CHAPITRE V
 
Un mystère impénétrable !

 

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Toutes les têtes se tournèrent d’un même mouvement. C’était bien l’oncle Henri qui, les mains dans ses poches, contemplait d’un air absorbé les corneilles perchées sur la tour. Il n’avait vu ni sa femme ni les enfants.

Dagobert se dressa d’un bond et gambada jusqu’à lui. Puis aboya. Oncle Henri sursauta, vira sur ses talons et aperçut Dag, puis les autres qui le regardaient avec stupeur. Lui-même n’avait pas une expression particulièrement satisfaite. « Ça, c’est une surprise, s’écria-t-il en s’approchant à pas lents. Je n’avais aucune idée que vous débarqueriez ici aujourd’hui.

— Oh ! Henri, je l’avais inscrit sur ton carnet, répondit tante Cécile. Devant toi.

— Ah ! oui ? C’est bien possible. Mais comme je n’ai pas touché à mon carnet depuis, rien d’étonnant à ce que j’aie oublié », répliqua oncle Henri avec vivacité. Il embrassa sa femme, sa fille et ses neveux.

« Oncle Henri, d’où viens-tu, s’il te plaît ? demanda Mick qui brûlait de curiosité. Nous t’avons cherché partout.

— Oh ! J’étais dans mon laboratoire, dit l’oncle sans ajouter d’autres précisions.

— Où est-il ? insista Mick. Oncle Henri, nous nous sommes creusé la cervelle pour deviner où tu avais bien pu te cacher. Nous sommes même montés dans la tour pour voir si tu n’étais pas dans cette drôle de petite salle.au sommet.

— Comment ! Là-haut ? » Son oncle était soudain pris d’une colère surprenante. « Vous risquiez de ne pas en descendre vivants. Je viens de terminer une expérience et tous les fils de la tour sont branchés.

— Oui, nous avons remarqué qu’ils grésillaient bizarrement, dit François.

— Vous n’avez pas à me déranger dans mon travail, poursuivit son oncle toujours aussi furieux.

Comment avez-vous réussi à entrer dans cette tour ? J’avais fermé la porte.

— Oui, elle était bien fermée, mais tu avais laissé la clef dans la serrure, répondit François, c’est pourquoi j’ai pensé que nous pouvions…

— Ah ! voilà où était la clef, reprit l’oncle Henri. Bien, bien, je croyais l’avoir perdue. Ne retournez plus là-bas, en tout cas. C’est très dangereux.

— Oncle Henri, tu ne nous as toujours pas dit où était ton laboratoire », reprit Mick qui était bien décidé à obtenir une réponse précise. « Je n’arrive pas encore à comprendre d’où tu viens.

— Je les avais prévenus que tu arriverais à point nommé, Henri, déclara tante Cécile. Mais tu as l’air d’avoir maigri. As-tu mangé régulièrement ? Je t’avais laissé du bon potage qui était juste à chauffer.

— Ah ! oui ? Je ne m’en souviens plus. Quand je travaille, je ne me préoccupe pas des repas. Mais si personne ne veut plus de ces sandwiches, je les avalerai avec plaisir. »

Il commença à les engloutir l’un après l’autre, comme s’il mourait de faim. Tante Cécile le regardait faire d’un air consterné.

« Oh  ! Henri, tu n’as sûrement rien pris depuis ma dernière visite. J’ai bien envie de m’installer ici pour veiller sur toi. »

L’oncle Henri arbora une expression encore plus consternée que tante Cécile : « Non, non, surtout pas ! Je ne veux pas être dérangé dans mon travail. Je suis en train d’étudier une question extrêmement importante.

— Est-ce que c’est une véritable découverte ? Quelque chose que personne ne connaît ? » demanda Annie admirative. L’oncle Henri était vraiment quelqu’un de formidable.

« Eh bien… je n’en sais rien, répliqua-t-il en saisissant deux sandwiches à la fois. En dehors du fait que j’avais besoin d’être entouré d’eau, c’est une des raisons pour lesquelles je suis venu ici. J’ai l’impression que des gens en connaissaient plus sur le sujet que je ne le souhaite. Sur cette île, je suis tranquille. On ne peut pas aborder si l’on n’est pas familier avec la passe. Il n’y a que quelques pêcheurs qui puissent trouver leur chemin entre tous ces écueils. Sans te compter, Claude, naturellement. Et ils ont reçu la consigne de n’amener personne dans l’île.

