15.
Ils l’attendaient chez lui quand il revint de la galerie, ce soir-là. Ils étaient deux — costumes élégants, cravates de soie, coupe de cheveux impeccable. Le refrain de Werewolves of London de Warren Zevon lui revint à la mémoire. Pas le moment de songer à des bagatelles.
L'heure était plutôt sérieuse, voire tragique. Et il était directement responsable de l’orage qu’il avait attiré sur sa tête : la rencontre avec Douglas avait provoqué une série de réactions en chaîne aussi logiques qu’inévitables, depuis le coup de téléphone de l’autre nuit jusqu’à cette visite. Client, Conseil, groupe d’autodéfense, Silence… Autant de fils d’une toile menaçante et encore invisible.
La journée avait été longue, la nuit beaucoup trop courte et particulièrement inconfortable. Dormir dans un fauteuil de bureau conçu pour une personne beaucoup plus petite que vous, ce n’était pas fait pour arranger votre humeur. Bref, il n’était pas prêt à supporter une confrontation. Pas aujourd’hui. Ni demain, ni jamais.
Comme s’il avait eu le choix…
— Bravo pour le respect de la vie privée, et accessoirement de mes serrures, lança-t-il d’une voix sèche et ironique.
Refoulant au plus profond de lui la rage, la douleur, la peur, Sergueï ferma tranquillement la porte d’entrée et se tourna vers ses visiteurs, le visage neutre.
— Nous avons attendu dehors plus d’une heure. Ton concierge était sur le point d’appeler la police. Alors, nous avons préféré entrer discrètement chez toi et ne pas risquer d’être emmenés au poste, répliqua le plus âgé des deux hommes, commodément installé dans le grand canapé brun.
Son compagnon se tenait derrière lui, comme un soldat au garde-à-vous. Service d’ordre du Silence ? Sergueï rejeta l’hypothèse. Ils n’étaient pas assez fous pour forcer de la sorte une situation. Plutôt un témoin — la garantie que la « discussion » serait de deux contre un. Un compliment, en somme, si vous étiez sensible à ce genre de détail. Il fut écœuré de constater qu’il l’était encore.
— Et bien sûr, laisser un mot précisant que vous étiez passés par là ne vous a pas traversé l’esprit, commenta Sergueï sur le même ton sarcastique.
Ouvrant le placard, il accrocha soigneusement son manteau. Le crépuscule était tombé. D’une main, il effleura l’interrupteur qui commandait toutes les lampes du salon. Il habitait un duplex, sans cloisons ni alcôves, sans le moindre recoin d’ombre, ni la moindre cachette possible. Guidé par la paranoïa, ce choix s’était, au fil des ans, transformé en goût personnel. La cuisine donnait directement sur le salon et un escalier métallique à vis conduisait à la mezzanine qui servait de chambre.
Sergueï dénoua sa cravate et la posa sur la rampe. Puis il fit glisser ses mocassins souples, les rangea près de la dernière marche et y fourra les chaussettes qu’il venait d’ôter. Il tournait le dos aux deux hommes, attitude qui signifiait à la fois « Je ne vous crains pas » et « Vous n’êtes pas assez importants pour que je m’occupe de vous d’abord ».
Pourtant, son pouls battait trop vite, et il regretta de ne pas être allé au cocktail auquel il avait été convié ce soir. Les rires forcés et les insinuations malveillantes auraient été préférables à ce qui s’annonçait.
— Un mot se perd facilement, ou n’est pas lu. Un face-à-face nous a paru plus judicieux.
Sergueï se raidit imperceptiblement et contempla les marches métalliques jusqu’à ce que son cœur s’apaise. Quand il lui fut impossible de prolonger l’attente, il se retourna. André Felhim. Grand, mince, noir, des cheveux coupés ras où se discernaient quelques fils argentés. L'homme devait courir sur la fin de la soixantaine, à présent, quoique son visage parût beaucoup plus jeune. André avait participé au recrutement de Sergueï. Les deux hommes ne s’aimaient pas, mais se respectaient. Ils avaient fait un choix judicieux en l’envoyant ici, songea Sergueï. De toute façon, personne n’avait prétendu que le Silence était stupide. Tant s’en fallait.
