CHAPITRE 6
Le révérend A.N. Biddlestone était profondément troublé. La tête basse, les épaules arrondies, les bras croisés et les mains sous les aisselles, il clopinait avec peine sur le sentier boueux qui longeait le champ. Son haleine sortait en nuages givrés dans l’air du petit matin. Bien qu’il eût l’air plongé dans la contemplation de ses propres pas, il avait en réalité l’esprit concentré sur des problèmes beaucoup plus importants. Il était préoccupé par le changement survenu dans la ville depuis l’affreux accident.
On aurait presque dit qu’un voile gris s’était abattu sur Eton. Un voile de misère, de dépression. Sans doute était-ce normal, après une catastrophe de telles proportions, et le fait que la plupart des cadavres avaient dû être ensevelis dans une fosse commune n’avait pu qu’alourdir encore l’atmosphère. Seuls les corps facilement identifiables avaient pu être rendus aux amis ou aux familles respectifs, pour être enterrés dans des tombes privées. L’ambiance s’allégerait, il en était certain, dès que la ville pourrait commencer à oublier. Et tout redeviendrait normal. Quant à lui, il savait qu’il n’oublierait jamais cette nuit-là. Elle lui avait fait vivre des atrocités auxquelles les habitants de la ville n’avaient heureusement pas pu assister – contrairement à lui, dont cela avait été le devoir. En compagnie de son homologue de l’église catholique voisine, il s’était promené au milieu des cadavres mutilés pour leur donner les derniers sacrements ; détournant les yeux de ces formes ravagées, à peine humaines, tous deux avaient dû faire des efforts, tout en priant, pour lutter contre les nausées que provoquaient les odeurs mêlées d’huile et de chair brûlée. Non, ces souvenirs s’estomperaient avec le temps, mais ils ne disparaîtraient jamais totalement. En l’espace d’une nuit, il avait appris davantage sur la fragilité de la vie qu’en vingt-deux ans de sacerdoce.
Il atteignit la grille du long jardin étroit qui bordait son église paroissiale et, la franchissant et se retournant pour la fermer, il regarda de loin l’épave du 747. Son grand corps maigre frissonna à cette vue lugubre. Quel sinistre monument ! Plus tôt ces derniers débris disparaîtraient, plus vite les habitants de la ville pourraient reprendre une vie normale. L’épave servait encore de mausolée macabre vers lequel accouraient, comme pour un morbide pèlerinage, des foules de voyeurs, des masses de curieux alléchés par l’odeur du sang et qui ne s’intéressaient même pas aux bâtiments anciens de la ville. Cela ne faisait pas de tort aux affaires, bien sûr, mais malgré tout cela mécontentait les habitants. La plupart d’entre eux, il en était certain, souhaitaient oublier l’accident. Au début, toute l’histoire avait excité en eux un petit côté pervers, tout en leur faisant peur, et la présence des reporters et des enquêteurs ne leur avait pas déplu. Mais il s’attendait, à mesure qu’ils s’intéresseraient moins à l’accident, à voir la bonne humeur revenir parmi les habitants de la ville : alors, ils redeviendraient eux-mêmes. Néanmoins, ce n’était pas encore arrivé. Peut-être était-il encore trop tôt. Peut-être aussi tout cela n’était-il que le produit de son imagination – et cependant l’incident de la veille avait démontré à quel point les nerfs des gens étaient à vif.
Il était environ 22 heures. Il rentrait de l’hôpital de Windsor où il avait été rendre visite à une vieille paroissienne malade dont on tâchait d’adoucir au maximum le passage d’une vie dans l’autre. Et c’est alors qu’il avait entendu crier au loin. S’immobilisant sur le large chemin pavé qui menait à l’église, il avait tendu l’oreille, ne sachant pas exactement ce qu’il avait entendu. Et les cris avaient de nouveau retenti, très éloignés, mais assez aigus pour percer nettement l’air froid de la nuit. En toute hâte, il s’était remis en marche, avait traversé le jardin dans lequel s’élevait le monument aux morts de la guerre, était passé devant la haute église de pierre grise aux gargouilles grimaçantes, et s’était dirigé vers la grille de fer, à l’arrière du jardin, qui conduisait aux champs. Les cris, quoique toujours faiblement audibles, avaient tout à coup semblé plus urgents, plus pitoyables, et il avait pressé le pas. Comme il se mettait à courir en arrivant dans les champs, il avait eu la frayeur de voir une forme noire marcher sur lui avec précipitation, puis on lui avait braqué une torche électrique en plein visage et – à son grand soulagement – il avait reconnu la voix familière de l’agent Wickham. Ce dernier, qui était de garde ce soir-là avec un autre policier pour protéger l’épave du Jumbo contre le vandalisme des chercheurs de souvenirs, avait également été alerté par les cris.
