V

La sentinelle qui se tenait devant le pavillon rayé se mit au garde-à-vous en voyant approcher Sir George. Le baron rendit d’un hochement de tête son salut à l’homme d’armes puis pénétra dans la tente par son pan ouvert, déboucla le ceinturon de son épée et remisa l’arme dans son fourreau sur un râtelier de bois. Derrière lui, un pied se posa sans bruit sur le tapis luxueux et il se retourna en souriant vers Matilda, qui venait d’émerger de la vaste chambre intérieure. Elle s’avança à sa rencontre et se mit sur la pointe des pieds pour lui offrir ses lèvres, qu’il embrassa tendrement.

« Comment s’est passée ta réunion ? s’enquit-elle en rompant leur baiser pour retomber sur les talons.

— Aussi bien que toutes les autres, répondit-il en haussant les épaules. Autant dire qu’elle aurait pu se dérouler beaucoup mieux, mais aussi de bien pire façon.

— Timothy t’a appris à devenir beaucoup trop philosophe quand tu étais encore enfant, mon ami, déclara Matilda en y mettant une touche de sévérité.

— Bizarre que tu dises ça », rétorqua son époux avec un petit sourire en coin, tout en tendant la main vers le gobelet d’excellent vin que venait de lui servir un des serviteurs mécaniques du bouffon/diablotin qui flottait en l’air. « Mon propre père disait parfois à peu près la même chose. D’ordinaire, si je me souviens bien, juste avant que mon arrière-train ne fît connaissance avec son ceinturon pour une infraction ou une autre.

— Ça ne me surprend pas le moins du monde, affirma Matilda.

— Je m’en doutais. » Il prit un second gobelet sur le plateau coiffant la sphère métallique en suspension et, du menton, désigna les deux chaises de camp qui flanquaient la table portant l’échiquier, près du mât central du pavillon. Matilda accepta l’invitation muette et s’installa dans la chaise devant les blancs. Une partie en cours attendait qu’ils s’intéressent de nouveau à elle et Sir George réprima un sourire en voyant son épouse s’accorder quelques secondes pour étudier l’échiquier et – sans nul doute – réfléchir au coup suivant.

Il prit le temps de plaquer un autre baiser rapide sur la raie de ses cheveux, puis lui tendit un des gobelets et s’assit dans la chaise opposée, étendit ses longues jambes et se rejeta en arrière pour balayer du regard la tente richement meublée.

L’étoffe du pavillon évoquait la soie la plus fine, mais ce n’en était pas. Ce tissu était encore plus léger et solide que la soie, tout en restant un isolant plus efficace. Il se gonflait doucement sous la brise qui soufflait sur le campement, et Sir George, à travers ses minces parois, percevait les étranges chants plaintifs de ce qui sur ce monde passait pour des oiseaux. Les senteurs portées par le vent lui étaient devenues familières au fil des semaines, depuis que les Anglais campaient ici ; pourtant, quand il concentrait son attention sur elles, les subtiles différences entre ces odeurs et celles qu’il aurait humées sur Terre ne lui apparaissaient que trop clairement. Sans doute aurait-il éprouvé de grandes difficultés à définir exactement ce qui les différenciait, mais elles divergeaient indéniablement, autre rappel que les hommes n’étaient pas natifs de cette planète.

Il jeta un regard par le pan ouvert de la tente, par-delà la sentinelle qui lui tournait le dos. Une demi-douzaine de jeunes passèrent devant en courant, équipés de cannes à pêche : ils se dirigeaient manifestement vers le profond ruisseau qui coulait à l’ouest du camp. Edward faisait partie du lot et le baron hocha la tête d’approbation en voyant deux des plus jeunes hommes d’armes trottiner derrière eux, revêtus de leur armure complète, pour les garder à l’œil. Il ne doutait pas qu’Edward, au repas de ce soir, le régalerait du récit de ce monstrueux poisson qui lui avait échappé par miracle au dernier moment, ni que les deux hommes d’armes confirmeraient solennellement l’énorme taille du fuyard. Il était sans doute dommage qu’Ordinateur eût été contraint de les prévenir de la mortelle toxicité de ces poissons pour l’homme, mais ça n’ôtait rien à la fascination qu’exerçaient depuis des lustres l’eau, les ailerons et les écailles sur les garçons de l’âge d’Edward.

Il regarda les enfants disparaître puis reporta son attention sur le camp proprement dit. De son poste d’observation, il apercevait trois autres pavillons, tout aussi luxueux que le sien, réservés aux chevaliers de sa compagnie. D’autres tentes se dressaient par-delà, encore plus vastes mais moins richement décorées, où ses officiers et ses sergents partageaient leurs quartiers. Et d’autres, encore plus loin, s’étendant en cercles concentriques vers la palissade et les murs de terre qui cernaient le campement, abritaient chacune une vingtaine d’hommes. À la requête insistante de Sir George, le bouffon/diablotin avait fourni des tentes séparées, plus petites, pour chaque homme accompagné d’une femme, et les femmes sans attache et leurs enfants partageaient deux grandes tentes communes sous la surveillance vigilante, de jour comme de nuit, de leurs propres sentinelles.

Des feux brûlaient devant plusieurs tentes, bien qu’ils ne fussent pas vraiment nécessaires compte tenu de l’efficacité des « chauffages d’appoint » dont chacune était équipée. Certains les trouvaient sans doute stupides, songea Sir George, mais, encore une fois, ils reflétaient l’état d’esprit des Anglais qui, de multiples manières, tentaient de se persuader qu’ils n’étaient pas perdus dans l’espace et le temps, ce qui, en soi, n’avait rien de « stupide ».

En dépit de sa parfaite inexpressivité, il était flagrant, à entendre ses commentaires, que la requête de Sir George (établir un campement à l’extérieur, hors du vaisseau) avait laissé perplexe le bouffon/diablotin. Le baron pouvait comprendre sa confusion car, si confortables que fussent leurs tentes, elles étaient d’un niveau très inférieur aux nombreuses merveilles et autres luxes ordinaires dont ils avaient joui à bord du vaisseau. Malgré tout, elles recelaient leurs propres prodiges, qui faisaient des plus humbles quartiers d’un piéton une demeure aussi luxueuse que le château d’un roi sur Terre. Et elles offraient en outre un plaisir inappréciable, dont le vaisseau lui-même était bien incapable : l’illusion, si fugace et fragile fût-elle, que l’on restait des hommes libres.

