CHAPITRE IX
Des faits troublants

TOUT LE MONDE était en effervescence. Dans sa précipitation à répondre à l’appel d’Annie, François, oubliant qu’il occupait une couchette supérieure, sauta d’un seul coup à bas de ce qu’il croyait être son lit ordinaire. Bien entendu, sa prise, de contact avec le plancher fut assez rude. Il se releva, secoué et plutôt ahuri.
« Eh bien, mon pauvre vieux s’écria son frère, mi-alarmé, mi-amusé. En voilà une idée de sauter ainsi de ton perchoir ! Tu ne t’es pas fait de mal, au moins ? »
De leur chambre, les garçons entendirent Claude demander à sa cousine :
« Pourquoi as-tu crié, Annie ? Qu’est-ce que tu as vu ?
— Rien. Mais j’ai entendu et senti quelque chose ! répondit Annie, un peu rassurée à présent que les trois autres étaient réveillés.
— Dago aussi a entendu et senti ! constata Claude en faisant taire son chien.
— Oui, dit Annie. Mais à présent, c’est terminé.
— Qu’est-ce que c’était ? demanda François qui, assis sur la couchette de Mick, était en train de se frotter le genou sur lequel il avait atterri,
— C’était… eh bien… une sorte de grondement très, très sourd, expliqua Annie. Peut-être souterrain. En tout cas très lointain. On aurait dit non pas le tonnerre dans le ciel mais sous terre. Ensuite, il y a eu des… des secousses ! J’ai senti trembler le cadre de ma couchette. C’est difficile à décrire. En tout cas, j’ai eu grand-peur.
— Ça ressemble à un petit tremblement de terre, commenta Mick qui se demandait si sa sœur n’avait pas rêvé. Mais maintenant tu n’entends plus rien et tu ne sens plus rien, n’est-ce pas ? Es-tu sûre que tu ne dormais pas tout à l’heure ?
— Tout à fait sûre ! protesta Annie. J’étais bien réveillée et… »
Au même instant, le phénomène se produisit à nouveau. D’abord le curieux grondement, lointain el comme étouffé, tel qu’Annie l’avait décrit. Puis les non moins étranges secousses. Les enfants avaient l’impression que le sol leur communiquait une légère vibration.
« Il me semble avoir une sorte de dynamo à l’intérieur du corps, s’ébahit Mick tout haut. Je tremble des pieds à la tête !
— C’est ce que j’éprouve aussi ! renchérît Claude. Et quand je mets la main sur la tête de Dago, je le sens frémir comme nous. Il me semble toucher une pile électrique !
— Ça y est ! C’est fini ! annonça François juste comme Claude finissait de parler. Je ne tremble plus. Tout s’est arrêté d’un coup. Et je n’entends plus cet espèce de grondement souterrain. Et vous ? »
Mick, Claude et Annie s’accordèrent à déclarer que secousses mystérieuses et grondement inexplicable avaient en effet cessé en même temps. Mais quelle pouvait être la cause de ces phénomènes ?
« Je pense qu’ils sont en rapport avec cette espèce de faisceau lumineux et tremblotant que j’ai aperçu dans le ciel hier soir, juste au-dessus du Vieux Château, dit Mick. J’ai bien envie d’aller regarder par la fenêtre de la salle commune pour voir s’il ne se passe rien d’anormal sur la colline en face ! »
Joignant le geste à la parole, le jeune garçon bondit de sa couchette. Les autres l’entendirent soudain pousser un grand cri et appeler :
« Venez vite voir ! Dépêchez-vous ! »
Tous se précipitèrent, y compris Dagobert, et rejoignirent Mick près de la fenêtre. Dago, se dressa même sur les pattes de derrière pour mieux voir. Car, en vérité, il y avait quelque chose à voir !
Là-bas, au-dessus de la colline, semblait planer une brume… une sorte de brouillard rougeâtre, qui éclairait la nuit. Par moments il se déplaçait en tournoyant, avec lourdeur et non pas comme une brume légère a coutume de le faire.
