au ciel, il priait pour la tranquillité des âmes en peine...
La
jeune fille le laissait aller. Sa mère et Mme de La Pommeraye, à
qui elle rendait fidèlement les propos du directeur, lui suggéraient des confidences qui toutes tendaient à l'encourager.
432
Jacques le fataliste et son maître
JACQUES: Votre Mme de La Pommeraye est une méchante femme.
LE MAÎTRE: Jacques, c'est bientôt dit. Sa méchanceté, d'où lui
vient−elle ? Du marquis des Arcis. Rends celui−ci tel qu'il avait
juré et qu'il devait être, et trouve−moi quelque défaut dans Mme
de La Pommeraye. Quand nous serons en route, tu l'accuseras, et je
me chargerai de la défendre. Pour ce prêtre, vil et séducteur, je
te l'abandonne.
JACQUES: C'est un si méchant homme, que je crois que de cette
affaire−ci je n'irai plus à confesse. Et vous, notre hôtesse ?
L'HÔTESSE: Pour moi je continuerai mes visites à mon vieux curé,
433
Jacques le fataliste et son maître
qui n'est pas curieux, et qui n'entend que ce qu'on lui dit.
JACQUES: Si nous buvions à la santé de votre curé ?
L'HÔTESSE: Pour cette fois−ci je vous ferai raison; car c'est un
bon homme qui, les dimanches et jours de fêtes, laisse danser les
filles et les garçons, et qui permet aux hommes et aux femmes de
venir chez moi, pourvu qu'ils n'en sortent pas ivres. A mon curé !
JACQUES: A votre curé.
L ' H Ô T E S S E : N o s f e m m e s n e d o u t a i e n t p a s qu'incessamment l'homme de
Dieu ne hasardât de remettre une lettre à sa pénitente: ce qui fut
fait; mais avec quel ménagement ! Il ne savait de qui elle était;
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Jacques le fataliste et son maître
il ne doutait point que ce ne fût de quelque âme bienfaisante et
charitable qui avait découvert leur misère, et qui leur proposait
des secours; il en remettait assez souvent de pareilles.
"Au
demeurant vous êtes sage, madame votre mère est prudente, et
j'exige que vous ne l'ouvriez qu'en sa présence." Mlle Duquênoi
accepta la lettre et la remit à sa mère, qui la fit passer sur le
champ à Mme de La Pommeraye. Celle−ci, munie de ce papier, fit
venir le prêtre, l'accabla des reproches qu'il méritait, et le
menaça de le déférer à ses supérieurs, si elle entendait encore
parler de lui.
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Jacques le fataliste et son maître
Dans cette lettre, le marquis s'épuisait en éloges de sa propre
personne, en éloges de Mlle Duquênoi; peignait sa passion aussi
violente qu'elle l'était, et proposait des conditions fortes, même
un enlèvement.
Après avoir fait la leçon au prêtre, Mme de La Pommeraye appela le
marquis chez elle; lui représenta combien sa conduite était peu
digne d'un galant homme; jusqu'où elle pouvait être compromise;
lui montra sa lettre, et protesta que, malgré la tendre amitié qui
les unissait, elle ne pouvait se dispenser de la produire au
tribunal des lois, ou de la remettre à Mme Duquênoi, s'il arrivait
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Jacques le fataliste et son maître
quelque aventure éclatante à sa fille.
"Ah ! marquis, lui dit−elle, l'amour vous corrompt; vous êtes mal
né, puisque le faiseur de grandes choses ne vous en inspire que
d'avilissantes. Et que vous ont fait ces pauvres femmes, pour
ajouter l'ignominie à la misère ? Faut−il que, parce que cette
fille est belle, et veut rester vertueuse, vous en deveniez le
persécuteur ? Est−ce à vous à lui faire détester un des plus beaux
présents du ciel ? Par où ai−je mérité, moi, d'être votre complice ?
A l l o n s , m a r q u i s , j e t e z − v o u s à m e s p i e d s , demandez−moi pardon, et
faites serment de laisser mes tristes amies en repos." Le marquis
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Jacques le fataliste et son maître
lui promit de ne plus rien entreprendre sans son aveu; mais qu'il
fallait qu'il eût cette fille à quelque prix que ce fût.
Le marquis ne fut point du tout fidèle à sa parole. La mère était
instruite; il ne balança pas à s'adresser à elle. Il avoua le
crime de son projet; il offrit une somme considérable, des
espérances que le temps pourrait amener; et sa lettre fut accompagnée d'un écrin de riches pierreries.
Les trois femmes tinrent conseil. La mère et la fille inclinaient
à accepter; mais ce n'était pas là le compte de Mme de La
Pommeraye. Elle revint sur la parole qu'on lui avait donnée; elle
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Jacques le fataliste et son maître
menaça de tout révéler; et au grand regret de nos deux dévotes,
dont la jeune détacha de ses oreilles des girandoles qui lui
allaient si bien, l'écrin et la lettre furent renvoyés avec une
réponse pleine de fierté et d'indignation.
Mme de La Pommeraye se plaignit au marquis du peu de fond qu'il y
avait à faire sur ses promesses. Le marquis s'excusa sur l'impossibilité de lui proposer une commission si indécente.
"Marquis, marquis, lui dit Mme de La Pommeraye, je vous ai déjà
prévenu, et je vous le répète: vous n'en êtes pas où vous voudriez; mais il n'est plus temps de vous prêcher, ce seraient
paroles perdues: il n'y a plus de ressources."
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Jacques le fataliste et son maître
Le marquis avoua qu'il le pensait comme elle, et lui demanda la
permission de faire une dernière tentative; c'était d'assurer des
rentes considérables sur les deux têtes, de partager sa fortune
avec les deux femmes, et de les rendre propriétaires à vie d'une
de ses maisons à la ville, et d'une autre à la campagne.
"Faites,
lui dit la marquise; je n'interdis que la violence; mais croyez,
mon ami, que 1'honneur et la vertu, quand elle est vraie, n'ont
point de prix aux yeux de ceux qui ont le bonheur de les posséder.
Vos nouvelles offres ne réussiront pas mieux que les précédentes:
je connais ces femmes et j'en ferais la gageure."
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Jacques le fataliste et son maître
L e s n o u v e l l e s p r o p o s i t i o n s s o n t f a i t e s . A u t r e conciliabule des
trois femmes. La mère et la fille attendaient en silence la
décision de Mme de La Pommeraye. Celle−ci se promena un moment
sans parler. "Non, non, dit−elle, cela ne suffit pas à mon coeur
ulcéré." Et aussitôt elle prononça le refus; et aussitôt ces deux
femmes fondirent en larmes, se jetèrent à ses pieds, et lui
représentèrent combien il était affreux pour elles de repousser
une fortune immense, qu'elles pouvaient accepter sans aucune
fâcheuse conséquence. Mme de La Pommeraye leur répondit sèchement:
441
Jacques le fataliste et son maître
"Est−ce que vous imaginez que ce que je fais, je le fais pour
vous ? Qui êtes−vous ? Que vous dois−je ? A quoi tient−il que je ne
vous renvoie l'une et l'autre à votre tripot ? Si ce que l'on vous
offre est trop pour vous, c'est trop peu pour moi.
Ecrivez,
madame, la réponse que je vais vous dicter, et qu'elle parte sous
mes yeux." Ces femmes s'en retournèrent encore plus effrayées
qu'affligées.
JACQUES: Cette femme a le diable au corps, et que veut−elle donc ?
Quoi ! un refroidissement d'amour n'est pas assez puni par le
sacrifice de la moitié d'une grande fortune ?
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Jacques le fataliste et son maître
LE MAÎTRE: Jacques, vous n'avez jamais été femme, encore moins
honnête femme, et vous jugez d'après votre caractère qui n'est pas
celui de Mme de La Pommeraye ! Veux−tu que je te dise ? J'ai bien
peur que le mariage du marquis des Arcis et d'une catin ne soit
écrit là−haut.
JACQUES: S'il est écrit là−haut, il se fera.
L'HÔTESSE: Le marquis ne tarda pas à reparaître chez Mme de La
Pommeraye. "Eh bien, lui dit−elle, vos nouvelles offres ?
LE MARQUIS: Faites et rejetées. J'en suis désespéré.
Je voudrais
arracher cette malheureuse passion de mon coeur; je voudrais
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Jacques le fataliste et son maître
m'arracher le coeur, et je ne saurais. Marquise, regardez−moi; ne
trouvez−vous pas qu'il y a entre cette jeune fille et moi quelques
traits de ressemblance ?
MME DE LA POMMERAYE: Je ne vous en avais rien dit; mais je m'en
é t a i s a p e r ç u e . I l n e s ' a g i t p a s d e c e l a : q u e résolvez−vous ?
LE MAROUIS: Je ne puis me résoudre à rien. Il me prend des envies
de me jeter dans une chaise de poste, et de courir tant que terre
me portera; un moment après la force m'abandonne; je suis comme
anéanti, ma tête s'embarrasse: je deviens stupide, et ne sais que
devenir.
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Jacques le fataliste et son maître
MME DE LA POMMERAYE: Je ne vous conseille pas de voyager; ce n'est
pas la peine d'aller jusqu'à Villejuif pour revenir."
Le lendemain, le marquis écrivit à la marquise qu'il partait pour
sa campagne; qu'il y resterait tant qu'il pourrait, et qu'il la
suppliait de le servir auprès de ses amies, si l'occasion s'en
présentait; son absence fut courte: il revint avec la résolution
d'épouser.
JACQUES: Ce pauvre marquis me fait pitié.
LE MAÎTRE: Pas trop à moi.
L'HÔTESSE: Il descendit à la porte de Mme de La Pommeraye. Elle
était sortie. En rentrant elle trouva le marquis étendu dans un
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Jacques le fataliste et son maître
fauteuil, les yeux fermés, et absorbé dans la plus profonde
rêverie. "Ah ! marquis, vous voilà ? la campagne n'a pas eu de longs
charmes pour vous.
− Non, lui répondit−il, je ne suis bien nulle part, et j'arrive
déterminé à la plus haute sottise qu'un homme de mon état, de mon
âge et de mon caractère puisse faire. Mais il vaut mieux épouser
que de souffrir. J'épouse.
MME DE LA POMMERAYE: Marquis, l'affaire est grave, et demande de
la réflexion.
LE MARQUIS: Je n'en ai fait qu'une, mais elle est solide: c'est
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Jacques le fataliste et son maître
que je ne puis jamais être plus malheureux que je le suis.
MME DE LA POMMERAYE: Vous pourriez vous tromper.
JACQUES: La traîtresse !
LE MARQUIS: Voici donc enfin, mon amie, une négociation dont je
puis, ce me semble, vous charger honnêtement. Voyez la mère et la
fille; interrogez la mère, sondez le coeur de la fille, et dites−leur mon dessein.
MME DE LA POMMERAYE: Tout doucement, marquis. J'ai cru les
connaître assez pour ce que j'en avais à faire; mais à présent
qu'il s'agit du bonheur de mon ami, il me permettra d'y regarder
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Jacques le fataliste et son maître
de plus près. Je m'informerai dans leur province, et je vous
promets de les suivre pas à pas pendant toute la durée de leur
séjour à Paris.
LE MARQUIS: Ces précautions me semblent assez superflues. Des
femmes dans la misère, qui résistent aux appâts que je leur ai
tendus, ne peuvent être que les créatures les plus rares.
Avec mes
offres, je serais venu à bout d'une duchesse. D'ailleurs, ne
m'avez−vous pas dit vous−même...
MME DE LA POMMERAYE: Oui, j'ai dit tout ce qu'il vous plaira; mais
avec tout cela, permettez que je me satisfasse.
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Jacques le fataliste et son maître
JACQUES: La chienne ! la coquine ! l'enragée ! et pourquoi aussi
s'attacher à une pareille femme ?
LE MAÎTRE: Et pourquoi aussi la séduire et s'en détacher ?
L'HÔTESSE: Pourquoi cesser de l'aimer sans rime ni raison ?
JACQUES, montrant le ciel du doigt: Ah ! mon maître !
L E M A R Q U I S : P o u r q u o i , m a r q u i s e , n e v o u s mariez−vous pas aussi ?
MME DE LA POMMERAYE: A qui, s'il vous plaît ?
LE MARQUIS: Au petit comte; il a de l'esprit, de la naissance, de
la fortune.
MME DE LA POMMERAYE: Et qui est−ce qui me répondra de sa fidélité ?
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Jacques le fataliste et son maître
C'est vous peut−être !
LE MARQUIS: Non; mais il me semble qu'on se passe aisément de la
fidélité d'un mari.
MME DE LA POMMERAYE: D'accord; mais si le mien m'était infidèle,
je serais peut−être assez bizarre pour m'en offenser; et je suis
vindicative.
LE MARQUIS: Eh bien ! vous vous vengeriez, cela s'en va sans dire.
C'est que nous prendrions un hôtel commun, et que nous formerions
tous quatre la plus agréable société.
MME DE LA POMMERAYE: Tout cela est fort beau; mais je ne me marie
pas. Le seul homme que j'aurais peut−être été tentée d'épouser...
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Jacques le fataliste et son maître
LE MARQUIS: C'est moi ?
MME DE LA POMMERAYE: Je puis vous l'avouer à présent sans
conséquence.
LE MARQUIS: Et pourquoi ne me l'avoir pas dit ?
MME DE LA POMMERAYE: Par l'événement, j'ai bien fait. Celle que
vous allez avoir vous convient de tout point mieux que moi.
L'HÔTESSE: Mme de La Pommeraye mit à ses informations toute
l'exactitude et la célérité qu'elle voulut. Elle produisit au
marquis les attestations les plus flatteuses; il y en avait de
Paris, il y en avait de la province. Elle exigea du marquis encore
451
Jacques le fataliste et son maître
une quinzaine, afin qu'il s'examinât derechef. Cette quinzaine lui
parut éternelle; enfin la marquise fut obligée de céder à son
impatience et à ses prières. La première entrevue se fait chez ses
amies; on y convient de tout, les bans se publient; le contrat se
passe; le marquis fait présent à Mme de La Pommeraye d'un superbe
diamant, et le mariage est consommé.
JACQUES: Quelle trame et quelle vengeance !
LE MAÎTRE: Elle est incompréhensible.
JACQUES: Délivrez−moi du souci de la première nuit des noces, et
jusqu'à présent je n'y vois pas un grand mal.
LE MAÎTRE: Tais−toi, nigaud.
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Jacques le fataliste et son maître
L'HÔTESSE: La nuit des noces se passa fort bien.
JACQUES: Je croyais...
L'HÔTESSE: Croyez à ce que votre maître vient de vous dire..." Et
en parlant ainsi elle souriait, et en souriant, elle passait sa
main sur le visage de Jacques, et lui serrait le nez...
"Mais ce
fut le lendemain...
JACQUES: Le lendemain ne fut ce pas comme la veille ?
L'HÔTESSE: Pas tout à fait. Le lendemain, Mme de La Pommeraye
écrivit au marquis un billet qui l'invitait à se rendre chez elle
au plus tôt, pour affaire importante. Le marquis ne se fit pas
attendre.
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Jacques le fataliste et son maître
On le reçut avec un visage où l'indignation se peignait dans toute
sa force; le discours qu'on lui tint ne fut pas long; le voici:
"Marquis, lui dit−elle, apprenez à me connaître. Si les autres
f e m m e s s ' e s t i m a i e n t a s s e z p o u r é p r o u v e r m o n ressentiment, vos
semblables seraient moins communs. Vous aviez acquis une honnête
femme que vous n'avez pas su conserver; cette femme, c'est moi;
elle s'est vengée en vous en faisant épouser une digne de vous.
Sortez de chez moi, et allez−vous en rue Traversière, à l'hôtel de
Hambourg, où l'on vous apprendra le sale métier que votre femme et
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Jacques le fataliste et son maître
votre belle−mère ont exercé pendant dix ans, sous le nom de
d'Aisnon."
La surprise et la consternation de ce pauvre marquis ne peuvent se
rendre. Il ne savait qu'en penser; mais son incertitude ne dura
que le temps d'aller d'un bout de la ville à l'autre. Il ne rentra
point chez lui de tout le jour; il erra dans les rues. Sa belle−mère et sa femme eurent quelque soupçon de ce qui s'était
passé. Au premier coup de marteau, la belle−mère se sauva dans son
appartement, et s'y enferma à la clef; sa femme l'attendit seule.
A l'approche de son époux, elle lut sur son visage la fureur qui
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Jacques le fataliste et son maître
le possédait. Elle se jeta à ses pieds, la face collée contre le
parquet, sans mot dire. "Retirez−vous, lui dit−il, infâme ! loin de
moi..." Elle voulut se relever; mais elle retomba sur son visage,
les bras étendus à terre entre les pieds du marquis.
"Monsieur,
lui dit−elle, foulez−moi aux pieds, écrasez−moi, car je l'ai
mérité; faites de moi tout ce qu'il vous plaira; mais épargnez ma
mère...
− Retirez−vous, reprit le marquis; retirez−vous ! c'est assez de
l'infamie dont vous m'avez couvert; épargnez−moi un crime."
La pauvre créature resta dans l'attitude où elle était et ne lui
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Jacques le fataliste et son maître
répondit rien. Le marquis était assis dans un fauteuil, la tête
enveloppée de ses bras, et le corps à demi penché sur les pieds de
son lit, hurlant par intervalles, sans la regarder:
«Retirez−vous!...» Le silence et l'immobilité de la malheureuse le
surprirent; il lui répeta d'une voix plus forte encore:
"Qu'on se
retire; est−ce que vous ne m'entendez pas ? ..." Ensuite il se
baissa, la repoussa durement, et reconnaissant qu'elle était sans
sentiment et presque sans vie, il la prit par le milieu du corps,
l'étendit sur un canapé, attacha un moment sur elle des regards où
se peignaient alternativement la commisération et le courroux. Il
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Jacques le fataliste et son maître
sonna: des valets entrèrent; on appela ses femmes, à qui il dit:
"Prenez votre maîtresse qui se trouve mal; portez−la dans son
appartement, et secourez−la..." Peu d'instants après il envoya
secrètement savoir de ses nouvelles. On lui dit qu'elle était
revenue de son premier évanouissement; mais que, les défaillances
se succédant rapidement, elles étaient si fréquentes et si longues
qu'on ne pouvait lui répondre de rien. Une ou deux heures après il
renvoya secrètement savoir son état. On lui dit qu'elle suffoquait, et qu'il lui était survenu une espèce de hoquet qui se
faisait entendre jusque dans les cours. A la troisième fois,
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Jacques le fataliste et son maître
c'était sur le matin, on lui rapporta qu'elle avait beaucoup
pleuré, que le hoquet s'était calmé, et qu'elle paraissait s'assoupir.