Il darda le regard sur l’épée du râtelier et, alors même qu’il portait le gobelet à ses lèvres de la main droite, la gauche retomba le long de son flanc pour palper la rassurante fermeté de la poignée de sa dague. Ses hommes et lui n’étaient pas autorisés à porter des armes à bord du vaisseau, sauf celles, émoussées, qui servaient à l’entraînement, et ils devaient même restituer ces malheureux substituts à la fin de chaque exercice. Nul n’avait le droit non plus de revêtir une armure hors de ces salles d’exercice – ni, par le fait, aucun autre objet de fer ou d’acier – à l’intérieur du vaisseau.

Dehors, c’était différent. Il le fallait d’ailleurs jusqu’à un certain point. Ordinateur avait choisi le site du camp et il se trouvait assez loin de toute tribu indigène (sur ce monde dont il avait fini par apprendre à Sir George qu’il se nommait Shaakun) pour rendre toute attaque difficilement envisageable. Mais « difficilement envisageable » n’est pas synonyme d’” impossible » et, comme c’eût été le cas en France si la compagnie l’avait atteinte, armes et armures étaient gardées à portée de mains. C’était peut-être idiot, puisque l’avorton avait amplement donné la preuve que ces armes étaient inefficaces contre lui, mais avoir sous la main une honnête épée, une lance fiable ou un bon arc donnait à ces hommes qui commençaient à se sentir comme du bétail l’impression de marcher à nouveau comme des hommes.

Le bouffon/diablotin ne les comprenait probablement pas assez bien pour en être conscient. La grotesque petite créature avait assurément démontré son aptitude invétérée à dire exactement ce qu’il ne fallait pas et au mauvais moment. Sir George se demandait parfois si son « commandant » avait jamais lu un traité expliquant ce qu’un officier était censé dire à ses troupes pour les haranguer. Sans doute se comportait-il comme un clerc à la tête farcie de lectures que jamais n’était venu polluer aucun contact avilissant avec la réalité et l’expérience ! Pourtant, s’il avait un jour consulté un tel manuel, il devait être des plus médiocre… ou avoir été écrit par des êtres très différents des hommes que Sir George avait commandés.

Ses lèvres se plissèrent, à deux doigts de laisser échapper un gloussement, lorsqu’il se remémora l’inénarrable discours de l’avorton, au cours duquel il avait annoncé à la compagnie qu’en récompense de son triomphe sur les Thoulaas elle aurait désormais la permission de camper hors du vaisseau, et que, de surcroît, tous les autres humains, femelles et petits, seraient réveillés de leur stase pour partager les tentes avec les hommes. Si le « commandant » avait eu une once de bon sens, il s’en serait tenu à cette seule annonce et aurait laissé à Sir George le soin de les exhorter à faire aussi bien la prochaine fois. Mais il s’était montré incapable d’une initiative aussi sensée, et la compagnie était donc restée en rang pendant près d’une heure pendant que, de sa voix flûtée, l’avorton déblatérait sur leur « bravoure héroïque », leur « puissance inégalée », leur « dévotion à sa guilde » et leur « abnégation ». Seuls les regards féroces de leurs officiers et les deux ou trois sanglantes menaces proférées du coin de la bouche par Rolf Grayhame et Dafydd Howice avaient empêché l’hilarité d’exploser de colonne en colonne. Sir George ne leur avait fait aucun reproche, mais ce n’est pas avec un mince soulagement qu’il avait vu le bouffon/diablotin mettre enfin un terme à son laïus et regagner le vaisseau à bord de son char aérien. Leur « commandant » n’aurait sûrement pas bien réagi s’il avait eu conscience du regard que portaient ses « loyaux et courageux guerriers » sur son discours ronflant.

Mais peut-être le baron se trompait-il. Que l’avorton n’en fût pas troublé le moins du monde restait du domaine du possible. Après tout, pourquoi l’être supérieur qu’il était aurait-il pris ombrage de l’amusement ignare et grossier de tels barbares primitifs ?

« Tu as de nouveau l’air de penser à autre chose, lui apprit Matilda, et le baron secoua la tête puis reporta son attention sur elle.

— Pardonne-moi, m’amie. Je me souvenais simplement de la harangue de notre “commandant” après la bataille. Je regrette que tu aies manqué ça.

— Moi aussi », déclara-t-elle, non sans lui jeter un regard aigu, et Sir George haussa les épaules. Elle avait probablement raison de s’inquiéter, car il avait laissé transparaître dans sa voix un peu trop de la véritable opinion que lui inspirait cette « harangue ». Ordinateur donnait parfois l’impression d’entendre leurs paroles en tout point du campement ; il avait en tout cas prouvé qu’il les entendait dans les tentes et pavillons, et cela signifiait qu’il devait surveiller toutes les conversations, exactement, Sir George en était convaincu, comme il l’avait fait à bord. Le baron, Sir Richard et le père Timothy avaient certes découvert quatre ou cinq points à l’intérieur de l’enceinte où Ordinateur ne répondait pas aux appels, et le baron en avait soigneusement pris note, mais il n’était pas prêt à prendre le risque de tenir des conversations déplacées. Qu’Ordinateur parût ne pas entendre quand on l’appelait ne signifiait pas pour autant que c’était vrai.

D’un autre côté, Sir George était parvenu à la conclusion que ce qui traduisait en anglais la langue de l’avorton et les mots qu’il employait n’était guère plus doué pour rendre compte de ses sentiments et de son intonation que pour traduire ceux du bouffon/diablotin. Ce n’était sans doute pas une conclusion qu’il était disposé à mettre à l’épreuve, mais il avait l’honnêteté de reconnaître qu’il avait perdu plus d’une fois le contrôle lors de ses conversations avec son « commandant », et ce dernier n’avait jamais paru rien remarquer à ces occasions.

« Mais, pour en revenir à ma première question, comment s’est déroulée ta réunion avec le “commandant” ? redemanda Matilda.

