- Jolie comparaison.

- Va te faire enculer !

A présent, elle était levée. Assise devant son miroir, elle se brossait les cheveux à grands coups vengeurs.

- Je m'excuse, dit-il. O.K. ?

- Pourquoi s'excuser ? On ne se connaît même pas.

- On a partagé un adoucissant. Cela ne signifie donc rien pour toi ?

- Si. La fin d'une journée de merde.

- Mince. qu'est-ce qui t'est arrivé d'autre aujourd'hui ?

- Rien. Rien du tout.

- Et alors ?

- Et alors il se trouve que c'est mon anniversaire !

Il la serra dans ses bras jusqu'à ce qu'elle cesse de pleurer et qu'elle sèche ses larmes.

- J'ai faim, dit-il. Pas toi ?

Elle ne répondit pas. Elle resta assise au bord du lit comme une poupée Barbie cassée. Brian disparut à la cuisine.

Il réapparut quelques minutes plus tard avec un air faussement solennel, un moule à tarte à la main.

- Ces p‚tisseries de North Beach font du bon boulot, tu ne trouves pas ? lança-t-il.

Plantées dans un triple sandwich au beurre de cacahuètes et à la confiture, quatre allumettes brillaient allégrement.

- Fais un voeu, dit-il, et pas de sarcasmes !

Mme Day à la maison.

DeDe était agacée. Le dimanche s'enfonçait déjà dans l'après-midi, et Beauchamp n'était toujours pas rentré de son week-end avec les Gardes au mont Tain.

Elle errait nerveusement dans le penthouse à la recherche d'une distraction. Elle avait déjà lu le Town and Country, arrosé les plantes, promené son corgi, et discuté avec Michael Vincent à propos des meubles en bois pour le salon.

Il ne restait plus rien, sauf les factures.

Elle s'assit à son écritoire et se mit à déchirer des enveloppes.

Le compte de Wilkes Bashford s'élevait à 1748 dollars. Papa allait être livide. Ce mois-ci, elle avait déjà reçu trois avances sur sa rente.

Et merde ! Beauchamp n'avait qu'à faire les factures lui-même, pour une fois. Elle en était dégo˚tée.

Elle se leva avec rage et se posta à la fenêtre, o˘ elle fut confrontée à un panorama d'un exotisme quasi risible : la pente boisée de Telegraph Hill, la magnificence brute d'un cargo norvégien, la vaste courbe bleutée de la baie...

Et puis une soudaine entaille de vert électrique, quand une nuée, non, la nuée, de perroquets sauvages s'envola vers le nord, jusqu'aux eucalyptus de Julius Castle.

Sur la colline, les oiseaux étaient devenus légendaires. La légende voulait qu'ils aient jadis appartenu à des hommes. Ensuite, on ne sait trop comment, ils s'étaient échappés de leurs cages respectives pour former ce bataillon rauque de combattants de la liberté. Selon la plupart des témoins, ils partageaient leur temps entre Telegraph Hill et Potrero Hill.

Leurs cris stridents, en plein vol, étaient considérés par de nombreux habitants comme un hymne à l'‚me libérée.

Mais pas par DeDe.

Pour elle, ces perroquets affichaient une arrogance désobligeante.

On aurait beau acheter le plus joli de toute la ville, se disait-elle, impossible de se faire aimer de lui. On peut le nourrir, le soigner et le complimenter sur sa splendeur, rien ne garantit qu'il restera à la maison.

Il y avait du reste une leçon à tirer de ça.

Elle s'enferma dans la salle de bains et versa un capuchon de bain moussant dans la baignoire. Elle reposa dans l'eau pendant une heure, essayant de calmer ses nerfs. Cela aidait de penser au bon vieux temps, aux jours heureux à Hillsborough, quand Binky, Muffy et elle allaient chiper les clés de la Mercedes de papa, pour descendre jusqu'à Fillmore et aguicher les étalons noirs qui rôdaient au coin des rues.

De bons moments. Avant l'entrée dans le monde. Avant le mariage.

Avant Beauchamp.

Et que restait-il à présent ?

Muffy avait épousé un prince castillan.

Binky continuait à mener sa grande vie de Princesse Américaine Juive.

DeDe était coincée avec un Bostonien désargenté mais digne, qui se prenait pour un perroquet.

Allongée dans l'eau chaude et parfumée, elle réalisa soudainement que la plupart de ses idées sur l'amour, sur le mariage et le sexe avaient cristallisé quand elle avait quatorze ans.

Mère Immaculata, son professeur de sciences humaines, lui avait tout expliqué :

- Des garçons essaieront de t'embrasser, DeDe. Tu dois t'y attendre, et t'y préparer.

- Mais comment ?

- La solution est contre ton coeur, DeDe. Le scapulaire que tu portes autour du cou.

- Je ne vois pas comment...

- quand un garçon essaiera de t'embrasser, tu devras sortir ton scapulaire et lui dire : "Tiens, embrasse ceci, puisque tu as besoin d'embrasser quelque chose."

Le scapulaire de DeDe contenait une photo de Jésus, ou de saint Antoine ou de quelqu'un de ce genre. Personne n'essaya jamais d'embrasser le scapulaire. Mère Immaculata savait de quoi elle parlait !

DeDe sortit du bain et resta devant le miroir un long moment, appliquant de l'Oil of Olaz sur son visage. La chair, sous son menton, devenait molle et spongieuse. Mais rien de trop grave : cela pouvait encore passer pour les rondeurs pleines de charme de l'adolescence.

Le reste de son corps dégageait toujours une certaine...

sensualité, estima-t-elle, même si l'opinion de quelqu'un d'autre aurait certainement été la bienvenue pour confirmation. Si Beauchamp ne la désirait plus, il existait encore des gens qui, eux, la désiraient. Après tout, elle n'avait absolument aucune raison de jouer à Miss Virginité 69.

Elle prit son carnet d'adresses, et chercha le numéro de Splinter Riley.

Splinter, ses larges épaules et ses yeux br˚lants ! Splinter qui, par une douce nuit au Belvedere (1970 ? 1971 ?), l'avait suppliée de le suivre jusqu'au hangar à bateaux des Mallard, o˘ il avait violenté sa robe Oscar de la Renta et pris son plaisir viril avec une minutie flatteuse.

Bon Dieu ! Elle n'en avait rien oublié. Le mélange d'odeurs de sueur et de Chanel pour Homme. Le frottement des planches humides contre ses fesses. Les notes distantes de Close to You jouées par le combo de Walt Tolleson plus haut sur la colline.

Sa main trembla en formant le numéro.

"S'il vous plaît, pria-t-elle, faites qu'Oona ne soit pas à la maison."

La Chinese connection.

Dieu merci, ce fut Splinter qui décrocha le téléphone :

- Allô ?

- Bonjour ! Splint ?

- A qui ai-je l'honneur ?

- Un indice d'abord : "Sittin' on the dock of the bay, wastin'

tiiiime..."

- DeDe ?

- Je me disais bien que ça te rappellerait quelque chose.

Son ton se voulait aguichant mais distingué.

- Ca me fait plaisir de t'entendre. Alors, qu'est-ce que vous devenez, toi et Beauchamp ?

- Oh, pas grand-chose. Beauchamp est parti avec les Gardes.

- Merde ! J'ai raté une réunion ?

- Pardon ?

- On est dans le même comité, Beauchamp et moi.

Ils vont m'incendier si j'ai...

- Il se peut que ce soit autre chose que les Gardes, Splint...

Maintenant que j'y pense.

Eh bien voilà, au moins elle était fixée.

- J'espère... Est-ce que je peux faire quelque chose pour toi ?

Je me souviens d'un temps o˘ c'était l'inverse. Silence à l'autre bout du fil.

- Beauchamp ne rentre pas avant ce soir, Splint.

- DeDe...

- Sans engagement.

- Tu sais, je ne crois pas que...

- Oona est là ? C'est ça ?

- Non. Ecoute, DeDe... Je suis extrêmement flatté, sincèrement...

- J'ai beaucoup changé, Splint.

- Moi aussi.

- En quoi aurais-tu tellement changé ?

- J'aime Oona.

Elle lui raccrocha au nez.

Presque immédiatement, elle décrocha le téléphone et appela Jiffy's Market. Elle commanda deux litres de lait, une boîte de céréales et des bananes. Les céréales avaient quelque chose de réconfortant. Cela lui faisait penser à son enfance à Halcyon Hill.

Le garçon livreur arriva en quinze minutes.

DeDe le connaissait. Lionel Wong, dix-huit ans, musclé, et faisant visiblement une fixation sur Bruce Lee.

- Dois-je déposer ça dans la cuisine, madame Day ?

- Oui, Lionel, merci. Je vais chercher mon porte monnaie dans la chambre à coucher.

- Inutile, madame Day. Nous mettrons ça sur votre compte.

- Non... Je voudrais te donner un petit quelque chose pour ta peine.

Elle entra dans la chambre à coucher, et en ressortit avec un billet d'un dollar.

- Merci beaucoup.

DeDe sourit.

- Est-ce que tu as vu l'exposition au De Young ?

- quoi ?

- L'exposition sur la République populaire. C'est renversant, Lionel. Tu as de quoi être fier de ton peuple.

- Oui, madame.

- Vraiment renversant. La culture est extraordinaire.

- Ouais.

- Tu veux quelque chose à boire ? Je n'ai pas de Coca dans la maison. que dirais-tu d'un Schweppes ?

- J'ai encore quelques livraisons à faire.

- Juste un petit moment ?

- Merci beaucoup, mais...

- Lionel, je t'en supplie...

Une demi-heure plus tard, Beauchamp arriva à la maison et croisa Lionel dans l'ascenseur.

- Lionel ! Tu bosses les dimanches ? Pas de veine.

- Oh, ce n'est pas un problème.

- quelque chose pour les Day ?

- Oui... Mme Day avait besoin de quelques trucs.

- Et le kung-fu, ça avance ?

- Ca avance.

- Continue. Ton physique se développe bien.

- Merci. A bientôt.

- Salut. Conduis-toi bien : prends exemple sur moi !

A l'étage, DeDe savourait son deuxième bain moussant de la journée.

Confessions à la plage

Le parking de Devil's Slide était rempli de véhicules : camionnettes à fleurs des hippies, vieilles bagnoles cabossées, pick-up avec roulottes à bardeaux, et concentration poussiéreuse de Harley-Davidson.

Mona fut obligée de garer sa Volvo 64 à plus de quatre cents mètres de la plage.

- Merde, grommela-t-elle. Doit y avoir un entassement de chair fraîche, là, en bas.

- J'espère bien, lança Michael avec une oeillade coquine.

- Ca, c'est du sexisme, même si tu parles de mecs.

- O.K., je suis sexiste, et alors ?

En même temps que des douzaines d'autres voyageurs, ils se traînèrent le long du chemin de terre, en direction de la plage.

- Ca me rappelle l'expédition Donner (1), dit Mona. Michael sourit.

- Ouais. Tu tombes sur le bas-côté et tu te fais bouffer.

Lorsqu'ils atteignirent la grand-route, Mona donna un dollar pour eux deux au distributeur de tickets.

- Je te l'offre, dit-elle. Toi, tu es en deuil.

Michael bondit jusqu'aux escaliers de la falaise.

- Je sens que je vais m'en remettre rapidement, Babycakes !

Deux minutes plus tard, ils se trouvaient sur une vaste étendue de sable blanc, o˘ Michael lança un galet en l'air.

- De quel côté on va ? Côté homo ou côté hétéro ?

- Laisse-moi deviner.

Michael sourit.

- C'est nettement moins venteux du côté homo.

- L'idée de devoir escalader ces rochers ne m'emballe pas vraiment.

- Je te porterai, ma dulcinée !

- quel gentleman, putain !

Bras dessus, bras dessous, ils se dirigèrent vers la crique sablonneuse nichée entre les roches à l'extrémité nord de la plage. En chemin, ils passèrent devant cinq ou six baigneurs batifolant dans l'eau, tout nus et tout bronzés comme des barres bio aux dattes.

- Regarde ça ! soupira Mona. Je me sens blanche comme un linge.

Michael secoua la tête

- Ils sont nuls. Ils n'ont pas de marque de bronzage.

- Pas de quoi ?

- Pas de marque de bronzage. Le contraste entre le brun et le blanc quand tu enlèves ton slip de bain.

- A quoi ça sert ? Ca fait une éternité que je n'ai pas enlevé mon slip de bain en public. Je préférerais être brune partout.

- Comme tu veux. Moi, je veux une marque de bronzage.

- Tu es prude, c'est tout.

- Il y a cinq minutes, j'étais sexiste.

Elle saisit un morceau d'algue dans le sable et l'enroula autour de l'oreille de Michael.

- Tu es un pédé sexiste et prude, Michael Mouse.

Il y avait trente ou quarante hommes nus sur la minuscule parcelle de sable. Mona et Michael étalèrent une serviette de bain sur laquelle étaient imprimées l'inscription Chez Moi ou Chez Toi ? et la photo grandeur nature d'un homme nu.

Mona regarda autour d'elle, puis examina la serviette à ses pieds.

- C'est redondant. T'as pas peur que les gens se mettent à faire des comparaisons ?

Michael ricana, avant d'ôter son sweat-shirt, son débardeur et son Levi's. Il ne garda qu'un boxer jaune et vert en satin et s'allongea sur la serviette.

Mona ôta ses propres Levi's et débardeur.

- que penses-tu de mon imitation de la Grande Baleine Blanche ?

- Arrête de déconner. T'es vachement bien. T'as un look...

automnal.

- C'est fou ce que ça va me servir ici.

- J'en serais pas si s˚r. Il y a une vilaine épidémie d'hétérosexualité qui court. Je connais beaucoup de gays qui filent en douce aux Bains Sutros pour s'envoyer en l'air avec des femmes.

- quelle horreur !

- Eh oui, on se lasse de tout, que veux-tu ! Personnellement, j'en ai marre de me détraquer le foie au Lion pour go˚ter au privilège de baiser avec les mecs dont l'amant est à Los Angeles pour le week-end.

- Ca veut dire que tu deviens hétéro ?

- Attention, je n'ai pas dit ça !

Mona se tourna sur le ventre et tendit à Michael un flacon de crème solaire.

- Tu veux bien m'en mettre dans le dos ?

Michael obéit, appliquant la lotion par de vigoureux gestes circulaires.

- Tu as vraiment un beau corps, tu sais.

- Merci.

- De rien.

- Mouse ?

- Ouais ?

- Tu trouves que je suis une fille à pédés ?

- quoi ?

- Je sais que j'en suis une. C'est une évidence.

- Tu t'es remise à manger de drôles de champignons ?

- En fait, ça me dérange pas d'être une fille à pédés. Y a pire.

- Mona, tu n'es pas une fille à pédés.

- Regarde les symptômes. Je passe mes journées avec toi, non ? On sort ensemble dans les boîtes gay, au Buzzby et au Endup, et j'ai pratiquement une carte de fidélité au Palms.

Elle rit.

- Merde, quoi ! s'écria-t-elle. J'ai bu tellement de blue moon que je pourrais bientôt me prendre pour Dorothy Lamour.

- Mona...

- Tu te rends compte, Mouse ! C'est à peine si je connais encore le moindre mec hétéro.

- Tu vis à San Francisco.

- C'est, pas ça. En réalité, j'aime pas les hétéros. Brian Hawkins me répugne. Les mecs hétéros sont grossiers et chiants et...

- Peut-être que tu as été exposée aux mauvais ?

- Eh bien alors, o˘ se cachent les bons, putain !

- qu'est-ce que j'en sais, moi ? Il doit bien y avoir...

- Et surtout ne t'avise pas de me suggérer un de ces types mollassons que tu rencontres à Marin. Sous la masse de cheveux et le patchouli se cache l'‚me d'un porc authentique. J'ai déjà donné, merci.

- qu'est-ce que je peux te dire ?

- Rien. Rien du tout.

- Je t'aime beaucoup, Mona.

- Je sais, je sais.

- Ca ne vaut pas grand-chose... mais parfois je souhaiterais que ce soit suffisant.

Deux heures plus tard, ils quittèrent la plage main dans la main, écartant devant eux une mer Rouge de corps nus et virils.

Ils dînèrent au Pier 54, dansèrent brièvement au Buzzby, et rentrèrent à Barbary Lane à vingt-deux heures trente.

Mary Ann les croisa dans l'escalier.

- Comment s'est passé ton week-end ? s'enquit Mona.

- Bien, répondit Mary Ann.

- T'as été quelque part ?

- Dans le nord. Avec un ami de l'école.

- Est-ce que t'as déjà rencontré Michael Tolliver, qui partage mon appartement depuis pas longtemps ?

- Non, je...

- Si, si, sourit Michael. Je crois qu'on s'est déjà rencontrés.

- Je suis désolée, je ne vois pas... dit Mary Ann.

- Le supermarché Safeway de Marina.

- Ah... oui. Comment allez-vous ?

