CHAPITRE VI
Au sommet de la falaise

Le lendemain, le temps se gâta. Les quatre enfants enfilèrent imperméables et bottes de caoutchouc, puis s’en allèrent se promener en compagnie de Dagobert. Ils ne craignaient pas quelques gouttes d’eau. En fait, François déclara même qu’il adorait sentir le vent et la pluie lui fouetter la figure.
« Nous avons oublié qu’oncle Henri ne peut pas nous envoyer de signaux s’il n’y a pas de soleil, s’écria Mick. Croyez-vous qu’il essaiera de s’arranger autrement ?
— Sûrement pas, dit Claude. Il ne s’en donnera pas la peine. Il nous prend tous pour des coupeurs de fil en quatre, j’en mettrais ma main au feu. Il faudra attendre jusqu’à dix heures et demie du soir.
— Je pourrais attendre avec vous jusqu’à ce. moment-là ? demanda Annie, réjouie à cette idée.
— Non, répliqua Mick. François et moi, nous guetterons, mais vous, les bébés, vous serez au chaud dans votre lit. »
Claude lui envoya une bonne bourrade : « Bébés ! Tu exagères, je suis presque aussi grande que toi.
— Puisque l’oncle Henri ne nous enverra pas de signaux à cause du temps gris, ce n’est pas la peine de rester ici jusqu’à dix heures et demie. Allons sur la falaise, proposa Annie. On y est bien quand il y a du vent. Dag adore ça. J’aime le voir courir dans le vent avec ses oreilles complètement rebroussées.
— Ouah-ouah ! dit Dagobert.
— Lui aussi, il aime te voir avec tes oreilles rebroussées », expliqua gravement François. Annie éclata de rire.
« François, tu es idiot ! En route pour la falaise ! » Ils s’élancèrent dans le sentier. Au sommet, le vent soufflait en tornade. Il arracha presque le capuchon d’Annie. La pluie cinglait les joues des enfants et leur coupait la respiration.
« Nous sommes probablement les seuls à nous promener par un temps pareil, dit Claude d’une voix haletante.
— Erreur, erreur ! s’écria François. Voilà deux autres fous qui s’avancent à notre rencontre. »
C’était exact. Il y avait maintenant dans le sentier un homme et un jeune garçon bien emmitouflés dans leur imperméable, comme les Quatre, et comme eux ils portaient des bottes de caoutchouc.
Les Quatre les examinèrent discrètement quand ils les croisèrent. L’homme était grand, large d’épaules, avec des sourcils en bataille et une bouche dure et sévère. Le garçon, qui avait environ seize ans, était lui aussi grand et bien découplé. Il n’avait pas une figure déplaisante, mais il avait l’air triste, presque boudeur.
« Bonjour », dit l’homme en leur adressant un signe de tête.
« Bonjour », répondirent les enfants en chœur avec politesse.
L’homme leur jeta un coup d’œil scrutateur et poursuivit son chemin avec son compagnon.
« Je me demande qui c’est, s’écria Claude.
Maman ne nous a pas dit qu’il y avait des nouveaux arrivés à Kernach.
— Ils viennent probablement du village voisin, à mon avis », répliqua Mick.
Ils continuèrent à marcher pendant quelques minutes, puis François proposa : « Allons jusque chez le garde-côte. Hé, Dag, n’approche pas si près du bord ! »
Le garde-côte, habitait une petite maison blanchie à la chaux bâtie au sommet de la falaise, face à la mer. Il y avait deux autres maisons également passées à la chaux tout à côté. Les enfants connaissaient bien le garde-côte. Il avait le visage tanné par le vent de mer, une silhouette de baril et un caractère jovial. Il adorait la taquinerie.
Les enfants ne l’aperçurent nulle part quand ils atteignirent sa maison. Puis ils entendirent sa grosse voix de basse qui entonnait un chant de marin. Elle sortait de l’appentis, au fond du jardin. Les enfants y coururent.
« Bonjour ! » lui cria Annie.
Il leva la tête et sourit aux enfants : « Bonjour, les petits. Alors, vous voilà tous de retour ? Ah ! vous êtes comme le chiendent, pas moyen de se débarrasser de vous !
