9

Il avait décidé de lui rendre visite à l’heure la plus chargée de la journée, quand les marchands et les serviteurs allaient et venaient dans le palais de Pharaon, se pressant à l’intérieur de l’enceinte, bavardant et cancanant dans les cours. Vêtu d’un pagne défraîchi, non rasé, le visage maculé de boue ramassée près du Fleuve, Huy se fondait dans la foule. Toute la difficulté consistait à approcher la reine, mais elle le guettait et, sitôt qu’elle l’eut reconnu, elle envoya un de ses serviteurs personnels pour le guider le long des couloirs secrets jusqu’à une petite pièce tout en haut du palais. Là, l’homme le rasa, le farda et apprêta rapidement sa chevelure. Il lui remit une tunique et un pagne propres avant de le faire passer par les cuisines puis emprunter d’autres couloirs jusqu’à une autre pièce, sans fenêtre et jalonnée de petites colonnes rouges, où il le laissa. Aucun observateur n’eût fait un rapprochement entre le batelier crasseux entré au palais et le courtisan parfumé qui attendait Ankhsenamon.

Elle ne le fit pas attendre longtemps et arriva en hâte. Elle écarta tout protocole, et il vit que, malgré son air soucieux, elle lui accordait toute sa confiance.

« Qu’y a-t-il ?

— Tu sais sans doute que mon Grand Veneur a été arrêté. On me dit qu’il complotait contre moi. Connais-tu la vérité sur cette affaire ?

— Il est mort. Mais je suis certain que la trahison n’était pas dans son cœur.

— Je suis d’accord. Mais il y a plus. Mes sœurs cadettes ont été envoyées dans la capitale du Nord. Au dire de Ay, c’est afin de représenter le pschent à l’occasion de la fête d’Opet[20]. Mais c’est la première fois que j’entends dire que l’on célèbre cette fête là-bas.

— Le filet se resserre.

— Autre chose encore, poursuivit la reine, qui se mit à faire les cent pas, les mains frémissantes. Ay a réitéré sa demande en mariage.

— Qu’as-tu répondu ?

— J’ai demandé du temps.

— Et lui, qu’a-t-il dit ?

— Que je n’en avais pas. Il m’a donné cinq jours.

— Sinon ?

— Rien. Une menace vide.

— Que lui diras-tu quand le temps sera venu ?

— Que je préférerais mourir que l’épouser.

— Tu dois impérativement quitter la capitale du Sud.

— Non. J’assisterai à l’enterrement de mon époux.

— Tu lui dois de ne pas le rejoindre dans le tombeau. La décision ne t’appartient plus à toi seule. Tu portes un dieu en toi.

— Un dieu devrait être capable de prendre soin de lui-même.

— Quand ils sont en nous, ils ont besoin d’aide. Leur pouvoir est limité par la forme qu’ils habitent. »

La reine resta silencieuse mais conserva son air têtu.

« Ne t’avise pas de m’enseigner mon devoir ! » répliqua-t-elle enfin.

Alors Huy sut qu’il avait gagné. Il dit avec circonspection :

« Nous devons définir bien vite un plan d’action.

— Si, ayant survécu, je découvre que le roi n’a pas reçu les honneurs qui lui étaient dus, et si un jour j’ai le pouvoir de venger cet affront, je te ferai attacher à des chevaux et traîner cinq fois autour de la ville », lui dit-elle d’une voix glaciale.

Il montra d’un regard qu’il avait pris bonne note de cette menace, et poursuivit :

« Il nous faut un bateau. Pas une des barques royales. Je doute d’ailleurs que nous puissions nous fier aux marins.

— C’est impensable de devoir fuir ma propre cité comme une criminelle ! Si je consens à partir sans retour, peut-être me laisseront-ils m’en aller d’une manière qui sied à mon rang.

— Non. ils n’en feront rien.

— Ay est mon grand-père !

— Il nous faut un bateau, répéta Huy. Entre les mains d’une personne de confiance.

— En reste-t-il ? »

 

Les embaumeurs avaient annoncé à Senséneb que son père serait prêt pour le grand voyage un mois après la fête d’Opet, ce qui lui laissait encore cinquante jours à passer dans la maison où elle avait grandi. Néanmoins, elle avait commencé à la vider, se séparant de la plupart des choses, disant adieu à regret aux chaises, aux tabourets, aux rouleaux de papyrus, aux tables et aux lampes qu’elle avait connus toute sa vie. Elle prit ses dispositions pour expédier à Napata, par voie fluviale, ce dont elle ne supportait pas de se séparer : le matériel médical de Horaha, la petite statue d’Imhotep – héros de son père, principal ministre du pharaon Djoser et architecte de la première grande pyramide à Saqqarah, mille ans plus tôt –, les figurines de la déesse Hathor, des dieux Hor-Pa-Khred et Thot, ainsi que les plus beaux meubles et les rouleaux les plus importants, les plus précieux. Si son avenir demeurait incertain, l’animation et même le plaisir éclairaient la tristesse et le pessimisme dont l’ombre planait sur elle depuis la mort de son père. Si elle ne pouvait le venger, elle pouvait peut-être au moins rendre honneur à la vie qu’il avait menée. Et, bien que ce fût un espoir qu’elle n’osait encore faire entrer tout à fait dans son cœur, peut-être son propre avenir ne serait-il pas aussi sombre qu’elle l’avait supposé. Elle s’efforçait de ne pas penser à Huy, même si déjà au fond d’elle-même elle l’appelait son frère. Son cœur avait des ailes et s’élançait vers lui, son corps devenait fort et fluide comme le Fleuve lorsqu’il venait dans ses pensées.

Inconsciemment, elle avait déjà commencé à dire adieu à la maison. Une fois nue, une chambre perdait immédiatement sa personnalité, comme si elle n’avait jamais rien eu à voir avec sa vie ou ne formait qu’une partie d’un rêve à moitié oublié. Bientôt toute la demeure serait ainsi. Son plus grand regret serait pour le jardin. Horaha et sa mère avaient mis des années à le créer, et les herbes médicinales qui y poussaient passaient pour la plus importante collection de toute la Terre Noire. Quant aux animaux, les chats et les oies, la famille d’Hapou les accueillerait.

