CHAPITRE IX
Le récit de Mick

AUCUN chemin ne longeant la rivière, les quatre cousins ne pouvaient marcher de front et cela les gênait pour entendre le récit que Mick leur faisait de ses aventures. Aussi, quand celles-ci commencèrent à devenir réellement surprenantes, François arrêta la petite bande et, indiquant du doigt un tapis de bruyère :
« Asseyons-nous, ici, dit-il. Nous serons mieux pour écouter et personne ne pourra s'approcher sans que nous le voyions. »
Ils s'assirent et Mick reprit sa narration. Quand il en arriva au moment où, dans la grange, il avait cru entendre des souris grignoter les carreaux, ce fut un fou rire général, coupé par les aboiements de Dago, qui, chaque fois qu'il entendait le mot souris se croyait invité à en attraper une sur-le-champ. Mais l'hilarité se calma lorsque Mick annonça, avec toutes les préparations utiles, qu'il avait alors entendu une voix inconnue l'appeler mystérieusement par son nom.
« Ça, c'est du rêve ! lança Claude. Qui donc aurait pu savoir que tu étais là et connaître ton nom ? »
Sans se troubler, Mick poursuivit : « C'est bien ce que j'ai pensé ! Mais la voix m'a dit : « Je sais que tu es là, Mick, je t'ai vu entrer. »
— Incroyable ! dit François, et après ?
— Après, la même voix m'a invité à me rapprocher de la fenêtre.
— Tu l'as fait ?» demanda Annie, tremblant à l'idée des dangers courus par son frère.
« Oui, mais en me cachant. Alors, j'ai aperçu un individu d'allure assez peu rassurante. Il ne pouvait pas me voir dans l'obscurité de la grange. J'ai simplement murmuré : « Je suis là… », espérant qu'il pourrait ainsi me prendre pour celui à qui il désirait parler.
— Et que t'a-t-il dit ?
— Quelque chose qui n'avait ni queue ai tête. Et il l'a répété deux fois. C’était : « Deux-Chênes. Eaux-Dormantes. Belle-Berthe. » Et aussi : « Margot est au courant. » Voilà. C’est tout ! »
Il y eut un silence. Puis Claude éclata de rire.
« Deux-Chênes. Eaux-Dormantes. Belle-Berthe », dit-elle. « Eh bien, c'est certainement un rêve, Mick, et même un rêve incohérent. Qu'en penses-tu, François ?
— Entendre en pleine nuit un inconnu vous appeler par votre prénom et vous transmettre un message incompréhensible, cela n'a rien de vraisemblable. Je pense aussi que c'est un cauchemar », fut la réponse du sage François.
Mick commençait lui-même à se dire qu'ils avaient raison, quand une idée, brusquement, lui revint en mémoire. Il se redressa.
« Attendez, dit-il, je me souviens d'autre chose. L'homme a jeté une boulette de papier à travers le carreau cassé et je l'ai ramassée.
— Ah ! ah ! ceci change tout ! dit François. Si tu possèdes ce papier, tout est vrai. Bizarre, mais vrai. Si tu ne l'as pas, c'est que tu as rêvé, papier y compris. »
Mick se fouilla hâtivement. Il sentit un papier dans sa poche gauche et le sortit. C'était une feuille de cahier sale et chiffonnée, mais quelques mots y étaient visibles. Les yeux brillants, il la tendit aux autres.
« C'est ça la pièce à conviction ? » demanda François dépliant le papier et cinq têtes se penchèrent dessus pour l'examiner. Cinq parce que Dago voulait voir, lui aussi, cette chose si intéressante qui captivait toute l'attention de ses maîtres. Il glissa son museau entre les genoux de Mick et ceux de François.
« Je n'y comprends rien, s'écria ce dernier après un sérieux examen. C'est une espèce de plan, mais ce qu'il indique et où il se situe est impossible à deviner.
— Le bonhomme m'a dit que Margot possédait, elle aussi, un papier comme celui-ci, dit Mick, croyant nécessaire d'insister sur ce détail.