Heureux, l’un et l’autre, de ne plus être seuls, le pasteur et le policier étaient repartis ensemble pour aller voir ce qui se passait. Dans l’allée qui bordait le côté opposé du champ, ils avaient trouvé une petite voiture sombre, garée tout contre la haie, avec, à l’intérieur, une jeune fille toute tremblante, hystérique, recroquevillée sur le sol. Lorsqu’ils avaient ouvert la portière, sa terreur avait atteint un paroxysme absolu : elle avait tout fait pour leur échapper, arrachant même de ses mains nues le revêtement du sol de la voiture. Le policier lui avait donné un violent coup pour la calmer et elle était tombée, inerte et frissonnante, entre ses bras. La seule chose qu’ils avaient pu discerner au milieu des phrases presque inintelligibles qu’elle prononçait dans son délire était le fait que quelqu’un s’était enfui en l’abandonnant. Tout faisait croire à une simple querelle d’amoureux, sauf cette terreur vive qui s’était exprimée dans ses hurlements et qui continuait à percer dans sa voix et les violents tremblements de son corps. Sans hésiter, ils l’avaient amenée à l’hôpital où on lui avait administré un bon sédatif.
Cet incident était en quelque sorte significatif de l’atmosphère qui planait sur la ville tout entière : on aurait dit un sentiment d’hystérie refoulée qui n’attendait qu’un coup de pouce pour sortir et s’exprimer avec force. Manifestement, cette fille avait été prise par cet étrange état d’esprit qui régnait à Eton, et il avait suffi d’un choc minime – qui sait si cela n’avait pas été, simplement, un animal qui était passé dans les buissons – pour la jeter dans cet état de folie. Et puis, il y avait eu ce corps, que l’on avait retrouvé près de la rivière, le matin même.
Tandis qu’il était sorti pour son habituelle promenade matinale le long de la rivière, le pasteur avait aperçu un attroupement près de la rive ; la plupart des gens qui étaient là étaient revêtus de l’uniforme bleu de la police, et ils avaient l’air occupés à sortir quelque chose de l’eau. Il s’était approché pour offrir son aide : la seule chose qu’on pouvait encore faire pour ce pauvre type, lui avait-on dit, c’était prier pour son âme – et il avait alors vu le corps rebondi qui gisait sur la berge. Il ne s’agissait pas d’un de ses paroissiens, mais il l’avait reconnu, pour l’avoir vu, bien souvent, au petit matin, assis dans une barquette que son ventre énorme faisait paraître encore plus petite. Chaque fois, ils se saluaient du geste et se souhaitaient une bonne journée. Quand la barque n’était pas trop loin du bord, ils faisaient même une petite causette. Le pêcheur s’appelait Bumpton, ou quelque chose comme ça, et il avait une boutique à Windsor. C’était un homme de forte taille, mais, pour autant que le révérend Biddlestone pût en juger, très doux de caractère.
Des gens qui passaient en vedette avaient vu dériver une embarcation vide et s’étaient mis à en chercher le propriétaire. Bientôt, ils avaient repéré un bras qui sortait de l’eau, la main encore cramponnée aux roseaux qui poussaient près de la rive. D’après la police, soit l’homme avait perdu l’équilibre, était tombé à l’eau et s’était noyé, soit il avait eu une crise cardiaque et était ensuite tombé dans la rivière. La coloration violacée de ses joues et ses lèvres bleuâtres semblaient corroborer cette seconde théorie – l’autopsie révélerait la vérité.
