JACQUES: Le bourreau !

LE MAÎTRE: Oui, oui, le bourreau.

JACQUES: Pourriez−vous me dire où est le sel de cette

plaisanterie ?

LE MAÎTRE: Je ne plaisante point. Suivez les chaînons de votre

gourmette. Vous avez besoin d'un cheval, le sort vous adresse à un

passant, et ce passant, c'est un bourreau. Ce cheval vous conduit

deux fois entre des fourches patibulaires; la troisième, il vous

dépose chez un bourreau; là vous tombez sans vie, de là on vous

apporte, où ? dans une auberge, un gîte, un asile commun. Jacques,

savez−vous l'histoire de la mort de Socrate ?

217

Jacques le fataliste et son maître

JACQUES: Non.

LE MAÎTRE: C'était un sage d'Athènes. Il y a longtemps que le rôle

de sage est dangereux parmi les fous. Ses concitoyens le

condamnèrent à boire la ciguë. Eh bien ! Socrate fit comme vous

venez de faire; il en usa avec le bourreau qui lui présenta la

ciguë aussi poliment que vous. Jacques, vous êtes une espèce de

philosophe, convenez−en. Je sais bien que c'est une race d'hommes

odieuse aux grands, devant lesquels ils ne fléchissent pas le

genou; aux magistrats, protecteurs par état des préjugés qu'ils

poursuivent; aux prêtres qui les voient rarement au pied de leurs

218

Jacques le fataliste et son maître

autels; aux poètes, gens sans principes et qui regardent sottement

la philosophie comme la cognée des beaux−arts, sans compter que

ceux même d'entre eux qui se sont exercés dans le genre odieux de

la satire, n'ont été que des flatteurs; aux peuples, de tout temps

les esclaves des tyrans qui les oppriment, des fripons qui les

trompent, et des bouffons qui les amusent. Ainsi je connais, comme

vous voyez, tout le péril de votre profession et toute l'importance de l'aveu que je vous demande; mais je n'abuserai pas

de votre secret. Jacques, mon ami, vous êtes un philosophe, j'en

suis fâché pour vous; et s'il est permis de lire dans les choses

219

Jacques le fataliste et son maître

présentes celles qui doivent arriver un jour, et si ce qui est

écrit là−haut se manifeste quelquefois aux hommes longtemps avant

l ' é v é n e m e n t , j e p r é s u m e q u e v o t r e m o r t s e r a philosophique, et que

vous recevrez le lacet d'aussi bonne grâce que Socrate reçut la

coupe de la ciguë.

JACQUES: Mon maître, un prophète ne dirait pas mieux; mais

heureusement...

LE MAÎTRE: Vous n'y croyez pas trop; ce qui achève de donner de la

force à mon pressentiment.

JACQUES: Et vous, monsieur, y croyez−vous ?

LE MAÎTRE: J'y crois; mais je n'y croirais pas que ce serait sans

220

Jacques le fataliste et son maître

conséquence.

JACQUES: Et pourquoi ?

LE MAÎTRE: C'est qu'il n y a du danger que pour ceux qui parlent;

et je me tais.

JACQUES: Et aux pressentiments ?

LE MAÎTRE: J'en ris, mais j'avoue que c'est en tremblant. Il y en

a qui ont un caractère si frappant ! On a été bercé de ces

contes−là de si bonne heure ! Si vos rêves s'étaient réalisés cinq

ou six fois, et qu'il vous arrivât de rêver que votre ami est

mort, vous iriez bien vite le matin chez lui pour savoir ce qui en

est. Mais les pressentiments dont il est impossible de se 221

Jacques le fataliste et son maître

défendre, ce sont surtout ceux qui se présentent au moment où la

c h o s e s e p a s s e l o i n d e n o u s , e t q u i o n t u n a i r symbolique.

JACQUES: Vous êtes quelquefois si profond et si sublime que je ne

vous entends pas. Ne pourriez−vous pas m'éclaircir cela par un

exemple ?

LE MAÎTRE: Rien de plus aisé. Une femme vivait à la campagne avec

son mari octogénaire et attaqué de la pierre. Le mari quitte sa

femme et vient à la ville se faire opérer. La veille de l'opération il écrit à sa femme: "A l'heure où vous recevrez cette

lettre, je serai sous le bistouri de frère Cosme..." Tu connais

222

Jacques le fataliste et son maître

ces anneaux de mariage qui se séparent en deux parties, sur

chacune desquelles les noms de l'époux et de sa femme sont gravés.

Eh bien ! cette femme en avait un pareil au doigt, lorsqu'elle

ouvrit la lettre de son mari. A l'instant, les deux moitiés de cet

anneau se séparent; celle qui portait son nom reste à son doigt;

celle qui portait le nom de son mari tombe brisée sur la lettre

qu'elle lisait... Dis−moi, Jacques, crois−tu qu'il y ait de tête

assez forte, d'âme assez ferme, pour n'être pas plus ou moins

ébranlée d'un pareil incident, et dans une circonstance pareille ?

223

Jacques le fataliste et son maître

Aussi cette femme en pensa mourir. Ses transes durèrent jusqu'au

jour de la poste suivante pour laquelle son mari lui écrivit que

l'opération s'était faite heureusement qu'il était hors de tout

danger, et qu'il se flattait de l'embrasser avant la fin du mois.

JACQUES: Et l'embrassa−t−il en effet ?

LE MAÎTRE: Oui.

JACQUES: Je vous ai fait cette question, parce que j'ai remarqué

plusieurs fois que le destin était cauteleux. On lui dit au premier moment qu'il en aura menti, et il se trouve au second

moment, qu'il a dit vrai. Ainsi donc, Monsieur, vous me croyez

224

Jacques le fataliste et son maître

dans le cas du pressentiment symbolique; et, malgré vous, vous me

croyez menacé de la mort du philosophe ?

LE MAÎTRE: Je ne saurais te le dissimuler; mais pour écarter cette

triste idée, ne pourrais−tu pas ?...

JACQUES: Reprendre l'histoire de mes amours ?..."

Jacques reprit l'histoire de ses amours. Nous l'avions laissé, je

crois, avec le chirurgien.

LE CHIRURGIEN: J'ai peur qu'il n'y ait de la besogne à votre genou

pour plus d'un jour.

JACQUES: Il y en aura tout juste pour tout le temps qui est écrit

là−haut, qu'importe ?

225

Jacques le fataliste et son maître

LE CHIRURGIEN: A tant par jour pour le logement, la nourriture et

mes soins, cela fera une somme.

JACQUES: Docteur, il ne s'agit pas de la somme pour tout ce temps;

mais combien par jour.

LE CHIRURGIEN: Vingt−cinq sous, serait−ce trop ?

JACQUES: Beaucoup trop; allons, docteur, je suis un pauvre diable:

ainsi réduisons la chose à la moitié, et avisez le plus promptement que vous pourrez à me faire transporter chez vous.

LE CHIRURGIEN: Douze sous et demi, ce n'est guère; vous mettrez

bien les treize sous !

JACQUES: Douze sous et demi, treize sous... Tope.

LE CHIRURGIEN: Et vous paierez tous les jours ?

226

Jacques le fataliste et son maître

JACQUES: C'est la condition.

LE CHIRURGIEN: C'est que j'ai une diable de femme qui n'entend pas

raillerie, voyez−vous.

JACQUES: Eh ! docteur, faites−moi transporter bien vite auprès de

votre diable de femme.

LE CHIRURGIEN: Un mois à treize sous par jour, c'est dix−neuf

livres dix sous. Vous mettrez bien vingt francs ?

JACQUES: Vingt francs, soit.

LE CHIRURGIEN: Vous voulez être bien nourri, bien soigné,

promptement guéri. Outre la nourriture, le logement et les soins,

il y aura peut−être les médicaments, il y aura des linges, il y

227

Jacques le fataliste et son maître

aura...

JACQUES: Après ?

LE CHIRURGIEN: Ma foi, le tout vaudra bien vingt−quatre francs.

JACQUES: Va pour vingt−quatre francs; mais sans queue.

LE CHIRURGIEN: Un mois à vingt−quatre francs; deux mois, cela fera

quarante−huit livres; trois mois, cela fera soixante et douze. Ah !

que la doctoresse serait contente, si vous pouviez lui avancer, en

entrant, la moitié de ces soixante et douze livres !

JACQUES: J'y consens.

LE CHIRURGIEN: Elle serait bien plus contente encore...

JACQUES: Si je payais le quartier ? Je le paierai.

228

Jacques le fataliste et son maître

Jacques ajouta: "Le chirurgien alla retrouver mes hôtes, les

prévint de notre arrangement, et un moment après, l'homme, la

femme et les enfants se rassemblèrent autour de mon lit avec un

air serein; ce furent des questions sans fin sur ma santé et sur

mon genou, des éloges sur le chirurgien, leur compère et sa femme,

des souhaits à perte de vue, la plus belle affabilité, un intérêt !

u n e m p r e s s e m e n t à m e s e r v i r ! C e p e n d a n t l e chirurgien ne leur avait

p a s d i t q u e j ' a v a i s q u e l q u e a r g e n t , m a i s i l s connaissaient

l'homme; il me prenait chez lui, et ils le savaient. Je payai ce

229

Jacques le fataliste et son maître

que je devais à ces gens; je fis aux enfants de petites largesses

que leur père et mère ne laissèrent pas longtemps entre leurs

mains. C'était le matin. L'hôte partit pour s'en aller aux champs,

l'hôtesse prit sa hotte sur ses épaules et s'éloigna; les enfants,

attristés et mécontents d'avoir été spoliés, disparurent, et quand

il fut question de me tirer de mon grabat, de me vêtir et de

m'arranger sur mon brancard, il ne se trouva personne que le

docteur, qui se mit à crier à tue−tête et que personne n'entendit.

LE MAÎTRE: Et Jacques, qui aime à se parler à lui−même, se disait

230

Jacques le fataliste et son maître

apparemment: Ne payez jamais d'avance, si vous ne voulez pas être

mal servi.

JACQUES: Non, mon maître; ce n'était pas le temps de moraliser,

mais bien celui de s'impatienter et de jurer. Je m'impatientai, je

jurai, je fis de la morale ensuite: et tandis que je moralisais,

le docteur, qui m'avait laissé seul, revint avec deux paysans

qu'il avait loués pour mon transport et à mes frais, ce qu'il ne

me laissa pas ignorer. Ces hommes me rendirent tous les soins

préliminaires à mon installation sur l'espèce de brancard qu'on me

fit avec un matelas étendu sur des perches.

231

Jacques le fataliste et son maître

LE MAÎTRE: Dieu soit loué ! te voilà dans la maison du chirurgien,

et amoureux de la femme ou de la fille du docteur.

JACQUES: Je crois, mon maître, que vous vous trompez.

LE MAÎTRE: Et tu crois que je passerai trois mois dans la maison

du docteur avant que d'avoir entendu le premier mot de tes amours ?

Ah ! Jacques, cela ne se peut. Fais−moi grâce, je te prie, et de la

description de la maison, et du caractère du docteur, et de

l'humeur de la doctoresse, et des progrès de ta guérison; saute,

saute par−dessus tout cela. Au fait ! allons au fait !

Voilà ton

genou à peu près guéri, te voilà assez bien portant, et tu aimes.

232

Jacques le fataliste et son maître

JACQUES: J'aime donc, puisque vous êtes si pressé.

LE MAÎTRE: Et qui aimes−tu ?

JACQUES: Une grande brune de dix−huit ans faite au tour, grands

yeux noirs, petite bouche vermeille, beaux bras, jolies mains...

Ah ! mon maître, les jolies mains!... C'est que ces mains−là...

LE MAÎTRE: Tu crois encore les tenir.

JACQUES: C'est que vous les avez prises et tenues plus d'une fois

à la dérobée et qu'il n'a dépendu que d'elles que vous n'en ayez

fait tout ce qu'il vous plairait.

LE MAÎTRE: Ma foi, Jacques, je ne m'attendais pas à celui−là.

JACQUES: Ni moi non plus.

233

Jacques le fataliste et son maître

LE MAÎTRE: J'ai beau rêver, je ne me rappelle ni grande brune, ni

jolies mains: tâche de t'expliquer.

JACQUES: J'y consens; mais c'est à la condition que nous

reviendrons sur nos pas et que nous rentrerons dans la maison du

chirurgien.

LE MAÎTRE: Crois−tu que cela soit écrit là−haut ?

JACQUES: C'est vous qui me l'allez apprendre; mais il est écrit

ici−bas que chi va piano va sano.

LE MAÎTRE: Et qui chi va sano va lontano; et je voudrais bien

arriver.

JACQUES: Eh bien ! qu'avez−vous résolu ?

LE MAÎTRE: Ce que tu voudras.

234

Jacques le fataliste et son maître

JACQUES: En ce cas, nous revoilà chez le chirurgien; et il était

écrit là−haut que nous y reviendrions. Le docteur, sa femme et ses

enfants se concertèrent si bien pour épuiser ma bourse par toutes

sortes de petites rapines, qu'ils y eurent bientôt réussi.

La

guérison de mon genou paraissait bien avancée sans l'être, la

plaie était refermée à peu de chose près, je pouvais sortir à

l'aide d'une béquille, et il me restait encore dix−huit francs.

Pas de gens qui aiment plus à parler que les bègues, pas de gens

qui aiment plus à marcher que les boiteux. Un jour d'automne, une

235

Jacques le fataliste et son maître

après−dîner qu'il faisait beau, je projetai une longue course; du

village que j'habitais au village voisin, il y avait environ deux

lieues.

LE MAÎTRE: Et ce village s'appelait ?

JACQUES: Si je vous le nommais, vous sauriez tout.

Arrivé là,

j'entrai dans un cabaret, je me reposai, je me rafraîchis.

Le jour

commençait à baisser, et je me disposais à regagner le gîte

lorsque, de la maison où j'étais, j'entendis une femme qui

poussait les cris les plus aigus. Je sortis; on s'était attroupé

autour d'elle. Elle était à terre, elle s'arrachait les cheveux;

236

Jacques le fataliste et son maître

elle disait, en montrant les débris d'une grande cruche:

"Je suis

ruinée, je suis ruinée pour un mois; pendant ce temps qui est−ce

qui nourrira mes pauvres enfants ? Cet intendant, qui a l'âme plus

dure qu'une pierre, ne me fera pas grâce d'un sou. Que je suis

malheureuse ! Je suis ruinée, je suis ruinée!..." Tout le monde la

plaignait; je n'entendais autour d'elle que: «La pauvre femme ! »

mais personne ne mettait la main dans la poche. Je m'approchai

brusquement et lui dis: "Ma bonne, qu'est−ce qui vous est arrivé ?

− Ce qui m'est arrivé ! est−ce que vous ne le voyez pas ? On m'avait

237

Jacques le fataliste et son maître

envoyé acheter une cruche d'huile: j'ai fait un faux pas, je suis

tombée, ma cruche s'est cassée, et voilà l'huile dont elle était

pleine..." Dans ce moment survinrent les petits enfants de cette

femme, ils étaient presque nus, et les mauvais vêtements de leur

mère montraient toute la misère de la famille; et la mère et les

enfants se mirent à crier. Tel que vous me voyez, il en fallait

dix fois moins pour me toucher; mes entrailles s'émurent de

compassion, les larmes me vinrent aux yeux. Je demandai à cette

femme, d'une voix entrecoupée, pour combien il y avait d'huile

238

Jacques le fataliste et son maître

dans sa cruche. "Pour combien ? me répondit−elle en levant les

mains en haut. Pour neuf francs, pour plus que je ne saurais

gagner en un mois..." A l'instant, déliant ma bourse et lui jetant

deux gros écus, «tenez, ma bonne, lui dis−je, en voilà douze...»

et, sans attendre ses remerciements, je repris le chemin du

village.

LE MAÎTRE: Jacques, vous faîtes là une belle chose.

JACQUES: Je fis une sottise, ne vous déplaise. Je ne fus pas à

cent pas du village que je me le dis; je ne fus pas à moitié

chemin, que je me le dis bien mieux; arrivé chez mon chirurgien,

239

Jacques le fataliste et son maître

le gousset vide, je le sentis bien autrement.

LE MAÎTRE: Tu pourrais bien avoir raison, et mon éloge être aussi

déplacé que ta commisération... Non, non, Jacques, je persiste

dans mon premier jugement, et c'est l'oubli de ton propre besoin

qui fait le principal mérite de ton action. J'en vois les suites:

tu vas être exposé à l'inhumanité de ton chirurgien et de sa

femme, ils te chasseront de chez eux; mais quand tu devrais mourir

à leur porte sur un fumier, sur ce fumier tu serais satisfait de

toi.

JACQUES: Mon maître, je ne suis pas de cette force−là; Je

240

Jacques le fataliste et son maître

m'acheminais cahin−caha; et, puisqu'il faut vous l'avouer,

regrettant mes deux gros écus, qui n'en étaient pas moins donnés

et gâtant par mon regret l'oeuvre que j'avais faite.

J'étais à une

égale distance des deux villages, et le jour était tout à fait

tombé, lorsque trois bandits sortent d'entre les broussailles qui

bordaient le chemin, se jettent sur moi, me renversent à terre me

fouillent, et sont étonnés de me trouver aussi peu d'argent que

j'en avais. Ils avaient compté sur une meilleure proie; témoins de

l'aumône que j'avais faite au village, ils avaient imaginé que

241

Jacques le fataliste et son maître

celui qui peut se dessaisir aussi lestement d'un demi−louis devait

en avoir encore une vingtaine. Dans la rage de voir leur espérance

trompée et de s'être exposés à avoir les os brisés sur un échafaud

pour une poignée de sous−marques, si je les dénonçais, s'ils

étaient pris et que je les reconnusse, ils balancèrent un moment

s'ils ne m'assassineraient pas. Heureusement ils entendirent du

bruit; ils s'enfuirent, et j'en fus quitte pour quelques contusions que je me fis en tombant et que je reçus tandis qu'on

me volait. Les bandits éloignés, je me retirai; je regagnai le

village comme je pus: j'y arrivai à deux heures de nuit, pâle,

242

Jacques le fataliste et son maître

défait, la douleur de mon genou fort accrue et souffrant, en

différents endroits, des coups que j'avais remboursés.

Le

docteur... Mon maître, qu'avez−vous ? Vous serrez les dents, vous

vous agitez comme si vous étiez en présence d'un ennemi.

LE MAÎTRE: J'y suis, en effet; j'ai l'épée à la main; je fonds sur

tes voleurs et je te venge. Dis−moi comment celui qui a écrit le

grand rouleau a pu écrire que telle serait la récompense d'une

action généreuse ? Pourquoi moi, qui ne suis qu'un misérable

composé de défauts, je prends ta défense, tandis que lui qui t'a

243

Jacques le fataliste et son maître

vu tranquillement attaqué, renversé, maltraité, foulé aux pieds,

lui qu'on dit être l'assemblage de toute perfection!...

JACQUES: Mon maître, paix, paix: ce que vous dites là sent le

fagot en diable.