— Mais parmi toutes les Margots du monde, de laquelle parlait-il ? demanda Claude.
— Et que s'est-il passé ensuite ? questionna François de plus en plus intéressé.
— L'homme est parti, fit Mick et, plus tard, le fils de la vieille sourde est entré dans la grange. Il s'est assis sur un sac et il a attendu et attendu, et il grommelait et grommelait. Ce matin, quand je me suis réveillé, il n'était plus là. J'ai pensé que j'avais aussi rêvé son apparition ; mais ce matin, dans la cuisine je l'ai bien reconnu. Il ne m'avait pas vu, heureusement. »
François, les sourcils froncés, réfléchit à ce cas curieux. Puis, brusquement, Annie se mit à parler avec volubilité :
« Je crois, dit-elle, que j'ai compris pourquoi le fils de la sourde est entré dans la grange. Il était celui à qui le premier visiteur voulait transmettre le message et le bout de papier. Et non à Mick, le nôtre. Mais il avait vu une ombre se glisser dans la grange et l'avait pris pour l'homme qu'il comptait rencontrer.

C'est ça la pièce à conviction ? » demanda
François
— C'est vraisemblable, admit Mick, mais n'explique pas comment il savait mon nom.
— Il ne le savait pas ! dit Annie de plus en plus excitée. Il ne soupçonnait même pas ton existence ! Ne crois-tu pas tout simplement que le fils de la sourde doit s'appeler Mick aussi ? Il me semble que c'est ça ! Ils se connaissaient, ils avaient prévu cette rencontre. L'homme tondu a vu quelqu'un se glisser dans la grange, il a attendu qu'on l'appelle, et puis il a tapé au carreau, et comme on ne répondait pas, il a appelé Mick, Mick. Celui qui était là, le nôtre, a cru que c'était lui qu'on appelait et il a écouté le message et pris le papier. C'est plus tard seulement que l'autre Mick, celui qui avait rendez-vous, est arrivé et a attendu. Mais il était trop tard. Son visiteur était parti. »
Après ce long discours, Annie s'arrêta à bout de souffle et contempla les autres d'un air anxieux. Allaient-ils admettre qu'elle avait deviné juste ?
Ils le reconnurent aussitôt. François lui allongea dans les côtes une grosse bourrade pleine d'affection.
« Beau raisonnement, Annie, lui dit-il. Bien sûr, tout s'est passé comme tu l'as dit ! »
Mick se souvint du jeune garçon qu'ils avaient rencontré au bord du ruisseau — le garçon qui sifflait. Qu'avait-il dit au sujet de la vieille femme et de son fils ? Il chercha à confirmer ses souvenirs auprès d'Annie.
« Il nous a expliqué que c'était la maison des Tagard, n'est-ce pas ? Et que le fils… Ah ! oui, je me rappelle… il a dit : « Mick-qui-pique est la terreur du pays. » Son copain l'appelle Mick tout court, évidemment. Comment n'y avais-je pas pensé plus tôt ?
— C'est une preuve de plus en faveur de la théorie d'Annie », dit François, et Annie rougit de plaisir. Il ne lui arrivait pas souvent de se montrer la plus perspicace de la bande, et cette fois elle était flattée d'avoir, plus vite que les autres, deviné le fond de cet imbroglio.
Tous observèrent ensuite un long moment de silence. Ils réfléchissaient, Puis, brusquement, Claude questionna :
« Est-ce que tout cela n'aurait pas un rapport avec le prisonnier évadé ?
— C'est possible ! répondit François. Cet individu tondu était peut-être l'évadé lui-même. A-t-il dit qui l'avait chargé de transmettre son message ?
— Oui, répondit Mick, faisant un effort de mémoire. Il a dit qu'il venait de la part de… Horti…, Hortillard. Non ! Hortillon ! Il me semble que c'était cela, Hortillon. Mais je dormais à moitié et lui ne parlait qu'à voix basse. Je me trompe peut-être.