- Oh, ça va.

Dans l'appartement, Mona posa une question à Michael :

- Tu l'as rencontrée au supermarché ?

Il sourit tristement.

- Elle essayait de draguer Robert.

- Tu vois ? fit Mona. Tu vois ?

Mlle Singleton dîne seule.

Après avoir défait sa valise, Mary Ann, dans son peignoir rose matelassé acheté par sa mère au centre commercial de Ridgemont, fit des allées et venues agitées aux quatre coins de l'appartement.

Elle détestait les dimanches soir.

Lorsqu'elle était petite, les dimanches soir ne signifiaient qu'une seule chose : les devoirs à terminer.

C'était l'impression qu'elle ressentait à présent. Anxiété, culpabilité, crainte d'inévitables récriminations. Beauchamp Day était un devoir qu'elle aurait d˚ terminer. Elle paierait pour ça. Tôt ou tard.

Elle décida de se faire plaisir.

Elle décongela une côte de porc sous le robinet, et se demanda si c'était un sacrilège de faire subir ce traitement à de la viande qui provenait de la boucherie la plus célèbre de San Francisco, Marcel et Henri.

Dans le salon, elle alluma une bougie aromatisée sur la table Parsons, sortit ses plus belles serviettes en coton, ses couverts en inox à

manches en bois, sa fausse porcelaine Dansk et son pot à crème de céramique en forme de vache.

La solitude n'était pas une excuse pour se laisser aller.

Elle fouilla la cuisine à la recherche d'un légume. Elle ne trouva rien d'autre qu'un sachet de laitue défraîchie et un paquet à moitié entamé

de soufflé aux épinards. Elle opta pour du fromage frais à la ciboulette.

Elle dîna à la lueur des chandelles, absorbée par la lecture d'un article de magazine télé titré : ¿ LA RECHERCHE DE L'ORGASME MULTIPLE. Le programme musical était assuré par KCBS FM, une station de radio de musique douce, qui passait It Never Rains in Southern California. Elle aussi, Mary Ann, trouvait que s'il ne pleut jamais en Californie, les larmes, en revanche, peuvent y couler à flots.

Après le dîner, elle décida d'essayer le masque de beauté conseillé

par son livre sur les cosmétiques naturels. Elle prépara une petite casserole du liquide gluant, y incorporant des flocons d'avoine, des pruneaux, et une figue trop m˚re. Implacablement, elle étala la mixture sur son visage.

Pendant vingt minutes, elle resta allongée, immobile, dans un bain mousseux.

Elle pouvait sentir le masque sécher, et peler en d'inf‚mes flocons lépreux qui sombraient dans l'eau au-dessus de sa poitrine. Encore dix minutes d'attente. Et puis quoi ?

Elle pourrait écrire à ses parents.

Elle pourrait remplir le formulaire d'inscription au Sierra Club.

Elle pourrait marcher jusqu'au Cost Plus et s'acheter une autre tasse à café.

Elle pourrait appeler Beauchamp.

Titubant hors de la baignoire telle une créature de film d'horreur japonais, elle examina son visage dans le miroir.

Elle ressemblait à une côte de porc surgelée.

Et tout ça pour quoi ?

Pour Dance Your Ass Off ? Pour M. Halcyon ? Pour Michael je-ne-sais-plus-quoi en bas ? Pour un homme marié qui marmonne des noms étranges dans son sommeil ?

Non, elle ne l'appellerait pas. L'amour qu'il lui offrait était trompeur, destructeur et sans issue.

Il n'avait qu'à appeler. Lui, pas elle.

Elle s'endormit juste avant minuit, son exemplaire de Nicolas et Alexandra à la main.

A Telegraph Hill, DeDe gratifiait Beauchamp d'un regard malveillant, pendant qu'il remontait l'horloge de la bibliothèque.

- J'ai parlé à Splinter aujourd'hui.

Il ne leva pas les yeux.

- Mmm.

- Apparemment, il avait oublié cette petite escapade des Gardes au mont Tain.

- Ah bon... Il a appelé ici ?

- Non.

- Je ne comprends pas.

- Je... j'ai appelé Oona. C'est lui qui a décroché le téléphone.

- Tu détestes Oona.

- On travaille ensemble sur un projet de la Ligue. Le Programme du ghetto modèle à Hunters Point. A ton avis, Beauchamp, pourquoi Splinter at-il oublié une réunion aussi importante ? Il a dit que vous étiez tous les deux dans le même comité.

- Aucune idée.

Elle grogna de manière audible. Beauchamp fit volte-face et siffla le corgi, à moitié endormi sur le sofa. Le chien jappa frénétiquement quand son maître ouvrit un tiroir et en tira sa laisse.

- J'emmène César faire sa promenade.

DeDe fronça les sourcils.

- Je l'ai déjà promené deux fois aujourd'hui.

- O.K.. Mais moi aussi, j'ai besoin d'air.

- que se passe-t-il ? Pas assez d'air au mont Tam ? Il s'en alla sans répondre, et descendit l'escalier, non sans avoir fait un détour en bas par la chambre à coucher. Il ferma doucement la porte et exhuma de son tiroir un objet qu'il avait ramené de Mendocino.

L'objet en poche, il s'enfonça dans l'obscurité du garage, et le glissa dans la boîte à gants de la Porsche. Une jolie petite touche, se dit-il, tandis que César le menait en haut des Filbert Steps jusqu'à la Coit Tower.

Une très jolie petite touche.

Mona contre le porc.

Le lundi matin, Mona, en route pour une conférence avec M. Siegel, le président des panties Adorable, s'arrêta net devant le bureau de Mary Ann.

- Ouh, là là, mais qu'est-ce qui ne va pas, Babycakes ?

- Rien... rien ne va.

- Ouais. C'est l'horreur. A propos d'horreurs, je vais devoir faire mon humiliant petit cinéma ce matin devant cette face de rat de Siegel.

T'as vu Beauchamp ?

- Non.

- Si tu le vois, dis-lui qu'il a dix minutes pour des cendre.

Eh ?... Tu te sens O.K. ?

- Oui, oui.

- J'ai un Valium, si tu veux.

- Non merci. Ca ira.

- J'aurais probablement d˚ en prendre un moi même.

Mona se tenait debout à côté de Beauchamp, sa main fermement agrippée à la maquette.

- Notre approche devra être détendue, expliquat-elle. Nous ne faisons pas un pas en arrière... Nous améliorons. L'entrejambe 100 % nylon n'était pas mauvais. C'est le nouveau qui est tout simplement... meilleur.

L'expression du client ne changea pas.

- Une image jeune est essentielle, bien s˚r. L'entrejambe en coton est jeune, vibrant, branché. L'entrejambe en coton est pour les femmes dans le vent qui savent ce qu'elles veulent.

que Bouddha ait pitié de son ‚me !

Elle dévoila le premier panneau de la maquette. Il montrait une jeune femme, coiffée à la Dorothy Hamill, se tenant à un tramway de San Francisco. Le texte disait : "Sous mes vêtements, j'aime me sentir Adorable."

Mona maniait un b‚ton en bois.

- Remarquez que nous ne mentionnons pas l'entrejambe dans le slogan principal.

- Mmm, fit le client.

- Bien s˚r, l'idée est bien présente. Hygiénique. S˚r. Pratique.

Tout ça sans le dire ouvertement. L'effet est subtil, discret, subliminal.

- Ce n'est pas assez clair, lança le client.

- L'entrejambe vient plus tard... ici en bas, au quatrième paragraphe. Nous ne voulons pas assommer les gens avec l'entrejambe.

"Assommer les gens avec l'entrejambe ? Dites-moi que je rêve."

Le client grommela :

- Nous ne vendons pas de la subtilité, mon chou.

- Ah ? Et je peux savoir ce que nous vendons... mon chou ?

Beauchamp serra le bras de Mona.

- Mona... Nous pourrions peut-être déplacer l'entrejambe au premier paragraphe, monsieur Siegel...

- Cela n'a pas l'air de plaire à la jeune fille.

- Femme, monsieur Siegel. Jeune femme. Veuillez ne pas m'appeler fille. A moi, il ne me viendrait certainement pas à l'esprit de vous appeler un gentleman.

Beauchamp devint écarlate.

- Mona, ça suffit... Monsieur Siegel, je pense pouvoir me charger de ces modifications moi-même. Mona, j'ai à te parler.

- Epargne-moi tes petits airs condescendants, pauvre con ! Moi au moins, je ne suis pas mariée à mon boulot.

- Tu dépasses les bornes, Mona.

- Dieu merci ! qui pourrait rester dans les bornes avec ce gros sexiste, ce capitaliste, ce sac à...

- Mona !

- Vous voulez de l'entrejambe, monsieur Siegel. C'est ça ? Je vais vous en donner de l'entrejambe. Entrejambe, entrejambe, entrejambe, entrejambe, entrejambe, entrejambe...

Elle se précipita vers la porte, s'arrêta, et fit demi-tour pour confronter Beauchamp.

- Ton karma est vraiment merdique !

Le soir même, elle annonça la nouvelle à Michael.

- qu'est-ce que tu vas faire ?

Elle haussa les épaules.

- J'en sais rien. M'inscrire au chômage. Devenir membre d'une communauté de femmes. Faire mes courses au discount. Arrêter la coke. Je m'en sortirai.

- Peut-être qu'Halcyon serait prêt à te reprendre si tu...

- Arrête, tu veux ? C'était mon heure de gloire. Pour rien au monde je ne voudrais me rétracter.

- Peut-être que je pourrais reprendre mon ancien boulot.

- On y arrivera, Mouse. Je peux bosser en free lance. Mme Madrigal comprendra.

Michael s'assit par terre, ôta ses chaussures à Mona, et se mit à

lui masser les pieds.

- Elle est folle de toi, hein ?

- qui ? Mme Madrigal ?

- Oui.

- Ouais... Je crois bien.

- Ca se voit. Tu lui as déjà dit que tu t'es fait renvoyer ?

- Non... Je suppose qu'il va falloir que je le fasse.

O˘ est l'amour ?

Malgré son attitude toute de défi, Mona était visiblement déprimée d'avoir perdu son travail. Michael tenta son stratagème habituel pour la mettre de bonne humeur : lui lire les petites annonces "rencontres" du magazine The Advocate.

- Oh, mon Dieu ! Ecoute celle-ci : "Journaliste judiciaire, cheveux courts, aspect hétéro, 32 ans, dégo˚té des bars, saunas et des vacheries, cherche une liaison durable avec vrai homme aimant le rafting, la musique classique et le jardinage. Gros, efféminés ou drogués s'abstenir. Suis sincère. Ron."

Mona gloussa.

- Et toi, t'es sincère ? lança-t-elle.

- qui ne l'est pas ?

- Tu me quitterais dans la seconde, pas vrai ?

Michael réfléchit un moment.

- Uniquement s'il possède une petite maison sur Potrero Hill avec une cuisine en bois, une cheminée en état de marche et... un labrador dans son petit jardin entretenu avec go˚t.

- Ne rêve pas trop.

- Tu sais... quand je me suis installé ici il y trois ans, je n'avais jamais vu autant de pédés de toute ma vie ! Je ne savais même pas qu'il pouvait y avoir autat de pédés dans le monde ! Je croyais que tout ce que j'avais à faire, c'était d'aller à une soirée et choisir quelqu'un.

Tout le monde cherche l'‚me soeur, pas vrai ?

- Faux.

- D'accord... Presque tout le monde. Bref, je pensais qu'on allait me mettre le grappin dessus en moins de six mois. Grand maximum !

- Mais on t'a mis le grappin dessus ! Des centaines de fois.

- Très drôle.

- Et Robert ?

- Les brèves liaisons ne comptent pas.

- Et si je me laissais pousser une moustache ?

Michael sourit et lui lança un coussin à motifs cachemire.

- Allez. Si on allait au cinéma ? proposa-t-il.

- Je sais pas...

- Il y a une soirée Fellini au Surf.

- Déprimant.

- Au contraire ! Des tas de gros nénés, de beaux garçons et de nains. quoi de plus excitant ?

- Vas-y. Tu peux prendre la voiture, si tu veux.

- Et toi, qu'est-ce que tu vas faire ?

Mona haussa les épaules :

- Me recroqueviller avec AnaÔs Nin, prendre un quaalude. J' sais pas.

- Mes MDA sont toujours dans ta cachette ?

- Ouais. Mais, bordel, t'as pas besoin de ça pour aller voir un film !

- Il se peut que je n'aille pas voir un film, mère !

- Ah !

- Je déteste aller au cinéma tout seul.

- Michael, je n'en ai pas très envie, c'est tout...

- Je comprends.

- O˘ tu vas ?

- A gauche, à droite.

- Une nuit de débauche, hein ?

- Possible.

- Sois prudent, O.K. ?

- Comment ?

- Ne fais rien de risqué.

- Tu lis trop les journaux.

- Fais juste attention... et ne perds pas espoir. Un jour ton prince viendra.

Michael lui envoya un baiser sur le pas de la porte.

- Le tien aussi.

Elle s'affaira dans l'appartement pendant une demi-heure, faisant la conversation avec son cactus et tripotant ses pièces de monnaie Ching.

Elle décida de ne pas avaler de quaalude. Les quaalude la rendaient lubrique, et quel intérêt pouvait-il y avoir à être lubrique quand on n'a personne avec qui lubriquer ?

"Ca se conjugue, ça ? Je lubrique. Tu lubriques. Nous avons lubriqué."

Les mots l'agaçaient sans cesse, et lui rappelaient l'existence du gouffre entre l'Art et "en faire son métier". "Mona jongle si bien avec les mots, avait dit sa mère jadis, ajoutant d'un ton neutre : ... pourvu qu'elle apprenne à en faire un métier."

Sa mère avait fait de l'immobilier son métier.

Mona ne lui avait plus parlé depuis huit mois, depuis que sa mère avait rejoint les rangs de la campagne Reagan à Minneapolis, et que Mona lui avait jovialement annoncé dans une lettre son stage de "réveil sexuel"

à l'Association de la Lumière cosmique.

Ca n'avait pas d'importance.

De plus en plus, la vraie mère de Mona, c'était cette femme si unie avec le cosmos que même ses plants de marijuana portaient des noms.

C'est ainsi que Mona descendit péniblement les escaliers pour annoncer la nouvelle à Mme Madrigal.

Chaussure à son pied.

Michael décida de ne pas prendre de MDA. Une rumeur disait que quelqu'un, sous l'effet du MDA, était tombé raide mort au club The Barracks la semaine dernière. Ce n'était probablement pas vrai, mais pourquoi prendre le risque ?

En fait, à San Francisco, beaucoup d'obscures légendes de ce type circulaient parmi les homos. Dieu sait d'o˘ elles venaient !

Il y avait le Gribouilleur, un Black sinistre qui, assis au bar, esquissait votre portrait... avant de vous emmener chez lui pour vous assassiner.

Sans parler de l'Homme à la camionnette blanche, un monstre sans visage, dont les passagers involontaires ne retrouvaient plus jamais le chemin de la maison !

Et l'Obsédé à la benne à ordures, dont les fantasmes sado-maso ne connaissaient pas de limites... Presque de quoi rester assis devant la télé !

Une fois de plus, il se retrouva au Castro. Il critiquait ce ghetto gay au moins deux fois par jour, d'accord, mais quand on cherche de la compagnie, l'abondance a ses avantages.

Au Toad Hall et au Midnight Sun, rien que des chemises en flanelle, comme d'habitude. Il leur préféra le Twin Peaks, o˘ son pull-over et son pantalon en velours côtelé paraîtraient moins hors contexte.

La drague, avait-il conclu depuis longtemps, ressemblait beaucoup à

l'auto-stop : il valait mieux s'habiller comme les gens par qui on voulait être pris.

- Y a du monde, hein ?

L'homme, au bar, portait un Levi's, un maillot de rugby et des chaussures Tiger rouge, blanc et bleu. Il avait un visage agréable, avec une m‚choire carrée qui rappelait à Michael certaines personnes qu'il avait connues jadis dans la Croisade du campus pour le Christ.

- qu'est-ce qui se passe ? fit Michael. C'est la pleine lune ou quoi ?

- Aucune idée. Je ne suis pas ces conneries.

Un premier point en sa faveur. Malgré le prosélytisme de Mona, Michael n'appréciait pas trop les fêlés d'astrologie. Il sourit.

"Bon, je fonce ! se dit Michael. Pas de scrupules, j'vais te l'embobiner avec des vannes de mon cru."

- Ne le dites à personne, mais la lune vient d'Uranus.

L'homme le regarda, muet, puis comprit :

- Ah ! Dur anus ! Ha, ha !... Génial !

Visiblement, l'homme l'appréciait.

- qu'est-ce que tu bois ?

- Une eau minérale, répondit Michael.

- Je m'en doutais.

- Pourquoi ?

- Je ne sais pas. Tu as l'air... en bonne santé.

- Merci.

L'homme lui tendit la main.

