12
Seul dans sa salle de travail, Ay regardait le soleil se coucher et le crépuscule tomber sur le temple d’Amon. Le Grand Prêtre ferait en sorte que le dieu manifeste son approbation à l’avènement du nouveau pharaon devant le peuple, deux jours plus tard. Peu après, Ay n’aurait plus de rival dans la capitale du Sud. La petite Ankhsi serait partie, et le général Horemheb conduirait cinq vaisseaux et cinq autres régiments jusqu’au Delta, où il prendrait le commandement en chef de l’armée du Nord. Parmi les soldats qui l’accompagneraient, Ay avait placé Kenna et quatre autres agents sur qui il savait pouvoir compter. Horemheb avait accepté sa proposition d’aller au nord avec une facilité déconcertante, et Ay n’avait pas la stupidité de croire qu’il ne tirerait pas profit de l’armée s’il le pouvait.
Mais mieux valait qu’il fût là-bas qu’ici à comploter. Plus le général restait dans la capitale du Sud, plus Ay risquait de voir son autorité sapée. S’il avait le champ libre, il lui serait plus aisé de resserrer ses liens diplomatiques avec le pays des Deux Fleuves, le Mitanni et les peuples résidant au sud de la Terre Noire. Ay projetait de lever une armée capable de résister à n’importe quelle manœuvre de Horemheb, si leur conflit précipitait l’Empire dans la guerre civile. Mais il espérait que l’on n’en arriverait pas là. Peut-être Horemheb tomberait-il sous une lance hittite. Quels que fussent ses défauts, c’était un homme d’une grande bravoure qui s’élançait toujours au combat à la tête de ses troupes. Et si les Hittites restaient impuissants, une flèche décochée par Kenna y remédierait peut-être. Ay eût été le dernier à refuser à Horemheb une mort honorable et des funérailles nationales, pourvu qu’il réussît à l’envoyer vers les Champs d’Éarou. Un simple assassinat était tellement moins coûteux qu’une guerre civile !
Restait à régler la question de sa succession. Il avait finalement abandonné l’idée d’épouser Ankhsenamon, c’est pourquoi il la laissait partir si aisément. Une fille du Grand Criminel, après tout, ne recueillerait pas la bénédiction sans réserve des puissants prêtres. Ses pensées s’orientaient vers une princesse d’un des pays du Nord-est. Le monde changeait. La Terre Noire ne pouvait plus régner seule, pouvoir suprême. La survie résidait dans la compréhension de cette réalité.
Il faisait noir, dehors, et la chaleur douce et apaisante caressait son visage. Il jouissait avec délices du calme qui suit la victoire. Il pensa au petit voilier fourni par Taheb, amarré sur le quai sud. Bientôt Ankhsi embarquerait et à l’aube, avant même qu’il se fût réveillé, elle serait partie. Il avait envoyé des agents à Napata pour la surveiller, mais il doutait qu’elle représentât un nouveau souci.
Il tiendrait ses promesses. Il regrettait de ne pas avoir le temps de préparer des funérailles fastueuses à Toutankhamon, car cela eût incontestablement été à son crédit. Mais son droit d’accomplir l’Ouverture de la Bouche était désormais inaliénable. Horaha serait également inhumé conformément à sa dignité. Ay craignait les morts. Il était trop proche d’eux pour les braver.
Quant à la petite Sétépenra, elle s’en irait elle aussi glorieusement vers Osiris. Sans nul doute, Horemheb s’abuserait au point de la prendre pour la reine : il souhaitait sa mort et ne chercherait pas la ruse dans une circonstance qui tournait à son avantage. Peu après l’aurore, un serviteur la découvrirait. Kenna serait chargé de l’enquête officielle, et Mérinakhté déclarerait qu’elle était morte de douleur à cause du décès de son époux.
Ay huma l’air nocturne avec plaisir. Tout était parfait.
Senséneb était prête. Elle s’efforçait de respirer calmement mais elle ne trouvait pas la paix. Pour la dernière fois, elle fit le tour de la maison qui avait si longtemps été son foyer et qui évoquait son père à son cœur. Elle souffrait, toutefois la pensée de ce qui l’attendait ne lui permettait pas de s’appesantir sur sa séparation d’avec tout ce qu’elle connaissait, tout ce en quoi elle avait cru, pensant stupidement que rien ne changerait jamais.
