CHAPITRE XIV
Une énigme

À l’appel de Claude, ses amis se précipitèrent dans le couloir, juste à temps pour voir Simon pousser brutalement la fillette dans sa chambre et refermer la porte. Puis il donna un tour de clef.
« Eh là ! que faites-vous ? » s’écria François indigné.
Simon tourna les talons sans mot dire. Mais François se jeta sur lui et, le saisissant par le bras, lui hurla dans l’oreille :
« Ouvrez cette porte, immédiatement ! Entendez-vous ?»
Le visage de l’homme demeura impassible. François resserra sa prise, furieux.
« M. Lenoir m’a ordonné de punir cette enfant, dit alors le domestique, posant sur le garçon son regard en biseau.
— N’empêche que vous allez bel et bien m’ouvrir cette porte, et tout de suite, encore ! » commanda François.
D’un geste vif, le garçon tenta d’arracher la clef que Simon tenait encore à la main. Mais l’homme leva le bras et assena à son adversaire un coup brutal qui faillit le renverser et le rejeta à l’autre bout du palier. Et, profitant du désarroi des enfants, il descendit les escaliers quatre à quatre.
François le suivit des yeux, stupéfait.
« Quelle brute ! s’exclama-t-il. Il est fort comme un Turc… » Puis, revenant à la porte de sa cousine, il appela : « Claude ! Claude ! Que t’est-il donc arrivé ? »
Bouleversée, la prisonnière conta son aventure à ses amis. Ceux-ci l’écoutèrent en silence.
« Ma pauvre Claude, s’écria Mick, quand le récit fut terminé. Tu n’as vraiment pas eu de chance : te faire surprendre alors que tu étais si près du but !
— Je suis navré de ce que t’as dit papa, déclara Noiraud, consterné. Il est si violent… Jamais il ne t’aurait infligé pareille punition s’il avait su que tu étais une fille. Mais il s’obstine à te prendre pour un garçon !
— Si tu savais comme cela m’est égal ! répondit Claude, parlant toujours à travers la porte fermée. Je me moque éperdument de tout ce que l’on peut me faire. C’est Dagobert qui m’inquiète. Et à présent, il va me falloir ronger mon frein jusqu’à demain ! Mais vous pouvez dire à Simon que je ne toucherai à rien de ce qu’il m’apportera. Voir sa figure suffira à me couper l’appétit !
— Et moi, comment vais-je me coucher ce soir ? fit Annie d’une voix lamentable. Toutes mes affaires sont dans ta chambre !…
Tu viendras dormir avec moi », offrit la petite Mariette, qui semblait encore terrifiée. « Je te prêterai une chemise de nuit… Mon Dieu ! Claude, que va dire ton père en arrivant ? J’espère qu’il fera lever immédiatement la punition.
— Je suis bien sûre que non, déclara la prisonnière. Il pensera que j’ai encore fait des sottises et peu lui importera que l’on m’ait punie, au contraire. Ah ! comme je voudrais que maman vienne aussi ! »
Les enfants se désolaient en songeant à l’infortune de Claude et au réel danger que courait à présent Dagobert. Tout semblait aller de mal en pis. Quand vint l’heure du goûter, les amis descendirent tristement à la salle à manger. La vue même du superbe gâteau au chocolat qui les attendait ne leur procura aucune joie. Ah ! que n’eussent-ils donné pour pouvoir en apporter un gros morceau à Claude ainsi qu’à l’infortuné Dagobert !
Après le départ de ses amis, la fillette sentit tout le poids de son isolement. Il était quatre heures, elle avait faim, et la pensée de Dagobert la hantait. Alors, elle se mit à rêver d’évasion, et, s’approchant de la fenêtre, elle regarda au-dehors.
Sa chambre semblait bâtie au bord d’un précipice : comme celle de Noiraud, elle donnait en effet sur le flanc de la colline. Plus bas, les remparts s’accrochaient à la pente vertigineuse du rocher, enserrant la ville de leur tracé sinueux qui épousait les moindres contours de l’escarpement.
Claude comprit que, de ce côté, toute évasion serait impossible. Si elle essayait de sauter sur le chemin de ronde, elle risquait de ne pouvoir reprendre pied aisément sur sa surface inégale. Et elle frissonna en songeant à la terrible chute qu’elle ferait alors sur l’éboulis de pierres roulantes qui descendait jusqu’au marais. Mais soudain, une idée fulgurante lui traversa l’esprit : si elle prenait l’échelle de corde de Noiraud !
Comme les enfants utilisaient chaque jour cette échelle pour descendre dans les souterrains en compagnie de Dagobert, ils l’avaient d’abord rangée dans le placard de Mariette. Mais, depuis le jour où quelqu’un avait essayé de pénétrer dans la chambre de la fillette pour les y surprendre, ils prenaient la précaution de l’emporter chez Claude. Ils redoutaient en effet que Simon ne la découvrît chez Mariette en leur absence, et, pour plus de sûreté, Claude la mettait sous clef dans la mallette de voyage.