- Je m'appelle Chuck.

- Michael.

- Salut, Mike.

- Michael.

- Ah... Tu sais quoi, mon vieux ? Je dois t'avouer que je t'ai tout de suite repéré quand tu es entré ici. Je me suis dit : "Chuck, celui-là, c'est le bon !"

O˘ voulait donc en venir ce rouleur de mécaniques ?

- Continue, dit Michael en souriant. J'ai besoin qu'on me complimente.

- Et tu sais ce que c'était ?

- Non.

L'homme sourit avec assurance, et pointa un doigt en direction des chaussures de Michael.

- Elles.

- Mes chaussures ?

Il acquiesça

- Des Weejuns.

- Ouais ?

- Et les chaussettes blanches ! ajouta-t-il.

- Humm, je vois.

- Elles sont nouvelles ?

- Les Weejuns ? Non, mais elles sortent de chez le cordonnier.

L'homme hocha la tête avec révérence, en continuant de fixer les mocassins.

- Du cordonnier ? Super !

- Excuse-moi, tu serais pas...

- Combien t'en as de paires ?

- Juste celles-là.

- Moi, j'en ai six. Noir, brun, à motifs...

- T'es un vrai amateur !

- T'as vu mon annonce dans The Advocate ?

- Non.

- Ca commence par : "WEEJUNS." En grandes lettres.

Il gesticula des mains pour souligner l'importance donnée à ce titre.

- Au moins, c'est clair.

- Je reçois beaucoup d'appels. Des étudiants, surtout. Tu sais, dans cette ville, beaucoup de mecs en ont marre des tantouzes à paillettes.

- Ca, j'imagine !

L'homme s'approcha, et baissa la voix :

- Tu l'as déjà fait avec ?...

- Pas que je sache, non. Dis... comme t'en as six paires, comment ça se fait que tu n'en portes pas ce soir ?

L'homme parut atterré par un tel faux pas.

- Je porte toujours mes Tigers avec mon maillot de rugby !

- Ah.

Il leva les pieds pour permettre un examen rapproché.

- Ce sont exactement les mêmes que celles de Billy Sive dans The Front Runner.

Sherry et sympathie

Mme Madrigal parut étrangement détendue quand elle ouvrit la porte.

- Mona, ma petite fille...

- Bonjour. Je me disais que vous aviez peut-être envie de compagnie.

- Mais certainement.

- En fait, c'est un mensonge. Je me disais que, moi, j'avais envie de compagnie.

- Ca marche dans les deux sens, non ? Entre.

La logeuse offrit un verre de sherry à sa locataire.

- Michael est sorti ?

Mona acquiesça.

- En train de transpirer dans un décor de planches de sapin, je crois.

- Ah bon.

- Dieu sait quand il sera de retour.

- C'est un gentil garçon, Mona. Je l'approuve de tout mon coeur.

Mona renifla.

- Vous en parlez comme si on était mariés.

- Il y a toutes sortes de mariages, trésor.

- Je ne crois pas que vous comprenez ce qu'il y a entre moi et Michael.

- Mona... il y a de meilleurs moyens que le sexe pour créer des liens profonds. Et durables. quand j'étais... petite, ma mère m'a dit un jour que si un couple marié mettait un centime dans un pot chaque fois qu'ils faisaient l'amour la première année, et puis retirait un centime pour chaque fois après ça, ils ne parviendraient jamais à épuiser tous les centimes amassés... Ah tiens, mince ! Ca faisait des années que je n'avais plus pensé à ça.

- Ce n'est pas mauvais du tout.

Mme Madrigal sourit.

- Et c'est aussi un réconfort pour ceux d'entre nous qui de toute façon n'ont jamais mis beaucoup de centimes.

Gênée, Mona sirota son sherry.

- Vous avez parlé, Michael et toi ? demanda Mme Madrigal.

- Parlé de quoi ? Parlé de vous ?

La logeuse opina.

- Je... non, je n'ai parlé de rien, dit Mona. Je crois que c'est à

vous de le faire.

- Vous êtes très proches. Il doit bien avoir posé des questions.

- Non. Aucune.

- Ca ne me dérange pas, tu sais... avec lui.

- Je comprends... mais je crois que c'est à vous de le faire.

- Merci, trésor.

- quoi ?

- Le vieux fils de pute m'a renvoyée.

- qui ça ?

- Edgar Halcyon. Son beau-fils lui a soufflé quelques gentillesses à mon propos, et le vieux m'a jetée à la rue.

- Mais Mona... Pourquoi ferait-il une chose aussi...

Mona grogna :

- Vous ne connaissez pas Edgar Halcyon. C'est le plus grand enfoiré

de toute la Côte Ouest.

- Mona !

- Ben quoi, c'est vrai ! En fait, c'est un soulagement. Je détestais ce job... toutes ces conneries démographiques et ces profils de consommateurs, et...

- Mona, est-ce que tu as... fait une bêtise ?

- J'ai été franche avec un client, voilà ! Le Grand Tabou.

- qu'est-ce que tu as dit ?

- Ca n'a pas d'importance.

- Mona ! Ca en a pour moi !

- Ouh, là là ! Mais qu'est-ce qu'il y a ?

- Je... je m'excuse. Je ne voulais pas... Tu vas t'en sortir ?

Financièrement, je veux dire.

- Oui, bien s˚r. Je peux payer le loyer.

- Ce n'est pas ce que je voulais insinuer.

- Je sais. Pardon. Ca ira, madame Madrigal. Vraiment.

En réalité, ça n'allait pas du tout.

Elle retourna dans son appartement dix minutes plus tard, et prit un quaalude qui la fit s'endormir. Michael rentra à une heure et demie.

Il la réveilla sur le sofa.

- Babycakes, ça va ? Tu veux pas aller au lit ?

- Non, ça me convient, ici.

- J'ai perdu mon boulot, dit enfin Mona.

- Mona, je te présente Chuck.

- Salut, Chuck.

- Salut, Mona.

- Dors bien, Babycakes.

- Toi aussi.

Les deux hommes entrèrent dans la chambre à coucher de Michael et fermèrent la porte.

Viol avoué...

DeDe trouva sa mère sur la terrasse de Halcyon Hill, frappée d'horreur devant le Who's Who de San Francisco, édition 76.

- Je n'arrive pas à le croire ! Je n'arrive pas à le croire !

- Maman, est-ce que tu pourrais déposer ça un instant...

- Ils sont sur la liste. Ils sont vraiment sur la liste.

- qui ?

- Ces gens abominables qui ont racheté la propriété des Feeney sur Broadway. Viola m'avait dit qu'ils figuraient dans le Who's Who, mais je n'arrivais pas à...

- Maman, il parle sept langues.

- Il pourrait faire des claquettes : je m'en moque. DeDe, ils habitaient dans le Castro, tu te rends compte ? Et maintenant, ils vivent avec son amant à lui... à moins que ce soit son petit ami à elle.

- Binky dit que c'est les deux.

- Non ? Tu crois? Evidemment, ils ne l'emmènent jamais nulle part... et il a même une entrée séparée, avec une adresse différente...

- Maman, j'ai à te parler.

- Viola affirme qu'ils ont même des codes postaux différents !

- Maman !

- quoi, ma chérie

- Je crois que Beauchamp a une maîtresse.

Silence.

- En fait, j'en suis s˚re.

- Ma chérie, tu es... ? Oh, pauvre bébé ! Comment l'as-tu... ? Tu es... ? Ma chérie, tu veux bien me passer la carafe ?

DeDe fouilla dans son sac et en sortit le foulard incriminé.

Frannie l'examina à bout de bras, tout en sirotant son Mai Tai.

- Tu l'as trouvé dans sa voiture ?

DeDe fit signe que oui.

- Lundi, il est allé au bureau à pied. J'ai pris la Porsche avec Binky pour aller chez M. Lee, et c'est là que je l'ai trouvé. J'ai essayé

de faire croire que rien...

Sa voix se brisa. Elle fondit en larmes.

- Maman... cette fois-ci, j'en suis certaine !

- Et tu es s˚re que ça lui appartient ?

- Je l'ai vue le porter.

- Il se peut qu'il l'ait simplement raccompagnée à la maison. Et puis... tu ne crois pas que ton père aurait remarqué quelque chose, si elle...

- Maman ! Je le sais !

Frannie commença à renifler.

- La soirée allait être si réussie.

DeDe se rendit au déjeuner de Prue Giroux, dans son hôtel particulier sur Nob Hill.

Vu les circonstances, elle aurait pu annuler, mais ceci n'était pas n'importe quel déjeuner.

C'était le Forum, un rassemblement raffiné de matrones soucieuses, qui se réunissaient tous les mois pour discuter de sujets à grande portée sociale.

Au menu des mois précédents : l'alcoolisme, le lesbianisme et les difficultés des récolteuses de raisin. Aujourd'hui, les dames allaient discuter du viol.

Le cuisinier de Prue avait confectionné une quiche au crabe tout à

fait divine.

DeDe était nerveuse. C'était son premier déjeuner au Forum, et elle n'était pas certaine du protocole. Elle s'assit à côté de Binky Gruen, afin de se laisser guider.

- Ne quitte pas Prue des yeux, chuchota Binky. quand elle sonne cette clochette en argent, ça signifie qu'elle en a assez entendu et que tu es censée t'arrêter de parler.

- Mais qu'est-ce que je suis censée dire ? Binky lui tapota la main.

- Prue te l'indiquera.

DRING !... DRING !...

Les dames déposèrent leurs fourchettes et se penchèrent en avant : une douzaine de visages concentrés suspendus au-dessus des asperges.

- Bonjour, lança Prue, radieuse, en scrutant ses invitées. Je suis ravie que vous ayez pu vous déplacer aujourd'hui pour partager vos expériences personnelles sur un sujet très grave.

Ses traits s'affaissèrent brusquement, comme un soufflé raté.

- Aujourd'hui notre invitée spéciale est Velma Eau-qui-coule, une Indienne qui a réussi à repousser un viol collectif par seize Hell's Angels à Petaluma.

Binky étouffa un sifflement admiratif.

- C'est bien meilleur que la fois o˘ elle a ramené une lesbienne macho !

- Passe-moi les petits g‚teaux, murmura DeDe.

- Mais avant d'écouter le récit extraordinaire de Mlle Eau-qui-coule, je voudrais tenter une petite expérience avec vous toutes, réunies ici au Forum...

- C'est parti, fit Binky, donnant un petit coup de pied à DeDe sous la nappe. Et ça vaut toujours la peine.

- Aujourd'hui, déclara Prue, marquant une pause pour entretenir le suspense, nous allons confesser nos viols.

Binky pinça DeDe.

- Tu te rends compte ?

DeDe rongeait nerveusement son petit g‚teau. Des auréoles sombres avaient déjà fait leur apparition sous les aisselles de son chemisier Geoffrey Beane. Elle détestait prendre la parole en public. Même à l'école du Sacré-Coeur, ça l'avait terrifiée.

- Je sais que ce ne sera pas facile, continua Prue, mais je voudrais que chacune d'entre vous partage une expérience. Une épreuve que vous avez probablement tenté d'effacer de votre mémoire... Un moment o˘

votre... personne... a été violée sans que vous y soyez pour quelque chose.

Le temps est venu de s'épancher, de partager avec vos soeurs.

- Shugie Sussman n'est pas ma soeur, marmonna Binky. Elle a gerbé

dans mon Alfa après la soirée Cotillon.

- Chut, siffla DeDe.

Elle comptait les secondes jusqu'à l'instant de vérité. Mais qu'allait-elle bien pouvoir raconter ? Elle n'avait jamais été violée, pour l'amour du ciel ! Elle n'avait même pas été agressée.

- Ca pourrait peut-être vous aider, si je commençais par partager ma propre histoire avec vous, ronronna Prue qui sentait la réticence de ses invitées.

Binky pouffa de rire.

DeDe lui donna un coup de pied.

- C'est la première fois, continua Prue, que je raconte cette histoire à quelqu'un. Sans compter Reg, bien s˚r. Cela ne s'est pas passé

dans les dangereux quartiers du Tenderloin, de Fillmore, ou de Mission, comme vous pourriez le croire, mais... à Atherton ! En choeur, les dames étouffèrent un cri d'effroi.

- Et, ajouta l'hôtesse après un silence lourd de sous-entendus, c'était quelqu'un que vous connaissez toutes très bien...

Prue baissa la tête.

- Cela ne sert à rien de s'appesantir sur les détails scabreux...

Peut-être que maintenant quelqu'un d'autre voudrait partager avec nous ?

DeDe, par exemple. Merde. Ca ne ratait jamais.

- Je... Je ne suis... pas s˚re.

Binky gloussa.

Prue fit doucement retentir la sonnette.

- S'il vous plaît... DeDe va partager avec nous. Nous sommes toutes soeurs, DeDe. Tu peux être franche avec nous.

- C'était... horrible, l‚cha DeDe enfin.

- Bien s˚r, fit Prue avec compréhension. Peux-tu nous raconter o˘

ça s'est déroulé, DeDe ? DeDe déglutit.

- A la maison, reprit-elle faiblement.

Prue serra l'avant de son sari.

- Pas... un intrus ?

- Non, avoua DeDe. Un garçon livreur.

quand elle rentra à la maison, elle décrocha le téléhone et appela l'épicerie Jiffy pour commander un paquet de beignets et une boîte de Drano.

Lionel arriva en moins de dix minutes.

Idylle sur la patinoire.

Mona célébra son premier jour de liberté avec un cappuccino matinal chez Malvina. quand elle rentra à Barbary Lane, Michael était sous la douche.

- Dis donc ! T'as pas eu assez de vapeur aux bains la nuit dernière ?

La tête de Michael émergea de derrière le rideau.

- Oh... pardon. Ouvre une fenêtre, si tu veux. Non, attends... Je vais le faire.

Il émergea de la douche dégoulinant, et entrouvrit la fenêtre.

- Euh... Michael, mon chou ?

- Oui ?

- Tu peux me dire ce que tu es en train de faire ?

- Comment ça ?

- Pourquoi est-ce que tu portes ton Levi's sous la douche ?

- Oh...

Il rit, et bondit sous le jet d'eau.

- Je me frotte le paquet avec une brosse métallique. Regarde.

Il ramassa la brosse métallique sur le sol de la douche.

- C'est exactement ce qu'il faut pour obtenir cet aspect usé aux bons endroits.

Frottant vigoureusement la brosse autour de l'entre-jambe, il grimaça d'une douleur feinte.

- Arrrggh !

- De l'autosadomasochisme? s'enquit Mona d'un air narquois.

Michael l'aspergea d'eau.

- Ce sera irrésistible quand ce sera sec.

- Et o˘ est-ce que tu as trouvé ça ? Les Bons Conseils d'HéloÔse ?

- Tais-toi, femelle. Ceci n'est pas un sujet frivole. Ce bébé doit être parfait pour ce soir.

- Rendez-vous avec Chuck ?

- qui ?... Ah, non. Je vais à la Grande Arène.

- Un nouveau bar ?

- Non. Une patinoire.

- quoi ? Tu vas faire du patin à glace, toi ?

- Du roller-skate. Le mardi, c'est la soirée gay.

Mona leva les yeux au ciel.

- Ca y est, maintenant c'est décidé, je me suicide.

- C'est super. Tu adorerais.

Michael sortit de la douche, ôta le jean trempé, et quitta la pièce en s'essuyant.

- Et ça se prend pour une fille à pédés !

- Je fais comme si je n'avais rien entendu, lui renvoya Mona du couloir.

Comme il n'arriva pas à la Grande Arène avant vingt heures, il s'attendait au pire.

Evidemment le pire advint.

Tous les patins pour hommes avaient déjà été pris.

Pas étonnant. La gigantesque patinoire du sud de San Francisco débordait d'hommes en chemise de flanelle, tournant autour de la piste avec une délectation prédatrice.

Michael retint sa respiration.

Il ôta son parka bleu marine en coton, subit l'affront de devoir chausser des patins pour dames (blancs, avec des petites franges complètement tapette) et progressa d'un pas bruyant et maladroit jusqu'au bord de la patinoire.

Il sourit en entendant la musique : I Enjoy Being a Girl.

Il y avait une demi-douzaine de filles sur la piste. quatre d'entre elles avaient moins de douze ans. Les deux autres étaient des sosies de Loretta Lynn, avec des coiffures en casque de Minerve, chacune soudée à un partenaire du sexe opposé, qui, en se prenant pour Barychnikov, la propulsait à travers la piste.

Les cent autres m‚les étaient moins gracieux.

Sourire Pepsodent et bras battant l'air, ils déferlaient autour de la piste telle une marée montante de jeans. Certains restaient seuls ; d'autres sillonnaient la piste en de joyeuses files de quatre ou cinq personnes. Pour Michael, le spectacle était magique.

Il attendit un moment, prenant son courage à deux mains.

A quand remontait la dernière fois ? La patinoire Murphy...