Senséneb s’affairait à vider une pièce quand elle vit Mérinakhté dans l’encadrement de la porte. Elle se figea et le regarda sans rien dire, attendant qu’il parle le premier. Il avait un air gauche, et le regard de ses yeux gris était fuyant, embarrassé.

« Que fais-tu ? » dit-il enfin.

Elle reprit son occupation sans répondre.

« N’as-tu pas des domestiques pour cela ?

— Je les ai congédiés. Seul Hapou viendra avec moi. Et il y a des choses que j’aime faire moi-même. D’ailleurs, tu devrais te féliciter de trouver place nette.

— Ce n’est pas ma faute si j’ai hérité du travail de ton père.

— Non. Ce n’est là qu’un heureux concours de circonstances. »

Sans saisir l’ironie, il dit très sérieusement :

« Ce fut peut-être décrété par les dieux.

— Non ?

— Mais si. »

Il broda sur ce thème avec empressement. Maintenant qu’il avait trouvé le courage de parler, les mots lui venaient à flots.

« Où iras-tu ? »

Pour une vague raison, son cœur lui dit de ne pas le lui révéler.

« Je ne suis pas encore décidée. Peut-être dans la capitale du Nord.

— Ton père n’avait-il pas une maison quelque part ?

— Qui t’a dit cela ?

— Il y a fait allusion, une fois.

— Je n’ai pas eu le temps de parcourir tous ses papiers.

— Je pourrais t’aider. »

Elle le regarda. Tout dans sa personne était trop long, excepté son torse et ses cuisses, qui étaient molles. Ses yeux minuscules étaient pareils à des pointes de lance dans son visage blafard. Il n’arrêtait pas de la fixer quelque part sous la taille, en ouvrant et fermant convulsivement les doigts.

« Non », répondit-elle.

Après cela il garda le silence mais il ne quitta pas pour autant sa position près de la porte. Il tordait son pied dans sa sandale d’une manière si violente qu’un moment elle crut que c’était un tic.

Elle tenta de l’ignorer, se mordit les lèvres, pria pour qu’il partît ; mais il restait là, à la boire des yeux. Où était passé Hapou ? Il était allé chercher de l’eau au puits doté d’un chadouf[21] pour arroser le jardin, mais il avait certainement fini.

Il devenait impossible de faire semblant de travailler.

« Que veux-tu ? » lui demanda-t-elle enfin en se redressant.

Elle s’aperçut qu’elle ne supportait pas sa vue plus de quelques secondes d’affilée. Il dit en évitant son regard :

« Tu n’es pas obligée de partir.

— Que dis-tu ?

— Rien ne t’oblige à partir. »

Les yeux de Mérinakhté cherchèrent brièvement les siens pour juger de l’effet de cette déclaration, avant de fuir à nouveau.

« Plus rien ne me retient ici.

— Il pourrait en être autrement. »

Elle l’observa avec plus d’attention. Ses tentatives pour sourire ne produisaient qu’un rictus. Ses bras étaient croisés sur sa poitrine étroite, comme pour la protéger, ses mains osseuses sur ses avant-bras pâles. Il évoquait les créatures qui vivent dans les profondeurs glauques des étangs, dévorant tout ce qui s’y engloutit. Elle se sentit saisie de chair de poule. Une idée effroyable se faisait jour dans son cœur.

« Où veux-tu en venir ?

— Tu pourrais rester dans cette maison. Avec moi. »

Maintenant que les mots étaient dits, il semblait presque le regretter. Il se gratta le bras. Elle remarqua la main aux ongles sales, dont la pression laissait une marque livide sur la peau. Malgré elle, elle imagina cette main sur son corps et, de peur et de dégoût, elle sentit ses paumes et sa lèvre supérieure se couvrir de sueur. Mais il fallait dire quelque chose. Il attendait une réponse.

« De quelle façon ? articula-t-elle enfin, espérant dissimuler son incrédulité.

— En tant qu’épouse. »

La main se détacha du bras où elle était ancrée et fit un faible geste, comme pour désapprouver ces propos. Un affreux instant, Senséneb crut qu’elle allait éclater de rire. Elle réussit à réprimer cette réaction hystérique. Surtout, il fallait jouer serré.

« Alors ? Acceptes-tu d’être ma femme ? lâcha maladroitement Mérinakhté.

— J’ai besoin de temps…

— Cela fait des années que j’ai l’œil sur toi. Depuis que tu es revenue ici. Ça ne me dérange pas que tu aies déjà servi.

— Quoi ? s’écria-t-elle avec colère, les yeux écarquillés.

— Je sais pourquoi ton époux t’a renvoyée. Mais je n’ai jamais aimé les enfants.

— Je pense que tu devrais t’en aller. »

Elle sentait la tête lui tourner. Il croisa de nouveau les bras, s’appuyant avec insolence contre le chambranle de la porte. Maintenant qu’il s’était embarqué dans sa demande en mariage, il s’enhardissait.

« Pas sans avoir une réponse.

— La réponse est non. »

Il pinça les lèvres et, sur ses tempes, les veines palpitèrent. Mais il contrôla sa colère et gémit :

« Je t’en prie, aie au moins de la considération pour moi ! Songe que tu pourrais rester ici. Ce serait ta demeure. Je te laisserais agir à ta guise. Tu serais la maîtresse des lieux. Tu pourrais recevoir mes amis.

— Non. »

Les yeux de Mérinakhté s’étrécirent presque au point de disparaître dans son visage.

« Si tu quittes cette maison, personne ne prendra soin de ton jardin. Qui le ferait ? Je n’ai pas le temps pour de telles choses. Il faudra le brûler et tout faire paver.

— Ceci reste ma maison pendant encore cinquante jours. Tu empiètes sur ma propriété. Sors immédiatement ou j’ordonne à Hapou de te jeter dehors.

— Tiens, tiens ! Voilà qui serait une erreur, murmura-t-il, un sourire menaçant aux lèvres.

— Dehors !

— Rien qu’un moment, je te prie. Il y a un fait qu’il te plaira peut-être de prendre en compte auparavant.

— Quoi donc ? »

Devant son mauvais sourire, elle se força à respirer calmement.

« Je vous ai vus vous donner du bon temps, collés l’un à l’autre. Il t’a prise comme un chien fait d’une chienne. »

Il parlait d’une voix calme mais coupante, à peine en deçà de la folie. Elle, elle le regardait sans pouvoir parler.

« Toi et Huy. Oh oui, je connais son nom ! À quoi joues-tu avec ce petit merdeux ?

