CHAPITRE VI
Il se passe des choses bizarres

ILS JUGÈRENT tous en effet que c’était bizarre de la part de leur nouvel ami de disparaître ainsi après un au revoir si bref. François se demandait s’il n’aurait pas dû l’accompagner jusqu’à la porte de la maison.
« Ne sois pas ridicule, François, lui dit son frère d’un ton méprisant. Que pourrait-il bien lui arriver depuis la porte du, jardin jusqu’à celle de la maison ? — Rien, évidemment. Mais je n’ai pas grande confiance dans ce garçon-là. Tu sais, je ne suis même pas très sûr qu’il ait demandé à sa mère la permission de nous accompagner.
— C’est aussi ce que j’ai pensé, dit Annie. Il a mis si peu de temps pour aller au carrefour des Trois-Arbres ! Il avait un long chemin à faire jusque chez lui et il fallait encore qu’il parle à sa maman...
— Oui. J’ai presque envie d’aller voir sa tante et de lui demander si elle l’attend vraiment », dit François. Mais finalement il se ravisa, en réfléchissant qu’il se sentirait tout bête s’il trouvait là-bas Richard avec sa tante. Et celle-ci se croirait peut-être obligée de l’inviter chez elle ainsi que les autres.
Donc, après avoir pendant quelques instants discuté de la question, ils reprirent la route. Ils voulaient arriver de bonne heure aux bois de Guimillau, car il n’y avait pas de village entre Saint-Guernaz et Guimillau, de sorte qu’ils seraient obligés de chercher une ferme où acheter de quoi dîner. Ils n’avaient rien pu prendre dans les boutiques de Saint-Guernaz, qui fermaient de très bonne heure, et ils n’avaient rien voulu demander à la patronne de l’auberge. Ils avaient l’impression de lui avoir déjà dévalisé tout son garde-manger !
Ils arrivèrent aux bois de Guimillau et trouvèrent pour la nuit un endroit très agréable. C’était un petit vallon plein de primevères et de violettes, et caché à tous les regards. Les vagabonds eux-mêmes ne devaient pas le connaître.
« C’est ravissant ici, dit Annie. Nous devons être à des kilomètres de tout. Mais j’espère quand même que nous pourrons trouver une ferme isolée où l’on nous vendra quelque chose à manger. Pour l’instant, nous n’avons pas faim, mais je sais que cela viendra.
— Zut ! Je crois que mon pneu est crevé ! s’exclama Mick jetant un regard sur son pneu arrière. Heureusement, ça n’a pas l’air trop grave. Mais je crois qu’il vaut mieux que je répare avant que nous nous mettions à la recherche d’une ferme.
— Eh bien, dit François, reste ici à nous attendre avec Annie, qui a l’air un peu fatiguée. Claude et moi allons chercher une ferme. Nous ne prendrons pas les vélos : aller à pied sera plus facile à travers les bois. Nous serons peut-être absents pendant une heure ou plus, mais ne vous inquiétez pas, Dago retrouvera le chemin du retour. »
François et Claude s’éloignèrent donc, suivis de Dago. Le chien aussi était fatigué, mais rien ne l’aurait fait rester avec Mick et Annie. Partout où allait son amie Claude, il devait aller lui-même »
Annie cacha soigneusement sa bicyclette au milieu d’un buisson. On ne savait jamais si un vagabond n’allait pas surgir pour la voler. Quand Dago était là, il n’y avait rien à craindre, parce qu’il sentait les malhonnêtes gens de très loin.
Mick déclara qu’il allait réparer son pneu tout de suite. Il avait déjà trouvé la crevaison, faite par un petit clou.
Annie s’assit près de lui. Elle était contente de se reposer un peu et se demanda si les autres avaient déjà trouvé une ferme.
Son frère s’absorba dans sa réparation. Ils étaient là depuis une demi-heure, lorsqu’ils entendirent du bruit.
Mick releva la tête et écouta.
« Est-ce que tu n’entends pas quelqu’un crier ? » demanda-t-il à sa sœur.
Elle inclina la tête.
« Oui, quelqu’un crie. Que se passe-t-il donc ? »
De nouveau, ils prêtèrent l’oreille. Et ils entendirent distinctement des appels.
« Au secours ! François !... Au secours ! »
Les enfants bondirent sur leurs pieds. Qui appelait François à l’aide ? Ce n’était pas la voix de Claude. Les cris se firent plus perçants. « François ! Mick !
— Sapristi, ce doit être Richard, dit Mick, stupéfait. Mais qu’est-ce qui lui arrive ? »
Annie avait pâli.
« Faut-il aller à sa rencontre ? » demanda-t-elle.
Ils entendirent un craquement, comme si quelqu’un se frayait un chemin à travers les branches. Il commençait à faire sombre, sous les arbres, et Anne et Mick ne virent d’abord rien. Mick cria de toutes ses forces :
« C’est toi, Richard ? Nous sommes ici ! »

Les craquements redoublèrent.
« J’arrive ! hurla Richard, j’arrive ! Attendez-moi ! »
Ils attendirent. Bientôt Richard apparut, courant comme un fou à travers les arbres.
« Par ici appela Mick. Que se passe-t-il ? »
Richard accourait vers eux à toutes jambes. Il avait l’air épouvanté.
« Ils sont à mes trousses, dit-il, hors d’haleine. Il faut que vous me sauviez. Il faut que Dago leur saute dessus...
— Mais qui donc te court après ?
— Où est Dago ? Où est François ? s’écria Richard d’un ton désespéré.
Ils sont allés à la recherche d’une ferme pour y acheter des provisions, dit Mick. Ils ne vont pas tarder à revenir. Mais qu’est-ce que tu as ? Tu en fais une tête ! »
Le garçon ne fit aucune attention à ses questions.
« Où sont François et Claude ? Je veux que Dago m’aide. Je ne peux pas rester ici, ils vont m’attraper !
— Ils sont partis par là, dit Mick, en montrant le chemin à Richard. Tu peux voir les traces de leurs pas... Mais... »