Le jour suivant, le marquis fit mettre ses chevaux à sa chaise, et
disparut pendant quinze jours, sans qu'on sache ce qu'il était
devenu. Cependant, avant de s'éloigner, il avait pourvu à tout ce
qui était nécessaire à la mère et à la fille, avec ordre d'obéir à
madame comme à lui−même. Pendant cet intervalle, ces deux femmes
restèrent l'une en présence de l'autre, sans presque se parler, la
fille sanglotant, et poussant quelquefois des cris, s'arrachant
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Jacques le fataliste et son maître
les cheveux, se tordant les bras, sans que sa mère osât s'approcher d'elle et la consoler. L'une montrait la figure du
désespoir, l'autre la figure de l'endurcissement. La fille vingt
f o i s d i t à s a m è r e : « M a m a n , s o r t o n s d ' i c i , sauvons−nous.» Autant
de fois la mère s'y opposa, et lui répondit: "Non, ma fille, il
faut rester; il faut voir ce que cela deviendra: cet homme ne nous
tuera pas...« »Eh ! plût à Dieu, lui répondait sa fille qu'il l'eût
déjà fait!...« Sa mère lui répliquait: »Vous feriez mieux de vous
taire, que de parler comme une sotte."
A son retour, le marquis s'enferma dans son cabinet, et écrivit
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Jacques le fataliste et son maître
deux lettres, l'une à sa femme, l'autre à sa belle−mère.
Celle−ci
partit dans la même journée, et se rendit au couvent des Carmélites de la ville prochaine, où elle est morte il y a quelques jours. Sa fille s'habilla, et se traîna dans l'appartement de son mari où il lui avait apparemment enjoint de
v e n i r . D è s l a p o r t e , e l l e s e j e t a à g e n o u x .
«Levez−vous», lui dit
le marquis...
Au lieu de se lever, elle s'avança vers lui sur ses genoux; elle
tremblait de tous ses membres: elle était échevelée; elle avait le
corps un peu penché, les bras portés de son côté, la tête relevée,
le regard attaché sur ses yeux, et le visage inondé de pleurs. "Il
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Jacques le fataliste et son maître
me semble", lui dit−elle, un sanglot séparant chacun de ses mots,
"que votre coeur justement irrité s'est radouci, et que peut−être
avec le temps j'obtiendrai miséricorde. Monsieur, de grâce, ne
vous hâtez pas de me pardonner. Tant de filles honnêtes sont
devenues de malhonnêtes femmes, que peut−être serai−je un exemple
contraire. Je ne suis pas encore digne que vous vous rapprochiez
de moi; attendez, laissez−moi seulement l'espoir du pardon.
Tenez−moi loin de vous; vous verrez ma conduite; vous la jugerez:
trop heureuse mille fois, trop heureuse si vous daignez quelquefois m'appeler ! Marquez−moi le recoin obscur de votre
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Jacques le fataliste et son maître
maison où vous permettez que j'habite; j'y resterai sans murmure.
Ah ! si je pouvais m'arracher le nom et le titre qu'on m'a fait
usurper, et mourir après, à l'instant vous seriez satisfait ! Je me
suis laissé conduire par faiblesse, par séduction, par autorité,
par menaces, à une action infâme; mais ne croyez pas, monsieur,
que je sois méchante: je ne le suis pas, puisque je n'ai pas
balancé à paraître devant vous quand vous m'avez appelée, et que
j'ose à présent lever les yeux sur vous et vous parler.
Ah ! si
vous pouviez lire au fond de mon coeur, et voir combien mes fautes
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Jacques le fataliste et son maître
passées sont loin de moi; combien les moeurs de mes pareilles me
sont étrangères ! La corruption s'est posée sur moi; mais elle ne
s'y est point attachée. Je me connais, et une justice que je me
rends, c'est que par mes goûts, par mes sentiments, par mon
caractère, j'étais née digne de l'honneur de vous appartenir. Ah !
s'il m'eût été libre de vous voir, il n'y avait qu'un mot à dire,
et je crois que j'en aurais eu le courage. Monsieur, disposez de
moi comme il vous plaira; faites entrer vos gens: qu'ils me
dépouillent, qu'ils me jettent la nuit dans la rue: je souscris à
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Jacques le fataliste et son maître
tout. Quel que soit le sort que vous me préparez, je m'y soumets:
le fond d'une campagne, l'obscurité d'un cloître peut me dérober
pour jamais à vos yeux: parlez, et j'y vais. Votre bonheur n'est
point perdu sans ressources, et vous pouvez m'oublier...
− Levez−vous, lui dit doucement le marquis; je vous ai pardonné:
au moment même de l'injure j'ai respecté ma femme en vous; il
n'est pas sorti de ma bouche une parole qui l'ait humiliée, ou du
moins je m'en repens, et je proteste qu'elle n'en entendra plus
aucune qui l'humilie, si elle se souvient qu'on ne peut rendre son
époux malheureux sans le devenir. Soyez honnête, soyez heureuse,
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Jacques le fataliste et son maître
et faites que je le sois. Levez−vous, je vous en prie, ma femme,
levez−vous et embrassez−moi; madame la marquise, levez−vous, vous
n ' ê t e s p a s à v o t r e p l a c e ; m a d a m e d e s A r c i s , levez−vous..."
Pendant qu'il parlait ainsi, elle était restée le visage caché
dans ses mains, et la tête appuyée sur les genoux du marquis; mais
au mot de ma femme, au mot de Mme des Arcis, elle se leva
brusquement, et se précipita sur le marquis, elle le tenait
embrassé, à moitié suffoquée par la douleur et par la joie; puis
elle se séparait de lui, se jetait à terre, et lui baisait les pieds.
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Jacques le fataliste et son maître
"Ah ! lui disait le marquis, je vous ai pardonné; je vous l'ai dit;
et je vois que vous n'en croyez rien.
− Il faut, lui répondait−elle, que cela soit, et que je ne le
croie jamais."
Le marquis ajoutait: "En vérité, je crois que je ne me repens de
rien; et que cette Pommeraye, au lieu de se venger, m'aura rendu
un grand service. Ma femme, allez vous habiller, tandis qu'on
s'occupera à faire vos malles. Nous partons pour ma terre, où nous
resterons jusqu'à ce que nous puissions reparaître ici sans
conséquence pour vous et pour moi..."
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Jacques le fataliste et son maître
Ils passèrent presque trois ans de suite absents de la capitale.
JACQUES: Et je gagerais bien que ces trois ans s'écoulèrent comme
un jour, et que le marquis des Arcis fut un des meilleurs maris et
eut une des meilleures femmes qu'il y eût au monde.
LE MAÎTRE: Je serais de moitié; mais en vérité je ne sais
pourquoi, car je n'ai point été satisfait de cette fille pendant
tout le cours des menées de la dame de La Pommeraye et de sa mère.
Pas un instant de crainte, pas le moindre signe d'incertitude, pas
u n r e m o r d s ; j e l ' a i v u e s e p r ê t e r , s a n s a u c u n e répugnance, à cette
longue horreur. Tout ce qu'on a voulu d'elle, elle n'a jamais
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Jacques le fataliste et son maître
hésité à le faire; elle va à confesse; elle communie; elle joue la
religion et ses ministres. Elle m'a semblé aussi fausse, aussi
méprisable, aussi méchante que les deux autres... Notre hôtesse,
vous narrez assez bien; mais vous n'êtes pas encore profonde dans
l'art dramatique. Si vous vouliez que cette jeune fille intéressât, il fallait lui donner de la franchise, et nous la montrer victime innocente et forcée de sa mère et de La Pommeraye,
i l f a l l a i t q u e l e s t r a i t e m e n t s l e s p l u s c r u e l s l'entraînassent,
malgré qu'elle en eût, à concourir à une suite de forfaits continus pendant une année; il fallait préparer ainsi le raccommodement de cette femme avec son mari.
Quand on introduit un
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Jacques le fataliste et son maître
personnage sur la scène, il faut que son rôle soit un: or je vous
demanderai, notre charmante hôtesse, si la fille qui complote avec
deux scélérates est bien la femme suppliante que nous avons vue
aux pieds de son mari ? Vous avez péché contre les règles
d'Aristote, d'Horace, de Vida et de Le Bossu.
L'HÔTESSE: Je ne connais ni bossu ni droit: je vous ai dit la
chose comme elle s'est passée, sans en rien omettre, sans y rien
ajouter. Et qui sait ce qui se passait au fond du coeur de cette
jeune fille, et si, dans les moments où elle nous paraissait agir
le plus lestement, elle n'était pas secrètement dévorée de
470
Jacques le fataliste et son maître
chagrin ?
JACQUES: Notre hôtesse, pour cette fois, il faut que je sois de
l'avis de mon maître qui me le pardonnera, car cela m'arrive si
rarement; de son Bossu, que je ne connais point; et de ces autres
messieurs qu'il a cités, et que je ne connais pas davantage. Si
Mlle Duquênoi, ci−devant la d'Aisnon, avait été une jolie enfant,
il y aurait paru.
L'HÔTESSE: Jolie enfant ou non, tant y a que c'est une excellente
femme; que son mari est avec elle content comme un roi, et qu'il
ne la troquerait pas contre une autre.
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Jacques le fataliste et son maître
LE MAÎTRE: Je l'en félicite: il a été plus heureux que sage.
L'HÔTESSE: Et moi, je vous souhaite une bonne nuit.
Il est tard,
et il faut que je sois la dernière couchée et la première levée.
Quel maudit métier ! Bonsoir, messieurs, bonsoir. Je vous avais
promis, je ne sais plus à propos de quoi, l'histoire d'un mariage
saugrenu: et je crois vous avoir tenu parole. Monsieur Jacques, je
crois que vous n'aurez pas de peine à vous endormir; car vos yeux
sont plus qu'à demi fermés. Bonsoir, monsieur Jacques.
LE MAÎTRE: Eh bien, notre hôtesse, il n'y a donc pas moyen de
savoir vos aventures ?
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Jacques le fataliste et son maître
L'HÔTESSE: Non.
JACQUES: Vous avez un furieux goût pour les contes !
LE MAÎTRE: Il est vrai; ils m'instruisent et m'amusent.
Un bon
conteur est un homme rare.
JACQUES: Et voilà tout juste pourquoi je n'aime pas les contes, à
moins que je ne les fasse.
LE MAÎTRE: Tu aimes mieux parler mal que te taire.
JACQUES: Il est vrai.
LE MAÎTRE: Et moi, j'aime mieux entendre mal parler que de ne rien
entendre.
JACQUES: Cela nous met tous deux fort à notre aise.
Je ne sais où l'hôtesse, Jacques et son maître avaient mis leur
473
Jacques le fataliste et son maître
esprit, pour n'avoir pas trouvé une seule fois des choses qu'il y
avait à dire en faveur de Mlle Duquênoi. Est−ce que cette fille
c o m p r i t r i e n a u x a r t i f i c e s d e l a d a m e d e L a Pommeraye, avant le
dénouement ? Est−ce qu'elle n'aurait pas mieux aimé accepter les
offres que la main du marquis, et l'avoir pour amant que pour
époux ? Est−ce qu'elle n'était pas continuellement sous les menaces
et le despotisme de la marquise ? Peut−on la blâmer de son horrible
aversion pour un état infâme ? et si l'on prend le parti de l'en
estimer davantage, peut−on exiger d'elle bien de la délicatesse,
474
Jacques le fataliste et son maître
bien du scrupule dans le choix des moyens de s'en tirer ?
Et vous croyez, lecteur, que l'apologie de Mme de La Pommeraye est
plus difficile à faire ? Il vous aurait été peut−être plus agréable
d'entendre là−dessus Jacques et son maître; mais ils avaient à
parler de tant d'autres choses plus intéressantes, qu'ils auraient
vraisemblablement négligé celle−ci. Permettez donc que je m'en
occupe un moment.
V o u s e n t r e z e n f u r e u r a u n o m d e M m e d e L a Pommeraye, et vous vous
écriez: "Ah ! la femme horrible ! ah ! l'hypocrite !
ah ! la
scélérate!..." Point d'exclamation, point de courroux, point de
475
Jacques le fataliste et son maître
partialité: raisonnons. Il se fait tous les jours des actions plus
noires, sans aucun génie. Vous pouvez haïr; vous pouvez redouter
Mme de La Pommeraye: mais vous ne la mépriserez pas. Sa vengeance
est atroce; mais elle n'est souillée d'aucun motif d'intérêt. On
ne vous a pas dit qu'elle avait jeté au nez du marquis le beau
diamant dont il lui avait fait présent; mais elle le fit: je le
sais par les voies les plus sûres. Il ne s'agit ni d'augmenter sa
fortune, ni d'acquérir quelques titres d'honneur. Quoi !
si cette
femme en avait fait autant, pour obtenir à un mari la récompense
476
Jacques le fataliste et son maître
de ses services; si elle s'était prostituée à un ministre ou même
à un premier commis pour un cordon ou pour une colonelle; au
dépositaire de la feuille des Bénéfices, pour une riche abbaye,
cela vous paraîtrait tout simple, l'usage serait pour vous; et
lorsqu'elle se venge d'une perfidie, vous vous révoltez contre
elle au lieu de voir que son ressentiment ne vous indigne que
parce que vous êtes incapable d'en éprouver un aussi profond, ou
que vous ne faites presque aucun cas de la vertu des femmes.
Avez−vous un peu réfléchi sur les sacrifices que Mme de La
477
Jacques le fataliste et son maître
Pommeraye avait faits au marquis ? Je ne vous dirai pas que sa
bourse lui avait été ouverte en toute occasion, et que pendant
plusieurs années il n'avait eu d'autre maison, d'autre table que
la sienne: cela vous ferait hocher de la tête; mais elle s'était
assujettie à toutes ses fantaisies, à tous ses goûts; pour lui
plaire elle avait renversé le plan de sa vie. Elle jouissait de la
plus haute considération dans le monde, par la pureté de ses
moeurs: et elle s'était rabaissée sur la ligne commune.
On dit
d'elle, lorsqu'elle eut agréé l'hommage du marquis des Arcis:
478
Jacques le fataliste et son maître
"Enfin cette merveilleuse Mme de La Pommeraye s'est donc faite
comme une d'entre nous..." Elle avait remarqué autour d'elle les
souris ironiques; elle avait entendu les plaisanteries, et souvent
elle en avait rougi et baissé les yeux; elle avait avalé tout le
calice de l'amertume préparé aux femmes dont la conduite réglée a
fait trop longtemps la satire des mauvaises moeurs de celles qui
les entourent; elle avait supporté tout l'éclat scandaleux par
lequel on se venge des imprudentes bégueules qui affichent de
l'honnêteté. Elle était vaine; et elle serait morte de douleur
479
Jacques le fataliste et son maître
plutôt que de promener dans le monde, après la honte de la vertu
abandonnée, le ridicule d'une délaissée. Elle touchait au moment
où la perte d'un amant ne se répare plus. Tel était son caractère,
que cet événement la condamnait à l'ennui et à la solitude. Un
homme en poignarde un autre pour un geste, pour un démenti; et il
ne sera pas permis à une honnête femme perdue, déshonorée, trahie,
de jeter le traître entre les bras d'une courtisane ? Ah !
lecteur,
vous êtes bien légal dans vos éloges, et bien sévère dans votre
blâme. Mais, me direz−vous, c'est plus encore la manière que la
480
Jacques le fataliste et son maître
chose que je reproche à la marquise. Je ne me fais pas à un
ressentiment d'une si longue tenue; à un tissu de fourberies, de
mensonges, qui dure près d'un an. Ni moi non plus, ni Jacques, ni
son maître, ni l'hôtesse. Mais vous pardonnez tout à un premier
mouvement; et je vous dirai que, si le premier mouvement des
autres est court, celui de Mme de La Pommeraye et des femmes de
son caractère est long. Leur âme reste quelquefois toute leur vie
comme au premier moment de l'injure; et quel inconvénient, quelle
injustice y a−t−il à cela ? Je n'y vois que des trahisons moins
481
Jacques le fataliste et son maître
c o m m u n e s ; e t j ' a p p r o u v e r a i s f o r t u n e l o i q u i condamnerait aux
courtisanes celui qui aurait séduit et abandonné une honnête
femme: l'homme commun aux femmes communes.
Tandis que je disserte, le maître de Jacques ronfle comme s'il
m'avait écouté, et Jacques, à qui les muscles des jambes
refusaient le service, rôde dans la chambre, en chemise et pieds
nus, culbute tout ce qu'il rencontre et réveille son maître qui
lui dit d'entre ses rideaux: "Jacques, tu es ivre.
− Ou peu s'en faut.
− A quelle heure as−tu résolu de te coucher ?
− Tout à l'heure, Monsieur, c'est qu'il y a... c'est qu'il y a...
482
Jacques le fataliste et son maître
− Qu'est−ce qu'il y a ?
− Dans cette bouteille un reste qui s'éventerait. J'ai en horreur
les bouteilles en vidange; cela me reviendrait en tête, quand je
serais couché; et il n'en faudrait pas davantage pour m'empêcher
de fermer l'oeil. Notre hôtesse est, par ma foi, une excellente
femme, et son vin de Champagne un excellent vin; ce serait dommage
de le laisser éventer... Le voilà bientôt à couvert... et il ne
s'éventera plus..."
Et tout en balbutiant, Jacques en chemise et pieds nus, avait
sablé deux ou trois rasades sans ponctuation, comme il 483
Jacques le fataliste et son maître
s'exprimait, c'est−à−dire de la bouteille au verre, du verre à la
bouche. Il y a deux versions sur ce qui suivit après qu'il eut
éteint les lumières. Les uns prétendant qu'il se mit à tâtonner le
long des murs sans pouvoir retrouver son lit, et qu'il disait: "Ma
foi, il n'y est plus, ou, s'il y est, il est écrit là−haut que je
ne le retrouverai pas; dans l'un et l'autre cas, il faut s'en passer"; et qu'il prit le parti de s'étendre sur des chaises.
D'autres, qu'il était écrit là−haut qu'il s'embarrasserait les
pieds dans les chaises, qu'il tomberait sur le carreau et qu'il y
resterait. De ces deux versions, demain, après demain, vous
484
Jacques le fataliste et son maître
choisirez, à tête reposée, celle qui vous conviendra le mieux.
Nos deux voyageurs, qui s'étaient couchés tard et la tête un peu
chaude de vin, dormirent la grasse matinée; Jacques à terre ou sur
des chaises, selon la version que vous aurez préférée; son maître
plus à son aise dans son lit. L'hôtesse monta, et leur annonça que
la journée ne serait pas belle; mais que, quand le temps leur
permettrait de continuer leur route, ils risqueraient leur vie ou
seraient arrêtés par le gonflement des eaux du ruisseau qu'ils
auraient à traverser; et que plusieurs hommes à cheval, qui
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Jacques le fataliste et son maître
n'avaient pas voulu l'en croire, avaient été forcés de rebrousser
chemin. Le maître dit à Jacques: «Jacques, que ferons−nous ?»