— Pour que je vous dise en direct de me fiche la paix ? Très bien, alors je vous le dis : allez-vous…
— Serguei Kassianovitch…
— Laissez mon père hors de cette histoire !
Rouvrir de vieilles blessures… Le Silence savait s’y prendre, pas de doute. Mais il prenait des risques.
— Si vous attendez, pour venir ici, que je vous y invite, alors je serai poli. Tandis qu’avec des menaces…
— Il n’y a eu aucune menace ! s’exclama André en jaillissant du canapé, l’air outré.
Son compagnon, un rouquin court sur pattes mais trapu, croisa les bras et dévisagea Sergueï comme s’il regrettait de ne pas avoir formulé de menaces.
— Vous espionnez mon associée, vous vous permettez des commentaires à peine voilés sur ce que vous considérez comme mon échec. Comment dites-vous, déjà ? Ah oui, je ne sais pas « la rappeler à l’ordre ». Comme si elle était un chien que je devais dresser !
Le regard dur, un pli obstiné autour de la bouche, il se pencha vers André.
— Vous venez m’obliger à un accord. Eh bien, non. Non et non.
— Veux-tu m’écouter à la fin ? Après, tu pourras nous jeter hors de chez toi.
Sergueï le défia un long moment du regard, avant de baisser la garde.
— O.K., dit-il avec un geste vague de la main. Sors ton petit discours.
— Je ne suis pas là pour te harceler, mon garçon. Ni pour discuter de tes… « négociations » en cours avec la Section Opération. Je suis simplement venu évoquer un possible recoupement de nos intérêts.
— Et pour ça, tu avais besoin d’un collègue.
André ne releva pas.
— On s’est aperçu qu’une de tes affaires coïncidait en partie avec l’une des nôtres.
L'homme glissa la main dans la poche de sa veste et en retira une série de photos qu’il tendit à Sergueï. Ce dernier les prit, puis les laissa tomber : les images s’éparpillèrent en éventail sur la table basse. Deux d’entre elles montraient Wren près du Frants Building, au petit matin ; une autre, la jeune femme près d’une voiture qu’il ne reconnut pas, et les deux dernières, Wren toujours, non loin de la maison de leur cible. Pris à distance, les clichés étaient cependant d’une remarquable netteté.
Ils la suivaient.
Aussi dut-il refouler la bête qui s’était réveillée en lui, prête à rugir et à mordre. Crispant les poings, il inspira profondément.
Apparemment inconscient du danger qui venait de le frôler, André prit la pose du conférencier, les bras derrière le dos, les jambes légèrement écartées.
— Avant que tu ne t’énerves, sache que ce n’est pas dans nos habitudes de prendre des photos. Simplement, nous…
— Je sais, l’interrompit Sergueï d’une voix frémissante. Je suppose que vous avez un dossier sur Frants.
Mauvais ça, très mauvais !
« Du calme », gronda-t-il intérieurement, à l’intention de la bête qui s’agitait en lui. Il se laissait emporter par ses émotions, ce qui venait de lui faire commettre une erreur stupide. Même un débutant sait qu’il ne faut jamais donner d’information sans contrepartie égale, et ne jamais supposer que l’adversaire connaît votre jeu. Or, il venait de prononcer un nom.
— Effectivement, confirma André, avec un ton de légère désapprobation devant cette interruption. Cependant, nous sommes surtout intéressés par l’homme qui s’est… disons, « emparé » du bien de votre client.
« Et Wren qui pense que je ne fais que papillonner autour du sujet ! » songea Sergueï en dissimulant son amusement derrière un visage impassible.
Cette diversion lui permit de retrouver son calme et de prendre un peu de distance.
« Bien. Donc, ils l’ont suivie. Un renfort inattendu, pour le moins. Ils n’ont aucune intention de toucher à Wren. D’abord, parce qu’ils préfèrent passer par moi pour avoir une meilleure emprise sur elle. Ensuite, parce qu’ils ont besoin de nous. Pour l’instant. »
— Pourquoi cet intérêt ? demanda Sergueï.
André eut un claquement de langue agacé.
— Tu es capable de mieux que ça ! répliqua-t-il avec une pointe d’irritation.
Sergueï se donna mentalement un bon point pour avoir réussi à faire saillir la veine sur le cou de son interlocuteur.
