CHAPITRE XVI
Le chemin des pirates


FRANÇOIS avait ouvert la porte, et le chien bondissait de joie en retrouvant le petit berger, il lui léchait les mains, lui faisait fête, et l’enfant souriait.
« Sortons d’ici en vitesse, dit Mick. Cet homme peut revenir d’un moment à l’autre.
— D’accord ! On s’expliquera plus tard », dit François. Il poussa tout le monde dehors, ferma soigneusement la porte à clef derrière lui, puis mit les verrous et garda la clef dans sa poche.
« Quand le bonhomme viendra, il croira que nous sommes toujours là, il ne pourra même pas entrer !
— Où allons-nous maintenant ? demanda Annie, qui avait tout à fait l’impression d’être devenue un personnage de rêve…
François réfléchit.
« Ce serait de la folie de remonter par le passage secret dans l’intérieur de la maison. S’ils sont en train de lancer leurs signaux, nous serons attrapés de nouveau ! Nous ferons sûrement du bruit en rampant dans le trou de la cheminée !
— Essayons l’autre couloir que nous avions vu à main droite, dit Claude. Tenez, le voilà. Où conduit-il, Yan ?
— À la plage. J’y suis allé tout à l’heure en vous cherchant, c’est parce que je ne vous ai pas trouvés que je suis remonté ; il n’y avait personne sur la grève.
— Allons-y, dit Mick, lorsque nous serons hors de danger, nous dresserons un plan. »
Ils s’enfoncèrent donc dans le couloir qui menait à la plage. C’était un tunnel. Le sol était escarpé, rocailleux, ils avançaient péniblement.
« Tu as été très malin, Yan », dit Annie.
Le petit garçon souriait.
Enfin, ils entendirent la rumeur des vagues, et le vent frais caressa leurs visages. C’était une nuit assez froide, mais les étoiles brillaient dans le ciel, et les enfants avaient une impression de clarté, après l’obscurité du passage secret.
« Où sommes-nous exactement ? » dit Mick en regardant tout autour de lui.
Mais il eut vite fait de reconnaître qu’ils étaient sur la plage où ils se trouvaient quelques jours auparavant.
« Pouvons-nous retourner à la ferme d’ici ? demanda François. J’ai l’impression qu’il faudrait nous dépêcher, car la marée monte. »
Une vague furieuse froissait le sable contre leurs pieds. François considéra la falaise derrière eux. Elle était très haute. Ils ne pourraient certainement pas l’escalader dans le noir. Où allaient-ils trouver un abri à marée haute ?
Une autre vague vint et cette fois mouilla leurs jambes.
« Cela devient sérieux, dit-il. Si la prochaine est plus grosse, elle va nous faire tomber. Je voudrais que la lune apparaisse ; ces étoiles dispensent une lumière si pâle.
— Yan, y a-t-il un abri non loin d’ici ? questionna Claude avec anxiété.
— Je vais vous ramener par le chemin des pirates, répondit Yan, venez avec moi.
— C’est vrai ! Tu nous avais dit que tu connaissais ce chemin. Nous avons de la chance ! En avant ! Tu es formidable ! Mais dépêche-toi, car la mer est méchante. »
Yan prît la tête de file et les conduisit d’une grotte dans une autre, et ils arrivèrent bientôt à l’entrée d’un étroit chemin taillé dans la falaise.
Ils contournèrent un énorme rocher. Les enfants n’auraient jamais pensé que derrière cette muraille de pierre, il y eût un petit sentier.
« Maintenant nous sommes sur le chemin des pirates », dit Yan fièrement, en les conduisant.
Mais soudain, il s’arrêta. Dago aboya, Claude eut juste le temps de le retenir.
« Quelqu’un ! » s’exclama Yan, en les repoussant.
Ils parcoururent le même chemin en retournant sur leurs pas le plus vite possible, car ils entendaient des voix. Ils étaient maintenant revenus près du gros rocher, Yan tremblait, il leur montra une toute petite grotte à l’intérieur de la falaise.
« Chut ! » dit-il dans un sifflement pareil à celui d’un serpent.
Les enfants se glissèrent à l’intérieur de la faille, s’assirent et attendirent.
Deux hommes apparurent derrière le rocher. L’un était énorme et l’autre tout petit. On ne pouvait pas les voir distinctement. Mais François murmura à l’oreille de Mick :
« Je suis sûr que c’est M. Penlan, regarde comme il est grand. »
Mick approuva, cela ne le surprenait pas du tout de penser que le fermier pouvait être mêlé à cela. Les cinq enfants retenaient leur respiration. Yan montra la mer :
« Le bateau vient », murmura-t-il.
Mick n’entendait rien, ne voyait rien. Enfin, au bout de quelques minutes, il perçut le ronflement d’un bateau à moteur qui s’approchait. Les autres entendirent le bruit, eux aussi, à travers la rumeur des vagues qui se brisaient contre les récifs.
« Aucune lumière, dit Yan, tandis que le bateau se rapprochait.
— Il va se fracasser contre les rochers ! » dit Mick.
Mais avant que le bateau fût près des récifs, le moteur stoppa. Les enfants pouvaient maintenant apercevoir l’embarcation.
Ils entendaient de nouveau les voix. Les deux hommes qui avaient descendu le chemin des pirates se tenaient sous les gros rochers ; ils parlaient. L’un sauta au pied d’un autre rocher un peu plus bas et disparut. L’autre resta seul.

