CHAPITRE VII
Le matin

MICK se leva et s'étira. Il se sentait sale et mal réveillé. Il avait aussi très faim. Il se demanda si la vieille femme consentirait à lui vendre du pain, du fromage et un verre de lait.
« Annie doit avoir faim aussi, se dit-il. Je me demande comment s'est passée la nuit pour elle ?»
Prudemment, il sortit de la grange et leva la tête vers la lucarne où Annie lui était apparue la veille. Elle était déjà là, derrière la vitre, guettant son arrivée.
« Comment va ?» demanda Mick à voix basse.
Elle ouvrit la lucarne et sourit à son frère.
« Bien ! répondit-elle, mais je n'ose pas descendre…, le fameux fils est en bas. Je l'entends parler à la sourde de temps en temps, et sa voix n'a rien de rassurant. Je comprends qu'elle ait si peur de lui.
— J'attendrai qu'il soit sorti pour parler à sa mère, fit Mick. Il faut que je lui donne quelque chose pour nous avoir autorisés à passer la nuit ici, et peut-être pourra-t-elle nous procurer un petit déjeuner.
— Je l'espère ! J'ai très faim et il ne me reste même plus une barre de chocolat. Dois-je attendre ici que tu m'appelles ? »
Mick acquiesça d'un signe de tête et disparut prestement. Il venait d'entendre claquer une porte et un pas s'approcher.
Un homme parut. Il était petit, râblé, les épaules voûtées au point d'être presque bossu. Sa tête se couvrait d'une tignasse hirsute. C'était l'homme que Mick avait vu dans la grange, le second de ses visiteurs nocturnes. Il grommelait des propos incompréhensibles et semblait de plus méchante humeur encore que pendant la nuit. Mick souhaita vivement n'être pas vu de lui. Il se coula dans la grange et s'y cacha.
Mais l'homme n'y entra pas. Il se contenta d'en longer le mur, toujours grognant. Mick écouta décroître le bruit de ses pas, puis il entendit ouvrir et refermer violemment une grille.
« C'est le moment ! » se dit Mick et, rapidement, il sortit de son abri et se dirigea vers la petite maison. En plein jour, celle-ci se montrait vétuste et décrépie. On l'aurait volontiers prise pour une maison abandonnée.
Mick savait par expérience qu'il était inutile de frapper. Il entra résolument et trouva la vieille femme occupée à laver quelques assiettes. En l'apercevant, elle reprit le même air d'affolement que la veille.
« Je vous avais complètement oublié, dit-elle, et j'ai oublié la petite fille aussi. Faites-la descendre, avant que mon fils ne revienne. Et allez-vous-en vite tous les deux !
— Pouvez-vous nous vendre du pain et du fromage ? » hurla Mick. Mais la vieille femme n'entendit rien de ce qu'il disait. Elle ne répondit qu'en le repoussant vers la porte et en secouant dans sa direction son torchon mouillé. Mick s'esquiva et lui indiqua un morceau de pain sur la table.
« Non ! Non ! Je vous ai dit de partir. Partez ! » cria la vieille, visiblement terrorisée à l'idée de voir surgir son fils. « Et emmenez la petite fille, vite ! »
Mais, avant que Mick ait pu gagner l'escalier, un pas retentit dans la cour et l'homme bossu aux cheveux en broussailles pénétra dans la pièce. Il était déjà de retour, tenant en main les œufs qu'il était allé chercher, au poulailler sans doute. Il traversa la cuisine et dévisagea Mick.
« Que viens-tu faire ici ? cria-t il. Va-t'en ! »
Mick jugea prudent de ne pas expliquer qu'il avait passé la nuit dans la grange.
« Je voulais savoir si votre mère pouvait nous vendre du pain ? » murmura-t-il d'une voix qu'il s'efforçait de rendre ferme, mais il n'eut pas plus tôt lâché sa phrase qu'il regretta d'avoir parlé. Il avait dit « nous ». L'homme allait comprendre qu'il n'était pas seul.
« Nous ? » cria celui-ci, en effet, jetant un regard circulaire dans la pièce. « Qui nous ? Qu'il se montre ton copain et je vous dirai à tous deux ce que je pense des garçons qui viennent me chiper mes œufs !
