CHAPITRE V
 
Jo, la gitane

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CLAUDE et Mick étaient très surpris de voir quelqu’un d’aussi habile.

« Parfait ! dit François à Claude. Tu sais que Mick est très fort dans ce genre de jeu, il gagnera et nous enverrons la petite fille au diable !

— Tu es dégoûtant, Mick ! s’écria Claude.

— Qui donc avait l’habitude de cracher des noyaux de cerises et de vouloir me battre à ce jeu l’année dernière ? demanda Mick. Ne prends pas l’air dégoûté, maintenant, Claude, ça te va mal ! »

Annie sortit lentement de l’eau ; elle se demanda pourquoi les autres étaient grimpés sur les rochers.

Des projectiles commencèrent à pleuvoir autour d’elle. Elle s’arrêta sur place, étonnée. Les auteurs de ce méfait n’étaient sûrement pas ses frères et sa cousine. Un noyau frappa son bras nu.

La petite gitane gagnait. Elle riait, laissant voir des dents éblouissantes.

« Vous me devez une glace ! » dit-elle d’une voix chantante.

François se demanda si elle était Française. Mick la regardait avec une certaine admiration.

« Je te la paierai, ta glace, n’aie pas peur, dit-il. Personne ne m’avait encore battu à ce jeu, même pas Steve, un garçon de l’école qui a une bouche énorme !

— Je te trouve épouvantable, dit Annie. C’est un jeu ignoble. Va lui acheter sa glace et renvoie-la !

— Je vais la manger ici ! » décida la petite fille. Elle prit l’air aussi obstiné que Claude lorsqu’elle voulait obtenir quelque chose de difficile.

« Tiens, tu ressembles à Claude ! » dit Mick qui regretta aussitôt ce propos, car Claude le regarda avec colère.

« Quoi ? Cette horrible fille mal peignée et sale me ressemble ? rugit-elle. Pouah, je ne peux même pas supporter d’être près d’elle.

— Pourquoi ? » demanda Mick. La petite fille paraissait surprise.

« Que dit-elle ? demanda-t-elle à Mick. Que je suis sale ? Tu es dégoûtant aussi, toi ! Tu craches !

— Voilà le marchand de glaces », s’écria François, pour changer le sujet de la conversation.

Il appela l’homme qui apporta six glaces.

« Voilà pour toi, dit François offrant un chocolat glacé à la fille. Mange ça et va-t’en. »

Ils s’assirent tous dans le sable et sucèrent leur glace. Claude boudait toujours. Dagobert lui mendia un peu de glace ; aussitôt, la petite gitane l’appela.

« Tiens, chien, prends un peu de la mienne ! »

Au grand désagrément de Claude, Dagobert lécha la crème glacée que l’inconnue lui tendait. Comment pouvait-il accepter quoi que ce fût d’une fille pareille !

Mick ne pouvait pas s’empêcher de s’amuser en regardant la petite noiraude aux gestes brusques, aux cheveux sombres, aux yeux brillants. Soudain, il réalisa que la petite fille avait un gros bleu sous le menton. Il éprouva un malaise. Il lui demanda :

« C’est moi qui t’ai fait-ce bleu hier ?

— Quel bleu ? Ah ! celui-là ! dit la petite fille en le touchant. Oui, c’est toi quand tu m’as frappée, mais cela n’a pas d’importance, j’en ai de bien plus gros. Mon père me donne des coups !

— Je suis désolée de t’avoir battue, ajouta Mick, je croyais vraiment que tu étais un garçon. Comment t’appelles-tu ?

— Jo, répondit la petite fille.

— Ça pourrait être aussi bien un nom de garçon ! répliqua Mick.

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— Je m’appelle Jo et je suis une fille, répéta la gitane.

— C’est amusant, ajouta Annie, je trouve que Jo te ressemble vraiment, Claude ! Elle a les mêmes cheveux courts et bouclés, le même nez futé !

— La même façon de lever son menton, le même regard, le même rire… », continua Mick.

Claude regardait son cousin d’un air furieux. Elle n’aimait pas du tout ces comparaisons.

« J’espère que je n’ai pas la couche de saleté qu’elle a sur le corps et sur les mains ! » bougonna-t-elle.

Mick l’arrêta.

Elle ne possède sans doute ni savon, ni brosse à cheveux ; elle est pauvre. Une fois lavée, elle serait très jolie. Ne sois pas méchante, Claude. »

Claude tourna le dos. Comment Mick pouvait-il défendre cette horrible gitane. Ne partirait-elle donc jamais ? Allait-elle rester avec eux toute la journée ?

« Je m’en irai quand cela me plaira ! » décida Jo.

Elle dit ces mots exactement comme Claude, d’une façon si péremptoire que François et Mick éclatèrent de rire. Jo rit aussi. Claude serrait les poings. Annie la regarda comme pour la supplier de ne pas se battre.