— Qu’êtes-vous donc en train de faire ? demanda Annie.
— Un moulin à vent pour mon petit-fils », expliqua-t-il en le montrant à Annie. Il était très adroit de ses mains et savait admirablement fabriquer des jouets.
« Oh ! il est ravissant ! s’exclama Annie qui s’en était saisie aussitôt. Et les ailes tournent avec la meule ? Oh oui… ce moulin est splendide.
— Hé, j’ai gagné pas mal d’argent avec mes jouets, déclara fièrement le vieil homme. J’ai des nouveaux voisins qui habitent la maison d’à côté, un homme et un jeune garçon. L’homme m’a acheté tous mes jouets. Il doit avoir une quantité de neveux et de nièces ! Et il m’a bien payé.
— C’est peut-être eux que nous venons de rencontrer ? dit Mick. Tous les deux grands… et le plus vieux a des sourcils en broussailles.
— Oui, sûrement, répliqua le garde-côte en ajustant une pièce de son moulin. Le garçon est son fils. Corton, ils s’appellent. Ils sont arrivés il y a quelques semaines. Vous devriez bien faire la connaissance du garçon, monsieur François. Je crois qu’il est de votre âge. Il est bien isolé ici.
— Il ne va pas en classe ?
— Non, il a été malade, m’a dit son père. Il a besoin de respirer le bon air marin et de se reposer.
Il est assez gentil. Il vient m’aider quelquefois. Et il aime s’amuser avec mon télescope.
— Moi aussi ! s’écria Claude. Est-ce que je peux regarder dedans maintenant ? Je voudrais voir Kernach.
— Vous ne distinguerez pas grand-chose par un temps pareil. Attendez un peu. Il y a une éclaircie dans les nuages. Patientez quelques minutes et vous apercevrez facilement votre île. Votre père y a installé une drôle de bâtisse. C’est pour son travail, je pense ?
— Oui. Oh ! Dagobert… il a renversé cette boîte de peinture. Dagobert, tu es un vilain chien. Je suis désolée… votre boîte est perdue.
— Ce n’est pas la mienne. Elle appartient à mon jeune voisin. Il vient m’aider quelquefois, je vous l’ai dit, et il l’avait apportée pour peindre une maison de poupée que j’avais construite pour son père.
— Seigneur ! murmura Claude. Croyez-vous qu’il sera fâché quand il apprendra que Dag l’a gâchée ?
— Non, mais non. Quoique ce soit un drôle de gars, muet comme une carpe la plupart du temps. Il n’est sûrement pas méchant, mais il n’a pas l’air facile à apprivoiser. »
Claude s’efforça de nettoyer les taches de peinture. Dag en avait plein les pattes et traça sur le plancher tout un réseau d’empreintes vertes en trottinant de-ci de-là.

« Dagobert, tu es un vilain
chien »
« Je m’excuserai auprès de lui si je le rencontre tout à l’heure, dit Claude. Dag, ne t’approche plus des boîtes de peinture ou bien tu ne coucheras pas sur mon lit ce soir.
— Le temps se lève, remarqua Mick. Pouvons-nous jeter un coup d’œil dans votre télescope maintenant, s’il vous plaît ?
— Laisse-moi inspecter d’abord mon île ! » s’écria Claude aussitôt. Elle orienta l’instrument en direction de Kernach, plissa un œil, puis l’autre, et sourit largement.
« Je la vois très bien. Voici la tourelle de papa. Je distingue parfaitement la cabine vitrée au sommet, mais papa n’y est pas. Je ne l’aperçois nulle part »
Ses cousins regardèrent ensuite l’un après l’autre. C’était fascinant, cette île qui devenait soudain si proche. Par une journée claire, il aurait presque été possible de compter les brins d’herbe.
« Il y a un lapin au pied de la tourelle ! s’exclama Annie quand ce fut son tour.
— Alors empêchez votre chien de s’approcher du télescope, dit aussitôt le garde-côte. Sinon, il essaiera de se fourrer dedans pour attraper le lapin. »
Dag dressa les oreilles en entendant parler de lapin. Il examina les alentours, flaira. Non, pas l’ombre d’un lapin. Alors pourquoi les gens en parlaient-ils ?
