Ils
l’attendaient chez lui quand il revint de la galerie, ce soir-là.
Ils étaient deux — costumes élégants, cravates de soie, coupe de
cheveux impeccable. Le refrain de Werewolves
of London de Warren Zevon lui revint à la mémoire. Pas le
moment de songer à des bagatelles.
L'heure était plutôt sérieuse, voire tragique. Et
il était directement responsable de l’orage qu’il avait attiré sur
sa tête : la rencontre avec Douglas avait provoqué une série de
réactions en chaîne aussi logiques qu’inévitables, depuis le coup
de téléphone de l’autre nuit jusqu’à cette visite. Client, Conseil,
groupe d’autodéfense, Silence… Autant de fils d’une toile menaçante
et encore invisible.
La journée avait été longue, la nuit beaucoup trop
courte et particulièrement inconfortable. Dormir dans un fauteuil
de bureau conçu pour une personne beaucoup plus petite que vous, ce
n’était pas fait pour arranger votre humeur. Bref, il n’était pas
prêt à supporter une confrontation. Pas aujourd’hui. Ni demain, ni
jamais.
Comme s’il avait eu le choix…
— Bravo pour le respect de la vie privée, et accessoirement de mes serrures,
lança-t-il d’une voix sèche et ironique.
Refoulant au plus profond de lui la rage, la
douleur, la peur, Sergueï ferma tranquillement la porte d’entrée et
se tourna vers ses visiteurs, le visage neutre.
— Nous avons attendu dehors plus d’une heure. Ton
concierge était sur le point d’appeler la police. Alors, nous avons
préféré entrer discrètement chez toi et ne pas risquer d’être
emmenés au poste, répliqua le plus âgé des deux hommes, commodément
installé dans le grand canapé brun.
Son compagnon se tenait derrière lui, comme un
soldat au garde-à-vous. Service d’ordre du Silence ? Sergueï rejeta
l’hypothèse. Ils n’étaient pas assez fous pour forcer de la sorte
une situation. Plutôt un témoin — la garantie que la « discussion »
serait de deux contre un. Un compliment, en somme, si vous étiez
sensible à ce genre de détail. Il fut écœuré de constater qu’il
l’était encore.
— Et bien sûr, laisser un mot précisant que vous
étiez passés par là ne vous a pas traversé l’esprit, commenta
Sergueï sur le même ton sarcastique.
Ouvrant le placard, il accrocha soigneusement son
manteau. Le crépuscule était tombé. D’une main, il effleura
l’interrupteur qui commandait toutes les lampes du salon. Il
habitait un duplex, sans cloisons ni alcôves, sans le moindre
recoin d’ombre, ni la moindre cachette possible. Guidé par la
paranoïa, ce choix s’était, au fil des ans, transformé en goût
personnel. La cuisine donnait directement sur le salon et un
escalier métallique à vis conduisait à la mezzanine qui servait de
chambre.
Sergueï dénoua sa cravate et la posa sur la
rampe. Puis il fit glisser
ses mocassins souples, les rangea près de la dernière marche et y
fourra les chaussettes qu’il venait d’ôter. Il tournait le dos aux
deux hommes, attitude qui signifiait à la fois « Je ne vous crains
pas » et « Vous n’êtes pas assez importants pour que je m’occupe de
vous d’abord ».
Pourtant, son pouls battait trop vite, et il
regretta de ne pas être allé au cocktail auquel il avait été convié
ce soir. Les rires forcés et les insinuations malveillantes
auraient été préférables à ce qui s’annonçait.
— Un mot se perd facilement, ou n’est pas lu. Un
face-à-face nous a paru plus judicieux.
Sergueï se raidit imperceptiblement et contempla
les marches métalliques jusqu’à ce que son cœur s’apaise. Quand il
lui fut impossible de prolonger l’attente, il se retourna. André
Felhim. Grand, mince, noir, des cheveux coupés ras où se
discernaient quelques fils argentés. L'homme devait courir sur la
fin de la soixantaine, à présent, quoique son visage parût beaucoup
plus jeune. André avait participé au recrutement de Sergueï. Les
deux hommes ne s’aimaient pas, mais se respectaient. Ils avaient
fait un choix judicieux en l’envoyant ici, songea Sergueï. De toute
façon, personne n’avait prétendu que le Silence était stupide. Tant
s’en fallait.
