureraient jusquêà ce quêil meure ou quêil parle. Et comme il nêavait rien à dire... Maintenant, le froid le faisait claquer des dents et trembler nerveusement.
Ils sêétaient attablés dans la pièce voisine, surveillant Malko par la porte ouverte. Ils nêavaient même pas pris la peine de lêattacher, mais tous avaient des armes à portée de main.
Il les écouta manger, discuter entre eux, à voix basse, comme si Maiko nêavait pas été là. Ils parlaient sans se gêner, comme sêil était déjà
mort. Leur acharnement était incompréhensible. Vaguement, il saisit le nom de Tania sans comprendre ce quêils disaient dêelle.
Un coup de sonnette bref stoppa la conversation. Maiko eut lêimpression que son coeur sêarrêtait de battre. Cela ne pouvait être quêune bonne chose. Il se raidit. prêt à tout.
Carlos Geranios avait bondi silencieusement de sa chaise et arraché son colt de sa ceinture.
Enfonçant le canon dans le cou de Malko, il le força à se lever, lui détacha rapidement les mains.
- Cêest toi, qui vas aller ouvrir, gringo, souffla-t-il. Si tu dis un mot, je te vide mon chargeur dans le dos.
Le canon du colt dans le dos, Maiko traversa le living, aboutit dans la petite entrée. Il sêarrêta en face de la porte qui donnait sur la rue.
Aucun bruit ne filtrait au travers. Le blond au nez busqué apparut derrière lui, une mitraillette au creux du coude.
- «a doit être Tania, chuchota-t-il à Carlos Geranios.
Dans le dos de Maiko, lêarme se fit plus pressante.
- Ouvre, gringo.
Le ton de Carlos Geranios était sans réplique. Maiko sêavança. mit la main sur le bouton de la porte. Au moment o˘ il commençait à le tourner, il LêORDRE R»GNE A SANTIAGO
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entendit, de lêautre côté du battant, un bruit métallique.
Instinctivement, il se rejeta le long du mur. Bien lui en prit. Une série de détonations claquèrent àlêextérieur. Le bois de la porte se troua soudain sous le choc de multiples impacts. Derrière Malko, le blond poussa un cri. Le colt 45 tonna.
Une fraction de seconde plus tard, la porte vola en éclats sous un choc violent. Maiko eut le temps dêapercevoir des uniformes, les flammes jaunes dêarmes automatiques avant de plonger à plat ventre. Le jeune blond qui avait glissé le long de la cloison, une balle dans les reins, riposta en vidant le chargeur de sa mitraillette sur les uniformes qui se ruaient dans le vestibule. Deux sêeffondrèrent, mais le feu violent de plusieurs armes automatiques coupa pratiquement le blond en deux. A lêextérieur aussi on tirait. Maiko entendit des balles ricocher sur la porte de fer à côté de la maison, des appels.
La voix de Carlos Geranios cria quelque chose derrière lui. Allongé contre le mur, il faisait le mort. Les appels, les coups de feu, tout indiquait que la maison était cernée, par la D.I.N.A. ou lêarmée. Le vestibule demeura vide pendant quelques secondes, puis, du coin de lêoeil, Maiko aperçut une meute de civils qui se ruaient à lêintérieur, tirant au jugé, criblant les murs. Plusieurs balles le frôlèrent, sêenfonçant dans le mur, faisant tomber du pl‚tre sur lui. Secoué par les projectiles, le cadavre du blond bascula sur le côté. Heureusement, Maiko était allongé à côté de la porte et ceux qui entraient ne le voyaient pas tout de suite. Mais dès que la pièce fut pleine, on sêaperçut de sa présence.
Avec un cri féroce, un des ćarabinieros ª se précipita et tira une rafale de Beretta à dix centimètres de sa tête. Les balles firent éclater le mur et les détonations lêassourdirent. Il cria pour expliquer 82 LêORDRE R»GNE A SANTIAGO
qui il était, mais personne ne lêécouta. Deux civils se ruèrent sur lui, pistolet au poing, le frappèrent en lêinjuriant. Comme il se débattait, lêun dêeux se laissa tomber à califourchon sur son dos et se mit àl˘i marteler le cr‚ne à coups de crosse de pistolet.
-
Achève ce salaud de communiste! hurla son compagnon.
Un coup plus violent ébranla le cr‚ne de Maiko. Il se dit quêil allait être tué sur place. Cette fois par la D.I.N.A. Tout à coup, un civil minuscule, un colt aussi grand que lui au poing, surgit, coiffé dêun curieux chapeau blanc. Il vit Maiko le visage couvert de sang et lêhomme qui le frappait.
-
Arrête, Diego! hurla-t-il, il faut quêil parle.
Il
se précipita et arracha lêhomme qui frappait Maiko. Ce dernier essaya de parler, mais du sang pénétra dans sa trachée-artère et il eut une violente quinte de toux. Au même moment, la fusillade reprit à lêarrière de la maison. Il sentit vaguement quêon le traînait, dit ´ Je suis américain ª, mais réalisa que les mots nêavaient jamais franchi sa bouche...
*
**Le barbu vidait chargeur sur chargeur, accroupi àlêangle de la porte de la cuisine, pour tenter de contenir les assaillants, massés dans le salon. La fille qui avait perdu un de ses faux cils était déjà au volant de la Fiat 126 garée dans la petite cour. Le moteur ronflait. Par les trous de la porte de fer, on apercevait les véhicules de la police et les projecteurs.
Les policiers prenaient leur temps, certains que personne ne pourrait sêéchapper.
Carlos Geranios. les traits crispés, les lèvres rentrées, serrait contre lui quelque chose qui ressemblait à un pistolet lance-fusées un M. 79. Une LêORDRE R»GNE A SANTIAGO
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arme qui lançait des grenades détruisant tout dans un rayon de dix mètres... Décidé à ne pas se laisser prendre vivant.
-
Luis, cria-t-il, ouvre la grille!
-
Mais, ils vont nous tuer! protesta le barbu.
Heureusement, lêobscurité les protégeait. La police ne savait pas combien ils étaient.
-
Vas-y, Luis, répéta Geranios.
Luis abandonna la cuisine après une dernière rafale, bondit jusquêà la grille et rabattit vers lêintérieur un des battants. Plusieurs silhouettes sêécartèrent précipitamment, Carlos Geranios, tapi dans lêombre, épaula son M. 79. La grenade partit avec une explosion sèche. Il y eut une lueur éblouissante dans la rue, une explosion sourde et tout ce qui vivait devant la grille se volatilisa.
Carlos Geranios se retourna vers la voiture.
-
Vamos1! Isabella-Margarita.
La Fiat fit un bond en avant. Une grêle de balles jaillit du côté de la maison, pointillant le capot, brisant les phares. La jeune femme stoppa brutalement. Aussitôt, Luis se faufila le long de la Fiat, collé au mur. Il surgit face aux policiers en position le long du mur extérieur de la maison. Tous tirèrent en même temps. La mitraillette de Luis déchiqueta les trois hommes groupés comme une cible de foire. Un morceau de cervelle sêaplatit contre une fenêtre. Ils eurent le temps de riposter et Luis sêeffondra en arrière, les bras en croix sur le capot de la Fiat.
Carlos Geranios se jeta dans la voiture qui fit un bond en avant. Le corps de Luis fut balayé, tomba par terre, une rafale jaillit derrière eux, pulvérisant la lunette arrière, pointillant le coffre. Isabella-Marganta évita un fourgon Chevrolet stoppé en travers de la Calle Santa Fe, vit soudain lêobscurité devant
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elle. 11 nêy avait plus de barrage! Elle tourna aussitôt à gauche, filant vers le sud, zigzaguant. Les deux pneus arrière étaient crevés.
Geranios pleurait silencieusement, la tête dans ses mains.
-
Luis, murmura-t-il, Miguel, ils vont les torturer.
-
Ils sont morts, dit Isabella-Margarita. Jêespère que lêautre cloaque est mort aussi.
CHAPITRE VII
-
Tais-toi, salaud!
Maiko venait de protester en anglais, essayant de se relever. Un carabinier lui expédia aussitôt un coup de crosse dans les reins. Il était allongé sur le ventre, les mains menottées derrière le dos, à même le plancher de lêambulance qui roulait à toute vitesse dans les rues désertées par le couvre-feu, précédée et suivie de plusieurs voitures de police. A côté de lui, il y avait le cadavre de Luis, les yeux fixes, la tête éclatée baignant dans une mare de sang. Lêautre ambulance emmenait cinq blessés de la police, une autre encore dêautres morts, miristes et policiers. Cela avait été un vrai massacre.
Il nêy avait quêun survivant parmi les assiégés Maiko. Sa tête lui faisait un mal horrible, des élancements fulgurants, il saignait. De temps en temps, les carabinieros lui envoyaient des coups de pied pour sêassurer quêil était encore vivant ou lui promettaient aimablement de le sodomiser à
coups de baÔonnette...