Je vais aller le chercher », fit Mick, saisissant cette occasion de s'échapper et il courut jusqu'à la porte.
D'un bond lourd, l'homme s'élança à sa suite, et fut sur le point de le rejoindre, mais Mick était plus vif que lui. Il sauta les marches, fonça à travers la cour et, le cœur battant, se dissimula derrière un appentis. Il ne pouvait partir en laissant Annie derrière lui.
L'homme s'était arrêté sur le pas de la porte, et poursuivait Mick de ses cris. Mais il ne chercha pas à le rejoindre. Un moment plus tard il rentra dans la maison et en ressortit presque aussitôt portant un seau de grain. Mick comprit qu'il allait porter à manger à ses poules. Il fallait en profiter pour faire évader Annie.
Quand il eut entendu le bruit de la grille se refermant au loin, il quitta son abri et contourna rapidement la maison. Derrière la petite lucarne le visage d'Annie se montrait terrifié. Elle avait entendu tout ce que l'homme avait dit à Mick, puis à sa mère, au sujet des garçons inconnus qu'elle autorisait à pénétrer chez elle.
« Annie ! cria Mick, descends tout de suite. Il est parti. Dépêche-toi ! »
La fillette ramassa aussitôt son sac à dos, bondit à la porte, dégringola l'escalier et traversa la cuisine comme une trombe. La vieille femme la poursuivit à coups de torchon, en poussant des cris.
Pendant ce temps, Mick, entré lui aussi dans la cuisine, posait sur le coin de la table une pièce de cent francs. Puis il prit Annie par le bras et l'entraîna d'une traite jusqu'au chemin, au-delà de la grille, par laquelle ils étaient arrivés la veille.
Annie tremblait de peur.
« Oh ! Mick ! Quel horrible bonhomme ! » dit-elle, s'appuyant contre un tronc, aussi bien pour se cacher que pour retrouver son souffle. « Et quelle affreuse maison ! Il faut que François soit fou pour nous conduire dans des endroits pareils ! Et puis cela n'a rien d'une ferme ! Il n'y avait ni vache ni cochon, pas même un chien !
— Tu sais, Annie, plus j'y pense plus je suis persuadé que nous nous sommes trompés de route. Ce n'est pas la ferme de l'Étang-Bleu, et c'est pour cela que François et Claude ne nous ont pas rejoints.

— Tu crois ? Alors ils doivent se demander ce qui nous est arrivé et être très inquiets.
— C'est probable. Il faut les rejoindre au plus tôt. Nous allons retourner à Langonnec. S'ils ne sont pas là, nous repartirons à la recherche de cette fameuse ferme de l'Étang-Bleu. Mais je voudrais bien me débarbouiller d'abord. Je me sens si malpropre et si mal coiffé !
— C'est vrai que tu l'es. N'as-tu pas un peigne ? Oh ! regarde ! N'est-ce pas un petit ruisseau qui coule en bordure de ce bois ? »
C'en était un et les enfants, ayant sorti de leurs sacs savons et serviettes, purent se laver dans son eau froide et claire. Cela leur fit du bien.

« Tu es beaucoup plus présentable, dit Annie. Oh ! si seulement nous avions quelque chose à manger ! Je me sens une faim d'ogre. Je n'ai pas très bien dormi, tu sais ! Le matelas était affreusement dur…, et j'avais peur aussi, toute seule dans cette petite mansarde inconnue. »
Avant que Mick ait pu répondre, un jeune garçon passa sur le chemin en sifflotant et s'arrêta, surpris de découvrir, à cette heure matinale, deux petits citadins au bord du ruisseau.
« Hello ! dit-il. En balade ?
— Oui ! répondit Mick. Peux-tu me dire si cette maison que l'on voit là-bas est bien la ferme de l'Étang-Bleu ? »
Il montrait du doigt le toit de l'inquiétante demeure où ils avaient passé la nuit. Le garçon se mit à rire.
« Ce n'est pas une ferme, dit-il. C'est la maison des Tagard. Une sale et vieille baraque. N'allez pas là, ou le fils vous mettra à la porte. Mick-qui-pique — c'est comme ça que nous l'appelons — est la terreur du pays ! La ferme de l’Étang-Bleu est de l'autre côté du village, dans ce creux. Si vous voulez y aller, prenez le petit chemin à gauche, tout de suite après l'Auberge des Trois-Bergers. Vous ne pouvez pas vous tromper.