— Pour que je vous dise en direct de me fiche la
paix ? Très bien, alors je vous le dis : allez-vous…
— Serguei Kassianovitch…
— Laissez mon père hors de cette histoire !
Rouvrir de vieilles blessures… Le Silence savait
s’y prendre, pas de doute. Mais il prenait des risques.
— Si vous attendez, pour venir ici, que je
vous y invite, alors je
serai poli. Tandis qu’avec des menaces…
— Il n’y a eu aucune menace ! s’exclama André en
jaillissant du canapé, l’air outré.
Son compagnon, un rouquin court sur pattes mais
trapu, croisa les bras et dévisagea Sergueï comme s’il regrettait
de ne pas avoir formulé de menaces.
— Vous espionnez mon associée, vous vous permettez
des commentaires à peine voilés sur ce que vous considérez comme
mon échec. Comment dites-vous, déjà ? Ah oui, je ne sais pas « la
rappeler à l’ordre ». Comme si elle était un chien que je devais
dresser !
Le regard dur, un pli obstiné autour de la bouche,
il se pencha vers André.
— Vous venez m’obliger à un accord. Eh bien, non.
Non et non.
— Veux-tu m’écouter à la fin ? Après, tu pourras
nous jeter hors de chez toi.
Sergueï le défia un long moment du regard, avant
de baisser la garde.
— O.K., dit-il avec un geste vague de la main.
Sors ton petit discours.
— Je ne suis pas là pour te harceler, mon garçon.
Ni pour discuter de tes… « négociations » en cours avec la Section
Opération. Je suis simplement venu évoquer un possible recoupement
de nos intérêts.
— Et pour ça, tu avais besoin d’un collègue.
André ne releva pas.
— On s’est aperçu qu’une de tes affaires
coïncidait en partie avec l’une des nôtres.
L'homme glissa la main dans la poche de sa veste
et en retira une série de photos qu’il tendit à Sergueï. Ce dernier les prit, puis les
laissa tomber : les images s’éparpillèrent en éventail sur la table
basse. Deux d’entre elles montraient Wren près du Frants Building,
au petit matin ; une autre, la jeune femme près d’une voiture qu’il
ne reconnut pas, et les deux dernières, Wren toujours, non loin de
la maison de leur cible. Pris à distance, les clichés étaient
cependant d’une remarquable netteté.
Ils la suivaient.
Aussi dut-il refouler la bête qui s’était
réveillée en lui, prête à rugir et à mordre. Crispant les poings,
il inspira profondément.
Apparemment inconscient du danger qui venait de le
frôler, André prit la pose du conférencier, les bras derrière le
dos, les jambes légèrement écartées.
— Avant que tu ne t’énerves, sache que ce n’est
pas dans nos habitudes de prendre des photos. Simplement,
nous…
— Je sais, l’interrompit Sergueï d’une voix
frémissante. Je suppose que vous avez un dossier sur Frants.
Mauvais ça, très mauvais !
« Du calme », gronda-t-il intérieurement, à
l’intention de la bête qui s’agitait en lui. Il se laissait
emporter par ses émotions, ce qui venait de lui faire commettre une
erreur stupide. Même un débutant sait qu’il ne faut jamais donner
d’information sans contrepartie égale, et ne jamais supposer que
l’adversaire connaît votre jeu. Or, il venait de prononcer un
nom.
— Effectivement, confirma André, avec un ton de
légère désapprobation devant cette interruption. Cependant, nous
sommes surtout intéressés par l’homme qui s’est… disons, « emparé » du bien de
votre client.
« Et Wren qui pense que je ne fais que papillonner
autour du sujet ! » songea Sergueï en dissimulant son amusement
derrière un visage impassible.
Cette diversion lui permit de retrouver son calme
et de prendre un peu de distance.
« Bien. Donc, ils l’ont suivie. Un renfort
inattendu, pour le moins. Ils n’ont aucune intention de toucher à
Wren. D’abord, parce qu’ils préfèrent passer par moi pour avoir une
meilleure emprise sur elle. Ensuite, parce qu’ils ont besoin de
nous. Pour l’instant. »
— Pourquoi cet intérêt ? demanda Sergueï.
André eut un claquement de langue agacé.
— Tu es capable de mieux que ça ! répliqua-t-il
avec une pointe d’irritation.