Orlando, 1963.

Il murmura une brève prière baptiste traditionnelle.

En fait, il ne s'en tirait pas trop mal.

Un rien tremblant dans les virages, mais pas de quoi ricaner.

Après cinq minutes, il avait assez confiance en lui pour se concentrer sur la drague.

Pour le moment, son préféré était un blond en chemise outremer et en pantalon kaki. Il ressemblait au délégué de classe de tous les lycées de Floride du Nord. Sans doute conduisait-il toujours une Mustang.

Et il patinait seul.

Michael s'approcha de sa proie, dépassant deux gosses blacks en Tshirt Dyn-O-Mite. Le seul obstacle, à présent, était un couple d'hétéros à

moins de trois mètres, en train de se donner en spectacle avec des pas de danse à la Arthur Murray.

Le couple dériva vers la gauche, comme emporté par une bourrasque, et laissa la voie libre à Michael...

Le moment était venu de donner l'estocade.

Le regard fixé sur sa cible, il accéléra dans la courbe... et se rendit compte trop tard de ce qui allait arriver. L'homme blond ne tournait pas.

Il stoppait.

Et Michael avait oublié comment stopper. Cherchant désespérément une prise, ses bras virevoltants s'agrippèrent à la chemise outremer de sa victime. La jambe droite de Michael se déroba, il dérapa et s'écrasa contre le rail métallique, traînant derrière lui son noble chevalier.

Les deux petits Blacks freinèrent brièvement, contemplèrent le spectacle avec une jubilation non voilée, et s'éloignèrent à nouveau d'un grand coup de patin.

Le visage de Michael était recouvert de sang.

L'homme blond l'aida à se relever.

- Oh, mon Dieu... Ca va ?

Michael t‚ta prudemment son visage du bout des doigts.

- C'est mon nez. Il saigne quand on lui parle méchamment. Ca ira.

- Tu es s˚r ? Je peux aller te chercher un Kleenex ?

- Merci. Je crois que je vais boitiller jusqu'aux toilettes.

quand il revint, l'homme blond l'attendait.

- Ils viennent d'annoncer un "réservé aux couples", dit-il en souriant. Tu as ce qu'il faut pour te jeter à l'eau ?

Michael sourit à son tour.

- Bien s˚r. Préviens-moi juste quand tu as l'intention de stopper.

Cette fois, donc, ils se déplacèrent en couple, main dans la main, sous les scintillements de la boule lumineuse.

- Je m'appelle Jon, dit l'homme blond.

- Moi, c'est Michael, répondit Michael, à l'instant précis o˘ son nez se remit à saigner.

Aux bains mixtes

Valencia Street, avec ses locaux pour associations, ses restaurants mexicains et ses garages à motos, constituait un décor singulièrement sordide pour les portes du Paradis.

Pour Brian, cependant, cela faisait partie de l'excitation.

Il se délectait des conditions sordides, et de cette sensation d'adolescent néophyte, chaque fois qu'il apercevait cette enseigne au néon miteuse : GARDEZ LA SANT…, BAINS TURCS.

Derrière la façade, dans une minuscule entrée en forme d'alcôve, il exhiba sa carte d'identité déchirée, et aligna cinq dollars au type de la caisse. quatre dollars pour l'entrée. Un dollar pour la Soirée.

La Soirée rendait les Bains Sutros spéciaux le lundi.

Les femmes pouvaient entrer gratuitement, et cette nuit-ci, il pouvait en dénombrer au moins une douzaine.

Il y avait deux fois plus de messieurs, se mêlant aux dames dans un espace qui rappelait étrangement la salle de jeux de Walnut Creek : des abat-jour roses, des meubles au style dissonant, et un train électrique miniature qui circulait bruyamment sur une étagère tout autour de la pièce.

Sur un écran de télévision accroché au mur, les clients pouvaient regarder Phyllis.

L'écran d'en face, un écran de cinéma, diffusait des classiques du porno.

Les invités étaient tous nus, même si certains choisissaient la protection d'une serviette de bain.

Et la plupart d'entre eux regardaient Phyllis.

Brian se déshabilla dans le vestiaire. Au-dessus de sa tête, dans une tonnelle en plastique, un canari mécanique piaillait sans interruption.

Il sourit au volatile, puis mit une serviette autour de sa taille et retourna dans le salon télé.

Dans le couloir, il croisa une des hôtesses.

- Salut, Frieda.

- Brian ! Ca boume ?

- Je viens d'arriver. Des problèmes, ce soir ?

Le travail de Frieda consistait à s'assurer que les femmes, aux bains, ne soient pas harcelées par les hommes... à moins qu'elles ne le désirent.

Elle fit signe que non.

- Ambiance détendue, comme toujours !

- Détendue ? Dommage !

Frieda sourit, et lui pinça les fesses.

- Va te tripoter dans un coin, cochon.

Puis elle s'éloigna, continuant ses rondes dans un T-shirt qui affichait : NOUS VOUS METTONS AU D…FI.

Brian trouva qu'il était encore un peu tôt pour la salle à orgie.

La Soirée battait son plein. La plupart des gens grignotaient des assiettes anglaises et du fromage avant de monter les escaliers. Et Phyllis n'était pas encore terminé.

Ajustant sa serviette, il s'approcha nonchalamment d'une blonde au bronzage intégral.

- Puis-je vous offrir un peu de salami ?

- Alors ça, c'est la première fois !

Il sourit.

- Je vous jure que ce n'est pas ce que je voulais dire.

- Je suis végétarienne.

Elle sourit à son tour.

- Moi aussi, mentit Brian.

Il tendit la main

- Alors, serrons-nous la pince.

Elle le considéra pendant un moment, puis lui demanda sèchement :

- quel genre de végétarien ?

- Euh... rigoureux.

- Avec quelques rechutes occasionnelles dans le lacto ou l'ovo, hein ?

- Ouais. Sauf les week-ends, ou les nuits o˘ je suis défoncé.

Alors, je deviens un steako-lacto-ovo... ou bien un côte-de-porco-lacto-

ovo...

Elle accueillit son imposture avec un sourire narquois :

- Vous êtes un zozo... Oui, ça doit plutôt être ça !

- Je savais bien que nous finirions par trouver.

- En réalité, je ne le fais quasi jamais avec des végétariens.

- Cette femme a du go˚t.

- Nous nous sommes déjà rencontrés, non ?

- Je préférais mon entrée.

- Non... Je suis sérieuse. On n'a pas joué au Earth Ball ensemble pendant les New Games cette année ?

- Non, mais je...

- Vous êtes branché baleines ?

- quoi ?

- Les baleines. Sauver les baleines.

Brian secoua la tête en signe d'excuse, regrettant à mort de ne pas avoir sauvé de baleines.

- Des bébés phoques ?

- Non. Mais j'avais des tas de causes, avant. Maintenant, ma cause, c'est ça.

- Au moins, vous êtes franc.

- A vot' service, madame.

- Hé... Est-ce que vous vous moquez de moi ?

- Certainement pas. J'ai juste l'impression de... poser ma candidature à un poste, c'est tout.

Elle sourit à nouveau.

- Exactement.

Ils rirent tous les deux. Brian décida que le moment était venu de prendre l'initiative.

- Ecoutez... je n'ai pas de chambre ici, mais nous pourrions peut-

être... enfin... aller en haut.

- Je ne supporte pas ce trip exhibitionniste.

- Alors on pourrait peut-être...

- Pas de problème, fit-elle en souriant, moi j'ai une chambre.

La chambre d'Hillary.

Brian en était tout retourné. C'était une déesse. Une soeur cadette de Liv Ullmann, à la rigueur... et par un putain de bol, elle avait une chambre !

Cette fille ne plaisantait pas.

- Je m'appelle Hillary, dit-elle en refermant la porte.

La chambre n'était pas plus grande qu'un petit bureau.

- Pas étonnant.

- Hein ?

- Ce nom vous va très bien. Et vous allez très bien avec le nom.

- Vous n'êtes pas obligé de me faire des compliments. Je suis décidée.

- J'étais sincère.

- Et quel est votre nom ?

- Brian.

Elle tapota l'emplacement vide sur le lit à côté d'elle.

- Assieds-toi, Brian.

Elle semblait étrangement clinique, malgré sa nudité.

- Tu as déjà fait cela souvent ?

- Venir aux bains ?

Elle ne pouvait pas vouloir dire baiser.

- Non, je veux dire, faire l'amour avec une fille... une femme ?

Il lui adressa son plus beau sourire à la Steve Mcqueen.

- Je me défends pas trop mal.

- Depuis quand es-tu gay ?

- quoi ?

- Si tu ne veux pas en parler, ce n'est pas grave.

- Euh... Je crois que tu fais erreur.

- Bien... Comme tu voudras.

Son regard se voulait professionnellement compatissant. Cela l'irritait au plus haut point.

- Non, Hillary... pas "bien". Je ne suis pas gay, c'est clair ?

- Tu n'es pas gay ?

- Non.

- Mais qu'est-ce que tu fais ici alors ?

- Je deviens dingue ! Elle me demande ce que je fais ici ! Mais bordel de merde, qu'est-ce que tu crois que je suis en train de foutre ici ?

- Beaucoup de mecs qui viennent ici sont gays... ou bi, au moins.

- Ouais, ben pas moi, O.K. ? J'ai un répertoire limité mais bien huilé.

Doucement, il déposa sa main sur la jambe d'Hillary.

Doucement, elle la repoussa.

- Nous sommes tous un peu homosexuels, Brian. Cela veut dire que tu n'es pas en relation avec ton corps.

- Ce n'est pas avec mon corps que j'ai envie d'être en relation !

- Tu n'es pas obligé de jouer au macho en permanence, tu sais.

- Je ne joue pas au macho. J'essaie de m'envoyer en l'air.

- Ah. Une exploitation froide et mécanique de...

- Ecoute...

La voix de Brian s'était faite plus douce :

- Je ne pense pas que tu sois tout à fait juste en insinuant que je suis un phallocrate. Je veux dire, euh, nous sommes égaux, non ? Regarde, nous deux. Tu m'as invité dans ta chambre... et moi j'ai accepté. Non ?

Elle fixa le mur et dit :

- Je pensais que tu avais besoin d'aide.

- Mais j'en ai besoin. J'en ai terriblement besoin !

- Ce n'est pas la même chose.

- qu'est-ce que j'y peux si je suis différent ? J'ai eu ces envies perverses depuis toujours.

- Ne sois pas si impertinent ! Tu ne vaux pas plus qu'un gay, tu sais.

- Hillary, est-ce que j'ai dit ça ? Hein ? J'aime bien les gays.

J'accepte les gays. Bon sang, ne me fais pas dire que certains de mes meilleurs amis sont gays !

- Même si tu le disais, je ne te croirais pas.

- Ecoute, Hillary...

- Il vaut mieux que tu partes, Brian.

- S'il te plaît, tout ce que je...

- Je vais appeler Frieda.

II se leva, et ramassa sa serviette à terre. Il l'enroula autour de sa taille. Hillary lui tenait déjà la porte ouverte.

- Une fois, l‚cha-t-il, quand j'avais douze ans, moi et un type de ma compagnie de scout, on a enlevé notre...

- Ca ne compte pas.

Il resta dans l'embrasure de la porte, et la regarda avec une tristesse rêveuse refermer la porte sur elle. Vénus se réfugiait dans son coquillage.

Petit déjeuner au lit.

Michael se réveilla avec la bouche p‚teuse.

Il se glissa hors du lit aussi furtivement que possible, et pénétra dans la salle de bains. La porte refermée, il se brossa les dents.

Lorsqu'il retourna dans la chambre à coucher sur la pointe des pieds, la forme qu'on devinait sous les draps lui adressa la parole :

- Tu as triché.

Michael se glissa à nouveau dans le lit.

- Je pensais que tu dormais.

- Maintenant, il va falloir que moi aussi j'aille me brosser les dents.

- Pas la peine... Mon haleine me rend parano, pas la tienne.

Jon écarta les couvertures et se dirigea vers la salle de bains.

- quelque chose d'autre qu'on a en commun.

Mona frappa à la porte au mauvais moment.

- Euh... Oui... Attends une seconde, Mona.

Mona s'écria à travers la porte :

- C'est la femme de chambre, messieurs. Relevez les couvertures.

Michael sourit à Jon.

- Ma colocataire. Accroche-toi.

quelques secondes après, Mona jaillit dans la chambre avec un plateau de croissants et de café.

- Salut, les petits durs ! On fait la grasse matinée ?

- Je l'aime bien, dit Jon après que Mona se fut éclipsée majestueusement. Elle fait ça tous les matins ?

- Non. Je crois qu'elle est curieuse.

- De quoi ?

- De toi.

- Ah... Vous êtes ensemble, tous les deux... ?

- Non. On est amis.

- Vous n'avez jamais... ?

Michael secoua la tête.

- Jamais.

- Et pourquoi ?

- Pourquoi ?... Voyons : que dirais-tu de... je suis pédé comme un phoque ?

- Et alors ?

- Et alors, je suis puceau pour les femmes, dit Michael. Un parfait 6 sur 6 pour Kinsey.

- Ah.

- Ca t'ennuie ?

- Non, c'est juste que... T'as quel ‚ge ?

- J'espère que tu ne fais pas partie de ces pédales qui ne flashent que sur les petits jeunes. J'ai vingt-six ans.

- Moi j'en ai vingt-huit... Et non, je ne fais pas partie de ces gens-là.

- quel soulagement !

- Et au lycée ?

- Assez bon élève.

Jon sourit.

- Je te parle de filles. Tu n'as jamais rien fait avec elles ?

- Tout ce que je faisais au lycée, c'était de déconner avec mes potes en buvant de la bière et en cherchant des hétérosexuels à tabasser.

- Ah bon ?

Michael fit signe que oui.

- Tu ne peux pas les rater. Ils marchent bizarrement et gardent leurs livres bien serrés contre eux. C'est ça que tu faisais, non... quand tu étais hétérosexuel ?

Jon le considéra pendant un instant.

- Tu ne dois pas être aussi défensif. Je ne te critiquais pas.

- Si ça peut t'aider, je n'ai pas révélé mon homosexualité jusqu'à

il y a trois ans. Au lycée, j'étais un eunuque.

- J'aurais aimé te connaître à ce moment-là.

- Plutôt que maintenant ?

- En plus de maintenant, lança Jon en lui ébouriffant les cheveux.

Je t'aime bien, idiot !

Après le départ de Jon, Michael contenait à peine son émoi.

- Il est formidable, Mona. Il est s˚r de lui et équilibré... et il est docteur, putain ! Tu t'imagines ? Mon propre docteur personnel !

- quoi, il t'a demandé en mariage ?

- Ne sois pas si à cheval sur les détails.

- quel type de docteur ?

- Gynécologue.

- Oh, comme ça te sera utile !

Michael lui donna une claque sur le derrière.

- Non mais. Je peux fantasmer, oui ou merde ?

- Tu vas déménager, hein ?

- Mona !

- Eh bien ?

- Mona, t'es mon amie. On restera toujours ensemble, d'une manière ou d'une autre.

- Ah ouais ? Et qu'est-ce que vous allez faire, m'adopter ?

Elle alla jusqu'à la porte et l'ouvrit, s'adressant à une invitée imaginaire :

- "Oh, bonjour, madame Duchmol ! Je vous présente mon père, Michael Tolliver, célèbre conteur et bon vivant, et ma mère, le gynéco !"

Michael, hilare, secoua la tête.

- Je t'épouserais dans la journée, Mona !

- Si tu étais le seul garçon au monde, et moi la seule fille ? Ce n'est pas neuf !

Il l'embrassa sur le front.

- Ne t'en fais pas. Je vais la g‚cher comme il faut, cette idylle !

- A t'entendre, on jurerait que c'est ce que tu cherches.

- Epargne-moi l'analyse jungienne.

- O.K., alors sors les poubelles et advienne que pourra.

Le maestro disparaît.

La dame des relations publiques était presque aussi bouleversée que Frannie.

- Madame Halcyon... Croyez-moi... Nous avons tenté l'impossible...

- La réception commence dans quatorze heures. J'ai averti Women's Wear Daily, le Chronicle et l'Examiner, Carson Callas... Comment diable est-il possible de perdre un chef d'orchestre ?

Le ton de l'attachée de presse de l'opéra devint emprunté :

- Le maestro n'est pas... perdu, madame Halcyon. Nous ne parvenons tout simplement pas à le localiser. Nous avons laissé un message à son hôtel, et il y a de bonnes chances qu'il...

- Et Cunningham ? Elle viendra sans lui, n'est-ce pas ?

- Nous cherchons un cavalier de rechange, au cas o˘... Nous faisons le maximum, madame Halcyon. Mlle Cunningham n'est en général pas compatible avec les ténors.

- Vous voulez me dire qu'elle ne ... ? Oh, mon Dieu... C'est l'excuse la plus lamentable... Et qu'est-ce que je vais dire à mes invités ?