— Tu sais des choses sur ce collectionneur, que tu refuses de nous dire.
C'était le rouquin qui venait de prendre la parole, pour la première fois. Il semblait sortir tout droit d’un pensionnat de la côte Est et considérait Sergueï avec le mépris du parfait Croyant. « Si les fidèles se contentaient de respecter scrupuleusement les règles de l’Organisation, ils ne seraient pas là, dans cet appartement, à perdre leur temps », signifiait son regard.
« Ai-je été aussi niais, en mon temps ? se demanda Sergueï en l’observant. Sans doute. »
Il était temps qu’il reprenne le contrôle de la situation. Il enleva sa veste et la posa sur le dossier du confortable fauteuil où il aimait à s’installer pour lire, sous le halo doux d’une lampe inclinable placée juste derrière. Il résista à la tentation de s’y laisser tomber. Mieux valait qu’il reste debout pour garder tout son corps en alerte.
— Que voulez-vous que je dise ? s’enquit-il. Nombreux sont ceux qui sont attirés par la magie, et dans la plupart des cas, ils sont incapables de reconnaître un véritable Artefact. Je n’ai aucune raison de penser que celui-ci soit différent.
— Ce n’est pas à toi d’en juger. Tu aurais dû le signaler. Lui, et tous les types qui possèdent des choses qui ne leur appartiennent pas.
— André, dis à ton chien de me lâcher.
Sergueï savait qu’il était en train de tout gâcher. Ils avaient réussi à le mettre sur la défensive en devinant ses réactions. Mais la colère qu’il maîtrisait depuis tout à l’heure débordait irrésistiblement. Pourquoi le harcelaient-ils ? Que cherchaient-ils ?
« Ils sont désespérés. Il y a du sang quelque part », songea Sergueï, qui se maudit de n’avoir pas été plus curieux sur ce qui se passait au Silence. S'il avait été un peu plus attentif, il aurait pu recueillir des indices sur les raisons qui poussaient l’Organisation à vouloir obstinément Wren. Il avait fait preuve de surdité, le soir du Vendredi Fatal. Dancy, Adam avaient tenté de l’avertir. Douglas aussi, à sa manière…
— Vous voulez me faire croire que vous n’avez personne sous la main pour régler ce genre d’affaires ? Que vous avez besoin de recourir aux services d’un Opérateur brûlé et d’une Solitaire de vingt et quelques années pour résoudre vos problèmes ?
— Tu n’es pas brûlé, rétorqua Felhim, de la voix apaisante du diplomate qu’il avait été autrefois.
— Mais si, répondit Sergueï avec une soudaine et profonde lassitude. Et tu le sais. C'est la raison pour laquelle ils m’ont laissé partir, il y a dix ans. D’abord, tu me demandes de te renseigner sur ce que je fais, sur ce que je vois et entends. Et maintenant, voilà que tu veux davantage. Tu commences à me donner des ordres comme si j’étais encore l’un des vôtres. Votre situation était-elle vraiment mauvaise, ou bien…
Il marqua une pause. Puis, haussant légèrement les épaules, il frappa.
— Ou bien, as-tu compris que Geneviève n’irait nulle part sans moi ?
— Tu en es sûr ? lança le rouquin, d’un ton acerbe.
— Jorgunmunder ! lui dit Felhim, avec une nuance d’avertissement dans la voix.
— Oui, dit Sergueï sans hésiter.
Et il l’était. Vraiment. C'était étonnant, cette assurance subite, comme une chaise dont vous avez besoin et qui apparaît derrière vous… par magie. Il ne put retenir un petit rire.
— Notre proposition est simple, Didier.
Sa tentative d’intimidation ayant échoué, Jorgunmunder essayait à présent de faire appel à la raison, comme à une stratégie de la dernière chance.
— Découvrez qui mettait Prevost sur la piste de ces Artefacts. Nous nous chargeons du reste, si vous êtes trop mercantile pour l’accomplir vous-même.
Mercantile ! Il entendait, par là, travailler pour gagner sa vie et non pour la gloire de l’Organisation. Quant à « se charger du reste », ma foi, il ne voulait rien dire de plus que ce qu’il disait. Le Silence portait bien son nom. On n’y parlait pas à tort à et à travers.