Sergueï se donna mentalement un bon point pour
avoir réussi à faire saillir la veine sur le cou de son
interlocuteur.
— Tu sais des choses sur ce collectionneur, que tu
refuses de nous dire.
C'était le rouquin qui venait de prendre la
parole, pour la première fois. Il semblait sortir tout droit d’un
pensionnat de la côte Est et considérait Sergueï avec le mépris du
parfait Croyant. « Si les fidèles se contentaient de respecter
scrupuleusement les règles de l’Organisation, ils ne seraient pas
là, dans cet appartement, à perdre leur temps », signifiait son
regard.
« Ai-je été aussi niais, en mon temps ? se demanda
Sergueï en l’observant. Sans doute. »
Il était temps qu’il reprenne le contrôle de
la situation. Il enleva sa
veste et la posa sur le dossier du confortable fauteuil où il
aimait à s’installer pour lire, sous le halo doux d’une lampe
inclinable placée juste derrière. Il résista à la tentation de s’y
laisser tomber. Mieux valait qu’il reste debout pour garder tout
son corps en alerte.
— Que voulez-vous que je dise ? s’enquit-il.
Nombreux sont ceux qui sont attirés par la magie, et dans la
plupart des cas, ils sont incapables de reconnaître un véritable
Artefact. Je n’ai aucune raison de penser que celui-ci soit
différent.
— Ce n’est pas à toi d’en juger. Tu aurais dû le
signaler. Lui, et tous les types qui possèdent des choses qui ne
leur appartiennent pas.
— André, dis à ton chien de me lâcher.
Sergueï savait qu’il était en train de tout
gâcher. Ils avaient réussi à le mettre sur la défensive en devinant
ses réactions. Mais la colère qu’il maîtrisait depuis tout à
l’heure débordait irrésistiblement. Pourquoi le harcelaient-ils ?
Que cherchaient-ils ?
« Ils sont désespérés. Il y a du sang quelque part
», songea Sergueï, qui se maudit de n’avoir pas été plus curieux
sur ce qui se passait au Silence. S'il avait été un peu plus
attentif, il aurait pu recueillir des indices sur les raisons qui
poussaient l’Organisation à vouloir obstinément Wren. Il avait fait
preuve de surdité, le soir du Vendredi Fatal. Dancy, Adam avaient
tenté de l’avertir. Douglas aussi, à sa manière…
— Vous voulez me faire croire que vous n’avez
personne sous la main pour régler ce genre d’affaires ? Que vous
avez besoin de recourir aux services d’un Opérateur brûlé et d’une
Solitaire de vingt et quelques années pour résoudre vos problèmes
?
— Mais si, répondit Sergueï avec une soudaine et
profonde lassitude. Et tu le sais. C'est la raison pour laquelle
ils m’ont laissé partir, il y a dix ans. D’abord, tu me demandes de
te renseigner sur ce que je fais, sur ce que je vois et entends. Et
maintenant, voilà que tu veux davantage. Tu commences à me donner
des ordres comme si j’étais encore l’un des vôtres. Votre situation
était-elle vraiment mauvaise, ou bien…
Il marqua une pause. Puis, haussant légèrement les
épaules, il frappa.
— Ou bien, as-tu compris que Geneviève n’irait
nulle part sans moi ?
— Tu en es sûr ? lança le rouquin, d’un ton
acerbe.
— Jorgunmunder ! lui dit Felhim, avec une nuance
d’avertissement dans la voix.
— Oui, dit Sergueï sans hésiter.
Et il l’était. Vraiment. C'était étonnant, cette
assurance subite, comme une chaise dont vous avez besoin et qui
apparaît derrière vous… par magie. Il ne put retenir un petit
rire.
— Notre proposition est simple, Didier.
Sa tentative d’intimidation ayant échoué,
Jorgunmunder essayait à présent de faire appel à la raison, comme à
une stratégie de la dernière chance.
— Découvrez qui mettait Prevost sur la piste de
ces Artefacts. Nous nous chargeons du reste, si vous êtes trop
mercantile pour l’accomplir vous-même.
Mercantile ! Il entendait, par là, travailler pour
gagner sa vie et non pour la gloire de l’Organisation. Quant à « se charger du reste »,
ma foi, il ne voulait rien dire de plus que ce qu’il disait. Le
Silence portait bien son nom. On n’y parlait pas à tort à et à
travers.