« J’aime ce chien », murmura Jo. Elle s’assit près de lui, juste derrière Claude et le caressa de sa petite main noiraude. Claude se retourna :

« Ne touche pas à mon chien, ordonna-t-elle, il ne t’aime pas !

— Si, il m’aime, dit Jo d’un air surpris. Tous les chats et tous les chiens m’aiment. Je peux apprivoiser le tien très facilement.

— Essaie ! dit Claude. Il ne s’approchera pas de loi, il ne t’obéira pas ; n’est-ce pas, Dago ? »

Jo ne fit pas un geste, mais elle commença à émettre un petit bruit de gorge qui ressemblait à la plainte d’un chien perdu. Dago dressa les oreilles. Il regardait la gitane avec curiosité. Jo lui tendit la main. Dago ne s’approcha pas, mais lorsqu’il entendit de nouveau le bruit, il regarda attentivement la gitane.

Quelle sorte de « petite-fille » était-ce ? Jo cacha sa figure dans ses mains et imita le chiot apeuré. Dago vint vers elle, s’assit, et, penchant la tête, se mit soudain à lécher les doigts et le visage de la gitane ; elle entoura alors de ses deux bras le cou de Dagobert.

« Viens ici, Dago ! » s’écria Claude, jalouse.

Dago secoua l’étreinte des petits bras bronzés et s’élança vers Claude. Jo sourit.

« Vous voyez, j’en fais ce que je veux, il vient à moi et me lèche. Je peux apprivoiser n’importe quel chien !

— Comment fais-tu ? » demanda Mick étonné. Il n’avait jamais vu Dagobert se lier d’amitié avec quelqu’un que Claude n’aimait pas.

« Je n’en sais rien, vraiment, répondit Jo renversant sa tête en arrière. Je crois que c’est un don de famille ; maman travaillait dans un cirque, c’est elle qui dressait les chiens sur la piste. Il y en avait des douzaines, ils étaient ravissants et je les aimais tous.

— Où est ta maman ? demanda François. Est-elle toujours dans un cirque ?

— Non, elle est morte, répondit Jo. Mon père et moi nous vivons dans une roulotte. Papa était acrobate ; mais, un jour, il s’est blessé au pied. »

Les quatre enfants se souvinrent que, la veille, ils avaient vu le gitan boiter. Ils regardèrent en silence la petite fille mal lavée. Quelle étrange vie elle devait avoir connue !

« Elle est sale, elle ment probablement avec beaucoup de facilité, elle est peut-être voleuse, mais elle a des excuses, pensa François. Je serais pourtant content de la voir s’en aller. »

« Je voudrais bien ne pas lui avoir fait cet énorme bleu, pensa Mick. Une fois lavée et peignée, je suis sûr que Jo serait jolie… Je crois qu’elle doit avoir besoin d’affection. »

« Elle me fait de la peine, mais je ne l’aime pas beaucoup », songeait Annie.

« Je ne crois pas un mot de ce qu’elle raconte. Pas un mot ! C’est une comédienne et j’ai honte que mon chien lui ait manifesté de la sympathie », se répétait Claude.

« Où est ton père, aujourd’hui ? demanda François.

— Il est allé voir quelqu’un, répondit Jo. Tant mieux, car il était de mauvaise humeur ce matin. Je me suis cachée entre les roues de la voiture. »

Il y eut un silence…

« Je peux rester avec vous jusqu’à ce que papa rentre ? demanda soudain la petite voix musicale de Jo. Je me laverai si ça vous fait plaisir. Je ne veux pas être seule toute la journée.

— Oh non ! s’écria Claude, nous ne voulons pas de toi ! » Elle avait l’impression qu’elle ne pourrait pas supporter la gitane cinq minutes de plus. « N’est-ce pas, Annie ? »

Annie avait horreur de faire de la peine. Elle hésita.

« Eh bien, dit-elle à la fin, peut-être vaudrait-il mieux que Jo s’en aille.

— Oui, dit François, tu as déjà passé un long moment avec nous. »

Jo regarda Mick avec des yeux implorants. Elle toucha le bleu de son menton comme si cela lui faisait mal. À nouveau Mick eut des remords ; il regarda les autres.

« Jo pourrait peut-être rester et partager notre pique-nique ? demanda-t-il. Après tout, ce n’est pas sa faute si elle est sale et si…

— Oh non ! s’écria tout à coup Jo en s’enfuyant. Je m’en vais, voilà mon père ! »

L’homme apparut au loin ; il boitait et marchait péniblement. Lorsqu’il vit Jo, il siffla. Jo se retourna vers les enfants et leur fit une grimace insolente.

« Je vous déteste », dit-elle, et du doigt montrant Mick : « Il n’y a que lui qui est gentil ! »

Elle courut dans le sable. On aurait dit que ses pieds nus ne touchaient pas terre.

« Quelle gamine extraordinaire !, dit François Nous risquons fort de la revoir. »