Lêambulance stoppa. Les carabinieros sautèrent àterre et tirèrent Maiko dehors. Comme il ne tenait pas debout, ils le rouèrent de coups de crosse pour lui faire franchir les trois mètres qui le séparaient dêune petite porte. Il eut le temps dêapercevpir une rue étroite, un 86 LêORDRE R»GNE A SANTIAGO
b‚timent de pierres noires, aux fenêtres occultées,et on le fit entrer dans un couloir sale, o˘ il sêeffondra sur un banc. A cause de son oeil blessé, il y voyait à peine.
Un civil vint vers lui et, sans préavis, le frappa sur son arcade sourcilière fendue. Maiko poussa un hurlement, eut la force de crier en espagnol
-
Je suis américain!
-
Tu es un cochon de communiste! ricana le policier. Mais ici, à la Casa de los carinios 1, tu vas changer dêidées...
Il comprit instantanément quêil avait fait une gaffe, il aurait d˚
continuer à parler anglais. Cela lui donnait une meilleure chance. Deux carabinieros vinrent lêempoigner et le poussèrent le long du couloir. Il aperçut, par une porte ouverte, un petit bureau avec une femme en larmes assise sur un tabouret, les mains attachées avec des menottes derrière le dos, encadrée de deux civils armés de nerfs de boeuf. Un troisième, lêair las, en manches de chemise, tapait sur une machine à écrire.
Des cris montèrent dêune autre pièce, accompagnés du bruit mat des coups.
On le poussa dans une cellule nue, aux fenêtres fermées, qui sentait le moisi et la sueur. Il nêy resta que cinq minutes. Pas même le temps de récupérer. Deux civils surgirent, le tirèrent dehors en le bourrant de coups et en lêinjuriant, le jetèrent dans un escalier. On ouvrit une porte étroite qui débouchait dans un couloir souterrain éclairé par une ampoule nue. Dêabord, il ne vit quêun magma de corps des deux sexes serrés, debout, comme des sardines dans une pièce de trois mètres sur quatre environ. Des visages gonflés de coups se tournèrent vers lui. Un des civils glapit
-
Poussez-vous, huevos2, vous avez un nouveau copain.
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Cêétaient des paysans, menottes aux mains, enchaînés les uns aux autres par une longue corde. Un garçon à lunettes, au premier rang, esquissa un geste de défense devant les menaces des civils. Ses lunettes tombèrent. Il tenta de les ramasser. Un des civils se précipita. lui martela le visage à coups de poing et. dêun coup de pied, brisa les lunettes par terre. Le garçon se mit à pleurer. Ses compagnons regardaient la scène, dans un silence suffoquant.
-
Reculez, cochons! cria un des civils.
Il
y eut une faible ondulation dans les corps entassés. Maiko calcula quêil devait y avoir vingt personnes dans ces douze mètres carrés. Des femmes, même, dont il apercevait les longs cheveux.
La porte claqua aussitôt sur lui et il crut périr asphyxié. Ceux de derrière se détendaient brutalement. Laminé entre le battant et les corps sentant la sueur, le sang caillé, lêurine, il faillit se trouver mal. Son corps meurtri lui faisait affreusement mal, le sang sêétait remis à couler sur son visage. Un vieil homme qui se trouvait comprimé contre lui, pas racé, have, demanda:
-
Ils viennent de têarrêterê~
Maiko répondit en espagnol.
-
Oui, il y a une heure, à peine.
Lêautre soupira.
-
Cêest très dur ici. On ne peut même pas se coucher. Pour pisser, il faut faire debout comme les animaux. Ils ne nous laissent pas sortir. Ils nous jettent des galettes et un peu dêeau une fois par jour. Et puis, il y a le nain...
quel nain? demanda Malko.
Près de lui, lêadolescent aux lunettes brisées sanglotait silencieusement.
le visage ensanglanté.
-
Tu verras bien assez tôt, fit le vieux. Sêils têappellent, cêest pour lui. Cêest un démon. On dit quêil était des nôtres et quêil se rachète.
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Depuis combien de temps êtes-vous là? demanda Maiko Le vieux compta lentement sur ses doigts.
-
Onze jours!
-
Onze jours! Maiko se demanda combien de temps il allait rester dans cette cave horrible. Il avait déjà des crampes. Il mourait de soif, à cause de lêeau savonneuse, sa tête était broyée dans un étau, tous ses muscles étaient douloureux. Il pensa à Carlos Géranios. Sa mission était terminée.
I.e miriste était mort. Ainsi que la belle fille au chemisier blanc. Il ne comprenait toujours pas comment la D.I.N.A. avait fait irruption si vite.
Certain de ne pas avoir été suivi avec Tania. La porte sêouvrit si brutalement quêil faillit tomber à lêextérieur, du fait de la décompression. Deux carahinieros examinaient le magma humain. Lêun dêeux pointa le doigt vers Malko.
Le voilà, ce salaud de communiste américain.
Il le tira brutalement à lêextérieur, de façon à ce que les menottes sêenfoncent dans la chair de ses poignets. Malgré la douleur Maiko fut soulagé. Il allait pouvoir sêexpliquer, se faire connaître, échapper à cet enfer.
Lêautre carabinier claqua la porte et la verrouilla, puis rejoignit Malko.
On va te fusiller, salaud!
De nouveau, ce fut le petit escalier. Dans le couloir du rez-de-chaussée, il y avait encore une civière avec un mort. Et un groupe sanglant juste ramassé. Les hommes ne disaient rien, les yeux morts, assommés, ahuris. Un officier passa, avec des bottes rutilantes. Les deux carabin ieros poussèrent Malko dans une pièce nue et sale.
-
Déshabille-toi, cochon. ordonna lêun des deux.
Comme Malko nêobéissait pas assez vite, il reçut un coup de crosse en plein tibia! Alors, le plus lentement possible, il ôta tous ses vêtements, ne gardant que son
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slip. Le carabiniero pointa le canon de sa mitraillette sur son ventre.
- Alors, tu ne veux pas montrer tes couilles de communiste? Dépêche-toi, sinon je te les fais rentrer dans le ventre à coups de pompe.
Devant un tel langage, il nêy avait qu~à sêincliner. Ce que Maiko fit. Le scénario était bien ajusté pour décontenancer le prisonnier, lui faire perdre toute dignité. Un des carabiniers détacha les menottes de Maiko, le tira brutalement vers un radiateur et entrava les poignets autour dêun tuyau, de façon à ce quêil ne puisse même pas sêasseoir par terre. Avant de sortir, il lui jeta.
Cêest ta dernière nuit, cochon! Mais avant on vate donner le traitement spécial...
La porte claqua. Maiko resta seul, essayant de récupérer un peu. Pourquoi lêavait-on arraché à la cellule commune? Cela ne présageait rien de bon...
Tout à coup un vacarme effroyable lui parvint à travers la cloison. On torturait un homme qui hurlait. Les vociférations des tortionnaires se mêlaient aux cris du torturé, sans éveiller dêécho dans ce monde sourd et aveugle glacé par la peur. Maiko réalisa que cette petite maison noire, bien quêau coeur de Santiago, était dans une autre dimension. Il eut peur brusquement. Cêétait une machine aveugle à broyer les êtres humains. La rage lêétouffait autant que la douleur. Il se remémora le visage doucereux et les propos lénifiants du colonel OêHiggins. La D.1.N.A., si douce et si gentille. Si correcte. Il essaya de trouver la position la moins inconfortable possible. Finalement, il dut se mettre à genoux. Cêétait ce qui tirait le moins sur ses poignets. Il entendait des gens passer dans le couloir, sêinterpeller, parfois un rire ou au contraire un gémissement.
Dans la pièce voisine, les cris avaient cessé.
Sa fatigue était si forte quêil finit par sêassoupir àmoitié. Il sursauta quand la porte sêouvrit. Le nain
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trapu au chapeau blanc quêil avait aperçu lors de lêassaut de la maison de la Calle Santa Fe lêobservait en balançant un nerf de boeuf dans la main droite. Son costume noir le boudinait dêune façon ridicule. Il sêapprocha de Maiko, demanda en espagnol:
Alors, tu as été bien traité jusquêici?
Maiko réussit à ne pas lui cracher au visage. En anglais il répondit de la voix la plus calme possible.
-
Vous savez très bien de quelle façon on mêa traité. Je suis un citoyen américain en mission officielle dans votre pays. Jêai été arrêté
par erreur et je vous prie de me faire ral‚cher immédiatement. Prévenez le colonel Federico OêHiggins. Il me connaît.
Au fur et à mesure quêil parlait, les yeux du nain se rétrécissaient.
Finalement, il sourit, montrant des dents g‚tées.
-
Bien s˚r que tu es américain, huevoê! Mais nous en avons arrêté
plusieurs des comme toi, déjà. Et tu sais o˘ ils sont?
Il
se pencha et dit dêun ton confidentiel : Ón leur a offert une balade en hélicoptère. Sans billet de retour ª.
-
Je ne suis pas communiste, dit Maiko et jêai été arrêté par erreur.
Avec un mauvais sourire le nain tapota la jambe de son pantalon avec le nerf de boeuf.
Puis, brusquement, il se pencha, saisit les cheveux blonds de Maiko à
pleine main et tira de toutes ses forces, le forçant à lever le visage vers lui.
-
O˘ est ce cochon de Carlos Geranios?
La stupéfaction fit oublier sa douleur à Malko. Ainsi Geranios avait échappé!