LE MAÎTRE: Qu'est−ce que tu regardes ?

JACQUES: Je regarde s'il n'y a personne autour de nous qui vous

ait entendu... Le docteur me tâta le pouls et me trouva de la

fièvre. Je me couchai sans parler de mon aventure, rêvant sur mon

grabat, ayant affaire à deux âmes... Dieu ! quelles âmes ! n'ayant

pas le sou, et pas le moindre doute que le lendemain, à mon

244

Jacques le fataliste et son maître

réveil, on n'exigeât le prix dont nous étions convenus par jour."

En cet endroit, le maître jeta ses bras autour du cou de son

valet, en s'écriant: "Mon pauvre Jacques, que vas−tu faire ? Que

vas−tu devenir ? Ta position m'effraie.

JACQUES: Mon maître, rassurez−vous, me voilà.

LE MAÎTRE: Je n'y pensais pas; j'étais à demain, à côté de toi,

chez le docteur, au moment où tu t'éveilles, et où l'on vient te

demander de l'argent.

JACQUES: Mon maître, on ne sait de quoi se réjouir, ni de quoi

s'affliger dans la vie. Le bien amène le mal, le mal amène le

245

Jacques le fataliste et son maître

bien. Nous marchons dans la nuit au−dessous de ce qui est écrit

là−haut, également insensés dans nos souhaits, dans notre joie et

dans notre affliction. Quand je pleure, je trouve souvent que je

suis un sot.

LE MAÎTRE: Et quand tu ris ?

JACQUES: Je trouve encore que je suis un sot; cependant, je ne

puis m'empêcher de pleurer ni de rire: et c'est ce qui me fait

enrager. J'ai cent fois essayé... Je ne fermai pas l'oeil de la

nuit...

LE MAÎTRE: Non, non, dis−moi ce que tu as essayé.

JACQUES: De me moquer de tout. Ah ! si j'avais pu y réussir.

246

Jacques le fataliste et son maître

LE MAÎTRE: A quoi cela t'aurait−il servi ?

JACQUES: A me délivrer de souci, à n'avoir plus besoin de rien, à

me rendre parfaitement maître de moi, à me trouver aussi bien la

tête contre une borne, au coin de la rue, que sur un bon oreiller.

Tel je suis quelquefois; mais le diable est que cela ne dure pas,

et que dur et ferme comme un rocher dans les grandes occasions, il

arrive souvent qu'une petite contradiction, une bagatelle me

déterre; c'est à se donner des soufflets. J'y ai renoncé; j'ai

pris le parti d'être comme je suis; et j'ai vu, en y pensant un

peu, que cela revenait presque au même, en ajoutant: Qu'importe

247

Jacques le fataliste et son maître

comme on soit ? C'est une autre résignation plus facile et plus

commode.

LE MAÎTRE: Pour plus commode, cela est sûr.

JACQUES: Dès le matin, le chirurgien tira mes rideaux et me dit:

"Allons, l'ami, votre genou; car il faut que j'aille au loin.

− Docteur, lui dis−je d'un ton douloureux, j'ai sommeil.

− Tant mieux ! c'est bon signe.

− Laissez−moi dormir, je ne me soucie pas d'être pansé.

− Il n'y a pas grand inconvénient à cela, dormez..."

Cela dit, il referme mes rideaux; et je ne dors pas. Une heure

après, la doctoresse tira mes rideaux et me dit: "Allons, l'ami,

248

Jacques le fataliste et son maître

prenez votre rôtie au sucre.

− Madame la doctoresse, lui répondis−je d'un ton douloureux, je ne

me sens pas d'appétit.

− Mangez, mangez, vous n'en paierez ni plus ni moins.

− Je ne veux pas manger.

− Tant mieux ! ce sera pour mes enfants et pour moi."

Et cela dit, elle referme mes rideaux, appelle ses enfants et les

voilà qui se mettent à dépêcher ma rôtie au sucre."

Lecteur, si je faisais ici une pause, et que je reprisse l'histoire de l'homme à une seule chemise, parce qu'il n'avait

qu'un corps à la fois, je voudrais bien savoir ce que vous en

penseriez ? Que je me suis fourré dans une «impasse»

à la Voltaire,

249

Jacques le fataliste et son maître

ou vulgairement dans un cul−de−sac, d'où je ne sais comment

sortir, et que je me jette dans un conte fait à plaisir, pour

gagner du temps et chercher quelque moyen de sortir de celui que

j'ai commencé. Eh bien, lecteur, vous vous abusez de tout point.

Je sais comment Jacques sera tiré de sa détresse, et ce que je

vais vous dire de Gousse, l'homme à une seule chemise à la fois,

parce qu'il n'avait qu'un corps à la fois, n'est point du tout un

conte.

C'était un jour de Pentecôte, le matin, que je reçus un billet de

Gousse, par lequel il me suppliait de le visiter dans une prison

250

Jacques le fataliste et son maître

où il était confiné. En m'habillant, je rêvais à son aventure; et

je pensais que son tailleur, son boulanger, son marchand de vin ou

son hôte, avaient obtenu et mis à exécution contre lui une prise

de corps. J'arrive, et je le trouve faisant chambrée commune avec

d'autres personnages d'une figure omineuse. Je lui demandai ce que

c'étaient que ces gens−là.

"Le vieux que vous voyez avec ses lunettes sur le nez est un homme

adroit qui sait supérieurement le calcul et qui cherche à faire

cadrer les registres qu'il copie avec ses comptes. Cela est

difficile, nous en avons causé, mais je ne doute point qu'il n'y

251

Jacques le fataliste et son maître

réussisse.

− Et cet autre ?

− C'est un sot.

− Mais encore ?

− Un sot, qui avait inventé une machine à contrefaire les billets

publics, mauvaise machine, machine vicieuse qui pèche par vingt

endroits.

− Et ce troisième, qui est vêtu d'une livrée et qui joue de la

basse ?

− Il n'est ici qu'en attendant; ce soir peut−être ou demain matin,

car son affaire n'est rien, il sera transféré à Bicêtre.

− Et vous ?

252

Jacques le fataliste et son maître

− Moi ? mon affaire est moindre encore."

Après cette réponse, il se lève, pose son bonnet sur le lit, et à

l'instant ses trois camarades de prison disparaissent.

Quand

j'entrai, j'avais trouvé Gousse en robe de chambre, assis à une

petite table, traçant des figures de géométrie et travaillant

aussi tranquillement que s'il eût été chez lui. Nous voilà seuls.

«Et vous, que faites−vous ici ?»

− Moi, je travaille, comme vous voyez.

− Et qui est−ce qui vous y a fait mettre ?

− Moi.

− Comment vous ?

− Oui, moi, monsieur.

253

Jacques le fataliste et son maître

− Et comment vous y êtes−vous pris ?

− Comme je m'y serais pris avec un autre. Je me suis fait un

procès à moi−même; je l'ai gagné, et en conséquence de la sentence

que j'ai obtenue contre moi et du décret qui s'en est suivi, j'ai

été appréhendé et conduit ici.

− Etes−vous fou ?

− Non, monsieur, je vous dis la chose telle qu'elle est.

− Ne pourriez−vous pas vous faire un autre procès à vous−même, le

gagner, et, en conséquence d'une autre sentence et d'un autre

décret, vous faire élargir ?

− Non, monsieur."

254

Jacques le fataliste et son maître

Gousse avait une servante jolie, et qui lui servait de moitié plus

souvent que la sienne. Ce partage inégal avait troublé la paix

domestique. Quoique rien ne fût plus difficile que de tourmenter

cet homme, celui de tous qui s'épouvantait le moins du bruit, il

prit le parti de quitter sa femme et de vivre avec sa servante.

Mais toute sa fortune consistait en meubles, en machines, en

dessins, en outils et autres effets mobiliers; et il aimait mieux

laisser sa femme toute nue que de s'en aller les mains vides; en

conséquence, voici le projet qu'il conçut. Ce fut de faire des

billets à sa servante, qui en poursuivrait le paiement et 255

Jacques le fataliste et son maître

obtiendrait la saisie et la vente de ses effets, qui iraient du

pont Saint−Michel dans le logement où il se proposait de

s'installer avec elle. Il est enchanté de l'idée, il fait les billets, il s'assigne, il a deux procureurs. Le voilà courant chez

l'un et chez l'autre, se poursuivant lui−même avec toute la

vivacité possible, s'attaquant bien, se défendant mal; le voilà

condamné à payer sous les peines portées par la loi; le voilà

s'emparant en idée de tout ce qu'il pouvait y avoir dans sa

maison; mais il n'en fut pas tout à fait ainsi. Il avait affaire à

une coquine très rusée qui, au lieu de le faire exécuter dans ses

256

Jacques le fataliste et son maître

meubles, se jeta sur sa personne, le fit prendre et mettre en

prison; en sorte que quelques bizarres que fussent les réponses

énigmatiques qu'il m'avait faites, elles n'en étaient pas moins

vraies.

Tandis que je vous faisais cette histoire, que vous prendrez pour

un conte... − Et celle de l'homme à la livrée qui raclait de la

basse ? − Lecteur, je vous la promets; d'honneur, vous ne la

perdrez pas; mais permettez que je revienne à Jacques et à son

maître. Jacques et son maître avaient atteint le gite où ils

avaient la nuit à passer. Il était tard; la porte de la ville 257

Jacques le fataliste et son maître

était fermée, et ils avaient été obligés de s'arrêter dans le

f a u b o u r g . L à , j ' e n t e n d s u n v a c a r m e . . . − V o u s entendez ! Vous n'y

étiez pas; il ne s'agit pas de vous. − Il est vrai. Eh bien !

Jacques... son maître... On entend un vacarme effroyable. Je vois

deux hommes... − Vous ne voyez rien; il ne s'agit pas de vous,

vous n'y étiez pas. − Il est vrai. Il y avait deux hommes à table,

causant assez tranquillement à la porte de la chambre qu'ils

occupaient; une femme, les deux poings sur les côtés, leur

vomissait un torrent d'injures, et Jacques essayait d'apaiser

258

Jacques le fataliste et son maître

cette femme, qui n'écoutait non plus ses remontrances pacifiques

que les deux personnages à qui elle s'adressait ne faisaient

attention à ses invectives. "Allons, ma bonne, lui disait Jacques,

patience, remettez−vous; voyons, de quoi s'agit−il ?

Ces messieurs

me semblent d'honnêtes gens.

− Eux, d'honnêtes gens ? Ce sont des brutaux, des gens sans pitié,

sans humanité, sans aucun sentiment. Eh ! quel malheur faisait

cette pauvre Nicole pour la maltraiter ainsi ? Elle en sera

peut−être estropiée pour le reste de sa vie.

− Le mal n'est peut−être pas aussi grand que vous le croyez.

259

Jacques le fataliste et son maître

− Le coup a été effroyable, vous dis−je; elle en sera estropiée.

− Il faut voir; il faut envoyer chercher le chirurgien.

− On y est allé.

− La mettre au lit.

− Elle y est, et pousse des cris à fendre le coeur. Ma pauvre

Nicole!..."

Au milieu de ces lamentations, on sonnait d'un côté, et l'on

criait: «Notre hôtesse ! du vin...» Elle répondait: «On y va.» On

sonnait d'un autre côté, et l'on criait: "Notre hôtesse !

du

linge!« Elle répondait: »On y va. − Les côtelettes et le canard ! −

On y va. − Un pot à boire, un pot de chambre ! − On y va, on y va."

260

Jacques le fataliste et son maître

Et d'un autre coin du logis un homme forcené criait:

"Maudit

bavard ! enragé bavard ! de quoi te mêles−tu ?

As−tu résolu de me

faire attendre jusqu'à demain ? Jacques ! Jacques!"

L'hôtesse, un peu remise de sa douleur et de sa fureur, dit à

Jacques: "Monsieur, laissez−moi, vous êtes trop bon.

− Jacques ! Jacques !

− Courez vite. Ah ! si vous saviez tous les malheurs de cette

pauvre créature!...

− Jacques ! Jacques !

− Allez donc, c'est, je crois, votre maître qui vous appelle.

− Jacques ! Jacques!"

261

Jacques le fataliste et son maître

C'était en effet le maître de Jacques qui s'était déshabillé seul,

qui se mourait de faim et qui s'impatientait de n'être pas servi.

Jacques monta, et un moment après Jacques, l'hôtesse, qui avait

vraiment l'air abattu: "Monsieur, dit−elle au maître de Jacques,

mille pardons; c'est qu'il y a des choses dans la vie qu'on ne

saurait digérer. Que voulez−vous ? J'ai des poulets, des pigeons,

un râble de lièvre excellent, des lapins: c'est le canton des bons

lapins. Aimeriez−vous mieux un oiseau de rivière ?"

Jacques ordonna

le souper de son maître comme pour lui, selon son usage. On

262

Jacques le fataliste et son maître

servit, et tout en dévorant, le maître disait à Jacques:

"Eh ! que

diable faisais−tu là−bas ?

JACQUES: Peut−être un bien, peut−être un mal; qui le sait ?

LE MAÎTRE: Et quel bien ou quel mal faisais−tu là−bas ?

JACQUES: J'empêchais cette femme de se faire assommer elle−même

par deux hommes qui sont là−bas et qui ont cassé tout au moins un

bras à sa servante.

LE MAÎTRE: Et peut−être ç'aurait été pour elle un bien que d'être

assommée...

JACQUES: Par dix raisons meilleures les unes que les autres. Un

263

Jacques le fataliste et son maître

des plus grands bonheurs qui me soient arrivés de ma vie, à moi

qui vous parle...

LE MAÎTRE: C'est d'avoir été assommé ?... A boire.

JACQUES: Oui, monsieur, assommé, assommé sur le grand chemin, la

nuit; en revenant du village, comme je vous le disais, après avoir

fait, selon moi, la sottise; selon vous, la belle oeuvre de donner

mon argent.

LE MAÎTRE: Je me rappelle... A boire... Et l'origine de la

querelle que tu apaisais là−bas, et du mauvais traitement fait à

la fille ou à la servante de l'hôtesse ?

JACQUES: Ma foi, je l'ignore.

264

Jacques le fataliste et son maître

LE MAÎTRE: Tu ignores le fond d'une affaire, et tu t'en mêles !

Jacques, cela n'est ni selon la prudence, ni selon la justice, ni

selon les principes... A boire...

JACQUES: Je ne sais ce que c'est que des principes, selon des

règles qu'on prescrit aux autres pour soi. Je pense d'une façon,

et je ne saurais m'empêcher de faire d'une autre. Tous les sermons

ressemblent aux préambules des édits du roi; tous les prédicateurs

voudraient qu'on pratiquât leurs leçons, parce que nous nous en

trouverions mieux peut−être; mais eux à coup sûr... La vertu...

LE MAÎTRE: La vertu, Jacques, c'est une bonne chose; les méchants

265

Jacques le fataliste et son maître

et les bons en disent du bien... A boire...

JACQUES: Car ils y trouvent les uns et les autres leur compte.

LE MAÎTRE: Et comment fut−ce un si grand bonheur pour toi d'être

assommé ?

JACQUES: Il est tard, vous avez bien soupé et moi aussi; nous

s o m m e s f a t i g u é s t o u s l e s d e u x , c r o y e z − m o i , couchons−nous.

LE MAÎTRE: Cela ne se peut, et l'hôtesse nous doit encore quelque

chose. En attendant, reprends l'histoire de tes amours.

JACQUES: Où en étais−je ? Je vous prie, mon maître, pour cette

fois−ci, et pour toutes les autres, de me remettre sur la voie.

266

Jacques le fataliste et son maître

LE MAÎTRE: Je m'en charge, et, pour entrer en ma fonction de

souffleur, tu étais dans ton lit, sans argent, fort empêché de ta

personne, tandis que la doctoresse et ses enfants mangeaient ta

rôtie au sucre.

JACQUES: Alors on entendit un carrosse s'arrêter à la porte de la

maison. Un valet entre et demande: "N'est−ce pas ici que loge un

pauvre homme, un soldat qui marche avec une béquille, qui revint

hier au soir du village prochain ?

− Oui, répondit la doctoresse, que lui voulez−vous ?

− Le prendre dans ce carrosse et l'amener avec nous.

− Il est dans ce lit; tirez les rideaux et parlez−lui."

267

Jacques le fataliste et son maître

Jacques en était là, lorsque l'hôtesse entra et leur dit:

"Que

voulez−vous pour dessert ?

LE MAÎTRE: Ce que vous avez."

L'hôtesse, sans se donner la peine de descendre, cria de la

chambre: "Nanon, apportez des fruits, des biscuits, des confitures..."

A ce mot de Nanon, Jacques dit à part lui: "Ah ! c'est sa fille

qu'on a maltraitée, on se mettrait en colère à moins..."

Et le maître dit à l'hôtesse: "Vous étiez bien fâchée tout à

l'heure ?

L'HÔTESSE: Et qui est−ce qui ne se fâcherait pas ?

La pauvre

268

Jacques le fataliste et son maître

créature ne leur avait rien fait; elle était à peine entrée dans

leur chambre, que je l'entends jeter des cris, mais des cris...

Dieu merci ! je suis un peu rassurée; le chirurgien prétend que ce

ne sera rien; elle a cependant deux énormes contusions, l'une à la

tête, l'autre à l'épaule.

LE MAÎTRE: Y a−t−il longtemps que vous l'avez ?

L'HÔTESSE: Une quinzaine au plus. Elle avait été abandonnée à la

poste voisine.

LE MAÎTRE: Comment, abandonnée !

L'HÔTESSE: Eh ! mon Dieu, oui ! C'est qu'il y a des gens qui sont

plus durs que des pierres. Elle a pensé être noyée en passant la

269

Jacques le fataliste et son maître

rivière qui coule ici près; elle est arrivée ici comme par miracle, et je l'ai reçue par charité.

LE MAÎTRE: Quel âge a−t−elle ?

L'HÔTESSE: Je lui crois plus d'un an et demi..." A ce mot, Jacques

part d'un éclat de rire et s'écrie: "C'est une chienne !

L'HÔTESSE: La plus jolie bête du monde; je ne donnerais pas ma

Nicole pour dix louis. Ma pauvre Nicole !

LE MAÎTRE: Madame a le coeur bon.

L'HÔTESSE: Vous l'avez dit, je tiens à mes bêtes et à mes gens.

LE MAÎTRE: C'est fort bien fait. Et qui sont ceux qui ont si fort

maltraité votre Nicole ?

L'HÔTESSE: Deux bourgeois de la ville prochaine. Ils se parlent

270

Jacques le fataliste et son maître

sans cesse à l'oreille; ils s'imaginent qu'on ne sait ce qu'ils

disent, et qu'on ignore leur aventure. Il n'y a pas plus de trois

heures qu'ils sont ici, et il ne me manque pas un mot de toute

leur affaire. Elle est plaisante; et si vous n'étiez pas plus

pressé de vous coucher que moi, je vous la raconterais tout comme

leur domestique l'a dite à ma servante, qui s'est trouvée par

hasard être sa payse, qui l'a redite à mon mari, qui me l'a

redite. La belle−mère du plus jeune a passé par ici il n'y a pas

plus de trois mois; elle s'en allait assez malgré elle dans un

271

Jacques le fataliste et son maître

couvent de province où elle n'a pas fait vieux os; elle y est

morte; et voilà pourquoi nos deux jeunes gens sont en deuil...