Richard avait déjà filé ! Il courait à toutes jambes le long du sentier, en criant à tue-tête : « François ! Dago ! »
Annie et Mick se regardèrent, ébahis. Qu’était-il arrivé à leur camarade ? Pourquoi n’était-il pas chez sa tante ?
« Inutile de courir après lui, dit Mick. Nous nous égarerions et nous ne pourrions plus retrouver cet endroit... et les autres nous chercheraient partout et se perdraient à leur tour. Mais que peut donc bien avoir Richard ?
— Il a dit que des gens étaient à ses trousses, fit observer Annie.
Moi, je crois qu’il est un peu fou... Eh bien, il va donner un choc à François et à Claude, s’il les rencontre. Mais cela m’étonnerait.
— Je vais grimper à cet arbre pour voir si j’aperçois les autres ou Richard, dit Annie. Termine vite ta réparation. J’aimerais bien savoir ce qui arrive à Richard. »
Perplexe, Mick retourna à sa bicyclette. Annie grimpa à l’arbre. Elle était agile et se trouva bientôt au sommet d’où elle examina le paysage. D’un côté s’étendaient des champs, de l’autre, des bois. Elle scruta la campagne déjà obscure pour voir si elle y découvrirait une ferme, mais elle ne vit rien.
Mick venait tout juste de réparer son pneu lorsqu’il entendit de nouveau du bruit venant des bois. Était-ce cet idiot de Richard qui revenait ? Il tendit l’oreille.
Le bruit se rapprocha. Ce n’étaient plus des craquements, mais des froissements assourdis, comme si quelqu’un s’était avancé tout doucement. Mick se sentit mal à l’aise. Qui s’approchait ? Qui... ou bien s’agissait-il d’un animal ? Peut-être un blaireau ? Le garçon resta aux aguets.
Le silence retomba. Tout bruit cessa. Mick avait-il rêvé ? Il aurait bien voulu que son frère aîné fût avec lui. C’était impressionnant de guetter dans ce bois où la nuit commençait à tomber.
Mick se dit qu’il avait dû être victime de son imagination et que, s’il allumait la lanterne de sa bicyclette, la lumière dissiperait toutes ces folles idées. C’est ce qu’il fit et une lueur rassurante éclaira aussitôt le petit vallon.
Il allait appeler Annie pour lui raconter ses craintes absurdes lorsque le bruit se fit de nouveau entendre. Cette fois, il n’y avait pas à s’y tromper.
Un jet de lumière filtra à travers les arbres et tomba sur Mick qui cligna des yeux.
« Ah ! Te voilà enfin, petit misérable ! » s’écria une voix dure, et un homme apparut à l’entrée du vallon. Un autre le suivait.
« Que voulez-vous dire ? » demanda Mick, stupéfait. Il ne pouvait pas distinguer le visage des deux hommes, car il était aveuglé par la lumière de leur lampe électrique.
« Il y a une heure que nous te courons après et tu croyais que tu allais nous échapper, hein ? Mais on t’a eu, cette fois !
— Je ne comprends pas, dit Mick, essayant de garder une voix ferme. Qui êtes-vous ?
— Tu sais très bien qui nous sommes, dit la voix. Est-ce que tu ne t’es pas mis à filer à toute allure quand tu as aperçu Julot ? Il est parti à ta recherche de son côté, et nous, on est parti du nôtre. Maintenant, tu vas venir avec nous, mon gars ! »
Mick ne comprit qu’une chose : que ces hommes, pour une raison quelconque, en voulaient à Richard et qu’ils le prenaient pour lui !
« Je ne suis pas le garçon que vous cherchez, dit-il. Et si vous ne me laissez pas tranquille, je me plaindrai !
— N’essaie pas de nous raconter des histoires, gronda l’homme. Tu es Richard, Richard Quentin.
— Je ne suis pas Richard Quentin ! » cria Mick, sentant la main de l’inconnu s’abattre sur son épaule. Attendez un peu que la police soit au courant !
— Elle ne sera jamais au courant, dit l’homme. Allez, viens ! Et ne crie pas, ne te débats pas, sinon tu le regretteras. Quand on sera à la taverne de la Chouette, on s’occupera de toi sérieusement ! »
Annie était toujours perchée en haut de son arbre. Elle ne pouvait ni bouger ni parler. Elle essaya d’appeler, mais sa langue semblait collée à son palais. Elle vit son frère emmené par les deux inconnus et faillit tomber d’horreur en l’entendant hurler et protester tandis qu’il était entraîné de force vers la profondeur des bois. Elle se mit à pleurer, sans oser descendre de son arbre, car elle tremblait tellement qu’elle avait peur de perdre l’équilibre.
Il fallait attendre le retour de Claude et de François. Mais s’ils ne revenaient pas ? S’ils avaient été faits prisonniers, eux aussi ? Elle serait toute seule sur son arbre, toute la nuit ! Les larmes d’Annie devinrent des sanglots. Elle se cramponna à une grosse branche...
Une à une les étoiles se mirent à briller au ciel, et la fillette aperçut la radieuse Vénus.
Et, enfin, elle entendit un bruit de pas et de voix. Qui était-ce, cette fois ? « Oh ! faites que ce soient François, Claude et Dago ! Faites que ce soient eux. »