-
Je nêen sais rien, dit-il. Je veux voir le colonel Fed~rico OêHiggins.
Lêautre le l‚cha aussi soudainement quêil lêavait pris, fit claquer sa langue et dit dêun ton conciliant:
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-
…coute, tu as lêair dêun communiste intelligent. Tu nêes pas comme ces jeunes connards qui, dès quêon les rel‚che, vont hurler partout quêon est des sauvages, quêon leur a fait des trucs horribles. (Il se rapprocha de Maiko, véhément.) Et pourquoi? Hein?Pour une trempe, quelques dents, une couille à la rigueur. (Il leva lêindex.) Jamais deux... On nêest pas des brutes. Je suis s˚r quêon peut sêentendre tous les deux. Tu comprends, je suis fatigué, moi, ça mêennuie de te taper dessus. 11 faudrait mieux quêon fume une cigarette ensemble. non?
Comme Maiko, partagé entre le dégo˚t et une sorte dêhilarité nerveuse ne répondait pas, le policier soupira.
Décidément, vous êtes tous les mêmes. On veut être chouette avec vous et ça ne sert à rien.
Il
alla chercher dans un coin un nerf de boeuf et méthodiquement commença à frapper Malko. Ce dernier crut quêil allait craquer durant les premiers coups. 11 avait lêimpression que ses chairs se décollaient. Les coups pleuvaient sur les fesses, les reins, le visage, les bras. La m
‚choire serrée, le policier cherchait les endroits sensibles. Maiko essaya de se refermer sur lui-même pour échapper à la douleur, àlêhumiliation, pour tenir tête à lêhomme qui le torturait. Il le haÔt, il le méprisa, oubliant les coups. Au bout de quelques minutes, sa haine était si forte que la douleur nêavait presque plus prise sur lui. Si peu,quêil se dit que lêautre pourrait le tuer sans le faire plier...
Le policier sêarrêta brusquement essouflé. Il posa le nerf de boeuf et examina Malko en soufflant.
-
Tu es un dur, hein? fit-il. Cêest à Cuba quêils têont formé? Tiens, avant de continuer sérieusement. je vais te montrer quelque chose qui va peut-être te faire parler, avant quêil soit trop tard pour toi...
Il
sortit de la cellule, laissant Maiko seul. Dix minutes plus tard, il réapparut suivi de deux carabi
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nieros aux visages indifférents, gris de fatigue. qui entrèrent portant une civière o˘ un corps était dissimulé sous un drap couvert de sang. Ils posèrent la civière à terre et ressortirent, sans un regard pour Maiko.
Celui-ci se demanda quelle nouvelle horreur il allait affronter. Le nain au chapeau blanc se pencha et tira lentement le drap, découvrant le corps nu dêune femme.
Regarde ton amie, fit Juan Planas dêun ton bonhomme.
Malko se força à baisser les yeux. Dêabord, il crut que le policier bluffait. Puis un déclic se fit dans sa tête et lêhorreur le submergea. La pauvre chose torturée qui reposait sur la civière, cêétait Tania.
Ou plutôt ce qui avait été Tania.
La jeune femme avait étè littéralement massacrée. Son corps était semé de petites blessures rondes et purulentes, là ou lêon avait br˚lée. Sa main droite nêétait plus quêune bouillie sanguinolente, aux os et àla chair broyée, comme si on lêavait écrasée à coups de marteau. Son visage était méconnaissable, boursouflé dêecchymoses. Plusieurs dents manquaient. Elle était nue, attachée à la civière par des courroies de cuir. Malko vit ses seins lourds et un peu tombant se soulever lentement. La tête surie côté, les yeux fermés, elle respirait faiblement. Son bas-ventre nêétait plus quêune plaie. Le goulot brisé dêune bouteille de soda émergeait entre ses cuisses, maculées de sang. Témoin de ce quêelie avait d˚ endurer.
Le nain secoua la tête; avec une commisération affectée, il expliqua
- Tu vois, elle a parlé, mais trop tard, on sêétait un peu énervé avant, cêest idiot, hein?
Malko ne répondit pas, submergé de dégo˚t. Le nain secoua Tania par lêépaule. Elle ouvrit les yeux avec un gémissement. Ses paupières étaient si gonflées quêon ne voyait quêun trait. Pourtant Maiko aperçut LêORDRE R»GNE A SANTIAGO
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distinctement lêéclair de stupéfaction lorsquêelle vit son visage ensanglanté et son corps marbré de coups. Le nain saisit aussi son changement dêexpression.
- «a lui fait plaisir de te revoir, remarqua-t-il du même ton bonhomme.
- Jêai vu cette femme une fois dans ma vie, dit Maiko. Ce que vous lui avez fait est ignoble.
Le nain secoua la tête.
- Cêest une femme très dangereuse. Une bonne amie du sei~or Allende et de ce cochon de Fidel Castro...
Il prit lêair malin.
- Elle est très intelligente, tu sais. Jusquêici, elle était protégée, on ne pouvait pas y toucher. Parce quêelle se faisait baiser par une ´ momia ª. Un ami personnel de Son Excellence le général Pinochet. (Il soupira.) Et puis la ´ momia ª est morte. Alors, jêai pu bavarder avec la sefioraTania.
Cêest gr‚ce à elle que tu es ici. Mais elle sait encore beaucoup de choses.
O˘ est Carlos Geranios maintenant, par exemple... Mais elle nêa pas encore voulu nous le dire. Alors, il faut quêun de vous deux se décide...
Tania avait refermé les yeux. Malko était au bord de la nausée. Comment avait-elle échoué là? Est-ce que son arrestation avait un lien avec sa visite à´ (èhalo ª Goulart. Le nain vint se planter devant lui.
- Maintenant, dis-moi o˘ se trouve Carlos Geranios.
- Je nêen sais rien, dit Malko. Je vous répète que je travaille pour le gouvernement américain et que mon ambassade doit déjà être en train de me rechercher...
Juan Planas secoua la tête.
-- Les Américains sont mes amis... (Il écarta sa veste, découvrant un colt
´ Python ª accroché à sa ceinture, dans un hobster de cuir.) Cêest eux qui mêont donné ça. Pour que je puisse tuer beaucoup de communistes. (11
soupira.) Puisque tu
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ne
veux pas parler, je vais demander à ton amie Tania. Le nain se pencha et prit sur la civière une énorme
seringue, du modèle utilisé pour faire des piq˚res aux chevaux. Malko se demanda quelle atrocité il allait encore commettre.
Menotté comme il lêétait, il était totalement impiii~sant.
Juan Planas ramena lentement le piston en arrière, fit basculer son chapeau blanc et sêaccroupit près de la civière, la seringue à la main.
- il y a des filles qui paieraient pour quêon leur arrange la poitrine, fit-il avec jovialité.
Dela main gauche, il prit entre deux doigts lêextrémité du sein gauche en le tirant vers le haut pour tendre la peau puis, dêun geste précis, il enfonça la seringue à la base du sein, horizontalement, le long des côtes.
De trois bons centimètres. Malko en eut la chair de poule. hurla: Salaud!
Tania ouvrit les yeux, poussa un jappement aigu. Lentement Juan Planas commença à appuyer sur le piston de la seringue, introduisant de lêair entre la cage thoracique et la chair du sein. Devant les yeux horrifiés de Malko, le sein se mit à augmenter de volume. Dêabord Tania gémit, puis un hurlement strident sortit de ses lèvres, se transforma en un cri inhumain, abominable. Le corps tendu en arc de cercle, elle essayait dêéchapper à la douleur atroce qui lui déchirait la poitrine. La pression de lêair décollait le derme. Le sein gauche était maintenant presque le double du droit, et la seringue était à fond. Le nain la retira dêun coup sec et contempla son oeuvre dêun air satisfait.
Puis il prit le sein à pleine main et se pencha contre le visage de Tania tout en serrant les doigts.
- Tu vas le dire, maintenant,o˘ est ce cochon!
Malko crut que les murs de la cellule allaient LêORDRE R»GNE A SANTIAGO
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sêécrouler tant le hurlement de Tania fut violent. Il cria à s~n tour une bordée dêimprécations et dêinjures. Le visage de Juan Planas était impassible. Ses doigts étaient toujours serrés autour du sein distendu. La bouche grande ouverte, les yeux révulsés, Tania r‚lait.
Le policier la l‚cha et tourna vers Malko ses petits yeux injectés de sang.
-
Cêest dur, ces communistes, hein?
Il fit le tour de la civière, tira lentement le piston de la seringue, la remplissant à nouveau dêair, sêaccroupit et. froidement, lêenfonça dans le sein droit. Cette fois. il appuya sur le piston beaucoup plus brutalement.
La douleur dut être tellement atroce que Tania parvint àarracher une des courroies de cuir qui la maintenaient. Son bras se rabattit sur le visage de son bourreau, faisant tomber le chapeau blanc. Juan Plana tomba sur ses fesses, l‚cha la seringue encore plantée dans le sein avec un juron. ii se redressa aussitôt, acheva dêun violent coup de piston de vider la seringue, et lêarracha de Tania.
II respirait lourdement. Se redressant,il posa le pied droit sur la poitrine artificiellement gonflée et appuya en tournant.