Mais voilà que, sans m'en apercevoir, j'enfile leur histoire.

Bonsoir, messieurs, et bonne nuit. Vous avez trouvé le vin bon ?

LE MAÎTRE: Très bon.

L ' H Ô T E S S E : V o u s a v e z é t é c o n t e n t s d e v o t r e souper ?

LE MAÎTRE: Très contents. Vos épinards étaient un peu salés.

L'HÔTESSE: J'ai quelquefois la main lourde. Vous serez bien

couché, et dans des draps de lessive; ils ne servent jamais ici

deux fois."

272

Jacques le fataliste et son maître

Cela dit, l'hôtesse se retira, et Jacques et son maître se mirent

au lit en riant du quiproquo qui leur avait fait prendre une

chienne pour la fille ou la servante de la maison, et de la

passion de l'hôtesse pour une chienne perdue qu'elle possédait

depuis quinze jours. Jacques dit à son maître en attachant le

serre−tête à son bonnet de nuit . "Je gagerais bien que de tout ce

qui a vie dans l'auberge, cette femme n'aime que sa Nicole." Son

maître lui répondit: «Cela se peut, Jacques; mais dormons.»

Tandis que Jacques et son maître reposent, je vais m'acquitter de

273

Jacques le fataliste et son maître

ma promesse, par le récit de l'homme de la prison, qui raclait de

la basse, ou plutôt de son camarade, le sieur Gousse.

"Ce troisième, me dit−il, est un intendant de grande maison. Il

était devenu amoureux d'une pâtissière de la rue de l'Université.

Le pâtissier était un bon homme qui regardait de plus près à son

four qu'à la conduite de sa femme. Si ce n'était pas sa jalousie,

c'était son assiduité qui gênait nos deux amants. Que firent−ils

pour se délivrer de cette contrainte ? L'intendant présenta à son

maître un placet où le pâtissier était traduit comme un homme de

mauvaises moeurs, un ivrogne qui ne sortait pas de la taverne, un

274

Jacques le fataliste et son maître

brutal qui battait sa femme, la plus honnête et la plus malheureuse des femmes. Sur ce placet il obtint une lettre de

cachet, et cette lettre de cachet, qui disposait de la liberté du

mari, fut mise entre les mains d'un exempt, pour l'exécuter sans

délai. Il arriva par hasard que cet exempt était l'ami du pâtissier. Ils allaient de temps en temps chez le marchand de vin;

le pâtissier fournissait les petits pâtés, l'exempt payait la

bouteille. Celui−ci, muni de la lettre de cachet, passe devant la

porte du pâtissier, et lui fait le signe convenu. Les voilà tous

les deux occupés à manger et à arroser les petits pâtés; et

275

Jacques le fataliste et son maître

l'exempt demandant à son camarade comment allait son commerce ?

"Fort bien.

− S'il n'avait aucune mauvaise affaire.

− Aucune.

− S'il n'avait point d'ennemis ?

− Il ne s'en connaissait pas.

− Comment il vivait avec ses parents, ses voisins, sa femme ?

− En amitié et en paix.

− D'où peut donc venir, ajouta l'exempt, l'ordre que j'ai de

t'arrêter ? Si je faisais mon devoir, je te mettrais la main au

collet, il y aurait là un carrosse tout prêt, et je te conduirais

au lieu prescrit par cette lettre de cachet. Tiens, lis..."

276

Jacques le fataliste et son maître

Le pâtissier lut et pâlit. L'exempt lui dit: "Rassure− toi, avisons seulement ensemble à ce que nous avons de mieux à faire

pour ma sûreté et pour la tienne. Qui est−ce qui fréquente chez

toi ?

− Personne. Ta femme est coquette et jolie.

− Je la laisse faire à sa tête.

− Personne ne la couche−t−il en joue ?

− Ma foi, non, si ce n'est un certain intendant qui vient quelquefois lui serrer les mains et lui débiter des sornettes;

mais c'est dans ma boutique, devant moi, en présence de mes

garçons, et je crois qu'il ne se passe rien entre eux qui ne soit

en tout bien et en tout honneur.

277

Jacques le fataliste et son maître

− Tu es un bon homme !

− Cela se peut; mais le mieux de tout point est de croire sa femme

honnête, et c'est ce que je fais.

− Et cet intendant, à qui est−il ?

− A M. de Saint−Florentin.

− Et de quels bureaux crois−tu que vienne la lettre de cachet ?

− Des bureaux de M. de Saint−Florentin, peut−être.

− Tu l'as dit.

− Oh ! manger ma pâtisserie, baiser ma femme et me faire enfermer,

cela est trop noir, et je ne saurais le croire !

− Tu es un bon homme ! Depuis quelques jours, comment trouves−tu ta

femme ?

278

Jacques le fataliste et son maître

− Plutôt triste que gaie.

− Et l'intendant, y a−t−il longtemps que tu ne l'as vu ?

− Hier, je crois; oui, c'était hier.

− N'as−tu rien remarqué ?

− Je suis fort peu remarquant; mais il m'a semblé qu'en se

séparant ils se faisaient quelques signes de la tête, comme quand

l'un dit oui et que l'autre dit non.

− Quelle était la tête qui disait oui ?

− Celle de l'intendant.

− Ils sont innocents ou ils sont complices. Ecoute, mon ami, ne

rentre pas chez toi; sauve−toi en quelque lieu de sûreté, au

Temple, dans l'Abbaye, où tu voudras, et cependant laisse−moi

279

Jacques le fataliste et son maître

faire; surtout souviens−toi bien...

− De ne pas me montrer et de me taire.

− C'est cela."

Au même moment la maison du pâtissier est entourée d'espions. Des

mouchards, sous toutes sortes de vêtements, s'adressent à la

pâtissière, et lui demandent son mari; elle répond à l'un qu'il

est malade, à un autre qu'il est parti pour une fête, à un troisième pour une noce. Quand il reviendra ? Elle n'en sait rien.

Le troisième jour, sur les deux heures du matin on vient avertir

l'exempt qu'on avait vu un homme, le nez enveloppé dans un

manteau, ouvrir doucement la porte de la rue et se glisser

280

Jacques le fataliste et son maître

doucement dans la maison du pâtissier. Aussitôt l'exempt,

accompagné d'un commissaire, d'un serrurier, d'un fiacre et de

quelques archers, se transporte sur les lieux. La porte est

crochetée, l'exempt et le commissaire montent à petit bruit. On

frappe à la chambre de la pâtissière: point de réponse; on frappe

encore: point de réponse; à la troisième fois on demande du

dedans: "Qui est−ce ?

− Ouvrez.

− Qui est−ce ?

− Ouvrez, c'est de la part du roi.

− Bon ! disait l'intendant à la pâtissière avec laquelle il était

281

Jacques le fataliste et son maître

couché; il n'y a point de danger: c'est l'exempt qui vient pour

exécuter son ordre. Ouvrez: je me nommerai; il se retirera, et

tout sera fini."

La pâtissière, en chemise, ouvre et se remet dans son lit.

L'EXEMPT: Où est votre mari ?

LA PÂTISSIÈRE: Il n'y est pas.

L'EXEMPT, écartant le rideau: Qui est−ce qui est donc là ?

L'INTENDANT: C'est moi; je suis l'intendant de M. de Saint−Florentin.

L'EXEMPT: Vous mentez, vous êtes le pâtissier, car le pâtissier

est celui qui couche avec la pâtissière. Levez−vous, habillez−vous, et suivez−moi.

282

Jacques le fataliste et son maître

Il fallut obéir; on le conduisit ici. Le ministre, instruit de la

scélératesse de son intendant, a approuvé la conduite de l'exempt,

qui doit venir ce soir à la chute du jour le prendre dans cette

prison pour le transférer à Bicêtre, où, grâce à l'économie des

administrateurs, il mangera son quarteron de mauvais pain, son

once de vache, et raclera de sa basse du matin au soir..." Si

j'allais aussi mettre ma tête sur un oreiller, en attendant le

r é v e i l d e J a c q u e s e t d e s o n m a î t r e ; q u ' e n pensez−vous ?

Le lendemain Jacques se leva de grand matin mit la tête à la

283

Jacques le fataliste et son maître

fenêtre pour voir quel temps il faisait, vit qu'il faisait un

temps détestable, se recoucha, et nous laissa dormir, son maître

et moi, tant qu'il nous plut.

Jacques, son maître et les autres voyageurs qui s'étaient arrêtés

au même gîte, crurent que le ciel s'éclaircirait sur le midi; il

n'en fut rien; et la pluie de l'orage ayant gonflé le ruisseau qui

séparait le faubourg de la ville, au point qu'il eût été dangereux

de le passer, tous ceux dont la route conduisait de ce côté

prirent le parti de perdre une journée, et d'attendre. Les uns se

mirent à causer; d'autres à aller et venir, à mettre le nez à la

284

Jacques le fataliste et son maître

porte, à regarder le ciel et à rentrer en jurant et frappant du

pied; plusieurs à politiquer et à boire; beaucoup à jouer, le

reste à fumer, à dormir et à ne rien faire. Le maître dit à Jacques: "J'espère que Jacques va reprendre le récit de ses

amours, et que le ciel, qui veut que j'aie la satisfaction d'en

entendre la fin, nous retient ici par le mauvais temps.

JACQUES: Le ciel qui veut ! On ne sait jamais ce que le ciel veut

ou ne veut pas, et il n'en sait peut−être rien lui−même.

Mon

pauvre capitaine qui n'est plus me l'a répété cent fois; et plus

j'ai vécu, plus j'ai reconnu qu'il avait raison... A vous mon

285

Jacques le fataliste et son maître

maître.

LE MAÎTRE: J'entends. Tu en étais au carrosse et au valet, à qui

la doctoresse a dit d'ouvrir ton rideau et de te parler.

JACQUES: Ce valet s'approche de mon lit, et me dit:

"Allons,

camarade, debout, habillez−vous et partons." Je lui répondis

d'entre les draps et la couverture dont j'avais la tête enveloppée, sans le voir, sans en être vu: "Camarade, laissez−moi

dormir et partez." Le valet me réplique qu'il a des ordres de son

maître, et qu'il faut qu'il les exécute.

"Et votre maître qui ordonne d'un homme qu'il ne connaît pas,

a−t−il ordonné de payer ce que je dois ici ?

286

Jacques le fataliste et son maître

− C'est une affaire faite. Dépêchez−vous, tout le monde vous

attend au château, où je vous réponds que vous serez mieux qu'ici,

si la suite répond à la curiosité qu'on a de vous."

Je me laisse persuader; je me lève, je m'habille, on me prend sous

le bras. J'avais fait mes adieux à la doctoresse et j'allais monter en carrosse, lorsque cette femme, s'approchant de moi, me

tire par la manche, et me prie de passer dans un coin de la

chambre, qu'elle avait un mot à me dire. "Là, notre ami,

ajouta−t−elle, vous n'avez point, je crois, à vous plaindre de

nous; le docteur vous a sauvé une jambe, moi, je vous ai bien

287

Jacques le fataliste et son maître

soigné, et j'espère qu'au château vous ne nous oublierez pas.

− Qu'y pourrais−je pour vous ?

− Demander que ce fût mon mari qui vînt pour vous y panser; il y a

du monde là ! C'est la meilleure pratique du canton; le seigneur

est un homme généreux, on en est grassement payé; il ne tiendrait

qu'à vous de faire notre fortune. Mon mari a bien tenté à

plusieurs reprises de s'y fourrer, mais inutilement.

− Mais, madame la doctoresse, n'y a−t−il pas un chirurgien du

château ?

− Assurément !

− Et si cet autre était votre mari, seriez−vous bien aise qu'on le

288

Jacques le fataliste et son maître

desservît et qu'il fût expulsé ?

− Ce chirurgien est un homme à qui vous ne devez rien, et je crois

que vous devez quelque chose à mon mari: si vous allez à deux

pieds comme ci−devant, c'est son ouvrage.

− Et parce que votre mari m'a fait du bien, il faut que je fasse

du mal à un autre ? Encore si la place était vacante..."

Jacques allait continuer, lorsque l'hôtesse entra tenant entre ses

bras Nicole emmaillotée, la baisant, la plaignant, la caressant,

lui parlant comme à son enfant: "Ma pauvre Nicole, elle n'a eu

q u ' u n c r i d e t o u t e l a n u i t . E t v o u s , m e s s i e u r s , avez−vous bien

dormi ?

289

Jacques le fataliste et son maître

LE MAÎTRE: Très bien.

L'HÔTESSE: Le temps est pris de tous côtés.

JACQUES: Nous en sommes assez fâchés.

L'HÔTESSE: Ces messieurs vont−ils loin ?

JACQUES: Nous n'en savons rien.

L'HÔTESSE: Ces messieurs suivent quelqu'un ?

JACQUES: Nous ne suivons personne.

L'HÔTESSE: Ils vont, ou ils s'arrêtent, selon les affaires qu'ils

ont sur la route ?

JACQUES: Nous n'en avons aucune.

L'HÔTESSE: Ces messieurs voyagent pour leur plaisir ?

JACQUES: Ou pour leur peine.

L'HÔTESSE: Je souhaite que ce soit le premier.

290

Jacques le fataliste et son maître

JACQUES: Votre souhait n'y fera pas un zeste; ce sera selon qu'il

est écrit là−haut.

L'HÔTESSE: Oh ! c'est un mariage ?

JACQUES: Peut−être que oui, peut−être que non.

L'HÔTESSE: Messieurs, prenez−y garde. Cet homme qui est là−bas, et

qui a si rudement traité ma pauvre Nicole, en a fait un bien

saugrenu...

Viens, ma pauvre bête; viens que je te baise; je te promets que

cela n'arrivera plus. Voyez comme elle tremble de tous ses

membres !

LE MAÎTRE: Et qu'a donc de si singulier le mariage de cet homme ?"

291

Jacques le fataliste et son maître

A cette question du maître de Jacques, l'hôtesse dit:

"J'entends

du bruit là−bas, je vais donner mes ordres, et je reviens vous

conter tout cela...« Son mari, las de crier: »Ma femme, ma femme",

monte, et avec lui son compère qu'il ne voyait pas.

L'hôte dit à

sa femme: «Eh ! que diable faites−vous là ?..» Puis se retournant et

apercevant son compère: "M'apportez−vous de l'argent ?

LE COMPÈRE: Non, compère, vous savez bien que je n'en ai point.

L'HôTE: Tu n'en as point ? Je saurai bien en faire avec ta charrue,

tes chevaux, tes boeufs et ton lit. Comment, gredin !

LE COMPÈRE: Je ne suis point un gredin.

292

Jacques le fataliste et son maître

L'HÔTE: Et qui es−tu donc ? Tu es dans la misère, tu ne sais où

p r e n d r e d e q u o i e n s e m e n c e r t e s c h a m p s ; t o n propriétaire, las de te

faire des avances, ne te veut plus rien donner. Tu viens à moi;

cette femme intercède; cette maudite bavarde, qui est la cause de

toutes les sottises de ma vie, me résout à te prêter; je te prête;

tu promets de me rendre; tu me manques dix fois. Oh !

je te

promets, moi, que je ne te manquerai pas. Sors d'ici..."

Jacques et son maître se préparaient à plaider pour ce pauvre

diable; mais l'hôtesse, en posant le doigt sur sa bouche, leur fit

signe de se taire.

293

Jacques le fataliste et son maître

L'HÔTE: Sors d'ici.

LE COMPÈRE: Compère, tout ce que vous dites est vrai; il l'est

aussi que les huissiers sont chez moi, et que dans un moment nous

serons réduits à la besace, ma fille, mon garçon et moi.

L'HÔTE: C'est le sort que tu mérites. Qu'es−tu venu faire ici ce

matin ? Je quitte le remplissage de mon vin, je remonte de ma cave

et je ne te trouve point. Sors d'ici, te dis−je.

LE COMPÈRE: Compère, j'étais venu; j'ai craint la réception que

vous me faites; je m'en suis retourné; et je m'en vais.

L'HÔTE: Tu feras bien.

LE COMPÈRE: Voilà donc ma pauvre Marguerite, qui est si sage et si

294

Jacques le fataliste et son maître

jolie, qui s'en ira en condition à Paris !

L'HÔTE: En condition à Paris ! Tu en veux donc faire une

malheureuse ?

LE COMPÈRE: Ce n'est pas moi qui le veux; c'est l'homme dur à qui

je parle.

L'HÔTE: Moi, un homme dur ! Je ne le suis point: je ne le fus

jamais; et tu le sais bien.

LE COMPÈRE: Je ne suis plus en état de nourrir ma fille ni mon

garçon; ma fille servira, mon garçon s'engagera.

L'HÔTE: Et c'est moi qui en serais la cause ! Cela ne sera pas. Tu

es un cruel homme; tant que je vivrai tu seras mon complice. Ça,

295

Jacques le fataliste et son maître

voyons ce qu'il te faut.

LE COMPÈRE: Il ne me faut rien. Je suis désolé de vous devoir, et

je ne vous devrai de ma vie. Vous faites plus de mal par vos

injures que de bien par vos services. Si j'avais de l'argent, je

vous le jetterais au visage; mais je n'en ai point. Ma fille

deviendra tout ce qu'il plaira à Dieu; mon garçon se fera tuer

s'il le faut; moi, je mendierai; mais ce ne sera pas à votre

porte. Plus, plus d'obligations à un vilain homme comme vous.

Empochez bien l'argent de mes boeufs, de mes chevaux et de mes

ustensiles: grand bien vous fasse. Vous êtes né pour faire des

296

Jacques le fataliste et son maître

ingrats, et je ne veux pas l'être. Adieu.

L'HÔTE: Ma femme, il s'en va; arrête−le donc.

L'HÔTESSE: Allons, compère, avisons au moyen de vous secourir.

LE COMPÈRE: Je ne veux point de ses secours, ils sont trop

chers... »

L'hôte répétait tout bas à sa femme: "Ne le laisse pas aller,

arrête−le donc. Sa fille à Paris ! son garçon à l'armée ! lui à la

porte de la paroisse ! je ne saurais souffrir cela."

Cependant sa femme faisait des efforts inutiles; le paysan, qui

avait de l'âme, ne voulait rien accepter et se faisait tenir à

quatre. L'hôte, les larmes aux yeux, s'adressait à Jacques et à

297

Jacques le fataliste et son maître

son maître, et leur disait: «Messieurs, tâchez de le fléchir...»