Beauchamp et DeDe arrivèrent à Halcyon Hill plus tard que prévu.

DeDe avait coincé la fermeture Eclair de son ensemble. Beauchamp, afin de survivre à l'épreuve, avait vidé quatre mesures de J B.

- Maman doit être plus morte que vivante, lança DeDe.

- Arrête d'essayer de me remonter le moral.

- Mon Dieu... Carson Callas est déjà là. Il adore écrire des articles sur les réceptions ratées o˘ les célébrités ne viennent pas. Il a complètement humilié les Stonecypher avec cet article sur... Dis donc, Beauchamp, ça te dérangerait d'avoir l'air un peu moins accablé par l'ennui ?

- Voilà Splinter.

- Je veux un drink, Beauchamp.

- Sers-toi. Je vais parler à Splinter.

- Si tu crois que je vais aller seule au bar...

- Prue Giroux y arrive bien toute seule.

- Beauchamp ! Non ! Je ne veux pas... parler à Oona.

Trop tard. Les Riley étaient déjà à côté d'eux, rayonnant de bonheur conjugal. DeDe affichait un sourire forcé. Sa robe lui faisait l'effet d'une peau de saucisse.

- Alors, o˘ est la diva ? demanda joyeusement Splinter. C'est le terme exact, n'est-ce pas ?

Oona sourit et serra le bras de son mari.

- quel mufle ! Comment as-tu fait, DeDe, pour épouser un intellectuel ?

DeDe reçut le message cinq sur cinq. Un intellectuel impuissant.

Splinter avait parlé à Oona de son coup de téléphone, DeDe en était s˚re.

Beauchamp brisa le silence :

- Eh bien, l'intellectuel a besoin de se bousiller quelques cellules grises. Tu te joins à moi au bar, Splinter ?

Les hommes s'éloignèrent.

Oona resta. Elle souriait à DeDe, mais uniquement avec la bouche.

- Je suis désolée, DeDe.

- A propos de quoi ?

- L'épreuve que tu traverses.

- quelle épreuve ?

- Ah... je vois. Je suppose que nous ferions mieux de parler d'opéra ou de quelque chose comme ça.

- Je n'ai pas la moindre idée de ce dont tu parles.

- Oublie. Tu dois me prendre pour quelqu'un de terriblement insensible.

- Oona, aurais-tu l'obligeance de m'...

- Le garçon livreur, ma chérie. Le garçon livreur chinois.

Silence.

- Shugie m'a tout raconté sur le Forum, et nous sommes toutes de tout coeur avec toi. C'a d˚ être atroce.

Oona souriait perfidement.

- C'était bien atroce, n'est-ce pas ?

- Il faut que j'y aille.

- Je n'en soufflerai pas un mot, ma chérie. Il faut que nous serrions les rangs, les anciennes du Sacré-Coeur. Et puis, ajouta Oona en replaçant la bretelle du soutien-gorge de DeDe sous sa robe, chaque fille se débrouille comme elle peut.

Frannie dans tous ses états.

Frannie titubait légèrement.

- Edgar, qu'est-ce que je vais faire ?

- Je dirais qu'il ne te reste plus qu'à t'en remettre au ciel.

- Ne sois pas ridicule ! On ne va pas bêtement attendre ici et tout laisser... dégénérer.

- Ils ont l'air de s'amuser.

- Bien s˚r qu'ils s'amusent ! Ils sont en train de me crucifier, Edgar ! Regarde Viola. Elle n'a pas arrêté de pouffer avec Carson toute la soirée !

- Ecoute... Frannie... Si tu as besoin d'un spectacle musical, je peux appeler l'accordéoniste qui joue au club. Le délai est un peu court, mais peut-être qu'il...

Frannie gémit.

- On ne peut pas simplement remplacer la plus grande soprano du monde par un accordéoniste, Edgar !

- Je ne savais pas qu'elle allait chanter.

- Elle n'a pas besoin de chanter. Mon Dieu, Edgar, mais tu le fais exprès ?

- quoi ?

- D'agir en complet philistin.

- Je suis un philistin.

- Tu n'es pas un...

- Mon père dirigeait un grand magasin, Frannie.

- Il avait sa loge à l'opéra !

- Il dirigeait un grand magasin.

Beauchamp bavardait avec Peter Cipriani dans un coin calme de la terrasse.

- Alors, quelle est ta théorie sur la Grande Nora ?

Peter haussa les épaules :

- Je m'en fous. Je ne suis pas venu pour ça.

- Tes pupilles sont dilatées.

- J'espère bien. Psilocybine.

- Merde.

- Nom de Dieu, je sors avec Shugie Sussman.

- Et c'est ça ton excuse pour ton état second ?

- T'en vois une autre ?

- Je passe.

- J'espère que la petite chérie sait conduire. J'ai bu deux verres au Mill avant de l'embarquer.

- qu'est-ce que je m'emmerde ! laissa échapper Margaret Van Wyck Montoya-Corona.

DeDe la dévisagea.

- Maman va être ravie d'entendre ça.

- Oh, non, DeDe... Pas ici... Je veux dire, en général. Jorge est à

Madrid depuis trois semaines. Ce n'est vraiment pas drôle d'être mariée au roi du préservatif, crois-moi.

- Je veux bien croire.

- Ce qui me manque le plus, c'est la compagnie.

- Achète un chien.

Muffy sourit d'un air narquois.

- J'ai pensé à un Samoan.

- Un samoyède, tu veux dire.

- Non. Un Samoan de Polynésie, tu sais. Penny et Trinka ont toutes les deux des Samoans. Des Samoans assortis. Ils sont mécaniciens... et des balèzes, ma chérie !

DeDe grimaça :

- Je n'aime pas les hommes trop forts.

- qui te parle de forts ? lui renvoya Muffy en esquissant un geste non équivoque. Balèzes, je te dis.

- Oh, je vois !

- C'est tellement mieux qu'un de ces godemichés en plastique !

Edgar prit sa fille à part.

- J'ai besoin de ton aide, murmura-t-il.

- qu'est-ce qu'il y a ?

- Ta mère s'est enfermée dans les toilettes.

- Encore ?

- Je t'en prie, DeDe ! Elle est bouleversée... à cause de cette chanteuse.

Au premier étage, DeDe hurlait à sa mère à travers la porte de la salle de bains :

- Maman !

Silence.

- Maman, je t'en supplie. Tu n'es pas Zelda Fitzgerald. Ton petit cinéma commence à fatiguer tout le monde.

- Va-t'en !

- Si tu es énervée à cause de Nora Cunningham... J'ai parlé à

Carson Callas. Il affirme qu'elle fait ça tout le temps.

- Ca n'a pas d'importance.

- Il te donne deux colonnes, maman. Deux colonnes.

- quoi ?

- Dans Western Gentry. Il consacre l'essentiel de sa rubrique à...

La porte des toilettes s'ouvrit brusquement. Frannie se tenait immobile, les yeux rougis, un Mai Tai à la main.

- Tu l'as invité à rester pour le petit déjeuner ? fit elle.

L'affaire des six matraques.

Les traiteurs préparaient des oeufs brouillés pour les derniers invités de la soirée à Halcyon Hill. Pendant que Frannie tentait de coincer Carson Callas dans un coin, Edgar s'éclipsa dans son bureau et appela Barbary Lane.

- Madrigal.

- Allô, Anna ? C'est moi.

- Bonjour, Edgar.

- Je suis désolé pour Mona.

- Tu n'as pas à t'excuser.

- Si, si. Je n'aurais pas d˚ m'énerver après toi ce matin.

- Je... Tu as un travail à faire, Edgar.

- Si j'avais su à quel point Mona comptait pour toi...

- Je n'aurais pas d˚ t'appeler. Je me mêle toujours de ce qui ne me regarde pas.

- J'ai un jour libre la semaine prochaine. On pourrait retourner sur la plage.

- Volontiers.

- Dieu merci !

- Allez, va-t'en. Retourne auprès de tes invités.

Pendant ce temps à Barbary Lane, Mona était affalée sur le sofa avec un exemplaire de New West, quand Michael entra en traînant des pieds.

- Eh bien ? s'enquit-elle. Comment va le monde merveilleux de la gynécologie ?

- J'étais pas avec Jon.

- Mon Dieu ! Comme la flamme de l'amour peut être éphémère !

- Il avait une réunion, ce soir.

- Ne me dis pas que tu as été au sauna ?

Elle fronça les sourcils, d'un air seulement à moitié moqueur.

- Mieux vaut ne pas mettre tous ses oeufs dans le même panier.

- Si on peut dire.

Il sourit.

- Ouais.

- Je sais garder un secret.

Il se glissa à côté d'elle sur le sofa.

- Devine qui était là ?

- Le Choeur mormon du Tabernacle ?

- Très bien, si tu ne veux pas commérer, on ne commère pas.

- Non. Continue. J'ai envie.

- Non. D'abord, il faut que je te raconte ce que j'ai vu au Hamburger Mary.

- Je déteste quand tu me punis comme ça.

- Je plante le décor, Mona. Détends-toi. Fais comme si j'étais ton gourou. Maharishi Mahesh Mouse. Je t'apporte les Clés du Royaume de Folsom Street. Le Saint Bandana rouge qui dépasse de la poche gauche du Levi's.

Le...

- Michael, tu me fais chier !

- Bon, bon. Donc j'étais au Hamburger Mary, en train de manger ma salade de pois, et de me demander si mes nouvelles bottes de chez Sears n'avaient pas l'air trop neuves, quand est arrivé ce couple, qui s'est assis en plein milieu d'un contingent de motards.

- Un couple de mecs ?

- Justement, non. Un type avec sa femme. Pour s'encanailler. D'un chic radical, très 76. Elle portait un T-shirt David Bowie pour prouver ses sympathies, et lui avait l'air extrêmement mal à l'aise dans un costard Grodins. Tu vois, il y a cinq ans, des ringards de ce genre, on pouvait en trouver à Fillmore, en train de bouffer des tripes et des haricots noirs avec leurs Frères et Soeurs. Aujourd'hui, ils sont branchés pédés. Ils tentent désespérément de fréquenter les pervers.

- Ca n'apporte que des soucis, qu'ils en croient mon expérience !

- Bref. Autour d'eux, la clientèle devenait de plus en plus hard et craignos. A ce moment-là, un mec s'assied à côté d'eux, avec un anneau dans le nez et une veste des Futurs Fermiers d'Amérique. Le mec en costard était tellement crispé qu'il avait l'air à deux doigts de se carapater à El Cerrito.

- Et sa femme ?

- Oh... Elle pique un sacré fard que son petit mari n'apprécie pas l'ambiance décadente ! Finalement, elle lui lance un regard bien appuyé, et lui demande sur un ton lourd de sous-entendus : "Rich, qu'est-ce que tu crois que tu préférerais, S ou M ?"

- Et ? ...

- Il croyait que c'était un truc à mettre dans les hamburgers.

- Alors, Mouse, qui as-tu rencontré au sauna ?

- Eh bien... Je l'ai rencontré après quelques heures. Je marchais dans le couloir, en train de jeter des coups d'oeil dans les cabines, et un mec aux cheveux gris m'a fait signe d'entrer. Il avait l'air plutôt vieux, mais avec un beau corps. Donc je suis entré, je me suis assis sur le bord de sa banquette, et il m'a dit "Tu as eu une nuit chargée ?" A l'accent, j'ai tout de suite su qui c'était. Et je l'ai aussi reconnu pour l'avoir vu sur la couverture de ses disques.

- qui

- Nigel Huxtable.

- Le chef d'orchestre ?

- Oui. Le mari de Nora Cunningham, ni plus ni moins.

- Et vous avez...

- Tu veux rire ?

- Ben...

- Je me suis tiré dès que j'ai vu ce qu'il avait dans son sac.

- La suite, la suite.

- Un magnétophone... Une cassette de sa charmante femme en train de chanter Casta Diva... Un morceau doré de corde de brocart, qui, selon lui, venait du rideau de la Scala... Et six matraques en caoutchouc !

- Merde alors !

- Je n'ai rien fait, Mona. Avec personne.

- Va raconter ça à ton gynéco.

Retour à Cleveland ?

Les journées à Halcyon Communications se traînaient comme des semaines.

Beauchamp souriait en passant à côté du bureau de Mary Ann, et parfois même il lui adressait un clin d'oeil dans l'ascenseur, mais il n'y eut plus jamais d'invitations, plus d'appels au secours angoissés au nom de l'amitié.

Comme si Mendocino ne s'était jamais passé.

"Très bien, pensa Mary Ann, si c'est ce qu'il veut." Il existait toutes sortes d'autres moyens de canaliser son énergie... et des heures à

meubler avant de dormir.

Elle nettoya la machine à café d'Edgar Halcyon.

Elle acheta un diamant de vitrier et fabriqua pour son bureau, à

partir d'une bonbonne de vin, un terrarium.

Elle se créa un espace personnel sur son tableau d'affichage, qu'elle recouvrit de gags de Snoopy, de messages qu'on trouve dans les biscuits chinois et de cartes postales d'amis en vacances.

Chaque matin, elle s'asseyait à son bureau, parfaitement immobile, fermait les yeux, et récitait courageusement la nouvelle litanie des années soixante-dix : "Aujourd'hui est le premier jour du reste de ma vie."

Un soir, Michael apparut à sa porte avec un pot de terre cuite en forme de poulet.

- Une moitié de mon poulet Tolliver, proposa-t-il avec le sourire, en prononçant son nom à la française.

Mona est sortie, ou bien à la recherche d'une solution zen à ses problèmes existentiels, ou bien de nouveau à la dérive dans les tourbillons décadents de la vie citadine... Et je me suis dit... voilà.

- Michael, c'est vraiment gentil.

- Pas d'effusions avant d'avoir vu la bête. On dirait une mouette passée à la moulinette d'un 747.

- Ca sent drôlement bon.

- Je le dépose sur la table ?

- Oui. Merci.

Il déposa le pot, puis secoua la tête en souriant.

- qu'est-ce qu'il y a ? demanda Mary Ann.

- Dans le Sud, c'est ce qu'on fait quand quelqu'un meurt. Apporter de la nourriture.

- Eh ben, tu n'es pas loin.

- qu'est-ce que t'entends par là ?

- Est-ce que... tu as déjà mangé l'autre moitié de ce poulet ?

Il fit signe que non.

- Tu as envie de compagnie ?

Michael leva les yeux au ciel.

- Parfois au point d'en faire une obsession.

Mary Ann prépara une salade, pendant que Michael était parti récupérer sa propre moitié du poulet.

Ils dînèrent aux chandelles.

- Ceci est mon premier vrai dîner pour un invité.

- Très honoré.

- J'espère que tu aimes la Déesse Verte.

- Mmm. La prochaine fois, on mangera des asperges, et tu pourras me montrer ta recette de sauce hollandaise.

- Comment sais-tu ?... Ah, j'y suis !

Michael hocha la tête

- Robert, oui. Mais j'ai perdu la recette dans le divorce.

Mary Ann rougit.

- Elle est facile à faire.

- Je n'aurais pas d˚ mentionner cette vieille histoire. Pardon.

- Ce n'est rien. Je me suis toujours sentie un peu idiote après ça.

- Pourquoi ? Robert était vraiment un beau mec. Moi aussi, je l'aurais fait. que dis-je, je l'ai fait. O˘ est-ce que tu crois qu'on s'est rencontrés ?

- Au Safeway ?

- Pas ce Safeway-là, en fait. Celui d'Upper Market. De mon point de vue, on y drague beaucoup plus.

Il gifla sa propre joue.

- Arrête ça. Tu embarrasses la demoiselle.

Elle rit.

- Est-ce que j' ai l'air si hors du coup ?

- Non, je... Ben oui, parfois.

- Oui, eh bien, je le suis.

- Ca te va très bien, tu sais.

- J'ai déjà entendu ça.

- Ah bon ?... Venant de qui ?

- Aucune importance.

Michael sourit d'un air désabusé.

- C'est à cause de ça que tu es au bord du gouffre ?

- Michael, je...

- Dis... Si on prévoyait une super sortie la semaine prochaine ? On peut aller dans un endroit abominablement hétéro... le Starlight Roof ou un truc comme ça. Tu n'as rien vécu tant que tu n'as pas connu le Service Gigolo Tolliver.

Elle força un sourire.

- Ca pourrait être sympa.

- Contrôle ton extase, je t'en prie !

- Il se peut que je ne sois plus ici.

- quoi ?

- Je crois que je vais rentrer à Cleveland.

Michael siffla :

- Ca, ce n'est pas le bord du gouffre. C'est le gouffre.

- C'est vraiment la seule solution raisonnable.

- Tu veux dire, fit-il en jetant sa serviette à terre, que je viens juste de g‚cher un poulet entier à fraterniser avec une personne... de passage ?

Il se leva de table, marcha jusqu'au sofa, s'assit, et croisa les bras.

- Viens ici. Il est temps que nous ayons une petite discussion entre copines !