« Ça, alors ! bégaya Annie, stupéfaite. Quelle couleur étrange ! Ce n’est pas franchement rouge… ni jaune… ni orange…
— C’est d’une teinte que je n’ai jamais vue, opina François en hochant la tête. C’est bizarre. Que peut-il se passer là-bas ? Je ne m’étonne plus que la maman de Miette nous ait rapporté toutes ces histoires… Je commence à y croire. Demain, je propose que nous allions à la découverte pour nous rendre compte.
— Tu ne trouves pas curieux que le faisceau lumineux que j’ai vu et cette espèce de nuage rouge orangé se situent tous deux du côté du Vieux Château ? demanda Mick. Tu ne crois pas qu’il se passe de drôles de choses dans cette maison ?
Tout ça paraît en relation avec les phénomènes que nous avons observés ici même, au chalet.
— Oh ! Non ! Je ne pense pas ! répondit François. Comment voudrais-tu que ce qui se passe là-bas soit sensible ici ?… Ce petit tremblement de terre par exemple ? Et comment pourrions-nous entendre un grondement qui se produirait au Vieux Château ?

— La brume se dissipe ! annonça Annie. Regardez ! Elle change de couleur… elle devient plus foncée. La voilà partie ! »
Les enfants restèrent un moment immobiles à la fenêtre, puis François sentit Annie grelotter à son côté.
« Tu es gelée ! dit-il. Va vite te recoucher. Il ne s’agit pas que tu t’enrhumes de nouveau… C’est égal, tout cela est très étrange. Mais il doit bien y avoir à ces phénomènes une explication raisonnable. Nous tâcherons de la découvrir.
— Et nous la découvrirons ! » affirma Mick avec assurance tandis que tous regagnaient leurs couchettes.
Ils avaient froid et tardèrent à se rendormir bien que François eût haussé la mèche du poêle Seule Claude, blottie contre Dago et vite réchauffée, se sentait tout à fait à l’aise.
Le lendemain, tous se réveillèrent fort tard, ce qui était assez normal après les fatigues de la veille et les émotions de la nuit.
« Debout ! Debout ! s’écria François en descendant de sa couchette. Il est plus de neuf heures. Je meurs de faim. »
Après avoir fait sa toilette, il sortit chercher de l’eau pour le petit déjeuner. Quand celui-ci fut prêt, les quatre enfants s’installèrent à table. Tout en mangeant, ils commentaient les événements de la nuit, qui leur semblaient moins extraordinaires au grand jour. Dehors, la neige scintillait de tous ses cristaux et le soleil faisait de victorieux efforts pour percer les nuages.
Soudain, au beau milieu de la discussion, Dagobert courut à la porte et se mit à aboyer.
« Allons, bon ! Qu’est-ce qui se passe encore ? » s’inquiéta Mick.
C’est alors que les enfants aperçurent un visage figé derrière la fenêtre. C’était un visage remarquable, hâlé par le grand air, tout plissé de rides, et pourtant singulièrement jeune. Les yeux étaient aussi bleus qu’un ciel d’été. Ce visage appartenait à un homme, portant barbiche et moustaches.
« Seigneur ! balbutia Annie, interdite. On dirait un personnage de légende, sorti tout droit d’un livre. Qui cela peut-il être ?
— Le berger, je suppose, répondit François avec bon sens en se dirigeant vers la porte. Nous allons lui offrir un bol de chocolat. Et nous en profiterons pour l’interroger. »
Il ouvrit la porte et demanda :
« Est-ce vous le berger ? Entrez donc. Nous sommes en train de déjeuner. Venez partager notre repas. »
Le berger entra et sourit à la ronde. Il devait être plus jeune qu’il ne paraissait. Il répondit en français et non en patois, à la satisfaction générale.
« Je vous remercie, mon petit monsieur. Je venais voir si vous aviez un message à descendre à la ferme ?
— Oh ! Oui, bien volontiers ! répondit François en faisant asseoir leur hôte devant une assiette chargée de tartines beurrées. Dites à Mme Gouras que nous allons tous très bien.