Jacques répondit: "Nous déjeunerons d'abord avec notre hôtesse: ce
qui nous avisera." L'hôtesse jura que c'était sagement pensé. On
servit à déjeuner. L'hôtesse ne demandait pas mieux que d'être
gaie; le maître de Jacques s'y serait prêté; mais Jacques commençait à souffrir; il mangea de mauvaise grâce, il but peu, il
se tut. Ce dernier symptôme était surtout fâcheux; c'était la
suite de la mauvaise nuit qu'il avait passée et du mauvais lit
qu'il avait eu. Il se plaignait de douleurs dans les membres; sa
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Jacques le fataliste et son maître
voix rauque annonçait un mal de gorge. Son maître lui conseilla de
se coucher: il n'en voulut rien faire. L'hôtesse lui proposait une
soupe à l'oignon. Il demanda qu'on fît du feu dans la chambre, car
il ressentait du frisson; qu'on lui préparât de la tisane et qu'on
lui apportât une bouteille de vin blanc: ce qui fut exécuté
sur−le−champ. Voilà l'hôtesse partie et Jacques en tête−à−tête
avec son maître. Celui−ci allait à la fenêtre, disait:
"Quel
diable de temps!" regardait à sa montre (car c'était la seule en
qui il eût confiance) quelle heure il était, prenait sa prise de
487
Jacques le fataliste et son maître
tabac, recommençait la même chose d'heure en heure s'écriant à
chaque fois: «Quel diable de temps!» se tournant vers Jacques et
ajoutant: "La belle occasion pour reprendre et achever l'histoire
de tes amours ! mais on parle mal d'amour et d'autre chose quand on
souffre. Vois, tâte−toi, si tu peux continuer, continue; sinon,
bois ta tisane et dors."
Jacques prétendit que le silence lui était malsain; qu'il était un
animal jaseur; et que le principal avantage de sa condition, celui
q u i l e t o u c h a i t l e p l u s , c ' é t a i t l a l i b e r t é d e s e dédommager des
douze années de bâillon qu'il avait passées chez son grand−père, à
488
Jacques le fataliste et son maître
qui Dieu fasse miséricorde.
LE MAÎTRE: Parle donc, puisque cela nous fait plaisir à tous deux.
Tu en étais à je ne sais quelle proposition malhonnête de la femme
du chirurgien; il s'agissait, je crois, d'expulser celui qui servait au château et d'y installer son mari.
JACQUES: M'y voilà; mais un moment, s'il vous plaît. Humectons.
Jacques remplit un grand gobelet de tisane, y versa un peu de vin
blanc et l'avala. C'était une recette qu'il tenait de son capitaine et que M. Tissot, qui la tenait de Jacques, recommande
dans son traité des maladies populaires. Le vin blanc, disaient
Jacques et M. Tissot, fait pisser, est diurétique, corrige la
489
Jacques le fataliste et son maître
fadeur de la tisane et soutient le ton de l'estomac et des intestins. Son verre de tisane bu, Jacques continua: Me voilà sorti de la maison du chirurgien, monté dans la voiture,
a r r i v é a u c h â t e a u e t e n t o u r é d e t o u s c e u x q u i l'habitaient.
LE MAÎTRE: Est−ce que tu y étais connu ?
JACQUES: Assurément ! Vous rappelleriez−vous une certaine femme à
la cruche d'huile ?
LE MAÎTRE: Fort bien !
JACQUES: Cette femme était la commissionnaire de l'intendant et
des domestiques. Jeanne avait prôné dans le château l'acte de
commisération que j'avais exercé envers elle; ma bonne oeuvre
490
Jacques le fataliste et son maître
était parvenue aux oreilles du maître: on ne lui avait pas laissé
ignorer les coups de pied et de poing dont elle avait été récompensée la nuit sur le grand chemin. Il avait ordonné qu'on me
découvrit et qu'on me transportât chez lui. M'y voilà.
On me
r e g a r d e ; o n m ' i n t e r r o g e , o n m ' a d m i r e . J e a n n e m'embrassait et me
remerciait. "Qu'on le loge commodément, disait le maître à ses
gens, et qu'on ne le laisse manquer de rien"; au chirurgien de la
maison: «Vous le visiterez avec assiduité...» Tout fut exécuté de
point en point. Eh bien ! mon maître, qui sait ce qui est écrit
là−haut ? Qu'on dise à présent que c'est bien ou mal fait de donner
491
Jacques le fataliste et son maître
son argent; que c'est un malheur d'être assommé... Sans ces deux
événements, M. Desglands n'aurait jamais entendu parler de
Jacques.
LE MAÎTRE: M. Desglands, seigneur de Miremont !
C'est au château de
Miremont que tu es ? chez mon vieil ami, le père de M. Desforges
l'intendant de ma province ?
JACQUES: Tout juste. Et la jeune brune à la taille légère, aux
yeux noirs...
LE MAÎTRE: Est Denise, la fille de Jeanne ?
JACQUES: Elle−même.
LE MAÎTRE: Tu as raison, c'est une des plus belles et des plus
492
Jacques le fataliste et son maître
honnêtes créatures qu'il y ait à vingt lieues à la ronde.
Moi et
la plupart de ceux qui fréquentaient le château de Desglands
avaient tout mis en oeuvre inutilement pour la séduire, et il n'y
en avait pas un de nous qui n'eût fait de grandes sottises pour
elle, à condition d'en faire une petite pour lui."
Jacques cessant ici de parler, son maître lui dit: "A quoi penses−tu ? Que fais−tu ?
JACQUES: Je fais ma prière.
LE MAÎTRE: Est−ce que tu pries ?
JACQUES: Quelquefois.
LE MAÎTRE: Et que dis−tu ?
JACQUES: Je dis: "Toi qui as fait le grand rouleau, quel que tu
493
Jacques le fataliste et son maître
sois; et dont le doigt a tracé toute l'écriture qui est là−haut,
tu as su de tous les temps ce qu'il me fallait; que ta volonté
soit faite. Amen."
LE MAÎTRE: Est−ce que tu ne ferais pas aussi bien de te taire ?
JACQUES: Peut−être que oui, peut−être que non. Je prie à tout
hasard; et quoi qu'il m'advint, Je ne m'en réjouirais ni m'en
plaindrais, si je me possédais; mais c'est que je suis inconséquent et violent, que j'oublie mes principes ou les leçons
de mon capitaine et que je ris et pleure comme un sot.
LE MAÎTRE: Est−ce que ton capitaine ne pleurait point, ne riait
jamais ?
494
Jacques le fataliste et son maître
JACQUES: Rarement... Jeanne m'amena sa fille un matin; et
s'adressant d'abord à moi, elle; me dit: "Monsieur, vous voilà
dans un beau château, où vous serez un peu mieux que chez votre
chirurgien. Dans les commencements surtout, oh !
vous serez soigné
à ravir; mais je connais les domestiques, il y a assez longtemps
que je le suis; peu à peu leur beau zèle se ralentira. Les maîtres
ne penseront plus à vous; et si votre maladie dure, vous serez
oublié, mais si parfaitement oublié, que s'il vous prenait
fantaisie de mourir de faim, cela vous réussirait..." Puis se
495
Jacques le fataliste et son maître
tournant vers sa fille: "Ecoute, Denise, lui dit−elle, je veux que
tu visites cet honnête homme−là quatre fois par jour: le matin, à
l'heure du dîner, sur les cinq heures et à l'heure du souper. Je
veux que tu lui obéisses comme à moi. Voilà qui est dit, et n'y
manque pas."
LE MAÎTRE: Sais−tu ce qui lui est arrivé à ce pauvre Desglands ?
JACQUES: Non, monsieur; mais si les souhaits que j'ai faits pour
sa prospérité n'ont pas été remplis, ce n'est pas faute d'avoir
été sincères. C'est lui qui me donna au commandeur de La Boulaye,
qui périt en passant à Malte; c'est le commandeur de La Boulaye
496
Jacques le fataliste et son maître
qui me donna à son frère aîné le capitaine, qui est peut−être mort
à présent de la fistule; c'est ce capitaine qui me donna à son
frère le plus jeune, l'avocat général de Toulouse, qui devint fou,
et que la famille fit enfermer. C'est M. Pascal, avocat général de
Toulouse, qui me donna au comte de Tourville, qui aima mieux
laisser croître sa barbe sous un habit de capucin que d'exposer sa
vie; c'est le comte de Tourville qui me donna à la marquise du
Belloy, qui s'est sauvée à Londres avec un étranger; c'est la
marquise du Belloy qui me donna à un de ses cousins, qui s'est
497
Jacques le fataliste et son maître
ruiné avec les femmes et qui a passé aux îles; c'est ce cousin−là
qui me recommanda à un M. Hérissant, usurier de profession, qui
faisait valoir l'argent de M. de Rusai, docteur de Sorbonne, qui
me fit entrer chez Mlle Isselin, que vous entreteniez, et qui me
plaça chez vous, à qui je devrai un morceau de pain sur mes vieux
jours, car vous me l'avez promis si je vous restais attaché: et il
n'y a pas d'apparence que nous nous séparions. Jacques a été fait
pour vous, et vous fûtes fait pour Jacques.
LE MAÎTRE: Mais, Jacques, tu as parcouru bien des maisons en assez
peu de temps.
498
Jacques le fataliste et son maître
JACQUES: Il est vrai; on m'a renvoyé quelquefois.
LE MAÎTRE: Pourquoi ?
JACQUES: C'est que je suis né bavard, et que tous ces gens−là
voulaient qu'on se tût. Ce n'était pas comme vous, qui me
remercieriez demain si je me taisais. J'avais tout juste le vice
qui vous convenait. Mais qu'est−ce donc qui est arrivé à M.
D e s g l a n d s ? D i t e s − m o i c e l a , t a n d i s q u e j e m'apprêterai un coup de
tisane.
LE MAÎTRE: Tu as demeuré dans son château et tu n'as jamais
entendu parler de son emplâtre ?
JACQUES: Non.
499
Jacques le fataliste et son maître
LE MAÎTRE: Cette aventure−là sera pour la route; l'autre est
courte. Il avait fait sa fortune au jeu. Il s'attacha à une femme
que tu auras pu voir dans son château, femme d'esprit, mais
sérieuse taciturne, originale et dure. Cette femme lui dit un
jour: "Ou vous m'aimez mieux que le jeu, et en ce cas donnez−moi
votre parole d'honneur que vous ne jouerez jamais; ou vous aimez
mieux le jeu que moi, et en ce cas ne me parlez plus de votre
passion, et jouez tant qu'il vous plaira..." Desglands donna sa
parole d'honneur qu'il ne jouerait plus. − Ni gros ni petit jeu ? −
500
Jacques le fataliste et son maître
Ni gros ni petit jeu. Il y avait environ dix ans qu'ils vivaient
ensemble dans le château que tu connais, lorsque Desglands, appelé
à la ville par une affaire d'intérêt eut le malheur de rencontrer
chez son notaire une de ses anciennes connaissances de brelan, qui
l'entraîna à dîner dans un tripot, où il perdit en une seule
séance tout ce qu'il possédait. Sa maîtresse fut inflexible; elle
était riche; elle fit à Desglands une pension modique et se sépara
de lui pour toujours.
JACQUES: J'en suis fâché, c'était un galant homme.
LE MAÎTRE: Comment va la gorge ?
JACQUES: Mal.
501
Jacques le fataliste et son maître
LE MAÎTRE: C'est que tu parles trop, et que tu ne bois pas assez.
JACQUES: C'est que je n'aime pas la tisane, et que j'aime à
parler.
LE MAÎTRE: Eh bien ! Jacques, te voilà chez Desglands, près de
Denise, et Denise autorisée par sa mère à te faire au moins quatre
visites par jour. La coquine ! préférer un Jacques !
JACQUES: Un Jacques ! un Jacques, Monsieur, est un homme comme un
autre.
LE MAÎTRE: Jacques, tu te trompes, un Jacques n'est point un homme
comme un autre.
JACQUES: C'est quelquefois mieux qu'un autre.
502
Jacques le fataliste et son maître
LE MAÎTRE: Jacques, vous vous oubliez. Reprenez l'histoire de vos
amours, et souvenez−vous que vous n'êtes et que vous ne serez
jamais qu'un Jacques.
JACQUES: Si, dans la chaumière où nous trouvâmes les coquins,
Jacques n'avait pas valu un peu mieux que son maître...
LE MAÎTRE: Jacques, vous êtes un insolent: vous abusez de ma
bonté. Si j'ai fait la sottise de vous tirer de votre place, je
saurai bien vous y remettre. Jacques, prenez votre bouteille et
votre coquemar, et descendez là−bas.
JACQUES: Cela vous plaît à dire, Monsieur; je me trouve bien ici,
et je ne descendrai pas là−bas.
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Jacques le fataliste et son maître
LE MAÎTRE: Je te dis que tu descendras.
JACQUES: Je suis sûr que vous ne dites pas vrai.
Comment,
Monsieur, après m'avoir accoutumé pendant dix ans à vivre de pair
à compagnon...
LE MAÎTRE: Il me plaît que cela cesse.
J A C Q U E S : A p r è s a v o i r s o u f f e r t t o u t e s m e s impertinences...
LE MAÎTRE: Je n'en veux plus souffrir.
JACQUES: Après m'avoir fait asseoir à table à côté de vous,
m'avoir appelé votre ami...
LE MAÎTRE: Vous ne savez pas ce que c'est que le nom d'ami donné
par un supérieur à son subalterne.
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Jacques le fataliste et son maître
JACQUES: Quand on sait que tous vos ordres ne sont que des clous à
soufflet, s'ils n'ont été ratifiés par Jacques; après avoir si
bien accolé votre nom au mien, que l'un ne va jamais sans l'autre,
et que tout le monde dit Jacques et son maître; tout à coup il
vous plaira de les séparer ! Non, Monsieur, cela ne sera pas. Il
est écrit là−haut que tant que Jacques vivra, que tant que son
maître vivra, et même après qu'ils seront morts tous deux, on dira
Jacques et son maître.
LE MAÎTRE: Et je dis, Jacques, que vous descendrez, et que vous
descendrez sur le champ, parce que je vous l'ordonne.
505
Jacques le fataliste et son maître
JACQUES: Monsieur, commandez−moi tout autre chose, si vous voulez
que je vous obéisse."
Ici, le maître de Jacques se leva, le prit à la boutonnière et lui
dit gravement:
«Descendez.»
Jacques lui répondit froidement:
«Je ne descends pas.»
Le maître le secoua fortement, lui dit:
«Descendez, maroufle ! obéissez−moi.»
Jacques lui répliqua froidement encore:
"Maroufle, tant qu'il vous plaira; mais le maroufle ne descendra
pas. Tenez, monsieur, ce que j'ai à la tête, comme on dit, je ne
506
Jacques le fataliste et son maître
l'ai pas au talon. Vous vous échauffez inutilement, Jacques
restera où il est, et ne descendra pas."
Et puis Jacques et son maître, après s'être modérés jusqu'à ce
moment, s'échappent tous les deux à la fois, et se mettent à crier
à tue−tête:
"Tu descendras.
− Je ne descendrai pas.
− Tu descendras.
− Je ne descendrai pas."
A ce bruit, l'hôtesse monta, et s'informa de ce que c'était; mais
ce ne fut pas dans le premier instant qu'on lui répondit; on
507
Jacques le fataliste et son maître
continua à crier: «Tu descendras. Je ne descendrai pas.» Ensuite
le maître, le coeur gros, se promenant dans la chambre, disait en
grommelant: «A−t−on jamais rien vu de pareil ?»
L'hôtesse ébahie et
debout: «Eh bien ! messieurs, de quoi s'agit−il ?»
Jacques, sans s'émouvoir, à l'hôtesse: "C'est mon maître à qui la
tête tourne; il est fou.
LE MAÎTRE: C'est bête que tu veux dire.
JACQUES: Tout comme il vous plaira.
LE MAÎTRE, à l'hôtesse: L'avez−vous entendu ?
L'HÔTESSE: Il a tort; mais la paix, la paix; parlez l'un ou
l'autre, et que je sache ce dont il s'agit.
LE MAÎTRE, à Jacques: Parle, maroufle.
508
Jacques le fataliste et son maître
JACQUES, à son maître: Parlez vous−même.
L'HÔTESSE, à Jacques: Allons, monsieur Jacques, parlez, votre
maître vous l'ordonne; après tout, un maître est un maître..."
Jacques expliqua la chose à l'hôtesse. L'hôtesse, après avoir
entendu, leur dit: "Messieurs, voulez−vous m'accepter pour
arbitre ?
JACQUES ET SON MAÎTRE, tous les deux à la fois: Très volontiers,
très volontiers, notre hôtesse.
L'HÔTESSE: Et vous vous engagez d'honneur à exécuter ma sentence ?
J A C Q U E S E T S O N M A Î T R E : D ' h o n n e u r , d'honneur..."
509
Jacques le fataliste et son maître
Alors l'hôtesse s'asseyant sur la table, et prenant le ton et le
maintien d'un grave magistrat, dit:
"Oui la déclaration de M. Jacques, et d'après des faits tendant à
prouver que son maître est un bon, un très bon, un trop bon
maître; et que Jacques n'est point un mauvais serviteur, quoiqu'un
peu sujet à confondre la possession absolue et inamovible avec la
concession passagère et gratuite, j'annule l'égalité qui s'est
établie entre eux par laps de temps, et la recrée sur−le−champ.
Jacques descendra, et quand il aura descendu, il remontera: il
rentrera dans toutes les prérogatives dont il a joui jusqu'à ce
510
Jacques le fataliste et son maître
jour. Son maître lui tendra la main, et lui dira d'amitié:
«Bonjour, Jacques, je suis bien aise de vous revoir...»
Jacques
lui répondra: "Et moi, monsieur, je suis enchanté de vous
retrouver..." Et je défends qu'il soit question entre eux de cette
affaire et que la prérogative de maître et de serviteur soit
agitée à l'avenir. Voulons que l'un ordonne et que l'autre
obéisse, chacun de son mieux; et qu'il soit laissé, entre ce que
l'un peut et ce que l'autre doit, la même obscurité que ci−devant."
En achevant ce prononcé, qu'elle avait pillé dans quelque ouvrage
511
Jacques le fataliste et son maître
du temps, publié à l'occasion d'une querelle toute pareille, et où
l'on avait entendu, de l'une des extrémités du royaume à l'autre,
le maître crier à son serviteur: «Tu descendras ! » et le serviteur
crier de son côté: «Je ne descendrai pas!» "Allons, dit−elle à
Jacques, vous, donnez−moi le bras sans parlementer davantage..."
Jacques s'écria douloureusement : "Il était donc écrit là−haut que
je descendrais!..."
L'HÔTESSE, à Jacques: Il était écrit là−haut qu'au moment où l'on
prend maître, on descendra, on montera, on avancera, on reculera,
on restera, et cela sans qu'il soit jamais libre aux pieds de se
512
Jacques le fataliste et son maître
refuser aux ordres de la tête. Qu'on me donne le bras, et que mon
ordre s'accomplisse..."
Jacques donna le bras à l'hôtesse; mais à peine durent−ils passé
le seuil de la chambre, que le maître se précipita sur Jacques, et
l'embrassa; quitta Jacques pour embrasser l'hôtesse; et les
embrassant l'un et l'autre, il disait: "Il est écrit là−haut que
je ne me déferai jamais de cet original− là, et que tant que je
vivrai il sera mon maître et que je serai son serviteur..."
L'hôtesse ajouta: "Et qu'à vue de pays, vous ne vous en trouverez
pas plus mal tous deux."