— Oncle Henri, dis-nous où est ton laboratoire, supplia Mick qui ne pouvait plus attendre pour avoir la solution du mystère.

— N’ennuie donc pas ton oncle », intervint tante Cécile, fort mal à propos de l’avis des enfants. « Laisse-le déjeuner en paix. Il a l’estomac vide depuis un temps infini.

— Oui, ma tante, mais… », reprit Mick, interrompu cette fois par son oncle.

« Obéis à ta tante, mon garçon. Je ne veux pas que vous me harceliez comme ça, les uns ou les autres. En quoi l’endroit où je travaille a-t-il un tel intérêt ?

— Oh ! cela n’a aucune importance, en réalité, dit vivement Mick. Nous avions simplement une envie folle de le savoir. Nous avons passé l’île au peigne fin, mais nous ne t’avons pas trouvé.

— C’est que votre peigne n’était pas aussi fin que vous le pensiez, mes enfants, répliqua l’oncle Henri en se saisissant allègrement de l’avant-dernier sandwich à la confiture. Claude, emmène ton chien un peu plus loin. Il me souffle dans le cou avec l’espoir que je lui donnerai une bouchée, mais je ne suis pas d’accord. »

Claude entraîna Dagobert. Sa mère regardait l’oncle Henri engloutir .les dernières miettes du pique-nique. Tous les sandwiches qu’elle pensait garder pour le goûter avaient disparu. Pauvre oncle Henri, comme il devait avoir faim !

« Henri, tu es sûr que tu ne cours aucun risque, ici ? demanda-t-elle. Tu ne crois pas qu’on pourrait venir t’espionner comme on l’a déjà fait une fois ?

— Non, c’est impossible. Aucun avion ne peut atterrir sur l’île et aucun bateau ne survivrait au banc d’écueils qui l’entourent. Les vagues sont trop fortes pour qu’un nageur se risque entre les rochers.

— François, tâche d’obtenir de ton oncle qu’il nous envoie des signaux matin et soir, ajouta tante Cécile en se tournant vers son neveu. Je ne suis pas très rassurée. »

François s’acquitta aussitôt de sa mission avec autorité : « Mon oncle, cela ne te dérangerait pas beaucoup de nous adresser des signaux deux fois par jour, n’est-ce pas ?

— Si tu ne le fais pas, je viendrai ici tous les jours, menaça tante Cécile.

— Et nous avec elle », ajouta malicieusement Annie. Cette idée parut consterner leur oncle.

« Bon, d’accord, je vous enverrai ces fameux signaux. Il faut que je monte dans la tourelle toutes les douze heures pour rebrancher les fils. Je me débarrasserai en même temps de cette corvée. À dix heures et demie, le matin, et à dix heures et demie, le soir.

— Tu te serviras de quoi, le matin ? demanda François. D’un miroir ?

— Oui, c’est une excellente idée. Ce sera très facile. Et je prendrai une lanterne le soir. Entendu pour six éclats lumineux à dix heures et demie. Vous saurez que je me porte comme un charme et vous me laisserez tranquille ! Mais n’attendez pas de signaux ce soir. Je commencerai seulement demain matin.

— Henri, tu as l’air fâché, dit sa femme. Mais je ne suis pas très tranquille à la pensée que tu es seul ici. Tu es maigre et tu as les traits tirés. Je suis sûre que… »

L’oncle Henri arbora exactement la même grimace que Claude lorsqu’elle était de mauvaise humeur. Il regarda sa montre.

« Bon, il est temps de partir. Il faut que je me remette au travail. Je vous accompagne jusqu’à la crique.

— Mais nous restons ici jusqu’à l’heure du goûter, papa, protesta Claude.

— Non, je préfère que vous vous en alliez maintenant, répliqua son père en se levant. En route. Je vous ramène au bateau.

— Mais, papa, il y a des siècles que je n’ai pas vu mon île ! s’écria Claude indignée. Je voudrais y rester tout de même plus de cinq minutes ! Il n’y a aucune raison de partir si vite.

— Vous m’avez dérangé assez longtemps comme ça. J’ai beaucoup à faire.

— Nous serons très sages, oncle Henri », s’écria Mick à son tour, car il grillait toujours d’envie de savoir où se trouvait le laboratoire de son oncle. Pourquoi ne le leur disait-il pas ? Simplement par mauvaise humeur ou parce qu’il ne tenait pas à ce qu’ils le sachent ?