— Je ferai la commission, assura le berger… Non, merci, je n’ai pas faim. Mais je prendrai un bol de chocolat, merci. Une boisson chaude n’est pas de refus par une matinée froide comme celle-ci.
— Dites-moi, reprit François en abordant le sujet qui lui tenait au cœur. N’avez-vous pas entendu des bruits étranges la nuit dernière ?
N’avez-vous pas senti une sorte de tremblement de terre ? Et n’avez-vous pas aperçu une brume flottant sur la colline en face ?
— Non, je n’ai rien vu ni rien entendu, répondit le berger. Mais les vieilles gens du pays racontent qu’un gros chien est enchaîné depuis bien des années là-bas, sous la terre, et qu’il gronde pour réclamer sa nourriture. Ils disent aussi que des sorcières se réunissent pour jeter des sorts et qu’il ne fait pas bon s’approcher du Vieux Château. Je ne crois pas à ces sottises. Mais tout de même… il y en a qui ont vu une fumée s’élever de cet endroit.
— Une fumée ? Quelle sorte de fumée ? demanda Mick,
— Je ne sais pas ! Elle monte droit vers le ciel, s’y tient un moment puis disparaît.
— Je crois que nous avons entendu le chien gronder et les sorcières mener leur sabbat », fit remarquer Annie que ce récit achevait de troubler.
Le berger hocha la tête.
« Je ne suis pas très instruit, dit-il. Je ne connais pas grand-chose à part mes moutons, le vent et le ciel… Mais je peux vous affirmer que cette colline, là-bas est… méchante. Oui, méchante, c’est bien le mot. À votre place, mes enfants, je ne m’en approcherais pas.
Voyez, je porte une boussole enfilée à ma chaîne de montre. Eh bien, cette boussole devient folle chaque fois que je passe près du Vieux Château. »
Il s’exprimait de façon un peu solennelle et les enfants comprirent qu’il pensait ce qu’il disait. Cet homme-là, pour simple qu’il fût, n’était pas aussi superstitieux que les villageois qui racontaient des sornettes. Pourtant, lui aussi croyait à l’étrangeté de certains faits et il ne cachait pas que ceux-ci l’effrayaient.

Cependant, le berger reposait son bol vide sur la table.
« Il faut que je m’en aille maintenant, annonça-t-il. Comptez sur moi pour transmettre votre message à Mme Gouras. Et merci de votre gentillesse. À bientôt ! »
Il sortit d’un air de grande dignité et les enfants le virent passer devant la fenêtre, de son allure souple et puissante de montagnard,
« Seigneur ! soupira Mick. Quel personnage extraordinaire ! Je le trouve sympathique. Et vous ?
— Oui, approuva Claude, Mais cette histoire de boussole déréglée me semble difficile à croire,
— Il avait l’air de dire la vérité, cependant, fit remarquer François. Les boussoles « perdent le nord », parfois, lorsqu’elles se trouvent dans un champ magnétique.
— Je ne vois pas ce qu’un champ magnétique vient faire avec les choses bizarres qui se produisent sur la colline du Vieux Château, déclara Annie en haussant les épaules. Si nous prêtons l’oreille à tout ce que les gens racontent, nous finirons par compliquer si bien le problème qu’il nous semblera plus embrouillé encore, vous ne croyez pas ?
— Ecoutez la sage petite Annie, dit François d’un ton taquin. Elle est décidée à ne croire que ce qu’elle voit. Au fond, Annie, tu n’as pas tort.
Essayons d’oublier tous les événements de la nuit passée.
— C’est ça, approuva Claude. Chaussons plutôt nos skis et allons faire un tour.
— Oui, oui ! s’écria Mick avec enthousiasme. Je me sens un peu courbatu après mes exploits d’hier, mais ça ne fait rien. Je meurs d’envie d’essayer ces pentes couvertes de neige.
— Et moi aussi ! renchérit Claude. Nous filerons là-dessus comme des bolides.
— Eh bien, dépêchons-nous de faire la vaisselle, décida François. Nous sortirons nos skis sitôt après. D’accord ?
— D’accord ! répondirent les autres d’une seule voix.
— Ouah ! » fit Dagobert.