— Tout se passe à peu près comme je l’avais prédit, lui répondit-il en haussant les épaules. Les Laahstaars et les Mouthaïs continuent de beugler et de délirer en exigeant le rejet des conditions du “commandant”, sans rien dire de notre extermination. Ordinateur a fait un excellent travail d’espionnage, jusqu’au sein de leurs conseils intérieurs », poursuivit-il en arquant un sourcil, et Matilda hocha vigoureusement la tête pour lui signifier qu’elle avait saisi le sous-entendu. « Et il semble certain que le principal chef des Laahstaars voit dans notre défaite le seul moyen de rendre la souveraineté à sa tribu au détriment de celle des Thoulaas. À ce qu’il aurait dit à ses lieutenants, le chef des Mouthaïs devrait être victime d’un accident mortel dans le feu de la bataille qui nous opposera à eux, parce que les Laahstaars ne tiennent pas à voir, à l’instar de celle des Thoulaas, s’affaiblir et s’amoindrir leur autorité.

— On se croirait chez nous, murmura Matilda avec un petit sourire, et Sir George hocha la tête.

— Ça me rappellerait plutôt les lairds écossais ou les “rois” irlandais, affirma-t-il. D’autant que les Mouthaïs semblent mijoter le même genre de projet pour les Laahstaars.

— Oh, mon Dieu ! » Matilda secoua la tête. « Que de tels innocents tombent dans tes filets me paraît bien inique, mon ami.

— Pas dans mes filets, rectifia le baron. Dans ceux du “commandant”. Je ne suis guère qu’un conseiller, comme Ordinateur. La décision finale lui revient, bien entendu.

— Bien entendu », répéta-t-elle hâtivement en affichant une mine contrite. Peut-être même un tantinet effrayée, et Sir George tendit le bras par-dessus l’échiquier pour lui caresser la joue. Matilda, il le savait, craignait que le bouffon/diablotin n’en vînt à voir une menace dans son trop compétent subordonné. Eu égard à l’inflexibilité de l’étrange petite créature et au mépris qu’elle nourrissait pour les soldats humains qui œuvraient pour elle sous la contrainte, Matilda ne doutait absolument pas – ni Sir George non plus, au demeurant – que quiconque représenterait un danger à ses yeux mourrait dans un très bref délai.

Sir George comprenait les craintes de sa femme, et il n’était pas question pour lui d’en faire fi, mais il était de plus en plus convaincu qu’en aucun cas l’avorton ne serait capable d’imaginer que Sir George ou un autre homme pût sérieusement menacer l’être supérieur et civilisé qu’il était.

Oh, il prenait sans doute des précautions infinies pour assurer sa sécurité et celle de son vaisseau. Aucun être humain n’avait la permission d’ouvrir les écoutilles ou les portes qui lui auraient permis de vagabonder hors de la section du vaisseau dans laquelle il était confiné. Aucun n’avait non plus le droit de porter une arme à bord, et les mufles verruqueux armés qui surveillaient les hommes (et dont Ordinateur avait finalement appris à Sir George que leur nom réel était les Hathoris) restaient un rappel constant de ce que désobéissance et rébellion étaient punies de mort. Même ici, dans leur campement isolé du vaisseau, une vingtaine de Hathoris lourdement cuirassés et armés de haches rôdaient constamment ou les épiaient d’un œil mauvais depuis la petite colline qui se dressait près du camp et sur laquelle trônait une des « navettes de débarquement » du vaisseau. Les Anglais étaient désormais armés à terre et, après le sort qu’ils avaient fait subir aux Thoulaas, même des êtres aussi stupides que les Hathoris avaient dû se rendre compte que Sir George et ses hommes, s’ils se mettaient en tête de les massacrer, pouvaient le faire à tout moment. Mais ça convenait parfaitement à l’avorton. Les Hathoris n’étaient pas là pour faire office de geôliers, mais plutôt de signal d’alarme ou de piquet de surveillance. Si un des humains avait la sottise de les attaquer, la vengeance du bouffon/diablotin serait aussi soudaine qu’absolue, et tous le savaient aussi bien que lui.

Mais, en dépit de toutes ces précautions, voire à cause d’elles, l’avorton n’avait jamais cru que ses mercenaires barbares et non consentants représentaient un réel danger pour lui. Même s’ils avaient tenté de s’en prendre à lui, ses mesures de sécurité auraient tôt fait de mater la rébellion, de sorte qu’il se montrait beaucoup plus désinvolte et négligent, quant à ce que pouvaient dire ou faire les humains, que Sir George ne se le serait permis à sa place.

Bien sûr, ça ne faisait finalement pas une grande différence puisque, si routinières qu’elles fussent, ces mesures de sécurité étaient bel et bien efficaces. Et, si périlleux que fût le seul fait d’en rêver, Sir George ne pouvait s’empêcher, tous les jours, de chercher un moyen de s’échapper ou de renverser le bouffon/diablotin ; jusque-là, il n’avait rien trouvé qui pût seulement suggérer l’entreprise abordable. Et c’était d’autant plus exaspérant que les seuls obstacles qui l’interdisaient vraiment étaient la « technologie » de l’avorton et la loyauté indéfectible d’Ordinateur. Sans ces deux avantages, le bouffon/diablotin, l’équipage de son vaisseau, ses Hathoris et jusqu’aux hommes dragons perpétuellement silencieux n’auraient eu que fort peu de chances de tenir bien longtemps devant les vétérans de Sir George. Mais ils existaient, et le baron n’était pas près de s’autoriser à l’oublier.

« Entre-temps, poursuivit-il sur un ton sciemment enjoué, les tribus qui préfèrent se soumettre à nos conditions… ou, plutôt, à celles du “commandant”… semblent sur le point de s’aligner. Deux d’entre elles ont déjà pris leur décision et fait serment d’allégeance et de loyauté au “commandant” et à sa guilde. » Sir George leva les yeux au ciel et Matilda se couvrit la bouche de la main pour étouffer un gloussement. « Quatre autres donnent fortement l’impression de prendre la même direction, et les émissaires mécaniques du “commandant” négocient en ce moment avec plusieurs autres.

— Et dans l’autre camp ? s’enquit Matilda.

— Les Laahstaars et les Mouthaïs seront probablement en mesure de séduire davantage de tribus indigènes que nous le souhaiterions, reconnut Sir George avec un haussement d’épaules. Ordinateur et moi-même, nous nous efforçons encore de chiffrer peu ou prou ce que cela représentera sur le champ de bataille, mais la situation est encore trop floue. Pour l’heure, j’évaluerais à trois contre deux notre infériorité numérique, même en tenant compte de nos alliés. Elle sera peut-être un peu plus forte, mais pas de beaucoup.

— Un avantage assez conséquent pour l’ennemi, apparemment, déclara platement Matilda, et le baron sourit.