Le cri de sa victime sêétrangla, mourut en un hoquet. Elle r‚la, puis se détendit, évanouie. Le policier jura, se baissa, recommença à malaxer de ses doigts courts les seins monstrueusement distendus. Sans résultat. Tania était inconsciente. Les yeux dorés de Maiko étaient devenus complètement verts. Il nêavait plus quêune idée: étrangler de ses mains Juan Planas.
Celui-ci se releva, furieux.
-
Elle parlera une autre fois. Toi, tu vas parler.
Tania était immobile. Les seins pointant vers le plafond, bleu‚tres comme une terrifiante sculpture surréaliste.
96 LêORDRE R»GNE A SANTIAGO
Juan Planas ramassa son chapeau blanc, le remit et sêapprocha lentement de Maiko. Ses petits yeux noirs avaient une intensité incroyable.
-
Je suis fatigué, dit-il. Mais je crois que je vais bien mêamuser avec toi.
Il
alla vers la porte, lêouvrit et appella: sans résultat. Maugréant, il sêavança dans le couloir. Maiko entensit ses pas décroître. Aussitôt, il appella à voix basse:
Tania!
Les yeux de la Roumaine sêentrouvrirent. Elle tourna la tête vers Malko.
Ses lèvres bougèrent. Il dut faire un effort pour comprendre ce quêelle murmurait:
-
Pardon.., je ne savais pas. Si vous sortez, dites-leur jêai tenu longtemps. Julia à Vif~a Del Mar. Le restaurant le Perroquet...
Impossible de savoir si elle était totalement consciente ou si elle délirait:
Il
y eut des pas dans le couloir. Le policier au chapeau blanc revenait avec des carabinieros. Tania referma les yeux. Indifférents, ils emportèrent la civière. Juan Planas secoua la tête.
--
Le malheur avec vous, fit-il, cêest que vous nêêtes pas intelligent. (Ii rit.) En ce moment, votre ami Carlos est en train de baiser avec son Isabella-Marguerita... Gr‚ce à toi. Regarde o˘ tu es, toi.
Si tu continues, tu ne baiseras plusjamais... (lise rapprocha.) Ecoute, en cinq minutes ça peut être fini. Tu nous accompagnes et toi, tu es libre.
II
ajouta sur le ton de la confidence:
Tiens, tu as du courage, jêaime ça. En plus, je te la laisse, la fille. Tu pourras en faire ce que tu voudras... Elle doit bien baiser, tu sais...
Maiko prit son souffle et accomplit un geste quêil nêavait jamais fait de sa vie. Il cracha en plein visage du policier.
A son immense surprise, celui-ci ne se rua pas sur lui. Il se contenta de tirer un mouchoir de sa poche et
LêORDRE R»GNE A SANTIAGO
de sêessuyer le visage, les m‚choires crispées. Mais sa voix était glaciale lorsquêil dit
- quand jêen aurai fini avec toi, je te ferai envoyer à Valvidia, au Deuxième Chasseurs, ils ont un truc très bien pour les communistes qui ne veulent pas comprendre. (Il se tut un instant pour donner plus de poids à
se.ç paroles.) Des condors. dans une cage. Ils têattachent dedans et ils les laissent te bouffer. «a prend quelques jours. Et tu sais par quoi ils commencent? Les yeux et les couilles...
Malko avait beau se dire que tout cela était un cauchemar, il savait que cêétait vrai, que dans cette quatrième dimension de lêhorreur tout pouvait lui arriver. quêil était dans un autre monde.
De nouveau, les carahinieros revinrent. On le détacha, on lêentraîna dans le couloir. Il nêalla pas loin. Les carahinieros le poussèrent dans une pièce semblable à celle quêil venait de quitter. A cette différence près quêun homme était pendu par les pieds au milieu. Malko lêobserva, terrifié.
Une sorte de trapèze pendait du plafond. Les deux chevilles de lêhomme y étaient liées, maintenant les jambes écartées. Ses mains étaient menottées derrière son dos. Il était nu, àlêexception dêune chemise sale à manches courtes dont les pans.lui retombaient sur la tête. Celle-ci pendait àquelques centimètres du sol, à côté dêun seau plein dêeau sale. Mais le détail le plus affreux était le manche à balai qui émergeait dêentre les fesses bleu‚tres du malheureux, enfoncé dans son anus de plusieurs centimètres! Juan Planas sêapprocha, empoigna le morceau de bois et lêagita comme on bouge un levier de vitesse. Lêhomme torturé poussa un gémissement rauque, se tordit et ouvrit les yeux.
Aussitôt, le policier se baissa, lui souleva la tête en le tirant par les cheveux, rapprocha le seau dêun coup de pied et laissa retomber la tête dedans. quelques secondes plus tard le prisonnier commença à se 98 LêORDRE R»GNE A SANTIAGO
tordre violemment, comme un poisson à lêagonie, suffoquant, sa tête cognant le seau. Planas empoigna aussitôt le morceau de bois qui dépassait de son anus et lêy enfonça en hurlant
-
Tu vas rester tranquille, cochon!
Les convulsions sêaccentuèrent. Le prisonnier était en train de sêétouffer dans lêeau souillée du seau. Juan Planas le retira brusquement. Lêhomme gémit. Le policier se tourna vers Maiko.
-
Ce sont nos amis brésilliens qui nous ont appris cela, le Paô de Arara. Tu parles ou tu crèves. Tu vas prendre sa place.
Il
jeta un ordre. Les carabinieros se précipitèrent. détachèrent le prisonnier, lêétendirent sur le dos. Maiko baissa les yeux sur lui, éprouva un choc abominable. Il avait le visage sans expression, anéanti, hébété, les traits dêun homme dont tous les ressorts sont cassés. Ábsentª, hors du monde. Il fit peur àMaiko qui détourna les yeux pour échapper à la fixité
tragique de son regard. Cette présence créa chez lui une angoisse glaciale, sans bornes. Est-ce quêil nêallait pas devenir comme cela, au bout de quelques heures? Brisé et résigné? Réduit à lêhébétude?
A toi! houspilla Juan Planas.
Les deux carabinieros se précipitèrent sur Malko.
*
**Le sang cognait dans ses tempes à le rendre fou, Il ressentit une violente douleur à la poitrine. Juan Planas sêamusait à lui arracher les poils par poignées. A côté de ce quêil avait déjà subi et de ce qui lêattendait, cela semblait une plaisanterie; pourtant, ses nerfs étaient tellement éprouvés quêil hurla.
-
Attends, fit Planas. Bientôt tu vas être comme lui.
LêORDRE R»GNE A SANTIAGO
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voix blanche, monocorde, qui ne trahissait aucun sentiment, le gémissement dêune bête mourante, sans haine et sans colère.
Juan Planas brandit devant Malko le bout de manche à balai.
- Il paraît que tous les communistes sont pédés... tu vas aimer ça.
De toutes ses forces, Maiko se concentra, pensant àson ch‚teau, à des détails triviaux, aux bois quêil avait fait tailler à la française avant son départ, aux fresques de la salle à manger quiê sêécaillaient.., au plafond doré de la bibliothèque qui avait besoin de quelques feuilles dêor.
Il restait encore quatorze pièces à restaurer entièrement. Cêétait le tonneau des DanaÔdes.
La voix de Juan Planas lêarracha à son évasion.
Le policier regarda sa montre.
- Il est tard, écoute, fit-il. Je suis fatigué. Je te donne cinq minutes pour réfléchir. Si tu fais encore le con je te jure que je commence par têenfoncer ce truc dans le cul jusquêà ce quêon ne le voie plus. Même si je dois taper dessus avec un marteau pour le faire entrer...
Comme Malko ne répondait pas, il sêécarta et alluma une cigarette, appuyé
au mur. Le sang à la tête, Malko était au bord de la syncope. Il entendit Juan Planas maugréer:
- Si tu crois que cêest marrant de faire ce boulot pour mille lucasê par mois! Toutes les nuits debout àécouter vos mensonges... je vois plus ma femme!
Maiko essayait de ne pas penser à lêétouffement nauséabond qui le guettait, à lêignoble viol de sa chair. Il savait que,dans sa position, un oedème du poumon pouvait se déclarer à nêimporte quel moment et le foudroyer. Il en arrivait à le souhaiter.
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Juan Planas écrasa sa cigarette par terre.
- Bon, on y va, tu es vraiment con...
Au moment o˘ il ramassait le manche à balai, on frappa à la porte et une voix cria quelque chose que Malko ne comprit pas. Maugréant, le policier alla ouvrir. Dans la position o˘ il se trouvait, Maiko aperçut des bottes vernies noires. Puis son regard remonta le long dêun uniforme, dêun menton, dêune moustache, dêun visage qui lui parut vaguement familier.
Le nouveau venu lêexaminait avec une expression de dégo˚t sur son visage reposé.
-~ quêest-ce que cêest, celui-là? demanda-t-il.
Le nain nêeut pas le temps de répondre. Maiko venait de hurler
- Lieutenant Aguirre! Je suis lêami dêOliveira. Aidez-moi!
Lêofficier fronça les sourcils, se rapprocha, stupéfait. A lêexpression de son regard, Maiko vit quêil lêavait reconnu. Il faillit pleurer de soulagement. Enfin, le monde extérieur arrivait dans cette quatrième dimension...