— Comment, mais…

— À moins qu’il se charge seulement de l’entretien ? C’est vrai que ça doit s’être accumulé, pendant toutes ces années de privation. »

La fureur se propagea en elle comme une vague, lui donnant l’estomac creux et la tête légère. Immédiatement, un calme froid y succéda. Elle sut sans doute aucun que dès que l’occasion s’en présenterait, elle tuerait cet homme, vite et bien.

Il surprit sa pensée et émit un rire hargneux.

« J’étais venu te parler et j’ai entendu du bruit. Comme un grognement de porc. J’ai regardé par la fenêtre. Je me tenais coi, mais je n’avais pas besoin de me donner cette peine. Vous étiez tellement occupés que j’aurais pu traverser la chambre sans que vous le remarquiez. »

Il se tut le temps qu’elle se pénètre bien de ses paroles.

« Mais peu importe. Je t’aurai tout de même. Cela m’a plu, de regarder. Qui sait ? Si tu aimes ça, il se peut que je te le fasse faire avec certains des domestiques de temps en temps. Je suis sûr que mes amis apprécieraient ce genre de divertissement.

— Va-t’en ramper sous ta pierre !

— J’aurais pu parler de toi à Kenamoun, continua Mérinakhté. C’est probablement mon devoir, surtout si vous ne vous contentez pas de jouer la bête à deux dos. Mais je t’aime, Senséneb, aussi ai-je préféré être clément. Je ferais n’importe quoi pour te garder, ma chérie. Et sois-en sûre : si je ne peux pas t’avoir, personne d’autre ne t’aura. »

À nouveau elle fut incapable de répondre. Sa gorge sèche ne laissait pas passer les mots. Son ka semblait flotter au-dessus d’elle. Elle observait la scène, hors de son corps, comme en rêve. Elle tenta d’envoyer une pensée de son cœur à Huy, mais la voie était bloquée.

Un bruit lui parvint du dehors : Hapou revenait du jardin. Mérinakhté se détacha de la porte.

« Pense à ce que j’ai dit. Je ne suis pas un monstre. Mais je n’attendrai pas longtemps. Je reviendrai bientôt chercher ma réponse. Je suis sûr que tu te rendras au bon sens, ajouta-t-il en souriant. En dépit des plaisirs que nous réservent les Champs d’Éarou, nous préférons tous la courte vie que nous connaissons à une éternité que nous ignorons. »

Il partit alors, nonchalant, sans se presser ni jeter un regard en arrière. Le cœur de Senséneb examina fébrilement les possibilités. Une chose était certaine : Mérinakhté se trompait. Si elle ne pouvait le tuer, elle préférait encourir la colère d’Osiris en se suicidant qu’être confrontée à un enfer prévisible en ce monde.

 

Huy était retourné chez lui et avait trouvé Inény qui l’attendait au-dehors, flânant parmi les étals du marché qui se tenait deux fois par semaine sur la petite place. Il aborda Huy brusquement et le poussa vers la litière qui devait les conduire chez Ay. Pour la seconde fois ce même jour, Huy se mit en route vers le quartier palatial. Il remarqua qu’Inény avait retrouvé sa réserve. Il était cordial mais simplement courtois, et paraissait peu en veine de confidences.

Huy n’eut pas le loisir de réfléchir à ce revirement, car Ay l’attendait dans un état d’agitation et d’impatience qu’il n’eût jamais cru possible.

« Tu vas me dire ce que tu sais. Immédiatement !

— Je ne possède pas encore tous les éléments.

— Peu importe ! »

Ay se pencha au-dessus de la table qui les séparait, s’appuyant sur ses bras tremblants, les yeux exorbités.

« Je veux savoir tout ce que tu sais. J’ai été bien sot de t’accorder autant de temps.

— Que s’est-il passé ?

— Peu importe ! Cela ne te concerne pas. Une voie s’est fermée. Tu n’as pas besoin d’en savoir plus. »

Huy avait conscience de la présence d’Inény derrière lui, mais ne pouvait se tourner pour juger de son expression. Ay lui avait-il dit que la reine avait refusé sa demande en mariage ? Ou l’humiliation était-elle si grande qu’il l’avait gardée pour lui ?

Entre son entrevue avec Ankhsenamon et sa rencontre avec Ay, le cœur de Huy, sachant que les derniers grains de sable s’écoulaient à leur vitesse habituelle et pourtant toujours surprenante, avait échafaudé un plan susceptible de parer à tous les risques. C’était un plan sordide, mais il n’était plus possible de se battre et de survivre autrement dans la Terre Noire qu’avait engendrée cette lutte pour le pouvoir. Huy savait que l’homme capable de sauver le pays était Horemheb ; mais l’homme capable de sauver la reine était Ay, pour peu qu’on réussît à le convaincre qu’elle ne représentait pas une menace pour lui. Et le seul moyen, c’était d’assurer le trône au vieillard. Si, par la suite, le destin voulait que Horemheb lui succédât, alors le destin serait grandement aidé par la nature, car Ay était âgé et dépourvu d’héritier direct. De plus, Horemheb n’était pas homme à se laisser abattre par la frustration et la défaite ; elles le feraient repartir de plus belle. Pour sa part, Huy n’espérait rien de plus que de s’éloigner de la cité, bien vite et, en dépit de tous les avertissements et les réserves qui montaient dans son cœur, avec Senséneb.

« Fort bien, puisque tu le désires, dit-il après un long silence.

— Bien ! approuva Ay, appuyé sur la table.

— Avant que je commence, il y a des conditions. »

Ay se redressa violemment et fit les cent pas. Ayant recouvré son sang-froid, il se tourna vers lui.

« Des conditions ? répéta-t-il d’une voix basse et tendue.

— Oui. »

La bouche sèche, l’ancien scribe s’efforçait de ne pas hausser le ton et d’observer une neutralité toute diplomatique. Il ne voulait pas montrer quelle rude épreuve il imposait à son courage. Il aurait préféré qu’il y eût une autre issue, mais n’en voyait aucune. Il avait toujours conscience de la présence d’Inény derrière lui.

« Quelles sont ces conditions ?

— Je veux que tu garantisses la sécurité de la reine Ankhsenamon. »

Ay ouvrit involontairement les mains, presque surpris.

« Est-ce tout ?