— J’aurais moi aussi préféré que l’avantage profite à notre camp, avoua-t-il. D’autant que les Laahstaars semblent avoir pris très à cœur ce qui est arrivé aux Thoulaas. Ils se montreront beaucoup plus prudents que ces derniers, me semble-t-il… ou du moins s’y efforceront-ils. Il est toujours plus facile à un général de décider de se montrer prudent et méfiant que de convaincre ses troupes d’en faire autant. Une fois la bataille déclenchée, ce sont les soldats qui comptent, et ces monstres ont tellement l’habitude de monter à l’assaut en chargeant qu’il sera impossible à leurs chefs, à mon avis, de les persuader de rester sur la défensive.

 » Mais, quelle que soit la taille de la force qu’ils parviendront à nous opposer au bout du compte, il leur faudra assurément plusieurs semaines pour régler les questions de commandement, d’organisation et de préséance. Ce sera bien pire que de lever une armée anglaise, m’amie, et, pourtant, je n’aurais jamais imaginé qu’il pût exister une tâche plus rude que celle-là ! Et, pendant qu’ils seront occupés à choisir leurs chefs, Rolf, Walter et moi nous emploierons à trier nos “alliés”. Dès que nous aurons convenablement entraîné leurs lanceurs de javeline et que nous les aurons regroupés pour renforcer nos archers, j’ai la conviction que nous serons en mesure de battre tout ce que les Laahstaars et les Mouthaïs pourraient rassembler contre nous sur un champ de bataille.

— Mais au prix de combien de pertes chez les nôtres ? » s’enquit doucement Matilda, et ses magnifiques yeux bleus étaient sombres. Sir George lui adressa son sourire le plus réconfortant. Il savait qu’elle s’inquiétait sincèrement de la perte possible d’un des leurs, quel qu’il fût, mais il savait aussi où résidait sa plus grande peur.

« Les hommes meurent au combat, Matilda, déclara-t-il à voix basse. Même avec des alliés parmi les indigènes, quelques-uns des nôtres trouveront vraisemblablement la mort dans celui-là. Mais pas beaucoup, je crois. » Son regard brûlant se riva dans le sien et il le soutint sans ciller. « Je dis la vérité, m’amie, poursuivit-il. Avant d’affronter les Thoulaas, je n’avais pas réellement conscience de la qualité des armes et des armures fournies par le “commandant”. Les plus médiocrement cuirassés de nos piétons le sont aussi efficacement qu’un chevalier du roi Édouard servant en France, et tous nos chevaux sont mieux caparaçonnés que ceux que j’ai pu voir sur Terre dans un champ de bataille. Nos armes sont supérieures à celles des indigènes, tout comme notre entraînement, et j’ai la certitude que nos pertes resteront faibles, à moins qu’une malchance diabolique nous conduise à la défaite, ce qui me paraît bien peu probable.

— Cela, je le sais ici, affirma-t-elle en se touchant le front, mais là… (elle se toucha le cœur) la confiance est plus longue à venir. Tu es un bon mari et un honnête homme, George, et je t’aime. Il me semble pourtant que tu ne comprends pas vraiment combien il est dur de voir son seul amour partir au combat en sachant qu’on ne peut pas chevaucher à ses côtés.

— Sans doute pas, répondit-il en tendant de nouveau la main pour empaumer sa joue. Mais j’en comprends assez pour savoir à quel point j’envie peu ton fardeau, poursuivit-il. Et je ferais n’importe quoi pour l’alléger. Cela dit, le choix de partir ou de ne pas partir en guerre m’appartient encore moins ici qu’en Angleterre, et nous savons au moins que notre “commandant” nous regarde comme un “atout précieux”, qu’il faut gaspiller le moins possible. » Il sourit et reprit sur une note plus légère : « Et vous ne vous débarrasserez pas si facilement de moi, ma dame ! Même si je devais tomber au combat, le Chirurgien et son art me rendraient bientôt à vous.

— Ce n’est pas la plus drôle des plaisanteries que tu aies faites, George », lâcha-t-elle et, en voyant la lueur qui brillait dans ses yeux, le sourire du baron s’évanouit.

« Tu as raison. Effectivement. Pardonne-moi.

— Oh, bien sûr que je te pardonne, imbécile ! s’exclama-t-elle en levant la main pour s’emparer de la sienne et l’étreindre fermement. Et il était stupide de ma part de la prendre si mal, quand je sais que tu cherchais seulement à me rassurer. Malgré tout… »

Sa voix traîna, accompagnée de ce qui ressemblait beaucoup à un frisson, et Sir George broya à son tour la main de Matilda tout en hochant la tête de compréhension. Le bouffon/diablotin avait eu raison. Onze morts leur avaient été rendus en vie par le Chirurgien, et la réaction de la compagnie à cet impossible prodige aurait pu être désastreuse. Le baron soupçonnait l’avertissement que lui avait prodigué si nonchalamment l’avorton d’avoir été le seul obstacle à une réaction encore plus grave des soldats, même si elle l’avait déjà été suffisamment.

Les ressuscités n’avaient aucun souvenir de ce qui leur était arrivé après qu’ils avaient été abattus. Pas de souvenirs très clairs, en tout cas. Ils s’étaient montrés lents d’esprit, presque stupides, le premier jour de leur retour et un peu après, comme s’ils avaient trop bu de vin, d’une certaine façon, mais aussi, parfois, comme de titubantes parodies des appareils mécaniques du bouffon/diablotin. Ils reconnaissaient difficilement leur propre nom quand ils l’entendaient prononcer, et leurs tentatives maladroites et floues pour répondre aux questions qu’on leur posait donnaient l’impression qu’il manquait des rouages à leur cerveau.

Tous les blessés soignés par le Chirurgien s’étaient remis avec une prodigieuse célérité. Peu avaient gardé un souvenir bien net des soins qu’ils avaient reçus, mais ceux qui se les rappelaient affirmaient avoir été enfermés dans une sorte de cabine de cristal épousant étroitement leur corps jusqu’au cou, qui s’était très vite remplie d’une brume comparable à la vapeur purificatrice des étuves communes du vaisseau. Mais celle-là était différente… plus épaisse, plus dense, plus liquide que gazeuse… et elle brûlait et picotait quand elle les recouvrait. Ce n’était pas douloureux, avaient-ils tous plus ou moins affirmé… juste différent. Une sensation qu’ils n’auraient pas véritablement su décrire, et dont Sir George espérait qu’il ne ferait pas lui-même l’expérience s’il pouvait l’éviter.