Jacques et son maître se mêlèrent de la partie; tous à la fois

conjuraient le paysan. Si j'ai jamais vu... − Si vous avez jamais

vu ! Mais vous n'y étiez pas. Dites si l'on a jamais vu ! − Eh bien !

soit. Si l'on a jamais vu un homme confondu d'un refus transporté

qu'on voulût bien accepter son argent, c'était cet hôte, il embrassait sa femme, il embrassait son compère, il embrassait

Jacques et son maître, il criait: "Qu'on aille bien vite chasser

de chez lui ces exécrables huissiers.

LE COMPÈRE: Convenez aussi...

298

Jacques le fataliste et son maître

L'HÔTE: Je conviens que je gâte tout; mais, compère, que veux−tu ?

Comme je suis, me voilà. Nature m'a fait l'homme le plus dur et le

plus tendre; je ne sais ni accorder ni refuser.

L E C O M P È R E : N e p o u r r i e z − v o u s p a s ê t r e autrement ?

L'HÔTE: Je suis à l'âge où l'on ne se corrige guère; mais si les

premiers qui se sont adressés à moi m'avaient rabroué comme tu as

fait, peut−être en serais−je devenu meilleur. Compère, je te

remercie de ta leçon, peut−être en profiterai−je... Ma femme, va

vite, descends et donne−lui ce qu'il lui faut. Que diable, marche

donc, mordieu ! marche donc; tu vas!... Ma femme, je te prie de te

299

Jacques le fataliste et son maître

presser un peu et de ne le pas faire attendre; tu reviendras

ensuite retrouver ces messieurs avec lesquels il me semble que tu

te trouves bien..."

La femme et le compère descendirent; l'hôte resta encore un

moment; et lorsqu'il s'en fut allé, Jacques dit à son maître:

"Voilà un singulier homme ! Le ciel qui avait envoyé ce mauvais

temps qui nous retient ici, parce qu'il voulait que vous entendissiez mes amours, que veut−il à présent ?"

Le maître, en s'étendant dans son fauteuil, bâillant, frappant sur

sa tabatière, répondit: "Jacques, nous avons plus d'un jour à

vivre ensemble, à moins que...

300

Jacques le fataliste et son maître

JACQUES: C'est−à−dire que pour aujourd'hui le ciel veut que je me

taise ou que ce soit l'hôtesse qui parle; c'est une bavarde qui ne

demande pas mieux; qu'elle parle donc.

LE MAITRE: Tu prends de l'humeur.

JACQUES: C'est que j'aime à parler aussi.

LE MAÎTRE: Ton tour viendra.

JACQUES: Ou ne viendra pas."

Je vous entends, lecteur; voilà, dites−vous, le vrai dénouement du

Bourru bienfaisant. Je le pense. J'aurais introduit dans cette

pièce, si j'en avais été l'auteur, un personnage qu'on aurait pris

pour épisodique, et qui ne l'aurait point été. Ce personnage se

301

Jacques le fataliste et son maître

serait montré quelquefois, et sa présence aurait été motivée. La

première fois il serait venu demander grâce; mais la crainte d'un

mauvais accueil l'aurait fait sortir avant l'arrivée de Géronte.

Pressé par l'irruption des huissiers dans sa maison, il aurait eu

la seconde fois le courage d'attendre Géronte; mais celui−ci

aurait refusé de le voir. Enfin, je l'aurais amené au dénouement,

où il aurait fait exactement le rôle du paysan avec l'aubergiste;

il aurait eu, comme le paysan, une fille qu'il allait placer chez

une marchande de modes, un fils qu'il allait retirer des écoles

302

Jacques le fataliste et son maître

pour entrer en condition; lui, il se serait déterminé à mendier

jusqu'à ce qu'il se fût ennuyé de vivre. On aurait vu le Bourru

bienfaisant aux pieds de cet homme; on aurait entendu le Bourru

bienfaisant gourmandé comme il le méritait; il aurait été forcé de

s'adresser à toute la famille qui l'aurait environné, pour fléchir

son débiteur et le contraindre à accepter de nouveaux secours. Le

Bourru bienfaisant aurait été puni; il aurait promis de se

corriger; mais dans le moment même il serait revenu à son

caractère, en s'impatientant contre les personnages en scène, qui

303

Jacques le fataliste et son maître

se seraient fait des politesses pour rentrer dans la maison; il

aurait dit brusquement: «Que le diable emporte les cérém...» Mais

il se serait arrêté court au milieu du mot, et, d'un ton radouci,

i l a u r a i t d i t à s e s n i è c e s : " A l l o n s , m e s n i è c e s ; donnez−moi la

main et passons." − Et pour que ce personnage eût été lié au fond,

vous en auriez fait un protégé du neveu de Géronte ? −

Fort bien ! −

Et ç'aurait été à la prière du neveu que l'oncle aurait prêté son

argent ? − A merveille ! − Et ce prêt aurait été un grief de l'oncle

c o n t r e s o n n e v e u ? − C ' e s t c e l a m ê m e : E t l e dénouement de cette

304

Jacques le fataliste et son maître

pièce agréable n'aurait pas été une répétition générale, avec

toute la famille en corps, de ce qu'il a fait auparavant avec

chacun d'eux en particulier ? − Vous avez raison: Et si je

rencontre jamais M. Goldoni, je lui réciterai la scène de l'auberge. − Et vous ferez bien; il est plus habile homme qu'il ne

faut pour en tirer bon parti.

L'hôtesse remonta, toujours Nicole entre ses bras, et dit:

"J'espère que vous aurez un bon dîner; le braconnier vient

d'arriver; le garde du seigneur ne tardera pas..." Et, tout en

parlant ainsi, elle prenait une chaise. La voilà assise, et son

305

Jacques le fataliste et son maître

récit qui commence.

L'HÔTESSE: Il faut se méfier des valets; les maîtres n'ont point

de pires ennemis...

JACQUES: Madame, vous ne savez pas ce que vous dites; il y en a de

bons, il y en a de mauvais, et l'on compterait peut−être plus de

bons valets que de bons maîtres.

LE MAÎTRE: Jacques, vous ne vous observez pas; et vous commettez

précisément la même indiscrétion qui vous a choqué.

JACQUES: C'est que les maîtres...

LE MAITRE: C'est que les valets...

Eh bien ! lecteur, à quoi tient−il que je n'élève une violente

306

Jacques le fataliste et son maître

querelle entre ces trois personnages ? Que l'hôtesse ne soit prise

par les épaules, et jetée hors de la chambre par Jacques; que

Jacques ne soit pris par les épaules et chassé par son maître; que

l'un ne s'en aille d'un côté, l'autre d'un autre; et que vous

n'entendiez ni l'histoire de l'hôtesse, ni la suite des amours de

Jacques ? Rassurez−vous, je n'en ferai rien. L'hôtesse reprit donc:

"Il faut convenir que s'il y a de bien méchants hommes, il y a de

bien méchantes femmes.

JACQUES: Et qu'il ne faut pas aller loin pour les trouver.

L'HÔTESSE: De quoi vous mêlez−vous ? Je suis femme, il me convient

307

Jacques le fataliste et son maître

de dire des femmes tout ce qu'il me plaira; je n'ai que faire de

votre approbation.

JACQUES: Mon approbation en vaut bien une autre.

L'HÔTESSE: Vous avez là, monsieur, un valet qui fait l'entendu et

qui vous manque. J'ai des valets aussi, mais je voudrais bien

qu'ils s'avisassent!...

LE MAÎTRE: Jacques, taisez−vous, et laissez parler madame."

L'hôtesse, encouragée par ce propos de maître, se lève, entreprend

Jacques, porte ses deux poings sur ses deux côtés, oublie qu'elle

tient Nicole, la lâche, et voilà Nicole sur le carreau, froissée

308

Jacques le fataliste et son maître

et se débattant dans son maillot, aboyant à tue−tête, l'hôtesse

mêlant ses cris aux aboiements de Nicole, Jacques mêlant ses

éclats de rire aux aboiements de Nicole et aux cris de l'hôtesse,

et le maître de Jacques ouvrant sa tabatière, reniflant sa prise

de tabac et ne pouvant s'empêcher de rire. Voilà toute l'hôtellerie en tumulte. "Nanon, Nanon, vite, vite, apportez la

bouteille à l'eau−de−vie... Ma pauvre Nicole est morte...

Démaillotez−la... Que vous êtes gauche !

− Je fais de mon mieux.

− Comme elle crie ! Otez−vous de là, laissez−moi faire... Elle est

morte!... Ris bien, grand nigaud; il y a, en effet, de quoi 309

Jacques le fataliste et son maître

rire... Ma pauvre Nicole est morte !

− Non, madame, non, je crois qu'elle en reviendra, la voilà qui

remue."

Et Nanon, de frotter d'eau−de−vie le nez de la chienne; et de lui

en faire avaler; et l'hôtesse de se lamenter, de se déchaîner

contre les valets impertinents; et Nanon, de dire:

"Tenez, madame,

elle ouvre les yeux; la voilà qui vous regarde.

− La pauvre bête, comme cela parle ! qui n'en serait touché ?

− Madame, caressez−la donc un peu; répondez−lui donc quelque

chose.

−Viens, ma pauvre Nicole; crie, mon enfant, crie si cela peut te

310

Jacques le fataliste et son maître

soulager. Il y a un sort pour les bêtes comme pour les gens; il

envoie le bonheur à des fainéants hargneux, braillards et

gourmands, le malheur à une autre qui sera la meilleure créature

du monde.

− Madame a bien raison, il n'y a point de justice ici−bas.

− Taisez−vous, remmaillotez−la, portez−la sous mon oreiller, et

songez qu'au moindre cri qu'elle fera, je m'en prends à vous.

Viens, pauvre bête que je t'embrasse encore une fois avant qu'on

t'emporte. Approchez−la donc, sotte que vous êtes...

Ces chiens,

cela est si bon; cela vaut mieux...

311

Jacques le fataliste et son maître

JACQUES: Que père, mère, frères, soeurs, enfants, valets, époux...

L'HÔTESSE: Mais oui, ne pensez pas rire, cela est innocent, cela

vous est fidèle, cela ne vous fait jamais de mal, au lieu que le

reste...

JACQUES: Vivent les chiens ! il n'y a rien de plus parfait sous le

ciel.

L HÔTESSE: S'il y a quelque chose de plus parfait, du moins ce

n ' e s t p a s l ' h o m m e . J e v o u d r a i s b i e n q u e v o u s connussiez celui du

meunier, c'est l'amoureux de ma Nicole; il n'y en a pas un parmi

vous, tous tant que vous êtes, qu'il ne fît rougir de honte. Il

312

Jacques le fataliste et son maître

vient, dès la pointe du jour, de plus d'une lieue; il se plante

devant cette fenêtre; ce sont des soupirs, et des soupirs à faire

pitié. Quelque temps qu'il fasse, il reste; la pluie lui tombe sur

le corps; son corps s'enfonce dans le sable; à peine lui voit−on

les oreilles et le bout du nez. En feriez−vous autant pour la

femme que vous aimeriez le plus ?

LE MAÎTRE: Cela est très galant.

JACQUES: Mais aussi où est la femme aussi digne de ces soins que

votre Nicole ?..."

La passion de l'hôtesse pour les bêtes n'était pourtant pas sa

313

Jacques le fataliste et son maître

passion dominante, comme on pourrait l'imaginer; c'était celle de

parler. Plus on avait de plaisir et de patience à l'écouter, plus

on avait de mérite; aussi ne se fit−elle pas prier pour reprendre

l'histoire interrompue du mariage singulier; elle y mit seulement

pour condition que Jacques se tairait. Le maître promit du silence

pour Jacques. Jacques s'étala nonchalamment dans un coin, les yeux

fermés, son bonnet renfoncé sur ses oreilles et le dos à demi

tourné à l'hôtesse. Le maître toussa, cracha, se moucha, tira sa

montre, vit l'heure qu'il était, tira sa tabatière, frappa sur le

314

Jacques le fataliste et son maître

couvercle, prit sa prise de tabac; et l'hôtesse se mit en devoir

de goûter le plaisir délicieux de pérorer.

L'hôtesse allait débuter, lorsqu'elle entendit sa chienne crier.

− Nanon, voyez donc à cette pauvre bête... Cela me trouble, je ne

sais plus où j'en étais.

JACQUES: Vous n'avez encore rien dit.

L'HÔTESSE: Ces deux hommes avec lesquels j'étais en querelle pour

ma pauvre Nicole, lorsque vous êtes arrivé, monsieur...

JACQUES: Dites, messieurs.

L'HÔTESSE: Et pourquoi ?

JACQUES: C'est qu'on nous a traités jusqu'à présent avec

315

Jacques le fataliste et son maître

politesse, et que j'y suis fait. Mon maître m'appelle Jacques, les

autres, monsieur Jacques.

L'HÔTESSE: Je ne vous appelle ni Jacques, ni monsieur Jacques, je

ne vous parle pas... (Madame ? − Qu'est−ce ? − La carte du numéro

cinq: Voyez sur le coin de la cheminée.) Ces deux hommes sont bons

gentilshommes; ils viennent de Paris et s'en vont à la terre du

plus âgé.

JACQUES: Qui sait cela ?

L'HÔTESSE: Eux, qui le disent.

JACQUES: Belle raison!...

Le maître fit un signe à l'hôtesse, sur lequel elle comprit que

316

Jacques le fataliste et son maître

Jacques avait la cervelle brouillée. L'hôtesse répondit au signe

du maître par un mouvement compatissant des épaules, et ajouta: "A

son âge ! Cela est très fâcheux."

JACQUES: Très fâcheux de ne savoir jamais où l'on va.

L'HÔTESSE: Le plus âgé des deux s'appelle le marquis des Arcis.

C'était un homme de plaisir, très aimable, croyant peu à la vertu

des femmes.

JACQUES: Il avait raison.

L HÔTESSE: Monsieur Jacques, vous m'interrompez.

JACQUES: Madame l'hôtesse du Grand−Cerf, je ne vous parle pas.

L'HÔTESSE: M. le marquis en trouva pourtant une assez bizarre pour

317

Jacques le fataliste et son maître

l u i t e n i r r i g u e u r . E l l e s ' a p p e l a i t M m e d e L a Pommeraye. C'était

une veuve qui avait des moeurs, de la naissance, de la fortune et

de la hauteur. M. des Arcis rompit avec toutes ses connaissances,

s'attacha uniquement à Mme de La Pommeraye, lui fit sa cour avec

la plus grande assiduité, tâcha par tous les sacrifices imaginables de lui prouver qu'il l'aimait, lui proposa même de

l'épouser; mais cette femme avait été si malheureuse avec un

premier mari qu'elle... (Madame ? − Qu'est−ce ? − La clef du coffre

à l'avoine ? − Voyez au clou, et si elle n'y est pas, voyez au

coffre.) qu'elle aurait mieux aimé s'exposer à toutes sortes de

318

Jacques le fataliste et son maître

malheurs qu'au danger d'un second mariage.

JACQUES: Ah ! si cela avait été écrit là−haut !

L'HÔTESSE: Cette femme vivait très retirée. Le marquis était un

ancien ami de son mari; elle l'avait reçu, et elle continuait de

le recevoir. Si on lui pardonnait son goût effréné pour la

g a l a n t e r i e , c ' é t a i t c e q u ' o n a p p e l l e u n h o m m e d'honneur. La

poursuite constante du marquis, secondée de ses qualités

personnelles, de sa jeunesse, de sa figure, des apparences de la

passion la plus vraie, de la solitude, du penchant à la tendresse,

en un mot, de tout ce qui nous livre à la séduction des hommes...

319

Jacques le fataliste et son maître

(Madame ? − Qu'est−ce ? − C'est le courrier: Mettez−le à la chambre

verte, et servez le à l'ordinaire.) eut son effet, et Mme de La

Pommeraye, après avoir lutté plusieurs mois contre le marquis,

contre elle−même, exigé selon l'usage les serments les plus

solennels, rendit heureux le marquis, qui aurait joui du sort le

plus doux, s'il avait pu conserver pour sa maîtresse les sentiments qu'il avait jurés et qu'on avait pour lui.

Tenez,

monsieur, il n'y a que les femmes qui sachent aimer; les hommes

n'y entendent rien...(Madame ? − Qu'est−ce ? − Le Frère Quêteur. −

Donnez−lui douze sous pour ces messieurs qui sont ici, six sous

320

Jacques le fataliste et son maître

pour moi, et qu'il aille dans les autres chambres.) Au bout de

quelques années, le marquis commença à trouver la vie de Mme de La

Pommeraye trop unie. Il lui proposa de se répandre dans la

société: elle y consentit; à recevoir quelques femmes et quelques

hommes: et elle y consentit; à avoir un dîner−souper et elle y

consentit. Peu à peu il passa un jour, deux jours sans la voir;

peu à peu il manqua au dîner−souper qu'il avait arrangé; peu à peu

il abrégea ses visites; il eut des affaires qui l'appelaient: lorsqu'il arrivait, il disait un mot, s'étalait dans un fauteuil,

prenait une brochure, la jetait, parlait à son chien ou 321

Jacques le fataliste et son maître

s'endormait. Le soir, sa santé, qui devenait misérable, voulait

qu'il se retirât de bonne heure: c'était l'avis de Tronchin.

"C'est un grand homme que Tronchin ! Ma foi ! je ne doute pas qu'il

n e t i r e d ' a f f a i r e n o t r e a m i e d o n t l e s a u t r e s désespéraient." Et

tout en parlant ainsi, il prenait sa canne et son chapeau et s'en

allait, oubliant quelquefois de l'embrasser. Mme de La Pommeraye... (Madame ? − Qu'est−ce ? − Le tonnelier. − Qu'il

descende à la cave, et qu'il visite les deux pièces de vin.) Mme

de La Pommeraye pressentit qu'elle n'était plus aimée; il fallut

s ' e n a s s u r e r , e t v o i c i c o m m e n t e l l e s ' y p r i t . . .

(Madame ? − J'y

322

Jacques le fataliste et son maître

vais, j'y vais.)

L'hôtesse, fatiguée de ces interruptions, descendit, et prit

apparemment les moyens de les faire cesser.

L'HÔTESSE: Un jour, après dîner, elle dit au marquis:

"Mon ami,

vous rêvez.

− Vous rêvez aussi, marquise.

− Il est vrai et même assez tristement.

− Qu'avez−vous ?

− Rien.

− Cela n'est pas vrai. Allons, marquise, dit−il en bâillant,

racontez−moi cela; cela vous désennuiera et moi.

− Est−ce que vous vous ennuyez ?

− Non; c'est qu'il y a des jours...

323

Jacques le fataliste et son maître

− Où l'on s'ennuie.

− Vous vous trompez, mon amie; je vous jure que vous vous trompez:

c'est qu'en effet il y a des jours... On ne sait à quoi cela tient.

− Mon ami, il y a longtemps que je suis tentée de vous faire une

confidence; mais je crains de vous affliger.

− Vous pourriez m'affliger, vous ?

− Peut−être; mais le Ciel m'est témoin de mon innocence..."

(Madame ? Madame ? Madame ? − Pour qui et pour quoi que ce soit, je

vous ai défendu de m'appeler; appelez mon mari. Il est absent.)