- Détachez-le, ordonna le lieutenant.
Juan Planas se précipita. Aidé par lêofficier, on remit Malko sur ses pieds. Pris de vertige, il faillit tomber. Le Chilien lêexaminait avec une curiosité pas très amicale.
-- Comment êtes-vous arrivé ici? demanda-t-il.
Il
a été arrêté chez Carlos Geranios, se h‚ta de dire Juan Planas.
Lêautre sêest échappé.
Lêexpression du lieutenant Aguirre devint franchement hostile.
- que faisiez-vous là-bas? interrogea-t-il dêune voix sèche.
Maiko avait repris un peu de forces.
- Ecoutez, dit-il, cêest une longue histoire. Je VOUS demande de prévenir immédiatement le colonel
LêORDRE R»GNE A SANTIAGO
101
OêHiggins qui me connaît afin de me faire rel‚cher. Je suis en mission officielle dans votre pays...
Aguirre hésitait. Le fait dêavoir rencontré Maiko chez Oliveira lêimpressionnait. Mais il ne pouvait pas prendre la responsabilité de le rel‚cher. Chaque nuit, son travail consistait à faire le tour des centres dêinterrogatoires de la D.I.N.A. pour trier les gens à exécuter, à envoyer à Ritoque ou à interroger de nouveau. quelquefois même on en rel‚chait quelques-uns, quitte à venir les reprendre plus tard. Le cas de Maiko le dépassait.
- Attendez, dit-il, je vais demander des instructions.
Nu,grelottant, épuisé, Maiko sêappuya au mur. Le nain le regardait pensivement.
- Alors, je vais pouvoir aller me coucher, fit-il avec une jovialité
forcée.
Malko ne répondit pas, conservant le peu de forces qui lui restaient.
Il nêarrivait pas à dissiper son angoisse. Lêofficier pouvait ne joindre personne, ou simplement, ne même pas essayer. Cêétait si facile de le faire disparaître sans laisser de traces.
Le colonel Federico OêHiggins pouvait aussi ne pas se préoccuper de son sort.
La porte se rouvrit. Deux carahinieros entrèrent. un paquet de vêtements sur les bras. Ceux de Maiko!
- Rhabillez-vous. sei~or. dit poliment lêun des deux.
Dêun ton aussi naturel que sêil sortait dêune douche. Il passa ses vêtements le plus vite quêil put. Juan Planas sêapprocha de lui.
-
Dites donc, vous pourrez dire que jêai été correct avec vous, hein?
Moi, jêobéis aux ordres, cêest tout.
Dès quêil fut rhabillé les deux carabinieros le firent sortir de la cellule. Malko pouvait à peine marcher. Le couloir était vide. Tout le monde avait d˚ aller se
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coucher. On le fit pénétrer dans un petit bureau. Le lieutenant Aguirre était assis derrière un bureau. Il fit signe à Malko de sêasseoir.
-
Sefior, annonça-t-il. Jêai pu joindre le colonel OêHiggins, qui, en raison des bonnes relations qui règnent entre nos deux pays,mêa donné
lêordre de vous faire rel‚cher. Cependant, il vous faudra vous présenter dès demain à lêEdificio Diego Portales afin de vous expliquer sur les circonstances qui vous ont fait arrêter.
Maiko nêavait plus quêune envie : sortir de cette maison dêhorreur. Il tenait à peine debout, les élancements dans sa tête étaient insupportables.
-
Je suis heureux de cette intervention, fit-il avec toute la froideur dont il était capable. Après ce que jêai subi, cêest vraiment la moindre des choses.
Aguirre ne releva pas.
-
Je vais vous faire reconduire à votre hôtel, dit-il, o˘ autre part, si vous désirez...
-
Vous savez ce qui se passe ici? demanda Malko. Aguirre eut un sourire ironique.
-
Jêy passe toutes les nuits. sefior. A lutter contre la chienlit qui déshonore le Chili.
Cêest vous qui déshonorez lêuniforme que vous portez... répliqua Malko.
Livide, Aguirre ne répondit pas. Il avait si visiblement reçu des ordres pour respecter Malko quoi quêil arrive. Celui-ci songea soudain à Tania.
-
Je partirai dêici seulement avec une jeune femme qui sêappelle Tania, dit-il.
Il
lui fallait un prodigieux effort de volonté pour ne pas tomber au bord de la syncope. Des lueurs passaient devant ses yeux.
Aguirre blémit.
-
Je nêai pas dêordres à recevoir de vous, aboyat-il. Je ne suis pas autorisé à vous donner des renseignements sur qui que ce soit. Et si vous ne désirez
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pas sortir, je peux vous faire reconduire à une cellule... Maiko se dit quêil fallait dêabord quitter le centre de torture, être libre. Ensuite, il essayerait de sauver Tania. Titubant, il sortit du bureau, suivi du lieutenant. Ce dernier le rappela
- Sefior, je suis obligé de vous rappeler que lêadresse de cet immeuble est un secret militaire.
Maiko nêeut pas la force de répondre. Il se sentait de plus en plus mal.
Lorsque la porte sêouvrit, il respira avidement lêair frais de la nuit. Une jeep attendait, moteur en route, un carabiniero au volant. Maiko voulut sêen approcher. Mais, brusquement, ses jambes ne le portèrent plus. 11 dut sêappuyer au mur, regarda le ciel, eut lêimpression que les étoiles sêéteignaient une à une. Il aperçut le carabiniero sauter de la jeep.
courir vers lui. Mais il mit très longtemps à lêatteindre, comme dans un film au èralenti. Malko glissait vers un trou sans fond.
11 entendit dans une sorte de brouillard la voix inquiète du lieutenant Aguirre.
- Etendez-le!
Puis, il sentit quêon le portait. Avec précaution cette fois. Il voulait parler, dire quêil avait envie de retourner au Sheraton, mais les mots ne franchissaient pas ses lèvres. Une névralgie plus forte lui arracha un cri puis tout devint noir.
CHAPITRE VIII
Les glaces épaisses de trois centimètres de la Lin-coin étouffaient les bruits de la rue, le grondement des engins en train de creuser le lit du métro dans Alameda. Maiko avait lêimpression bizarre dêêtre coupe du monde, de flotter dans un autre univers. Après quatre jours de soins et de repos dans une chambre de lêhôpital Del Salvador, o˘ lêon avait diagnostiqué un traumatisme cr‚nien, il se sentait encore dêune faiblesse extrême.
Lorsquêil sêétait regardé dans une glace, il sêétait littéralement fait peur.
Tout le côté droit de sa figure était encore très enflé, lêoeil aux trois quart fermé, lêarcade sourcilière striée de points de suture. Chaque fois quêil bougeait les muscles de sa m‚choire, il avait envie de hurler.
Ses lunettes noires dissimulaient une partie des dég‚ts, mais ne lui évitaient pas la douleur. quant àson corps, ce nêétait quêun immense point douloureux. A chaque inspiration, cêétait comme sêil respirait du feu.
Chaque muscle semblait avoir été tordu. Mais ses migraines surtout lêinquiétaient. Des élancements horribles qui lui ébranlaient le cerveau, lui donnaient des éblouissements...
- Vous croyez que vous avez eu raison de sortir de lêhôpital? demanda John Villavera dêune voix inquiète.
LêORDRE R»GNE A SANTIAGO 105
Je nêallais pas y rester toute ma vie, dit sombrement Maiko.
Une glace les séparait du chauffeur chilien. La Lincoin se traînait dans les embouteillages dêAlameda à dix à lêheure. Le building Diego Portales paraissait ne pas se rapprocher...
Maiko avait vu surgir John Villavera auprès de son lit dêhôpital quélques heures après y avoir été transporté. LêAméricain était revenu tous les jours. Assurant Maiko quêil avait fourni des explications satisfaisantes àla D.I.N.A., mais que le colonel OêHiggins souhaitait le voir dès sa sortie de lêhôpital.
-
Ne soyez pas trop dur avec le colonel OêHiggins. suggéra prudemment John Villavera. Il a très bien réagi.
-
que lui avez-vous dit au juste?
Maiko essaya de tourner la tête vers lêAméricain, mais dut y renoncer: sa colonne cervicale bloquée par la douleur. Cêétait agaçant de parler à
quelquêun sans le regarder.
-
Presque la vérité, répondit Villavera. quêen plus de votre mission la ćompany ª vous avait demandé de retrouver Geranios. Bien entendu, jêai d˚ mêexcuser pour cette ingérence dans les affaires chiliennes, mais OêHiggins est intelligent.
-
Je crois surtout quêil vous doit beaucoup, remarqua Maiko. Ou plutôt son gouvernement. Comment avez-vous expliq˘é ma présence chez Geranios?
-
Je ne suis pas entré dans les détails, jêai seulement dit que vous étiez parvenu à le joindre. Vous verrez ce que vous ayez à ajouter.
Malko avait réfléchi à ce point. Chalo Goulart étant mort et Tania arrêtée, il ne risquait pas grand-chose àdire la vérité... Puisque de toute façon la D.I.N.A. savait que Tania connaissait le refuge de Geranios... La Lincoln tourna dans la petite. rue qui entourait lêEdificio Diego Portales et stoppa devant le poste de
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garde. Une question tournait dans la tête de Maiko depuis quatre jours.