Quels que soient sa nature et son mode opératoire, elle avait laissé sur eux sa marque, car les régions blessées de leur anatomie en étaient ressorties d’une couleur rouge sombre. Pas celle du sang, mais plutôt cette teinte rouge foncé de la peau qu’acquièrent les Anglais assez bêtes pour l’exposer au soleil brûlant de l’Espagne ou de la Méditerranée. En dépit de cette nuance, elle n’était ni cuisante ni sensible au toucher, et la rougeur elle-même avait disparu très vite, au bout d’un jour ou deux.

Leurs onze Lazare avaient été de la même nuance de rouge que les blessés mais intégralement, et la rougeur s’était effacée beaucoup moins vite. Ç’aurait logiquement dû être rassurant, se persuadait Sir George, surtout pour des hommes qui l’avaient arborée sur leur épiderme consécutivement à des blessures auxquelles ils avaient survécu, mais tel n’avait pas été le cas. Elle avait encore ajouté à la terreur surnaturelle qu’éveillait chez presque tous ses subalternes la vision de “morts qui marchent”.

Non, songea-t-il. Sois honnête. Cette terreur n’avait pas frappé que ses seuls hommes ; lui aussi l’avait éprouvée, malgré les mises en garde de l’avorton. Sans le père Timothy, ça aurait pu prendre une tournure épouvantable, admit-il. Dieu merci, le baron avait été assez avisé pour prendre le prêtre à part et le prévenir le plus tôt possible ! Timothy n’avait pas été moins choqué que lui-même. De fait, sa stupeur avait sans doute été plus forte, car on lui avait toujours enseigné, tout comme il l’avait lui-même enseigné à d’autres, que les cures et guérisons miraculeuses étaient du seul ressort de Dieu, et nul, en vérité, n’aurait pu confondre le bouffon/diablotin avec un des saints du Seigneur !

Fort heureusement, Timothy avait disposé de près de deux jours pour se préparer. Il avait passé en prières et en jeûne la majeure partie de ce temps, en cherchant l’inspiration divine, et, lorsqu’il avait émergé de sa veille, son regard était ferme et serein. Quand tous les soldats s’étaient recroquevillés à la vue des ressuscités, parfois en se signant ou en effectuant d’autres gestes chargés de repousser le démon, voire, dans un cas ou deux, en portant la main à leur arme, Timothy avait foncé sur eux, ours de Dieu à la barbe blanche et aux formidables épaules. La puissance de sa voix, quand il avait dénoncé leur peur et les avait exhortés à accepter les miracles de la Providence, si singulières que fussent leurs circonstances, aurait sans doute fait la fierté d’un ours authentique, et les soldats terrifiés qui s’étaient repliés sur eux-mêmes devant l’inexplicable ressemblaient alors à de petits garçons qui auraient provoqué la colère d’un tuteur irascible, tandis que le tonnerre roulant familier du prêtre se déversait sur eux.

Malgré tout, cette impression d’impossibilité subsistait toujours : la question sous-jacente, tacite (la peur muette), que ces hommes qu’on leur avait rendus ne fussent pas vraiment ceux qui leur avaient été pris. Étaient-ce réellement les mêmes ? Ou bien des enfants de fées qui leur auraient été substitués ? La même chair, mais animée par… autre chose ?

Sir George croyait sincèrement que Timothy avait raison. Bien sûr que oui ! Après tout, Dieu pouvait intervenir partout où Il le voulait et par le truchement qu’il choisissait, fût-il, comme le bouffon/diablotin, une parodie de tout ce qui existait sur sa Terre. Pourtant…

« Je fais confiance à Timothy, déclara-t-il fermement à Matilda. S’il affirme que ces résurrections sont des miracles de Dieu qu’il nous faut accepter comme tels, qui suis-je pour m’y opposer ? Mais j’ai beau me fier à lui et avoir la conviction qu’il a raison, mes émotions doivent encore s’accorder avec ma foi et mon entendement. » Il lui sourit. « Tu n’es pas la seule, ma dame, à regarder toute cette affaire comme impossible ! Si je ne ressentais pas la même chose, je n’aurais sans doute pas la maladresse de vouloir balayer mes propres appréhensions d’un trait d’esprit malvenu.

— Nous allons devoir, je le crains, nous adapter à beaucoup d’autres “impossibilités” avant la fin de cette aventure », répondit-elle en lui étreignant une dernière fois la main, avant de la relâcher et de se rejeter en arrière sur sa chaise de camp pour boire une gorgée à son gobelet.

« Tu as toujours eu un don pour l’euphémisme, m’amie, lui déclara le baron avec un sourire en coin, et Matilda renifla dédaigneusement.

— Dis plutôt que j’ai toujours eu celui de déblatérer tout ce qui me passait par la tête, et tu seras plus proche de la vérité !

— Certainement pas, encore qu’à certaines occasions l’idée m’ait traversé l’esprit que ton père ne se doutait pas de ce qu’il déchaînait sur le pauvre monde en t’encourageant à apprendre à lire.

— Oh, je crois qu’il se faisait une idée assez claire de ce qu’il allait advenir, répliqua-t-elle avec un ricanement dont la tristesse s’était quelque peu atténuée à mesure que le temps, en passant, avait émoussé le fil tranchant de son deuil. Je crois qu’il était plus que ravi de gâter sa fille cadette, et qu’il ne se souciait pas outre mesure de la brassée d’embarras qu’il allait causer à l’infortuné mari auquel il s’apprêtait à accorder ma main ! » Elle renifla de nouveau. « En fait, il trouvait sans doute parfaitement juste que l’homme qui m’épouserait se retrouvât pourvu d’une femme à la tête aussi dure que celle de sa propre épouse !

— Là, tu as sans doute entièrement raison », convint Sir George en ricanant à son tour. Mais ce ricanement prit une tournure beaucoup plus douce et tendre quand ses yeux se posèrent sur son épouse.