Sergueï ne mordit pas à l’appât. S'adossant au
mur, les bras croisés sur la poitrine, il considéra les deux hommes
avec une moue. Qu’il n’ait plus joué le jeu depuis des années ne
signifiait pas qu’il n’en connaissait plus les règles.
— Mais enfin, murmura Jorgunmunder, c’est dans
l’intérêt de tous que cette brèche soit définitivement colmatée,
pour éviter qu’elle ne suscite d’autres convoitises.
« Voilà bien le problème », songea Sergueï avec
amertume. L'intérêt de tous. Le Silence a toujours agi pour le bien
de l’humanité : c’était leur grand credo. Et ç’avait été le sien,
en partie.
Seulement, il y avait la manière dont ils
pressaient, dont ils épuisaient littéralement leurs agents qui, en
dépit d’un investissement inlassable et de convictions
inébranlables, arrivaient tout juste à endiguer le flot.
Il voulait protéger sa Wren, lui épargner cette
amertume, cette désillusion qui vous rongeaient jusqu’à l’os.
Cependant, Sergueï devait reconnaître qu’ils
avaient marqué un point. La description que Wren lui avait faite de
son expédition avait soulevé en lui une réelle inquiétude.
— Bien, lança-t-il brusquement. Je vais me
renseigner. Comme je l’ai toujours fait.
Sans lui, l’Organisation n’aurait encore que des
preuves incertaines de l’existence du Conseil.
— Mais
laissez-nous tranquilles, ajouta-t-il d’un ton menaçant. Fini le
harcèlement, les filatures. Fini le petit jeu de manipulation. Si
vous avez parlé avec Douglas, vous savez que vous n’obtiendrez rien
de plus que ma collaboration. Pas la sienne. Wren n’est pas pour
vous.
— Ne crois-tu pas que c’est à moi de décider
?
Les trois hommes se tournèrent d’un même mouvement
vers la porte. Et Sergueï maudit son sens des précautions : il
avait donné l’ordre de laisser passer, à toute heure du jour et de
la nuit, une jeune femme répondant au signalement de Wren. Pour
qu’elle se sente en sécurité. Encore une bonne intention qui se
révélait désastreuse. C'était le jour des catastrophes,
apparemment.
André regarda Sergueï.
— C'est Geneviève ?
— Tu me croirais si je te disais non ? rétorqua
celui-ci, d’un ton sarcastique.
L'homme haussa les épaules et avança d’un
pas.
— Mademoiselle Valère, je me présente : André
Felhim, et voici mon coéquipier, Paul Jorgunmunder.
— Hum, les gens qui ont des coéquipiers comme le
vôtre ont tendance à dire des trucs du genre : « Je vais vous faire
une offre que vous ne refuserez pas. » Je me trompe ?
Wren regarda son interlocuteur avec insistance,
tout en passant la main, comme par inadvertance, sur le mur.
Sergueï identifia immédiatement le geste : la jeune femme aspirait
le courant véhiculé par les câbles cachés dans le plâtre.
— Wren…, commença-t-il.
André Felhim le devança.
La jeune femme lança un regard vers son compagnon.
Sergueï soupira imperceptiblement. Elle était en colère, mais elle
se contrôlait. Pour le moment.
— Ça ira, Wren.
Les mains quittèrent le mur. Sergueï espéra que
les deux agents du Silence ne commettraient pas l’erreur de croire
que la jeune femme était désarmée. Aucun Talent ne l’était jamais.
Une Solitaire encore moins. Elle se devait d’être paranoïaque, si
elle ne voulait pas être prise dans les filets du Conseil. Encore
un aspect auquel il aurait dû être plus attentif. Douglas avait
raison : il ne savait pas travailler en dehors du système.
— Donc, Felhim et Jorgunmunder, vous harcelez
mon associé, lança Wren en appuyant
subtilement sur « mon ». Vous évoquez une affaire que mon
associé, poursuivit-elle en insistant
cette fois sur « associé », ne veut pas que je connaisse.
Sergueï grimaça. Elle était vraiment très en
colère.