Hapou s’apprêtait à l’accompagner dans le quartier du port. Quand il suspendit les deux sacs sur son épaule et ouvrit la porte, l’air nocturne entra comme si la vie lui faisait signe. Elle ne put retenir ses larmes.
« Attends ! »
Elle avait besoin d’un prétexte pour rester un moment encore. Lorsqu’elle serait avec Huy, lorsqu’elle serait en chemin, tout irait bien. Mais c’était cet instant si bref, entre l’ancienne et la nouvelle vie, qui était difficile à passer. Elle regarda la pièce pour la dernière fois.
Elle n’avait aucune intention d’emporter avec elle le présent de Mérinakhté et avait dit à Hapou de le lui rendre sitôt qu’elle serait loin. Mais elle contempla la fiole bleue sur l’étagère. Du lait de sirènes. Son parfum lui avait paru merveilleux. Et si elle en mettait un peu ? Pour Huy, elle voulait être d’une beauté enchanteresse. Ce serait leur dernière nuit ensemble avant une séparation dont elle ne pouvait deviner la durée. Elle jeta un coup d’œil à Hapou, traversa la pièce et prit la fiole. Elle la déboucha et l’odeur irrésistible monta une fois encore à ses narines. Elle la posa sur la table pour ôter ses bagues.
« Le temps presse, dit Hapou, les larmes aux yeux.
— Je fais vite. »
Elle passerait juste un peu d’onguent sur ses joues et sur son cou, pensa-t-elle.
Soudain un des deux chats qui appartenaient au petit zoo de Horaha – un gros matou tigré à gorge blanche – entra comme une flèche. Il bondit sur la table et, la tête et la queue dressées, avança vers Senséneb en ronronnant. Son attention fut distraite par la fiole parfumée. Il en approcha son nez sensible pour la renifler délicatement. Alors, d’un coup de patte décidé, il la renversa. L’épais liquide blanc qu’elle contenait se répandit sur la table. Le chat sauta par terre et disparut.
Senséneb redressa la fiole et, seulement alors, remarqua avec horreur le bois corrodé. Son cœur se refusait à admettre ce qu’elle voyait. Elle fut ramenée à la réalité par la voix calme d’Hapou.
« Je le tuerai, dit-il. Maintenant, tu dois venir. »
Huy pensait avoir dormi profondément, mais pas plus d’une heure. Il n’était pas sûr que de son côté elle eût dormi. Au début, après son arrivée, elle s’était montrée brillante, étourdissante, ce qu’il avait mis sur le compte de la surexcitation. Elle n’était devenue grave qu’en disant adieu à Hapou, qui était reparti immédiatement, refusant de s’attarder. Ensuite elle avait ôté les points de suture. Il n’avait ressenti aucune douleur.
Huy, qui vivait seul et sans serviteur, avait préparé un repas de canard et de foul, cependant ils avaient bu et mangé frugalement. Il regardait Senséneb, se demandant ce qu’elle lui cachait.
Elle restait complètement immobile, les genoux ramenés contre le menton, pensive. Huy ne la dérangea pas. Il avait envie de l’enlacer, de la réconforter, d’ajouter la force de son cœur au sien, mais il savait qu’elle ne voulait pas encore qu’on la touche. Quand elle serait prête, elle le lui dirait. Bien que ce fût seulement la troisième heure de la nuit, l’aube semblait très proche, et sa menace leur ôtait à tous deux la paix de l’esprit.
« C’est pire pour la reine, dit-il enfin. Elle, elle est toute seule. »
Senséneb l’observa. Devait-elle lui raconter ce qui s’était passé ? Elle avait ordonné à Hapou de n’en rien faire. À quoi bon ajouter ce fardeau sur ses épaules ? Il avait tant de sujets de préoccupation ! Bientôt, elle serait en lieu sûr. Elle s’inquiétait davantage de la sécurité d’Hapou. Quand Mérinakhté saurait que sa vengeance avait échoué, à quoi sa folie le mènerait-elle ? Croyait-il réellement qu’une fois défigurée, elle l’aurait accepté ?