Les mains tremblantes, la fillette sortit le précieux objet de sa cachette, et, du regard, mesura anxieusement la distance qui la séparait du chemin de ronde. C’est alors qu’elle s’aperçut que d’autres fenêtres s’ouvraient en dessous de celle de sa chambre. C’étaient celles de la cuisine.
« Mon Dieu ! se dit-elle, si je descends par là, Simon me verra sûrement ! Il va falloir que j’attende la nuit. »
Quand ses camarades revinrent, Claude les mit au courant de son projet, en parlant à voix basse par le trou de la serrure.
« Quand je serai sur le mur de ronde, leur dit-elle, je le suivrai sur une certaine distance avant de sauter dans la rue. Ainsi, personne ne pourra me voir. Et puis, je reviendrai à la maison. Vous n’aurez qu’à laisser la porte d’entrée entrebâillée pour que je puisse me faufiler dans le vestibule sans faire de bruit. Je monterai vous rejoindre dans votre chambre. Tâchez de me trouver quelque chose à manger pour ce moment-là. J’attendrai ensuite que tout le monde soit couché pour redescendre dans le bureau et ouvrir la trappe du passage secret. Noiraud pourra venir m’aider, et nous délivrerons enfin Dago.
— Entendu, dit Noiraud sans hésiter. Seulement il ne faudra pas que tu t’avises de sortir avant qu’il ne fasse bien noir : je sais bien qu’il n’y a rien à craindre du côté de Simon : il vient d’aller se coucher avec une très forte migraine, mais Renée et Henriette seront certainement dans la cuisine, et il ne s’agit pas qu’elles te voient passer devant la fenêtre ! »
Le soir tomba. Une pénombre grise et bleue descendit sur le Rocher Maudit, estompant la masse dentelée des flèches et des toits, et la silhouette du Pic du Corsaire disparut bientôt sous ses voiles impalpables.
Claude ouvrit sa croisée, fit glisser avec précaution l’échelle de corde, non sans avoir auparavant solidement amarré l’extrémité de celle-ci au pied de son lit. Puis elle enjamba l’appui et descendit le long du mur, sans bruit.
Par bonheur, les rideaux étaient déjà tirés dans la cuisine, de sorte que Claude passa aisément devant la fenêtre. Quelques instants plus tard, elle prenait pied sur le chemin de ronde.
« Ouf ! se dit-elle. Mais c’est à présent qu’il convient de jouer serré : il ne faudrait pas que je me trouve nez à nez avec M. Lenoir dans les parages de la maison ! Aussi vais-je suivre ce mur le plus longtemps possible. D’en bas, personne ne me verra et puis, je ne risquerai plus de rencontrer quelqu’un de connaissance quand je sauterai dans la rue. Après, je n’aurai plus qu’à raser les murailles en me fiant à ma bonne étoile pour regagner le Pic du Corsaire sans aventure ! »
Claude commença donc sa promenade sur le chemin de ronde. Celui-ci était à certains endroits en fort mauvais état, les dalles à demi effondrées ou brisées, s’ébranlaient et menaçaient par instants de céder sous les pas. Mais heureusement la fillette s’était munie de sa lampe de poche, ce qui lui permettait de choisir où poser le pied.

Heureusement, la
fillette s’était munie d’une lampe de poche.
Les remparts contournaient d’abord des écuries et des remises, puis de vieilles boutiques adossées à la muraille. Ils encerclaient ensuite une vaste cour pour rejoindre l’angle d’une ancienne demeure en partie délabrée. De là, les murs s’abaissaient rapidement, épousant la déclivité du terrain, fort abrupt en cet endroit. Et ils poursuivaient leur course autour d’un groupe de maisons accrochées sur la pente.
Claude n’avait qu’à baisser les yeux pour plonger à l’intérieur de ces habitations aux fenêtres brillamment éclairées, car la plupart des rideaux n’étaient pas encore tirés. C’était une étrange impression que d’avancer ainsi, presque à la hauteur des toits et de tout voir sans être vue, invisible et comme perdue dans la nuit.
Là, c’étaient les visages heureux d’une famille réunie autour de la table du dîner. Plus loin, un vieillard solitaire fumait sa pipe en lisant un journal. Ailleurs, une femme tricotait, assise auprès d’un poste de radio; la lampe posée sur celui-ci allumait de doux reflets sur la tête penchée. Claude passait, silencieuse, à quelques pas de ces gens paisibles. Personne ne l’entendait. Personne ne la voyait.
Elle atteignit ensuite une maison d’aspect plus imposant, dont les assises se confondaient avec l’enceinte de la ville, car à cet endroit le rocher descendait à pic sur les marais.