513
Jacques le fataliste et son maître
L'hôtesse, après avoir apaisé cette querelle, qu'elle prit pour la
première, et qui n'était pas la centième de la même espèce, et
réinstallé Jacques à sa place, s'en alla à ses affaires, et le
maître dit à Jacques: "A présent que nous voilà de sang−froid et
en état de juger sainement, ne conviendras−tu pas ?
JACQUES: Je conviendrai que quand on a donné sa parole d'honneur,
il faut la tenir; et puisque nous avons promis au juge sur notre
parole d'honneur de ne pas revenir sur cette affaire, qu'il n'en
faut plus parler.
LE MAÎTRE: Tu as raison.
514
Jacques le fataliste et son maître
JACQUES: Mais sans revenir sur cette affaire, ne pourrions−nous
pas en prévenir cent autres par quelque arrangement raisonnable ?
LE MAÎTRE: J'y consens.
JACQUES: Stipulons: 1° qu'attendu qu'il est écrit là−haut que je
vous suis essentiel, et que je sens, que je sais que vous ne
pouvez pas vous passer de moi, j'abuserai de ces avantages toutes
et quantes fois que l'occasion s'en présentera.
LE MAÎTRE: Mais, Jacques, on n'a jamais rien stipulé de pareil.
JACQUES: Stipulé ou non stipulé, cela s'est fait de tous les
temps, se fait aujourd'hui, et se fera tant que le monde durera.
515
Jacques le fataliste et son maître
Croyez−vous que les autres n'aient pas cherché comme vous à se
soustraire à ce décret, et que vous serez plus habile qu'eux ?
Défaites−vous de cette idée, et soumettez−vous à la foi d'un
besoin dont il n'est pas en votre pouvoir de vous affranchir.
Stipulons: 2° qu'attendu qu'il est aussi impossible à Jacques de
ne pas connaître son ascendant et sa force sur son maître, qu'à
son maître de méconnaitre sa faiblesse et de se dépouiller de son
indulgence, il faut que Jacques soit insolent, et que, pour la
paix, son maître ne s'en aperçoive pas. Tout cela s'est arrangé à
516
Jacques le fataliste et son maître
notre insu, tout cela fut scellé là−haut au moment où la nature
fit Jacques et son maître. Il fut arrêté que vous auriez le titre,
et que j'aurais la chose. Si vous vouliez vous opposer à la
volonté de nature, vous n'y feriez que de l'eau claire.
LE MAÎTRE: Mais, à ce compte, ton lot vaudrait mieux que le mien.
JACQUES: Qui vous le dispute ?
LE MAÎTRE: Mais, à ce compte, je n'ai qu'à prendre ta place et te
mettre à la mienne.
JACQUES: Savez−vous ce qui en arriverait ? Vous y perdriez le
titre, et vous n'auriez pas la chose. Restons comme nous sommes,
517
Jacques le fataliste et son maître
nous sommes fort bien tous deux; et que le reste de notre vie soit
employé à faire un proverbe.
LE MAÎTRE: Quel proverbe ?
JACQUES: Jacques mène son maître. Nous serons les premiers dont on
l'aura dit; mais on le répétera de mille autres qui valent mieux
que vous et moi.
LE MAÎTRE: Cela me semble dur, très dur.
JACQUES: Mon maître, mon cher maître, vous allez regimber contre
un aiguillon qui n'en piquera que plus vivement. Voilà donc qui
est convenu entre nous.
LE MAÎTRE: Et que fait notre consentement à une loi nécessaire ?
518
Jacques le fataliste et son maître
JACQUES: Beaucoup. Croyez−vous qu'il soit inutile de savoir une
bonne fois, nettement, clairement, à quoi s'en tenir ?
Toutes nos
querelles ne sont venues jusqu'à présent que parce que nous ne
nous étions pas encore bien dit, vous, que vous vous appelleriez
mon maître, et que c'est moi qui serais le vôtre. Mais voilà qui
est entendu; et nous n'avons plus qu'à cheminer en conséquence.
LE MAÎTRE: Mais où diable as−tu appris tout cela ?
JACQUES: Dans le grand livre. Ah ! mon maître, on a beau réfléchir,
méditer, étudier dans tous les livres du monde, on n'est jamais
qu'un petit clerc quand on n'a pas lu dans le grand livre..."
519
Jacques le fataliste et son maître
L'après−dîner, le soleil s'éclaircit. Quelques voyageurs assurèrent que le ruisseau était guéable. Jacques descendit; son
maître paya l'hôtesse très largement. Voilà à la porte de l'auberge un assez grand nombre de passagers que le mauvais temps
y avait retenus, se préparant à continuer leur route; parmi ces
passagers, Jacques et son maître, l'homme au mariage saugrenu et
son compagnon. Les piétons ont pris leurs bâtons et leurs bissacs;
d'autres s'arrangent dans leurs fourgons ou leurs voitures; les
cavaliers sont sur leurs chevaux, et boivent le vin de l'étrier.
L'hôtesse affable tient une bouteille à la main, présente des
520
Jacques le fataliste et son maître
verres, et les remplit, sans oublier le sien; on lui dit des choses obligeantes; elle y répond avec politesse et gaieté. On
pique des deux, on se salue et l'on s'éloigne.
Il arriva que Jacques et son maître, le marquis des Arcis et son
compagnon de voyage, avaient la même route à faire.
De ces quatre
personnages il n'y a que ce dernier qui ne vous soit pas connu. Il
avait à peine atteint l'âge de vingt−deux ou de vingt−trois ans.
Il était d'une timidité qui se peignait sur son visage; il portait
sa tête un peu penchée sur l'épaule gauche; il était silencieux,
et n'avait presque aucun usage du monde. S'il faisait la 521
Jacques le fataliste et son maître
révérence, il inclinait la partie supérieure de son corps sans
remuer ses jambes; assis, il avait le tic de prendre les basques
de son habit et de les croiser sur ses cuisses; de tenir ses mains
dans les fentes, et d'écouter ceux qui parlaient, les yeux presque
fermés. A cette allure singulière, Jacques le déchiffra; et
s'approchant de l'oreille de son maître, il lui dit: "Je gage que
ce jeune homme a porté l'habit de moine !
− Et pourquoi cela, Jacques ?
− Vous verrez."
N o s q u a t r e v o y a g e u r s a l l è r e n t d e c o m p a g n i e , s'entretenant de la
522
Jacques le fataliste et son maître
pluie, du beau temps, de l'hôtesse, de l'hôte, de la querelle du
marquis des Arcis, au sujet de Nicole. Cette chienne affamée et
malpropre venait sans cesse s'essuyer à ses bas; après l'avoir
inutilement chassée plusieurs fois avec sa serviette, d'impatience
il lui avait détaché un assez violent coup de pied... Et voilà
t o u t d e s u i t e l a c o n v e r s a t i o n t o u r n é e s u r c e t attachement
singulier des femmes pour les animaux. Chacun en dit son avis. Le
maître de Jacques, s'adressant à Jacques, lui dit: "Et toi, Jacques, qu'en penses−tu ?
Jacques demanda à son maître s'il n'avait pas remarqué que, quelle
523
Jacques le fataliste et son maître
que fût la misère des petites gens, n'ayant pas de pain pour eux,
ils avaient tous des chiens; s'il n'avait pas remarqué que ces
chiens, étant tous instruits à faire des tours, à marcher à deux
pattes, à danser, à rapporter, à sauter pour le roi, pour la reine, à faire le mort, cette éducation les avait rendus les plus
malheureuses bêtes du monde. D'où il conclut que tout homme
voulait conmander à un autre; et que l'animal se trouvant dans la
société immédiatement au−dessous de la classe des derniers
citoyens commandés par toutes les autres classes, ils prenaient un
animal pour commander aussi à quelqu'un. "Eh bien !
dit Jacques,
524
Jacques le fataliste et son maître
chacun a son chien. Le ministre est le chien du roi, le premier
commis est le chien du ministre, la femme est le chien du mari, ou
le mari le chien de la femme; Favori est le chien de celle−ci, et
Thibaud est le chien de l'homme du coin. Lorsque mon maître me
fait parler quand je voudrais me taire, ce qui, à la vérité,
m'arrive rarement, continua Jacques; lorsqu'il me fait taire quand
je voudrais parler, ce qui est très difficile; lorsqu'il me demande l'histoire de mes amours, et que j'aimerais mieux causer
d'autre chose; lorsque j'ai commencé l'histoire de mes amours, et
qu'il l'interrompt: que suis−je autre chose que son chien ? Les
525
Jacques le fataliste et son maître
hommes faibles sont les chiens des hommes fermes.
LE MAÎTRE: Mais; Jacques, cet attachement pour les animaux, je ne
le remarque pas seulement dans les petites gens, je connais de
grandes dames entourées d'une meute de chiens, sans compter les
chats, les perroquets, les oiseaux.
JACQUES: C'est leur satire et celle de ce qui les entoure. Elles
n'aiment personne; personne ne les aime: et elles jettent aux
chiens un sentiment dont elles ne savent que faire.
LE MARQUIS DES ARCIS: Aimer les animaux ou jeter son coeur aux
chiens, cela est singulièrèment vu.
LE MAÎTRE: Ce qu'on donne à ces animaux−là suffirait à la
526
Jacques le fataliste et son maître
nourriture de deux ou trois malheureux.
JACQUES: A présent en êtes−vous surpris ?
LE MAÎTRE: Non."
Le marquis des Arcis tourna les yeux sur Jacques, sourit de ses
idées; puis, s'adressant à son maître, il lui dit: "Vous avez là
un serviteur qui n'est pas ordinaire.
LE MAÎTRE: Un serviteur, vous avez bien de la bonté: c'est moi qui
suis le sien; et peu s'en est fallu que ce matin, pas plus tard,
il ne me l'ait prouvé en forme."
Tout en causant on arriva à la couchée, et l'on fit chambrée
commune. Le maître de Jacques et le marquis des Arcis soupèrent
527
Jacques le fataliste et son maître
ensemble. Jacques et le jeune homme furent servis à part. Le
maître ébaucha en quatre mots au marquis l'histoire de Jacques et
de son tour de tête fataliste. Le marquis parla du jeune homme qui
le suivait. Il avait été prémontré. Il était sorti de sa maison
par une aventure bizarre; des amis le lui avaient recommandé; et
il en avait fait son secrétaire en attendant mieux. Le maître de
Jacques dit: "Cela est plaisant.
LE MARQUIS DES ARCIS: Et que trouvez−vous de plaisant à cela ?
L E M A Î T R E : J e p a r l e d e J a c q u e s . A p e i n e sommes−nous entrés dans le
logis que nous venons de quitter, que Jacques m'a dit à voix
528
Jacques le fataliste et son maître
basse: "Monsieur, regardez bien ce jeune homme, je gagerais qu'il
a été moine."
LE MARQUIS: Il a rencontré juste, je ne sais sur quoi.
Vous
couchez−vous de bonne heure ?
LE MAÎTRE: Non, pas ordinairement; et ce soir j'en suis d'autant
moins pressé que nous avons fait que demi−journée.
LE MARQUIS DES ARCIS: Si vous n avez rien qui vous occupe plus
utilement ou plus agréablement je vous raconterai l'histoire de
mon secrétaire; elle n'est pas commune.
LE MAÎTRE: Je l'écouterai volontiers."
Je vous entends, lecteur: vous me dites: "Et les amours de
529
Jacques le fataliste et son maître
Jacques ?... " Croyez−vous que je n'en sois pas aussi curieux que
vous ? Avez−vous oublié que Jacques aimait à parler, et surtout à
parler de lui; manie générale des gens de son état; manie qui les
tire de leur abjection, qui les place dans la tribune, et qui les
transforme tout à coup en personnages intéressants ?
Quel est, à
v o t r e a v i s , l e m o t i f q u i a t t i r e l a p o p u l a c e a u x exécutions
publiques ? L'inhumanité ? Vous vous trompez: le peuple n'est point
inhumain; ce malheureux autour de l'échafaud duquel il s'attroupe,
il l'arracherait des mains de la justice s'il le pouvait. Il va
530
Jacques le fataliste et son maître
chercher en Grève une scène qu'il puisse raconter à son retour
dans le faubourg; celle−là ou une autre, cela lui est indifférent,
pourvu qu'il fasse un rôle, qu'il rassemble ses voisins, et qu'il
s'en fasse écouter. Donnez au boulevard une fête amusante; et vous
verrez que la place des exécutions sera vide. Le peuple est avide
de spectacle, et y court, parce qu'il est amusé quand il en jouit,
et qu'il est encore amusé par le récit qu'il en fait quand il en
est revenu. Le peuple est terrible dans sa fureur; mais elle ne
dure pas. Sa misère propre l'a rendu compatissant; il détourne les
yeux du spectacle d'horreur qu'il est allé chercher; il 531
Jacques le fataliste et son maître
s'attendrit, il s'en retourne en pleurant... Tout ce que je vous
débite là, lecteur, je le tiens de Jacques, je vous l'avoue, parce
que je n'aime pas à me faire honneur de l'esprit d'autrui.
Jacques
ne connaissait ni le nom de vice, ni le nom de vertu; il p r é t e n d a i t q u ' o n é t a i t h e u r e u s e m e n t o u malheureusement né. Quand
il entendait prononcer les mots récompenses ou châtiments, il
haussait les épaules. Selon lui la récompense était l'encouragement des bons; le châtiment, l'effroi des méchants.
"Qu'est−ce autre chose, disait−il, s'il n'y a point de liberté, et
que notre destinée soit écrite là−haut ?" Il croyait qu'un homme
532
Jacques le fataliste et son maître
s'acheminait aussi nécessairement à la gloire ou à l'ignominie,
qu'une boule qui aurait la conscience d'elle−même suit la pente
d'une montagne; et que, si l'enchaînement des causes et des effets
qui forment la vie d'un homme depuis le premier instant de sa
naissance jusqu'à son dernier soupir nous était connu, nous
resterions convaincus qu'il n'a fait que ce qu'il était nécessaire
de faire. Je l'ai plusieurs fois contredit, mais sans avantage et
sans fruit. En effet, que répliquer à celui qui vous dit:
"Quelle
que soit la somme des éléments dont je suis composé, je suis un;
533
Jacques le fataliste et son maître
or, une cause n'a qu'un effet; j'ai toujours été une cause une; je
n'ai donc jamais eu qu'un effet à produire; ma durée n'est donc
qu'une suite d'effets nécessaires." C'est ainsi que Jacques
raisonnait d'après son capitaine. La distinction d'un monde
physique et d'un monde moral lui semblait vide de sens. Son
capitaine lui avait fourré dans la tête toutes ces opinions qu'il
avait puisées, lui, dans son Spinoza qu'il savait par coeur.
D'après ce système, on pourrait imaginer que Jacques ne se
réjouissait, ne s'affligeait de rien; cela n'était pourtant pas
534
Jacques le fataliste et son maître
vrai, Il se conduisait à peu près comme vous et moi. Il remerciait
son bienfaiteur, pour qu'il lui fît encore du bien. Il se mettait
en colère contre I'homme injuste; et quand on lui objectait qu'il
ressemblait alors au chien qui mord la pierre qui l'a frappé:
"Nenni, disait−il, la pierre mordue par le chien ne se corrige
pas; l'homme injuste est modifié par le bâton." Souvent il était
inconséquent comme vous et moi, et sujet à oublier ses principes,
excepté dans quelques circonstances où sa philosophie le dominait
évidemment; c'était alors qu'il disait: "Il fallait que cela, car
535
Jacques le fataliste et son maître
cela était écrit là−haut." Il tâchait à prévenir le mal; il était
prudent avec le plus grand mépris pour la prudence.
Lorsque
l'accident était arrivé, il en revenait à son refrain; et il était
consolé. Du reste, bon homme, franc, honnête, brave, attaché,
fidèle, très têtu, encore plus bavard, et affligé comme vous et
moi d'avoir commencé l'histoire de ses amours sans presque aucun
espoir de la finir. Ainsi je vous conseille, lecteur, de prendre
votre parti; et au défaut des amours de Jacques, de vous accommoder des aventures du secrétaire du marquis des Arcis.
D'ailleurs, je le vois, ce pauvre Jacques, le cou entortillé d'un
536
Jacques le fataliste et son maître
large mouchoir; sa gourde, ci−devant pleine de bon vin, ne
contenant que de la tisane; toussant, jurant contre l'hôtesse
qu'ils ont quittée, et contre son vin de Champagne, ce qu'il ne
ferait pas s'il se ressouvenait que tout est écrit là−haut, même
son rhume.
Et puis, lecteur, toujours des contes d'amour; un, deux, trois,
quatre contes d'amour que je vous ai faits; trois ou quatre autres
contes d'amour qui vous reviennent encore: ce sont beaucoup de
contes d'amour. Il est vrai d'un autre côté que, puisqu'on écrit
p o u r v o u s , i l f a u t o u s e p a s s e r d e v o t r e applaudissement, ou vous
537
Jacques le fataliste et son maître
servir à votre goût, et que vous l'avez bien décidé pour les
contes d'amour. Toutes vos nouvelles en vers ou en prose sont des
contes d'amour; presque tous vos poèmes, élégies, églogues,
idylles; chansons, épîtres, comédies, tragédies, opéras, sont des
contes d'amour. Presque toutes vos peintures et vos sculptures ne
sont que des contes d'amour. Vous êtes aux contes d'amour pour
toute nourriture depuis que vous existez, et vous ne vous en
lassez point. L'on vous tient à ce régime et l'on vous y tiendra
longtemps encore, hommes et femmes, grands et petits enfants, sans
538
Jacques le fataliste et son maître
q u e v o u s v o u s e n l a s s i e z . E n v é r i t é , c e l a e s t merveilleux. Je
voudrais que l'histoire du secrétaire du marquis des Arcis fût
encore un conte d'amour, mais j'ai peur qu'il n'en soit rien, et
que vous n'en soyez ennuyé. Tant pis pour le marquis des Arcis,
pour le maître de Jacques, pour vous, lecteur, et pour moi.
"Il vient un moment où presque toutes les jeunes filles et les
jeunes garçons tombent dans la mélancolie; ils sont tourmentés
d'une inquiétude vague qui se promène sur tout, et qui ne trouve
rien qui la calme. Ils cherchent la solitude; ils pleurent; le
539
Jacques le fataliste et son maître
silence des cloîtres les touche; l'image de la paix qui semble
régner dans les maisons religieuses les séduit. Ils prennent pour
la voix de Dieu qui les appelle à lui les premiers efforts d'un
tempérament qui se développe: et c'est précisément lorsque la
nature les sollicite, qu'ils embrassent un genre de vie contraire
au voeu de la nature. L'erreur ne dure pas; l'expression de la
nature devient plus claire; on la reconnaît, et l'être séquestré
tombe dans les regrets, la langueur, les vapeurs, la folie ou le
désespoir...« Tel fut le préambule du marquis des Arcis. »Dégoûté
540
Jacques le fataliste et son maître
du monde à l'âge de dix−sept ans, Richard (c'est le nom de mon
secrétaire) se sauva de la maison paternelle et prit l'habit de
prémontré.
LE MAÎTRE: De prémontré ? Je lui en sais gré. Ils sont blancs comme
des cygnes, et saint Norbert qui les fonda n'omit qu'une chose
dans ses constitutions...