« Je sais », dit-elle enfin, et tandis qu’ils s’enlaçaient elle éprouva un soulagement si doux qu’elle s’étonna d’avoir résisté si longtemps.
Ils ne firent pas l’amour, mais leur plaisir d’être enveloppés dans la joie de leur chaleur mutuelle ne fut pas moins grand. Il enfouit son nez et ses lèvres dans les cheveux sombres, sentit le crâne au contour délicat, et l’embrassa doucement. Ils restèrent longtemps ainsi, tandis qu’au-dehors tout son s’effaçait. Alors il devait avoir dormi. Plus tard, le panneau sombre encadré par la fenêtre commença à s’éclaircir, si lentement au début que Huy crut à une illusion ; mais sur la rive du Fleuve retentit l’appel lointain d’un oiseau.
« Viens », dit-il.
L’aube est une heure bien triste pour se séparer, pensa-t-il en ramassant les sacs de Senséneb et en la suivant dans la rue silencieuse. Y avait-il une heure qui ne le fût pas ? Mais la pire était l’aube.
Ils se mirent en route, à pied et en silence, vers le quai sud. Le seul bruit était celui de leurs sandales sur le sol. Chacun sentait qu’ils auraient dû avoir une multitude de choses à se dire ; pourtant pas un seul mot ne leur venait. Ce fut un soulagement quand ils virent devant eux la lanterne jaune du bateau. Une ombre se détacha d’un mur et vint à leur rencontre, prenant la forme d’un homme.
« Nous devons appareiller immédiatement, dit le capitaine. La reine et ses serviteurs personnels sont à bord. Dame Taheb nous accompagne, précisa-t-il à l’adresse de Huy.
— Sait-elle que je suis ici ?
— Non.
— J’irai la saluer quand nous ne serons plus pressés par le temps. »
L’homme hocha la tête. Huy prit Senséneb par la main. Elle le regarda intensément.
« On croit avoir tout le temps au monde, et soudainement il s’est enfui. Au revoir.
— Au revoir. Ne t’attarde pas. Je viendrai bientôt te retrouver.
— Le danger est si grand ! Ne meurs pas, dit-elle, pleurant sans bruit.
— Je te le promets.
— Tu me manques.
— Tu me manques aussi. »
Huy la regarda emprunter la passerelle à la suite du capitaine et monter sans se retourner sur le bateau sombre qui se balançait sur les eaux rouges du Fleuve en crue. Il les regarda larguer les amarres, il regarda la voile hissée s’enfler au vent et le navire luisant s’engager dans le courant. Il regarda jusqu’au moment où le bateau ne fut plus qu’un point minuscule sur le Fleuve large comme la mer.
« Quelle scène touchante ! » railla derrière lui une voix aussi sèche que le sable, aussi solitaire que le désert.
Huy se tourna pour voir la silhouette dégingandée de Mérinakhté appuyée au coin d’une remise. Il faisait presque jour, mais aucun autre vaisseau n’était ancré sur le quai sud. Ils étaient seuls. L’ombre de Mérinakhté s’allongeait jusqu’au bord de l’onde.
« Elle n’a pas mis mon onguent pour se faire belle pour toi, dit la voix avec un regret détaché.
— Je ne comprends pas. »
La tenue élégante du médecin était un peu débraillée, l’ocre et le kohol avaient coulé sur son visage. Il semblait fatigué, mais posait sur Huy un regard dur.