"Messieurs, je vous demande pardon, je suis à vous dans un

324

Jacques le fataliste et son maître

moment."

Voilà l'hôtesse descendue, remontée et reprenant son récit:

L ' H Ô T E S S E : M a i s c e l a s ' e s t f a i t s a n s m o n consentement, à mon insu,

par une malédiction à laquelle toute l'espèce humaine est

apparemment assujettie, puisque moi, moi−même, je n'y ai pas

échappé.

−Ah ! c'est de vous... Et avoir peur!... De quoi s'agit−il ?

− Marquis, il s'agit... Je suis désolée; je vais vous désoler, et,

tout bien considéré, il vaut mieux que je me taise.

− Non, mon amie, parlez; auriez−vous au fond de votre coeur un

325

Jacques le fataliste et son maître

secret pour moi ? La première de nos conventions ne fut−elle pas

q u e n o s â m e s s ' o u v r i r a i e n t l ' u n e à l ' a u t r e s a n s réserve ?

− Il est vrai, et voilà ce qui me pèse; c'est un reproche qui met

le comble à un beaucoup plus important que je me fais.

Est−ce que

vous ne vous apercevez pas que je n'ai plus la même gaieté ? J'ai

perdu l'appétit; je ne bois et je ne mange que par raison; je ne

saurais dormir. Nos sociétés les plus intimes me déplaisent. La

nuit, je m'interroge et je me dis: Est−ce qu'il est moins aimable ?

Non. Est−ce que vous auriez à vous en plaindre ? Non.

Auriez−vous à

326

Jacques le fataliste et son maître

lui reprocher quelques liaisons suspectes ? Non.

Est−ce que sa

tendresse pour vous est diminuée ? Non. Pourquoi, votre ami étant

le même, votre coeur est−il donc changé ? car il l'est: vous ne

pouvez vous le cacher; vous ne l'attendez plus avec la même

impatience; vous n'avez plus le même plaisir à le voir; cette

inquiétude quand il tardait à revenir; cette douce émotion au

bruit de sa voiture, quand on l'annonçait, quand il paraissait,

vous ne l'éprouvez plus.

− Comment, madame!"

Alors la marquise de La Pommeraye se couvrit les yeux de ses

327

Jacques le fataliste et son maître

mains, pencha la tête et se tut un moment après lequel elle

ajouta: "Marquis, je me suis attendue à tout votre étonnement, à

toutes les choses amères que vous m'allez dire.

Marquis !

é p a r g n e z − m o i . . . N o n , n e m ' é p a r g n e z p a s , dites−les−moi; je les

écouterai avec résignation, parce que je les mérite. Oui, mon cher

marquis, il est vrai... Oui, je suis... Mais, n'est pas un assez

grand malheur que la chose soit arrivée, sans y ajouter encore la

honte, le mépris d'être fausse, en vous le dissimulant ?

Vous êtes

le même, mais votre amie est changée; votre amie vous révère, vous

328

Jacques le fataliste et son maître

estime autant et plus que jamais; mais... mais une femme

accoutumée comme elle à examiner de près ce qui se passe dans les

replis les plus secrets de son âme et à ne s'en imposer sur rien,

n e p e u t s e c a c h e r q u e l ' a m o u r e n e s t s o r t i . L a découverte est

affreuse mais elle n'en est pas moins réelle. La marquise de La

Pommeraye, moi, moi, inconstante ! légère!...

Marquis, entrez en

fureur, cherchez les noms les plus odieux, je me les suis donnés

d'avance: donnez−les−moi, je suis prête à les accepter tous...,

tous, excepté celui de femme fausse, que vous m'épargnerez, je

329

Jacques le fataliste et son maître

l'espère, car en vérité je ne le suis pas..." (Ma femme ?

Qu'est−ce ? − Rien. − On n'a pas un moment de repos dans cette

maison, même les jours qu'on n'a presque point de monde et que

l'on croit n'avoir rien à faire. Qu'une femme de mon état est à

plaindre, surtout avec une bête de mari.) Cela dit, Mme de La

Pommeraye se renversa sur son fauteuil et se mit à pleurer. Le

marquis se précipita à ses genoux, et lui dit: "Vous êtes une

femme charmante, une femme adorable, une femme comme il n'y en a

point. Votre franchise, votre honnêteté me confond et devrait me

330

Jacques le fataliste et son maître

faire mourir de honte. Ah ! quelle supériorité ce moment vous donne

sur moi ! Que je vous vois grande et que je me trouve petit ! C'est

vous qui avez parlé la première, et c'est moi qui fus coupable le

premier. Mon amie votre sincérité m'entraîne; je serais un monstre

si elle ne m'entraînait pas, et je vous avouerai que l'histoire de

votre coeur est mot à mot l'histoire du mien. Tout ce que vous

vous êtes dit, je me le suis dit; mais je me taisais, je souffrais, et je ne sais quand j'aurais eu le courage de parler.

− Vrai, mon ami ?

− Rien de plus vrai; et il ne nous reste qu'à nous féliciter

331

Jacques le fataliste et son maître

réciproquement d'avoir perdu en même temps le sentiment fragile et

trompeur qui nous unissait.

− En effet, quel malheur que mon amour eût duré lorsque le vôtre

aurait cessé !

− Ou que ce fût en moi qu'il eût cessé le premier.

− Vous avez raison, je le sens.

− Jamais vous ne m'avez paru aussi aimable, aussi belle que dans

ce moment; et si l'expérience du passé ne m'avait rendu circonspect, je croirais vous aimer plus que jamais." Et le

marquis en lui parlant ainsi lui prenait les mains, et les lui

baisait... (Ma femme ? − Qu'est−ce ? − Le marchand de paille. − Vois

332

Jacques le fataliste et son maître

sur le registre. − Et le registre ?... Reste, reste, je l'ai.) Mme

de La Pommeraye, renfermant en elle−même le dépit mortel dont elle

était déchirée, reprit la parole et dit au marquis: "Mais, marquis, qu'allons−nous devenir ?

− Nous ne nous en sommes imposé ni l'un ni l'autre; vous avez

droit à toute mon estime; je ne crois pas avoir entièrement perdu

le droit que j'avais à la vôtre; nous continuerons de nous voir,

nous nous livrerons à la confiance de la plus tendre amitié. Nous

nous serons épargné tous ces ennuis, toutes ces perfidies, tous

ces reproches, toute cette humeur, qui accompagnent communément

333

Jacques le fataliste et son maître

les passions qui finissent; nous serons uniques dans notre espèce.

Vous recouvrerez toute votre liberté, vous me rendrez la mienne;

nous voyagerons dans le monde; je serai le confident de vos

conquêtes; je ne vous cèlerai rien des miennes, si j'en fais

quelques−unes, ce dont je doute fort, car vous m'avez rendu

difficile. Cela sera délicieux ! Vous m'aiderez de vos conseils, je

ne vous refuserai pas les miens dans les circonstances périlleuses

où vous croirez en avoir besoin. Qui sait ce qui peut arriver ?"

JACQUES: Personne.

LE MARQUIS: "Il est très vraisemblable que plus j'irai, plus vous

334

Jacques le fataliste et son maître

gagnerez aux comparaisons, et que je vous reviendrai plus

passionné, plus tendre, plus convaincu que jamais que Mme de La

Pommeraye était la seule femme faite pour mon bonheur; et après ce

retour, il y a tout à parier que je vous resterai jusqu'à la fin

de ma vie.

− S'il arrivait qu'à votre retour vous ne me trouvassiez plus ? car

enfin, marquis, on n'est pas toujours juste; et il ne serait pas

impossible que je ne me prisse de goût, de fantaisie, de passion

même pour un autre qui ne vous vaudrait pas.

− J'en serais assurément désolé, mais je n'aurais point à me

335

Jacques le fataliste et son maître

plaindre; je ne m'en plaindrais qu'au sort qui nous aurait séparés

lorsque nous étions unis, et qui nous rapprocherait lorsque nous

ne pourrions plus l'être..."

Après cette conversation, ils se mirent à moraliser sur l'inconstance du coeur humain, sur la frivolité des serments, sur

les liens du mariage... (Madame ? − Qu'est−ce ? − Le coche.)

"Messieurs, dit l'hôtesse, il faut que je vous quitte. Ce soir,

lorsque toutes mes affaires seront faites, je reviendrai, et je

v o u s a c h è v e r a i c e t t e a v e n t u r e , s i v o u s e n ê t e s curieux..."

(Madame ?... Ma femme ?... Notre hôtesse ?... − On y va, on y va.)

336

Jacques le fataliste et son maître

L'hôtesse partie, le maître dit à son valet: "Jacques, as−tu

remarqué une chose ?

JACQUES: Quelle ?

LE MAÎTRE: C'est que cette femme raconte beaucoup mieux qu'il ne

convient à une femme d'auberge.

JACQUES: Il est vrai. Les fréquentes interruptions des gens de

cette maison m'ont impatienté plusieurs fois.

LE MAÎTRE: Et moi aussi."

Et vous, lecteur, parlez sans dissimulation; car, vous voyez que

nous sommes en beau train de franchise; voulez−vous que nous

laissions là cette élégante et prolixe bavarde d'hôtesse, et que

337

Jacques le fataliste et son maître

nous reprenions les amours de Jacques ? Pour moi je ne tiens à

rien. Lorsque cette femme remontera, Jacques le bavard ne demande

pas mieux que de reprendre son rôle, et que de lui fermer la porte

au nez; il en sera quitte pour lui dire par le trou de la serrure:

"Bonsoir, madame; mon maître dort; je vais me coucher: il faut

remettre le reste à notre passage."

"Le premier serment que se firent deux êtres de chair, ce fut au

p i e d d ' u n r o c h e r q u i t o m b a i t e n p o u s s i è r e ; i l s attestèrent de leur

constance un ciel qui n'est pas un instant le même; tout passait

en eux et autour d'eux, et ils croyaient leurs coeurs affranchis

338

Jacques le fataliste et son maître

de vicissitudes. O enfants ! toujours enfants!..." Je ne sais de

qui sont ces réflexions, de Jacques, de son maître ou de moi; il

est certain qu'elles sont de l'un des trois, et qu'elles furent

précédées et suivies de beaucoup d'autres qui nous auraient menés,

Jacques, son maître et moi, jusqu'au souper, jusqu'après le

souper, jusqu'au retour de l'hôtesse, si Jacques n'eût dit à son

maître: "Tenez, monsieur, toutes ces grandes sentences que vous

venez de débiter à propos de botte ne valent pas une vieille fable

des écraignes de mon village.

LE MAÎTRE: Et quelle est cette fable ?

339

Jacques le fataliste et son maître

JACQUES: C'est la fable de la Gaine et du Coutelet.

Un jour la

Gaine et le Coutelet se prirent de querelle; le Coutelet dit à la

Gaine: "Gaine, ma mie, vous êtes une friponne, car tous les jours,

vous recevez de nouveaux Coutelets... La Gaine répondit au

Coutelet: Mon ami Coutelet, vous êtes un fripon, car tous les

jours vous changez de Gaine... Gaine, ce n'est pas là ce que vous

m'avez promis... Coutelet, vous m'avez trompée le premier..." Ce

débat s'était élevé à table; Cil, qui était assis entre la Gaine

et le Coutelet, prit la parole et leur dit: "Vous, Gaine, et vous,

340

Jacques le fataliste et son maître

C o u t e l e t , v o u s f î t e s b i e n d e c h a n g e r , p u i s q u e changement vous

séduisait; mais vous eûtes tort de vous promettre que vous ne

changeriez pas. Coutelet, ne voyais−tu pas que Dieu te fit pour

aller à plusieurs Gaines; et toi, Gaine, pour recevoir plus d'un

Coutelet ? Vous regardiez comme fous certains Coutelets qui

faisaient voeu de se passer à forfait de Gaines, et comme folles

certaines Gaines qui faisaient voeu de se fermer pour tout

Coutelet; et vous ne pensiez pas que vous étiez presque aussi fous

lorsque vous juriez, toi, Gaine, de t'en tenir à un seul Coutelet;

toi, Coutelet, de t'en tenir à une seule Gaine."

341

Jacques le fataliste et son maître

Ici le maître dit à Jacques: "Ta fable n'est pas trop morale mais

elle est gaie. Tu ne sais pas la singulière idée qui me passe par

la tête. Je te marie avec notre hôtesse et je cherche comment un

mari aurait fait, lorsqu'il aime à parler, avec une femme qui ne

déparle pas.

JACQUES: Comme j'ai fait les douze premières années de ma vie, que

j'ai passées chez mon grand−père et ma grand−mère.

LE MAÎTRE: Comment s'appelaient−ils ? Quelle était leur profession ?

JACQUES: Ils étaient brocanteurs. Mon grand−père Jason eut

plusieurs enfants. Toute la famille était sérieuse; ils se levaient, ils s'habillaient, ils allaient à leurs affaires; ils 342

Jacques le fataliste et son maître

revenaient, ils dînaient, ils retournaient sans avoir dit un mot.

Le soir, ils se jetaient sur des chaises; la mère et les filles

filaient, cousaient, tricotaient sans mot dire; les garçons se

reposaient; le père lisait l'Ancien Testament.

LE MAÎTRE: Et toi, que faisais−tu ?

JACQUES: Je courais dans la chambre avec un bâillon.

LE MAÎTRE: Avec un bâillon !

JACQUES: Oui, avec un bâillon et c'est à ce maudit bâillon que je

d o i s l a r a g e d e p a r l e r . L a s e m a i n e s e p a s s a i t quelquefois sans

qu'on eût ouvert la bouche dans la maison des Jason.

Pendant toute

343

Jacques le fataliste et son maître

sa vie, qui fut longue, ma grand−mère n'avait dit que chapeaux à

vendre, et mon grand−père, qu'on voyait dans les inventaires,

droit, les mains sous sa redingote, n'avait dit qu'un sou.

Il y

avait des jours où il était tenté de ne pas croire à la Bible.

LE MAÎTRE: Et pourquoi ?

JACQUES: A cause des redites, qu'il regardait comme un bavardage

indigne de l'Esprit−Saint. Il disait que les rediseurs sont des

sots, qui prennent ceux qui les écoutent pour des sots.

LE MAÎTRE: Jacques, si pour te dédommager du long silence que tu

as gardé pendant les douze années du bâillon chez ton grand−père

344

Jacques le fataliste et son maître

et pendant que l'hôtesse a parlé...

JACQUES: Je reprenais l'histoire de mes amours ?

LE MAÎTRE: Non; mais une autre sur laquelle tu m'as laissé, celle

du camarade de ton capitaine.

JACQUES: Oh ! mon maître, la cruelle mémoire que vous avez !

LE MAÎTRE: Mon Jacques, mon petit Jacques...

JACQUES: De quoi riez−vous ?

LE MAÎTRE: De ce qui me fera rire plus d'une fois; c'est de te

voir dans ta jeunesse chez ton grand−père avec le bâillon.

JACQUES: Ma grand−mère me l'ôtait lorsqu'il n'y avait plus

personne; et lorsque mon grand−père s'en apercevait, il n'en était

345

Jacques le fataliste et son maître

pas plus content; il lui disait: "Continuez, et cet enfant sera le

plus effréné bavard qui ait encore existé." Sa prédiction s'est

accomplie.

LE MAÎTRE: Allons, mon Jacques, mon petit Jacques, l'histoire du

camarade de ton capitaine.

JACQUES: Je ne m'y refuserai pas; mais vous ne la croirez point.

LE MAÎTRE: Elle est donc bien merveilleuse !

JACQUES: Non, c'est qu'elle est déjà arrivée à un autre, à un

militaire français, appelé, je crois, M. de Guerchy.

LE MAÎTRE: Eh bien ! je dirai comme un poète français, qui avait

fait une assez bonne épigramme, disait à quelqu'un qui se

346

Jacques le fataliste et son maître

l'attribuait en sa présence: "Pourquoi monsieur ne l'aurait−il pas

faite ? je l'ai bien faite, moi..." Pourquoi l'histoire de Jacques

ne serait−elle pas arrivée au camarade de son capitaine, puisqu'elle est bien arrivée au militaire français de Guerchy ?

Mais, en me la racontant, tu feras d'une pierre deux coups, tu

m'apprendras l'aventure de ces deux personnages, car je l'ignore.

JACQUES: Tant mieux ! mais jurez−le−moi.

LE MAÎTRE: Je te le jure."

Lecteur, je serais bien tenté d'exiger de vous le même serment;

mais je vous ferai seulement remarquer dans le caractère de

347

Jacques le fataliste et son maître

Jacques une bizarrerie qu'il tenait apparemment de son grand−père

Jason, le brocanteur silencieux; c'est que Jacques, au rebours des

bavards, quoiqu'il aimât beaucoup à dire, avait en aversion les

redites. Aussi disait−il quelquefois à son maître:

"Monsieur me

prépare le plus triste avenir; que deviendrai−je quand je n'aurai

plus rien à dire ?

− Tu recommenceras.

− Jacques, recommencer ! Le contraire est écrit là−haut; et s'il

m'arrivait de recommencer, je ne pourrais m'empêcher de m'écrier:

« A h ! s i t o n g r a n d − p è r e t ' e n t e n d a i t ! . . . » e t j e regretterais le

348

Jacques le fataliste et son maître

bâillon.

LE MAÎTRE: Tu veux dire celui qu'il te mettait.

JACQUES: Dans le temps qu'on jouait aux jeux de hasard aux foires

de Saint−Germain et de Saint−Laurent...

LE MAÎTRE: Mais c'est à Paris, et le camarade de ton capitaine

était commandant d'une place frontière.

JACQUES: Pour Dieu, monsieur, laissez−moi dire...

Plusieurs

officiers entrèrent dans une boutique, et y trouvèrent un autre

officier qui causait avec la maîtresse de la boutique.

L'un d'eux

proposa à celui−ci de jouer au passe−dix; car il faut que vous

sachiez qu'après la mort de mon capitaine, son camarade, devenu

349

Jacques le fataliste et son maître

riche, était aussi devenu joueur. Lui donc, ou M. de Guerchy,

accepte. Le sort met le cornet à la main de son adversaire qui

passe, passe, passe, que cela ne finissait point. Le jeu s'était

échauffé, et l'on avait joué le tout, le tout du tout, les petites

moitiés, les grandes moitiés, le grand tout, le grand tout du

tout, lorsqu'un des assistants s'avisa de dire à M. de Guerchy, ou

au camarade de mon capitaine, qu'il ferait bien de s'en tenir là

et de cesser de jouer, parce qu'on en savait plus que lui.

Sur ce

propos, qui n'était qu'une plaisanterie, le camarade de mon

350

Jacques le fataliste et son maître

capitaine, ou M. de Guerchy, crut qu'il avait affaire à un filou;

il mit subtilement la main à sa poche, en tira un couteau bien

pointu, et lorsque son antagoniste porta la main sur les dés pour

les placer dans le cornet, il lui plante le couteau dans la main,

et la lui cloue sur la table, en lui disant: "Si les dés sont pipés, vous êtes un fripon; s'ils sont bons, j'ai tort..."