Pourquoi Carlos Geranios lêavait-il traité en ennemi?
- Je vous laisse la voiture, proposa lêAméricain. Elle me dépose et revient vous attendre.
La Datsun de Maiko devait toujours se trouver Catie Santa Fe si elle nêavait pas été détruite durant lêattaque de la maison. Malko sortit de la Lincoin avec peine. Il se sentait un vieillard. Ses poumons surtout le br˚laient. Les gardes regardèrent son visage enflé, pleins de suspicion.
*
**Le colonel Federico OêHiggins ôta délicatement le gant de laine qui protégeait sa main infirme et t‚ta ses doigts morts. A la fois onctueux et glacial.
- Vous avez commis une grave imprudence, seî~or. Très grave. qui aurait pu vous co˚ter la vie.
Comme Maiko sêapprêtait à lui couper la parole il leva ses doigts racornis et jaun‚tres
- Je sais tout, le sefior Villavera mêa mis au courant. Vous nêavez fait que suivre les instructions qui vous étaient données. Bien s˚r nous élèverons une protestation officielle, mais, de vous à moi, je peux vous dire que lêaffaire est classée en ce qui vous concerne. Vous ne serez même pas convoqué pour un interrogatoire.
Maiko se demanda sêil sêattendait à être remercié... Le colonel OêHiggins remit son gant avec soin, massa ses doigts, reprit sa bouillotte et ajouta
- Bien entendu, il nêest plus question que vous cherchiez de nouveau à
entrer en contact avec ce Geranios... Dêailleurs il ne tardera pas à être arrêté. Comme vous avez pu le voir, nos services de renseignements sont assez efficaces...
Maiko jeta un regard glacial au Chilien.
LêORDRE R»GNE A SANTIAGO
107
-
Efficace, je lêignore. En tout cas, ils sont féroces. Ce dont jêai été témoin et victime ne fait pas honneur à un pays civilisé. Ces policiers se sont conduits comme des porcs.
Les joues blêmes du colonel OêHiggins sêempourprèrent légèrement
-
Sefior. plaida-t-il. il faut comprendre ces hommes! Ils vous ont pris pour un dangereux terroriste. Malheureusement, plusieurs extrémistes américains ont combattu aux côtés des miristes. Deux de leurs camarades ont été tués dans lêassaut. Ils se sont énervés. Mais dès que jêai été prévenu, jêai donné lêordre quêon vous libère immédiatement.
-
Je croyais que tous les bureaux de la D.I.N.A. se trouvaient ici, demanda ironiquement Maiko. Vous ne mêaviez pas parlé de centres de tortures semblables à celui o˘ je me suis trouvé.
Le colonel OêHiggins fit passer sa bouillotte de la main droite à la main gauche, le temps de tirer sur son gant.
-
Ce nêest pas un centre de tortures, dit-il posément. Seulement un lieu de regroupement pour les suspects arrêtés.
Maiko pensa aux malheureux entassés dans la cellule de douze mètres carrés.
Il ne pouvait, hélas, rien pour eux. Un brusque élancement lui ébranla le cr‚ne. Involontairement, il esquissa une grimace de douleur. Aussitôt OêHiggins se pencha vers lui, plein de sollicitude.
-
«a ne va pas?
-
«a va, fit Maiko qui sêétait repris. Il sentait encore les br˚lures du nerf de boeuf un peu partout sur sa peau.
-
Je suis vraiment désolé de cet incident, répéta le Chilien mais, hélas, je ne peux veiller à tout et il arrive que mes hommes fassent un peu de zèle.
Malko saisit la balle au bond.
108 LêORDRE R»GNE A SANTIAGO
-
A propos, savez-vous comment vos hommes ont retrouvé ce Geranios?
Federico OêHiggins redevint immédiatement onctueux.
Je crois quêon leur a donné une information. Ils le cherchaient depuis longtemps... Cela nêa aucun rapport avec votre présence là-bas.
Maiko savait à quoi sêen tenir sur ´ lêinformation ª. Juan Planas nêavait pas caché la façon dont il avait arraché le renseignement à Tania. Il se dit quêun pan dêhonorabilité de la D.I.N.A. venait brusquement de tomber.
Or, OêHiggins semblait très concerné par son image de marque. Cêétait le moment dêen profiter... Il essaya de donner à ses traits une expression amicale.
-
Colonel, dit-il, une femme a été torturée en ma présence dêune façon ignoble. Une certaine Tania.
Les yeux glauques de Federico OêHiggins sêanimèrent dêune chaleur soudaine.
-
Pouvez-vous me dire par qui?
Un policier très petit -- 1 m 55 environ - coiffé dêun chapeau blanc. Une moustache. Je crois quêil sêappelle Juan...
OêHiggins notait, tout en secouant tristement la tête.
-
Sefior. dit-il, je vous remercie. Jêai moi-même formellement interdit toute brutalité. Je vous donne ma parole de caballero que cet homme sera suspendu et sévèrement puni. (Il soupira de nouveau.) Nous sommes en guerre contre un ennemi impitoyable... Ces interrogatoires renforcés sont indispensables pour exploiter rapidement les renseignements.
Mais il y a des limites!
Le cimetière, entre autres... Malko avait décidé de conserver son calme.
quoiquêil arrive...
-
Dans le cas de cette femme, dit-il, ces limites ont été largement dépassées. Je lui avais promis de mêoccuper dêelle. Serait-ce trop vous demander
LêORDRE R»GNE A SANTIAGO
109
dêintervenir personnellement afin quêelle soit menée dans un hôpital? Je pense que si nous lui rendions visite ensemble, cela effacerait la mauvaise impression de son séjour Calle Londres.
Une ombre passa fugitivement sur le visage du colonel chilien. Malko vit ses doigts se crisper sur la bouillotte, puis il sourit aussitôt.
-
Excellente idée! Je vais mêoccuper de cette Tania et vous faire prévenir à votre hôtel. Reposez-vous.
Malko ne put éviter de lui serrer la main gauche. Le colonel OêHiggins le raccompagna jusquêau palier, de nouveau dégoulinant de gentillesse. Ceux quêils croisaient fixaient à la dérobée le visage marqué de coups de Malko.
La Lincoin attendait dans la petite rue derrière lêEdificio Diego Portales.
Maiko sêy laissa tomber avec soulagement.
-
A lêambassade, dit-il au chauffeur.
Les travaux du métro continuaient, les gens attendaient lêautobus, les voitures roulaient. 11 pensa avec horreur à ce qui se dissimulait derrière cette façade rassurante de Santiago. Il avait envie de crier la vérité à la foule apathique. De lui parler de la Casa de los carinios...
*
**-
Je suis tellement content que ça ne soit pas pire! Les yeux myopes derrière les grosses lunettes dêécaille en étaient presque humides dêémotion. Le regard affectueux de John Villavera enveloppa Maiko, les bleus, les points de suture de lêarcade sourcilière. Il secoua la tête.
Malko. heureusement, nêavait aucune fracture.
-
Ilvaudrait mieux que vous retourniez aux EtatsUnis, suggéra lêAméricain. Vous nêêtes pas en état de continuer. Cela a d˚ être épouvantable. Ces militaires sont inexpérimentés, trop zélés. Ils obéissent stricte-110 LêORDRE R»GNE A SANTIAGO
ment au général Pinochet qui a donné lêordre dêexpurger le marxisme par tous les moyens...
Maiko ne répondit pas. Toujours la même histoire. Le mal était contagieux.
En luttant contre lêabominable système communiste, on finissait par employer lés mêmes méthodes et on perdait son ‚me... Comme sêil avait deviné ses pensées, John Villavera ajouta
Jêai appris que celui qui vous a interrogé, heu, si brutalement, faisait jadis partie de la police secrète dêAllende. Il sêen est tiré en dénonçant ses anciens camarades. Comme cêétait un bon technicien, ils lêont gardé.
Ils manquent de spécialistes, nêest-ce pas... Cet homme aété suspendu de ses fonctions et envoyé dans le Sud, à un poste o˘ il ne pourra pas donner libre cours àses mauvais instincts.
Maiko aurait préféré quêil soit coupé en rondelles et frit dans lêhuile bouillante, mais devait se contenter de cette demi-mesure...
- Je ne pars pas, dit-il. Dans deux jours, je serai complètement dêaplomb.
Je vais essayer de retrouver Geranios. A propos, savez-vous que sans lêintervention des carabinieros. il mêexécutait?
LêAméricain sursauta.
-
il vous exécutait? Mais cêest impossible...
- Il mêa pris pour un agent de la D.I.N.A., expliqua Maiko. A refusé de me croire lorsque je lui ai dit que je venais de votre part...
il
doit être à bout de nerfs, commenta John Villavera. quel dommage quêil ne soit pas resté àlêambassade dêitalie! Nous nêaurions pas eu tous ces problèmes. Etes-vous certain de vouloir continuer? Si le colonel OêHiggins lêapprenait, il serait fou furieux.