LE MARQUIS DES ARCIS: D'assigner un vis−à−vis à chacun de ses
religieux.
LE MAÎTRE: Si ce n'était pas l'usage des amours d'aller tout nus,
ils se déguiseraient en prémontrés. Il règne dans cet ordre une
541
Jacques le fataliste et son maître
politique singulière. On vous permet la duchesse, la marquise, la
comtesse, la présidente, la conseillère, même la financière, mais
p o i n t l a b o u r g e o i s e ; q u e l q u e j o l i e q u e s o i t l a marchande, vous
verrez rarement un prémontré dans une boutique.
LE MARQUIS DES ARCIS: C'est ce que Richard m'avait dit. Richard
aurait fait ses voeux après deux ans de noviciat, si ses parents
ne s'y étaient opposés. Son père exigea qu'il rentrerait dans la
maison, et que là il lui serait permis d'éprouver sa vocation en
observant toutes les règles de la vie monastique pendant une
année; traité qui fut fidèlement rempli de part et d'autre.
542
Jacques le fataliste et son maître
L'année d'épreuve sous les yeux de sa famille, écoulée, Richard
demanda à faire ses voeux. Son père lui répondit: "Je vous ai
a c c o r d é u n e a n n é e p o u r p r e n d r e u n e d e r n i è r e résolution, j'espère
que vous ne m'en refuserez pas une pour la même chose; je consens
seulement que vous alliez la passer où il vous plaira."
En
attendant la fin de ce second délai, l'abbé de l'ordre se l'attacha. C'est dans cet intervalle qu'il fut impliqué dans une
des aventures qui n'arrivent que dans les couvents. Il y avait
alors à la tête d'une des maisons de l'ordre un supérieur d'un
caractère extraordinaire: il s'appelait le père Hudson.
Le père
543
Jacques le fataliste et son maître
Hudson avait la figure la plus intéressante: un grand front, un
visage ovale, un nez aquilin, de grands yeux bleus, de belles
joues larges, une belle bouche, de belles dents, le sourire le
plus fin, une tête couverte d'une forêt de cheveux blancs, qui
ajoutaient la dignité à l'intérêt de sa figure; de l'esprit , des
connaissances , de la gaieté , le maintien et le propos le plus
honnête, l'amour de l'ordre, celui du travail; mais les passions
les plus fougueuses, mais le goût le plus effréné des plaisirs et
des femmes, mais le génie de l'intrigue porté au dernier point,
544
Jacques le fataliste et son maître
mais les moeurs les plus dissolues, mais le despotisme le plus
absolu dans sa maison. Lorsqu'on lui en donna l'administration,
elle était infectée d'un jansénisme ignorant; les études s'y
faisaient mal, les affaires temporelles étaient en désordre, les
devoirs religieux y étaient tombés en désuétude, les offices
divins s'y célébraient avec indécence, les logements superflus y
étaient occupés par des pensionnaires dissolus. Le père Hudson
convertit ou éloigna les jansénistes, présida lui−même aux études,
rétablit le temporel, remit la règle en vigueur, expulsa les
545
Jacques le fataliste et son maître
p e n s i o n n a i r e s s c a n d a l e u x , i n t r o d u i s i t d a n s l a célébration des
offices la régularité et la bienséance, et fit de sa communauté
une des plus édifiantes. Mais cette austérité à laquelle il assujettissait les autres, lui, s'en dispensait; ce joug de fer
sous lequel il tenait ses subalternes, il n'était pas assez dupe
pour le partager; aussi étaient−ils animés contre le père Hudson
d'une fureur renfermée qui n'en était que plus violente et plus
dangereuse. Chacun était son ennemi et son espion; chacun
s'occupait, en secret, à percer les ténèbres de sa conduite;
chacun tenait un état séparé de ses désordres cachés; chacun avait
546
Jacques le fataliste et son maître
résolu de le perdre; il ne faisait pas une démarche qui ne fût
suivie; ses intrigues étaient à peine nouées qu'elles étaient
connues.
L'abbé de l'ordre avait une maison atténante au monastère. Cette
maison avait deux portes, l'une qui s'ouvrait dans la rue, l'autre
dans le cloître; Hudson en avait forcé les serrures; l'abbatiale
était devenue le réduit de ses scènes nocturnes, et le lit de
l'abbé celui de ses plaisirs. C'était par la porte de la rue, lorsque la nuit était avancée, qu'il introduisait lui−même dans
les appartements de l'abbé, des femmes de toutes les conditions:
547
Jacques le fataliste et son maître
c'était là qu'on faisait des soupers délicats. Hudson avait un
confessionnal, et il avait corrompu toutes celles d'entre ses
p é n i t e n t e s q u i e n v a l a i e n t l a p e i n e . P a r m i c e s pénitentes, il y
avait une petite confiseuse qui faisait bruit dans le quartier,
par sa coquetterie et ses charmes; Hudson, qui ne pouvait
fréquenter chez elle, l'enferma dans son sérail. Cette espèce de
rapt ne se fit pas sans donner des soupçons aux parents et à
l'époux. Ils lui rendirent visite. Hudson les reçut avec un air
consterné. Comme ces bonnes gens étaient en train de lui exposer
548
Jacques le fataliste et son maître
leur chagrin, la cloche sonne; c'était à six heures du soir:
Hudson leur impose silence, ôte son chapeau, se lève, fait un
grand signe de croix, et dit d'un ton affectueux et pénétré:
Angelus Domini nuntiavit Marioe... Et voilà le père de la
confiseuse et ses frères honteux de leur soupçon, qui disaient, en
descendant l'escalier, à l'époux: "Mon fils, vous êtes un sot...
Mon frère, n'avez−vous point de honte ? Un homme qui dit l'Angelus,
un saint!"
Un soir, en hiver, qu'il s'en retournait à son couvent, il fut
attaqué par une des créatures qui sollicitent les passants; elle
549
Jacques le fataliste et son maître
lui paraît jolie: il la suit; à peine est−il entré, que le guet
survient. Cette aventure en aurait perdu un autre; mais Hudson
était un homme de tête, et cet accident lui concilia la bienveillance et la protection du magistrat de police.
Conduit en
sa présence, voici comme il lui parla: "Je m'appelle Hudson, je
suis le supérieur de ma maison. Quand j'y suis entré tout était en
désordre; il n'y avait ni science, ni discipline, ni moeurs; le
spirituel y était négligé jusqu'au scandale; le dégât du temporel
menaçait la maison d'une ruine prochaine. J'ai tout rétabli; mais
je suis homme, et j'ai mieux aimé m'adresser à une femme
550
Jacques le fataliste et son maître
corrompue, que de m'adresser à une honnête femme.
Vous pouvez à
présent disposer de moi comme il vous plaira..." Le magistrat lui
recommanda d'être plus circonspect à l'avenir, lui promit le
secret sur cette aventure, et lui témoigna le désir de le connaître plus intimement.
Cependant les ennemis dont il était environné avaient, chacun de
leur côté, envoyé au général de l'ordre des mémoires, où ce qu'ils
savaient de la mauvaise conduite d'Hudson était exposé. La
confrontation de ces mémoires en augmentait la force.
Le général
était janséniste, et par conséquent disposé à tirer vengeance de
551
Jacques le fataliste et son maître
l'espèce de persécution qu'Hudson avait exercée contre les
adhérents à ses opinions. Il aurait été enchanté d'étendre le
reproche des moeurs corrompues d'un seul défenseur de la bulle et
d e l a m o r a l e r e l â c h é e s u r l a s e c t e e n t i è r e . E n conséquence il
remit les différents mémoires des faits et gestes d'Hudson entre
l e s m a i n s d e d e u x c o m m i s s a i r e s q u ' i l d é p ê c h a secrètement avec
ordre de procéder à leur vérification et de la constater juridiquement; leur enjoignant surtout de mettre à la conduite de
cette affaire la plus grande circonspection, le seul moyen
d'accabler subitement le coupable et de le soustraire à la
552
Jacques le fataliste et son maître
protection de la cour et du Mirepoix, aux yeux duquel le
jansénisme était le plus grand de tous les crimes, et la soumission à la bulle Unigenitus, la première des vertus. Richard,
mon secrétaire, fut un des deux commissaires.
Voilà ces deux hommes partis du noviciat, installés dans la maison
d'Hudson et procédant sourdement aux informations.
Ils eurent
bientôt recueilli une liste de plus de forfaits qu'il n'en fallait
pour mettre cinquante moines dans l'inpace. Leur séjour avait été
long, mais leur menée si adroite qu'il n'en était rien transpiré.
Hudson, tout fin qu'il était, touchait au moment de sa perte,
553
Jacques le fataliste et son maître
qu'il n'en avait pas le moindre soupçon. Cependant le peu
d'attention de ces nouveaux venus à lui faire la cour, le secret
de leur voyage, leurs fréquentes conférences avec les autres
religieux, leurs sorties tantôt ensemble, tantôt séparés; l'espèce
de gens qu'ils visitaient et dont ils étaient visités, lui causèrent quelque inquiétude. Il les épia, il les fit épier; et
bientôt l'objet de leur mission fut évident pour lui. Il ne se
déconcerta point; il s'occupa profondément de la manière, non
d'échapper à l'orage qui le menaçait, mais de l'attirer sur la
tête des deux commissaires: et voici le parti très extraordinaire
554
Jacques le fataliste et son maître
auquel il s'arrêta:
Il avait séduit une jeune fille qu'il tenait cachée dans un petit
logement du faubourg Saint−Médard. Il court chez elle, et lui
tient le discours suivant: "Mon enfant, tout est découvert, nous
sommes perdus; avant huit jours vous serez renfermée, et j'ignore
ce qu'il sera fait de moi. Point de désespoir, point de cris;
remettez−vous de votre trouble. Ecoutez−moi, faites ce que je vous
dirai, faites−le bien, je me charge du reste. Demain je pars pour
la campagne. Pendant mon absence, allez trouver deux religieux que
je vais vous nonimer. (Et il lui nomma les deux commissaires.)
555
Jacques le fataliste et son maître
Demandez à leur parler en secret. Seule avec eux, jetez−vous à
leurs genoux, implorez leurs secours, implorez leur justice,
implorez leur médiation auprès du général, sur l'esprit duquel
vous savez qu'ils peuvent beaucoup; pleurez, sanglotez, arrachez−vous les cheveux; et en pleurant, sanglotant, vous
arrachant les cheveux, racontez−leur toute notre histoire, et la
racontez de la manière la plus propre à inspirer de la commisération pour vous, de l'horreur contre moi...
− Comment, Monsieur, je leur dirai...
− Oui, vous leur direz qui vous êtes, à qui vous appartenez, que
je vous ai séduite au tribunal de la confession, enlevée d'entre
556
Jacques le fataliste et son maître
les bras de vos parents, et reléguée dans la maison où vous êtes.
Dites qu'après vous avoir ravi l'honneur et précipitée dans le
crime, je vous ai abandonnée à la misère; dites que vous ne savez
plus que devenir.
− Mais, Père...
− Exécutez ce que je vous prescris, et ce qui me reste à vous
prescrire, ou résolvez votre perte et la mienne. Ces deux moines
ne manqueront pas de vous plaindre, de vous assurer de leur
assistance et de vous demander un second rendez−vous que vous leur
accorderez. Ils s'informeront de vous et de vos parents, et comme
557
Jacques le fataliste et son maître
vous ne leur aurez rien dit qui ne soit vrai, vous ne pouvez leur
devenir suspecte. Après cette première et leur seconde entrevue,
je vous prescrirai ce que vous aurez à faire à la troisième.
Songez seulement à bien jouer votre rôle."
Tout se passa comme Hudson l'avait imaginé. Il fit un second
voyage. Les deux commissaires en instruisirent la jeune fille;
elle revint dans la maison. Ils lui redemandèrent le récit de sa
malheureuse histoire. Tandis qu'elle racontait à l'un, l'autre
prenait des notes sur ses tablettes. Ils gémirent sur son sort,
l'instruisirent de la désolation de ses parents, qui n'était que
558
Jacques le fataliste et son maître
trop réelle, et lui promirent sûreté pour sa personne et prompte
vengeance de son séducteur; mais à la condition qu'elle signerait
sa déclaration. Cette proposition parut d'abord la révolter; on
insista: elle consentit. Il n'était plus question que du jour, de
l'heure et de l'endroit où se dresserait cet acte, qui demandait
du temps et de la commodité... "Où nous sommes, cela ne se peut;
si le prieur revenait, et qu'il m'aperçût... Chez moi, je n'oserais vous le proposer..." Cette fille et les commissaires se
séparèrent, s'accordant réciproquement du temps pour lever ces
difficultés.
559
Jacques le fataliste et son maître
Dès le jour même, Hudson fut informé de ce qui s'était passé. Le
voilà au comble de la joie; il touche au moment de son triomphe;
bientôt il apprendra à ces blancs−becs−là à quel homme ils ont
affaire. "Prenez la plume, dit−il à la jeune fille, et donnez−leur
rendez−vous dans l'endroit que je vais vous indiquer.
Ce
rendez−vous leur conviendra, j'en suis sûr. La maison est honnête,
et la femme qui l'occupe jouit, dans son voisinage, et parmi les
autres locataires, de la meilleure réputation."
Cette femme était cependant une de ces intrigantes secrètes qui
jouent la dévotion, qui s'insinuent dans les meilleures maisons,
560
Jacques le fataliste et son maître
qui ont le don doux, affectueux, patelin, et qui surprennent la
confiance des mères et des filles, pour les amener au désordre.
C'était l'usage qu'Hudson faisait de celle−ci; c'était sa marcheuse. Mit−il, ne mit−il pas l'intrigante dans son secret ?
c'est ce que j'ignore.
En effet, les deux envoyés du général acceptent le rendez−vous.
Les y voilà avec la jeune fille. L'intrigante se retire. On commençait à verbaliser, lorsqu'il se fait un grand bruit dans la
maison.
"Messieurs, à qui en voulez−vous ? − Nous en voulons à la dame
Simion. (C'était le nom de l'intrigante.) −Vous êtes à sa porte."
561
Jacques le fataliste et son maître
On frappe violemment à la porte. "Messieurs, dit la jeune fille
aux deux religieux, répondrai−je ?
− Répondez.
− Ouvrirai−je ?
− Ouvrez..."
Celui qui parlait ainsi était un commissaire avec lequel Hudson
était en liaison intime; car qui ne connaissait−il pas ?
Il lui
avait révélé son péril et dicté son rôle. "Ah ! ah ! dit le
commissaire en entrant, deux religieux en tête à tête avec une
fille ! Elle n'est pas mal." La jeune fille s'était si indécemment
vêtue, qu'il était impossible de se méprendre à son état et à ce
562
Jacques le fataliste et son maître
qu'elle pouvait avoir à démêler avec deux moines dont le plus âgé
n'avait pas trente ans. Ceux−ci protestaient de leur innocence. Le
commissaire ricanait en passant la main sous le menton de la jeune
fille qui s'était jetée à ses pieds et qui demandait grâce.
"Nous
sommes en lieu honnête, disaient les moines.
− Oui, oui, en lieu honnête, disait le commissaire.
− Qu'ils étaient venus pour affaire importante.
− L'affaire importante qui conduit ici, nous la connaissons.
Mademoiselle, parlez.
− Monsieur le commissaire, ce que ces messieurs vous assurent est
la pure vérité."
563
Jacques le fataliste et son maître
Cependant le commissaire verbalisait à son tour, et comme il n'y
avait rien dans son procès verbal que l'exposition pure et simple
du fait, les deux moines furent obligés de signer. En descendant
ils trouvèrent tous les locataires sur les paliers de leurs appartements, à la porte de la maison une populace nombreuse, un
fiacre, des archers qui les mirent dans le fiacre, au bruit confus
de l'invective et des huées. Ils s'étaient couvert le visage de
leurs manteaux, ils se désolaient. Le commissaire perfide
s'écriait: "Eh ! pourquoi, mes Pères, fréquenter ces endroits et
ces créatures−là ? Cependant ce ne sera rien; j'ai ordre de la
564
Jacques le fataliste et son maître
police de vous déposer entre les mains de votre supérieur, qui est
un galant homme, indulgent, il ne mettra pas à cela plus
d'importance que cela ne vaut. Je ne crois pas qu'on use dans vos
maisons comme chez les cruels capucins. Si vous aviez affaire à
des capucins, ma foi, je vous plaindrais."
Tandis que le commissaire leur parlait, le fiacre s'acheminait
vers le couvent, la foule grossissait, l'entourait, le précédait,
et le suivait à toutes jambes. On entendait ici: Qu'est−ce ?... Là:
Ce sont des moines... Qu'ont−ils fait ? On les a pris chez des
filles... Des prémontrés chez des filles ! Eh oui; ils courent sur
565
Jacques le fataliste et son maître
les brisées des carmes et des cordeliers... Les voilà arrivés. Le
commissaire descend, frappe à la porte, frappe encore, frappe une
troisième fois; enfin elle s'ouvre. On avertit le supérieur
Hudson, qui se fait attendre une demi−heure au moins, afin de
donner au scandale tout son éclat. Il paraît enfin. Le commissaire
lui parle à l'oreille; le commissaire a l'air d'intercéder; Hudson
de rejeter rudement sa prière; enfin, celui−ci prenant un visage
sévère et un ton ferme, lui dit: "Je n'ai point de religieux
dissolus dans ma maison; ces gens−là sont deux étrangers qui me
566
Jacques le fataliste et son maître
sont inconnus, peut−être deux coquins déguisés, dont vous pouvez
faire tout ce qu'il vous plaira."
A ces mots, la porte se ferme; le commissaire remonte dans la
voiture, et dit à nos deux pauvres diables plus morts que vifs:
"J'y ai fait tout ce que j'ai pu; je n'aurais jamais cru le père
Hudson si dur. Aussi, pourquoi diable aller chez des filles ?
− Si celle avec laquelle vous nous avez trouvés en est une, ce
n'est point le libertinage qui nous a menés chez elle.
− A h ! a h ! m e s P è r e s ; e t c ' e s t à u n v i e u x commissaire que vous
dites cela ! Qui êtes−vous ?
567
Jacques le fataliste et son maître
− Nous sommes religieux; et l'habit que nous portons est le nôtre.
− Songez que demain il faudra que votre affaire s'éclaircisse;
parlez−moi vrai; je puis peut−être vous servir.
− Nous vous avons dit vrai... Mais où allons−nous ?
− Au petit Châtelet.
− Au petit Châtelet ! En prison !
− J'en suis désolé."
Ce fut en effet là que Richard et son compagnon furent déposés;
mais le dessein d'Hudson n'était pas de les y laisser. Il était
monté en chaise de poste, il était arrivé à Versailles; il parlait
au ministre; il lui traduisait cette affaire comme il lui 568
Jacques le fataliste et son maître
convenait. "Voilà, monseigneur, à quoi l'on s'expose lorsqu'on
introduit la réforme dans une maison dissolue, et qu'on en chasse
les hérétiques. Un moment plus tard, j'étais perdu, j'étais
déshonoré. La persécution n'en restera pas là; toutes les horreurs
dont il est possible de noircir un homme de bien vous les
entendrez; mais j'espère, monseigneur, que vous vous rappellerez
que notre général...