Il la savait malheureuse de n’avoir été capable de porter qu’un seul enfant. Elle avait fait deux fausses couches avant la naissance d’Edward et encore perdu deux enfants ensuite, et l’idée qu’elle pût être stérile, incapable de lui offrir les autres héritiers nécessaires à la préservation de la succession de ses terres et titres durement gagnés était à la fois son plus grand regret et la source d’un sentiment d’échec encore plus intense. Certes, Sir George partageait sa tristesse, tout comme il avait partagé son chagrin à la mort de chacun des enfants qu’ils avaient perdus. Et, oui, lui aussi avait passé d’innombrables nuits blanches, surtout lorsqu’une maladie infantile laissait Edward fiévreux et agité, à se demander combien d’espoirs et de projets d’avenir reposaient sur un unique et fragile enfançon. Un enfant pouvait mourir de tant de manières avant d’atteindre sa majorité, et toutes, à un moment ou à un autre, avaient traversé l’esprit du baron.

Malgré tout, il n’avait jamais sérieusement envisagé de partager sa couche avec une autre femme pour qu’elle donnât le jour aux fils et héritiers qu’un autre aristocrate aurait sans doute regardés comme indispensables. Il n’était pourtant qu’humain et, çà et là, surtout quand il était en campagne, loin de chez lui et conscient de sa solitude et de sa mortalité, il y avait eu des moments de tentation. Parfois très forts, car c’était un homme vigoureux, et un homme qui avait toujours plu aux femmes, mais toujours très brefs et sans suite. Ses pairs raillaient sa chasteté et sa fidélité, mais seuls ses plus proches amis avaient osé le faire en sa présence, car Sir George Wincaster était soupe au lait, et rares étaient ceux qui aspiraient à l’affronter l’épée à la main.

La plupart du temps, les commentaires drolatiques qui lui revenaient étaient empreints d’une sorte d’admiration bougonne… celle d’hommes qui le voyaient faire ce dont eux-mêmes auraient été bien incapables, et qui, en dépit de la taraudante suspicion qu’ils auraient dû aspirer à y parvenir, ne désiraient pas véritablement l’imiter. Mais, à la vérité, l’épreuve ne lui avait jamais paru insurmontable. En partie parce qu’il était homme à prendre ses serments très au sérieux, et quels serments avait-il prêtés plus solennellement que ceux du jour de son mariage ? Mais, autant il aurait aimé croire que c’était son sens de l’honneur inflexible qui lui interdisait de ne pas les trahir, autant il était conscient que deux autres obstacles s’y opposaient avec la même force. Le premier étant que, dans tous ses voyages, il n’avait jamais rencontré femme qu’il trouvât plus belle que celle qui avait consenti à l’épouser. Mais le second, et de loin le plus capital, c’était que, si peu viril que cela pût paraître aux yeux de certains, il aimait sa femme plus que la vie, voire que son honneur. Il pouvait certes se montrer aussi gauche et maladroit que tout autre. Il pouvait la blesser, inconsciemment ou par inadvertance. Il pouvait même, si fugacement que ce fût, se mettre en colère et laisser échapper des paroles blessantes. Mais ce dont il était en revanche incapable, c’était de la trahir ou de la blesser sciemment. Il aurait préféré mourir.

Son expression avait dû trahir ses pensées, car le regard de Matilda s’était radouci, et il inspira profondément lorsque sa beauté le frappa de nouveau. Tout le monde ne l’aurait sans doute pas trouvée belle. Elle était grande pour une femme, plus que beaucoup d’hommes, avec un nez fort et un menton prononcé qui ne témoignaient que trop de son caractère opiniâtre et de la force de sa volonté. Et, à l’instar de sa stature, sa carrure et ses doigts longs et puissants auraient sans doute été regardés comme bien peu féminins, tant ils s’éloignaient des mains blanches et délicates d’une femme noble « convenable » ; en outre, elle avait la démarche athlétique d’une cavalière née. Ses robes avaient toujours donné l’impression d’être trop étroites pour une personne aussi énergique, et sa magnifique crinière d’or était trop souvent retenue dans un chignon serré interdisant à ses cheveux de glisser dans ses yeux quand elle se plongeait dans un de ses précieux bouquins, le journal qu’elle tenait quotidiennement ou l’un des innombrables carnets de croquis qu’elle remplissait depuis que son père avait fait venir d’Italie, pour ses treize ans, un maître de dessin. Elle avait le visage ovale et la silhouette si svelte qu’à vingt-neuf ans on lui en aurait accordé dix de moins… et tout habitant du château Wickworth aurait pu ajouter qu’elle avait un caractère infernal. Encore aurait-il aussi pu répondre que ce mauvais caractère n’était suscité que par l’injustice, la duplicité ou la sottise irréfléchie, et qu’il ne devait rien à un tempérament vindicatif.

Pas une épouse pour n’importe qui que dame Matilda Wincaster… mais la seule qu’il pût imaginer pour lui-même, et un frisson fugace mais glacé le parcourut quand il prit de nouveau conscience de l’arme mortelle que l’avorton pourrait utiliser contre lui si d’aventure il s’en rendait compte.

« Tu as encore ce regard, lâcha Matilda.

— Vraiment ?

— Mais oui. Et à midi, qui plus est », ajouta-t-elle, la bouche en cœur.

Sir George jeta un regard par-delà l’ouverture de la tente. Le faible soleil de Shaakun glissait lentement vers l’ouest, déjà à demi piégé dans les branches des arbres filiformes qui bordaient leur campement de ce côté, et il reporta les yeux sur son épouse.

« Il est midi passé de loin, rectifia-t-il calmement.

— Pas de beaucoup plus d’une heure, répondit-elle. Et Edward ?

— Ses camarades et lui ne rentreront pas de leur trou de pêche avant des heures, affirma Sir George avec assurance.

— Peut-être. Mais il n’est le pas seul qui risque de venir te chercher ici, n’est-ce pas ?

— Non, mais le seul qui pourrait faire irruption dans la tente sans prévenir.

— Oh, et comment peux-tu être certain que le père Timothy ne va pas débarquer pour discuter du dernier potin d’Elizabeth Goodthorne ? Ou que Sir Richard et Walter ne vont pas décréter que c’est précisément cet après-midi que tu dois décider de la réorganisation des hommes d’armes ? Ou que Rolf et Dafydd ne…

— Sans doute pas, mais j’ai au moins l’assurance que je peux ordonner à la sentinelle de leur annoncer à tous que je suis… occupé par ailleurs et qu’ils doivent nous laisser tranquilles, lui répondit-il avec un lent sourire.

— Scandaleux ! Je suis choquée que de telles pensées puissent vous distraire de l’accomplissement de vos devoirs, monseigneur !