En tout cas, il se dirigeait à grands pas vers la crique. Visiblement, il voulait que ses visiteurs quittent les lieux le plus rapidement possible.

« Quand reviendrons-nous te voir, Henri ? demanda sa femme.

— Pas avant que je vous avertisse. J’aurai terminé probablement dans très peu de temps les recherches que j’ai entreprises. Ma parole, ce chien a fini par attraper un lapin.

— Oh ! Dagobert ! » hurla Claude. Dag laissa tomber le lapereau qu’il avait réussi à saisir. La bestiole s’enfuit en gambadant, quitte pour la peur. Dag s’en retourna vers sa maîtresse d’un air penaud.

« Tu es un vilain. Tu profites d’une seconde où je ne te regarde pas, c’est très mal. Non, inutile de me lécher la main. Je suis très fâchée contre toi. »

Ils arrivèrent tous au bateau.

« Embarquez, dit François. Je reste pour pousser la barque à l’eau. Au revoir, oncle Henri. Bonne chance pour tes travaux. »

Tante Cécile et les enfants montèrent dans l’embarcation. Dag tenta de poser sa tête sur les genoux de Claude, mais elle le chassa.

« Oh ! je t’en prie, sois gentille et pardonne-lui, supplia Annie. Il a l’air prêt à pleurer.

— Vous êtes parés ? demanda François. Claude, tu as les avirons ? Mick, prends les autres. »

Il imprima une forte secousse au bateau et sauta dedans comme il commençait à voguer. « N’oublie pas les signaux, cria-t-il à son oncle, ses mains en porte-voix. Nous les guetterons matin et soir.

— Et si tu oublies, je viendrai aussitôt », ajouta tante Cécile.

Claude et Mick souquaient ferme et la barque glissait rapidement dans la passe. Bientôt les rochers cachèrent l’oncle Henri. La barque contourna le banc d’écueils à fleur d’eau et s’élança en pleine mer.

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Il imprima une forte secousse au bateau

« François, essaie de voir où se trouve l’oncle Henri quand nous aurons dépassé ces rochers, dit Mick. Tâche de deviner vers où il se dirige. »

François se changea, en guetteur attentif, mais la crique disparaissait entièrement derrière les rocs et leur oncle n’était visible nulle part ailleurs.

« Pourquoi ne voulait-il pas que nous restions ? Parce qu’il ne tenait pas à ce que nous découvrions sa cachette ! déclara Mick. Et pourquoi cela ? Parce que c’est un endroit que nous ne connaissons pas

— Mais je croyais que nous avions exploré l’île de fond en comble, dit Claude. Ce n’est pas chic de la part de papa, s’il garde secret un coin que nous n’avions pas encore trouvé. Je me demande bien où c’est. »

Dag posa de nouveau sa tête sur son genou. Claude était si bien plongée dans ses réflexions qu’elle lâcha les avirons et lui caressa machinalement les oreilles, en réfléchissant où pouvait être la cachette de son père. Dag en devint fou de joie et lui lécha .les genoux avec adoration.

« Oh ! Dag… j’avais décidé de ne plus te câliner. Arrête un peu. Tu me mouilles horriblement les genoux, c’est très désagréable. Mick, c’est vraiment mystérieux : où papa a-t-il réussi à se dissimuler ?

— Je n’en ai aucune idée », répliqua Mick. Il se tourna vers l’île. À cet instant, une nuée de corneilles s’éleva dans le ciel en croassant à tue-tête.

Le garçon les regarda avec attention. Qu’est-ce qui les avait effrayées ? Etait-ce l’oncle Henri ? Alors sa retraite n’était pas très loin de la vieille tour qui servait de perchoir aux corneilles. Mais d’autre part les corneilles s’envolaient soudain par bandes sans raison apparente les trois quarts du temps.

« Ces corneilles font un tapage infernal, remarqua-t-il. Qui sait si le laboratoire d’oncle Henri n’est pas installé tout près de l’endroit où elles nichent, à côté de la tour ?

— Impossible, rétorqua François. Nous avons exploré le château de fond en comble aujourd’hui et nous n’avons rien vu.

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« Oh ! Dag…. Tu me mouilles les genoux….

— Oui, c’est un mystère complet, conclut Claude d’un air sombre. Et je trouve affreux d’être en présence d’un mystère sur mon île et d’avoir l’interdiction d’essayer de le résoudre. Quelle malchance ! »