« Alors peut-être comprendras-tu ceci ! »
Le brusque hurlement de rage prit Huy à l’improviste, mais même pour un homme de sa taille et de sa vivacité, Mérinakhté avait une trop grande distance à parcourir pour que la première attaque fût payante, et les scalpels en bronze qu’il avait à chaque main ne rencontrèrent que le vide. Il fit aussitôt volte-face, respira un grand coup, mais il y avait cette fois de la peur sur son visage, en plus de la fureur. À moins de tuer Huy, nettement et proprement, il venait par ce seul geste de mettre fin à sa carrière. Ses pensées n’allaient pas plus loin. Il avait depuis longtemps dit adieu à la raison et sacrifié l’ambition à la vengeance. Il ne voyait plus que du sang tandis que ses yeux se concentraient sur sa proie. Il leva les bras pour frapper, serrant le manche des instruments effilés telles des griffes. Huy s’était lui aussi retourné et cherchait désespérément une arme, profitant de ces quelques secondes de répit avant que Mérinakhté ne revînt à l’attaque. Le quai était vide. Il n’y avait pas même un espar de bois sur le sol. S’il se servait de son propre coutelas, il lui faudrait en venir au corps à corps avec le médecin, idée qui ne lui souriait pas. Mais il le tira de la gaine qu’il gardait dans le dos, passée dans sa ceinture.
La vue d’une arme dressée contre lui arrêta Mérinakhté en pleine attaque et il baissa les bras, sifflant comme un serpent. Ramassé sur lui-même, il tourna autour de Huy, guettant l’occasion de porter un coup avant que celui-ci eût une chance de se servir de son coutelas. Huy recula, pris entre son adversaire et l’eau. Même au bord de la rive, le courant était très rapide. Seul le plus puissant des nageurs pourrait éviter d’être emporté.
C’est alors qu’il remarqua la corde, une lourde amarre enroulée en boucle lâche à côté de l’anneau de bronze auquel elle était attachée. Il releva vivement la tête pour voir si Mérinakhté l’avait aperçue, mais le médecin ne le quittait pas des yeux. Progressivement, Huy recula jusqu’à ce que le cordage fût à sa portée. Puis il posa un genou à terre et supplia :
« Ne me tue pas ! »
Poussant un cri de triomphe, Mérinakhté chargea. Huy s’empara de la corde et la projeta vers les jambes de son agresseur, qui s’y prit les pieds et trébucha. Il tomba en avant de tout son poids. Les lames des scalpels résonnèrent au contact du quai. Le choc avait été violent, et le sang jaillit sur le visage du médecin, qui s’était cassé le nez. Huy s’élança, mais déjà Mérinakhté se relevait, vacillant.
La seule idée que Huy avait au cœur était de tuer cet homme ; il se voyait le saisir par le poignet et la ceinture pour le précipiter dans le Fleuve.
Néanmoins, les morts avaient été trop nombreuses. Huy hésita. Avant que Mérinakhté eût pu reprendre ses esprits, il posa ses pouces derrière les oreilles du médecin et pressa jusqu’à ce que l’homme s’évanouisse. La justice de Ay serait plus cruelle que la noyade, mais Huy était trop lâche pour prendre une autre vie. Entendant des cris, il redressa la tête et vit approcher trois jeunes débardeurs effrayés. Par terre, autour des reins de Mérinakhté, se formait une mare d’urine.
Ay monta sur le trône dans les derniers jours de la saison d’akhet, afin que le peuple fût libre de se livrer aux travaux des champs dès la fin de la crue. Cela coïncida avec l’annonce de grandes victoires remportées au nord par Horemheb sur les Hittites, ce qui donna aux habitants de la Terre Noire une seconde raison de se réjouir, car les conscrits reviendraient bientôt. Horemheb avait fait parvenir le message que, désormais, il n’y avait plus rien dont l’armée de métier ne pût venir à bout seule.
Le Grand Prêtre d’Amon fit grand cas de ces bonnes nouvelles, survenant au terme des somptueuses funérailles de Toutankhamon et de sa reine, pour lesquelles Ay avait fait revivre maints d’entre les anciens rites supprimés du temps du Grand Criminel. Les prêtres acclamèrent en lui celui qui avait enfin ramené la paix et la stabilité sur la Terre Noire, et lui prédirent, selon tous les présages, un règne long et heureux. La popularité que lui avait apportée ces dix jours de liesse à ses frais était indéniable, et dans les tavernes on parlait à nouveau de mariage, d’héritier, d’une nouvelle dynastie fondée autant sur la paix que la précédente l’avait été sur la guerre.