Sergueï ne mordit pas à l’appât. S'adossant au mur, les bras croisés sur la poitrine, il considéra les deux hommes avec une moue. Qu’il n’ait plus joué le jeu depuis des années ne signifiait pas qu’il n’en connaissait plus les règles.
— Mais enfin, murmura Jorgunmunder, c’est dans l’intérêt de tous que cette brèche soit définitivement colmatée, pour éviter qu’elle ne suscite d’autres convoitises.
« Voilà bien le problème », songea Sergueï avec amertume. L'intérêt de tous. Le Silence a toujours agi pour le bien de l’humanité : c’était leur grand credo. Et ç’avait été le sien, en partie.
Seulement, il y avait la manière dont ils pressaient, dont ils épuisaient littéralement leurs agents qui, en dépit d’un investissement inlassable et de convictions inébranlables, arrivaient tout juste à endiguer le flot.
Il voulait protéger sa Wren, lui épargner cette amertume, cette désillusion qui vous rongeaient jusqu’à l’os.
Cependant, Sergueï devait reconnaître qu’ils avaient marqué un point. La description que Wren lui avait faite de son expédition avait soulevé en lui une réelle inquiétude.
— Bien, lança-t-il brusquement. Je vais me renseigner. Comme je l’ai toujours fait.
Sans lui, l’Organisation n’aurait encore que des preuves incertaines de l’existence du Conseil.
— Mais laissez-nous tranquilles, ajouta-t-il d’un ton menaçant. Fini le harcèlement, les filatures. Fini le petit jeu de manipulation. Si vous avez parlé avec Douglas, vous savez que vous n’obtiendrez rien de plus que ma collaboration. Pas la sienne. Wren n’est pas pour vous.
— Ne crois-tu pas que c’est à moi de décider ?
Les trois hommes se tournèrent d’un même mouvement vers la porte. Et Sergueï maudit son sens des précautions : il avait donné l’ordre de laisser passer, à toute heure du jour et de la nuit, une jeune femme répondant au signalement de Wren. Pour qu’elle se sente en sécurité. Encore une bonne intention qui se révélait désastreuse. C'était le jour des catastrophes, apparemment.
André regarda Sergueï.
— C'est Geneviève ?
— Tu me croirais si je te disais non ? rétorqua celui-ci, d’un ton sarcastique.
L'homme haussa les épaules et avança d’un pas.
— Mademoiselle Valère, je me présente : André Felhim, et voici mon coéquipier, Paul Jorgunmunder.
— Hum, les gens qui ont des coéquipiers comme le vôtre ont tendance à dire des trucs du genre : « Je vais vous faire une offre que vous ne refuserez pas. » Je me trompe ?
Wren regarda son interlocuteur avec insistance, tout en passant la main, comme par inadvertance, sur le mur. Sergueï identifia immédiatement le geste : la jeune femme aspirait le courant véhiculé par les câbles cachés dans le plâtre.
— Wren…, commença-t-il.
André Felhim le devança.
— Nous venons sans mauvaises intentions, je vous l’assure, mademoiselle. Nul besoin de violence.
La jeune femme lança un regard vers son compagnon. Sergueï soupira imperceptiblement. Elle était en colère, mais elle se contrôlait. Pour le moment.
— Ça ira, Wren.
Les mains quittèrent le mur. Sergueï espéra que les deux agents du Silence ne commettraient pas l’erreur de croire que la jeune femme était désarmée. Aucun Talent ne l’était jamais. Une Solitaire encore moins. Elle se devait d’être paranoïaque, si elle ne voulait pas être prise dans les filets du Conseil. Encore un aspect auquel il aurait dû être plus attentif. Douglas avait raison : il ne savait pas travailler en dehors du système.
— Donc, Felhim et Jorgunmunder, vous harcelez mon associé, lança Wren en appuyant subtilement sur « mon ». Vous évoquez une affaire que mon associé, poursuivit-elle en insistant cette fois sur « associé », ne veut pas que je connaisse.
Sergueï grimaça. Elle était vraiment très en colère.
La jeune femme avança de quelques pas, et ses bottes résonnèrent durement sur le parquet. Du haut de son mètre soixante-cinq — soixante-dix en comptant les talons —, elle toisa les trois hommes qui lui faisaient face. Il émanait d’elle une fragilité illusoire, sous laquelle se dissimulait une force souple et précise.