— Fais-en le reproche à ces oripeaux dont notre “commandant” t’a affublée plutôt qu’à une faiblesse de ma part », suggéra-t-il, et Matilda éclata d’un rire cristallin évoquant un arpège de harpe. Il semblait au baron qu’un époux convenable aurait sans doute trouvé effroyablement impudique ce vêtement moulant d’une seule pièce et interdit à sa dame de se montrer en public dans un accoutrement aussi révélateur. Mais, à la vérité, il fallait reconnaître que ces atours scandaleusement indécents mettaient étonnamment en valeur sa longue et svelte silhouette. Toutes les femmes attachées à la compagnie n’avaient pas cette chance, même si toutes, de gré ou de force, avaient été contraintes de s’en accommoder puisqu’elles n’avaient pas le choix. Mais Sir George avait décidé, au terme d’un débat d’une déplorable aisance avec sa conscience, que, de toutes les innovations qu’avait apportées l’avorton, c’était celle-là qu’il accueillait le plus favorablement.

« Et puis-je demander à quoi vous comptez occuper cet après-midi, monseigneur ?

— Bien sûr que vous pouvez le demander, ma dame, lui répondit-il avec une courtoisie affectée que seul venait démentir son regard pétillant. Je crois néanmoins, tout bien réfléchi, qu’il serait plus simple de vous en faire la démonstration que de tenter de vous l’expliquer de vive voix.

— Vraiment ? ronronna-t-elle.

— Oh oui, affirma-t-il à voix basse, en même temps qu’il se levait et contournait l’échiquier pour aller la rejoindre. Absolument. »

 

« Ça me semble un peu différent aujourd’hui, monseigneur.

— Brillant euphémisme, Walter », répondit sèchement Sir George.

Tous deux se tenaient côte à côte sous la bannière de Sir George et observaient la « formation » désordonnée des tribus mélangées conduites par les Laahstaars et les Mouthaïs.

C’était une armée vaste et nombreuse. Ordinateur avait fourni au baron des évaluations régulièrement remises à jour de la force que pouvait leur opposer l’alliance indigène, mais plus Sir George regardait cette marée montante hostile de guerriers à quatre bras, plus il se demandait si Ordinateur avait bien fait ses comptes cette fois-ci. Selon sa dernière estimation, les huit tribus qui s’étaient rassemblées, selon un certain mode, sous les ordres du plus haut chef de guerre des Laahstaars, formaient un total approximatif de quarante et un mille guerriers, dont les trois quarts peut-être seraient réellement susceptibles d’apparaître sur le champ de bataille. Autrement dit, le plus grand nombre de combattants que Sir George, ses hommes et leurs alliés indigènes conduits par les tribus Sherhaï, Naamaal et Tairnanto auraient à affronter s’élèverait à trente et un mille guerriers.

Pour l’heure, Sir George avait l’impression que le double au moins de ces autochtones piétinaient et réduisaient en poussière l’herbe pourpre de leurs larges pieds à mesure qu’ils se ruaient vers sa position. Sans doute l’anxiété le poussait-elle à compter deux fois, voire davantage, certains de ces guerriers, mais leur armée n’en semblait pas moins gigantesque.

Bon, bien sûr qu’elle en a l’air ! se persuada-t-il. Ces monstres sont deux fois plus grands que nous, après tout. Pas étonnant qu’ils donnent l’impression d’être deux fois plus nombreux qu’ils ne le sont !

« Eh bien, monseigneur, je crois que je ferais mieux d’aller prévenir Sir Richard. » Le maître écuyer fixa un instant son commandant, et son sourire était torve. « Faites-nous une faveur et tâchez de ne pas vous faire tuer, conseilla-t-il.

— Je n’en ai pas l’intention, répondit Sir George. Mon épouse ne me le pardonnerait pas.

— Avec tout le respect que je dois à Madame votre épouse, monseigneur, ce n’est pas à elle que je pensais à l’instant, répliqua Skinnet. Mais plutôt au chaos qui se déclencherait si quelqu’un d’autre… (il désigna d’un coup de pouce le char aérien qui flottait au-dessus d’eux) se mettait en tête de maîtriser ce cirque. »

Sir George coula un regard vers le véhicule et poussa un grognement, mi-éclat de rire, mi-soupir d’exaspération.

« Je vois ce que vous voulez dire, déclara-t-il à son lieutenant. Maintenant, allez rejoindre Sir Richard et veillez à ce qu’il ne permette pas à son enthousiasme de lui ôter ses moyens !

— Ne vous inquiétez pas de cela, monseigneur, lui affirma Skinnet. Sir Richard et moi avons appris à nous entendre. Et, même si ce n’était pas le cas, son écuyer et moi nous comprenons parfaitement. » Le coriace vétéran eut un ricanement narquois. « Si j’en avais ressenti le besoin, j’aurais ordonné à quelqu’un de trancher la sangle de sa selle pendant la nuit.

— Vous êtes un homme diabolique, Walter Skinnet ! le gronda Sir George en souriant.

— Vraiment ? » Skinnet s’accorda un instant de réflexion puis haussa la tête, dans un mouvement qui, pour un homme en armure, équivalait à un haussement d’épaules. « Vous avez certainement raison, monseigneur. Malgré tout, on dit que le purgatoire n’est pas un séjour si déplaisant. Et songez à tous les ducs et pairs qui me tiendraient compagnie ! »

Il s’esclaffa de nouveau, et son palefroi et lui s’éloignèrent au petit trot vers les cavaliers amassés autour de l’étendard personnel de Sir Richard. Sir George aurait sans doute préféré se trouver lui-même là-bas avec Satan, mais ça lui était interdit. Officiellement, l’armée d’indigènes qui l’entourait avait été levée par le bouffon/diablotin. Il n’était pas exclu, d’ailleurs, que celui-ci le crût sincèrement, mais Sir George et ses soldats étaient d’une tout autre opinion. C’était le baron en personne qui avait rassemblé tous ces indigènes par le truchement d’Ordinateur, qui s’était chargé de la traduction. Et c’était aussi aux seuls ordres du baron qu’obéissaient tous les combattants, humains ou indigènes, de cette armée.