− Je sais, je sais, et je vous plains. Les services que vous avez
rendus à l'Eglise et à votre ordre ne seront point oubliés. Les
élus du Seigneur ont de tous les temps été exposés à des
569
Jacques le fataliste et son maître
disgrâces: ils ont su les supporter; il faut savoir imiter leur
courage. Comptez sur les bienfaits et la protection du roi. Les
moines ! les moines ! je l'ai été, et j'ai connu par expérience ce
dont ils sont capables.
− Si le bonheur de l'Eglise et de l'Etat voulait que votre Eminence me survécût, je persévérerais sans crainte.
− Je ne tarderai pas à vous tirer de là. Allez.
− Non, monseigneur, non, je ne m'éloignerai pas sans un ordre
exprès qui délivre ces deux mauvais religieux...
− Je crois que l'honneur de la religion et de votre habit vous
touche au point d'oublier des injures personnelles; cela est tout
570
Jacques le fataliste et son maître
à fait chrétien, et j'en suis édifié sans être surpris d'un homme
tel que vous. Cette affaire n'aura point d'éclat.
− Ah ! monseigneur, vous comblez mon âme de joie !
Dans ce moment
c'est tout ce que je redoutais.
− Je vais travailler à cela."
Dès le soir même Hudson eut l'ordre d'élargissement, et le
lendemain Richard et son compagnon, dès la pointe du jour, étaient
à vingt lieues de Paris, sous la conduite d'un exempt qui les
remit dans la maison professe. Il était aussi porteur d'une lettre
qui enjoignait au général de cesser de pareilles menées, et
d'imposer la peine claustrale à nos deux religieux.
571
Jacques le fataliste et son maître
Cette aventure jeta la consternation parmi les ennemis d'Hudson;
il n'y avait pas un moine dans sa maison que son regard ne fît
trembler. Quelques mois après il fut pourvu d'une riche abbaye. Le
général en conçut un dépit mortel. Il était vieux, et il y avait
tout à craindre que l'abbé Hudson ne lui succédât. Il aimait
tendrement Richard. "Mon pauvre ami, lui dit−il un jour, que
deviendrais−tu si tu tombais sous l'autorité du scélérat Hudson ?
J'en suis effrayé. Tu n'es point engagé; si tu m'en croyais, tu
quitterais l'habit..." Richard suivit ce conseil, et revint dans
572
Jacques le fataliste et son maître
la maison paternelle, qui n'était pas éloignée de l'abbaye
possédée par Hudson.
Hudson et Richard fréquentant les mêmes maisons, il était
impossible qu'ils ne se rencontrassent pas, et en effet ils se
rencontrèrent. Richard était un jour chez la dame d'un château
situé entre Châlons et Saint−Dizier, mais plus près de Saint−Dizier que de Châlons, et à une portée de fusil de l'abbaye
d'Hudson. La dame lui dit:
"Nous avons ici votre ancien prieur: il est très aimable, mais au
fond, quel homme est−ce ?
− Le meilleur des amis et le plus dangereux des ennemis.
573
Jacques le fataliste et son maître
− Est−ce que vous ne seriez pas tenté de le voir ?
− Nullement..."
A peine eut−il fait cette réponse qu'on entendit le bruit d'un
cabriolet qui entrait dans les cours, et qu'on en vit descendre
Hudson avec une des plus belles femmes du canton.
"Vous le verrez
malgré que vous en ayez, lui dit la dame du château, car c'est
lui."
La dame du château et Richard vont au−devant de la dame du
cabriolet et de l'abbé Hudson. Les dames s'embrassent: Hudson en
s'approchant de Richard, et le reconnaissant, s'écrie:
"Eh ! c'est
574
Jacques le fataliste et son maître
vous, mon cher Richard ? vous avez voulu me perdre, je vous le
pardonne; pardonnez−moi votre visite au petit Châtelet, et n'y
pensons plus.
− Convenez, monsieur l'abbé, que vous étiez un grand vaurien: Cela
se peut.
− Que, si l'on vous avait rendu justice, la visite au Châtelet, ce
n'est pas moi, c'est vous qui l'auriez faite.
− Cela se peut... C'est, je crois, au péril que je courus alors,
que je dois mes nouvelles moeurs. Ah ! mon cher Richard, combien
cela m'a fait réfléchir, et que je suis changé !
− Cette femme avec laquelle vous êtes venu est charmante.
575
Jacques le fataliste et son maître
− Je n'ai plus d'yeux pour ces attraits−là.
− Quelle taille !
− Cela m'est devenu bien indifférent.
− Quel embonpoint !
− On revient tôt ou tard d'un plaisir qu'on ne prend que sur le
faîte d'un toit, au péril à chaque mouvement de se rompre le cou.
− Elle a les plus belles mains du monde.
− J'ai renoncé à l'usage de ces mains−là. Une tête bien faite
revient à l'esprit de son état, au seul vrai bonheur.
− Et ces yeux qu'elle tourne sur vous à la dérobée; convenez que
vous, qui êtes connaisseur, vous n'en avez guère attaché de plus
576
Jacques le fataliste et son maître
brillants et de plus doux. Quelle grâce, quelle légèreté et quelle
noblesse dans sa démarche, dans son maintien !
− Je ne pense plus à ces vanités; je lis l'Ecriture, je médite les
Pères.
− Et de temps en temps les perfections de cette dame.
Demeure−t−elle loin du Moncetz ? Son époux est−il jeune ?..."
Hudson, impatienté de ces questions, et bien convaincu que Richard
ne le prendrait pas pour un saint, lui dit brusquement:
"Mon cher
Richard, vous vous foutez de moi, et vous avez raison."
Mon cher lecteur, pardonnez−moi la propriété de cette expression;
et convenez qu'ici comme dans une infinité de bons contes, tels,
577
Jacques le fataliste et son maître
par exemple, que celui de la conversation de Piron et de feu
l'abbé Vatri, le mot honnête gâterait tout: Qu'est−ce que c'est
que cette conversation de Piron et de l'abbé Vatri ? −
Allez la
demander à l'éditeur de ses ouvrages, qui n'a pas osé l'écrire;
mais qui ne se fera pas tirer l'oreille pour vous la dire.
Nos quatre personnages se rejoignirent au château; on dîna bien,
on dîna gaiement, et sur le soir on se sépara avec promesse de se
revoir... Mais tandis que le marquis des Arcis causait avec le
maître de Jacques, Jacques de son côté n'était pas muet avec M. le
secrétaire Richard, qui le trouvait un franc original, ce qui
578
Jacques le fataliste et son maître
arriverait plus souvent parmi les hommes, si l'éducation d'abord,
ensuite le grand usage du monde, ne les usaient comme ces pièces
d'argent qui, à force de circuler, perdent leur empreinte.
Il
était tard; la pendule avertit les maîtres et les valets qu'il
était l'heure de se reposer, et ils suivirent son avis.
Jacques, en déshabillant son maître, lui dit: "Monsieur, aimez−vous les tableaux ?
LE MAÎTRE: Oui, mais en récit; car en couleur et sur la toile,
quoique j'en juge aussi décidément qu'un amateur, je t'avouerai
que je n'y entends rien du tout; que je serais bien embarrassé de
579
Jacques le fataliste et son maître
distinguer une école d'une autre; qu'on me donnerait un Boucher
pour un Rubens ou pour un Raphaël; que je prendrais une mauvaise
copie pour un sublime original; que j'apprécierais mille écus une
croûte de six francs; et six francs un morceau de mille écus; et
q u e j e n e m e s u i s j a m a i s p o u r v u q u ' a u p o n t Notre−Dame, chez un
certain Tremblin, qui était de mon temps la ressource de la misère
ou du libertinage, et la ruine du talent des jeunes élèves de
Vanloo.
JACQUES: Et comment cela ?
L E M A Î T R E : Q u ' e s t − c e q u e c e l a t e f a i t ?
Raconte−moi ton tableau, et
580
Jacques le fataliste et son maître
sois bref, car je tombe de sommeil.
JACQUES: Placez−vous devant la fontaine des Innocents ou proche la
porte Saint−Denis; ce sont deux accessoires qui enrichiront la
composition.
LE MAÎTRE: M'y voilà.
JACQUES: Voyez au milieu de la rue un fiacre, la soupente cassée,
et renversé sur le côté.
LE MAÎTRE: Je le vois.
JACQUES: Un moine et deux filles en sont sortis. Le moine s'enfuit
à toutes jambes. Le cocher se hâte de descendre de son siège. Un
caniche du fiacre s'est mis à la poursuite du moine, et l'a saisi
581
Jacques le fataliste et son maître
par sa jaquette; le moine fait tous ses efforts pour se débarrasser du chien. Une des filles, débraillée, la gorge
découverte, se tient les côtés à force de rire. L'autre fille, qui
s'est fait une bosse au front, est appuyée contre la portière, et
se presse la tête à deux mains. Cependant la populace s'est
attroupée, les polissons accourent et poussent des cris, les
marchands et les marchandes ont bordé le seuil de leurs boutiques,
et d'autres spectateurs sont à leurs fenêtres.
L E M A Î T R E : C o m m e n t d i a b l e ! J a c q u e s , t a composition est bien
o r d o n n é e , r i c h e , p l a i s a n t e , v a r i é e e t p l e i n e d e mouvement. A notre
582
Jacques le fataliste et son maître
retour à Paris, porte ce sujet à Fragonard; et tu verras ce qu'il
en saura faire.
JACQUES: Après ce que vous m'avez confessé de vos lumières en
peinture, je puis accepter votre éloge sans baisser les yeux.
LE MAÎTRE: Je gage que c'est une des aventures de l'abbé Hudson ?
JACQUES: Il est vrai."
Lecteur, tandis que ces bonnes gens dorment, j'aurais une petite
question à vous proposer à discuter sur votre oreiller: c'est ce
qu'aurait été l'enfant né de l'abbé Hudson et de la dame de La
Pommeraye ? − Peut−être un honnête homme: Peut−être un sublime
583
Jacques le fataliste et son maître
coquin: Vous me direz cela demain matin.
Ce matin, le voilà venu, et nos voyageurs séparés; car le marquis
des Arcis ne suivait plus la même route que Jacques et son maître:
Nous allons donc reprendre la suite des amours de Jacques ? − Je
l'espère; mais ce qu'il y a de bien certain, c'est que le maître
sait l'heure qu'il est, qu'il a pris sa prise de tabac et qu'il a
dit à Jacques: «Eh bien ! Jacques, tes amours ?»
Jacques, au lieu de répondre à cette question, disait:
"N'est−ce
pas le diable ! Du matin au soir ils disent du mal de la vie, et
ils ne peuvent se résoudre à la quitter ! Serait−ce que la vie
584
Jacques le fataliste et son maître
présente n'est pas, à tout prendre, une si mauvaise chose, ou
qu'ils en craignent une pire à venir ?
LE MAÎTRE: C'est 1'un et 1'autre. A propos, Jacques, crois−tu à la
vie à venir ?
JACQUES. Je n'y crois ni décrois; je n'y pense pas. Je jouis de
mon mieux de celle qui nous a été accordée en avancement d'hoirie.
LE MAÎTRE: Pour moi, je me regarde comme en chrysalide; et j'aime
à me persuader que le papillon, ou mon âme; venant un jour à
percer sa coque, s'envolera à la justice divine.
JACQUES: Votre image est charmante.
LE MAÎTRE: Elle n'est pas de moi; je l'ai lue, je crois, dans un
585
Jacques le fataliste et son maître
poète italien appelé Dante, qui a fait un ouvrage intitulé: La
Comédie de l'Enfer, du Purgatoire et du Paradis.
JACQUES: Voilà un singulier sujet de comédie !
LE MAÎTRE: Il y a, pardieu, de belles choses, surtout dans son
enfer. Il enferme les hérésiarques dans des tombeaux de feu, dont
la flamme s'échappe et porte le ravage au loin; les ingrats, dans
des niches où ils versent des larmes qui se glacent sur leurs
visages; et les paresseux, dans d'autres niches; et il dit de ces
derniers que le sang s'échappe de leurs veines, et qu'il est
recueilli par des vers dédaigneux... Mais à quel propos ta sortie
586
Jacques le fataliste et son maître
contre notre mépris d'une vie que nous craignons de perdre ?
JACQUES: A propos de ce que le secrétaire du marquis des Arcis m'a
raconté du mari de la jolie femme au cabriolet.
LE MAÎTRE: Elle est veuve !
JACQUES: Elle a perdu son mari dans un voyage qu'elle a fait à
Paris; et le diable d'homme ne voulait pas entendre parler des
sacrements. Ce fut la dame du château où Richard rencontra I'abbé
Hudson qu'on chargea de le réconcilier avec le béguin.
LE MAÎTRE: Que veux−tu dire avec ton beguin ?
JACQUES: Le béguin est la coiffure qu'on met aux enfants
nouveau−nés !
587
Jacques le fataliste et son maître
LE MAÎTRE: Je t'entends. Et comment s'y prit−elle pour
l'embéguiner ?
JACQUES: On fit cercle autour du feu. Le médecin, après avoir tâté
le pouls du malade, qu'il trouva bien bas, vint s'asseoir à côté
des autres. La dame dont il s'agit s'approcha de son lit, et lui
fit plusieurs questions; mais sans élever 1a voix plus qu'il ne le
fallait pour que cet homme ne perdit pas un mot de ce qu'on avait
à lui faire entendre; après quoi la conversation s'engagea entre
la dame, le docteur et quelques−uns des autres assistants, comme
je vais vous la rendre.
588
Jacques le fataliste et son maître
LA DAME: Eh bien ! docteur, nous direz−vous des nouvelles de Mme de
Parme ?
LE DOCTEUR: Je sors d'une maison où l'on m'a assuré qu'elle était
si mal qu'on n'en espérait plus rien.
LA DAME: Cette princesse a toujours donné des marques de piété.
Aussitôt qu'elle s'est sentie en danger, elle a demandé à se
confesser et à recevoir ses sacrements.
LE DOCTEUR: Le curé de Saint−Roch lui porte aujourd'hui une
relique à Versailles; mais elle arrivera trop tard.
LA DAME: Madame Infante n'est pas la seule qui donne de ces
exemples. M. le duc de Chevreuse, qui a été bien malade, n'a pas
589
Jacques le fataliste et son maître
attendu qu'on lui proposât les sacrements, il les a appelés de
lui−même: ce qui a fait grand plaisir à sa famille...
LE DOCTEUR: Il est beaucoup mieux.
UN DES ASSISTANTS: Il est certain que cela ne fait pas mourir; au
contraire.
LA DAME: En vérité, dès qu'il y a du danger on devrait satisfaire
à ces devoirs−là. Les malades ne conçoivent pas apparemment
combien il est dur pour ceux qui les entourent, et combien
cependant il est indispensable de leur en faire la proposition !
LE DOCTEUR: Je sors de chez un malade qui me dit, il y a deux
jours: "Docteur, comment me trouvez−vous ?
590
Jacques le fataliste et son maître
− Monsieur, la fièvre est forte, et les redoublements fréquents:
− Mais croyez−vous qu'il en survienne un bientôt ?
− Non, je le crains seulement pour ce soir.
− Cela étant, je vais faire avertir un certain homme avec lequel
j'ai une petite affaire particulière, afin de la terminer pendant
que j'ai encore toute ma tête..." Il se confessa, il reçut tous
s e s s a c r e m e n t s . J e r e v i n s l e s o i r , p o i n t d e redoublement. Hier il
était mieux; aujourd'hui il est hors d'affaire. J'ai vu beaucoup
de fois dans le courant de ma pratique cet effet−là des sacrements.
LE MALADE, à son domestique: Apportez−moi mon poulet.
591
Jacques le fataliste et son maître
JACQUES: On le lui sert, il veut le couper et n'en a pas la force;
on lui en dépèce l'aile en petits morceaux; il demande du pain, se
jette dessus, fait des efforts pour en mâcher une bouchée qu'il ne
saurait avaler, et qu'il rend dans sa serviette; il demande du vin
pur; il y mouille les bords de ses lèvres, et dit: "Je me porte
bien..." Oui, mais une demi−heure après il n'était plus.
LE MAÎTRE: Cette dame s'y était pourtant assez bien prise... et
tes amours ?
JACQUES: Et la condition que vous avez acceptée ?
LE MAÎTRE: J'entends... Tu es installé au château de Desglands, et
592
Jacques le fataliste et son maître
la vieille commissionnaire Jeanne a ordonné à sa jeune fille
Denise de te visiter quatre fois le jour, et de te soigner.
Mais
avant que d'aller en avant, dis−moi, Denise avait−elle son
pucelage ?
JACQUES, en toussant: Je le crois.
LE MAÎTRE: Et toi ?
JACQUES: Le mien, il y avait beaux jours qu'il courait les champs.
LE MAÎTRE: Tu n'en étais donc pas à tes premières amours ?
JACQUES: Pourquoi donc ?
LE MAÎTRE: C'est qu'on aime celle à qui on le donne, comme on est
aimé de celle à qui on le ravit.
593
Jacques le fataliste et son maître
JACQUES: Quelquefois oui, quelquefois non.
LE MAÎTRE: Et comment le perdis−tu ?
JACQUES: Je ne le perdis pas; je le troquai bel et bien.
LE MAÎTRE: Dis−moi un mot de ce troc−là.
JACQUES: Ce sera le premier chapitre de saint Luc, une kyrielle de
genuit à ne point finir, depuis la première jusqu'à Denise la
dernière.
LE MAÎTRE: Qui crut l'avoir et qui ne l'eut point.
JACQUES: Et avant Denise, les deux voisines de notre chaumière.
LE MAÎTRE: Qui crurent l'avoir et qui ne l'eurent point.
JACQUES: Non.
594
Jacques le fataliste et son maître
LE MAÎTRE: Manquer un pucelage à deux, cela n'est pas trop adroit.
JACQUES: Tenez, mon maître, je devine, au coin de votre lèvre
droite qui se relève, et à votre narine gauche qui se crispe,
qu'il vaut autant que je fasse la chose de bonne grâce, que d'en
être prié; d'autant que je sens augmenter mon mal de gorge, que la
suite de mes amours sera longue, et que je n'ai guère de courage
que pour un ou deux petits contes.
LE MAÎTRE: Si Jacques voulait me faire un grand plaisir...
JACQUES: Comment s'y prendrait−il ?
L E M A Î T R E : I l d é b u t e r a i t p a r l a p e r t e d e s o n pucelage. Veux−tu que
595
Jacques le fataliste et son maître
je te le dise ? J'ai toujours été friand du récit de ce grand
événement.
JACQUES: Et pourquoi, s'il vous plaît ?
LE MAÎTRE: C'est que de tous ceux du même genre, c'est le seul qui
soit piquant; les autres n'en sont que d'insipides et communes
répétitions. De tous les péchés d'une jolie pénitente, je suis sûr
que le confesseur n'est attentif qu'à celui−là.