Sergueï lui, n’avait pas besoin de voir la jeune femme pour savoir où elle se trouvait dans une pièce. Il connaissait les nuances mordorées de ses yeux, la forme parfaite de son menton, le mouvement de son corps quand elle marchait, sa manière de dormir en chien de fusil. Il savait aussi que sous-estimer sa force était la pire des erreurs que pouvaient commettre ceux qui se tenaient à présent dans son salon. Figé sous le regard ardent de Wren, il priait silencieusement pour ne pas faire partie des dommages collatéraux.
— Tous ces conciliabules et ces petites cachotteries me paraissent… très intéressants. Mais commençons par le commencement. Qui êtes-vous ?
Le rouquin s’agita, derrière le canapé, mais personne ne fit attention à lui.
— Oh, rien de plus simple, répondit André Felhim avec affabilité. Je suis, disons, un vieil ami de votre associé. Je suis venu le voir pour lui proposer une affaire. A lui et… à vous.
Sergueï esquissa un geste, mais Wren lui lança un regard et il se tint coi.
— Nous travaillons pour une organisation qui a pour but de défendre… disons le « bien neutre », si vous connaissez Donjons et Dragons… ?
— Rien de tout ça !
Qu’est-ce qu’il s’imaginait ? Que la magie, c’était jeux de rôle et compagnie ?
— Trèves de circonlocutions. Venez-en au fait, reprit la jeune femme, d’un ton tranchant.
— Ah… Bien, répondit André, décontenancé. Mettons, alors, que nous entendons veiller à l’équilibre du monde. Evidemment, nous intervenons sur des cas spécifiques d’injustice notoire, mais notre vision est plus globale.
— Et « nous », c’est qui ?
Hésitant, l’homme jeta un regard vers son compagnon.
— Le Silence.
Comme si cela voulait tout dire.
— Mais encore ?
Jorgunmunder éclata d’un rire sec, désagréable.
— Je le savais. Il ne vous a jamais parlé du Silence.
— Sergueï ?
Toujours adossé au mur, ses manches remontées sur les avant-bras, le coéquipier de Wren se passait machinalement les mains dans les cheveux. Il évita le regard de la jeune femme. Son malaise était visible, palpable. Wren comprit soudain qu’il s’agissait d’autre chose que du simple refus d’une proposition. Après tout, négocier des affaires, c’était son travail. De quelle nature était donc cette fameuse proposition ? Qui étaient véritablement ces hommes ? Qu’est-ce que Sergueï lui cachait ?
— M. Didier a été notre collaborateur pendant de nombreuses années. En réalité, c’est lui qui a attiré notre attention sur vous.
Wren dévisagea Jorgunmunder. L'individu lui déplaisait : trop lisse, trop onctueux. Mais elle voulait entendre ce qu’il avait à dire. D’autant plus que Sergueï, à l’évidence, entendait la maintenir soigneusement à l’écart. Et cela l’irritait prodigieusement. Si prodigieusement qu’elle sentait le Courant bouillonner dans ses veines.
Sergueï avait des secrets. Il y avait des zones d’ombre dans sa vie. Tout cela, elle l’acceptait. En revanche, ce qu’elle supportait nettement moins, c’était d’apprendre ces secrets par la bouche d’un autre… Elle eut le sentiment qu’un serment dont elle ne soupçonnait pas l’existence venait d’être trahi. Ses entrailles se convulsèrent, ses yeux se mirent à brûler. Elle aurait voulu tout briser sur son passage. La douleur physique valait mille fois mieux que ces échardes de verre qui la déchiraient intérieurement.
La dernière fois qu’elle avait cédé à ce genre d’impulsion, elle avait quatorze ans. Paul Machin-Chose venait de lui voler sa bicyclette et paradait sous son nez. Alors, elle avait dégonflé les pneus au moment où il tournait pour s’éloigner. Et la bicyclette avait valsé au beau milieu de la rue, envoyant le garçon heurter une voiture. Il s’en était tiré avec des contusions et une jambe cassée.
Des étincelles dansèrent autour de ses poings, si fortement serrés que les ongles pénétrèrent la paume, qui se mit à saigner.