La jeune femme avança de quelques pas, et ses
bottes résonnèrent durement sur le parquet. Du haut de son mètre
soixante-cinq — soixante-dix en comptant les talons —, elle toisa
les trois hommes qui lui faisaient face. Il émanait d’elle une
fragilité illusoire, sous laquelle se dissimulait une force souple
et précise.
Sergueï lui, n’avait pas besoin de voir la jeune
femme pour savoir où elle se trouvait dans une pièce. Il
connaissait les nuances mordorées de ses yeux, la forme parfaite de
son menton, le mouvement de son corps quand elle marchait, sa manière de dormir en
chien de fusil. Il savait aussi que sous-estimer sa force était la
pire des erreurs que pouvaient commettre ceux qui se tenaient à
présent dans son salon. Figé sous le regard ardent de Wren, il
priait silencieusement pour ne pas faire partie des dommages
collatéraux.
— Tous ces conciliabules et ces petites
cachotteries me paraissent… très intéressants. Mais commençons par
le commencement. Qui êtes-vous ?
Le rouquin s’agita, derrière le canapé, mais
personne ne fit attention à lui.
— Oh, rien de plus simple, répondit André Felhim
avec affabilité. Je suis, disons, un vieil ami de votre associé. Je
suis venu le voir pour lui proposer une affaire. A lui et… à
vous.
Sergueï esquissa un geste, mais Wren lui lança un
regard et il se tint coi.
— Nous travaillons pour une organisation qui a
pour but de défendre… disons le « bien neutre », si vous connaissez
Donjons et Dragons… ?
— Rien de tout ça !
Qu’est-ce qu’il s’imaginait ? Que la magie,
c’était jeux de rôle et compagnie ?
— Trèves de circonlocutions. Venez-en au fait,
reprit la jeune femme, d’un ton tranchant.
— Ah… Bien, répondit André, décontenancé. Mettons,
alors, que nous entendons veiller à l’équilibre du monde.
Evidemment, nous intervenons sur des cas spécifiques d’injustice
notoire, mais notre vision est plus globale.
— Et « nous », c’est qui ?
Hésitant, l’homme jeta un regard vers son
compagnon.
Comme si cela voulait tout dire.
— Mais encore ?
Jorgunmunder éclata d’un rire sec,
désagréable.
— Je le savais. Il ne vous a jamais parlé du
Silence.
— Sergueï ?
Toujours adossé au mur, ses manches remontées sur
les avant-bras, le coéquipier de Wren se passait machinalement les
mains dans les cheveux. Il évita le regard de la jeune femme. Son
malaise était visible, palpable. Wren comprit soudain qu’il
s’agissait d’autre chose que du simple refus d’une proposition.
Après tout, négocier des affaires, c’était son travail. De quelle
nature était donc cette fameuse proposition ? Qui étaient
véritablement ces hommes ? Qu’est-ce que Sergueï lui cachait
?
— M. Didier a été notre collaborateur pendant de
nombreuses années. En réalité, c’est lui qui a attiré notre
attention sur vous.
Wren dévisagea Jorgunmunder. L'individu lui
déplaisait : trop lisse, trop onctueux. Mais elle voulait entendre
ce qu’il avait à dire. D’autant plus que Sergueï, à l’évidence,
entendait la maintenir soigneusement à l’écart. Et cela l’irritait
prodigieusement. Si prodigieusement qu’elle sentait le Courant
bouillonner dans ses veines.
Sergueï avait des secrets. Il y avait des zones
d’ombre dans sa vie. Tout cela, elle l’acceptait. En revanche, ce
qu’elle supportait nettement moins, c’était d’apprendre ces secrets
par la bouche d’un autre… Elle eut le
sentiment qu’un serment dont elle ne soupçonnait pas l’existence
venait d’être trahi. Ses
entrailles se convulsèrent, ses yeux se mirent à brûler. Elle
aurait voulu tout briser sur son passage. La douleur physique
valait mille fois mieux que ces échardes de verre qui la
déchiraient intérieurement.
La dernière fois qu’elle avait cédé à ce genre
d’impulsion, elle avait quatorze ans. Paul Machin-Chose venait de
lui voler sa bicyclette et paradait sous son nez. Alors, elle avait
dégonflé les pneus au moment où il tournait pour s’éloigner. Et la
bicyclette avait valsé au beau milieu de la rue, envoyant le garçon
heurter une voiture. Il s’en était tiré avec des contusions et une
jambe cassée.