Les dés

se trouvèrent bons. M. de Guerchy dit: "J'en suis très fâché, et

j'offre telle réparation qu'on voudra..." Ce ne fut pas le propos

du camarade de mon capitaine; il dit: "J'ai perdu mon argent; j'ai

percé la main à un galant homme: mais en revanche j'ai recouvré le

351

Jacques le fataliste et son maître

plaisir de me battre tant qu'il me plaira..." L'officier cloué se

retire et va se faire panser. Lorsqu'il est guéri, il vient trouver l'officier cloueur et lui demande raison; celui−ci, ou M.

de Guerchy, trouve la demande juste. L'autre, le camarade de mon

capitaine, jette les bras à son cou, et lui dit: "Je vous attendais avec une impatience que je ne saurais vous exprimer..."

Ils vont sur le pré; le cloueur, M. de Guerchy, ou le camarade de

mon capitaine, reçoit un bon coup d'épée à travers le corps; le

cloué le relève, le fait porter chez lui et lui dit:

"Monsieur,

nous nous reverrons..." M. de Guerchy ne répondit rien; le

352

Jacques le fataliste et son maître

camarade de mon capitaine lui répondit: "Monsieur, j'y compte

bien. "Ils se battent une seconde, une troisième, jusqu'à huit ou

dix fois, et toujours le cloueur reste sur place. C'étaient tous

les deux des officiers de distinction, tous les deux gens de

mérite, leur aventure fit grand bruit; le ministère s'en mêla.

L'on retint l'un à Paris, et l'on fixa l'autre à son poste.

M. de

Guerchy se soumit aux ordres de la cour; le camarade de mon

capitaine en fut désolé; et telle est la différence de deux hommes

braves par caractère, mais dont l'un est sage, et l'autre a un

grain de folie.

353

Jacques le fataliste et son maître

Jusqu'ici l'aventure de M. de Guerchy et du camarade de mon

capitaine leur est commune. c'est la même; et voilà la raison pour

laquelle je les ai nommés tous deux, entendez−vous, mon maître ?

Ici je vais les séparer et je ne vous parlerai plus que du camarade de mon capitaine, parce que le reste n'appartient qu'à

lui. Ah ! Monsieur, c'est ici que vous allez voir combien nous

sommes peu maîtres de nos destinées, et combien il y a de choses

bizarres écrites sur le grand rouleau !

Le camarade de mon capitaine, ou le cloueur, sollicite la

permission de faire un tour dans sa province: il l'obtient. Sa

354

Jacques le fataliste et son maître

route était par Paris. Il prend place dans une voiture publique. A

trois heures du matin, cette voiture passe devant l'Opéra; on

sortait du bal. Trois ou quatre jeunes étourdis masqués projettent

d'aller déjeuner avec les voyageurs; on arrive au point du jour à

la déjeunée. On se regarde. Qui fut bien étonné ! Ce fut le cloué

de reconnaître son cloueur. Celui−ci présente la main, l'embrasse

et lui témoigne combien il est enchanté d'une si heureuse

rencontre; à l'instant ils passent derrière une grange, mettent

l'épée à la main, l'un en redingote, l'autre en domino; le cloueur, ou le camarade de mon capitaine, est encore jeté sur le

355

Jacques le fataliste et son maître

carreau. Son adversaire envoie à son secours, se met à table avec

ses amis et le reste de la carrossée, boit et mange gaiement. Les

uns se disposaient à suivre leur route, et les autres à retourner

dans la capitale, en masque et sur des chevaux de poste, lorsque

l'hôtesse reparut et mit fin au récit de Jacques.

La voilà remontée, et je vous préviens, lecteur, qu'il n'est plus

en mon pouvoir de la renvoyer. − Pourquoi donc ? −

C'est qu'elle se

présente avec deux bouteilles de champagne, une dans chaque main,

et qu'il est écrit là−haut que tout orateur qui s'adressera à

Jacques avec cet exorde s'en fera nécessairement écouter.

356

Jacques le fataliste et son maître

Elle entre, pose ses deux bouteilles sur la table, et dit:

«Allons, monsieur Jacques, faisons la paix...» L'hôtesse n'était

pas de la première jeunesse; c'était une femme grande et replète,

ingambe, de bonne mine, pleine d'embonpoint, la bouche un peu

grande, mais de belles dents, des joues larges, des yeux à fleur

d e t ê t e , l e f r o n t c a r r é , l a p l u s b e l l e p e a u , l a physionomie

ouverte, vive et gaie, les bras un peu forts, mais les mains

superbes, des mains à peindre ou à modeler. Jacques la prit par le

milieu du corps, et l'embrassa fortement; sa rancune n'avait

jamais tenu contre du bon vin et une belle femme; cela était écrit

357

Jacques le fataliste et son maître

là−haut de lui, de vous, lecteur, de moi et de beaucoup d'autres.

"Monsieur, dit−elle au maître, est−ce que vous nous laisserez

aller tout seuls ? Voyez, eussiez−vous encore cent lieues à faire,

vous n'en boirez pas de meilleur de toute la route." En parlant

ainsi elle avait placé une des deux bouteilles entre ses genoux,

et elle en tirait le bouchon; ce fut avec une adresse singulière

qu'elle en couvrit le goulot avec le pouce, sans laisser échapper

une goutte de vin. "Allons, dit−elle à Jacques; vite, vite, votre

verre." Jacques approche son verre; l'hôtesse, en écartant son

358

Jacques le fataliste et son maître

pouce un peu de côté, donne vent à la bouteille, et voilà le

visage de Jacques tout couvert de mousse. Jacques s'était prêté à

cette espièglerie, et l'hôtesse de rire et Jacques et son maître

de rire. On but quelques rasades les unes sur les autres pour

s'assurer de la sagesse de la bouteille, puis l'hôtesse dit:

"Dieu

m e r c i ! i l s s o n t t o u s d a n s l e u r s l i t s , o n n e m'interrompra plus, et

je puis reprendre mon récit." Jacques, en la regardant avec des

yeux dont le vin de Champagne avait augmenté la vivacité

naturelle, lui dit ou à son maître: "Notre hôtesse a été belle

comme un ange; qu'en pensez−vous, monsieur ?

359

Jacques le fataliste et son maître

LE MAÎTRE: A été ! Pardieu, Jacques, c'est qu'elle l'est encore !

JACQUES: Monsieur, vous avez raison; c'est que je ne la compare

pas à une autre femme, mais à elle−même quand elle était jeune.

L'HÔTESSE: Je ne vaux pas grand−chose à présent; c'est lorsqu'on

m'aurait prise entre les deux premiers doigts de chaque main qu'il

me fallait voir ! On se détournait de quatre lieues pour séjourner

ici. Mais laissons là les bonnes et les mauvaises têtes que j'ai

tournées, et revenons à Mme de La Pommeraye.

JACQUES: Si nous buvions d'abord un coup aux mauvaises têtes que

vous avez tournées, ou à ma santé ?

360

Jacques le fataliste et son maître

L'HÔTESSE: Très volontiers; il y en avait qui en valaient la

p e i n e , e n c o m p t a n t o u s a n s c o m p t e r l a v ô t r e .

Savez−vous que j'ai

été pendant dix ans la ressource des militaires, en tout bien et

tout honneur ? J'en ai obligé nombre qui auraient eu bien de la

peine à faire leur campagne sans moi. Ce sont de braves gens, je

n'ai à me plaindre d'aucun, ni eux de moi. Jamais de billets; ils

m'ont fait quelquefois attendre; au bout de deux, de trois, de

quatre ans mon argent m'est revenu..."

Et puis la voilà qui se met à faire l'énumération des officiers

qui lui avaient fait l'honneur de puiser dans sa bourse et M. un

361

Jacques le fataliste et son maître

tel, colonel du régiment de ***, et M. un tel, capitaine au

régiment de ***, et voilà Jacques qui se met à faire un cri: "Mon

capitaine ! mon pauvre capitaine ! vous l'avez connu ?

L'HÔTESSE: Si je 1'ai connu ? un grand homme, bien fait, un peu

sec, l'air noble et sévère, le jarret bien tendu, deux petits

points rouges à la tempe droite. Vous avez donc servi ?

JACQUES: Si j'ai servi !

L HÔTESSE: Je vous en aime davantage; il doit vous rester de

bonnes qualités de votre premier état. Buvons à la santé de votre

capitaine.

362

Jacques le fataliste et son maître

JACQUES: S'il est encore vivant.

L'HÔTESSE: Mort ou vivant, qu'est−ce que cela fait ?

Est−ce qu'un

militaire n'est pas fait pour être tué ? Est−ce qu'il ne doit pas

être enragé, après dix sièges et cinq ou six batailles, de mourir

au milieu de cette canaille de gens noirs!... Mais revenons à

notre histoire, et buvons encore un coup.

LE MAÎTRE: Ma foi, notre hôtesse, vous avez raison.

L'HÔTESSE: Je suis bien aise que vous pensiez ainsi.

LE MAÎTRE: Car votre vin est excellent.

L ' H Ô T E S S E : A h ! c ' e s t d e m o n v i n q u e v o u s parliez ? Eh bien ! vous

avez encore raison. Vous rappelez−vous où nous en étions ?

363

Jacques le fataliste et son maître

LE MAÎTRE: Oui, à la conclusion de la plus perfide des

confidences.

L'HÔTESSE: M. le marquis des Arcis et Mme de La Pommeraye

s'embrassèrent, enchantés l'un de l'autre, et se séparèrent. Plus

la dame s'était contrainte en sa présence, plus sa douleur fut

violente quand il fut parti. "Il n'est donc que trop vrai, s'écria−t−elle, il ne m'aime plus!..." Je ne vous ferai point le

détail de toutes nos extravagances quand on nous délaisse, vous en

seriez trop vains. Je vous ai dit que cette femme avait de la

fierté; mais elle était bien autrement vindicative.

Lorsque les

364

Jacques le fataliste et son maître

premières fureurs furent calmées, et qu'elle jouit de toute la

tranquillité de son indignation, elle songea à se venger, mais à

se venger d'une manière cruelle, d'une manière à effrayer tous

ceux qui seraient tentés à l'avenir de séduire et de tromper une

honnête femme. Elle s'est vengée, elle s'est cruellement vengée;

sa vengeance a éclaté et n'a corrigé personne; nous n'en avons pas

été depuis moins vilainement séduites et trompées.

JACQUES: Bon pour les autres, mais vous!...

L'HÔTESSE: Hélas ! moi toute la première ! Oh !

que nous sommes

sottes ! Encore si ces vilains hommes gagnaient au change ! Mais

365

Jacques le fataliste et son maître

laissons cela. Que fera−t−elle ? Elle n'en sait encore rien; elle y

rêvera; elle y rêve.

JACQUES: Si tandis qu'elle y rêve...

L'HÔTESSE: C'est bien dit. Mais nos deux bouteilles sont vides...

(Jean. − Madame. − Deux bouteilles, de celles qui sont tout au

fond, derrière les fagots. − J'entends.) A force d'y rêver, voici

ce qui lui vint en idée. Mme de La Pommeraye avait autrefois connu

une femme de province qu'un procès avait appelée à Paris, avec sa

fille, jeune, belle et bien élevée. Elle avait appris que cette

femme, ruinée par la perte de son procès, en avait été réduite à

366

Jacques le fataliste et son maître

tenir tripot. On s'assemblait chez elle, on jouait, on soupait, et

communément un ou deux des convives restaient, passaient la nuit

avec madame ou mademoiselle, à leur choix. Elle mit un de ses gens

en quête de ces créatures. On les déterra, on les invita à faire

visite à Mme de La Pommeraye, qu'elles se rappelaient à peine. Ces

femmes, qui avaient pris le nom de Mme et de Mlle d'Aisnon, ne se

firent pas attendre; dès le lendemain, la mère se rendit chez Mme

de La Pommeraye. Après les premiers compliments, Mme de La

Pommeraye demanda à la d'Aisnon ce qu'elle avait fait, ce qu'elle

faisait depuis la perte de son procès.

367

Jacques le fataliste et son maître

"Pour vous parler avec sincérité, lui répondit la d'Aisnon, je

fais un métier périlleux, infâme, peu lucratif, et qui me déplaît,

mais la nécessité contraint la loi. J'étais presque résolue à

mettre ma fille à l'Opéra, mais elle n'a qu'une petite voix de

chambre, et n'a jamais été qu'une danseuse médiocre.

Je l'ai

promenée, pendant et après mon procès, chez des magistrats, chez

des grands, chez des prélats, chez des financiers, qui s'en sont

accommodés pour un terme et qui l'ont laissée là. Ce n'est pas

qu'elle ne soit belle comme un ange qu'elle n'ait de la finesse,

368

Jacques le fataliste et son maître

de la grâce; mais aucun esprit de libertinage, rien de ces talents

propres à réveiller la langueur d'hommes blasés. Je donne à jouer

et à souper; et le soir, qui veut rester, reste. Mais ce qui nous

a le plus nui, c'est qu'elle s'était entêtée d'un petit abbé de

q u a l i t é , i m p i e , i n c r é d u l e , d i s s o l u , h y p o c r i t e , antiphilosophe, que

je ne vous nommerai pas; mais c'est le dernier de ceux qui, pour

arriver à l'épiscopat, ont pris la route qui est en même temps la

plus sûre et qui demande le moins de talent. Je ne sais ce qu'il

faisait entendre à ma fille, à qui il venait lire tous les matins

369

Jacques le fataliste et son maître

les feuillets de son dîner, de son souper, de sa rhapsodie.

Sera−t−il évêque, ne le sera−t−il pas ? Heureusement ils se sont

brouillés. Ma fille lui ayant demandé un jour s'il connaissait

ceux contre lesquels il écrivait, et l'abbé lui ayant répondu que

non; s'il avait d'autres sentiments que ceux qu'il ridiculisait,

et l'abbé lui ayant répondu que non, elle se laissa emporter à sa

vivacité et lui représenta que son rôle était celui du plus méchant et du plus faux des hommes."

Mme de La Pommeraye lui demanda si elles étaient fort connues.

"Beaucoup trop, malheureusement.

− A ce que je vois, vous ne tenez point à votre état ?

370

Jacques le fataliste et son maître

− Aucunement, et ma fille me proteste tous les jours que la

condition la plus malheureuse lui paraît préférable à la sienne;

elle en est d'une mélancolie qui achève d'éloigner d'elle...

− Si je me mettais en tête de vous faire à l'une et à l'autre le

sort le plus brillant, vous y consentiriez donc ?

− A bien moins.

− Mais il s'agit de savoir si vous pouvez me promettre de vous

conformer à la rigueur des conseils que je vous donnerai.

− Quels qu'ils soient vous pouvez y compter.

− Et vous serez à mes ordres quand il me plaira ?

− Nous les attendrons avec impatience.

371

Jacques le fataliste et son maître

− Cela me suffit; retournez−vous−en; vous ne tarderez pas à les

recevoir. En attendant, défaites−vous de vos meubles, vendez tout,

ne réservez pas même vos robes, si vous en avez de voyantes: cela

ne cadrerait point à mes vues."

Jacques, qui commençait à s'intéresser, dit à l'hôtesse:

"Et si

nous buvions à la santé de Mme de La Pommeraye ?

L'HÔTESSE: Volontiers.

JACQUES: Et à celle de Mme d'Aisnon.

L'HÔTESSE: Tope.

JACQUES: Et vous ne refuserez pas celle de Mlle d'Aisnon, qui a

une jolie voix de chambre, peu de talent pour la danse, et une

372

Jacques le fataliste et son maître

mélancolie qui la réduit à la triste nécessité d'accepter un

nouvel amant tous les soirs.

L'HÔTESSE: Ne riez pas, c'est la plus cruelle chose. Si vous

saviez le supplice quand on n'aime pas!...

JACQUES: A Mlle d'Aisnon, à cause de son supplice.

L HÔTESSE: Allons.

JACQUES: Notre hôtesse, aimez−vous votre mari ?

L'HÔTESSE: Pas autrement.

JACQUES: Vous êtes donc bien à plaindre; car il me semble d'une

belle santé.

L'HÔTESSE: Tout ce qui reluit n'est pas or.

JACQUES: A la belle santé de notre hôte.

L HÔTESSE: Buvez tout seul.

373

Jacques le fataliste et son maître

LE MAÎTRE: Jacques, Jacques, mon ami, tu te presses beaucoup.

L'HÔTESSE: Ne craignez rien, monsieur, il est loyal; et demain il

n'y paraîtra pas.

JACQUES: Puisqu'il n'y paraîtra pas demain, et que je ne fais pas

ce soir grand cas de ma raison, mon maître, ma belle hôtesse,

encore une santé, une santé qui me tient fort à coeur, c'est celle

de l'abbé de Mlle d'Aisnon.

L'HÔTESSE: Fi donc, monsieur Jacques; un hypocrite, un ambitieux,

un ignorant, un calomniateur, un intolérant; car c'est comme cela

qu'on appelle, je crois, ceux qui égorgeraient volontiers quiconque ne pense pas comme eux.

374

Jacques le fataliste et son maître

LE MAÎTRE: C'est que vous ne savez pas, notre hôtesse, que Jacques

que voilà est une espèce de philosophe, et qu'il fait un cas

infini de ces petits imbéciles qui se déshonorent eux−mêmes et la

cause qu'ils défendent si mal. Il dit que son capitaine les

appelait le contrepoison des Huet, des Nicole, des Bossuet. Il

n'entendait rien à cela, ni vous non plus... Votre mari est−il

couché ?

L'HÔTESSE: Il y a belle heure !

LE MAÎTRE: Et il vous laisse causer comme cela ?

L'HÔTESSE: Nos maris sont aguerris... Mme de La Pommeraye monte

375

Jacques le fataliste et son maître

dans son carrosse, court les faubourgs les plus éloignés du

quartier de la d'Aisnon, loue un petit appartement en maison

honnête, dans le voisinage de la paroisse, le fait meubler le plus

succinctement qu'il est possible, invite la d'Aisnon et sa fille à

dîner, et les installe, ou le jour même, ou quelques jours après,

leur laissant un précis de la conduite qu'elles ont à tenir.

JACQUES: Notre hôtesse, nous avons oublié la santé de Mme de La

Pommeraye, celle du marquis des Arcis; ah ! cela n'est pas honnête.

L'HÔTESSE: Allez, allez, monsieur Jacques, la cave n'est pas

vide... Voici ce précis, ou ce que j'en ai retenu: 376

Jacques le fataliste et son maître

"Vous ne fréquenterez point les promenades publiques, car il ne

faut pas qu'on vous découvre.

"Vous ne recevrez personne, pas même vos voisins et vos voisines,

parce qu'il faut que vous affectiez la plus profonde retraite.

Vous prendrez, dès demain, l'habit de dévotes, parce qu'il faut

qu'on vous croie telles.

Vous n'aurez chez vous que des livres de dévotion, parce qu'il ne

faut rien autour de vous qui puisse vous trahir.