— Non, mais c’est primordial.

— Je lui assurerai ma protection personnelle, pleine et sans réserve. »

Ay l’observait. Il suffisait à Huy de voir son regard pour comprendre qu’il avait parfaitement conscience de ne pas être cru.

« Il faudra également que tu renonces à toute idée de l’épouser.

— Quoi ? s’écria Ay en s’empourprant.

— Je ne puis accepter ta parole comme une garantie suffisante de sa sécurité.

— Comment oses-tu ?…

— Soyons réalistes. Je dois être en mesure de l’emmener loin d’ici, en un lieu sûr où ni toi ni Horemheb ne l’importunerez. J’ai besoin de ton aide pour la faire partir. En retour, je peux te donner assez d’informations compromettantes sur les activités de Horemheb pour t’assurer que, lorsqu’il apprendra qu’elles sont en ta possession, il ne contestera pas tes prétentions au Trône d’Or.

— Aucune information n’a ce pouvoir-là.

— Les miennes l’ont. Le général ne maintiendrait jamais la cohésion entre le clergé et l’armée si cela venait à s’ébruiter. Aucun pharaon n’a montré qu’il était plus humain que divin, et Horemheb n’est pas né du ciel. »

Comme Huy l’avait escompté, cette dernière remarque impressionna le corégent, lui-même roturier.

« Je serai magnanime, dit Ay avec grâce après un bref silence, pour la forme. Maintenant, dis-moi ce que tu sais. »

Derrière, Huy entendit un léger bruissement et le raclement d’une chaise. Inény avait préparé sa palette de scribe et un rouleau de papyrus.

« Encore une chose, auparavant, dit Huy. La reine est soucieuse à propos du voyage de Nebkhépérourê Toutankhamon vers l’Occident.

— On lui fera des funérailles dignes d’un grand pharaon. Je suis moi-même chargé des préparatifs.

— Bien. »

Huy songea aux meubles funéraires médiocres qu’il avait vus et se demanda si Ay améliorerait la chose. Cela semblait improbable, mais il n’avait plus le temps de tergiverser.

« Il y a la question du second enterrement.

— Lequel ?

— Celui du médecin, Horaha.

— Sa position lui en donne la garantie.

— Il se peut qu’il n’y ait personne pour y veiller. Il faudra lui faire des funérailles solennelles conformément à son rang, et tous ses noms devront être inscrits au fronton et dans la chapelle du tombeau. Il ne faut pas en laisser le soin à son successeur.

— Tu as ma parole, coupa Ay impatiemment. Mais quelle importance a Horaha, à présent ?

— C’est ce que tu vas entendre. »

Ay s’assit, sa silhouette découpée par le soleil ruisselant sur la cité et le Fleuve en crue. La tête baissée vers ses mains, il conserva une immobilité de pierre tandis que Huy parlait, dans un silence entrecoupé par le crissement du pinceau sous la main du secrétaire. Huy parla de la mort du roi, de sa rencontre avec Néhésy, de la découverte du traqueur et de la bourse pleine d’argent, des chevaux qui n’avaient pas une égratignure et des conclusions de Horaha après examen des blessures du roi. Enfin il lui parla de la mort du médecin, de celle de Néhésy sous la torture. Il ne dit pas où reposait le Grand Veneur. L’homme méritait la paix.

« La simple menace d’une enquête sur une seule de ces affaires arrêterait net Horemheb, dit Ay quand Huy eut terminé. Tu as fait du bon travail. Mais il me faut des preuves.

— On peut démontrer le bien-fondé des réserves de Horaha.

— Comment ?

— Le corps du roi est en cours d’embaumement. Nul ne peut plus dissimuler la blessure qu’il porte au crâne. Et si tu parviens à mettre la main sur le char, la preuve est faite. Toutefois, je pense qu’il te suffit d’en faire la remarque à Horemheb. Tu es trop puissant pour qu’il te détruise, et il ne peut pas tuer tout le monde.

— Je me le demande.

— Il n’en a pas le pouvoir. Mais c’est là que j’interviens. »

Alors qu’il s’apprêtait à se lever, Ay se rassit lentement.

« Tu interviens, dis-tu ?

— J’ai réuni et consigné ces faits dans un rapport. Je suis toujours en vie.

— Continue.

— Pardonne-moi, mais je ne peux t’accorder une confiance absolue. Maintenant que tu as ce que tu veux, je cours le risque de devenir gênant, étant donné la récompense que je réclame.

— Tes fameuses conditions.

— Oui.

— C’est une récompense facile à accorder. Je te donne ma parole de futur pharaon. »

Ay sembla gagner en stature tandis qu’il prononçait ces mots. La nouvelle pensée qui pénétrait son cœur avait effacé des années sur son visage ridé.

« Tu as de la chance que je sois satisfait de toi. Tes propos ne m’ont pas offensé. Mais ne m’éprouve pas trop.

— Je sais que tu es un homme de sagesse. Je sais donc aussi que tu es conscient de la menace que constituent pour ta future descendance la vie de la reine et celle de l’enfant. Je dois te dire que si je constate qu’on m’a trompé en quelque façon, j’irai trouver Horemheb et je l’avertirai. Si quoi que ce soit devait m’arriver, le rapport que j’ai constitué sur ces événements lui sera adressé. Il est dans un lieu sûr que jamais tu ne découvriras, et j’ai pris mes dispositions avec des amis du quartier du port, du menu fretin qui te glisserait entre les doigts si tu tentais de mettre la main dessus. Et ils sont coriaces. »

Intérieurement, Huy regrettait de ne pas avoir constitué pour de bon un tel rapport.

Ay se plongea dans ses pensées et joignit les extrémités de ses doigts. Son visage étant baissé, il était impossible d’en voir l’expression.

« As-tu un plan pour le départ de la reine ?

— Vaguement.

— Mais as-tu bien pensé à Horemheb ? Tu es forcé de t’en remettre à moi, en dépit de toute ton habileté ; mais si Horemheb pense qu’elle est vivante, où que ce soit sur la Terre Noire, il n’aura de cesse de la retrouver et de la tuer. Elle et son enfant. Il en a les moyens, Huy. Même si maintenant j’ai l’avantage sur lui, je ne peux porter atteinte à son pouvoir sans risquer une fracture au sein de l’armée. Or nous ne pouvons nous le permettre.