Sergueï comprit immédiatement que la jeune femme avait atteint son point de rupture. Pâle de colère, il marcha vers Felhim.
— Sortez.
Sa voix était calme, mais ses narines, blanchies, palpitaient violemment.
— Didier, intervint Jorgunmunder, d’un ton légèrement méprisant, je sais que vous êtes exaspéré, mais…
— Dehors ! hurla Sergueï sans retenue.
Le rouquin recula d’un pas.
— Nous vous appellerons…
Felhim prit son coéquipier par le coude et le dirigea vers la sortie. Sur le seuil, il se retourna.
— Vous nous appellerez dès que vous aurez pris votre décision. Mademoiselle Valère, Sergueï.
Un bref salut, et la porte se referma sur eux.
Un silence lourd s’abattit sur le salon. Sergueï s’absorba dans la contemplation d’une marine à l’aquarelle, accrochée au-dessus du canapé. Il l’avait acquise avec son premier salaire. Aujourd’hui, l’artiste valait sept fois plus sur le marché de l’art. Sergueï avait l’œil pour le talent… et pour le Talent. Une arme à double tranchant.
— Wren…
— Non. Pas maintenant. Tais-toi.
Ouvrant ses poings, la jeune femme écarta les bras et poussa un long cri. Puis, pivotant sur ses talons, elle fonça vers la cuisine. Il y eut des bruits de tiroirs violemment ouverts et refermés, des heurts de vaisselle, et la porte du frigo grinça.
Elle était manifestement très en colère. Jusqu’ici, elle avait heureusement réussi à se contrôler. Il lui avait sinon menti, du moins caché des informations. Et ce faisant, il l’avait mise en danger sans qu’elle le sache. Mais peut-être était-elle furieuse parce qu’il avait refusé une offre qui la concernait, elle ? Non, impossible. Après tout, c’était son travail que d’étudier et de trier les propositions qui leur parvenaient.
Il aurait pu agir différemment. Mais à l’époque, il lui avait paru juste de passer sous silence ce qui appartenait au passé. Il ne voulait plus de cette vie, il ne voulait plus être le Hibou. « Il y a toujours un prix à payer. » Tels avaient été ses propres mots. Sergueï espérait seulement que ce prix ne serait pas trop élevé.
Il devait faire confiance à Wren. Et attendre.

L'attente ne dura guère plus de dix minutes.
— Depuis combien de temps ?
La jeune femme avait émergé, telle une tornade, de la cuisine. Une main sur la hanche, l’autre tenant un verre, elle se planta sur le seuil et regarda son compagnon.
— Depuis combien de temps fais-tu partie de ce… de cette chose ?
Sergueï déplia et replia ses manches.
— J’attends, répéta-t-elle.
— Tu ne t’es jamais demandé pourquoi un Mage avait cherché à me tuer ?
Leur toute première rencontre. Wren avait employé son Talent à sauver Sergueï d’un accident de voiture provoqué par un mage désireux de cacher ses méfaits.
— Hmm… Tu marchais sur ses plates-bandes. Ce que les Mages n’apprécient pas, surtout quand ils ne sont pas bons citoyens.
Elle s’arrêta et se pencha légèrement en avant.
— Tu veux dire… depuis avant cette histoire ? Salaud !
Il s’y était pourtant préparé, mais le verre heurta son épaule, cependant que le contenu se répandait sur sa chemise. Lentement, il se redressa en inspirant. Ç’aurait pu être pire. Ne faire aucun mouvement prématuré. Silencieusement, il remercia Margot Valère d’avoir appris à sa fille à maîtriser son tempérament. Il risqua un coup d’œil vers la jeune femme.
Elle bouillait littéralement. La lampe près d’elle clignota, puis l’ampoule vola en éclats.
« Reste calme, Zhenechka », pria Sergueï en sentant la sueur couler le long de sa nuque. Heureusement qu’il ne pouvait voir le Courant tourbillonner dans la pièce, sinon il serait probablement trempé des pieds à la tête.
« Reste calme, et nous nous en sortirons indemnes. » Habituellement, il savait comment la calmer. Cependant, il n’avait jamais été la cible. Du moins pas de cette manière-là. Le petit bateau qu’il s’était construit ne faisait pas que tanguer. Il chavirait.