Après avoir prié quelques instants auprès de la dépouille, le pasteur était retourné tristement vers son église, l’esprit profondément troublé par les événements. Existait-il une relation entre ces deux accidents ? D’abord, cette fille, littéralement folle de peur, ensuite cet homme, probablement mort d’une attaque. Quelle avait été la cause de sa crise cardiaque ? Un effort, ou bien… la frayeur ? Ou alors tout cela n’existait-il que dans son imagination ?
Avec un soupir, le pasteur se détourna de ce champ de malheur et prit le petit chemin qui conduisait à l’avant de l’église. Il aurait pu entrer par une porte latérale, mais le matin, il aimait à prendre la porte principale et à être submergé d’emblée par toute la splendeur de l’église, et par son humble solitude. En quelque sorte, le fait d’approcher l’autel de cette façon-là, en marchant tout le long de la nef jusqu’au chœur, était pour lui une préparation, un temps de purification avant la confrontation avec le Tout-Puissant.
Il était en train de chercher dans ses poches la grande clé qui ouvrait les lourds portails de bois lorsqu’il entendit un bruit. On eût dit que quelqu’un avait frappé à la porte de l’intérieur. Surpris, il recula d’un pas et regarda l’entrée. Il était beaucoup trop tôt pour que cela puisse être Mme Squires, qui nettoyait l’église et veillait à ce qu’il y ait toujours des fleurs fraîches. D’ailleurs, elle n’aurait pas pu pénétrer dans l’église sans sa clé. En fait, personne d’autre que lui ne pouvait entrer s’il n’ouvrait pas la porte. Intrigué et un peu irrité, il fit un pas en avant, la clé à la main. Il ne lui paraissait pas impossible qu’un des garçons du collège se soit laissé enfermer pour la nuit pour s’amuser, ou suite à un pari avec un de ses camarades. Ce ne serait pas la première frasque qu’ils feraient dans l’église ou près de l’église. Mais cette fois, ils ne s’en tireraient pas avec une simple réprimande. Il porterait l’affaire devant leurs supérieurs, et cela leur servirait de leçon.
Avant qu’il ait pu tourner la clé dans la serrure, deux grands coups firent trembler la porte sur ses gonds et, de nouveau, il recula en sursautant, stupéfié surtout par la violence des coups.
— Qui est là ? cria-t-il. (Puis, approchant son visage de la fente centrale, il répéta sa question.) Allons, qui est là ? Si vous êtes un des élèves du collège, vous feriez mieux de répondre tout de suite !
Mais il savait parfaitement que des jeunes garçons n’auraient jamais eu la force d’ébranler les portes de la sorte.
Bientôt le silence commença à l’énerver, autant que les coups l’avaient fait quelques instants auparavant. Et il tendit la main vers la clé qui était toujours dans la serrure.
À ce moment précis, cela recommença : mais au lieu de s’arrêter au bout de deux coups, cela se prolongea en un tambourinement ininterrompu, de plus en plus sonore, qui remplit bientôt sa tête au point qu’il dut se boucher les oreilles. La porte vibrait, la masse de bois semblait gonfler et s’agiter sous la véhémence des battements. Elle allait sûrement se fendre, se désagréger ! Le martèlement semblait réellement pénétrer à l’intérieur de son crâne. En trébuchant, il s’écarta de la porte. Il leva les yeux vers l’édifice et les horribles gargouilles grises elles-mêmes parurent lui destiner leurs grimaces. Regardant de nouveau le portail, il crut le voir sur le point de se rompre. Il ne comprenait pas comment un aussi vieux verrou avait déjà pu résister à une telle poussée pendant tout ce temps. Le vacarme continuait à s’intensifier, il atteignait à présent un maximum.
Ouvrant la bouche, il hurla :
— Arrêtez ! Au nom de Dieu, arrêtez !