Le laÔus d'encouragement de Michael.

Mary Ann se leva avec hésitation, mal à l'aise avec Michael dans son nouveau rôle de mentor. Elle regrettait d'avoir mentionné son intention de rentrer à Cleveland.

- Tu veux un peu de crème de menthe ? demandat-elle.

- Pourquoi est-ce que tu t'en vas, Mary Ann ?

Elle s'assit à côté de lui.

- Pour des tas de raisons... Je sais pas... Peut-être à cause de San Francisco en général.

- Tout ça parce qu'un connard t'a laissée tomber...

- Ce n'est pas ça... Michael, il n'y a pas de stabilité ici.

Personne ne reste jamais avec quelqu'un ou avec quelque chose, parce qu'il y a toujours autre chose de meilleur au prochain tournant.

- Et puis qu'est-ce qu'il t'a fait, d'abord ?

- Je ne supporte pas ça, Michael. J'ai envie de vivre quelque part o˘ on n'a pas besoin de s'excuser quand on sert du café soluble. Tu sais ce que j'aime à Cleveland ? Les gens à Cleveland ne sont pas "branchés"

quelque chose.

- Chiants, quoi.

- Appelle ça comme tu voudras... J'en ai besoin. J'en ai désespérément besoin.

- Mais pourquoi rentrer chez toi ? On a des gens chiants ici aussi.

Tu n'as jamais été au Paoli à l'heure du déjeuner ?

- Ca ne sert à rien...

La sonnerie du téléphone retentit. Michael bondit et décrocha.

- Ici le Royaume de la Chierie. Vous êtes bien chez Mary Ann Singleton.

- Michael !

Mary Ann lui arracha le téléphone des mains.

- Allô ?

- Allô, Mary Ann ?

- Maman ?

- Nous étions morts d'inquiétude.

- Comme toujours, quoi.

- Ne me parle pas sur ce ton. Cela fait des semaines que nous n'avons pas eu de tes nouvelles.

- Désolée. Je n'ai pas une minute à moi.

- qui était ce monsieur ?

- quel monsieur ? Ah ! ... Michael. Un ami.

- Michael comment ?

Mary Ann recouvrit le combiné.

- Michael, quel est ton nom de famille ?

- De Sade.

- Michael !

- Tolliver.

- Michael Tolliver, maman. C'est quelqu'un de très gentil. Il habite au-dessous de chez moi.

- Ton père et moi, nous avons discuté, Mary Ann... Alors écoute-moi bien. Nous sommes tous les deux d'accord pour dire que tu avais le droit de... tenter ta chance à San Francisco. Mais il est maintenant grand temps... Mary Ann, nous n'allons pas te laisser g‚cher ta vie.

- C'est ma vie que je g‚che, maman.

- Pas quand tu sembles ne pas avoir la maturité nécessaire pour...

- Et qu'est-ce que tu en sais ?

- Mary Ann... Un homme bizarre vient de répondre à ton téléphone.

- Ce n'est pas un homme bizarre.

- Ah bon ? fit Michael en souriant.

- Tu ne connais même pas son nom de famille.

- Ici, on fait moins de formalités.

- Apparemment. Si tu n'es pas capable de te rendre compte par toi-même qu'inviter n'importe...

- Maman, Michael est homosexuel.

Silence.

- Il n'aime que les garçons, tu comprends ? Je sais que tu en as entendu parler. De nos jours, on en voit à la télé.

- Je n'arrive pas à le croire...

- Maman. Je t'appelle dans quelques jours, O.K. ? Tout va bien.

Bonne nuit.

Elle raccrocha.

Sur le sofa, Michael était radieux.

Mona lança la seconde vague d'assaut.

- Bon sang, Mary Ann ! Pas étonnant que tu sois déprimée. Tu restes là, assise, sans te bouger, à t'imaginer que la vie ressemble à une carte de NoÎl. Eh bien, laisse-moi te dire qu'il n'y a pas une seule ‚me, là, dehors, qui en a assez à foutre pour t'envoyer ses meilleurs voeux !

- Donc, quel est l'intérêt de...

- Il faut que tu fasses bouger les choses, Mary Ann. quand tu es au bout du rouleau, sors d'ici et prends la vie par les... Prends un crayon et note cette adresse !

Guerre et paix.

Une section de bécasseaux patrouillait sur la plage de Point Bonita, picorant les bagues métalliques de canettes sur le sable noir. Par endroits, l'eau était bleue ; à d'autres, grise.

Edgar glissa son bras autour de la taille d'Anna.

- Je la reprendrais, tu sais.

- qui ça ?

- Mona... Si tu me le demandes, Anna, je le ferai.

Anna secoua la tête.

- Non. Et puis, elle ne reviendrait pas, même si tu changeais d'avis.

- Je suis un vieux con, alors ?

- Non, pas toi. Ton beau-fils.

- C'est elle qui te l'a dit ?

Anna acquiesça.

- Elle a raison ? demanda-t-elle ensuite.

- Tout à fait.

- Je m'en doutais.

- Anna, tu lui as parlé ?

- De toi ?

- Oui.

Anna secoua la tête.

- Juste nous deux, Edgar. Juste nous deux.

- Je sais, mais...

- qu'est-ce qu'il y a ?

- Elle est un peu comme ta fille, non ?

- Oui.

- Et ce n'est pas difficile de ne rien lui dire ?

- Si.

- Moi, j'ai envie de le crier au monde entier.

Anna sourit.

- Même pas un mémo à ta secrétaire, dit-elle.

- Elle comprendra avant Mona.

- J'espère que non.

- Pourquoi ? J'ai plus à perdre que toi.

Anna le considéra pendant un moment.

- Allez, viens. Sortons une couverture de la voiture. Il fait plus froid que dans le décolleté d'une sorcière, ici.

Edgar rit doucement.

- Je ne savais pas que les filles bien élevées connaissaient cette expression.

- Elles ne la connaissent pas.

- On disait ça pendant la guerre. En France.

- C'est là que je l'ai apprise.

- De quoi parles-tu ?

- J'ai fait partie de la campagne Fort Ord.

- Tu étais dans le corps féminin de l'armée ?

- Je tapais des commandes de munitions pour un colonel qui était ivre la plupart du temps. Bon, on va la chercher, cette couverture ?

- Tu as vécu ça comment, de grandir dans un bordel ? s'enquit Edgar.

Anna pinça les lèvres.

- Tu as vécu ça comment, de grandir à Hillsborough ?

- Je n'ai pas grandi à Hillsborough. J'ai grandi à Pacific Heights.

- Oh, mon Dieu ! Une vraie petite vie de gitan !

- Allez. C'est moi qui te l'ai demandé en premier.

- Eh bien...

Elle prit une poignée de sable et le laissa s'écouler entre ses doigts.

- D'abord, reprit-elle, il m'a fallu attendre l'‚ge de quatorze ans pour me rendre compte que sur la monnaie américaine ne figurait pas l'inscription : "Valable pour toute la nuit."

Edgar rit.

- Et puis, continua-t-elle, j'ai développé quelques superstitions bizarres, qui me poursuivent encore aujourd'hui.

- Par exemple ?

- Par exemple... Je ne supporte pas les fleurs coupées ; donc ne m'offre pas de bouquet, si tu veux faire durer notre étrange et merveilleuse relation.

- qu'est-ce qui te dérange dans les fleurs coupées ?

- Les belles-de-nuit les considèrent comme un signe de décès imminent. Fauché dans la fleur de l'‚ge, et tout et tout... Tu vois ?

- Ah.

- Rien de drôle, quoi.

- Non.

Anna fixa le sable, et y traça un trait avec son doigt. Et il sembla à Edgar que non seulement elle sentait sa douleur, mais qu'elle la partageait.

Ils se blottirent contre une dune, à l'abri du vent.

A nouveau sur la brèche.

S.O.S. Ecoute San Francisco se situait dans une maison victorienne à Noe Valley. La façade était peinte en kaki, avocat, fuchsia et chocolat.

A la fenêtre, un panneau informait les visiteurs que les locataires de la demeure ne buvaient pas de vin Gallo.

Mary Ann se sentait déjà bizarre.

Elle appuya sur la sonnette. Un homme en chemise Renaissance ouvrit la porte. Le regard de Mary Ann glissa de sa chemise à sa barbe rousse clairsemée, pour se fixer enfin sur l'endroit o˘ aurait d˚ se trouver son oreille gauche.

- J'ai... appelé tout à l'heure.

- Ouais ! Super. La nouvelle bénévole. Je m'appelle Vincent.

Il la conduisit dans une pièce à peine meublée, décorée d'un gigantesque macramé, auquel on avait incorporé des coquillages, des plumes et des morceaux de bois. Elle n'avait pas d'autre choix que de faire un commentaire.

- C'est... vraiment très beau.

- Oui, répondit-il, radieux. C'est ma Vieille qui l'a fabriqué.

Elle devina qu'il ne parlait pas de sa mère.

A son grand soulagement, elle découvrit en lui un être très gentil.

Il travaillait au centre du mardi au jeudi. Il était artiste. Il lui prépara une tasse de café soluble, sans s'excuser.

- On va devoir probablement... euh... travailler ensemble, expliqua-t-il. On reçoit assez d'appels entre vingt et vingt-trois heures pour être occupés tous les deux.

- Est-ce qu'ils veulent tous... se suicider ?

- Non. T'apprendras vite à repérer les habitués.

- Les habitués ?

- Des fêlés. Des gens seuls. Ceux qui ont juste besoin de parler.

C'est O.K. aussi. On est là pour ça. Et puis il y en a qu'on doit aiguiller vers la bonne association.

- Par exemple ?

- Les femmes battues, les ados gays, les personnes du troisième ‚ge qui posent des questions sur la Sécu, les pédophiles, les victimes de viol, les minorités avec des problèmes de logement...

Il débita la liste comme un vendeur de glaces celle de ses vingt-huit parfums.

- Et les suicides, alors ?

- Euh... on en a peut-être deux ou trois par nuit.

- Vous savez, je n'ai pas reçu de formation spécifique...

- Pas de problème. Je m'occuperai des cas épineux. La plupart du temps, ils essaient juste d'attirer l'attention.

Mary Ann sirota son café, rassurée par la confiance désinvolte de Vincent.

- C'est assez valorisant, non ?

Vincent haussa les épaules.

- Parfois. Et parfois c'est franchement barbant. Ca dépend.

- Est-ce qu'il y a eu des cas... épineux, récemment ?

- Je ne sais pas. J'ai été absent pendant deux semaines.

- En vacances ?

Il secoua la tête, et leva la main droite. Mary Ann avait déjà

remarqué que son petit doigt était recouvert d'un bandage... mais pas qu'il avait apparemment été sectionné à mi-longueur.

- Oh, mon Dieu ! Comment vous êtes-vous fait ça ?

- Bah...

L'oreille... Le doigt... Elle en fut soudain embarrassée. Vincent la vit rougir.

- Je prends des trucs.

- Des pilules ?

Il sourit.

- C'est juste de la déprime. Le cafard.

- Je ne vois pas bien...

- Ca n'a pas d'importance. Je suis en train de me ressaisir. Hé, hé ! Il est presque vingt heures. Prête ?

- Ben oui. Puisqu'il le faut.

Elle s'installa dans la chaise en face du téléphone.

- Je suppose, dit-elle, qu'il faudra... dresser l'oreille.

Elle aurait voulu s'arracher la langue.

Fantaisie à deux.

Après avoir vu Frankenstein Junior au cinéma Ghirardelli, Michael et Jon marchèrent jusqu'au bout du quai d'Aquatic Park.

La jetée était plongée dans l'obscurité. De petits groupes de pêcheurs chinois rompaient le silence avec leurs rires et le vacarme métallique de leurs transistors. Le tak tak d'un hélicoptère retentissait dans le ciel audessus de Fort Mason.

Le couple s'assit sur un énorme banc de béton.

- C'est un point d'interrogation, fit remarquer Michael.

- quoi ?

- La jetée. Comme un point d'interrogation géant.

Jon scruta le bassin noir, délimité par la courbe de la jetée.

- Non. Elle tourne dans l'autre sens. C'est un point d'interrogation à l'envers.

- Comme les toubibs sont terre à terre ! fit Michael.

- Excuse-moi.

- Je ne t'ai jamais parlé de mon chimpanzé, n'est-ce pas ?

- Ton singe ?

- Oui. Ca t'intéresse ?

- Et comment !

- Eh bien... Depuis que je suis gosse, j'ai toujours voulu avoir un chimpanzé. Je rêvais de pouvoir dresser un chimpanzé à faire irruption dans ma classe de 5*me et à lancer des ballons remplis de flotte sur ma prof, Mlle Watson.

Il rit avant de reprendre

- Remarque, c'était probablement une gouine j'aurais d˚ être plus gentil avec elle. Bref, cette envie d'en posséder un ne m'a jamais quitté... Et puis, l'année dernière, il se trouve que j'en ai parlé à mon ex... enfin, mon ex à présent... A l'époque, c'était mon petit ami.

- Revenons au chimpanzé.

- O.K.... Enorme coÔncidence : Christopher avait exactement le même rêve depuis sa tendre enfance. Donc on en a parlé pendant quelque temps, et on a décidé qu'on était des adultes responsables, et qu'il n'y avait pas de raison pour qu'on n'en ait pas un. Bref, Christopher a pris contact avec son ami de Marine World qui savait comment contourner toutes les tracasseries administratives, et pour finir... on est devenus les fiers parents d'un chimpanzé adolescent prénommé Andrew.

Jon sourit.

- Andrew, Michael et Christopher. Comme c'est charmant.

- C'est exactement ce qu'on s'est dit. Et tout marchait à

merveille, après qu'on a eu franchi le cap de l'apprentissage de la propreté et tout ça. On l'emmenait partout avec nous. Au Golden Gate Park, à la fête Renaissance, et puis au zoo. Il adorait le zoo ! Un jour, notre ami de Marine World nous a demandé si on voulait bien... euh... l'accoupler avec une femelle chimpanzé qui appartenait à un de ses amis. Naturellement, ça nous a particulièrement emballés, car ça voulait dire qu'on allait devenir grands-parents, en quelque sorte.

- En quelque sorte.

- Bref, arrive le grand jour... et Andrew ne fait rien.

- Oh, non !

- Figure-toi qu'il ne voulait même pas entrer dans la même pièce qu'elle.

- D'accord, laisse-moi deviner.

Michael hocha la tête posément.

- Exactement. Un chimpanzé pédé comme un foc !

- Attends, tu te moques de moi ?

- Moi, j'ai réussi à surmonter le choc, parce que j'aimais vraiment Andrew, mais Christopher a tout pris sur lui. Il était convaincu que s'il avait plus souvent joué au football avec Andrew...

Jon éclata de rire.

- Tu me fais marcher, ordure !

- Ce fut terrible, laisse-moi te le dire ! Christopher m'accusait d'avoir trop materné Andrew, et de l'avoir emmené voir trop de films à

l'eau de rose et de l'avoir laissé regarder les pages de sous-vêtements hommes dans le catalogue Sears !

- Arrête ! Tu vas me faire crever !

Michael sourit enfin, abandonnant son petit jeu.

- Je vois que celle-là, elle te plaît.

- Ca t'arrive souvent de fabuler comme ça ?

- Tout le temps.

- Pourquoi ?

Michael haussa les épaules :

- "J'essaie de faire illusion juste assez longtemps pour qu'il me désire."

- C'est dans quoi, ça ?

- Un tramway nommé Désir. Blanche Dubois.

Jon glissa un bras derrière la nuque de Michael.

- Viens ici, Blanche.

Ils s'embrassèrent longtemps, appuyés contre le béton froid.

Lorsqu'ils rel‚chèrent leur étreinte, Michael posa une question :

- L'histoire aurait été mieux si j'avais appelé l'ex petit ami Andrew et le chimpanzé Christopher ?

- Ah, parce que tu as aussi inventé le petit ami ?

- Oh, surtout le petit ami !

Une mystérieuse visite.

Sur la plage, le vent commençait à se lever. Anna réajusta la couverture qui les protégeait.

- Viens, Edgar... Couvre-toi. quelqu'un pourrait apercevoir ton costume Brook Brothers.

- Attention !

- Dis donc... Mais ces chaussettes sont adorables... si j'ose dire.

J'ai entendu qu'absolument tout le monde à Saint-Moritz portait cette couleur, en ce moment !

- Tu me chatouilles, Anna. Arrête.

- Chatouilleux ? Edgar Halcyon ? N'y a-t-il donc plus rien de sacré ?

- Anna, je te préviens...

- On joue les durs, garçon des villes ?

Elle bondit brusquement, tira sur sa cravate dénouée, et caracola le long de la plage. Edgar la poursuivit à travers les dunes, et finit par la plaquer en lançant un cri de samouraÔ.

Ils restèrent couchés ensemble, hilares et haletants.

- Viens, dit Anna, le prenant par la main. Allons trouver un reste d'épave.

