CHAPITRE XIII
 
Dans la tour des pirates

 

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MICK et Annie s’approchèrent eux aussi de l’escalier.

« De l’huile ! La lampe allumée dans la tour était une lampe à huile probablement ! Mais qui la remplissait ?

Montons, dit François, je passe le premier. Faites attention, car tout est en ruine ! »

La tour se dressait à côté de la maison ; ses murs étaient très épais. Un escalier de pierre montait en spirale jusqu’à son sommet.

Du haut de la tour, les guetteurs regardaient la mer…

— Et Ils attendaient les navires…, continua Claude. Oh ! Dagobert, je t’en prie, ne me pousse pas comme ça, tu vas finir par me faire tomber. »

François était arrivé le premier au sommet de la tour ; il contempla la vue tout autour. La mer s’étendait à l’infini, bleue et miroitante. Près de la côte, les vagues se brisaient avec des jaillissements d’écume plus blancs que la neige. Claude arriva derrière son cousin et regarda, éblouie elle aussi. C’était un enchantement que le ciel brillant, l’océan étincelant et les remous dansants de l’eau ; des mouettes tournaient et planaient dans le ciel ; un vent léger soufflait, ajoutant sa chanson au rythme des flots.

Lorsque Mick approcha, François lui conseilla d’être prudent, les murs n’étaient pas solides, il était dangereux de se pencher. Des pierres et des briques étaient tombées ça et là, laissant des trous dans le mur, au sommet de la tour. Lorsque Annie vint, François la prit par le bras, effrayé à l’idée qu’elle pourrait tomber. Claude, de son côté, maîtrisait l’impétueux Dago.

« Vous voyez, dit Mick, c’est un endroit formidable pour faire des signaux lumineux. On ne peut rien voir de la côte. Au contraire, les bateaux doivent apercevoir la clarté de très loin et, lorsque la tempête fait rage, ils sont sans doute reconnaissants à ce phare !

— Un phare qui les conduit sur les récifs que vous voyez, aigus, énormes, implacables. Regardez cette caverne là-bas, tout près des deux rochers jumeaux, c’est bien celle où nous étions l’autre jour ?

— Je crois, dit Mick, mais toutes ces grottes se ressemblent !

— Comment les pirates venaient-ils ici ? Il doit y avoir un chemin quelque part ?

— Le fameux chemin des pirates, dont parlait Yan !

— Je ne sais pas. » François réfléchissait.

« Je suppose que le chemin emprunté par les pirates devait partir de l’intérieur des terres non loin des habitations et conduire directement à la tour par une voie souterraine ; j’imagine tellement bien la scène. Les gens de cette maison regardant les navires se briser sous leurs yeux, dans la pâle clarté de la lune… »

Il y eut un silence. Les quatre enfants reconstituaient le drame, en pensée…

Lorsque le bateau s’était fracassé contre les rochers, les pirates chargés de donner le signal dans la tour usaient d’un code secret ; ils communiquaient avec un veilleur qui attendait debout dans les collines. Selon le code il était dit : « Bateau naufragé, prévenir les autres. »

« C’est atroce ! s’écria Annie, je ne peux pas le croire !

— Il est difficile d’imaginer que quelqu’un puisse avoir le cœur aussi dur, dit François, mais je crois que c’est ainsi que tout se passait. Je vois encore les habitants de la maison se rendre d’ici jusqu’aux grottes et attendre leurs amis qui viennent par un autre chemin : le chemin des pirates.

— Il y a sûrement un passage secret, dit Mick, qui ne devait être connu que par ceux des villageois qui participaient aux actes de piraterie. En effet, ils bravaient la loi, c’est pourquoi le vieux grand-père a dit : « Celui qui connaissait le secret ne le révélait pas aux autres. »

— Le père du berger habitait probablement dans cette maison ; c’est lui qui allumait la lanterne dans la tour.

— Yan pense que c’est le père du vieux berger qui continue à allumer la lampe ! Moi je crois que quelqu’un vient parfois ici.

— N’oublions pas que ce quelqu’un peut encore être ici, à l’instant même, dit François en baissant soudain la voix…

— C’est vrai, dit Mick, regardant tout autour de lui comme s’il s’attendait à découvrir un espion. Mais je me demande où il cache sa lampe, je ne la vois pas.

— Les taches d’huile sont sur presque toutes les marches de pierre. Je l’ai remarqué en montant, ce doit être une grosse lampe qui donne un éclat puissant.

— Regardez, c’est là qu’il doit la poser, sur ce coin de mur, il y a encore des taches grasses. »

Mick se pencha :

— Paraffine… », dit-il.

Claude regardait de l’autre côté de la tour. Soudain, elle appela les autres.

« Regardez. Il y a une tache ici aussi, dit-elle, je sais ce que cela veut dire : une fois que le bateau était dévié de sa route et allait se fracasser, l’homme apportait sa lampe de l’autre côté de la tour, pour signaler sa prise au guetteur des collines.