— Dix ans. Dix ans que tu travailles pour ces gens-là…
— Non.
Il avait parlé d’une voix basse, mais ferme.
— Je suis totalement inactif depuis huit ans. Depuis que nous travaillons ensemble à temps plein. Wren… ?
La jeune femme le regardait fixement. Elle écumait toujours.
— Pourquoi ? Pourquoi ne disais-tu rien ? demanda-t-elle d’une voix sourde. Je suis ton associée, bon sang !
Une image lui apparut. Wren et lui, assis dans un petit restaurant, dans le New Jersey. La pluie qui ruisselait le long des vitres. Elle était si jeune. Et pourtant, ses yeux étaient déjà douloureusement assombris. « Associés ? » avait-elle demandé. « Associés », avait-il répondu.
Aujourd’hui, il pourrait ajouter : « associé senior ». Comment n’avait-il pas remarqué que la balance avait penché ? « Parce que tu as la frousse de regarder, lui murmura sa conscience. Parce que si tu commences à regarder, alors, tu risquerais de voir bien d’autres choses… »
— Tu ne les connais pas, Geneviève. J’ai préféré qu’il en soit ainsi. Ils ne sont pas…
Il hésita, cherchant la meilleure formulation.
— Enfin, ils ressemblent au Conseil. Il ne faut pas se mêler à eux. Jamais.
— Quoi, ils sont du côté du mal ? Tu as travaillé pour le mal, Sergueï Didier ?
C'est lui qui lui avait appris la force du sarcasme : l’élève dépassait aujourd’hui le maître.
— Non. Ils veulent effectivement le bien, mais ils ne sont pas neutres, quoi qu’en dise André. Ils ont un objectif et entendent coûte que coûte l’atteindre.
Mauvaise réponse, ça. Il voyait le Courant gonfler les veines de la jeune femme, qui abattit brusquement ses poings sur lui, frappant de toutes ses forces. Il la laissa faire.
— Bon sang, Sergueï ! Je n’ai plus dix-huit ans ! Cesse de me traiter comme une petite fille qu’il faut protéger.
La voix de Wren se brisa sur le mot « petite ». La colère fit place aux larmes qui embuèrent ses yeux, mais refusèrent de couler. Le flux de violence s’épuisa. Serguei posa ses mains sur ses épaules, mais elle se détourna.
Il l’avait cherché. Il était tellement obsédé par l’idée de la protéger ! Que disait Douglas, déjà ? « Cesse de la couver »…
— Tu étais la fille de dix-huit ans la plus âgée que j’aie jamais connue.
De nouveau, le souvenir de cet après-midi au restaurant. Ses mains sagement repliées devant elle, ses yeux francs et directs pendant qu’il lui proposait un partenariat. Elle n’avait jamais été une gamine. Elle savait déjà tant de choses…
Il croisa le regard de Wren. Elle avait saisi ce à quoi il pensait.
— Je savais alors à quoi je m’engageais. J’ai choisi.
Elle s’approcha.
— Ne peux-tu me faire confiance aujourd’hui, comme tu me faisais confiance hier ?
La confiance. Le mot était lâché.
— C'était plus facile à ce moment-là.
— De me faire confiance ?
Sergueï se sentit soudain vieux et las.
— De risquer de te perdre.

Wren ne savait pas que la colère pouvait si rapidement se transformer en peur, et la peur en douleur. Elle ne savait pas que les sentiments pouvaient ressembler à une brûlure qui se répand comme une traînée.
— Sergueï…
Elle tendit la main pour toucher la joue de son compagnon. Elle avait tant besoin de ce contact qu’elle s’interdisait. Le contact de cette peau, toujours un peu rugueuse même quand il se rasait de près, la chaleur familière, lui donnèrent stupidement envie de fondre en larmes.
« Idiote ! C'est Sergueï. Sergueï ! Comment peux-tu penser, un seul instant… ».
Oh, tout se mélangeait. Lui, eux… Elle lui avait toujours fait confiance. Toujours. Même quand elle était tellement en colère qu’elle était capable de court-circuiter tout un quartier. Elle avait confiance en lui quand elle doutait d’elle-même. En un sens, c’était humiliant de découvrir combien…
Combien elle l’aimait.