— J’ai mon idée sur ce qu’il faut faire. »

En réalité, Huy n’avait qu’un plan des plus sommaires, fragile et dangereux de surcroît. Mais Ay lui sourit.

« J’ai souvent dit que tu es un homme intelligent. Je suppose que je perdrais mon temps en te proposant des terres lorsque je deviendrai pharaon ? En échange de tes services, évidemment.

— Tu le perdrais en effet.

— Alors, qu’il en soit selon ton désir. Inény te raccompagne jusqu’à la porte. »

Il se leva. Inény rangea sa palette et se prépara à coincer le rouleau de parchemin sous son bras.

« Laisse cela ici, Inény », dit le vieux Maître des Écuries.

 

Elle n’était pas au rendez-vous. Huy s’accroupit sur le rocher plat qui faisait saillie au-dessus du Fleuve et regarda passer les eaux lentes et patientes. Il tua d’abord le temps en réfléchissant, car il était en avance et n’éprouvait pas d’inquiétude. Il laissa son cœur voguer avec le courant qui poursuivait son voyage éternel vers le nord. Cette eau-là, c’était la Terre Noire ; elle continuerait de couler longtemps après que les pyramides seraient réduites en poussière et que leur souvenir même serait perdu. Ce qui se passerait à présent, et qui semblait d’une importance si capitale pour lui et pour sa propre vie, n’affecterait pas l’avenir d’un iota. Il donna libre cours à son imagination. Peut-être d’autres pays existaient-ils, par-delà ceux qui bordaient la Grande Verte au septentrion et les forêts lointaines au sud. Y avait-il de la vie là-bas ? Seraient-ils eux aussi découverts un jour, explorés, colonisés ?

Il tressaillit. Que lui importaient toutes ces considérations ? Il n’était sans doute qu’un point infime dans le cours du temps et dans l’espace, cependant le monde immédiat auquel il était condamné l’entourait, comportant des problèmes dont la réalité, la gravité ne pouvaient être atténuées simplement en les relativisant. Un lion prêt à attaquer était ce qu’il était, si infimes que fussent le temps et l’espace occupés par cette action.

Le soleil baigna l’horizon occidental et enfin Huy sentit la fraîcheur du vent du nord sur son visage. Il ferma ses yeux fatigués lentement, avec gratitude. Mais il ne se détendit pas. Senséneb tardait trop. Il s’adossa contre un rocher et, au lieu de continuer d’attendre, monta la garde. Son apparente victoire sur Ay ne signifiait nullement que la partie était jouée.

L’obscurité s’abattit soudain, et aussitôt les pâles lumières qu’allume l’humanité pour l’éloigner apparurent sur les deux rives du Fleuve. Le rocher plat était situé au sud de la cité, en un lieu peu fréquenté la nuit. Senséneb, si elle était venue, aurait dû être là avant le coucher du soleil. Pourtant il attendit, bien qu’il sût désormais que c’était en vain. Au bout d’une demi-heure il se leva et, encore incertain de la conduite à tenir, reprit le chemin de la cité.

Avant même d’atteindre les faubourgs, il avait décidé de prendre le risque d’aller chez elle. Dans son cœur il passait en revue les différentes possibilités, cherchant à se rappeler une omission, un malentendu qui aurait pu provoquer cette situation. Il avait beau se dire que ce n’était certainement rien, il savait que toute erreur, toute irrégularité, toute promesse rompue, même minimes, étaient non seulement importantes mais vitales.

En parcourant les rues déjà désertes, il faillit se raviser et ne pas se rendre chez Senséneb. Il fallait absolument la tenir à l’écart de toute cette affaire. Mais une autre partie de son cœur voulait désespérément savoir ce qui lui était arrivé. Les ruelles étaient noires, ponctuées par instants de rais de lumière pâles tombant d’une fenêtre où brillait une lampe, mais la lune était encore assez vive pour illuminer le centre des voies les plus larges. Le char de Khonsou ne s’était pas assez éloigné de la terre pour qu’on n’en vît plus qu’un mince reflet d’argent.

Il marchait aussi silencieusement qu’un chat. Les rares personnes qu’il croisa le dépassèrent vite, se permettant à peine l’échange d’un regard pour se rassurer. Çà et là, au coin d’une rue, un débit de boissons mettait un peu de vie, mais ses fenêtres étaient petites et ne laissaient échapper que des sons assourdis.

Pour traverser la ville, il lui fallait passer par le quartier du port. L’idée lui vint, tout à fait irrationnelle, que Senséneb pouvait être allée chez lui, si bien qu’il bifurqua dans la contre-allée qui débouchait sur la placette. La ruelle étroite plongeait dans l’ombre. Huy n’avait pas fait dix pas qu’une main se referma sur son bras droit. Il s’arrêta net et tâtonna vers le coutelas passé à l’arrière de sa ceinture, mais au son de la voix il s’immobilisa.

« Huy ! »

Le visage de Senséneb sortit de l’obscurité, telle la lune de derrière un nuage.

Avant qu’il ait pu la questionner, elle porta le doigt à ses lèvres et lui fit rebrousser chemin. Elle semblait connaître aussi bien que lui les rues tortueuses du quartier. Après un court laps de temps, ils arrivèrent au bord du quai. Ils s’arrêtèrent près du mur d’un entrepôt d’où ils pouvaient surveiller toute approche.

« Que s’est-il passé ? » demanda Huy à voix basse.

Il était inquiet de sentir Senséneb s’accrocher à son bras, comme une enfant rendue à ses parents après avoir été battue. Calmement, délibérément, mais au prix d’un effort visible pour maîtriser sa voix, elle lui raconta tout.

« Je n’osais pas venir te retrouver de peur qu’il ne me suive. Aussi, j’ai feint plusieurs fois de faire des courses, après quoi je rentrais à la maison. Puis je suis ressortie et j’ai pris une voiture à bras. Je suis descendue au centre, au Grand Temple d’Amon. J’étais si terrorisée que mon idée première était d’amener Hapou. Mais ensuite j’ai pensé qu’il valait mieux qu’il garde la maison. Dès que j’ai eu la certitude que Mérinakhté ne n’avait pas suivie, je suis allée au quartier du port et je me suis cachée dans cette rue, là-bas, d’où je pouvais voir la place et ta maison. Je ne crois pas qu’on m’ait remarquée, bien qu’un homme m’ait arrêtée et m’ait proposé deux deben de cuivre pour aller avec lui. Je lui ai dit que je valais bien le double, et il est parti. »

Elle éclata de rire et presque aussitôt se mit à pleurer, doucement, douloureusement, tournant la tête vers Huy, se blottissant contre lui, au creux de ses bras. Il la tint tendrement, sans rien dire.

