CHAPITRE XX
 
Tout est bien qui finit bien

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JOANÈS ne permit pas aux enfants de s’attarder dans la grotte.

« Le berger et moi, nous avons pas mal de choses à faire ici, dit-il de sa voix sonore, qui paraissait un peu rauque cependant. Vous, vous allez vous rendre tout de suite à la ferme et vous téléphonerez à la gendarmerie de Villard-de-Lans. Vous direz simplement : « Joanès a gagné la partie » et vous demanderez qu’on m’envoie une voiture de police assez grande pour embarquer tout ce joli monde. Cette voiture devra m’attendre sur les bords du lac. Les gendarmes savent d’ailleurs à quel endroit : je leur ai déjà indiqué l’espèce de petite crique où ces bandits amarrent leur bateau. Quant à Nicolas et Compagnie, je vais les faire monter sur un des radeaux et les conduire moi-même jusqu’au lac. Allez, vite, mes petits ! Cette fois-ci, obéissez sans discuter.

— Oui, monsieur ! » répondit François au nom de tous.

Désormais, il considérait Joanès sous un jour nouveau. Le fermier lui apparaissait comme un héros. Dire qu’il l’avait pris pour un traître ! Maintenant, il était tout disposé à lui obéir au doigt et à l’œil. Déjà il se mettait en route, suivi des autres, quand une pensée le frappa. Il revint sur ses pas.

« Cette vieille dame, dit-il. Mme Thomas… la tante de Nicolas. Il faudrait la délivrer. Et puis.., nous avons enfermé à clef son gardien, Marcel, dans la pièce à côté de la cuisine.

— Ne vous inquiétez plus de rien, répondit Joanès d’un air sévère. Je me charge de tout. Emmenez Miette avec vous à la ferme. Elle ne doit pas rester ici. Allez ! »

François ne se le fit plus répéter. Après un dernier regard aux bandits gardés par les chiens menaçants, lui et ses compagnons, suivis de Dag, de Toto et du chevreau, remontèrent le tunnel débouchant dans les caves et traversèrent celles-ci. L’accès du jardin leur était encore interdit du fait que le féroce chien de garde y était toujours.

Au moment de quitter les sous-sols du Vieux Château, Mick ne put s’empêcher de constater :

« L’idée de laisser la vieille dame toute seule là-haut ne me plaît pas beaucoup, vous savez !

— À moi non plus, répondit son frère, mais Joanès sait ce qu’il fait et nous devons lui obéir. D’après ce qu’il a dit, les gendarmes et lui sont convenus d’avance d’un plan à suivre. Nous n’allons pas risquer de nous faire encore gronder en nous mêlant de ce qui ne nous regarde pas. Nous avons fait assez de gâchis comme ça, ne l’oublie pas. »

François, Mick, Claude, Annie et Miette se contentèrent donc de suivre le boyau souterrain qui conduisait à l’ancien puits de mine et de se hisser hors du trou, ce qui fut facile grâce aux cordes qui pendaient des luges. Après leurs exploits de la matinée, tous se sentaient affamés, mais François ne permit pas aux autres de s’arrêter, fût-ce pour manger un sandwich.

« Non, non, dit-il. Il faut téléphoner aux gendarmes sans perdre une minute. La réussite des plans de Joanès peut en dépendre. Nous ne pouvons pas nous arrêter en route. Nous mangerons en bas… à la ferme. »

Maintenant, tous étaient rassemblés hors du puits de mine. Mignon, d’un bond ahurissant, en était sorti tout seul.

Dagobert, lui, fut hissé de la même manière qu’on l’avait descendu à l’aller. Il avait été très ennuyé de devoir quitter les autres chiens, mais rien n’aurait pu le retenir du moment que Claude ne, restait pas avec lui.

« Comment allons-nous rejoindre la ferme ? demanda Annie.

— Nous pouvons toujours dévaler la première pente avec nos luges, répondit François. Cela nous fera gagner du temps.

— Oui, mais ensuite, je le crains, la neige ne nous portera plus, fit remarquer Claude.

— C’est vrai, constata Mick. Tandis que nous étions sous terre, la neige a cessé de tomber. Le soleil a fait fondre une partie de celle qui couvrait le sol. Il fait un temps magnifique à présent.

— De toute manière, reprit François en hochant la tête, les pentes au-delà de celle-ci sont trop raides et nous ne les connaissons pas. Il vaut mieux que nous descendions à pied, par le sentier.