« Hé là, pas d’introspection, ma fille ! Ce n’est vraiment pas le moment… »
L'amour. Le vrai. Pas une simple attirance. Un amour, elle devait bien le reconnaître, qui avait été là dès le début, qui l’avait fait écouter quand il évoquait un monde qu’elle n’avait jamais imaginé…
Sergueï se détacha doucement de la main. Ils se regardèrent sans prononcer un mot.
— Parle-moi du Silence, finit par murmurer Wren.
Avec un soupir, Sergueï s’installa dans son fauteuil.
— Version courte ? demanda-t-il en se laissant aller en arrière.
— Si ce n’est pas trop te demander.
Wren avait voulu se montrer sarcastique. Elle n’avait réussi qu’à parler d’un ton las. Dieu, qu’elle était fatiguée…
— Le Silence a été fondé dans les années 1900 par un groupes d’hommes blancs qui éprouvaient un sentiment de culpabilité.
Il avait la voix basse et chantante qu’il adoptait quand il lui résumait une affaire.
— Le nom est prétentieux, je te l’accorde, mais il est éloquent. Ce sont des ouvriers silencieux qui viennent en aide à ceux qui ne peuvent se faire entendre. L'Organisation — ou l’Agence, appelle-la comme tu veux — s’est étendue au fil des ans. Je ne connais pas sa taille actuelle, mais ils ont des bureaux dans au moins sept pays. Probablement plus. Première mission : redresser les torts. Deuxième mission : les empêcher d’être commis.
Wren hocha la tête.
— Et qui définit ce qui est mauvais, ce qui doit être réparé ?
— Tss, tss ! Tu veux donner une leçon de moralité comparée ?
Wren esquissa un sourire.
— Correction méritée ! Continue.
— Aucun Talent parmi les membres fondateurs. En revanche, ils recrutent ceux qui le sont. A ceci près qu’ils appellent plutôt ça… magie. Ne ris pas. Dans bien des cas, ils ont affaire à des abus de pouvoirs, disons… spéciaux. Au point que c’est devenu un véritable champ d’opérations parallèles.
— Ah… Et toi ? demanda la jeune femme en s’installant sur le canapé, le menton posé sur ses genoux repliés devant elle.
— Moi ?
Sergueï soupira.
— Le Silence est une organisation extrêmement cloisonnée. Personne n’en connaît les rouages secrets. J’ai été formé comme Opérateur, autrement dit comme agent de liaison entre la Maison mère et le terrain.
Il se tut un instant.
— Ma spécialité, reprit-il à voix basse, c’était l’entraînement des Talents. Ils recrutaient tous ceux qu’ils pouvaient, c’est-à-dire essentiellement des Talents mineurs. A l’époque, ils ne connaissaient pas l’existence du Conseil et, par conséquent, ignoraient le contrôle exercé par les Mages Suprêmes.
A l’époque… Refoulant la réplique qui lui venait aux lèvres, Wren encaissa la révélation sans ciller.
— Et puis… ? demanda-t-elle.
Levant la tête, Sergueï plongea ses yeux dans ceux de la jeune femme.
— Et puis, un matin, en me réveillant, j’ai su que c’était fini. J’ai eu un accident de voiture, et j’ai rencontré une jeune voleuse extraordinairement douée qui m’a aidé à franchir le pas. Je suis parti. Sans regrets.
Il prononça les derniers mots d’un ton ferme et clair. Son regard était assuré. Wren savait, bien sûr, qu’il y avait autre chose. Elle l’avait toujours su. Rares étaient les marchands d’art qui portaient constamment sur eux une arme, ou qui savaient échapper à une filature au beau milieu de la circulation. Mais c’était sa faute si elle n’avait jamais cherché à savoir plus, non ?
Sergueï tendit le bras par-dessus la table basse et posa sa main sur la sienne.
— Tu n’as pas à te décider maintenant, Zhenechka, murmura-t-il. Prends le temps d’y penser. Voilà des années qu’ils attendent, et peu importe que leur affaire soit ou non urgente. Ils attendront encore.
Au contact des doigts chauds de son compagnon, Wren s’aperçut que les siens étaient glacés.
— Et toi ? demanda-t-elle, à voix basse.
Il la contempla en silence, les yeux brillant d’émotion.
— Je serai là. Quoi que tu décides.