Enfin elle s’apaisa. Le kohol autour de ses yeux avait coulé avec ses larmes. Il le tamponna d’un coin de son écharpe et fut récompensé par un sourire.

« Qu’allons-nous faire ?

— Personne ne te trahira à Kenamoun, mais tu dois rentrer chez toi.

— Non !

— Ce n’est pas pour longtemps. Qu’as-tu dit, au juste, à Hapou ?

— Il sait que Mérinakhté n’est pas le bienvenu. D’ailleurs, il le déteste. Cette demeure était autant celle d’Hapou que la mienne.

— Quoi qu’il advienne, Hapou doit rester là-bas. Tu ne dois pas donner l’impression de préparer un départ imminent. »

Il leva la main pour prévenir toute objection.

« Tout va bien. Nous nous arrangerons pour que Hapou nous suive plus tard, s’il le désire.

— Quand partons-nous ?

— Bientôt.

— Mais mon père…

— Nous n’avons pas le temps d’en parler à présent. Mais n’aie crainte. Je viendrai te voir bientôt. Je prendrai toutes les précautions. Il faut que j’organise la fuite de la reine. Ay y a consenti mais je dois agir vite, au cas où il changerait d’avis.

— Puis-je t’aider ?

— Ton aide sera vitale, si tout se passe bien. Mais l’heure n’est pas encore venue. »

Il fit un geste pour se séparer d’elle. Elle le retint, lui caressa les lèvres.

« Huy…

— Sois courageuse.

— Je suis terrifiée.

— Moi aussi. »

Ils se sourirent, accolèrent leurs fronts et s’embrassèrent.

« Va, maintenant », lui dit-il.

 

Pendant que Senséneb se détachait de Huy pour fuir dans la nuit, Horemheb, dans la salle de travail enténébrée de son palais, abattait rageusement un poing énorme sur le bureau où était déplié un document. Les lampes qui y étaient disposées éclairaient par-dessous les deux hommes en face de lui, leur donnant l’aspect de démons. L’un avait une expression de plaisir mêlée d’embarras, l’autre avait l’air tendu et furieux.

« Ce que Inény vient de nous raconter est très intéressant, dit Horemheb, détachant son regard du serviteur de Ay pour le poser sur Kenamoun. C’est à se demander à quoi nos agents ont passé leur temps ! D’après tes rapports, je pensais que tout était en ordre.

— Mais tout est en ordre. Ceci est un fait nouveau, mais pas inattendu. »

Kenamoun s’humecta les lèvres. Encore Huy ! Il n’avait pas oublié leur rencontre, quelques années plus tôt, et son grand regret était de n’avoir pu en finir avec lui à cette époque. La gratitude qu’il avait été mal avisé de montrer au petit scribe pour son aide dans l’élucidation d’une affaire se retournait à présent contre lui.

« Ce Huy est un ancien serviteur du Grand Criminel, intervint Inény.

— Je sais, répondit Horemheb. Je l’ai rencontré en certaine occasion[22]. Nous l’avons sous-estimé.

— Il est insignifiant.

— Crois-tu ? Il est pour nous un sujet continuel d’irritation.

— Je sais où il habite. J’en fais mon affaire, dit Kenamoun, anxieux de reconquérir le terrain perdu.

— Sois prudent, dit Inény. Il est sous la protection de Ay. »

Kenamoun le toisa avec mépris. Plongé dans ses pensées, les épaules voûtées, Horemheb les ignorait l’un et l’autre. L’information d’Inény arrivait trop tard. Si cet homme avait décidé de changer de camp plus tôt, c’eût été différent. Il lissa le document qu’il avait chiffonné. Ay adressait une convocation urgente à Horemheb, au Grand Prêtre d’Amon et au vizir de la Terre du Sud afin qu’ils se rencontrent le lendemain matin. Que Ay eût soudain l’aplomb de le convoquer, lui ! était un choc. Il avait du moins l’avantage de savoir à quoi s’attendre. On parviendrait peut-être à lui faire obstacle, mais pas à le détruire. Et s’il devait laisser Ay coiffer le pschent et devenir pharaon, pourquoi pas ? Il avait dix ans de moins et Nézemmout était jeune. Elle lui donnerait d’autres enfants.

Néanmoins, il se serait volontiers dispensé de ce retournement de situation. Il leva les yeux vers les deux visages ténébreux, cupides et pleins d’expectative. Deux vampires de Seth, voilà ce qu’ils étaient. Il avait choisi les mauvais instruments pour mener son ascension.

Irrésistiblement, ses pensées se tournèrent vers les armées au nord. Il avait toujours été plus un soldat qu’un politicien. Il verrait ce qui pouvait être sauvé du naufrage. D’ici là…

Montrant Inény du doigt, il dit à Kenamoun :

« Paie cet excrément et occupe-toi de Huy. Maintenant. Ce soir. Personnellement. »

Il se leva et traversa la pièce pour se planter devant la fenêtre, leur signifiant leur congé par son dos tourné. Piètre vengeance que de tuer Huy. Comme de piétiner le scorpion par qui l’on vient d’être piqué. Il entendit sur le plancher les pas pressés des deux hommes qui s’en allaient.

Si Huy tuait Kenamoun, ce ne serait pas une bien grande perte. Kenamoun avait cessé d’être utile.

 

Après avoir quitté Senséneb, Huy rentra chez lui mais n’y resta pas longtemps. Il fit de rapides ablutions, se changea, remplit sa bourse et repartit rapidement, prenant la rue qui aboutissait à une autre petite place, presque aussi déserte que celle où il vivait. Mais au coin se trouvait une taverne aux murs défraîchis et, en face, une petite porte surmontée d’une enseigne éclairée par une lampe à huile : la Cité des rêves. C’était un bordel, un lieu familier qu’il fréquentait à l’occasion, de même que les bateliers, les commerçants et les artisans qui vivaient dans le quartier du port. Il était tenu par une grosse Nubienne nommée Noubenéhem, obèse au point d’être pratiquement incapable de quitter son divan, derrière la table basse d’où elle gérait ses affaires, à l’entrée. La pièce mal éclairée était dominée, ces jours-ci, par une statue du dieu Min paré d’une érection d’une longueur et d’une grosseur prodigieuses.