— C’est plus sûr, en effet, approuva Claude. En nous pressant un peu, cela ne nous retardera pas beaucoup.

— Eh bien, partons vite, conclut Mick en s’installant sur une des luges. Tu viens, Miette ? »

Mais Miette recula,

« Non, dit-elle. Je ne vais pas à la ferme.

— Mais si, Miette, intervint François. Tu vas venir avec nous. Cela me fera plaisir, tu sais. »

Tout en parlant, il avait pris dans la sienne la main de la petite fille et, soudain, un sourire joyeux illumina le visage de l’enfant. Elle était heureuse de faire plaisir au jeune garçon et oublia ses craintes pour le suivre. Et pourtant, Miette redoutait fort de descendre à la ferme des Joncs. Elle pensait que sa mère devait s’y trouver et craignait — non sans raison — d’être sévèrement punie pour s’être échappée une fois de plus.

« Tu es très gentille, Miette », déclara François en installant la fille du berger sur la luge, entre Mick et lui, « Je te donnerai une grosse barre de chocolat quand nous serons arrivés à la ferme ! »

Miette serra Mignon et Toto contre elle et passa ses petits bras autour de la taille de François. De leur côté, Claude, Annie et Dagobert s’étaient installés sur la seconde luge.

« On y va ?

— On y va ! »

Les deux traîneaux démarrèrent au même instant et furent au bas de la pente en un temps record. Les cinq enfants respiraient avec délice l’air pur de la montagne. Comme cela leur semblait étrange de se retrouver au grand jour après tant d’heures passées sous terre ! Leur récente aventure leur faisait l’effet d’un rêve, déjà presque lointain.

« Nous allons laisser les luges ici, décida François en descendant de la sienne.

— Cachons-les sous ces buissons », conseilla Mick.

Les luges une fois à l’abri, la petite troupe prit le sentier qui menait à la ferme. François permit aux autres de grignoter leurs sandwiches tout en marchant.

« Ce sera toujours un acompte de pris ! » déclara-t-il.

Miette elle-même, qui d’habitude ne mangeait pas plus qu’un moineau, accepta ce qu’on lui offrait… et en redemanda.

Mme Gouras fut très étonnée de voir arriver les enfants. En quelques mots, ils la mirent au courant et demandèrent à téléphoner aux gendarmes. Ceux-ci ne semblèrent pas surpris le moins du monde de recevoir le message de Joanès. Ils paraissaient l’attendre.

« Entendu, répondit le brigadier qui avait reçu l’appel de François. Nous allons faire le nécessaire. Merci de nous avoir avertis. »

Et là-dessus il raccrocha. François se demanda ce qui allait se passer à présent. Quel pouvait être le plan de Joanès ?

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Du moment que les bandits étaient pris, toutes les difficultés semblaient résolues aux yeux des enfants. Ils ne voyaient pas bien ce qu’on pouvait faire d’autre, sinon délivrer Mme Thomas.

Mme Gouras invita ensuite ses jeunes hôtes à goûter et les enfants ne se firent pas prier. Les garçons en profitèrent, tout en mangeant, pour s’accuser (et s’excuser) d’avoir pu un seul instant soupçonner Joanès de complicité. La fermière rit de bon cœur à cet aveu.

« Peut-être ferions-nous bien de rester ici jusqu’au retour de Joanès, proposa Claude au bout d’un moment. D’abord, je veux lui demander pardon de l’avoir mal jugé. Ensuite… eh bien, je suis curieuse de savoir comment cela s’est passé dans la grotte après notre départ.

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— C’est cela ! Restons ! s’écria Annie. D’ailleurs, il faut que Miette attende son père… »

Mme Gouras accepta avec plaisir de voir rester les enfants. Elle les invita même à dîner pour le soir.

« Vous partagerez notre repas, dit-elle. De la dinde rôtie ! Cela vous changera un peu de vos repas cuits sur le poêle à pétrole. »

François, Mick, Claude, Annie et Miette, après avoir remercié leur aimable hôtesse, se réunirent auprès d’un bon feu pour bavarder entre eux. Dago avait posé sa tête sur les genoux de Claude.

« Avez-vous vu Dag ? dit Claude toute fière. Il n’a pas hésité à se joindre aux autres chiens bien que trois de ceux-ci aient essayé de le mordre l’autre jour. Je le trouve joliment courageux !