« Je croyais bien ne jamais revoir cette maison, soupira Senséneb en parcourant des yeux la pièce encombrée où le soleil faisait étinceler les particules de poussière suspendues dans l’air.
— Je croyais bien ne jamais revoir la capitale du Sud » répondit Huy, contemplant son ancienne demeure avec les yeux d’un étranger.
Cela faisait-il seulement quatre-vingts jours qu’il l’avait quittée ? Pourtant, même le voyage de retour depuis Méroé, où ils avaient confié la reine au soin du gouverneur, semblait tel un rêve.
« Regrettes-tu d’être parti d’ici ? »
C’était une question à laquelle Huy ne pouvait répondre. Il était trop tôt pour le dire. Mais il ne pouvait décevoir l’espoir qui palpitait dans la voix de Senséneb. En très peu de temps, elle avait été séduite par la vie de campagnarde ; et il croyait toujours au lien d’amour qui les unissait.
« Non, dit-il enfin, mais c’est bon de revenir, et de voir que Ay a tenu parole.
— Oui. Le ka de mon père est en paix.
— Iras-tu dans le quartier des médecins ?
— J’irai voir Hapou, mais je ne retournerai pas sur les traces de mon passé. Je serais comme un fantôme revenant en des lieux que tous ceux qu’il a connus ont quittés. »
Le silence tomba. Huy pensa à Mérinakhté. Ay avait donné ordre de l’empaler, et Huy avait assisté à l’exécution. Il avait soudoyé les bourreaux afin qu’ils procurent au jeune médecin de l’alcool fort avant de le tuer. C’était un geste de miséricorde qu’il devait à son ennemi, car il savait qu’il aurait dû le livrer au Fleuve à l’issue de leur combat. Mais Mérinakhté avait refusé de boire, détournant la tête et les lèvres de la bouteille qu’on lui tendait, si violemment que pour finir les exécuteurs avaient renoncé. L’agonie avait été atroce.
Huy observa à nouveau la pièce, pour s’éclaircir le cœur et refaire connaissance avec ses anciennes possessions – les statuettes d’Horus et de Bès, les meubles usés, les rouleaux de papyrus dans leur niche.
Elles paraissaient appartenir à un autre. Peut-être était-ce vrai, en un sens.
« Que vas-tu faire de cette maison ? » voulut savoir Senséneb.
Huy s’était déjà posé cette question. La réponse dépendait de bien des choses. La chance d’une vie nouvelle au Sud s’offrait à lui, mais il répugnait à abandonner l’ancienne. Était-ce seulement dû à sa prudence naturelle ? Pour l’heure, il retournerait à Napata. Cela ne faisait aucun doute. Peut-être, une fois là-bas, la solution lui viendrait-elle. Peu importait le temps que cela prendrait, rien ne pressait. Ay lui avait même annoncé qu’il pouvait à nouveau exercer son métier de scribe. Mais alors que c’était enfin possible, l’insatisfaction s’agitait dans un coin de son cœur. Il formait intérieurement une certaine image de lui-même : un scribe de province, vivant sa vie auprès du Fleuve, sous le soleil du Sud. Perspective reposante, calme, peu mouvementée.
« Ipouky, le Maître des Mines d’Argent, m’a donné cette maison. Je lui demanderai conseil.
— Pourquoi te faut-il l’avis d’un autre ? »
Huy lui prit les mains. Il savait tout ce que cette maison signifiait pour lui, pourtant il ne voulait pas refuser cette chance de bonheur. Le bonheur ! Encore un mot dénué de sens précis. Une autre idée, à la fois si proche et si fuyante. Pour quelle raison était-il ainsi ? Devait-il lui demander d’échanger le serment quand il nourrissait encore de pareils doutes ? Elle s’y attendait pourtant.
Il regarda les yeux de Senséneb où le soleil se reflétait. Rê dans sa splendeur visitait jusqu’à ce petit coin de son monde à lui. Du port montaient les accords d’un groupe de musiciens et des vivats. Sous peu, la barque royale partirait avec sa suite vers la capitale du Nord, où le nouveau Dieu-Roi se rendait en visite officielle.