— C’est ça, dit Annie, mais qui est-ce donc ? Je suis sûre que personne n’habite ici, dans ces ruines ! Quelqu’un connaît sûrement le chemin et vient de temps en temps. »

Il y eut un silence. Mick regardait François. Ils avaient la même pensée. N’avaient-ils pas vu un homme sortir la nuit malgré la tempête et cela par deux fois ?

« Penses-tu que cela puisse être M. Penlan ? demanda Mick. La première fois que nous l’avons suivi durant l’orage, nous ne savions pas pourquoi il se promenait dans la campagne. Peut-être allait-il allumer cette lumière ?

— Non, ce n’est pas lui qui donne le signal ; il joue plutôt le rôle de guetteur des collines, répondît François, voilà pourquoi il sort la nuit, par mauvais temps ; il doit voir si un signal apparaît au sommet de la tour.

Aucun d’entre eux n’aimait cette idée, qui les rendait mélancoliques.

« Nous savons qu’il ment ! Nous savons qu’il fouille les poches des gens ! Nous l’avons vu, donc c’est sûrement lui !

— Que fait-il après tout cela ? demanda Annie.

— De la contrebande, dit François, probablement par canots automobiles. Les contrebandiers doivent choisir une nuit d’orage pour être sûrs de n’être ni vus ni entendus. Ils attendent en mer que le signal lumineux se soit allumé dans la tour, puis ils s’approchent des grottes.

— Ah ! Je comprends ! Le chemin des pirates doit être utilisé par quelqu’un qui descend en secret jusqu’aux grottes et y recueille les marchandises de contrebande. Lorsque les paquets sont lourds, ils viennent à plusieurs ! Je suis sûr que cette fois nous sommes sur la piste.

— Le guetteur des collines signale aux autres que l’opération est faite, et ils viennent en bande jusqu’ici, c’est très ingénieux ! Personne ne voit la lumière de la terre, excepté le guetteur.

— Quelle affaire passionnante ! mais moi, je suis presque sûr, dit Mick, que l’homme qui allume la lumière ne vient pas par le chemin que nous avons emprunté, car la végétation était absolument vierge ; depuis longtemps, personne ne doit plus y venir. Aucune trace de pas…

— … Pas d’herbes écrasées, ni de branches cassées ! Il doit y avoir un passage à l’intérieur de la maison et un souterrain, suggéra Annie.

— Sûrement ! Nous avions déjà pensé que l’homme qui allume la lumière se rend directement d’ici jusqu’aux grottes ; nous sommes stupides, c’est évidemment par là qu’il entre dans la maison. »

Où était le souterrain ? Sûrement pas dans la tour qui ne comportait qu’un escalier.

« Descendons.

Annie commença à montrer le chemin. Mais elle s’arrêta soudain…

« Avance ! » dit Claude.

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Annie se retourna, une expression d’inquiétude sur le visage.

« J’ai entendu un bruit en bas » , murmura-t-elle.

Claude avisa François :

« Annie dit qu’il y a quelqu’un en bas, chuchota-t-elle.

— Remonte, Annie »

Elle obéit, un peu effrayée. « C’est peut-être l’homme à la lampe, fais attention, François, il n’est sûrement pas gentil.

— Gentil ? C’est sûrement une brute, dit Claude. Est-ce que tu vas descendre, François ?

— Que faire d’autre ? Nous ne pouvons pas rester toute la journée dans la tour en espérant que l’inconnu s’en aille. Quelle sorte de bruit as-tu entendu, Annie ?

— Oh ! Je ne sais pas le définir. C’était peut-être un rat bien sûr, ou un lièvre, ou quelqu’un.

— Asseyons-nous un petit moment et attendons, proposa Mick, écoutons de toutes nos oreilles. »

Ils s’assirent en silence. Claude tenait toujours Dago, ils écoutèrent, ils entendirent le vent soufflant autour de la vieille tour, les mouettes s’appelant entre elles ; ils entendirent le sifflement de la brise dans les hautes herbes au pied des murs, mais rien ne venait de la cuisine située au bas de la tour.

« C’était sans doute un lièvre, Annie.

— Peut-être. On descend ?

— Oui. Passe le premier, avec Dagobert. Si quelqu’un nous attend en bas, le chien lui fera peur à moins que ce ne soit Dago qui ait peur lui-même. »

Et soudain un bruit leur parvint distinctement : c’était, comme Annie l’avait dit, une sorte de froissement ; puis le silence revint.

« Allons voir ! »

Résolument, François descendit l’escalier. Les autres l’attendirent, ils n’osaient plus respirer. Dago précédait son maître ; il n’avait pas eu l’air inquiet. Aussi n’était-ce, peut-être qu’un rat après tout.

Le garçon ralentit sa marche. Qu’allait-il trouver ? Un ennemi ou un ami ? Prudent, soucieux, il retardait l’instant d’entrer dans la cuisine où peut-être quelqu’un l’attendait immobile dans l’ombre.