JACQUES: Mon maître, mon maître, je vois que vous avez la tête
corrompue, et qu'à votre agonie le diable pourrait bien se montrer
à vous sous la même forme de parenthèse qu'à Ferragus.
596
Jacques le fataliste et son maître
LE MAÎTRE: Cela se peut. Mais tu fus déniaisé, je gage, par
quelque vieille impudique de ton village ?
JACQUES: Ne gagez pas, vous perdriez.
LE MAÎTRE: Ce fut par la servante de ton curé ?
JACQUES: Ne gagez pas, vous perdriez encore.
LE MAÎTRE: Ce fut donc par sa nièce ?
JACQUES: Sa nièce crevait d'humeur et de dévotion, deux qualités
qui vont fort bien ensemble, mais qui ne me vont pas.
LE MAÎTRE: Pour cette fois, je crois que j'y suis.
JACQUES: Moi, je n'en crois rien.
LE MAÎTRE: Un jour de foire ou de marché...
JACQUES: Ce n'était ni un jour de foire, ni un jour de marché.
LE MAÎTRE: Tu allas à la ville.
597
Jacques le fataliste et son maître
JACQUES: Je n'allai point à la ville.
L E M A Î T R E : E t i l é t a i t é c r i t l à − h a u t q u e t u rencontrerais dans une
taverne quelqu'une de ces créatures obligeantes; que tu t'enivrerais...
JACQUES: J'étais à jeun; et ce qui était écrit là−haut, c'est qu'à
l'heure qu'il est vous vous épuiseriez en fausses conjectures; et
que vous gagneriez un défaut dont vous m'avez corrigé, la fureur
de deviner, et toujours de travers. Tel que vous me voyez,
monsieur, j'ai été une fois baptisé.
LE MAÎTRE: Si tu te proposes d'entamer la perte de ton pucelage au
sortir des fonts baptismaux, nous n'y serons pas de si tôt.
598
Jacques le fataliste et son maître
JACQUES: J'eus donc un parrain et une marraine.
Maître Bigre, le
plus fameux charron du village, avait un fils. Bigre le père fut
mon parrain, et Bigre le fils était mon ami. A l'âge de dix−huit à
dix−neuf ans nous nous amourachâmes tous les deux à la fois d'une
petite couturière appelée Justine. Elle ne passait pas pour
autrement cruelle; mais elle jugea à propos de se signaler par un
premier dédain, et son choix tomba sur moi.
LE MAÎTRE: Voilà une de ces bizarreries des femmes auxquelles on
ne comprend rien.
JACQUES: Tout le logement du charron maître Bigre, mon parrain,
599
Jacques le fataliste et son maître
consistait en une boutique et une soupente. Son lit était au fond
de la boutique. Bigre le fils, mon ami, couchait sur la soupente,
à laquelle on grimpait par une petite échelle, placée à peu près à
égale distance du lit de son père et de la porte de la boutique.
Lorsque Bigre mon parrain était bien endormi, Bigre mon ami
ouvrait doucement la porte, et Justine montait à la soupente par
une petite échelle. Le lendemain, dès la pointe du jour, avant que
Bigre le père fût éveillé, Bigre le fils descendait de la soupente, rouvrait la porte, et Justine s'évadait comme elle était
entrée.
600
Jacques le fataliste et son maître
LE MAÎTRE: Pour aller ensuite visiter quelque soupente, la sienne
ou une autre.
JACQUES: Pourquoi non ? Le commerce de Bigre et de Justine était
assez doux; mais il fallait qu'il fût troublé: cela était écrit
là−haut; il le fut donc.
LE MAÎTRE: Par le père ?
JACQUES: Non.
LE MAÎTRE: Par la mère ?
JACQUES: Non, elle était morte.
LE MAÎTRE: Par un rival ?
JACQUES: Eh ! non, non, de par tous les diables !
non. Mon maître,
il est écrit là−haut que vous en avez pour le reste de vos jours;
601
Jacques le fataliste et son maître
tant que vous vivrez vous devinerez, je vous le répète, et vous
devinerez de travers.
Un matin, que mon ami Bigre, plus fatigué qu'à l'ordinaire ou du
travail de la veille, ou du plaisir de la nuit, reposait doucement
entre les bras de Justine, voilà une voix formidable qui se fait
entendre au pied du petit escalier: "Bigre ! Bigre !
maudit
paresseux ! l'Angelus est sonné, il est près de cinq heures et
demie, et te voilà encore dans ta soupente ! As−tu résolu d'y
rester jusqu'à midi ? Faut−il que j'y monte et que je t'en fasse
descendre plus vite que tu ne voudrais ? Bigre !
Bigre !
602
Jacques le fataliste et son maître
− Mon père ?
− Et cet essieu après lequel ce vieux bourru de fermier attend;
veux−tu qu'il revienne encore ici recommencer son tapage ?
− Son essieu est prêt, et avant qu'il soit un quart d'heure il
l'aura..."
Je vous laisse à juger des transes de Justine et de mon ami Bigre
le fils.
LE MAÎTRE: Je suis sûr que Justine se promit bien de ne plus se
retrouver sur la soupente, et qu'elle y était le soir même. Mais
comment en sortira−t−elle ce matin ?
JACQUES: Si vous vous mettez en devoir de le deviner, je me
603
Jacques le fataliste et son maître
tais... Cependant Bigre le fils s'était précipité du lit, jambes
nues, sa culotte à la main, et sa veste sur son bras.
Tandis qu'il
s'habille, Bigre le père grommelle entre ses dents:
"Depuis qu'il
s'est entêté de cette petite coureuse, tout va de travers.
Cela
finira; cela ne saurait durer; cela commence à me lasser. Encore
si c'était une fille qui en valût la peine; mais une créature !
Dieu sait quelle créature ! Ah ! si la pauvre défunte, qui avait de
l'honneur jusqu'au bout des ongles, voyait cela, il y a longtemps
qu'elle eût bâtonné l'un, et arraché les yeux de l'autre au sortir
604
Jacques le fataliste et son maître
de la grand messe sous le porche, devant tout le monde; car rien
ne l'arrêtait: mais si j'ai été trop bon jusqu'à présent, et qu'ils s'imaginent que je continuerai, ils se trompent."
LE MAÎTRE: Et ces propos, Justine les entendait de la soupente ?
JACQUES: Je n'en doute pas. Cependant Bigre le fils s'en était
allé chez le fermier, avec son essieu sur l'épaule et Bigre le
père s'était mis à l'ouvrage. Après quelques coups de doloire, son
nez lui demande une prise de tabac; il cherche sa tabatière dans
ses poches, au chevet de son lit; il ne la trouve point.
"C'est ce
coquin, dit−il, qui s'en est saisi comme de coutume; voyons s'il
605
Jacques le fataliste et son maître
ne l'aura pas laissée là−haut..." Et le voilà qui monte à la
soupente. Un moment après il s'aperçoit que sa pipe et son couteau
lui manquent et il remonte à la soupente.
LE MAÎTRE: Et Justine ?
JACQUES: Elle avait ramassé ses vêtements à la hâte, et s'était
glissée sous le lit, où elle était étendue à plat ventre, plus
morte que vive.
LE MAÎTRE: Et ton ami Bigre le fils ?
JACQUES: Son essieu rendu, mis en place et payé, il était accouru
chez moi, et m'avait exposé le terrible embarras où il se trouvait. Après m'en être un peu amusé, "Ecoute, lui dis−je,
606
Jacques le fataliste et son maître
Bigre, va te promener par le village, où tu voudras, je te tirerai
d'affaire. Je ne te demande qu'une chose, c'est de m'en laisser le
temps..." Vous souriez, monsieur, qu'est−ce qu'il y a ?
LE MAÎTRE: Rien.
JACQUES: Mon ami Bigre sort. Je m'habille, car je n'étais pas
encore levé. Je vais chez son père, qui ne m'eut pas plus tôt
aperçu, que, poussant un cri de surprise et de joie, il me dit:
"Eh ! filleul, te voilà ! d'où sors−tu et que viens−tu faire ici de
si grand matin ?..." Mon parrain Bigre avait vraiment de l'amitié
pour moi; aussi lui répondis−je avec franchise: "Il ne s'agit pas
607
Jacques le fataliste et son maître
de savoir d'où je sors, mais comment je rentrerai chez nous.
− Ah ! filleul, tu deviens libertin; j'ai bien peur que Bigre et
toi vous ne fassiez la paire. Tu as passé la nuit dehors.
− Et mon père n'entend pas raison sur ce point.
−Ton père a raison, filleul, de ne pas entendre raison là−dessus.
Mais commençons par déjeuner, la bouteille nous avisera."
LE MAÎTRE: Jacques, cet homme était dans les bons principes.
JACQUES: Je lui répondis que je n'avais ni besoin ni envie de
boire ou de manger, et que je tombais de lassitude et de sommeil.
Le vieux Bigre, qui de son temps n'en cédait pas à son camarade,
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Jacques le fataliste et son maître
ajouta en ricanant: "Filleul, elle était jolie, et tu t'en es donné. Ecoute: Bigre est sorti, monte à la soupente, et jette−toi
sur son lit... Mais un mot avant qu'il revienne. C'est ton ami;
lorsque vous vous trouverez tête à tête, dis−lui que suis mécontent, très mécontent. C'est une petite Justine que tu dois
connaître (car quel est le garçon du village qui ne la connaisse
pas ?) qui me l'a débauché; tu me rendrais un vrai service, si tu
le détachais de cette créature. Auparavant c'était ce qu'on
appelle un joli garçon, mais depuis qu'il a fait cette malheureuse
connaissance... Tu ne m'écoutes pas; tes yeux se ferment; monte,
609
Jacques le fataliste et son maître
et va te reposer."
Je monte, je me déshabille, je lève la couverture et les draps, je
tâte partout, point de Justine. Cependant Bigre, mon parrain,
disait: "Les enfants ! les maudits enfants ! n'en voilà−t−il pas
encore un qui désole son père ?" Justine n'étant pas dans le lit,
je me doutai qu'elle était dessous. Le bouge était tout à fait
aveugle. Je me baisse, je promène mes mains, je rencontre un de
ses bras, je la saisis, je la tire à moi; elle sort de dessous la
couchette en tremblant. Je l'embrasse, je la rassure, je lui fais
signe de se coucher. Elle joint ses deux mains, elle se jette à
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Jacques le fataliste et son maître
mes pieds, elle serre mes genoux. Je n'aurais peut−être pas
résisté à cette scène muette, si le jour l'eût éclairée; mais
lorsque les ténèbres ne rendent pas timide, elles rendent
entreprenant. D'ailleurs j'avais ses anciens mépris sur le coeur.
Pour toute réponse je la poussai vers l'escalier qui conduisait à
la boutique. Elle en poussa un cri de frayeur. Bigre qui l'entendit, dit: «Il rêve...» Justine s'évanouit; ses genoux se
dérobent sous elle; dans son délire elle disait d'une voix étouffée: "Il va venir... il vient... je l'entends qui monte... je
suis perdue!...« »Non, non, lui répondis−je d'une voix étouffée,
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Jacques le fataliste et son maître
remettez−vous, taisez−vous, et couchez−vous..." Elle persiste dans
son refus; je tiens ferme: elle se résigne: et nous voilà l'un à
côté de l'autre.
LE MAÎTRE: Traître ! scélérat ! sais−tu quel crime tu vas commettre ?
Tu vas violer cette fille, sinon par la force, du moins par la
terreur. Poursuivi au tribunal des lois, tu en éprouverais toute
la rigueur réservée aux ravisseurs.
JACQUES: Je ne sais si je la violai, mais je sais bien que je ne
lui fis pas de mal, et qu'elle ne m'en fit point. D'abord en
détournant sa bouche de mes baisers, elle l'approcha de mon
612
Jacques le fataliste et son maître
oreille et me dit tout bas: «Non, non, Jacques, non...» A ce mot,
je fais semblant de sortir du lit, et de m'avancer vers l'escalier. Elle me retint, et me dit encore à l'oreille: "Je ne
vous aurais jamais cru si méchant; je vois qu'il ne faut attendre
de vous; aucune pitié; mais du moins, promettez moi, jurez moi...
− Quoi ?
− Que Bigre n'en saura rien."
LE MAÎTRE: Tu promis, tu juras, et tout alla fort bien.
JACQUES: Et puis très bien encore.
LE MAÎTRE: Et puis encore très bien ?
JACQUES: C'est précisément comme si vous y aviez été. Cependant,
613
Jacques le fataliste et son maître
Bigre mon ami, impatient, soucieux et las de rôder autour de la
maison sans me rencontrer, rentre chez son père qui lui dit avec
humeur: «Tu as été bien longtemps pour rien...» Bigre lui répondit
avec plus d'humeur encore: "Est−ce qu'il n'a pas fallu allégir par
les deux bouts ce diable d'essieu qui s'est trouvé trop gros ?
− Je t'en avais averti; mais tu n'en veux jamais faire qu'à ta
tête.
− C'est qu'il est plus aisé d'en ôter que d'en remettre.
− Prends cette jante, et va finir à la porte.
− Pourquoi à la porte ?
− C'est que le bruit de l'outil réveillerait Jacques, ton ami.
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Jacques le fataliste et son maître
− Jacques!...
− Oui ! Jacques, il est là−haut sur la soupente, qui repose. Ah !
que les pères sont à plaindre; si ce n'est d'une chose, c'est
d'une autre ! Eh bien ! te remueras−tu ? Tandis que tu restes là
comme un imbécile, la tête baissée, la bouche béante, et les bras
pendants, la besogne ne se fait pas..." Bigre mon ami, furieux,
s'élance vers l'escalier; Bigre mon parrain le retient en lui
disant: "Où vas−tu ? laisse dormir ce pauvre diable, qui est excédé
de fatigue. A sa place, serais−tu bien aise qu'on troublât ton
repos ?"
615
Jacques le fataliste et son maître
LE MAÎTRE: Et Justine entendait encore tout cela ?
JACQUES: Comme vous m'entendez.
LE MAÎTRE: Et que faisais−tu ?
JACQUES: Je riais.
LE MAÎTRE: Et Justine ?
JACQUES: Elle avait arraché sa cornette; elle se tirait par les
cheveux; elle levait les yeux au ciel, du moins je le présume;
elle se tordait les bras.
LE MAÎTRE: Jacques, vous êtes un barbare; vous avez un coeur de
bronze.
JACQUES: Non, monsieur, non, j'ai de la sensibilité; mais je la
réserve pour une meilleure occasion. Les dissipateurs de cette
616
Jacques le fataliste et son maître
richesse en ont tant prodigué lorsqu'il en fallait être économe,
qu'ils ne s'en trouvent plus quand il faudrait en être prodigue...
Cependant je m'habille, et je descends. Bigre le père me dit: "Tu
avais besoin de cela, cela t'a bien fait; quand tu es venu, tu
avais l'air d'un déterré; et te revoilà ! vermeil et frais comme
l'enfant qui vient de têter. Le sommeil est une bonne chose!...
Bigre, descends à la cave, et apporte une bouteille, afin que nous
d é j e u n i o n s . A p r é s e n t , f i l l e u l , t u d é j e u n e r a s volontiers ? −Très
volontiers..." La bouteille est arrivée et placée sur l'établi;
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Jacques le fataliste et son maître
nous sommes debout autour. Bigre le père remplit son verre et le
mien, Bigre le fils, en écartant le sien, dit d'un ton farouche:
"Pour moi, je ne suis pas altéré si matin.
− Tu ne veux pas boire ?
− Non.
− Ah ! je sais ce que c'est; tiens, filleul, il y a de la Justine
là−dedans; il aura passé chez elle, ou il ne l'aura pas trouvée,
ou il l'aura surprise avec un autre; cette bouderie contre la
bouteille n'est pas naturelle: c'est ce que je te dis.
MOI: Mais vous pourriez bien avoir deviné juste.
BIGRE LE FILS: Jacques, trêve de plaisanteries, placées ou
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Jacques le fataliste et son maître
déplacées, je ne les aime pas.
BIGRE LE PÈRE: Puisqu'il ne veut pas boire, il ne faut pas que
cela nous en empêche. A ta santé, filleul.
MOI: A la vôtre, parrain; Bigre, mon ami, bois avec nous. Tu te
chagrines trop pour peu de chose.
BIGRE LE FILS: Je vous ai déjà dit que je ne buvais pas.
MOI: Eh bien ! si ton père l'a rencontré, que diable, tu la
reverras, vous vous expliquerez, et tu conviendras que tu as tort.
BIGRE LE PÈRE: Eh ! laisse−le faire; n'est−il pas juste que cette
créature le châtie de la peine qu'il me cause ? Ça, encore un coup,
619
Jacques le fataliste et son maître
et venons à ton affaire. Je conçois qu'il faut que je te mène chez
ton père; mais que veux−tu que je lui dise ?
MOI: Tout ce que vous voudrez, tout ce que vous lui avez entendu
dire cent fois lorsqu'il vous a ramené votre fils.
BIGRE LE PÈRE: Allons..."
Il sort, je le suis, nous arrivons à la porte de la maison; je le
laisse entrer seul. Curieux de la conversation de Bigre le père et
du mien, je me cache dans un recoin, derrière une cloison, d'où je
ne perdis pas un mot.
BIGRE LE PÈRE: Allons, compère, il faut encore lui pardonner cette
fois.
620
Jacques le fataliste et son maître
− Lui pardonner, et de quoi ?
− Tu fais l'ignorant.
− Je ne le fais point, je le suis.
−Tu es fâché, et tu as raison de l'être.
− Je ne suis point fâché.
− Tu l'es, te dis−je.
− Si tu veux que je le sois, je ne demande pas mieux; mais que je
sache auparavant la sottise qu'il a faite.
D'accord, trois fois, quatre fois; mais ce n'est pas coutume. On
se trouve une bande de jeunes garçons et de jeunes filles; on
boit, on rit, on danse; les heures se passent vite; et cependant
la porte de la maison se ferme...
621
Jacques le fataliste et son maître
Bigre, en baissant la voix, ajouta: "Ils ne nous entendent pas;
mais, de bonne foi, est−ce que nous avons été plus sages qu'eux à
leur âge ? Sais−tu qui sont les mauvais pères ? Les mauvais pères,
ce sont ceux qui ont oublié les fautes de leur jeunesse, Dis−moi,
est−ce que nous n'avons jamais découché ?
− Et toi, Bigre, mon compère, dis−moi, est ce que nous n'avons
jamais pris d'attachement qui déplaisait à nos parents ?
− Aussi je crie plus haut que je ne souffre. Fais de même.
− Mais Jacques n'a point découché, du moins cette nuit, j'en suis
sûr.
622
Jacques le fataliste et son maître
− Eh bien ! si ce n'est pas celle−ci, c'est une autre.
Tant y a que
tu n'en veux point à ton garçon ?
− Non.
− Et quand je serai parti tu ne le maltraiteras pas ?
− Aucunement.
− Tu m'en donnes ta parole ?
− Je te la donne.
− Ta parole d'honneur ?
− Ma parole d'honneur.
− Tout est dit, et je m'en retourne..."