Noubenéhem était plus qu’une amie. Elle avait été la complice de Huy, sa pourvoyeuse et, de temps en temps, sa confidente. Mais il n’avait jamais encore sollicité une faveur comme celle-ci.

L’idée semblait boiteuse, même à ses propres yeux ; mais avec les talents médicaux de Senséneb et les innombrables contacts de Noubenéhem dans le quartier du port, il y avait une infime possibilité de réussite.

La grosse Nubienne s’occupait d’un client, un jeune homme malingre qui attendait avec nervosité que son père, tout aussi maigre, eût négocié le prix d’une fille pour son initiation. À la vue de Huy, l’adolescent se détourna et examina le mur avec une grande attention.

Le père essayait de faire baisser le prix.

« Mais il te faut une fille compétente, arguait Noubenéhem. Par les dieux ! Si tu le fais débuter avec une fille au rabais, quelle impression aura-t-il des femmes ?

— Je n’irai pas au-delà d’une pièce. »

Elle ouvrit les mains et fit mine de suffoquer, avec une expression comique de désarroi.

« Nous n’avons personne à moins de un qite. C’est notre premier prix. »

Elle feignit de réfléchir et adressa une œillade complice à Huy.

« Écoute, je vais te dire ce qu’on pourrait faire. La petite Kafy est entre deux clients – enfin, elle n’est pas si petite ces temps-ci, mais elle a beaucoup d’expérience. Je pourrais la lui laisser une demi-heure, pour seulement un qite et demi d’argent. L’homme qui vient d’entrer la connaît. Il se portera garant pour elle. »

Quand le marché fut conclu, que Kafy, soumise à l’approbation paternelle, eut drapé son corps opulent autour du garçon craintif pour l’entraîner à l’intérieur du bordel, en compagnie du père méfiant, Noubenéhem se tourna enfin vers Huy.

« Est-ce que j’ai la berlue ?

— Tu ne semblais pas l’avoir, il y a quelques instants.

— Oh ! Ça va, Huy.

— Tu me considères comme un étranger ?

— Si tous mes clients étaient comme toi, j’aurais mis la clef sous la porte.

— Je suis venu te demander un service.

— Ah ! quel soulagement ! Rien qu’un tout petit instant, j’ai cru que je te manquais. Tu as vu comme Kafy a grossi ? Elle mange pour se consoler. Elle se languit de toi.

— Vas-tu m’aider ? »

Noubenéhem lui adressa ce qui chez elle tenait lieu de sourire : les plis autour de sa bouche se répartirent plus agréablement.

« Tu me connais. Si tu me paies, je t’aiderai. »

Huy s’humecta les lèvres.

« C’est si difficile que ça ? s’étonna Noubenéhem.

— J’ai besoin d’un corps.

— Quoi ?

— Un cadavre. Le cadavre d’une jeune fille. »

Malgré elle, Noubenéhem se souleva à moitié.

« Ça y est, il est devenu fou.

— Peux-tu m’en trouver un ?

— Non.

— C’est d’une extrême importance.

— Je peux te procurer toutes les filles vivantes que tu voudras. Mortes, elles ont besoin d’avoir la paix.

— Celle-ci aura la paix. Elle aura un plus bel enterrement qu’elle n’aurait jamais rêvé, et son ka résidera dans la Vallée.

— Quoi ? s’écria Noubenéhem, qui cette fois se leva pour de bon.

— J’ai besoin d’un cadavre, répéta Huy. Celui d’une fille qui ressemble à la reine Ankhsenamon. Tu l’as déjà vue ? Tu sais comment elle est, physiquement ?

— Oui, je l’ai vue. Mais ce que tu demandes est impossible. Bien sûr qu’il en meurt, des jeunes filles, mais pas sur commande. De toute façon, il te la faut pour quand ?

— Tout de suite.

— Soyons sérieux.

— D’ici deux jours.

— J’ai dit : soyons sérieux.

— Elle ne doit pas forcément lui ressembler trait pour trait. On change, dans la mort. Mais elle doit présenter une légère ressemblance, afin qu’à l’aide de maquillage, on puisse la faire passer pour la reine. »

Noubenéhem ne pipait mot. Elle regardait en elle-même. Du fond de la maison vinrent quelques accords de musique, maladroitement exécutés au luth, et un cri de plaisir simulé.

« Dans quoi t’es-tu fourré, Huy ?

— Je ne peux pas te le dire, et tu ne voudrais pas le savoir.

— Tu as raison, je ne veux pas. Tu es sûr de ne pas voler trop près du soleil, cette fois ?

— C’est comme quand on est sur une balançoire, répondit-il. Elle s’élève de plus en plus haut, en avant et en arrière, mais d’habitude, quand elle monte trop, il suffit pour l’arrêter de faire contrepoids. Ma balançoire à moi est fixée au ciel, elle m’entraîne de plus en plus loin, de plus en plus haut, au point qu’en baissant les yeux je vois la terre entière. Et je ne peux pas l’arrêter, Noubenéhem. Mon seul moyen de retrouver la terre ferme est de sauter.

— Quitte à te rompre le cou ?

— Ce risque existe. Mais je n’ai pas le choix. »

Noubenéhem resta silencieuse, mais pas longtemps.

« Je t’aiderai. »

Huy crut lire de la compassion dans son regard, toutefois l’astuce y reprit vite sa place.

« Ça va te coûter une somme rondelette. Je ne sais absolument pas si je peux te trouver ce que tu veux, et je ne sais pas quel prétexte je vais inventer pour empêcher les langues de caqueter. Par bonheur, dans cette partie de la ville la mort est fréquente et la population changeante. Il me faut l’acompte de suite.

— Combien ? » demanda Huy, ouvrant sa bourse.

 

Une fois l’affaire convenue, il traversa rapidement la place pour se rendre à la taverne, où il commanda une cruche d’alcool de figue et un bol de graines de tournesol. Il trouva de la place sur un banc et s’y faufila, le dos au mur, parcourant des yeux la petite salle toute simple et ses compagnons. Tous étaient du quartier, certains comptaient parmi ses connaissances, et il vivait là depuis assez longtemps pour ne pas être pour eux un objet de curiosité.