« C’est le grand qui est parti, murmura François. Où ? Je le vois maintenant. Regarde ! Que fait-il ?
— Un bateau, murmura .Yan. Il y a un bateau ancré là, en bas, il va ramer jusqu’à l’autre embarcation. »
Les enfants regardaient de tous leurs yeux. Le ciel était complètement clair. Mais la lumière des étoiles brillait trop faiblement. On distinguait seulement des silhouettes mouvantes.
L’homme qui ramait dans son bateau se frayait un chemin à travers les vagues et les récifs.
Il doit connaître parfaitement la côte pour se risquer, par une telle nuit, au moment de la marée !
— Pourquoi fait-il cela ? demanda Annie.
— Il va chercher les marchandises de contrebande à bord du bateau à moteur, dit François. Tiens, je l’ai perdu dans l’obscurité. »
Les enfants maintenant ne pouvaient plus entendre le bruit des rames, car la mer battait trop fort contre les falaises, étouffant les autres sons. Sous les rocs, était ancré le bateau automobile, et seuls les yeux perçants de Yan pouvaient le reconnaître. Tout à coup, dans un temps de silence entre deux vagues, des voix montèrent…

« Il a atteint le canot automobile ! dit Mick, il sera de retour dans une minute.
— Regarde ! Le deuxième descend à son tour pour aider le premier, dit François ; si nous nous échappions par le chemin des pirates maintenant ? C’est notre seul salut !
— Bonne idée ! répondit Claude, en grimpant. Viens vite, Dago, à la maison ! »
Ils contournèrent le grand rocher et prirent le chemin des pirates. Yan était toujours en tête et les éclairait ; François lui avait prêté sa lampe. Le chemin se rétrécissait, c’était maintenant une sorte de tunnel.
« Où aboutit le chemin des pirates ? demanda Annie.
— Dans un hangar de la ferme de Trémanoir, répondit Yan à la grande surprise de tous.
— Eh bien, c’est extrêmement pratique pour M. Penlan ! s’exclama Claude. Je me demande combien de fois il est passé par là pour aller chercher des paquets de contrebande. C’est vraiment impossible de surprendre quelqu’un d’aussi malin !
— Sauf pour nous ! dit Mick avec une voix pleine de fierté, nous avons découvert assez aisément son jeu. Nous savons à peu près tout sur lui ! »
Le passage devenait de plus en plus étroit et difficile. C’était probablement le lit d’un ancien cours d’eau souterrain. La terre était humide sous les pieds.
« Nous avons marché au moins un kilomètre et demi, grogna Mick ; sommes-nous encore loin, Yan ?
— Non », dit Yan.
Annie se rappela soudain que personne n’avait demandé au petit berger comment il avait eu l’idée de partir à leur recherche.
« Yan, comment as-tu pu nous retrouver cette nuit ? Nous étions bien contents de nous réveiller en te sachant de l’autre côté de la porte !
— C’était facile, dit Yan, vous m’aviez dit : « Va-t’en, ne viens pas avec nous aujourd’hui ! » Alors je suis parti, puis je vous ai suivis jusqu’à la vieille maison ; malgré ma frayeur, je me suis caché, je vous ai vus monter à la tour, explorer les ruines…