« Il faut que nous partions maintenant, dit François. Nous reviendrons bientôt voir les jouets que vous aurez fabriqués. Merci pour le télescope.
— De rien, répliqua le vieil homme. Vous ne l’userez pas en regardant dedans ! Il est à votre disposition. »
Les enfants s’en allèrent gaiement, après un joyeux « au revoir ». Dagobert gambadait autour d’eux.
« L’île était bien visible, commenta Annie. J’aurais aimé apercevoir ton père, Claude. Ce qui serait drôle, c’est que nous le surprenions juste au moment où il sort de sa cachette, tu ne crois pas ? »
Les Quatre avaient discuté cette question à perdre haleine depuis qu’ils avaient quitté Kernach. Elle les intriguait beaucoup. Comment le père de Claude pouvait-il connaître une cachette qu’eux ignoraient ? Ils avaient pourtant exploré l’île de fond en comble ! Et cette cachette devait être très grande, puisqu’il y avait déposé tout son matériel. Et d’après tante Cécile, il y en avait une quantité, sans parler des provisions.
« Si vraiment papa a découvert un endroit que je ne connais pas et ne me l’a pas dit, je trouve qu’il n’est pas chic, répéta Claude au moins une douzaine de fois. Après tout, c’est mon île.
— Il te le dira probablement quand il aura fini ses recherches actuelles, répliqua François. Et nous irons l’explorer tous ensemble. »
Après avoir quitté la maison du garde-côte, ils avaient pris le chemin du retour, au sommet de la falaise. Ils aperçurent alors le jeune garçon qu’ils avaient déjà rencontré. Il était au milieu du sentier et examinait la mer. L’homme aux sourcils en broussailles n’était pas avec lui.
Il se retourna quand les Cinq approchèrent et leur adressa une ébauche de sourire.
« Hello ! Vous venez de chez le garde-côte ?
— Oui, répondit François. Il est gentil, n’est-ce pas ?
— À propos, coupa Claude, je m’excuse beaucoup, mon chien a renversé une boîte de peinture verte, et le garde-côte nous a dit qu’elle vous appartenait. Je voudrais vous la rembourser. Combien vous dois-je ?
— Rien du tout ! D’ailleurs il n’en restait presque plus dedans. Vous avez là un beau chien.
— Oh ! oui, s’exclama Claude avec chaleur. Le meilleur qui existe. Je l’ai depuis des années, mais il est plus jeune que jamais. Vous aimez les chiens ?
— Beaucoup », répliqua le jeune garçon, mais il ne fit pas un geste pour caresser Dagobert ou jouer avec lui comme en avaient l’habitude les trois quarts des gens. Et Dag n’alla pas le flairer comme il n’y manquait jamais lorsqu’il rencontrait quelqu’un pour la première fois. Il restait planté près de Claude, la queue immobile et strictement horizontale.
« Il y a une jolie petite île, là-bas, poursuivit le jeune garçon en désignant Kernach. J’aurais bien voulu l’explorer.
— C’est mon île, déclara fièrement Claude. Elle m’appartient.
— Ah ! oui ? Pourriez-vous m’y emmener, un jour ?
— Avec plaisir, mais pas maintenant. Voyez-vous, mon père y travaille. C’est un savant.
— Ah ! oui ? dit de nouveau le jeune garçon. Il… est-ce qu’il est en train de faire des expériences ?
— Oui.
— Ah ! Et cette drôle de tour joue un rôle dedans, je pense », commenta-t-il avec l’air de s’intéresser à la conversation pour la première fois. « Quand ses recherches seront-elles finies ?
— Qu’est-ce que cela peut vous faire ? » lança Mick tout d’un coup. Les autres le regardèrent avec surprise. Le ton de Mick était rien moins qu’amène, ce qui était extraordinaire de sa part.
« Oh ! rien du tout, répondit vivement le garçon. Je pensais seulement que si son travail se terminait bientôt, votre frère me conduirait peut-être à son île. »
Claude se rengorgea. Il l’avait prise pour un garçon ! Claude se montrait toujours gracieuse envers quiconque commettait cette erreur.
« Vous pouvez y compter, dit-elle. Cela ne tardera pas…, les expériences de papa sont presque terminées. »