Il avait besoin de réfléchir aux moyens de financer la fuite de la reine sans sa coopération. Il doutait que Ay endosserait en totalité la location d’un bateau et la rémunération de Noubenéhem. Il but un peu d’alcool, qui était de mauvaise qualité et lui brûla le gosier. Peut-être serait-il contraint de mettre Ay complètement dans la confidence.

Beaucoup plus tard, toujours irrésolu, il rebroussa chemin vers sa maison.

Il arrivait sur la place quand il eut la sensation de quelque chose d’anormal. Il resta immobile, tapi dans l’ombre d’un bâtiment. Certains des marchands n’avaient pas démonté leurs étals vétustes. D’un tas abandonné de sacs en grosse toile, qui avaient contenu des fruits, sortit le museau, puis le corps d’un gros rat noir. Rassuré, le rongeur traversa le centre de la place en trottinant. Huy le suivit des yeux jusqu’à ce qu’il disparût dans l’ombre du mur d’en face. Il attendit encore, vif comme un renard en plein désert, mais rien ne bougea.

Enfin il se remit en route mais, loin d’éprouver la confiance du rat, il longea les murs jusqu’à sa porte. Il ne remarqua toujours rien, ni rien encore lorsqu’il entra ; mais la sensation de malaise ne le quitta pas. Sans bruit, il gravit les marches étroites qui conduisaient à la chambre à coucher. Tout était tel qu’il l’avait laissé. Il redescendit et traversa la pièce principale pour gagner la salle de bains à l’arrière, où il remarqua au passage qu’il n’avait pas rempli le seau à eau en bois. Dans la petite arrière-cour, tout était désert.

Il revint vers l’avant de la maison, mais il avait relâché sa vigilance et ne vit pas le couteau à temps. La lame jaillit, entaillant sa joue jusqu’à l’os qui bloqua le coup juste sous l’œil gauche. Le souffle coupé, il recula, conscient de la lenteur de ses gestes engourdis par l’alcool. Le sang qui emplissait sa bouche le suffoquait. Ses yeux larmoyaient, il ne distinguait pas clairement la silhouette maigre devant lui.

« Salut, Huy », dit Kenamoun.

Le couteau plongea à nouveau, mais Huy parvint à se dérober et la lame fendit l’air.

« Sale petite vermine ! Tu as failli causer ma perte ! »

Remarquant son essoufflement, Huy se demanda si l’homme était capable de se battre. Ses gestes étaient rapides, sans nul doute. Il tenta de riposter, mais le sang continuait de se répandre dans sa bouche. Il allait s’y noyer. Il se força à respirer par les narines, cependant la lame avait touché l’arrière-nez, qui lui aussi s’obstruait. Il cracha un flot de sang et respira avidement par la bouche.

Kenamoun devait constater le piteux état de sa victime car il se détendit, se redressa et relâcha sa prise sur son couteau. Il repoussa Huy doucement, du plat de la main. Huy recula en vacillant jusqu’à la salle de bains, mais conserva l’équilibre.

« Tu meurs », dit Kenamoun, le poussant à nouveau, fort cette fois.

Crachant et suffoquant, Huy s’affala contre le mur, les bras en croix, cherchant à tâtons un point d’appui tandis qu’il s’affaissait sur le sol.

Kenamoun se pencha sur lui. À travers une brume sanglante, Huy vit le rictus, la barbe dessinée au pinceau.

« Je pense que tes prétentions ont été bien au-dessus de ta condition, Huy. Si le serviteur replet de Ay n’était pas devenu gourmand, ton petit complot de palais m’aurait coûté la tête. Tout est rentré dans l’ordre, c’est pourquoi je suis ici. On m’envoie te tuer. Mais d’abord, je pense que tu mérites d’être raccourci à ta juste taille. »

Sous les doigts de sa main droite, Huy avait trouvé l’anse du seau de bois. S’il avait pensé à le remplir, l’ustensile aurait été trop lourd. Comprenant que Kenamoun savourait son heure de triomphe, il respira à pleins poumons pour se préparer à l’effort, souleva le seau et le balança violemment à bout de bras. Le pourtour de cuivre heurta Kenamoun à la tempe et Huy entendit les os craquer. Il sentit plus qu’il ne vit l’homme tomber, et perçut le tintement de la lame sur la dalle de pierre. Le sang emplissait son univers. Il frappa aveuglément pour se défendre tout en s’agenouillant, mais ne rencontra que le vide. Il avança en rampant sans lâcher le seau, et tendit la main gauche dans la direction où Kenamoun était tombé.

Sa main effleura l’étoffe d’une tunique puis se posa sur la poitrine de son ennemi. Kenamoun roula sur lui-même pour se mettre hors de portée. Huy glissait dans son propre sang. Sous lui, il distinguait à peine un objet allongé, pareil à un tapis roulé, qui se balançait d’avant en arrière, d’avant en arrière. Il souleva le seau au-dessus de sa tête et l’abattit de toutes ses forces, étranglé, étouffé par le sang qui moussait dans sa gorge et bouchait ses narines. Recouvrant l’équilibre, il fut pris de panique car il ne voyait plus le corps. Kenamoun s’était-il relevé ? Avait-il repris son couteau ?

Il plissa les yeux, palpa le sol, traînant toujours le seau dans sa progression. Voilà ! Il s’était simplement mis hors d’atteinte en roulant sur lui-même. Huy essaya de déterminer de quel côté se trouvait la tête. Les objets flottaient sous ses yeux ruisselants ; sa vue était brouillée par le sang et les larmes. Soudain, il eut conscience de doigts qui se tendaient vers lui. Les ongles de Kenamoun se plantèrent, s’enfoncèrent dans sa joue blessée. Huy souleva le seau et frappa, pensant : « Ça, c’est pour Néhésy », mais ressentant aussi : « Et ça, c’est pour moi. Tu dois mourir. Je dois être sûr que tu es bien mort. Je te redoute trop. » Le seau heurta le sol, lui échappa des doigts. Il entendit le craquement du bois fendu. Frénétiquement, il rampa, saisit le seau et le souleva à nouveau. Cette fois, il visa juste et Kenamoun, après une convulsion et un long râle qui fut l’unique son qu’il proférait depuis qu’il était tombé, s’immobilisa pour l’éternité.

La cité des morts
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