— Un message d'Hortillon ! répéta François. Cela doit signifier que cet Hortillon est en prison. Un ami, peut-être un complice, de celui qui s'est échappé. Quand il a su que celui-ci préparait son évasion, il a pu le charger d'un message pour quelqu'un de ses amis, le fameux Mick, évidemment. Ils ont pu convenir d'un rendez-vous !
— Comment ? Je ne comprends pas. Explique-toi !
— Eh bien, Mick-qui-pique savait comme tout le monde que les cloches de la prison annonçaient l'évasion d'un prisonnier. Il avait peut-être reçu une lettre d'Hortillon lui faisant savoir, en termes cachés, qu'un de ses amis, s'il parvenait à s'évader, lui porterait un message, à la nuit tombée, dans sa grange. Qui sait ?
— Oui, je comprends, dit Mick. Tu dois avoir raison. Tu as certainement raison ! Mais quelle chance que je n'aie pas su la vérité. Avoir conversé avec un hors-la-loi ! tu te rends compte !
— Et c'est toi qui as reçu le message d'Hortillon ! s'écria Annie. Quelle coïncidence extraordinaire ! Simplement parce que nous nous sommes égarés dans la nuit, parce que nous sommes allés là où nous ne devions pas aller, tu as surpris le secret d'un prisonnier transmis par un évadé. Quel dommage que nous ne sachions pas ce que signifient ses paroles et son papier !
— Ne serait-il pas utile d'avertir la police ? demanda Claude. Il s'agit peut-être d'une affaire importante… Ce que nous savons pourrait les aider à rattraper l'homme.
— Oui ! dit François. Je pense aussi que nous devons prévenir la police. Où est le plus proche village ?»
Le jeune garçon étudia sa carte pendant quelques instants et dit :
« Je ne pense pas qu'il soit nécessaire de rien changer à nos projets. J'avais prévu que nous serions à Pontcret — ici, regardez — à temps pour déjeuner. Il n'y a qu'à y aller, et, en arrivant, nous nous arrêterons à la gendarmerie, s'il y en a une ! »
Sur cette sage parole, la séance fut levée. Dagobert s'en montra heureux. Il n'appréciait pas ces longues stations et s'élança en avant avec de grands bonds.
« Sa patte va tout à fait bien ! dit Annie ravie. J'espère que cette mésaventure lui servira de leçon, et qu'il ne cherchera plus à se glisser dans les terriers. »
Annie se trompait évidemment ! Pendant le quart d'heure qui suivit, Dago enfonça sa tête dans une vingtaine de terriers, mais, par chance, il ne put aller plus avant et en ressortit, à chaque fois, sans aucune difficulté.
Ce matin-là, les Cinq virent plusieurs jeunes poulains sauvages. En petites bandes, ceux-ci apparurent au sommet d'une colline. Hauts sur pattes, bruns, avec de longues queues et des crinières flottantes, ils paraissaient très affairés. Les enfants s'arrêtèrent, enchantés, pour les admirer. Les poulains, en les voyant, secouèrent leur jolie tête, firent demi-tour tous ensemble et, vifs comme le vent, s'enfuirent au galop.
Dago les aurait volontiers poursuivis, mais Claude le tenait solidement par le collier.
« Sont-ils jolis ? s'écria Annie. J'espère que nous en rencontrerons d'autres ! »
La matinée était aussi chaude et ensoleillée que la journée de la veille. Les enfants durent, de nouveau, enlever leurs lainages et la langue de Dagobert pendait hors de sa gueule ouverte. L'herbe était douce aux pieds. Les promeneurs suivaient de près la rivière, admirant sa couleur brune et sa voix chuchotante.
« C'est merveilleux ! » dit Claude, s'allongeant dans la bruyère et laissant ses jambes tremper au fil de l'eau. « La rivière me lèche les pieds et le soleil me caresse la figure ! »
La rivière croisa enfin le chemin conduisant à Pontcret et les enfants le suivirent en parlant déjà du déjeuner. Où le prendraient-ils ?
« On verra, décréta François, mais la première chose à faire, c'est de trouver la gendarmerie. Quand nous aurons raconté notre histoire, nous aurons le droit de déjeuner. »