— Oui, répondit Annie… Je me demande ce que les gendarmes vont dire à la pauvre Mme Thomas. Tout d’abord, elle va être contente en apprenant que son neveu est sain et sauf. Mais quand on lui révélera qu’il lui a menti et qu’il était le chef des bandits, quel choc pour elle ! »

Mick, moins sentimental que sa sœur, ne pensait qu’à ce métal mystérieux que Nicolas et ses hommes avaient tenté de s’approprier.

« Ils n’ont sans doute pas encore eu le temps de traiter avec une puissance étrangère, réfléchit François tout haut. Et le minerai, faisant partie du sous-sol, appartient à l’Etat. Mais il faut reconnaître que leur plan était magistral.

— J’espère qu’on nous permettra de visiter en détail la mine, les tunnels et le lac ! soupira Claude. Demain, peut-être. Nous pourrions coucher ici, à la ferme, pour cette nuit. Qu’en pensez-vous ? Je tombe de fatigue.

— Oui, tu as raison, acquiesça François. Et nous ne risquerons pas d’être réveillés par des grondements souterrains et des tremblements de terre.

— Oh ! On n’en entendra plus guère désormais, fit remarquer Mick. Mais ne trouvez-vous pas curieux que ces phénomènes aient déjà existé dans le temps ?

— Pas si curieux que ça, répondit Claude. Puisque nous avons découvert un puits de mine, c’est qu’il y en avait une là jadis. Peut-être une mine de fer. Puis, ceux qui l’exploitaient auront découvert qu’elle n’était pas rentable et elle aura été abandonnée. Il aura fallu la venue de Nicolas pour soupçonner la présence d’un minerai radioactif…

— Oui, murmura François. Ce doit être cela ! »

Joanès et le berger ne rentrèrent qu’à la nuit. François alla droit au jeune fermier.

« Nous vous devons des excuses, dit-il en rougissant. Nous avons été si sots ! Dire que nous aurions pu vous empêcher de triompher de ces bandits ! »

Joanès eut un large sourire. Il semblait tout heureux.

« N’en parlons plus, jeunes gens ! dit-il avec bonne humeur. Tout est bien qui finit bien. Les gendarmes ont été exacts au rendez-vous et tous ces gredins sont en prison à l’heure actuelle. Nicolas Thomas faisait piteuse figure, je vous en réponds. Nous avons rendu la liberté à sa tante. La pauvre femme a été conduite chez des amis à elle, qui l’entourent de soins et la consolent. Quant au métal rare, il appartient au gouvernement qui se chargera de son exploitation.

— À table ! Le repas est prêt ! annonça Mme Gouras en invitant du geste les enfants, son fils et le berger à prendre place. J’ai fait rôtir une dinde en ton honneur, Joanès. N’oublie pas que c’est aujourd’hui ton anniversaire !

— Ma foi, je l’avais presque oublié », répondit Joanès en riant.

Tous se mirent à manger avec appétit. La dinde était doublée d’un gros morceau de bœuf bouilli dont Joanès préleva sept tranches après que tout le monde eut été servi. Puis il alla dans la cour de la ferme.

« Black ! Dick ! Roc ! Jim ! Youki !. Stop ! Ralf ! » appela-t-il de sa voix formidable.

Les enfants sursautèrent. Allons, Joanès n’avait pas perdu sa voix !

« Il régale ses chiens, commenta Annie en souriant. Ma foi, ils ont bien mérité une récompense !

— Ouah ! » réclama poliment Dagobert, qui s’était avancé sur le seuil.

Joanès revint sur ses pas en riant. Il alla couper deux autres tranches de viande.

« Tenez ! dit le jeune fermier en les offrant à Dagobert et à Toto. Vous y avez bien droit vous aussi ! »

Tout le monde applaudit.

« Eh bien, constata Mme Gouras, amusée, on peut dire que tout le monde aura eu sa part du festin ! Allons, mes enfants, buvez un doigt de ce mousseux à la santé de mon Joanès… le meilleur fils qui ait jamais existé ! »

Annie distribua les verres à la ronde tandis que le fermier, souriant et détendu, écoutait les aboiements joyeux de ses sept chiens dans la cour.

« Joyeux anniversaire ! » s’écrièrent les convives en levant leur verre.

Et François ajouta en clignant de l’œil avec malice :

« À votre bonne santé, monsieur… Et à votre voix ! »

Car après tout, c’était bien un peu grâce à elle que cette aventure, si mal commencée, avait finalement bien tourné !

 

FIN

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