- Nêayez pas peur, dit Maiko. Je serai prudent. Jêai vu ce quêétait la D.I.N.A. Je ne tiens pas à retomber entre leurs mains.
John Villavera semblait soucieux.
-
Mais comment allez-vous faire? Après cet
LêORDRE R»GNE A SANTIAGO
111
incident, Carlos Geranios va être persuadé que vous lêavez dénonçé, il vous abattra à vue.., et o˘ allez-vous le trouver?
-
Jêai une idée, dit Maiko. Si elle ne marche pas, je laisserai tomber.
John Villavera soupira.
-
Je vous suis fichtrement reconnaissant de rester! A propos, Phnom Penh est tombé hier soir. Les vietcongs sont à 50 kilomètres de Saigon...
Malko pensa à sa mission au Cambodgeê, un an plus tôt. quelle tristesse!
Les doux Khmers allaient tomber sous le joug communiste. La Lincoin stoppa devant le vieux Sheraton.
-
Reposez-vous bien, cria John par la glace baissée.
Maiko avait lêimpression quêun train traversait son cr‚ne dêune oreille à
lêautre... Mais il ne pouvait sêempêcher de réfléchir. Tania était s˚re maintenant quêil nêappartenait pas à la D.I.N.A. Elle lêaiderait àretrouver Carlos Geranios. Le colonel OêHiggins allait se révéler utile.
Au moment o˘ il prenait sa clef, une voix de femme lui dit ´ bonjour ª. ii se retourna. Oliveira perchée sur des galoches, moulée dans un blue-jean, la besace accrochée à lêépaule lui souriait.
Son visage se figea en voyant le visage marqué de Maiko.
-
Oh, mon Dieu!
Le sang sêétait retiré de son visage. Malko demanda:
--
Mais comment êtes-vous là?
-
Jêai téléphoné à San Salvador. Ils mêont dit que vous étiez sorti... Jêai pris de vos nouvelles tous les jours...
Il
la prit par le bras. lêentraînant vers lêascenseur.
112
LêORDRE R»GNE A SANTIAGO
- Si vous nêavez pas peur dêêtre compromise, venez avec moi en haut, jêai honte de me montrer ainsi..
Elle le suivit. Tandis que lêappareil montait, il observa avidement les hanches minces, la petite poitrine arrogante, les longues jambes, les cheveux bouclés. Après ce quêil avait vécu, cêétait bon de retrouver une femme.
Aussitôt dans la chambre, elle jeta la besace sur le lit et lui fit face, promenant légèrement ses doigts sur ses traits meurtris. Malko la laissa faire avec délices, se remplissant les narines de son parfum léger. Il br˚lait, tout son corps lui faisait mal, il avait lêimpression de cracher des bulles de savon chaque fois quêil respirait, mais il avait brusquement envie dêOliveira. Elle le devina, sêapprocha de lui. Lorsque son bluejean effleura son ventre, il faillit crier de plaisir.
Pedro ne mêavait pas dit, murmura-t-elle. Cêest horrible. Ils ont failli vous tuer...
- Vous savez ce qui mêest arrivé?
Elle hocha la tête affirmativement.
Oui. Pedro est mon ´ pololo ª, vous savez. Il mêa dit que vous aviez été
arrêté par la D.I.N.A. quêil vous avait fait sortir... Mais que vous aviez d˚ aller àlêhôpital. Je ne pensais pas que... (Elle sêarrêta.) que cêétait comme cela.
Maiko préféra ne pas entrer dans les détails... Il posa avec précaution ses lèvres encore meurtries sur celles dêOliveira Lorsquêil sêécarta, elle dit à voix basse
- Je pensais ne jamais te revoir. Je têai attendu jusquêà dix heures lêautre soir.
Elle avait repris le tutoiement.
Ils restèrent un long moment à se regarder. Puis Oliveira eut un sourire maladroit, ôta son blouson, secoua ses socques. arracha les pressions de son bluejean quêelle fit glisser le long de ses jambes bronzées et LêORDRE R»GNE A SANTIAGO
minces. Le temps de faire passer par-dessus sa tête son tee-shirt, elle était nue.
-
Viens vite, dit-elle, je nêai pas beaucoup de temps. Pedro doit venir me chercher pour dîner.
Lorsque les doigts de Maiko se refermèrent sur les fesses cambrées et fermes, son angoisse sêenvola dêun coup. Ils sêembrassèrent, oscillèrent au milieu de la pièce. Sans même aller jusquêau lit. Il lêappuya contre le bureau, la pénétra sauvagement, pour effacer lêimage du nain au chapeau blanc, le go˚t de lêeau savonneuse, les coups sur la tête. Il se déversa en elle presque aussitôt, à longues saccades délicieuses. Si. violemment quêils perdirent lêéquilibre tous les deux, tombèrent par terre, se séparant involontairement. Malko poussa un cri de douleur. Oliveira rit, se serra contre lui moqueusement
-
Cela me rappelle mon mari, murmura-t-elle. Il me faisait toujours lêamour aussi vite...
-
Je te demande pardon, dit Maiko. Mais...
Oliveira se releva avec un rire joyeux.
-
Je suis méchante... Cêétait bon quand même, tu sais. Tu en avais tellement envie...
Elle fila vers la salle de bains. Lorsquêelle en ressortit innocente et bien coiffée, elle vint sêasseoir sur le bras du fauteuil o˘ Malko récupérait.
-
Pedro mêa raconté des choses, dit-elle. Tu me promets de ne le dire à personne!
-
Juré! dit Maiko.
-
Cette fille, Tania, que tu as été voir, cêétait un agent des communistes. Ils le savaient depuis longtemps. Mais ils ne pouvaient pas y toucher. Parce quêelle était la maîtresse de Chalo. Celui-ci est respecté
ici par tout le monde. Il aurait sorti Tania de prison en cinq minutes.
Parce quêil était fou amoureux dêelle. Mais dès quêil est mort, ils lêont arrêtée. Cêest comme cela quêils vous ont trouvé...
-
Pourquoi sêest-il suicidé? demanda Malko.
LêORDRE R»GNE A SANTIAGO
-
Je ne sais pas. Pedro ne savait pas. Il mêa seulement dit quêils avaient été bien contents de sa mort. que Tania les narguait. Ils savaient quêelle connaissait Geranios... Mais tu me jures de ne pas parler de tout cela! Pedro serait furieux... Maintenant, je me sauve. Appelle-moi, demain...
Maiko la regarda traverser la chambre. Perplexe. Il aurait bien voulu savoir pourquoi Chalo sêétait suicidé. Seule, Tania pouvait lui donner la réponse.
Encore Tania!
*
**Il
y eut plusieurs craquements dans le téléphone, puis une voix annonça en anglais, avec un fort accent:
-~ Je vous passe Son Excellence le colonel Federico OêHiggins.
La voix onctueuse du Chilien donna la chair de poule à Malko. Au milieu de mille circonlocutions, il lui demanda des nouvelles de ses blessures. Malko le rassura et demanda:
-
quêen est-il pour ce que je vous ai demandé?
-
Je mêen suis occupé immédiatement, affirma le Chilien. Le policier qui vous a maltraité a été envoyé àPunta Arenas. tout au Sud du pays. Dans un poste très mauvais. Jêai donné des ordres très stricts pour que toute pratique illégale soit sévèrement réprimée par les officiers responsables des différents services de la
D.I.N.A.
Et la femme?
Il
sentit de la gêne dans la voix du colonel OêHiggins.
--
Ce matin, je nêai pas voulu vous décevoir, expliqua le Chilien, mais jêétais presque s˚r de ne pouvoir vous donner satisfaction. Mêétant absenté de Santiago, je nêai pas suivi tout ce qi~i se passait. Mais depuis jêai vérifié...
-
quoi donc?
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Cette Tania sêest évadée, avoua tristement OêHiggins.
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Evadée! sêexclama Malko, mais cêest impossible...
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On lêa fait évader, corrigea aussitôt le Chilien, deux jours après que vous ayez été rel‚ché, Durant son transfert, un de nos véhicules a été
attaqué par un commando miriste qui a tué le chauffeur et un garde... Tania se trouvait parmi les prisonniers qui ont pris la fuite à cette occasion.
Je nêen étais pas certain parce que vous ne mêaviez donné que son prénom.
Maiko remercia et raccrocha. Perplexe. Il nêavait plus quêà compter sur lui-même pour retrouver Carlos Geranios. Si Tania lêavait rejoint, il risquait de lêaccueillir mieux que la première fois... Mais pour le retrouver, il avait peu de chose. Un prénom de femme... un restaurant à
Vifla Del Mar. Un perroquet...
Sa migraine le reprit et il se rua pour prendre des cachets.
Demain serait un autre jour!
CHAPITRE iX
Jorge Cortez, le diplomate dominicain, lit signe àMaiko de le rejoindre à
la table o˘ il était attablé avec deux ravissantes ´ lolasª à la poitrine insolente. ´ Los Leones ª était toujours aussi agréable. Le Dominicain fronça les sourcils devant lêaspect de Maiko.
-
Vous avez eu un accident? Maiko le regarda bien en face.
-
Le même que vous.
Les deux lolas détournèrent la tête, gênées. Jorge Cortez fit la moue.