— C’est donc toi que j’ai entendu ?
— Oui, je me suis caché et je vous ai surveillés par un trou dans le mur. Je vous ai vus entrer dans le foyer de la cheminée et disparaître. Alors j’ai été effrayé.
— Et ensuite ?
— J’ai voulu entrer dans le trou aussi, mais c’était si sombre ! J’ai attendu un bon moment dans la cheminée en espérant que vous reviendriez.
— Et alors ? demanda Mick.
— Alors, j’ai entendu des voix, j’ai pensé que vous reveniez, mais ce n’était pas vous ! J’ai vu des hommes, je me suis enfui, et je me suis caché dans les ronces !

— Drôle d’endroit pour se cacher, s’exclama Claude. Ça pique !
— J’avais très faim ; alors, je suis remonté vers la cabane de mon grand-père pour manger. Il m’a grondé parce que je l’avais laissé, il m’a forcé à travailler avec lui tout l’après-midi, il était furieux !
— Mon Dieu ! Tu es resté dans les collines toute la journée en sachant où nous étions ? As-tu dit quelque chose à quelqu’un ?
— Je suis allé à la ferme de Trémanoir pour voir si vous étiez revenus au crépuscule, mais vous n’y étiez pas. Les Barnies préparaient un autre spectacle. Je n’ai pas vu M. Penlan, ni sa femme, j’ai pensé que vous étiez toujours dans ce trou noir dans la cheminée, et je mourais de peur.
— Et tu as parcouru tout ce chemin dans l’obscurité pour nous retrouver, tu as vraiment du courage.
— J’avais terriblement peur, dit Yan, mes jambes tremblaient comme celles de mon grand-père ! Je me suis glissé dans le trou noir et voilà, à la fin je vous ai retrouvés.
— Tu n’avais pas de lampe ? s’écria Mick en donnant une bonne bourrade au petit garçon. Tu es un véritable ami, Yan. Dago t’avait tout de suite reconnu quand tu es venu à la porte, il n’a même pas aboyé.
— Je voulais sauver Dago qui est mon ami, lui aussi. »
Claude ne contestait plus cette affection. Elle pensait que Yan avait fait preuve d’un grand courage et qu’elle avait été stupide de jalouser l’amitié du chien pour lui ! C’était merveilleux, au contraire, que Dagobert et Yan s’entendissent si bien.
« Nous sommes arrivés, dit le gamin, nous sommes à la ferme de Trémanoir. Regardez au-dessus de vos têtes. »
François projeta sa lumière ; une trappe s’ouvrait au-dessus d’eux.
« La trappe est ouverte, dit-il, quelqu’un est descendu par là cette nuit…
— Nous savons qui, dit Mick, M. Penlan et son ami. Où débouche cette trappe, Yan ?
— Dans un coin du hangar aux machines, dit Yan ; quand elle est fermée, elle est recouverte de sacs de blé ou de haricots. On les a poussés pour soulever la trappe. »
Ils grimpèrent tous. François éclaira le hangar. Oui, les machines et les outils étaient là. Qui aurait pu penser, l’autre jour, dans ce désordre que la trappe conduisant au chemin des pirates était si proche.

François éclaira le
hangar.