« Khéperkhépérourê sera-t-il le père d’une dynastie de paix ? demanda Senséneb, d’une voix qui trahissait son désarroi devant le silence installé entre eux.
— Qui peut le dire ? »
Ils étaient ensemble, front contre front, se tenant par les épaules, ne se souciant, après tout, ni du règne de Ay, ni des victoires de Horemheb, de rien d’autre dans le monde à venir que leur propre destin.
Huy reprit son souffle et lui posa la question.
FIN
[1] Les dates concernant la fin de la XVIIIe dynastie sont sujettes à controverse entre les différentes écoles d’égyptologues. Certains situent la mort d’Akhenaton vers 1373, d’autres vers 1379, voire 1362, de même pour Toutankhamon dont certains situent la naissance en 1354, d’autres en 1361. (N.d.É.)
[2] Voir note 1.
[3] Ou Thoutmosis IV. (N.d.T.)
[4] Senet : littéralement, « passer ». Jeu apparenté aux dames, se présentant sous la forme d’une tablette ou d’un coffret doté de trente cases sur une face et de vingt sur l’autre. On y jouait à l’aide de pions noirs et blancs et d’osselets. (N.d.T.)
[5] Naos : sorte de tabernacle où était enfermée la statue du dieu, et dont les portes n’étaient ouvertes que par les prêtres les plus qualifiés, seuls autorisés à pénétrer dans cette partie sacrée. (N.d.T.)
[6] Pour l’Égyptien, l’idée de voyage évoquait en premier lieu celle de navigation. Il fallait donc au dieu solaire une barque pour se déplacer dans le ciel. Celle-ci avait pour nom matet lorsque le soleil se levait, et seqtet lorsqu’il se couchait. (N.d.T.)
[7] Ou Thoutmosis III. (N.d.T.)
[8] Cf. La Cité des rêves, coll. 10/18, 1995, no 2663.
[9] Ka : le double spirituel. Né avec l’homme, il grandit en même temps et le protège. Après la mort, il aspire à poursuivre dans la tombe la vie qu’il a menée sur terre. (N.d.T.)
[10] Foul : plat de fèves à l’huile. (N.d.T.)
[11] Aménophis III. (N.d.T.)
[12] Cf. La Cité de l’Horizon, coll. 10/18, 1995, no 2 568.
[13] Qite : un dixième de deben, étalon-or de 90 grammes. (N.d.T.)
[14] Des pommes. (N.d.T.)
[15] Uræus : emblème des pharaons ; représentation d’un cobra dressé, portant sur la tête un disque solaire. (N.d.T.)
[16] Espèce d’oie commune dans l’ancienne Égypte. (N.d.T.)
[17] Bak : huile d’olive. (N.d.T.)
[18] Khat : le corps. Avec le khou (l’intelligence), le ren (le nom), l’ab (le cœur), le khaibit (l’ombre), le ba (l’âme, figurée par un oiseau à tête humaine), le sahou (la momie) et le ka, il constituait l’un des Huit Éléments qui formaient l’être humain. (N.d.T.)
[19] Champs d’Éarou (ou d’Ialou) : séjour des bienheureux dans le monde souterrain, où tout poussait en abondance, et où les âmes des défunts pouvaient mener une vie similaire à l’existence terrestre. (N.d.T.)
[20] Grande fête annuelle qui avait lieu à Thèbes pendant les crues du Nil, en l’honneur d’Amon, et à laquelle participait Pharaon. À son apogée, sous Ramsès III, la célébration durait vingt-sept jours. (N.d.T.)
[21] Chadouf : système d’irrigation composé d’un poteau vertical supportant une longue perche, munie à une extrémité d’un récipient pour puiser l’eau, et à l’autre d’un contrepoids. (N.d.T.)
[22] Cf. La Cité de l’Horizon, collection 10/18, 1995. no 2 568.
[23] Ainsi dénommés en raison de leur rapidité. (N.d.T.)
[24] Seshen : plante dont l’huile essentielle était utilisée comme parfum. (N.d.T.)
[25] Djed : signe représentant de façon stylisée la colonne vertébrale, l’« épine dorsale d’Osiris », siège du fluide vital. (N.d.T.)