Des étincelles dansèrent autour de ses poings, si
fortement serrés que les ongles pénétrèrent la paume, qui se mit à
saigner.
Sergueï comprit immédiatement que la jeune femme
avait atteint son point de rupture. Pâle de colère, il marcha vers
Felhim.
— Sortez.
Sa voix était calme, mais ses narines, blanchies,
palpitaient violemment.
— Didier, intervint Jorgunmunder, d’un ton
légèrement méprisant, je sais que vous êtes exaspéré, mais…
— Dehors ! hurla Sergueï sans retenue.
Le rouquin recula d’un pas.
— Nous vous appellerons…
Felhim prit son coéquipier par le coude et le
dirigea vers la sortie. Sur le seuil, il se retourna.
— Vous nous appellerez dès que vous aurez pris
votre décision. Mademoiselle Valère, Sergueï.
Un bref salut, et la porte se referma sur
eux.
Un silence
lourd s’abattit sur le salon. Sergueï s’absorba dans la
contemplation d’une marine à l’aquarelle, accrochée au-dessus du
canapé. Il l’avait acquise avec son premier salaire. Aujourd’hui,
l’artiste valait sept fois plus sur le marché de l’art. Sergueï
avait l’œil pour le talent… et pour le Talent. Une arme à double
tranchant.
— Wren…
— Non. Pas maintenant. Tais-toi.
Ouvrant ses poings, la jeune femme écarta les bras
et poussa un long cri. Puis, pivotant sur ses talons, elle fonça
vers la cuisine. Il y eut des bruits de tiroirs violemment ouverts
et refermés, des heurts de vaisselle, et la porte du frigo
grinça.
Elle était manifestement très en colère.
Jusqu’ici, elle avait heureusement réussi à se contrôler. Il lui
avait sinon menti, du moins caché des informations. Et ce faisant,
il l’avait mise en danger sans qu’elle le sache. Mais peut-être
était-elle furieuse parce qu’il avait refusé une offre qui la
concernait, elle ? Non, impossible. Après tout, c’était son travail
que d’étudier et de trier les propositions qui leur
parvenaient.
Il aurait pu agir différemment. Mais à l’époque,
il lui avait paru juste de passer sous silence ce qui appartenait
au passé. Il ne voulait plus de cette vie, il ne voulait plus être
le Hibou. « Il y a toujours un prix à payer. » Tels avaient été ses
propres mots. Sergueï espérait seulement que ce prix ne serait pas
trop élevé.
Il devait faire confiance à Wren. Et
attendre.
L'attente ne dura guère plus de dix minutes.
— Depuis combien de temps ?
La jeune
femme avait émergé, telle une tornade, de la cuisine. Une main sur
la hanche, l’autre tenant un verre, elle se planta sur le seuil et
regarda son compagnon.
— Depuis combien de temps fais-tu partie de ce… de
cette chose ?
Sergueï déplia et replia ses manches.
— J’attends, répéta-t-elle.
— Tu ne t’es jamais demandé pourquoi un Mage avait
cherché à me tuer ?
Leur toute première rencontre. Wren avait employé
son Talent à sauver Sergueï d’un accident de voiture provoqué par
un mage désireux de cacher ses méfaits.
— Hmm… Tu marchais sur ses plates-bandes. Ce que
les Mages n’apprécient pas, surtout quand ils ne sont pas bons
citoyens.
Elle s’arrêta et se pencha légèrement en
avant.
— Tu veux dire… depuis avant cette histoire ? Salaud !
Il s’y était pourtant préparé, mais le verre
heurta son épaule, cependant que le contenu se répandait sur sa
chemise. Lentement, il se redressa en inspirant. Ç’aurait pu être
pire. Ne faire aucun mouvement prématuré. Silencieusement, il
remercia Margot Valère d’avoir appris à sa fille à maîtriser son
tempérament. Il risqua un coup d’œil vers la jeune femme.
Elle bouillait littéralement. La lampe près d’elle
clignota, puis l’ampoule vola en éclats.
« Reste calme, Zhenechka », pria Sergueï en
sentant la sueur couler le long de sa nuque. Heureusement qu’il ne
pouvait voir le Courant tourbillonner dans la pièce, sinon il serait probablement trempé des
pieds à la tête.
« Reste calme, et nous nous en sortirons indemnes.