-
Ils sont dangereux. O˘ vous ont-ils emmené? Au dépôt de matériel de lêarmée de terre?
Non, dit Maiko. Dans une maison de la Calle Londres. Et ensuite à lêhôpital San Saivador...
-
Ils avaient raison?
Cêétait une erreur de personne, expliqua prudemment Malko.
Le Dominicain hocha la tête.
Ils ont tué au moins six Américains depuis le coup dêEtat. Des gauchistes.
Lêun dêeux a été trouvé, les reins brisés à coups de crosse, deux balles dans le front, devant lêambassade américaine.
Ils se turent. A quoi bon épiloguer. Le Dominicain héla le garçon et demanda à Maiko:
-
Vous déjeunez?
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Non répondu Maiko.
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Café-café, alors?
-
Café-café, fit Malko.
Si on demandait un café simple, on vous servait une mixture infecte. Le café-café était du vrai café...
Maiko le but rapidement. Il avait été récupérer la Datsun Calte San José.
Maintenant, il se remettait au travail. Décidé à tout faire pour récupérer Geranios. Si Tania sêétait évadée; elle était s˚rement en contact avec lui.
La seule piste quêil avait cêétait ce que lui avait dit Tania dans la maison de la Calle Londres. Il fallait aller à Vifla Del Mar et tenter de renouer le fil.
Il prit congé des lolas et du Dominicain et fila vers le polo.
*
**La maison de Tania nêoffrait aucun signe de vie. Personne en vue. Pourtant la D.I.N.A. nêétait pas discrète. Ils devaient être certains quêelle ne reviendrait pas là. Il repartit. longeant le lit de la rivière à sec descendant vers le centre.
II sêarrêta pour faire le plein à la sortie dêAlameda. La station-service était vide: lêessence avait augmenté de 100 % la veille... Suivant joyeusement les 375 % dêinflation... Toutes les deux semaines, le cours du dollar changeait. Toujours vers le haut. Cêétait bien le seul pays du monde o˘ une se dévaluait pas... Maiko mit près de trente minutes à sortir de Santiago, se faufilant entre les ´ lièvres ª, les petits autobus bleu et vert qui sillonnaient la ville pour rejoindre la route de Valparaiso.
Dès quêil eut atteint lêautoroute qui desservait aussi lêaéroport de Padahuel, il roula plus facilement.
Après lêembranchement menant à lêaéroport, il perçut un bruit de moteur derrière lui.
Machinalement, il serra sa droite. Une moto surgit 118 LêORDRE R»GNE A SANTIAGO
dans son rétroviseur. Il eut le temps dêapercevoir de grosses lunettes enveloppantes, les cheveux ébouriffés, les incroyables bottes blanches en plastique. La vieille femme en moto quêil avait aperçue sur Providencia, deux jours plus tôt.
Il écrasa la pédale du frein avant même dêavoir vu le pistolet automatique brandi vers la Datsun. La moto le dépassa comme une flèche. Il enregistra les détonations le bras tendu, la moto qui sêéloignait. Gr‚ce à son réflexe les balles étaient passées devant le capot de la Datsun.
Malko plongea la main sous la banquette, saisit son pistolet extra-plat.
John Villavera le lui avait remis à la sortie de lêhôpital, sans quêil sache qui lêavait rendu àlêAméricain.
La moto avait déjà obliqué dans un chemin de terre qui filait perpendiculairement à la route et sêéloignait dans un nuage de poussière.
Impossible de la poursuivre. Automatiquement, il continua à rouler en direction de Valparaiso.
qui avait voulu le tuer?
La D.I.N.A.? Improbable. Des amis de Carlos Geranios... Ce qui signifiait alors que Tania nêavait pas pu communiquer avec le fugitif. Il devenait urgent de lêexpliquer. quelques kilomètres plus loin, la route se glissa entre des collines pelées. Au péage de lêautoroute, le carabiniero de service lui jeta un regard distrait. Il lui restait une centaine de kilomètres avant dêatteindre lêocéan Pacifique. Il repartit, certain de ne pas être suivi. La route était absolument vide derrière lui.
*
**Vifla Del Mar était un croisement vieillot de Deauville et de Brighton.
avec des maisons rose et ocre. un casino fermé et une esplanade lugubre, en bord de mer. A gauche vers le sud, cêétait Valparaiso. Les collines LêORDRE R»GNE A SANTIAGO
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étaient hérissées de ´ poblaciones ª, bidonvilles serrés les uns contre les autres, d.,minant les villas très ´ riches ª. Peu dêanimation. Ce nêétait déjà plus la saison, presque la fin de lêété. Malko sêengagea sur la route du bord de mer, la seule dêailleurs, traversa une zone industrielle hérissée de cuves dêessence, insolite dans cet endroit touristique, et crut rêver en voyant sur sa gauche, le long de la mer, une douzaine de canons et de mitrailleuses lourdes braquées sur le Pacifique. Une sorte de mini-mur de FAtiantique. Des pancartes indiquaient quêil était interdit de photographier sous peine dêêtre au minimum fusillé et des soldats à
lêallure martiale montaient la garde. Dans lêattente hautement improbable dêune attaque-surprise de la Bolivie, qui par ailleurs ne possédait ni marine ni accès à la mer. Cette enclave belliqueuse dépassée, Vifla Dcl Mar ressemblait à toutes les plages du monde. Des villas. des hôtels, des restaurants. Le Pacifique se brisait avec fureur contre les rochers.
Maiko sêarrêta pour réfléchir en face dêune petite plage o˘ on faisait du surf. Il possédait deux éléments pour retrouver Geranios. Un prénom Julia -
et un perroquet... Il redémarra et stoppa au premier restaurant, il expliqua au garçon quêil avait rendez-vous avec un ami dans un restaurant dont il avait oublié le nom o˘ il y avait un perroquet...
Pas de résultat. Malko repartit. Au quatrième restaurant, enfin, un jeune garçon lui désigna une baraque vitrée juchée sur un rocher en surplomb de la plage.
-
Là, il y a un perroquet!
Royalement, Malko lui donna dix lucas et alla se garer dans le petit parking. Il aperçut un perroquet r‚pé, presque sans couleurs, attaché par une chaîne de fer sur un perchoir. Avec une pancarte: Ńe soyez pas aussi bête que lui, ne lêennuyez pas. ª
Il laissa le volatile à son triste sort et monta sêinstaller dans la salle déserte, face à la mer. Il commanda une
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langouste grillée, le plat le plus cher du menu, 24 000 escudos, ce qui le classait dans la catégorie des milliardaires, et réfléchit. qui était Julia? Comment entrer en contact avec elle?
Lorsque le garçon lui apporta la langouste, il le retint.
-
Est-ce que Julia est là?
Lêautre afficha une surprise totale.
-
Julia? 11 nêy a pas de Julia ici...
Malko lui tendit un billet de 5 000 escudos.
-
Renseignez-vous.
Hautement motivé, le garçon abandonna la langouste et obéit. En contrebas, il y avait une petite plage avec des gens laids et blancs qui tentaient de se baigner dans le Pacifique glacial... Maiko avait presque terminé la langouste lorsque le garçon réapparut sincèrement consterné.
Il nêy a personne de ce nom ici, dit-il.
Furieux, Maiko acheva sa langouste et prit trois ćafé-café ª coup sur coup. Trois cents kilomètres pour rien! Et il regagna sa voiture.
Il
faillit ne pas voir le petit mot accroché à son volant. Griffonné
au crayon.
-~ El photographo en el puerto de Valparaisoê.
Il
regarda autour de lui. Personne. Nêimporte qui pouvait avoir déposé
ce mot pendant quêil se battait avec la langouste. Y compris la tueuse à la moto. Mais il ne pouvait pas ne pas y aller...
Il
mit le message dans sa poche et repartit ventre àterre vers Valparaiso. Cêétait encore plus laid que Santiago : des entrepôts, des maisons sans charme, et les éternels bidonvilles accrochés aux collines dominant le port.
Il
gara sa voiture dans un parking, juste en face du port o˘ se trouvaient une dizaine de cargos. Des bou
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tiques offraient des colifichets aux marins de passage. Un vieux cargo polonais semblait prêt à couler,juste en face du quai. Il examina la foule et aperçut un photographe ambulant avec un antique appareil et son manchon de tissu noir. Il photographiait les amateurs de souvenirs sur un lama de bois. Maiko laissa quelques touristes sêéloigner et sêappn ~ha du vieux Chilien bronzé, coiffé dêun chapeau de paille. Celui-ci le poussa aussitôt vers le lama.
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2 lucas seulement. sefior. Vous lêavez en cinq minutes.
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Je cherche Julia, fit Maiko à mi-voix.
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Julia... répéta le photographe comme sêil ne comprenait pas. Il examinait Maiko les yeux plissés dans son visage buriné. Celui-ci insista
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Je viens de Vifia Del Mar. Jêai un message important pour elle.
Le photographe regarda autour de lui.
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Je vais vous faire une photo. sef~or.
Maiko obtempéra, grimpa sur le lama, se sentant complètement ridicule. Le photographe plongea le bras dans sa chambre noire, manipula son objectif, lui fit prendre la pose... Lorsque Maiko descendit du lama, il lui glissa sans même le regarder
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