- Attends une minute.

- Ca va ?

- Oui, je...

- J'oublie sans arrêt que tu es une vieille peau.

- J'ai deux ans de plus que toi.

- C'est ce que je disais. Une vieille peau.

Le ciel s'éclaircit vers seize heures. Ils remontèrent la plage pieds nus.

- Ca me rappelle quelque chose, dit Edgar.

- Une publicité pour du bourbon ?

Il sourit et serra sa main.

- quand j'avais dix-neuf ans, mes parents m'ont envoyé en Angleterre pendant l'été. J'habitais chez des cousins dans un village qui s'appelait Cley-on-Sea. Je faisais des balades sur la plage pour trouver des pierres.

- Des galets ?

- Non. De magnifiques pierres rouge orangé, utilisées pour faire des bijoux. Un jour, sur la plage, j'ai rencontré une vieille dame. Enfin, à l'époque, je trouvais qu'elle était vieille. Sa fille l'accompagnait.

Elle avait dix-huit ans, et elle était très belle. Elles m'ont demandé de marcher avec elles. Elles cherchaient les mêmes pierres rouges.

- Et tu as accepté ?

- A ton avis ?

- Je crois qu'Edgar devait être trop occupé... ou trop gêné.

Edgar se tourna pour lui faire face. Il ressemblait à un lion avec une épine dans la patte.

- Il est trop tard, Anna, n'est-ce pas ?

Elle laissa tomber ses chaussures dans le sable et enlaça de ses bras la nuque d'Edgar.

- Pour la fille, il est trop tard. Mais la vieille dame te tombe dans les bras.

Ils retournèrent sous la couverture.

- On devrait rentrer, Anna.

- Je sais.

- J'ai dit à Frannie que...

- Ca va.

- Est-ce qu'on fait une erreur monumentale ?

- J'espère bien.

- Tu ne sais pas grand-chose de moi.

- Non.

- Je vais mourir, Anna.

- Oh... je m'en doutais.

- Tu savais...

Anna haussa les épaules.

- Pour quelle autre raison Edgar Halcyon ferait-il tout ça ?

- Mon Dieu.

Elle caressa les boucles blanches de sa nuque.

- Combien de temps avons-nous ?

De retour à Barbary Lane, Anna se plongea dans un bain chaud. Elle fredonnait un air ancien quand la sonnette d'entrée retentit.

Elle se sécha, enfila son kimono, et laissa entrer son visiteur en appuyant sur le bouton d'entrée.

- qui est-ce ? cria-t-elle dans le couloir.

- Une amie de Mary Ann Singleton, répondit une voix de jeune femme.

- Elle n'est pas là. Elle travaille à S.O.S. Ecoute.

- Ca ne vous dérange pas si je l'attends ici ? Dans l'entrée, je veux dire. C'est assez important.

Anna s'avança jusqu'au bout du couloir. La jeune femme était blonde et grassouillette, avec l'expression d'un enfant perdu. Elle portait un sac fourre-tout de chez Gucci.

- Asseyez-vous, ma chérie, fit la logeuse. Mary Ann devrait bientôt être de retour.

A nouveau plongée dans son bain, Anna se posa des questions sur la jeune femme. Elle lui semblait familière. quelque chose dans le regard et dans la forme du menton.

Et soudain elle comprit. Elle ressemblait à Edgar.

Mais o˘ était donc Beauchamp ?

Le visage de la jeune femme était dans l'ombre. Elle avait pris tellement de poids que Mary Ann ne la reconnut pas immédiatement.

- Mary Ann ?

- Oh...

- Je suis la femme de Beauchamp. DeDe. Votre logeuse m'a laissée entrer.

- Oui. Mme Madrigal.

- Elle a été très gentille. J'espère que ça ne vous dérange pas.

J'avais peur de vous rater.

- Non... Ne vous mettez pas martel en tête. Je peux vous inviter à

prendre un verre en haut ?

- Vous... n'attendez personne ?

- Non, fit Mary Ann, qui niait déjà l'accusation.

DeDe s'assit dans une chaise de réalisateur en vinyle jaune, et croisa les mains par-dessus son sac fourretout.

- Voulez-vous une crème de menthe ? demanda Mary Ann.

- Merci. Vous en avez de la blanche ?

- De la blanche ?

- Oui, de la crème de menthe blanche.

- Ah... Non, juste l'autre sorte.

- Alors je vais m'abstenir.

- Un soda, peut-être ?

- Non, vraiment. Ca ira.

Mary Ann s'assit sur le bord du sofa.

- Apparemment, ça ne va pas si bien que ça.

Elle sourit faiblement.

DeDe regarda ses mains.

- Non, effectivement. Mary Ann... Je ne suis pas venue ici pour faire une scène.

Mary Ann ravala sa salive, et sentit son visage devenir chaud.

- Je voulais vous rendre ceci, reprit DeDe.

Elle fouilla dans son sac et sortit le foulard à pois brun et blanc de Mary Ann.

- Je l'ai trouvé dans la voiture de Beauchamp, ajouta-t-elle.

Mary Ann fixa le foulard, consternée.

- quand ?

- Le lundi après que vous êtes allée à Mendocino avec lui.

- Ah.

- Il m'a tout raconté.

- Je vois.

- Ce foulard est à vous, n'est-ce pas ?

- Oui.

- Ca n'a pas d'importance. Enfin... si, ça en a, mais j'ai cessé de me torturer à ce sujet. Je l'ai digéré. Et je crois même comprendre comment il vous a... entraînée dans cette histoire.

- DeDe, je ... Pourquoi est-ce que vous êtes venue, alors ?

- Parce que... J'espère que vous allez me dire la vérité.

Mary Ann mima un geste d'impuissance.

- C'est ce que je viens de faire.

- O˘ êtes-vous allée avec lui le week-end dernier, Mary Ann ?

- Nulle part ! J'étais...

- Et le jeudi de la semaine précédente ?

Mary Ann resta bouche bée.

- DeDe... Je vous jure que j'ai été avec Beauchamp une fois, et une fois seulement. Il m'a demandé de l'accompagner à Mendocino à cause de...

Elle s'interrompit.

- A cause de quoi ?

- Ca va vous paraître idiot. Il... m'a dit qu'il avait besoin de parler à quelqu'un. J'ai eu pitié de lui. On s'est à peine adressé la parole depuis.

- Vous le voyez tous les jours.

- Nous sommes dans le même b‚timent. C'est à peu près tout.

- Mais vous avez couché ensemble à Mendocino ?

- Je... Oui.

DeDe se leva.

- Bien... Désolée de vous avoir dérangée. Je crois que ce petit feuilleton a assez duré. Pour toutes les deux.

Elle se retourna et se dirigea vers la porte.

- DeDe ?

- Oui ?

- Est-ce que Beauchamp vous a raconté que j'étais avec lui le week-end dernier... et cet autre jour dont vous avez parlé ?

- Pas explicitement, non.

- Mais il l'a laissé entendre ?

- Oui.

- C'est faux, DeDe. Je n'étais pas avec lui. Vous devez me croire.

DeDe sourit amèrement.

- Mais je vous crois. C'est ça le pire.

De retour à Montgomery Street, DeDe ouvrit brutalement le courrier qu'elle avait ignoré toute la journée.

Il y avait de nouvelles factures de chez Wilkes et Abercrombie, le dernier numéro d'Architectural Digest, une demande de dons émanant de l'Association des anciens élèves de Bennington, et une lettre de Binky Gruen.

Elle emporta la lettre de Binky dans la cuisine, o˘ elle se prépara un bol de céréales avec du lait. Elle ouvrit l'enveloppe avec un couteau de cuisine.

La lettre était écrite sur du papier à en-tête de la Porte d'Or

"Ma chérie,

Voilà, ta vieille copine Bink, en train de se prélasser dans la luxueuse misère du centre d'amaigrissement le plus élégant d'Amérique. On nous réveille le matin à une heure impossible pour nous faire courir en rase campagne dans un hideux survêtement rose en éponge, appelé "pinky" (je t'en prie, pas de plaisanteries du style Binky dans son Pinky). J'ai déjà

perdu trois kilos. Sonnez trompettes. Il y a ici un nombre incroyable de vedettes de cinéma. Je me sens "déclassée" si je ne porte pas mes Foster Grant dans le sauna. Essaie, tu vas détester !

Je t'embrasse. Binky."

Beauchamp pénétra dans la cuisine.

- O˘ étais-tu, ce soir ? demanda-t-il.

- A la Ligue Junior.

Il regarda le bol de céréales :

- Ils ne t'ont pas nourrie ?

- Je n'ai pris qu'un petit bol !

- Comme tu voudras. De toute façon, il est déjà trop tard pour retrouver ta ligne avant la soirée d'ouverture de l'Opéra.

Il sourit d'un air exaspérant et quitta la pièce. DeDe lui lança un regard noir jusqu'à ce qu'il ait disparu. Puis elle prit la lettre de Binky et la relut.

Ce que font les gens simples.

La bête, devant la porte, donna la chair de poule à Mary Ann.

Son visage était d'un blanc de craie avec d'effrayantes taches rouges sur les pommettes. Il avait le torse nu et les cuisses velues. Deux cornes de bouc pointaient affreusement sur son front.

La bête lui adressa la parole.

- Une vraie bête de sexe, non ?

- Michael ?

- Faux, ô grande Chieuse ! Je suis le dieu Pan.

- Tu m'as foutu une trouille verte !

- Mais je suis une créature douce et enjouée ! L'esprit des forêts et des bergers... Bon, merde ! J'abandonne ! Avec toi j'arrive pas à garder mon sérieux.

Mary Ann sourit :

- Tu vas à un bal costumé ?

- Non. Je vais accueillir ma tante Agnès à la station des bus Greyhound.

- Tu vas à la gare dans cet... ? Oh, pourquoi est-ce que je tombe à

chaque fois dans le panneau !

- Tu ne me laisses pas entrer ?

Elle pouffa de rire

- Tu plairais beaucoup à ma mère.

- Je ne veux pas te décevoir, mais je n'ai pas particulièrement envie de plaire à ta mère. Dis... si tu me laisses planté là dans l'entrée, le type d'en haut va nous faire une crise cardiaque.

- Entre. quel type d'en haut ?

Michael bondit dans la pièce et s'assit, réajustant la perruque marron de style afro qui soutenait ses cornes.

- Le nouveau locataire. Machin-Chouette Williams. Je l'ai vu sur les marches qui mènent au toit, tout à l'heure. Il a complètement paniqué.

- Il y a un appartement sur le toit ?

- Si on veut. Moi, j'appelle ça une cabane. Elle n'est pas très souvent louée, mais la vue est sublime. Il a emménagé il y a deux jours.

Euh, je peux avoir quelque chose à boire ?

- Bien s˚r... Il me reste...

- Si tu me dis "de la crème de menthe", je t'étripe.

Elle secoua l'une de ses cornes.

- Du vin blanc, Votre Sainteté !

- Parfait... Enfin, non. Je dois partir bientôt. En fait, j'espérais que tu viendrais avec moi.

- Déguisée en quoi ? En biquette ?

- En bergère. J'ai une très jolie robe de paysanne avec un corsage à rubans et... Ne me regarde pas comme ça. Elle appartient à Mona !

Mary Ann rit.

- J'aimerais beaucoup venir, Michael... mais j'ai ma permanence à

S.O.S Ecoute, ce soir.

- Mais ceci est un S.O.S. ! Homophile solitaire et cornu, jambes poilues, cherche séduisante jeune femme, catégorie chieuses, genre Cleveland, pour folle nuit de...

- Et ce type avec qui je t'ai vu ?

- Jon ?

- Aux cheveux blonds ?

Michael acquiesça.

- Il est à la soirée d'ouverture de l'Opéra.

- Ah... Et tu n'aimes pas l'opéra, c'est ça ?

- Non... enfin, si. Il se trouve que je n'aime pas... mais c'est pas ça. Jon a acheté un abonnement avec un ami. Mais t'as raison... ça craint, l'opéra. Je crois pas que ça m'aurait... enfin, bref.

Elle embrassa prudemment sa pommette rouge.

- On remet ça à une prochaine fois ?

Il se leva, soupira, et réajusta ses cornes.

- Elles disent toutes ça.

- Elle a lieu o˘, ta soirée ?

- Pas loin d'ici. Au magasin de plantes Hyde et Green. J'y vais à

pied.

- Habillé comme ça ?

- Oh, ne sois pas si... Cleveland ! La moitié des gens ressemblent à ça sur Russian Hill.

- Bon, ben, fais attention.

- Attention à quoi ?

- Je ne sais pas... aux autres gens qui ressemblent à ça.

- Amuse-toi bien avec tes suicides.

- Merci.

D'un geste espiègle, elle le poussa vers la sortie, et ajouta :

- Va te trouver un joli bouc.

Intermezzo.

Pendant ce temps, à l'Opéra, les messieurs allaient et venaient dans l'ombre, lissant leur plumage dans les toilettes hommes des loges, au milieu des chromes reluisants, du cuir rouge et du bois massif. Pendant les deux prochaines heures, ces toilettes seraient les plus élégantes de toute la ville.

- Monte la garde, ordonna Peter Cipriani.

- quoi ? fit Beauchamp.

- La dernière chose dont on a besoin, c'est qu'un de ces vieux dinosaures constipés et pourris jusqu'à la moelle vienne s'échouer ici !

Peter sortit de sa poche une enveloppe frappée du sceau des Cipriani. Il y plongea une minuscule cuiller en or et la porta à sa narine gauche.

- Mmmh !... Non coupé ! C'est comme ça que j'aime la coke et les mecs !

Beauchamp était nerveux.

- Allez ! Dépêche-toi !

- Les dames d'abord !

La cuiller effectua un aller-retour, mais cette fois vers l'autre narine. Beauchamp prit le relais, puis examina sa queue-de-pie dans le miroir, à la recherche de poussières.

- Tout cela est tellement pénible !

Peter lui sourit.

- Tu vas à l'Orangerie avec les Halcyon, après ?

- Demande à DeDe. C'est elle et sa mère qui dirigent la manoeuvre ce soir.

Peter sortit un fond de teint Bill Blass de la poche de son veston et retoucha ses pommettes.

- Pourquoi est-ce que tu ne te tires pas avec moi à l'entracte ? Je vais au Club.

- Il y a quelque chose de prévu au club ?

Peter grogna :

- Pauvre gourde d'héritière ! Je te parle du Club du coin de la 8*me Avenue et de Howard Street.

- Non, ne compte pas sur moi ce soir.

- Chacun ses go˚ts. Moi, personnellement, j'en ai plein le cul de ces pseudo-patriciens. Je me sens davantage prêt à frayer avec deux ou trois pseudo b˚cherons.

Ryan Hammond fit son entrée majestueuse dans la pièce. Ryan était anglais, ou du moins parlait comme un Anglais. Il était connu dans les chroniques mondaines comme cavalier pour veuves et comme vedette de comédies musicales sur la Péninsule.

- Eh bien, roucoula Peter. Je vois qu'on a sorti les déambulateurs du placard, ce soir.

Beauchamp lança un regard furieux à son ami.

Ryan l'ignora, et s'approcha de l'urinoir.

- Ta copine est très mignonne, Ryan. quel ‚ge at-elle ? Cent huit ans ? demanda Peter.

- Peter ! lança sèchement Beauchamp.

Faisant comme si de rien n'était, Ryan dévisagea Peter d'un oeil noir.

- Bonsoir, monsieur Cipriani. Je ne savais pas que vous étiez un amateur de Massenet.

- Non, d'ordinaire je n'en suis pas un... mais la soirée d'ouverture est un tel spectacle ! Après tout, c'est la seule soirée de l'année o˘ tu portes moins de bijoux que tes petites amies !

Les toilettes étaient à nouveau vides lorsque Edgar et Booter Manigault y pénétrèrent. Booter portait ses décorations de guerre et un écouteur radio dans l'oreille. Il écoutait le match de football entre les New York Giants et les Cincinnati Bengals.

Les deux hommes faisaient face au mur.

- Ca va bientôt être le temps des canards, dit Edgar platement.

- quoi ?... Désolé, Edgar.

Il retira l'écouteur.

- J'ai dit : "C'est bientôt le temps des canards."

- Oui... Le temps passe, hein ?

Booter rit tout seul avant de reprendre :

- qui a dit qu'on n'avait pas de saisons en Californie ? A cette période-ci, les putes quittent leurs nids de Rio Nido pour émigrer à

Marysville. Moi, j'appelle ça un signe avant-coureur de l'automne : qu'est-ce que tu en dis ?

Silence.

- Edgar... Ca va ?

- Oui... Ca va.

- Tu m'as l'air bien p‚le.

- Oh, c'est juste l'opéra...

Il se fendit d'un sourire.

Booter se renfonça son écouteur dans l'oreille.

- Tu peux le dire, nom de Dieu !

Vincent et sa Vieille.