» Habituellement, il savait comment la calmer. Cependant, il
n’avait jamais été la cible. Du moins pas de cette manière-là. Le
petit bateau qu’il s’était construit ne faisait pas que tanguer. Il
chavirait.
— Dix ans. Dix ans que tu travailles pour ces
gens-là…
— Non.
Il avait parlé d’une voix basse, mais ferme.
— Je suis totalement inactif depuis huit ans.
Depuis que nous travaillons ensemble à temps plein. Wren… ?
La jeune femme le regardait fixement. Elle écumait
toujours.
— Pourquoi ? Pourquoi ne disais-tu rien ?
demanda-t-elle d’une voix sourde. Je suis ton associée, bon sang
!
Une image lui apparut. Wren et lui, assis dans un
petit restaurant, dans le New Jersey. La pluie qui ruisselait le
long des vitres. Elle était si jeune. Et pourtant, ses yeux étaient
déjà douloureusement assombris. « Associés ? » avait-elle demandé.
« Associés », avait-il répondu.
Aujourd’hui, il pourrait ajouter : « associé
senior ». Comment n’avait-il pas remarqué que la balance avait
penché ? « Parce que tu as la frousse de regarder, lui murmura sa
conscience. Parce que si tu commences à regarder, alors, tu
risquerais de voir bien d’autres choses… »
— Tu ne les connais pas, Geneviève. J’ai préféré
qu’il en soit ainsi. Ils ne sont pas…
— Enfin, ils ressemblent au Conseil. Il ne faut
pas se mêler à eux. Jamais.
— Quoi, ils sont du côté du mal ? Tu as travaillé
pour le mal, Sergueï Didier ?
C'est lui qui lui avait appris la force du
sarcasme : l’élève dépassait aujourd’hui le maître.
— Non. Ils veulent effectivement le bien, mais ils
ne sont pas neutres, quoi qu’en dise André. Ils ont un objectif et
entendent coûte que coûte l’atteindre.
Mauvaise réponse, ça. Il voyait le Courant gonfler
les veines de la jeune femme, qui abattit brusquement ses poings
sur lui, frappant de toutes ses forces. Il la laissa faire.
— Bon sang, Sergueï ! Je n’ai plus dix-huit ans !
Cesse de me traiter comme une petite fille qu’il faut
protéger.
La voix de Wren se brisa sur le mot « petite ». La
colère fit place aux larmes qui embuèrent ses yeux, mais refusèrent
de couler. Le flux de violence s’épuisa. Serguei posa ses mains sur
ses épaules, mais elle se détourna.
Il l’avait cherché. Il était tellement obsédé par
l’idée de la protéger ! Que disait Douglas, déjà ? « Cesse de la
couver »…
— Tu étais la fille de dix-huit ans la plus âgée
que j’aie jamais connue.
De nouveau, le souvenir de cet après-midi au
restaurant. Ses mains sagement repliées devant elle, ses yeux
francs et directs pendant qu’il lui proposait un partenariat. Elle
n’avait jamais été une gamine. Elle savait déjà tant de
choses…
— Je savais alors à quoi je m’engageais. J’ai
choisi.
Elle s’approcha.
— Ne peux-tu me faire confiance aujourd’hui, comme
tu me faisais confiance hier ?
La confiance. Le mot était lâché.
— C'était plus facile à ce moment-là.
— De me faire confiance ?
Sergueï se sentit soudain vieux et las.
— De risquer de te perdre.
Wren ne savait pas que la colère pouvait si
rapidement se transformer en peur, et la peur en douleur. Elle ne
savait pas que les sentiments pouvaient ressembler à une brûlure
qui se répand comme une traînée.
— Sergueï…
Elle tendit la main pour toucher la joue de son
compagnon. Elle avait tant besoin de ce contact qu’elle
s’interdisait. Le contact de cette peau, toujours un peu rugueuse
même quand il se rasait de près, la chaleur familière, lui
donnèrent stupidement envie de fondre en larmes.
« Idiote ! C'est Sergueï. Sergueï ! Comment
peux-tu penser, un seul instant… ».
Oh, tout se mélangeait. Lui, eux… Elle lui avait
toujours fait confiance. Toujours. Même quand elle était tellement
en colère qu’elle était capable de court-circuiter tout un
quartier. Elle avait confiance en lui quand elle doutait
d’elle-même. En un sens, c’était humiliant de découvrir
combien…
Combien elle
l’aimait.