Vous serez de la plus grande assiduité aux offices de la paroisse,

jours de fêtes et jours ouvrables.

Vous vous intriguerez pour avoir entrée au parloir de quelque

377

Jacques le fataliste et son maître

couvent; le bavardage de ces recluses ne nous sera pas inutile.

Vous ferez connaissance étroite avec le curé et les prêtres de la

paroisse, parce que je puis avoir besoin de leur témoignage.

Vous n'en recevrez d'habitude aucun.

V o u s i r e z à c o n f e s s e e t v o u s a p p r o c h e r e z d e s sacrements au moins

deux fois le mois.

Vous reprendrez votre nom de famille, parce qu'il est honnête, et

qu'on fera tôt ou tard des informations dans votre province.

Vous ferez de temps en temps quelques petites aumônes, et vous

n'en recevrez point, sous quelque prétexte que ce puisse être. Il

378

Jacques le fataliste et son maître

faut qu'on ne vous croie ni pauvres ni riches.

Vous filerez, vous coudrez, vous tricoterez, vous broderez, et

vous donnerez aux dames de charité votre ouvrage à vendre.

Vous vivrez de la plus grande sobriété; deux petites portions

d'auberge; et puis c'est tout.

Votre fille ne sortira jamais sans vous, ni vous sans elle. De

tous les moyens d'édifier à peu de frais, vous n'en négligerez

aucun.

Surtout jamais chez vous, je vous le répète, ni prêtres, ni

moines, ni dévotes.

Vous irez dans les rues les yeux baissés; à l'église, vous ne

379

Jacques le fataliste et son maître

verrez que Dieu."

J'en conviens, cette vie est austère, mais elle ne durera pas, et

je vous en promets la plus signalée récompense.

Voyez,

consultez−vous: si cette contrainte vous paraît au−dessus de vos

forces, avouez−le−moi; je n'en serai ni offensée, ni surprise.

J'oubliais de vous dire qu'il serait à propos que vous vous

fissiez un verbiage de la mysticité, et que l'histoire de l'Ancien

et du Nouveau Testament vous devînt familière, afin qu'on vous

prenne pour des dévotes d'ancienne date. Faites−vous jansénistes

ou molinistes, comme il vous plaira; mais le mieux sera d'avoir

380

Jacques le fataliste et son maître

l'opinion de votre curé. Ne manquez pas, à tort et à travers, dans

t o u t e o c c a s i o n d e v o u s d é c h a î n e r c o n t r e l e s philosophes; criez que

Voltaire est l'Antéchrist, sachez par coeur l'ouvrage de votre

petit abbé, et colportez−le, s'il le faut..."

Mme de La Pommeraye ajouta: "Je ne vous verrai point chez vous; je

ne suis pas digne du commerce d'aussi saintes femmes; mais n'en

a y e z a u c u n e i n q u i é t u d e : v o u s v i e n d r e z i c i clandestinement

quelquefois, et nous nous dédommagerons, en petit comité, de votre

régime pénitent. Mais, tout en jouant la dévotion, n'allez pas

vous en empêtrer. Quant aux dépenses de votre petit ménage, c'est

381

Jacques le fataliste et son maître

mon affaire. Si mon projet réussit, vous n'aurez plus besoin de

moi; s'il manque sans qu'il y ait de votre faute, je suis assez

riche pour vous assurer un sort honnête et meilleur que l'état que

vous m'aurez sacrifié. Mais surtout soumission, soumission

absolue, illimitée à mes volontés, sans quoi je ne réponds de rien

pour le présent, et ne m'engage à rien pour l'avenir."

LE MAÎTRE, en frappant sur sa tabatière et regardant à sa montre

l'heure qu'il est: Voilà une terrible tête de femme !

Dieu me garde

d'en rencontrer une pareille.

L'HÔTESSE: Patience, patience, vous ne la connaissez pas encore.

382

Jacques le fataliste et son maître

JACQUES: En attendant, ma belle, notre charmante hôtesse, si nous

disions un mot à la bouteille ?

L ' H Ô T E S S E : M o n s i e u r J a c q u e s , m o n v i n d e Champagne m'embellit à vos

yeux.

LE MAÎTRE: Je suis pressé depuis si longtemps de vous faire une

question, peut−être indiscrète, que je n'y saurais plus tenir.

L'HÔTESSE: Faites votre question.

LE MAÎTRE: Je suis sûr que vous n'êtes pas née dans une

hôtellerie.

L HÔTESSE: Il est vrai.

LE MAÎTRE: Que vous y avez été conduite d'un état plus élevé par

383

Jacques le fataliste et son maître

des circonstances extraordinaires.

L'HÔTESSE: J'en conviens.

LE MAÎTRE: Et si nous suspendions un moment l'histoire de Mme de

La Pommeraye...

L'HÔTESSE: Cela ne se peut. Je raconte volontiers les aventures

des autres, mais non pas les miennes. Sachez seulement que j'ai

été élevée à Saint−Cyr, où j'ai peu lu l'Evangile et beaucoup de

romans. De l'abbaye royale à l'auberge que je tiens il y a loin.

LE MAÎTRE: Il suffit; prenez que je ne vous aie rien dit.

L'HÔTESSE: Tandis que nos deux dévotes édifiaient, et que la bonne

384

Jacques le fataliste et son maître

odeur de leur piété et de la sainteté de leurs moeurs se répandait

à la ronde, Mme de La Pommeraye observait avec le marquis les

démonstrations extérieures de l'estime, de l'amitié, de la

confiance la plus parfaite. Toujours bien venu, jamais ni grondé,

ni boudé, même après de longues absences: il lui racontait toutes

ses petites bonnes fortunes, et elle paraissait s'en amuser

franchement. Elle lui donnait ses conseils dans les occasions d'un

succès difficile; elle lui jetait quelquefois des mots de mariage,

mais c'était d'un ton si désintéressé, qu'on ne pouvait la soupçonner de parler pour elle. Si le marquis lui adressait

385

Jacques le fataliste et son maître

quelques−uns de ces propos tendres ou galants dont on ne peut

guère se dispenser avec une femme qu'on a connue, ou elle en

souriait, ou elle les laissait tomber. A l'en croire, son coeur

était paisible; et, ce qu'elle n'aurait jamais imaginé, elle éprouvait qu'un ami tel que lui suffisait au bonheur de la vie; et

puis elle n'était plus de la première jeunesse, et ses goûts

étaient bien émoussés.

"Quoi ! vous n'avez rien à me confier ?

− Non.

− Mais le petit comte, mon amie, qui vous pressait si vivement de

mon règne ?

386

Jacques le fataliste et son maître

− Je lui ai fermé ma porte, et je ne le vois plus.

− C'est d'une bizarrerie ! Et pourquoi l'avoir éloigné ?

− C'est qu'il ne me plaît pas.

− Ah ! madame, je crois vous deviner: vous m'aimez encore.

− Cela se peut.

− Vous comptez sur un retour.

− Pourquoi non ?

− Et vous vous ménagez tous les avantages d'une conduite sans

reproche.

− Je le crois.

− Et si j'avais le bonheur ou le malheur de reprendre, vous vous

feriez au moins un mérite du silence que vous garderiez sur mes

387

Jacques le fataliste et son maître

torts.

− Vous me croyez bien délicate et bien généreuse.

− Mon amie, après ce que vous avez fait, il n'est aucune sorte

d'héroïsme dont vous ne soyez capable.

− Je ne suis pas trop fâchée que vous le pensiez.

− Ma foi, je cours le plus grand danger avec vous, j'en suis sûr."

JACQUES: Et moi aussi.

L'HÔTESSE: y avait environ trois mois qu'ils en étaient au même

point, lorsque Mme de La Pommeraye crut qu'il était temps de

mettre en jeu ses grands ressorts. Un jour d'été qu'il faisait

beau et qu'elle attendait le marquis à dîner, elle fit dire à la

388

Jacques le fataliste et son maître

d'Aisnon et à sa fille de se rendre au Jardin du Roi. Le marquis

vint; on servit de bonne heure; on dîna: on dîna gaiement. Après

dîner, Mme de La Pommeraye propose une promenade au marquis, s'il

n'avait rien de plus agréable à faire. Il n'y avait ce jour−là ni

Opéra, ni comédie; ce fut le marquis qui en fit la remarque; et

pour se dédommager d'un spectacle amusant par un spectacle utile,

le hasard voulut que ce fut lui−même qui invita la marquise à

aller voir le Cabinet du Roi. Il ne fut pas refusé, comme vous

pensez bien. Voilà les chevaux mis; les voilà partis; les voilà

389

Jacques le fataliste et son maître

arrivés au Jardin du Roi; et les voilà mêlés dans la foule,

regardant tout, et ne voyant rien, comme les autres...

Lecteur, j'avais oublié de vous peindre le site des trois personnages dont il s'agit ici: Jacques, son maître et l'hôtesse;

faute de cette attention, vous les avez entendus parler, mais vous

ne les avez point vus; il vaut mieux tard que jamais. Le maître, à

gauche, en bonnet de nuit, en robe de chambre, était étalé

nonchalamment dans un grand fauteuil de tapisserie, son mouchoir

jeté sur le bras du fauteuil, et sa tabatière à la main.

L'hôtesse

sur le fond, en face de la porte, proche la table, son verre

390

Jacques le fataliste et son maître

devant elle. Jacques, sans chapeau, à sa droite, les deux coudes

appuyés sur la table, et la tête penchée entre deux bouteilles:

deux autres étaient à terre à côté de lui.

"Au sortir du Cabinet, le marquis et sa bonne amie se promenèrent

dans le jardin. Ils suivaient la première allée qui est à droite

en entrant, proche l'école des arbres, lorsque Mme de La Pommeraye

fit un cri de surprise, en disant: "Je ne me trompe pas, je crois

que ce sont elles; oui, ce sont elles−mêmes."

Aussitôt on quitte le marquis, et l'on s'avance à la rencontre de

nos deux dévotes. La d'Aisnon fille était à ravir sous ce vêtement

391

Jacques le fataliste et son maître

simple, qui, n'attirant point le regard, fixe l'attention tout

entière sur la personne. "Ah ! c'est vous, madame ?

− Oui, c'est moi.

− Et comment vous portez−vous, et qu'êtes−vous devenue depuis une

éternité ?

− Vous savez nos malheurs; il a fallu s'y résigner, et vivre

retirées comme il convenait à notre petite fortune; sortir du

monde, quand on ne peut plus s'y montrer décemment.

− Mais, moi, me délaisser, moi qui ne suis pas du monde, et qui ai

toujours de bon esprit de le trouver aussi maussade qu'il l'est !

− Un des inconvénients de l'infortune, c'est la méfiance qu'elle

392

Jacques le fataliste et son maître

inspire: les indigents craignent d'être importuns.

− Vous, importunes pour moi ! ce soupçon est une bonne injure.

− Madame, j'en suis tout à fait innocente, je vous ai rappelée dix

fois à maman, mais elle me disait: Mme de La Pommeraye...

personne, ma fille, ne pense plus à nous.

− Quelle injustice ! Asseyons−nous, nous causerons.

Voilà M. le

marquis des Arcis; c'est mon ami; et sa présence ne nous gênera

pas. Comme mademoiselle est grandie ! comme elle est embellie

depuis que nous ne nous sommes vues !

− Notre position a cela d'avantageux qu'elle nous prive de tout ce

393

Jacques le fataliste et son maître

qui nuit à la santé: voyez son visage, voyez ses bras; voilà ce

qu'on doit à la vie frugale et réglée, au sommeil, au travail, à

la bonne conscience; et c'est quelque chose..."

On s'assit, on s'entretint d'amitié. La d'Aisnon mère parla bien,

la d'Aisnon fille parla peu. Le ton de la dévotion fut celui de

l'une et de l'autre, mais avec aisance et sans pruderie.

Longtemps

avant la chute du jour nos deux dévotes se levèrent. On leur

représenta qu'il était encore de bonne heure; la d'Aisnon mère dit

assez haut, à l'oreille de Mme de La Pommeraye, qu'elles avaient

encore un exercice de piété à remplir, et qu'il leur était 394

Jacques le fataliste et son maître

impossible de rester plus longtemps. Elles étaient déjà à quelque

distance, lorsque Mme de La Pommeraye se reprocha de ne leur avoir

pas demandé leur demeure, et de ne leur avoir pas appris la

sienne: "C'est une faute, ajouta−t−elle, que je n'aurais pas

commise autrefois." Le marquis courut pour la réparer; elles

acceptèrent l'adresse de Mme de La Pommeraye, mais, quelles que

furent les instances du marquis, il ne put obtenir la leur.

Il

n'osa pas leur offrir sa voiture, en avouant à Mme de La Pommeraye

qu'il en avait été tenté.

Le marquis ne manqua pas de demander à Mme de La Pommeraye ce que

395

Jacques le fataliste et son maître

c'étaient que ces deux femmes.

"Ce sont deux créatures plus heureuses que nous.

Voyez la belle

santé dont elles jouissent ! la sérénité qui règne sur leur visage !

l'innocence, la décence qui dictent leurs propos ! On ne voit point

cela, on n'entend point cela dans nos cercles. Nous plaignons les

dévots; les dévots nous plaignent: et à tout prendre, je penche à

croire qu'ils ont raison.

− Mais, marquise, est−ce que vous seriez tentée de devenir dévote ?

− Pourquoi pas ?

− Prenez−y garde, je ne voudrais pas que notre rupture, si c'en

est une, vous menât jusque−là.

396

Jacques le fataliste et son maître

− Et vous aimeriez mieux que je rouvrisse ma porte au petit comte ?

− Beaucoup mieux.

− Et vous me le conseilleriez ?

− Sans balancer..."

Mme de La Pommeraye dit au marquis ce qu'elle savait du nom, de la

province, du premier état et du procès des deux dévotes, y mettant

tout l'intérêt et tout le pathétique possible, puis elle ajouta:

"Ce sont deux femmes d'un mérite rare, la fille surtout.

Vous

concevez qu'avec une figure comme la sienne on ne manque de rien

ici quand on veut en faire ressource; mais elles ont préféré une

397

Jacques le fataliste et son maître

honnête modicité à une aisance honteuse; ce qui leur reste est si

mince, qu'en vérité je ne sais comment elles font pour subsister.

Cela travaille nuit et jour. Supporter l'indigence quand on y est

né, c'est ce qu'une multitude d'hommes savent faire; mais passer

de l'opulence au plus étroit nécessaire, s'en contenter, y trouver

la félicité, c'est ce que je ne comprends pas. Voilà à quoi sert

la religion. Nos philosophes auront beau dire, la religion est une

bonne chose.

− Surtout pour les malheureux.

− Et qui est−ce qui ne l'est pas plus ou moins ?

398

Jacques le fataliste et son maître

− C'est que nos opinions religieuses ont peu d'influence sur nos

moeurs. Mais, mon amie, je vous jure que vous vous acheminez à

toutes jambes au confessionnal.

− C'est bien ce que je pourrais faire de mieux.

− Allez, vous êtes folle; vous avez encore une vingtaine d'années

de jolis péchés à faire: n'y manquez pas; ensuite vous vous en

repentirez, et vous irez vous en vanter aux pieds du prêtre, si

cela vous convient... Mais voilà une conversation d'un tour bien

sérieux; votre imagination se noircit furieusement, et c'est

l'effet de cette abominable solitude où vous vous êtes renfoncée.

399

Jacques le fataliste et son maître

Croyez−moi, rappelez au plus tôt le petit comte, vous ne verrez

plus ni diable, ni enfer, et vous serez charmante comme auparavant. Vous craignez que je vous le reproche si nous nous

raccommodons jamais; mais d'abord nous ne nous raccommoderons

peut−être pas; et par une appréhension bien ou mal fondée, vous

vous privez du plaisir le plus doux; et, en vérité, l'honneur de

valoir mieux que moi ne vaut pas ce sacrifice.

− Vous dites bien vrai, aussi n'est−ce pas là ce qui me retient..."

Ils dirent encore beaucoup d'autres choses que je ne me rappelle

pas.

400

Jacques le fataliste et son maître

JACQUES. Notre hôtesse, buvons un coup: cela rafraîchit la

mémoire.

L'HÔTESSE: Buvons un coup... Après quelques tours d'allées, Mme de

La Pommeraye et le marquis remontèrent en voiture.

Mme de La

Pommeraye dit: "Comme cela me vieillit ! Quand cela vint à Paris,

cela n'était pas plus haut qu'un chou.

− Vous parlez de la fille de cette dame que nous avons trouvée à

la promenade ?

− Oui. C'est comme dans un jardin où les roses fanées font place

aux roses nouvelles. L'avez−vous regardée ?

− Je n'y ai pas manqué.

401

Jacques le fataliste et son maître

− Comment la trouvez−vous ?

− C'est la tête d'une vierge de Raphaël sur le corps de sa

Galatée; et puis une douceur dans la voix !

− Une modestie dans le regard !

− Une bienséance dans le maintien !

− Une décence dans le propos qui ne m'a frappée dans aucune fille

comme dans celle−là. Voilà l'effet de l'éducation.

− Lorsqu'il est préparé par un beau naturel."

Le marquis déposa Mme de La Pommeraye à sa porte; et Mme de La

Pommeraye n'eut rien de plus pressé que de témoigner à nos deux

dévotes combien elle était satisfaite de la manière dont elles

avaient rempli leur rôle.

402

Jacques le fataliste et son maître

JACQUES: Si elles continuent comme elles ont débuté, monsieur le

marquis des Arcis, fussiez−vous le diable, vous ne vous en tirerez

pas.

LE MAÎTRE: Je voudrais bien savoir quel est leur projet.

JACQUES: Moi, j'en serais bien fâché: cela gâterait tout.

L'HÔTESSE: De ce jour, le marquis devint plus assidu chez Mme de

La Pommeraye, qui s'en aperçut sans lui en demander la raison.

Elle ne lui parlait jamais la première des deux dévotes; elle

attendait qu'il entamât ce texte: ce que le marquis faisait

toujours d'impatience et avec une indifférence mal simulée.

403

Jacques le fataliste et son maître

LE MARQUIS: Avez−vous vu vos amies ?

MME DE LA POMMERAYE: Non.

LE MARQUIS: Savez vous que cela n'est pas trop bien ? Vous êtes

riche: elles sont dans le malaise; et vous ne les invitez pas même

à manger quelquefois !

MME DE LA POMMERAYE: Je me croyais un peu mieux connue de monsieur

le marquis. L'amour autrefois me prêtait des vertus; aujourd'hui

l'amitié me prête des défauts. Je les ai invitées dix fois sans

avoir pu les obtenir une. Elles refusent de venir chez moi, par

des idées singulières; et quand je les visite, il faut que je

laisse mon carrosse à l'entrée de la rue et que j'aille en 404

Jacques le fataliste et son maître

déshabillé, sans rouge et sans diamants. Il ne faut pas trop

s'étonner de leur circonspection: un faux rapport suffirait pour

aliéner l'esprit d'un certain nombre de personnes bienfaisantes et

l e s p r i v e r d e l e u r s s e c o u r s . M a r q u i s , l e b i e n apparemment coûte

beaucoup à faire.