On ne voyait là qu’une seule fenêtre éclairée. En passant, Claude jeta un coup d’œil rapide. Puis elle s’arrêta net, pétrifiée. Cet homme, là, dans la pièce où plongeait son regard, n’était-ce pas Simon ? Il ne pouvait s’agir que de lui. Bien qu’il lui tournât le dos, elle en aurait juré : c’étaient là sa forme de tête, ses oreilles et son cou massif, ses épaules enfin !
À qui parlait-il donc ? Claude s’efforça de mieux voir et soudain, elle reconnut le visage de l’interlocuteur. C’était M. Vadec, cet étrange personnage que tout le monde soupçonnait de se livrer à de mystérieux trafics. Seul, l’unique contrebandier du Rocher Maudit !
« Mais enfin, songea Claude. Il est impossible que son compagnon soit bien le domestique de M. Lenoir : Simon est sourd et ce n’est certainement pas le cas de l’homme que je vois ici ! »
En effet l’inconnu semblait écouter avec une extrême attention ce que lui disait M. Vadec. Puis il parla à son tour. Claude ne put évidemment comprendre un traître mot de la conversation.
« Je ne devrais pas espionner ainsi ces gens-là, pensa encore Claude. C’est très mal de ma part, je le sais, mais il y a dans cette affaire quelque chose de si bizarre… Ah ! comme je voudrais que l’interlocuteur de M. Vadec regardât de mon côté ! Je saurais tout de suite s’il s’agit bien de Simon. »
Le souhait de Claude ne fut malheureusement pas exaucé : l’homme continuait à tourner le dos. Et M. Vadec reprit la parole. Il s’exprimait avec une animation extrême, qui se lisait sur son visage, violemment éclairé par une lampe tout proche. Cependant, le personnage qui ressemblait à Simon approuvait de la tête : il ne perdait manifestement rien de ce que disait l’autre.
Claude était de plus en plus perplexe. Ah ! que ne pouvait-elle obtenir la certitude que Simon était bien présent dans cette maison ! Et pourtant… que serait-il venu y faire, pourquoi aurait-il tenu cet étonnant conciliabule avec M. Vadec ? Enfin, et surtout, sa surdité n’était-elle pas complète ?
Sans attendre davantage, Claude se laissa glisser au pied du rempart et se retrouva dans une étroite ruelle. En toute hâte, elle se dirigea vers le Pic du Corsaire. Noiraud l’attendait, dissimulé dans l’ombre de la porte de la maison. Comme Claude allait passer auprès de lui sans le voir, il lui posa la main sur le bras, au grand effroi de la fillette.
« Viens vite, murmura-t-il. Nous allons passer par-derrière, c’est plus sûr. Tu vas voir le dîner qui t’attend ! »
Les deux enfants se faufilèrent par une porte de service. Puis ils traversèrent le rez-de-chaussée sur la pointe des pieds, et gagnèrent l’escalier qui montait à la chambre de François. Quand la porte s’ouvrit, Claude ne put en croire ses yeux devant le festin que ses amis avaient préparé à son intention !
« Je suis allé dévaliser le garde-manger, expliqua Noiraud avec satisfaction. Henriette était sortie pour la soirée, Renée venait de partir mettre une lettre à la poste. Quant à Simon, il avait passé la fin de l’après-midi au lit et n’était même pas descendu dîner, tant il avait la migraine. Alors, tu penses si…,
— Ce n’est donc pas lui que j’ai vu tout à l’heure ? coupa Claude vivement. Et pourtant, je mettrais ma main au feu que ce ne pouvait être personne d’autre !
— Que veux-tu dire ? » questionnèrent les autres enfants, stupéfaits. Mais avant de s’expliquer davantage, Claude s’assit sur le tapis et commença par engloutir deux tartelettes suivies d’une tranche de pain d’épices. Elle avait une faim de loup ! Enfin, elle se mit à raconter son odyssée : l’évasion par la fenêtre, puis la promenade sur les remparts, et elle expliqua comment cette dernière l’avait amenée par hasard jusqu’à la maison de M. Vadec.
« Tout à coup, je jette un coup d’œil par une fenêtre et devinez qui je vois : Simon en grande conversation avec M. Vadec ! Et le plus fort, c’est qu’il écoutait ce dernier puis lui répondait aussitôt ! »
Les enfants étaient abasourdis.
« As-tu réussi à voir son visage ? demanda François, incrédule.
— Hélas, non reconnut Claude. Mais je suis sûre et certaine qu’il s’agissait de lui… Noiraud, va donc voir s’il est bien dans sa chambre ! En admettant qu’il se soit rendu chez M. Vadec, il n’aura pas encore eu le temps de rentrer, car j’ai vu qu’il avait à la main un verre plein de je ne sais quoi, et il ne semblait pas pressé de le vider… Va vite, Noiraud ! »
Le garçon disparut. Quelques minutes plus tard, il était de retour.
« Simon est couché, annonça-t-il, haletant. Je l’ai vu dans son lit !… Enfin, que signifie tout cela ? Simon aurait-il par hasard un sosie ? »