À ce moment-là, il crut – mais sans en être sûr, et par la suite il devait en être moins sûr encore – entendre un rire. Plus exactement, un petit ricanement étouffé, mais incompréhensiblement audible au milieu du tumulte. Incapable d’en supporter davantage, le pasteur allait s’enfuir, quand, brusquement, le terrible bruit cessa. Le calme qui s’ensuivit lui donna un choc presque aussi violent que le bruit lui-même. La porte était immobile à présent, aussi solide qu’à l’accoutumée, absolument intacte. Pendant quelques instants, le pasteur douta même que quelque chose se fût passé, tant le silence semblait paisible. Circonspect, il s’approcha de la porte et y posa une oreille, prêt à sauter en l’air au moindre bruit. Se trompait-il, de nouveau, ou… avait-il entendu des chuchotements ?
Le révérend Biddlestone n’était pas particulièrement courageux, mais en revanche c’était un homme sensé. Il pouvait difficilement aller expliquer à la police qu’il y avait quelqu’un qui cherchait à sortir de son église. On lui demanderait sans doute, avec un petit sourire, pourquoi il ne voulait pas le laisser sortir. Et puis, il y avait les coups : ces coups si violents et si bruyants, ils étaient plus ou moins étouffés – comme si on n’avait pas frappé avec un objet dur. Il était impossible que des forces humaines aient ébranlé de la sorte ces énormes portails de chêne. En homme raisonnable, équilibré, il trouvait cela difficile à expliquer. Or, s’il ne pouvait pas se l’expliquer à lui-même, comment aller en parler à la police ? Néanmoins, il y avait quelqu’un – ou quelque chose – à l’intérieur. Dans la maison de Dieu. Cette maison dont lui, en tant que membre du clergé, avait reçu la garde. Il tourna la clé.
Le pasteur attendit quelques secondes avant de pousser la porte. Il y avait un petit hall d’entrée, sombre, séparé de l’église proprement dite par deux portes. Il était désert.
Il ouvrit tout grands les deux battants de la double porte, afin de faire pénétrer le plus de lumière possible, puis fit prudemment un pas vers l’intérieur. Tendant l’oreille quelques instants, il se dirigea ensuite vers l’une des deux portes qui donnaient dans la nef. Il l’ouvrit et risqua un coup d’œil.
Le soleil brillait à travers un haut vitrail et dardait à l’intérieur de l’église des rayons colorés dans lesquels on voyait jouer d’infimes particules de poussière – mais à part cela, de nombreux recoins étaient perdus dans des ombres épaisses, impénétrables. Il entra et la petite porte, en se refermant derrière lui, fit naître une nouvelle zone d’obscurité. Il regarda autour de lui, d’un mur à l’autre, mais tout semblait parfaitement normal. Il marcha vers l’autel, ses pas résonnant lugubrement dans l’immensité de l’édifice glacé. Après avoir franchi quelques mètres à peine, il vit une forme noire agenouillée sur un banc à l’avant de l’église, non loin de l’autel. Un rayon de lumière vive passait justement entre lui et la silhouette, et il ne la distinguait qu’avec peine à travers le léger voile de poussière volante. Le personnage semblait vêtu d’une cape ou d’un épais manteau – à cette distance, il était difficile d’en être certain. Sans un mot, il continua à s’avancer vers lui, s’attendant à le voir se retourner au son de ses pas. Mais il ne broncha pas.
Le pasteur approchait de plus en plus, mais l’autre côté du rayon de soleil était toujours embrumé, et il se demandait à présent s’il y avait effectivement une silhouette. Il faisait tellement sombre. Il traversa la lumière qui descendait du vitrail et, ébloui, dut battre des paupières pour accoutumer ses yeux à la soudaine obscurité. La vue encore légèrement brouillée par le changement d’éclairage, il s’arrêta derrière le personnage agenouillé et tendit la main pour lui toucher l’épaule. Alors, il commença, lentement, à tourner la tête vers lui.
Soudain, le pasteur sentit un froid intense, beaucoup plus vif que le froid qu’il était habitué à trouver dans l’église au petit matin, un froid qui le perça jusqu’aux os et lui glaça les yeux dans leurs orbites. En même temps il perçut un son grave, faible, une sorte de grondement : un rire, à peine reconnaissable. Et la tête se tournait vers lui. Et les deux cavités noircies qui auraient dû être des yeux rencontrèrent les siens.
Alors, toute conscience l’abandonna. Le révérend Biddlestone s’évanouit et s’effondra comme une masse sur les dalles de l’église.