LE MARQUIS: Surtout aux dévots.

MME DE LA POMMERAYE: Puisque le plus léger prétexte suffit pour

les en dispenser. Si l'on savait que j'y prends intérêt, bientôt

on dirait: Mme de La Pommeraye les protège: elles n'ont besoin de

rien... Et voilà les charités supprimées.

LE MARQUIS: Les charités ?

405

Jacques le fataliste et son maître

MME DE LA POMMERAYE: Oui, monsieur, les charités !

LE MARQUIS: Vous les connaissez, et elles en sont aux charités ?

MME DE LA POMMERAYE: Encore une fois, marquis, je vois bien que

vous ne m'aimez plus, et qu'une partie de votre estime s'en est

allée avec votre tendresse. Et qui est−ce qui vous a dit que, si

ces femmes étaient dans le besoin des aumônes de la paroisse,

c'était de ma faute ?

LE MARQUIS: Pardon, madame, mille pardons, j'ai tort. Mais quelle

raison de se refuser à la bienveillance d'une amie ?

MME DE LA POMMERAYE: Ah ! marquis, nous sommes bien loin, nous

406

Jacques le fataliste et son maître

autres gens du monde, de connaître les délicatesses scrupuleuses

des âmes timorées. Elles ne croient pas pouvoir accepter les

secours de toute personne indistinctement.

LE MARQUIS: C'est nous ôter le meilleur moyen d'expier nos folles

dissipations.

MME DE LA POMMERAYE: Point du tout. Je suppose, par exemple, que

m o n s i e u r l e m a r q u i s d e s A r c i s f û t t o u c h é d e compassion pour elles

que ne fait−il passer ces secours par des mains plus dignes ?

LE MARQUIS: Et moins sûres.

MME DE LA POMMERAYE: Cela se peut.

LE MARQUIS: Dites−moi, si je leur envoyais une vingtaine de louis,

407

Jacques le fataliste et son maître

croyez−vous qu'elles les refuseraient ?

MME DE LA POMMERAYE: J'en suis sûre; et ce refus vous semblerait

déplacé dans une mère qui a un enfant charmant ?

LE MARQUIS: Savez−vous que j'ai été tenté de les aller voir ?

MME DE LA POMMERAYE: Je le crois. Marquis, marquis, prenez garde à

vous; voilà un mouvement de compassion bien subit et bien suspect.

LE MARQUIS: Quoi qu'il en soit, m'auraient−elles reçu ?

MME DE LA POMMERAYE: Non certes ! Avec l'éclat de votre voiture, de

vos habits, de vos gens et les charmes de la jeune personne, il

n'en fallait pas davantage pour apprêter au caquet des voisins,

408

Jacques le fataliste et son maître

des voisines et les perdre.

LE MARQUIS: Vous me chagrinez; car, certes, ce n'était pas mon

dessein. Il faut donc renoncer à les secourir et à les voir ?

MME DE LA POMMERAYE: Je le crois.

LE MARQUIS: Mais si je leur faisais passer mes secours par votre

moyen ?

MME DE LA POMMERAYE: Je ne crois pas ces secours−là assez purs

pour m'en charger.

LE MARQUIS: Voilà qui est cruel !

MME DE LA POMMERAYE: Oui, cruel: c'est le mot.

LE MARQUIS: Quelle vision ! marquise, vous vous moquez. Une jeune

409

Jacques le fataliste et son maître

fille que je n'ai jamais vue qu'une fois...

MME DE LA POMMERAYE: Mais du petit nombre de celles qu'on n'oublie

pas quand on les a vues.

LE MARQUIS: Il est vrai que ces figures−là vous suivent.

MME DE LA POMMERAYE: Marquis, prenez garde à vous; vous vous

préparez des chagrins; et j'aime mieux avoir à vous en garantir

que d'avoir à vous en consoler. N'allez pas confondre celle−ci

a v e c c e l l e s q u e v o u s a v e z c o n n u e s : c e l a n e s e ressemble pas; on ne

les tente pas, on ne les séduit pas, on n'en approche pas, elles

n'écoutent pas, on n'en vient pas à bout.

410

Jacques le fataliste et son maître

Après cette conversation, le marquis se rappela tout à coup qu'il

avait une affaire pressée; il se leva brusquement et sortit

soucieux.

Pendant un assez long intervalle de temps, le marquis ne passa

presque pas un jour sans voir Mme de La Pommeraye; mais il

arrivait, il s'asseyait, il gardait le silence; Mme de La Pommeraye parlait seule; le marquis, au bout d'un quart d'heure,

se levait et s'en allait.

Il fit ensuite une éclipse de près d'un mois, après laquelle il

reparut; mais triste, mais mélancolique, mais défait. La marquise,

411

Jacques le fataliste et son maître

en le voyant, lui dit: "Comme vous voilà fait ! d'où sortez−vous ?

Est−ce que vous avez passé tout ce temps en petite maison ?

LE MARQUIS: Ma foi, à peu près. De désespoir, je me suis précipité

dans un libertinage affreux.

M M E D E L A P O M M E R A Y E : C o m m e n t ! d e désespoir ?

LE MARQUIS: Oui, de désespoir..."

Après ce mot, il se mit à se promener en long et en large sans mot

dire; il allait aux fenêtres, il regardait le ciel, il s'arrêtait devant Mme de La Pommeraye; il allait à la porte, il appelait ses

gens à qui il n'avait rien à dire; il les renvoyait; il rentrait;

412

Jacques le fataliste et son maître

il revenait à Mme de La Pommeraye, qui travaillait sans

l'apercevoir; il voulait parler, il n'osait; enfin Mme de La

Pommeraye en eut pitié, et lui dit: "Qu'avez−vous ?

On est un mois

sans vous voir; vous reparaissez avec un visage de déterré et vous

rôdez comme une âme en peine.

LE MARQUIS: Je n'y puis plus tenir, il faut que je vous dise tout.

J'ai été vivement frappé de la fille de votre amie; j'ai tout,

mais tout fait pour l'oublier; et plus j'ai fait, plus je m'en

suis souvenu. Cette créature angélique m'obsède; rendez−moi un

service important.

413

Jacques le fataliste et son maître

MME DE LA POMMERAYE: Quel ?

LE MARQUIS: Il faut absolument que je la revoie et que je vous en

aie l'obligation. J'ai mis mes grisons en campagne.

Toute leur

venue, toute leur allée est de chez elles à l'église et de l'église chez elles. Dix fois je me suis présenté à pied sur leur

chemin; elles ne m'ont seulement pas aperçu; je me suis planté sur

leur porte inutilement. Elles m'ont d'abord rendu libertin comme

un sapajou, puis dévot comme un ange; je n'ai pas manqué la messe

une fois depuis quinze jours. Ah ! mon amie, quelle figure ! qu'elle

est belle!..."

414

Jacques le fataliste et son maître

Mme de La Pommeraye savait tout cela. "C'est à dire, répondit−elle

au marquis, qu'après avoir tout mis en oeuvre pour guérir, vous

n'avez rien omis pour devenir fou, et que c'est le dernier parti

qui vous a réussi ?

LE MARQUIS: Et réussi, je ne saurais vous exprimer à quel point.

N'aurez−vous pas compassion de moi et ne vous devrai−je pas le

bonheur de la revoir ?

MME DE LA POMMERAYE: La chose est difficile, et je m'en occuperai,

mais à une condition: c'est que vous laisserez ces infortunées en

repos et que vous cesserez de les tourmenter. Je ne vous cèlerai

415

Jacques le fataliste et son maître

point qu'elles m'ont écrit de votre persécution avec amertume, et

voilà leur lettre..."

La lettre qu'on donnait à lire au marquis avait été concertée

entre elles. C'était la d'Aisnon fille qui paraissait l'avoir écrite par ordre de sa mère: et l'on y avait mis, d'honnête, de

doux, de touchant, d'élégance et d'esprit, tout ce qui pouvait

renverser la tête du marquis. Aussi en accompagnait−il chaque mot

d'une exclamation; pas une phrase qu'il ne relût; il pleurait de

joie; il disait à Mme de La Pommeraye: "Convenez donc, madame,

qu'on n'écrit pas mieux que cela.

MME DE LA POMMERAYE: J'en conviens.

416

Jacques le fataliste et son maître

LE MARQUIS: Et qu'à chaque ligne on se sent pénétré d'admiration

et de respect pour des femmes de ce caractère !

MME DE LA POMMERAYE: Cela devrait être.

LE MARQUIS: Je vous tiendrai ma parole; mais songez, je vous en

supplie, à ne pas manquer à la vôtre.

MME DE LA POMMERAYE: En vérité, marquis je suis aussi folle que

vous. Il faut que vous ayez conservé un terrible empire sur moi;

cela m'effraye.

LE MARQUIS: Quand la verrai−je ?

MME DE LA POMMERAYE: Je n'en sais rien. Il faut s'occuper

premièrement du moyen d'arranger la chose, et d'éviter tout

417

Jacques le fataliste et son maître

soupçon. Elles ne peuvent ignorer vos vues; voyez la couleur que

m a c o m p l a i s a n c e a u r a i t à l e u r s y e u x , s i e l l e s s'imaginaient que

j'agis de concert avec vous... Mais, marquis, entre nous, qu'ai−je

besoin de cet embarras−là ? Que m'importe que vous aimiez, que vous

n'aimiez pas ? que vous extravaguiez ? Démêlez votre fusée

vous−même. Le rôle que vous me faites faire est aussi trop

singulier.

LE MARQUIS: Mon amie, si vous m'abandonnez, je suis perdu ! Je ne

vous parlerai point de moi, puisque je vous offenserais; mais je

vous conjurerai par ces intéressantes et dignes créatures qui vous

418

Jacques le fataliste et son maître

sont si chères; vous me connaissez, épargnez leur toutes les

folies dont je suis capable. J'irai chez elles; oui, j'irai, je vous en préviens; je forcerai leur porte, j'entrerai malgré elles,

je m'asseyerai, je ne sais ce que je dirai, ce que je ferai; car

que n'avez vous point à craindre de l'état violent où je suis ?..."

Vous remarquerez, messieurs, dit l'hôtesse, que depuis le

commencement de cette aventure jusqu'à ce moment, le marquis des

Arcis n'avait pas dit un mot qui ne fût un coup de poignard dirigé

au coeur de Mme de La Pommeraye. Elle étouffait d'indignation et

de rage; aussi répondit−elle au marquis, d'une voix tremblante et

419

Jacques le fataliste et son maître

entrecoupée:

"Mais vous avez raison. Ah ! si j'avais été aimée comme cela,

peut−être que... Passons là−dessus... Ce n'est pas pour vous que

j'agirai, mais je me flatte du moins, monsieur le marquis, que

vous me donnerez du temps.

LE MARQUIS: Le moins, le moins que je pourrai.

JACQUES: Ah ! notre hôtesse, quel diable de femme ! Lucifer n'est

pas pire. J'en tremble: et il faut que je boive un coup pour me

rassurer... Est ce que vous me laisserez boire tout seul ?

L'HÔTESSE: Moi, je n'ai pas peur... Mme de La Pommeraye disait:

420

Jacques le fataliste et son maître

"Je souffre, mais je ne souffre pas seule. Cruel homme ! j'ignore

quelle sera la durée de mon tourment; mais j'éterniserai le

tien..." Elle tint le marquis près d'un mois dans l'attente de

l'entrevue qu'elle avait promise, c'est−à−dire qu'elle lui laissa

tout le temps de pâtir, de se bien enivrer, et que sous prétexte

d'adoucir la longueur du délai, elle lui permit de l'entretenir de

sa passion.

LE MAîTRE: Et de la fortifier en en parlant.

JACQUES: Quelle femme ! quel diable de femme !

Notre hôtesse, ma

frayeur redouble.

421

Jacques le fataliste et son maître

L'HÔTESSE: Le marquis venait donc tous les jours causer avec Mme

de La Pommeraye, qui achevait de l'irriter, de l'endurcir et de le

p e r d r e p a r l e s d i s c o u r s l e s p l u s a r t i f i c i e u x . I l s'informait de la

patrie, de la naissance, de l'éducation, de la fortune et du

désastre de ces femmes; il y revenait sans cesse, et ne se croyait

jamais assez instruit et touché. La marquise lui faisait remarquer

le progrès de ses sentiments, et lui en familiarisait le terme,

sous prétexte de lui en inspirer de l'effroi. "Marquis, lui disait−elle, prenez−y garde, cela vous mènera loin; il pourrait

arriver un jour que mon amitié, dont vous faites un étrange abus,

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ne m'excusât ni à mes yeux ni aux vôtres. Ce n'est pas que tous

les jours on ne fasse de plus grandes folies. Marquis, je crains

fort que vous n'obteniez cette fille qu'à des conditions qui,

jusqu'à présent, n'ont pas été de votre goût."

Lorsque Mme de La Pommeraye crut le marquis bien préparé pour le

succès de son dessein, elle arrangea avec les deux femmes qu'elles

viendraient dîner chez elle; et avec le marquis que pour leur

donner le change, il les surprendrait en habit de campagne: ce qui

fut exécuté.

On en était au second service lorsqu'on annonça le marquis. Le

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Jacques le fataliste et son maître

marquis, Mme de La Pommeraye et les deux d'Aisnon, jouèrent

supérieurement l'embarras, "Madame, dit−il à Mme de La Pommeraye,

j'arrive de ma terre; il est trop tard pour aller chez moi où l'on

ne m'attend que ce soir, et je me suis flatté que vous ne me

refuseriez pas à dîner..." Et tout en parlant, il avait pris une

chaise, et s'était mis à table. On avait disposé le couvert de

manière qu'il se trouvât à côté de la mère et en face de la fille.

Il remercia d'un clin d'oeil Mme de La Pommeraye de cette

attention délicate. Après le trouble du premier instant, nos deux

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Jacques le fataliste et son maître

dévotes se rassurèrent. On causa, on fut même gai. Le marquis fut

de la plus grande attention pour la mère, et de la politesse la

plus réservée pour la fille. C'était un amusement secret bien

plaisant pour ces trois femmes, que le scrupule du marquis à ne

rien dire, à ne se rien permettre qui pût les effaroucher.

Elles

eurent l'inhumanité de le faire parler dévotion pendant trois

heures de suite, et Mme de La Pommeraye lui disait:

"Vos discours

font merveilleusement l'éloge de vos parents; les premières leçons

qu'on en reçoit ne s'effacent jamais. Vous entendez toutes les

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Jacques le fataliste et son maître

subtilités de l'amour divin, comme si vous n'aviez été qu'à saint

François de Sales pour toute nourriture. N'auriez−vous pas été un

peu quiétiste ?

− Je ne m'en souviens plus..."

Il est inutile de dire que nos dévotes mirent dans la conversation

tout ce qu'elles avaient de grâces, d'esprit, de séduction et de

finesse. On toucha en passant le chapitre des passions, et Mlle

Duquênoi (c'était son nom de famille) prétendit qu'il n'y en avait

qu'une seule de dangereuse. Le marquis fut de son avis.

Entre les

six et sept heures, les deux femmes se retirèrent, sans qu'il fût

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Jacques le fataliste et son maître

possible de les arrêter; Mme de La Pommeraye prétendant avec Mme

Duquênoi qu'il fallait aller de préférence à son devoir, sans quoi

il n'y aurait presque point de journée dont la douceur ne fût

altérée par le remords. Les voilà parties au grand regret du

marquis, et le marquis en tête à tête avec Mme de La Pommeraye.

MME DE LA POMMERAYE: Eh bien ! marquis, ne faut−il pas que je sois

bien bonne ? Trouvez−moi à Paris une autre femme qui en fasse

autant.

LE MARQUIS, en se jetant à ses genoux: J'en conviens; il n'y en a

pas une qui vous ressemble. Votre bonté me confond: vous êtes la

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Jacques le fataliste et son maître

seule véritable amie qu'il y ait au monde.

MME DE LA POMMERAYE: Etes−vous bien sûr de sentir toujours

également le prix de mon procédé ?

LE MARQUIS: Je serais un monstre d'ingratitude, si j'en rabattais.

MME DE LA POMMERAYE: Changeons de texte.

Quel est l'état de votre

coeur ?

LE MARQUIS: Faut−il vous l'avouer franchement ?

Il faut que j'aie

cette fille−là, ou que j'en périsse.

MME DE LA POMMERAYE: Vous l'aurez sans doute, mais il faut savoir

comme quoi.

Le marquis fut environ deux mois sans se montrer chez Mme de La

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Jacques le fataliste et son maître

Pommeraye; et voici ses démarches dans cet intervalle.

Il fit

connaissance avec le confesseur de la mère et de la fille. C'était

un ami du petit abbé dont je vous ai parlé. Ce prêtre, après avoir

mis toutes les difficultés hypocrites qu'on peut apporter à une

intrigue malhonnête, et vendu le plus chèrement qu'il fut possible

la sainteté de son ministère, se prêta à tout ce que le marquis

voulut.

La première scélératesse de l'homme de Dieu, ce fut d'aliéner la

bienveillance du curé, et de lui persuader que ces deux protégées

de Mme de La Pommeraye obtenaient de la paroisse une aumône dont

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elles privaient des indigents plus à plaindre qu'elles.

Son but

était de les amener à ses vues par la misère.

Ensuite il travailla au tribunal de la confession à jeter la division entre la mère et la fille. Lorsqu'il entendait la mère se

plaindre de sa fille, il aggravait les torts de celle−ci, et irritait le ressentiment de l'autre. Si c'était la fille qui se plaignît de sa mère, il lui insinuait que la puissance des pères

et mères sur leurs enfants était limitée, et que, si la persécution de sa mère était poussée jusqu'à un certain point, il

ne serait peut−être pas impossible de la soustraire à une autorité

tyrannique. Puis il lui donnait pour pénitence de revenir à

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confesse.

Une autre fois il lui parlait de ses charmes, mais lestement:

c'était un des plus dangereux présents que Dieu pût faire à une

femme; de l'impression qu'en avait éprouvée un honnête homme qu'il

ne nommait pas, mais qui n'était pas difficile à deviner.

Il

passait de là à la miséricorde infinie du ciel et à son indulgence

p o u r d e s f a u t e s q u e c e r t a i n e s c i r c o n s t a n c e s nécessitaient; à la

faiblesse de la nature, dont chacun trouve l'excuse en soi−même; à

la violence et à la généralité de certains penchants, dont les

hommes les plus saints n'étaient pas exempts. Il lui demandait

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ensuite si elle n'avait point de désirs, si le tempérament ne lui

parlait pas en rêves, si la présence des hommes ne la troublait

pas. Ensuite, il agitait la question si une femme devait céder ou

résister à un homme passionné, et laisser mourir et damner celui

pour qui le sang de Jésus Christ a été versé: et il n'osait la

décider. Puis il poussait de profonds soupirs; il levait les yeux