— Merci ! » fit Mick, plein de rancœur contre l'homme qui avec ses euh l'avait envoyé dans la mauvaise direction; puis il prit congé du garçon, qui s'éloigna à travers champs toujours sifflant.
« Pauvre Annie ! fit Mick, entraînant sa sœur le long du sentier qu'ils avaient si péniblement suivi dans la nuit. Je t'ai fait faire tout ce chemin sous la pluie, dans le noir, pour te conduire dans cette horrible maison qui n'était pas du tout celle que nous cherchions ! Que dira François en apprenant cela ?
— C'est un peu ma faute aussi ! répondit Annie. Mais tant pis ! C'est du passé ! Ce qu'il faut faire maintenant, Mick, c'est nous arrêter aux Trois-Bergers et téléphoner à la ferme de l’Étang-Bleu. S'ils ont le téléphone, bien sûr. Nous rassurerons Claude et François et ils viendront nous chercher. Je n'ai pas envie que nous nous perdions une seconde fois.
— Excellente idée ! approuva son frère. Les Trois-Bergers, c'est cet hôtel où une femme nous balayait des ordures dans les jambes, n'est-ce pas ? C'est elle qui a indiqué à François le haras de M Gaston. Pourvu qu'il ait pu faire quelque chose pour Dago ! Ne trouves-tu pas que notre randonnée a bien mal commencé ? Pour cette fois on ne peut pas dire que nous ayons eu beaucoup de chance.
— Nous avons encore trois jours devant nous et tout peut s'arranger », dit Annie, faisant montre d'un optimisme qu'elle était loin de posséder. Elle avait si faim, et gardait un si mauvais souvenir de sa nuit !
Mick le devina peut-être, car il ajouta aussitôt :
« Nous prendrons un petit déjeuner à l'hôtel, dès que nous aurons téléphoné, dit-il et je sens que nous mangerons chacun plus que les trois bergers ensemble, quel qu'ait pu être leur appétit ! »
Cette perspective parut réconforter Annie, qui, prête à rire de ses mésaventures de la veille, s'écria gaiement :
« Regarde ! C'est une véritable rivière qui traverse le chemin ici. Pas étonnant que nous nous soyons embourbés cette nuit ! »
Ils atteignirent enfin le village de Langonnec et retrouvèrent sans peine l'enseigne de bois sculpté où trois bergers, houlettes en main, regardaient la route d'un œil morne.
« Ils ont l'air accablé autant que nous le sommes, dit Annie, mais nous nous en remettrons plus vite qu'eux. Oh ! Mick. Qu'est-ce que je vais dévorer comme tartines, sandwiches et bols de café au lait !
— Il faut téléphoner d'abord », répondit Mick avec fermeté.
Mais alors qu'il allait gravir le perron de l'hôtel, il s'arrêta subitement.
« Mick ! Annie ! criait une voix sonore derrière lui. Les voilà ! Mick ! Mick ! »
C'était la voix de François. Mick la reconnut et, joyeux, pivota rapidement sur ses talons.
Débouchant de la place, François, Claude et Dagobert dévalaient la rue à grand tapage. Dagobert fut naturellement le premier arrivé, et il ne boitait plus ! Il sauta sur Mick et Annie, aboyant comme un fou et léchant toutes les surfaces de leurs corps que ne recouvraient pas leurs vêtements.
« Oh ! François ! que je suis contente de te revoir, s'exclama Annie, d'une voix un peu tremblante. Nous nous sommes perdus la nuit dernière… Claude, il faut que je t'embrasse ! Est-ce que Dago va tout à fait bien ?
— Tout à fait, affirma Claude. Tu vois…
— Avez-vous faim ? interrompit François. Claude et moi n'avons encore rien mangé ! Nous étions si inquiets de votre disparition que nous nous préparions à alerter la police. Mais maintenant rien ne nous empêche de prendre un bon petit déjeuner tous ensemble ! Nous nous raconterons en même temps tout ce qui est arrivé aux uns et aux autres. Entrons vite ! »