Michael dévissa le capuchon du tube de son maquillage blanc pour clown, et répara son visage de Pan dans le vestibule d'entrée du 28 Barbary Lane. Il aimait beaucoup ce vestibule, avec ses statues Arts déco ternies, ses miroirs dorés, et son plafond en étain gravé de hiéroglyphes des années trente.

Dans cette pièce, il se sentait étrangement raffiné, gai dans le vieux sens du terme, comme Fred Astaire dans Le Danseur du dessus ou Noel Coward s'en allant rencontrer Gertie Lawrence au Savoy Grill.

Il remerciait le ciel pour l'existence de Mme Madrigal, une logeuse d'une sensibilité quasi cosmique, qui n'avait jamais succombé à la tentation de souiller l'édifice avec des palmiers en polyéthylène ou des miroirs florentins auto-adhésifs.

Il s'examina de la tête aux pieds et sourit en signe d'approbation : il était foutrement beau.

Ses cornes avaient outrageusement l'air réalistes. Ses faux poils de bouc débordaient de sa ceinture audessus de son arrière-train de quadrupède avec un érotisme comique. Son ventre était plat, et ses pectos... Eh bien, ses pectos étaient ceux d'un homme qui ne trichait quasiment jamais sur son banc de muscu.

"Tu es sexy, se répéta-t-il. Ne l'oublie pas."

"Ne l'oublie pas et garde la tête haute quand tes parents téléphonent d'Orlando pour te demander si tu as rencontré une petite amie ; quand cette petite merveille du Midnight Sun finit par t'annoncer qu'il a un amant plongeur dans l'équipe de Berkeley ; quand quelqu'un au sauna t'oppose un "je suis en train de me reposer" ; quand le séduisant et très distant docteur Jon Fielding plisse son front byronien et refuse de sortir de son placard de faÔence blanche."

"Eh bien, tu ne sais pas ce que tu perds, docteur Beautiful ! Cette nuit, Pan est déchaîné !"

quand Mary Ann arriva à S.O.S. Ecoute, Vincent semblait déprimé.

Elle dut vérifier ses extrémités pour s'assurer que rien d'autre n'avait disparu.

Il portait toujours un bandage sur son petit doigt sectionné, mais rien d'autre, mis à part l'oreille gauche, bien s˚r, ne manquait. Soulagée, Mary Ann s'assit en face de son téléphone.

- Mauvaise journée ?

Vincent sourit tristement, et lui montra le collier de perles grec qu'il manipulait pour se calmer :

- Je ne l'ai pas l‚ché depuis le petit déjeuner.

- qu'est-ce qui ne va pas ?

- Je ne crois pas que...

Il se détourna d'elle, feuilletant nerveusement un fichier d'adresses avec sa bonne main.

- Je n'aime pas accabler les gens avec mes soucis, reprit-il.

"Ses yeux tristes et sa barbe rousse clairsemée le font ressembler à un pitoyable animal en voie d'extinction croupissant dans un zoo", pensa Mary Ann.

- Raconte-moi tout, dit Mary Ann en souriant. Ca me servira d'entraînement pour le boulot.

Elle tapotait le téléphone. Vincent la dévisagea.

- Tu es vraiment quelqu'un... d'extra.

- Mais non.

- Si. Je suis sincère. La première fois que je t'ai vue, j'ai cru que tu faisais partie de ces petites bourgeoises qui viennent ici en touriste s'acquitter de leur B. A. pour la semaine... Mais tu n'es pas comme ça du tout. Tu es vraiment bien.

Mary Ann rougit.

- Merci.

Vincent lui sourit chaleureusement, en fourrageant sa barbe.

Le problème, découvrit-elle finalement, c'était sa Vieille.

Il avait rencontré sa Vieille alors qu'il travaillait comme peintre en b‚timent, et elle comme serveuse dans une pizzeria écolo appelée L'Anchois Karmique. Ensemble, ils avaient lutté pour la paix, forgeant leur amour sur les flammes du fanatisme. Ils prénommèrent leur premier enfant Ho, et devinrent membres d'une communauté à Olema. Une union scellée au Nirvana.

- qu'est-ce qui s'est passé ? demanda gentiment Mary Ann.

Vincent secoua la tête :

- Je ne sais pas. Je crois que c'était la guerre.

- La guerre ?

- Le Vietnam. Elle n'a pas supporté que ça s'arrête. Elle ne s'en est jamais remise.

Mary Ann acquiesça avec compréhension.

- Tu sais, Mary Ann, c'était dans sa vie la chose la plus importante, et après ça, rien ne la comblait réellement. Pendant un moment, elle a essayé les Indiens, puis les marées noires, mais ce n'était pas la même chose.

Il baissa les yeux vers le collier de perles entortillé autour de ses doigts. Mary Ann espéra qu'il n'allait pas se mettre à pleurer.

- On a tout essayé, continua Vincent. J'ai même vendu nos tickets-restaurant pour l'envoyer dans une retraite de conscientisation sur la Russian River.

- Une quoi ?

- Tu sais, un endroit pour se repositionner ?... Un peu de thérapie féministe, de bioénergétique, d'herbologie et de volley-ball transcendantal... Mais ça n'a pas marché. Rien n'a marché.

- Je suis vraiment désolée, Vincent.

- C'est pas juste, dit Vincent en retenant ses larmes. II devrait y avoir une Légion américaine pour les pacifistes.

A présent, Mary Ann avait la certitude que c'était elle qui allait se mettre à pleurer.

- Vincent... Ca va s'arranger.

Dans sa désolation, Vincent secoua simplement la tête.

- J'en suis certaine, Vincent. Tu l'aimes, et elle t'aime. C'est tout ce qui importe.

- Elle m'a quitté.

- Ah... Eh bien, cours la rejoindre. Dis-lui à quel point elle compte pour toi. Dis-lui...

- Je n'ai pas les moyens d'aller en IsraÎl.

- Elle est en IsraÎl ?

Vincent fit signe que oui :

- Elle s'est enrôlée dans l'armée israélienne.

Brusquement, il fit reculer sa chaise, s'enfuit de la pièce, et s'enferma à clé dans la salle de bains. Blême d'effroi, Mary Ann écouta à

la porte.

- Vincent ?

Silence.

- Vincent! Tout finira par s'arranger. Vincent, tu m'entends ?

Elle l'entendait fouiller dans l'armoire de la salle de bains.

- Vincent, pour l'amour de Dieu ! Surtout ne te coupe rien !

Puis le téléphone sonna.

Le tango d'anniversaire.

- Alors, o˘ est notre petit furet, ce soir ? demanda Mme Madrigal, versant un verre de sherry à Mona.

- Michael ?

- Tu connais d'autres petits furets ?

- J'aimerais bien.

- Mona ! Tu t'es disputée avec lui ou quoi ?

- Non. Je ne voulais pas dire ça.

Elle passa la paume de ses mains sur le velours rouge et usé de l'accoudoir.

- Michael est allé à un bal costumé.

La logeuse rapprocha sa chaise de celle de Mona.

Elle sourit.

- Je crois bien que Brian est chez lui, ce soir.

- Mon Dieu ! On croirait entendre ma mère !

- Ne change pas de sujet. Tu n'aimes pas Brian ?

- C'est un coureur de jupons.

- Et alors ?

- Et alors je n'ai vraiment pas besoin de ça maintenant !

- J'aurais juré le contraire.

Mona sirota son sherry, évitant le regard de Mme Madrigal.

- C'est donc ça, votre solution à tout ?

La logeuse gloussa.

- Ce n'est pas ma solution à tout. C'est la solution à tout...

Allez, Calamity Jane, prends ton manteau. J'ai deux tickets pour Beach Blanket Babylon.

Requinquées par un pichet de sangria, les deux femmes se relaxaient dans l'ambiance rococo du Club Fugazi. A la fin du spectacle, Mme Madrigal resta assise, et bavarda avec les gens qui se trouvaient autour d'elle, des inconnus aux joues que le vin avait rougies.

- Oh, Mona... En ce moment, je me sens immortelle. Je suis vraiment heureuse d'être ici avec toi.

Les effusions sentimentales gênaient Mona.

- Oui, c'est un spectacle merveilleux, dit-elle avant de dissimuler son visage dans son verre.

Mme Madrigal laissa un sourire fleurir lentement sur sa figure anguleuse :

- Tu, serais tellement plus heureuse si tu pouvais te voir comme moi je te vois.

- Mais personne n'est heureux. Et puis qu'est-ce qu'être heureux ?

Puisque le bonheur s'arrête dès qu'on rallume la lumière.

La plus ‚gée des deux femmes remplit à nouveau son verre de sangria.

- quelles conneries ! murmura-t-elle.

- quoi ?

- quelles conneries ! Tu devrais avoir honte. qui t'a appris ces imbécillités pseudo-existentielles ?

- Je ne vois pas en quoi ça vous concerne.

- Non, en effet. Tu ne vois pas.

Mona était remuée par le regard douloureux de sa compagne.

- Pardon. Je suis d'une humeur massacrante, ce soir. Si on allait prendre un café ailleurs ?

A la vue du Caffè Sport, Mona ressentit immédiatement un frisson de nostalgie.

C'était ce sur quoi Mme Madrigal avait compté.

- C'est fou ! dit Mona.

Elle sourit en apercevant le bric-à-brac napolitain du restaurant.

- J'avais, reprit-elle, presque oublié à quel point cet endroit est pittoresque !

Elles choisirent une petite table du fond, à côté d'un poussiéreux bas-relief du genre ruine romaine qu'un artiste passionné mais pratique avait protégé d'un grillage.

Mme Madrigal commanda une bouteille de verdicchio.

quand le vin arriva, elle leva son verre en l'honneur de Mona :

- A trois nouvelles, lança-t-elle joyeusement.

- Trois nouvelles quoi ?

- Années. C'est notre anniversaire.

- quoi ?

- Cela fait trois ans que tu es ma locataire. Trois ans, cette nuit.

- Comment pouvez-vous vous rappeler un truc pareil ?

- Je suis un éléphant, Mona. Vieux et meurtri... mais heureux.

Mona sourit affectueusement, et leva son verre :

- Eh bien, buvons aux éléphants. Je suis contente d'avoir choisi Barbary Lane.

Anna secoua la tête.

- Faux, mon trésor.

- quoi ?

- Ce n'est pas toi qui as choisi Barbary Lane. C'est Barbary Lane qui t'a choisie.

- qu'est-ce que ça veut dire ?

Mme Madrigal lui adressa un clin d'oeil :

- Termine d'abord ton verre.

Les cloches sonnent.

Laissant le téléphone sonner, Mary Ann martelait la porte de la salle de bains.

- Vincent, écoute-moi bien. La situation n'est jamais aussi catastrophique qu'on le croit ! Vincent, tu m'entends ?

Elle fit un rapide inventaire des objets de la petite armoire audessus de l'évier. Y avait-il des ciseaux ? Des couteaux ? Des lames de rasoir ?

DRRRINNNGGGG !

- Vincent ! Je dois aller répondre au téléphone ! Mais dis quelque chose ! Vincent, pour l'amour de Dieu !

DRRRINNNGGGG !

- Vincent, tu es un enfant de l'univers ! Tout autant que les arbres et les étoiles ! Vincent, tu as le droit d'exister. Et que tu le...

que tu le... Enfin, aujourd'hui est la première journée du reste de ta vie.

Elle se sentit submergée par des vagues de nausée. Elle se précipita vers le téléphone.

- Allô, S.O.S. Ecoute San Francisco, dit-elle, essoufflée.

La voix au bout du fil parlait sur un ton aigu et asthmatique, comme une créature de Disney devenue sénile.

- qui êtes-vous ?

- Euh... Mary Ann Singleton.

- Vous êtes nouvelle.

- Monsieur, est-ce que vous pourriez patienter une... ?

- O˘ est Rebecca ? Je parle toujours à Rebecca.

Elle recouvrit le combiné de sa main.

- Vincent !

Silence.

- VINCENT !

Une réponse étrangement faible lui parvint :

- quoi ?

- Vincent, ça va ?

- Oui.

- J'ai quelqu'un ici qui veut parler à une certaine Rebecca.

- Dis-lui que tu es la remplaçante de Rebecca.

Mary Ann parla dans le téléphone.

- Je suis la remplaçante de Rebecca, monsieur.

- Menteuse !

- Je ne comprends pas, monsieur...

- Arrêtez de m'appeler "monsieur" ! quel ‚ge avez-vous ?

- Vingt-cinq ans.

- qu'est-ce que vous avez fait à Rebecca ?

- Ecoutez, je ne connais même pas Rebecca !

- Ah bon ?

- Non.

- Tu veux me sucer la bite ?

Vincent se tenait au centre de la pièce comme un rongeur effrayé.

Ses yeux tristes, au-dessus des touffes de sa barbe, clignaient en cadence.

- Mary Ann ?

Elle ne leva pas les yeux. Elle restait à genoux au-dessus de la poubelle.

- Est-ce que je peux t'apporter quelque chose, Mary Ann ?... Une serviette humide, peut-être ?

Elle fit oui de la tête.

Il lui tendit la serviette, et posa maladroitement sa main sur son épaule.

- Je m'excuse... vraiment. Je ne voulais pas te faire peur. Je suis vraiment...

Elle secoua la tête, et montra du doigt le combiné du téléphone en train de jouer dans le vide au pendule. Il en émanait des "bip bip"

courroucés. Vincent raccrocha.

- C'était qui ? demanda-t-il.

Elle se redressa avec difficulté, et examina Vincent.

Tout semblait en place.

- Il... Une blague, je crois.

- Ah ! Randy.

- Randy ?

- C'est comme ça que Rebecca l'appelait. J'aurais d˚ te prévenir.

- Il appelle souvent ?

- Oui. Rebecca s'était dit que quitte à appeler quelqu'un, mieux valait encore que ce soit nous.

- Ah...

- Tu sais... On est là pour tout le monde, et...

- qu'est-ce qui est arrivé à Rebecca ?

- Overdose.

Une fois de plus, ils s'assirent à côté des téléphones. Vincent lui offrit un sourire bienveillant :

- T'es accro, ou quoi ?

- Hein ?

Il lui prit son paquet de bonbons à la menthe.

- Tu viens de manger la moitié du paquet en cinq minutes, dit-il.

- Je suis un peu sur les nerfs.

- Tiens, sers-toi.

Il lui tendit un sachet de noix et de fruits secs.

- Je l'ai acheté à Tassajara, précisa-t-il.

- Sur Ghirardelli Square ?

Il sourit avec indulgence.

- Près de Big Sur. C'est une retraite zen.

- Ah.

- Evite les sucreries, O.K. ? Ces trucs-là finissent par tuer.

L'indice de la logeuse.

- Très bien, fit Mona en dégustant les dernières gouttes de son verdicchio. Ca voulait dire quoi, cette petite phrase énigmatique ?

Mme Madrigal sourit.

- qu'est-ce que j'ai dit ?

- Vous avez dit que Barbary Lane m'avait choisie. Pour vous, ce n'est pas juste une image, n'est-ce pas ?

La logeuse acquiesça.

- Tu ne te rappelles plus comment nous nous sommes rencontrées ?

- C'était au Savoy-Tivoli.

- Il y a tout juste trois ans.

Mona haussa les épaules.

- Je ne comprends toujours pas.

- Ce n'était pas un hasard, Mona.

- quoi ?

- J'avais tout préparé. De manière assez fabuleuse, je dois dire.

Elle sourit, et fit tourbillonner le vin dans son verre.

Mona tenta de se remémorer cette soirée d'été. Mme Madrigal était venue à sa table avec un panier de brownies à la Alice B. Toklas. "J'en ai fait beaucoup trop, avait-elle dit. Prenez-en deux, mais gardez-en un pour plus tard. Ils sont du tonnerre de Dieu !"

Une conversation animée, et bien arrosée, avait suivi à propos de Proust, de Tennyson et d'astrologie. A la fin de la soirée, les deux femmes étaient devenues amies.

Le lendemain, Mme Madrigal avait appelé pour proposer l'appartement.

- Bonjour. Je suis la vieille timbrée que vous avez rencontrée au Tivoli. Il y a une maison sur Russian Hill qui affirme qu'elle est à vous.

Deux jours plus tard, Mona avait emménagé.

- Mais pourquoi ? demanda Mona.

- Tu m'intriguais. Et puis tu étais célèbre !

Mona leva les yeux au ciel :

- C'est ça.

- Si, si. Tout le monde avait entendu parler de ta campagne pour les maillots chez J. Walter Thompson.

- A New York ?

Mme Madrigal confirma :

- De temps en temps je lis les journaux spécialisés.

- Il y a des jours o˘ vous m'épatez.

- Tant mieux.

- Et si j'avais dit non ?

- Pour l'appartement ?

- Oui.

- Je ne sais pas. J'aurais probablement essayé autre chose.

- C'est plutôt flatteur pour moi.

- En effet, ça l'est.

Mona se sentit rougir :