Comme mon parrain Bigre était sur le seuil, mon père, lui frappant
doucement sur l'épaule, lui disait: "Bigre, mon ami, il y a ici
623
Jacques le fataliste et son maître
quelque anguille sous roche; ton garçon et le mien sont deux futés
matois; et je crains bien qu'ils ne nous en aient donné d'une à
garder aujourd'hui; mais, avec le temps cela se découvrira. Adieu,
compère."
LE MAÎTRE: Et quelle fut la fin de l'aventure entre Bigre ton ami
et Justine ?
JACQUES: Comme elle devait être. Il se fâcha, elle se fâcha plus
fort que lui; elle pleura, il s'attendrit; elle lui jura que j'étais le meilleur ami qu'il eût; je lui jurai qu'elle était la
plus honnête fille du village. Il nous crut, nous demanda pardon,
624
Jacques le fataliste et son maître
nous en aima et nous en estima davantage tous deux. Et voilà le
commencement, le milieu et la fin de la perte de mon pucelage. A
p r é s e n t , M o n s i e u r , j e v o u d r a i s b i e n q u e v o u s m'apprissiez le but
moral de cette impertinente histoire.
LE MAÎTRE: A mieux connaître les femmes.
JACQUES: Et vous aviez besoin de cette leçon ?
LE MAÎTRE: A mieux connaître les amis.
JACQUES: Et vous avez jamais cru qu'il y en eût un seul qui tînt
rigueur à votre femme ou à votre fille, si elle s'était proposé sa
défaite ?
LE MAÎTRE: A mieux connaître les pères et les enfants.
625
Jacques le fataliste et son maître
JACQUES: Allez, Monsieur, ils ont été de tout temps, et seront à
jamais, alternativement dupes les uns des autres.
LE MAÎTRE: Ce que tu dis là sont autant de vérités éternelles,
mais sur lesquelles on ne saurait trop insister. Quel que soit le
récit que tu m'as promis après celui−ci, sois sûr qu'il ne sera
vide d'instruction que pour un sot; et continue."
Lecteur, il me vient un scrupule, c'est d'avoir fait honneur à
Jacques ou à son maître de quelques réflexions qui vous
appartiennent de droit; si cela est, vous pouvez les reprendre
sans qu'ils s'en formalisent. J'ai cru m'apercevoir que le mot
626
Jacques le fataliste et son maître
Bigre vous déplaisait. Je voudrais bien savoir pourquoi.
C'est le
vrai nom de famille de mon charron; les extraits baptistaires,
extraits mortuaires, contrats de mariage en sont signés Bigre. Les
descendants de Bigre, qui occupent aujourd'hui la boutique,
s'appellent Bigre. Quand leurs enfants, qui sont jolis, passent
dans la rue, on dit: «Voilà les petits Bigres.» Quand vous
prononcez le nom de Boule, vous vous rappelez le plus grand
ébéniste que vous ayez eu. On ne prononce point encore dans la
contrée de Bigre le nom de Bigre sans se rappeler le plus grand
627
Jacques le fataliste et son maître
charron dont on ait mémoire. Le Bigre, dont on lit le nom à la fin
de tous les livres d'offices pieux du commencement de ce siècle,
fut un de ses parents. Si jamais un arrière−neveu de Bigre se
signale par quelque grande action, le nom personnel de Bigre ne
sera pas moins imposant pour vous que celui de César ou de Condé.
C'est qu'il y a Bigre et Bigre, comme Guillaume et Guillaume. Si
je dis Guillaume tout court, ce ne sera ni le conquérant de la
Grande Bretagne, ni le marchand de drap de l'Avocat Patelin; le
nom de Guillaume tout court ne sera ni héroïque ni bourgeois:
628
Jacques le fataliste et son maître
ainsi de Bigre. Bigre tout court n'est ni le fameux charron ni
quelqu'un de ses plats ancêtres ou de ses plats descendants. En
bonne foi, un nom personnel peut−il être de bon ou de mauvais
goût ? Les rues sont pleines de mâtins qui s'appellent Pompée.
Défaites−vous donc de votre fausse délicatesse, ou j'en userai
avec vous comme milord Chatham avec les membres du parlement; il
leur dit: "Sucre, Sucre, Sucre; qu'est ce qu'il y a de ridicule
là−dedans ?...« Et moi, je vous dirai: »Bigre Bigre, Bigre;
pourquoi ne s'appellerait−on pas Bigre ?" C'est, comme le disait un
629
Jacques le fataliste et son maître
officier à son général le grand Condé, qu'il y a un fier Bigre
comme Bigre le charron; un bon Bigre, comme vous et moi; de plats
Bigres, comme une infinité d'autres.
JACQUES. C'était un jour de noces; frère Jean avait marié la fille
d'un de ses voisins. J'étais garçon de fête. On m'avait placé à
table entre les deux goguenards de la paroisse; j'avais l'air d'un
grand nigaud, quoique je ne le fusse pas tant qu'ils le croyaient.
Ils me firent quelques questions sur la nuit de la mariée; j'y
répondis assez bêtement, et les voilà qui éclatent de rire, et les
femmes de ces deux plaisants à crier de l'autre bout:
"Qu'est−ce
630
Jacques le fataliste et son maître
qu'il y a donc ? vous êtes bien joyeux là−bas ? − C'est que c'est
par trop drôle, répondit un de nos maris à sa femme; je te
conterai cela ce soir." L'autre, qui n'était pas moins curieuse,
fit la même question à son mari, qui lui fit la même réponse. Le
repas continue, et les questions et mes balourdises, et les éclats
de rire et la surprise des femmes. Après le repas, la danse; après
la danse, le coucher des époux, le don de la jarretière, moi dans
mon lit, et mes goguenards dans les leurs, racontant à leurs
femmes la chose incompréhensible, incroyable, c'est qu'à
631
Jacques le fataliste et son maître
vingt−deux ans, grand et vigoureux comme je l'étais, assez bien de
figure, alerte et point sot, j'étais aussi neuf, mais aussi neuf
qu'au sortir du ventre de ma mère, et les deux femmes de s'en
émerveiller ainsi que leurs maris. Mais, dès le lendemain, Suzanne
me fit signe et me dit: "Jacques, n'as−tu rien à faire ?
− Non, voisine ! qu'est−ce qu'il y a pour votre service ?
− Je voudrais... je voudrais...", et en disant je voudrais, elle
me serrait la main et me regardait si singulièrement; "je voudrais
que tu prisses notre serpe et que tu vinsses dans la commune
m'aider à couper deux ou trois bourrées, car c'est une besogne
632
Jacques le fataliste et son maître
trop forte pour moi seule.
− Très volontiers, madame Suzanne..."
Je prends la serpe, et nous allons. Chemin faisant, Suzanne se
laissait tomber la tête sur mon épaule, me prenait le menton, me
tirait les oreilles, me pinçait les côtés. Nous arrivons.
L'endroit était en pente. Suzanne se couche à terre tout de son
long à la place la plus élevée, les pieds éloignés l'un de l'autre
et les bras passés par dessus la tête. J'étais au dessous d'elle,
jouant de la serpe sur le taillis, et Suzanne repliait ses jambes,
approchant ses talons de ses fesses; ses genoux élevés rendaient
633
Jacques le fataliste et son maître
ses jupons fort courts, et je jouais toujours de la serpe sur le
taillis, ne regardant guère où je frappais et frappant souvent à
côté. Enfin, Suzanne me dit: "Jacques, est−ce que tu ne finiras
pas bientôt ?
− Quand vous voudrez, madame Suzanne.
− Est ce que tu ne vois pas, dit−elle à demi−voix, que je veux que
tu finisses ?..." Je finis donc, je repris haleine, et je finis
encore; et Suzanne...
LE MAÎTRE: T'ôtait ton pucelage que tu n'avais pas ?
JACQUES: Il est vrai; mais Suzanne ne s'y méprit pas, et de
sourire et de me dire: "Tu en as donné d'une bonne à garder à
634
Jacques le fataliste et son maître
notre homme; et tu es un fripon.
− Que voulez−vous dire, madame Suzanne ?
− Rien, rien; tu m'entends de reste. Trompe−moi encore quelquefois
de même, et je te le pardonne..." Je reliai ses bourrées, je les
pris sur mon dos et nous revînmes, elle à sa maison, moi à la
nôtre.
LE MAÎTRE: Sans faire une pause en chemin ?
JACQUES: Non.
LE MAÎTRE: Il n'y avait donc pas loin de la commune au village ?
J A C Q U E S : P a s p l u s l o i n q u e d u v i l l a g e à l a commune.
LE MAÎTRE: Elle ne valait que cela ?
635
Jacques le fataliste et son maître
JACQUES: Elle valait peut−être davantage pour un autre, pour un
autre jour: chaque moment a son prix.
A quelque temps de là, dame Marguerite, c'était la femme de notre
autre goguenard, avait du grain à faire moudre et n'avait pas le
temps d'aller au moulin; elle vint demander à mon père un de ses
garçons qui y allât pour elle. Comme j'étais le plus grand, elle
ne doutait pas que le choix de mon père ne tombât sur moi, ce qui
ne manqua pas d'arriver. Dame Marguerite sort; je la suis; je
charge le sac sur son âne et je le conduis seul au moulin. Voilà
son grain moulu, et nous nous en revenions, l'âne et moi, assez
636
Jacques le fataliste et son maître
tristes, car je pensais que j'en serais pour ma corvée. Je me
trompais. Il y avait entre le village et le moulin un petit bois à
passer; ce fut là que je trouvai dame Marguerite assise au bord de
la voie. Le jour commençait à tomber. "Jacques, me dit−elle, enfin
te voilà ! Sais−tu qu'il y a plus d'une mortelle heure que je
t'attends ?..."
Lecteur, vous êtes aussi trop pointilleux. D'accord, la mortelle
heure est des dames de la ville et la grande heure, de dame
Marguerite.
JACQUES: C'est que l'eau était basse, que le moulin allait
637
Jacques le fataliste et son maître
lentement, que le meunier était ivre et que, quelque diligence que
j'aie faite, je n'ai pu revenir plus tôt.
MARGUERITE: Assieds−toi là, et jasons un peu.
JACQUES: Dame Marguerite, je le veux bien...
Me voilà assis à côté d'elle pour jaser et cependant nous gardions
le silence tous deux. Je lui dis donc: "Mais, dame Marguerite,
vous ne me dites mot, et nous ne jasons pas.
MARGUERITE: C'est que je rêve à ce que mon mari m'a dit de toi.
JACQUES: Ne croyez rien de ce que votre mari vous a dit; c'est un
gausseur.
MARGUERITE: Il m'a assuré que tu n'avais jamais été amoureux.
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Jacques le fataliste et son maître
JACQUES: Oh ! pour cela il a dit vrai.
MARGUERITE: Quoi ! Jamais de ta vie ?
JACQUES: De ma vie.
MARGUERITE: Comment ! à ton âge, tu ne saurais pas ce que c'est
qu'une femme ?
JACQUES: Pardonnez−moi, dame Marguerite.
MARGUERITE: Et qu'est−ce que c'est qu'une femme ?
JACQUES: Une femme ?
MARGUERITE: Oui, une femme.
JACQUES: Attendez... C'est un homme qui a un cotillon, une
cornette et de gros tétons.
LE MAÎTRE: Ah ! scélérat !
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Jacques le fataliste et son maître
JACQUES: L'autre ne s'y était pas trompée; et je voulais que
celle−ci s'y trompât. A ma réponse, dame Marguerite fit des éclats
de rire qui ne finissaient point; et moi, tout ébahi, je lui demandai ce qu'elle avait tant à rire. Dame Marguerite me dit
qu'elle riait de ma simplicité. "Comment ! grand comme tu es, vrai,
tu n'en saurais pas davantage ?
− Non, dame Marguerite."
Là−dessus dame Marguerite se tut, et moi aussi.
"Mais, dame Marguerite, lui dis−je encore, nous nous sommes assis
pour jaser et voilà que vous ne dites mot et que nous ne jasons
pas. Dame Marguerite, qu'avez−vous ? vous rêvez.
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Jacques le fataliste et son maître
MARGUERITE: Oui, je rêve... je rêve... je rêve..."
En prononçant ces je rêve, sa poitrine s'élevait, sa voix s'affaiblissait, ses membres tremblaient, ses yeux s'étaient
fermés, sa bouche était entrouverte; elle poussa un profond
soupir; elle défaillit, et je fis semblant de croire qu'elle était
morte, et me mis à crier du ton de l'effroi: "Dame Marguerite !
d a m e M a r g u e r i t e ! p a r l e z − m o i d o n c ! d a m e Marguerite, est−ce que vous
vous trouvez mal ?
MARGUERITE: Non, mon enfant; laisse−moi un moment en repos... Je
ne sais ce qui m'a prise... Cela m'est venu subitement.
LE MAÎTRE: Elle mentait.
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Jacques le fataliste et son maître
JACQUES: Oui, elle mentait.
MARGUERITE: C'est que je rêvais.
JACQUES: Rêvez−vous comme cela la nuit à côté de votre mari ?
MARGUERITE: Quelquefois.
JACQUES: Cela doit l'effrayer.
MARGUERITE: Il y est fait...
Marguerite revint peu à peu de sa défaillance, et dit: Je rêvais
qu'à la noce, il y a huit jours, notre homme et celui de la
Suzanne se sont moqués de toi; cela m'a fait pitié, et je me suis
trouvée toute je ne sais comment.
JACQUES: Vous êtes trop bonne.
MARGUERITE: Je n'aime pas qu'on se moque. Je rêvais qu'à la
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Jacques le fataliste et son maître
première occasion ils recommenceraient de plus belle, et que cela
me fâcherait encore.
JACQUES: Mais il ne tiendrait qu'à vous que cela n'arrivât plus.
MARGUERITE: Et comment ?
JACQUES: En m'apprenant...
MARGUERITE: Et quoi ?
JACQUES: Ce que j'ignore, et ce qui faisait tant rire votre homme
et celui de la Suzanne, qui ne riraient plus.
MARGUERITE: Oh ! non, non. Je sais bien que tu es un bon garçon, et
que tu ne le dirais à personne; mais je n'oserais.
JACQUES: Et pourquoi ?
MARGUERITE: C'est que je n'oserais.
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Jacques le fataliste et son maître
JACQUES: Ah ! dame Marguerite, apprenez−moi, je vous prie, je vous
en aurai la plus grande obligation, apprenez−moi..." En la
suppliant ainsi, je lui serrais les mains et elle me les serrait
aussi; je lui baisais les yeux, et elle me baisait la bouche.
Cependant il faisait tout à fait nuit. Je lui dis donc: "Je vois
bien, dame Marguerite, que vous ne me voulez pas assez de bien
pour m'apprendre; j'en suis tout à fait chagrin. Allons, levons−nous, retournons−nous−en..." Dame Marguerite se tut; elle
reprit une de mes mains, je ne sais où elle la conduisit, mais le
fait est que je m'écriai: «Il n'y a rien ! il n'y a rien!»
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Jacques le fataliste et son maître
LE MAÎTRE: Scélérat ! double scélérat !
JACQUES: Le fait est qu'elle était fort déshabillée, et que je
l'étais beaucoup aussi. Le fait est que j'avais toujours la main
où il n'y avait rien chez elle, et qu'elle avait placé sa main où
cela n'était pas tout à fait de même chez moi. Le fait est que je
me trouvai sous elle et par conséquent elle sur moi. Le fait est
que, ne la soulageant d'aucune fatigue, il fallait bien qu'elle la
prît tout entière. Le fait est qu'elle se livrait à mon instruction de si bon coeur, qu'il vint un instant où je crus
qu'elle en mourrait. Le fait est qu'aussi troublé qu'elle et ne
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Jacques le fataliste et son maître
sachant ce que je disais, je m'écriai: Ah ! dame Suzanne, que vous
me faites aise!"
LE MAÎTRE: Tu veux dire dame Marguerite.
JACQUES: Non, non. Le fait est que je pris un nom pour un autre et
qu'au lieu de dire dame Marguerite, je dis dame Suzon.
Le fait est
que j'avouai à dame Marguerite que ce qu'elle croyait m'apprendre
ce jour−là, dame Suzon me l'avait appris, un peu diversement, à la
vérité, il y avait trois ou quatre jours. Le fait est qu'elle me
dit: «Quoi ! c'est Suzon et non pas moi ?...» Le fait est que je
répondis: «Ce n'est ni l'une ni l'autre.» Le fait est que, tout en
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Jacques le fataliste et son maître
se moquant d'elle−même, de Suzon, des deux maris, et qu'en me
disant de petites injures, je me trouvai sur elle, et par conséquent elle sous moi, et qu'en m'avouant que cela lui avait
fait bien du plaisir, mais pas autant que de l'autre manière, elle
se retrouva sur moi, et par conséquent moi sous elle. Le fait est
qu'après quelque temps de repos et de silence, je ne me trouvai ni
elle dessous, ni moi dessus, ni elle dessus, ni moi dessous; car
nous étions l'un et l'autre sur le côté; qu'elle avait la tête penchée en devant et les deux fesses collées contre mes deux
cuisses. Le fait est que, si j'avais été moins savant, la bonne
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Jacques le fataliste et son maître
dame Marguerite m'aurait appris tout ce qu'on peut apprendre. Le
fait est que nous eûmes bien de la peine à regagner le village. Le
fait est que mon mal de gorge est fort augmenté, et qu'il n'y a
pas d'apparences que je puisse parler de quinze jours.
LE MAÎTRE: Et tu n'as pas revu ces femmes ?
JACQUES: Pardonnez−moi, plus d'une fois.
LE MAÎTRE: Toutes deux ?
JACQUES: Toutes deux.
LE MAÎTRE: Elles ne se sont pas brouillées ?
JACQUES: Utiles l'une à l'autre, elles s'en sont aimées davantage.
LE MAÎTRE: Les nôtres en auraient bien fait autant, mais chacune
avec son chacun... Tu ris.
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Jacques le fataliste et son maître
JACQUES: Toutes les fois que je me rappelle le petit homme criant,
jurant, écumant, se débattant de la tête, des pieds, des mains, de
tout le corps, et prêt à se jeter du haut du fenil en bas, au
hasard de se tuer, je ne saurais m'empêcher d'en rire.
LE MAÎTRE: Et ce petit homme, qui est−il ? Le mari de la dame
Suzon ?
JACQUES: Non.
LE MAÎTRE: Le mari de la dame Marguerite ?
JACQUES: Non... Touiours le même: il en a, pour tant qu'il vivra.
LE MAÎTRE: Qui est−il donc ?
Jacques ne répondit point à cette question, et le maître ajouta:
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Jacques le fataliste et son maître
"Dis−moi seulement qui était le petit homme.
JACQUES: Un jour un enfant, assis au pied du comptoir d'une
lingère, criait de toute sa force. La marchande importunée de ses
cris, lui dit: "Mon ami, pourquoi criez−vous ?
− C'est qu'ils veulent me faire dire A.
− Et pourquoi ne voulez−vous pas dire A ?
− C'est que je n'aurai pas si tôt dit A, qu'ils voudront me faire
dire B..."
C'est que je ne vous aurai pas si tôt dit le nom du petit homme,
qu'il faudra que je vous dise le reste.
LE MAÎTRE: Peut être.
JACQUES: Cela est sûr.