L'amour. Le vrai. Pas une simple attirance. Un
amour, elle devait bien le reconnaître, qui avait été là dès le
début, qui l’avait fait écouter quand il évoquait un monde qu’elle
n’avait jamais imaginé…
Sergueï se détacha doucement de la main. Ils se
regardèrent sans prononcer un mot.
— Parle-moi du Silence, finit par murmurer
Wren.
Avec un soupir, Sergueï s’installa dans son
fauteuil.
— Version courte ? demanda-t-il en se laissant
aller en arrière.
— Si ce n’est pas trop te demander.
Wren avait voulu se montrer sarcastique. Elle
n’avait réussi qu’à parler d’un ton las. Dieu, qu’elle était
fatiguée…
— Le Silence a été fondé dans les années 1900 par
un groupes d’hommes blancs qui éprouvaient un sentiment de
culpabilité.
Il avait la voix basse et chantante qu’il adoptait
quand il lui résumait une affaire.
— Le nom est prétentieux, je te l’accorde, mais il
est éloquent. Ce sont des ouvriers silencieux qui viennent en aide
à ceux qui ne peuvent se faire entendre. L'Organisation — ou
l’Agence, appelle-la comme tu veux — s’est étendue au fil des ans.
Je ne connais pas sa taille actuelle, mais ils ont des bureaux dans
au moins sept pays. Probablement plus. Première mission : redresser
les torts. Deuxième mission : les empêcher d’être commis.
Wren hocha la tête.
— Tss, tss ! Tu veux donner une leçon de moralité
comparée ?
Wren esquissa un sourire.
— Correction méritée ! Continue.
— Aucun Talent parmi les membres fondateurs. En
revanche, ils recrutent ceux qui le sont. A ceci près qu’ils
appellent plutôt ça… magie. Ne ris pas. Dans bien des cas, ils ont
affaire à des abus de pouvoirs, disons… spéciaux. Au point que
c’est devenu un véritable champ d’opérations parallèles.
— Ah… Et toi ? demanda la jeune femme en
s’installant sur le canapé, le menton posé sur ses genoux repliés
devant elle.
— Moi ?
Sergueï soupira.
— Le Silence est une organisation extrêmement
cloisonnée. Personne n’en connaît les rouages secrets. J’ai été
formé comme Opérateur, autrement dit comme agent de liaison entre
la Maison mère et le terrain.
Il se tut un instant.
— Ma spécialité, reprit-il à voix basse, c’était
l’entraînement des Talents. Ils recrutaient tous ceux qu’ils
pouvaient, c’est-à-dire essentiellement des Talents mineurs. A
l’époque, ils ne connaissaient pas l’existence du Conseil et, par
conséquent, ignoraient le contrôle exercé par les Mages
Suprêmes.
A l’époque… Refoulant la réplique qui lui venait
aux lèvres, Wren encaissa la révélation sans ciller.
— Et puis… ? demanda-t-elle.
— Et puis, un matin, en me réveillant, j’ai su que
c’était fini. J’ai eu un accident de voiture, et j’ai rencontré une
jeune voleuse extraordinairement douée qui m’a aidé à franchir le
pas. Je suis parti. Sans regrets.
Il prononça les derniers mots d’un ton ferme et
clair. Son regard était assuré. Wren savait, bien sûr, qu’il y
avait autre chose. Elle l’avait toujours su. Rares étaient les
marchands d’art qui portaient constamment sur eux une arme, ou qui
savaient échapper à une filature au beau milieu de la circulation.
Mais c’était sa faute si elle n’avait jamais cherché à savoir plus,
non ?
Sergueï tendit le bras par-dessus la table basse
et posa sa main sur la sienne.
— Tu n’as pas à te décider maintenant, Zhenechka,
murmura-t-il. Prends le temps d’y penser. Voilà des années qu’ils
attendent, et peu importe que leur affaire soit ou non urgente. Ils
attendront encore.
Au contact des doigts chauds de son compagnon,
Wren s’aperçut que les siens étaient glacés.
— Et toi ? demanda-t-elle, à voix basse.
Il la contempla en silence, les yeux brillant
d’émotion.
— Je serai là. Quoi que tu décides.