Certaines des tribus qu’ils s’étaient alliées partageaient plusieurs générations d’inimitié mutuelle et entretenaient à l’encontre de leurs ennemis héréditaires des griefs sanglants aussi inextricablement enchevêtrés que ceux dont pouvaient se targuer des clans écossais. La nécessité commune et la prescience de l’avantage qu’elles retireraient de leur alliance les avaient sans doute réunies provisoirement, mais la seule idée de se retrouver sous les ordres d’un de leurs ennemis de prédilection devait leur paraître intolérable. D’un autre côté, Sir George était le commandant en activité élu par le « divin » avorton, en même temps que le singulier champion étranger dont les troupes, largement inférieures à celles des Thoulaas, avaient pourtant, en ne perdant que quatre hommes, réduit leur puissance à néant et tué près de cinq mille de leurs guerriers. Sir George savait qu’il leur semblait tout aussi surnaturel que l’avorton lui-même, et que l’effroi qu’il suscitait en eux, ajouté au fait qu’il était étranger à toutes leurs querelles et luttes coutumières, faisait de lui un chef acceptable quand aucun des leurs n’aurait emporté les suffrages. Tout cela signifiait qu’il devait impérativement se trouver à cette place, au milieu de la ligne de front, là où les plus élevés des chefs de tribu pourraient le distinguer et d’où lui-même pourrait les voir tout aussi distinctement, en même temps que la bataille en train de se dérouler.

Personnellement, il se serait volontiers passé de ce rôle de champion et des responsabilités qu’il comportait, mais il ne pouvait qu’accepter l’un et l’autre. Il avait donc consacré le dernier mois (pour autant que le père Timothy fût en mesure de faire le calcul) à rassembler les guerriers des trois principales tribus alliées au bouffon/diablotin et les bandes plus réduites de leurs tribus vassales en une armée qui, ce matin-là, s’élevait à dix-neuf mille indigènes plus ses propres Anglais. Les chefs autochtones étaient aussi perfides, intrigants et peu scrupuleux que ceux de toute armée féodale terrienne, mais ils étaient loin d’avoir l’expérience qui leur aurait permis de mener à bien leurs petites intrigues. Sir George n’avait pas passé les quinze dernières années de son existence à gravir les échelons de la hiérarchie, jusqu’à commander aux armées féodales d’Angleterre, sans avoir appris à composer avec des comploteurs autrement compétents. Élève diplômé d’une université bien plus sophistiquée, il les avait habilement joués les uns contre les autres.

L’opération la plus épineuse avait encore été de tenir ce faisant l’avorton à distance. Le baron ne savait toujours pas très clairement pourquoi le bouffon/diablotin et sa guilde s’intéressaient à ce monde. Autant qu’il pût le dire, les indigènes ne possédaient strictement rien qui aurait pu séduire les marchands qui commandaient aux merveilles et à la « technologie » de l’avorton, et, eussent-ils détenu un trésor insoupçonné que la manière tortueuse et détournée avec laquelle ce dernier cherchait à s’en emparer crevait les yeux par sa stupidité. Sans doute y avait-il une raison à l’intervention de la mystérieuse guilde sur cette planète, même si Sir George était incapable de l’imaginer, mais, si elle était résolue à contrôler le commerce avec ses autochtones, pourquoi ne pas tout simplement s’appuyer sur ses armes supérieures ? Une petite troupe équipée des armes à foudre que portaient les hommes dragons aurait aisément triomphé d’une armée encore plus forte que celle qui arrivait présentement sur eux… même sous l’inepte commandement de l’avorton. Bon, peut-être pas sous son commandement, rectifia le baron. Après tout, le bouffon/diablotin avait élevé l’incompétence stratégique à un niveau artistique qu’un Français lui-même n’aurait su égaler.

Cette incompétence était devenue aveuglante dès que l’avorton avait tenté de former la coalition de chefs indigènes dont Sir George lui avait expliqué qu’elle était capitale. À son crédit, il fallait reconnaître que certaines de ses maladresses trouvaient leur origine dans le fait qu’il n’avait jamais pressenti la nécessité d’une telle alliance, mais cela faisait précisément partie du problème. De toute évidence, il s’était attendu à ce que Sir George et ses compagnons infligent une prompte et salutaire raclée au potentat local, à la suite de quoi il dicterait ses conditions puis repartirait en trombe. Hélas, potentat local il n’y avait point – du moins pas au sens réel du terme – et, même s’il y en avait eu un, la sévérité de la raclée qu’avaient reçue les Thoulaas aurait totalement brisé son autorité. Manifestement, il n’était jamais venu à l’esprit de l’avorton que, dans le cadre d’une politique à long terme, réduire à néant le potentiel militaire d’un peuple censé imposer ultérieurement vos conditions à ses rivaux était contre-productif.

Plus Sir George avait été témoin des faits et gestes du bouffon/diablotin sur Shaakun, plus sa stupéfaction avait grandi. Même en mettant de côté la raison pour laquelle un être disposant des capacités et des armes de l’avorton devrait recourir aux bons offices d’archers et de spadassins, restait le problème de son inaptitude à les employer correctement maintenant qu’il les avait sous la main. C’était un peu comme s’il avait débuté toute son entreprise, depuis l’instant où il avait arraché les Anglais à leur planète natale, avec une notion aussi vague que théorique de ce qu’il comptait faire. En dépit de ses incurables prétentions à la supériorité, il donnait l’impression d’apprendre au fur et à mesure… et il crevait les yeux qu’il n’était pas un élève très doué.

D’une certaine façon, c’était bénéfique. Tant qu’il serait disposé à laisser un individu qui savait ce qu’il faisait (Sir George Wincaster, par exemple) se charger de l’organisation effective de la campagne, les conséquences de son incompétence seraient minimisées. Et sa récente découverte, qu’il avait autant besoin de l’expérience et de l’habileté politiques de Sir George que de ses talents de stratège, risquait fort de profiter aux Anglais. Elle produisait indubitablement cet effet pour le moment, même si, par la suite, elle pouvait représenter un danger supplémentaire pour Sir George personnellement. Aucun général un tant soit peu avisé ne souhaiterait dépendre entièrement d’un tiers que ses soldats regarderaient comme leur chef véritable, et plus d’un homme « indispensable » avait été écarté ou discrètement assassiné quand, par son envergure personnelle, il devenait une menace pour son supérieur. D’un autre côté, depuis le tout début, le bouffon/diablotin avait toujours témoigné le plus grand mépris pour cette éventualité : jamais son armée d’Anglais enlevés à leur monde ne représenterait un danger pour sa personne. Il découlait de cette outrecuidante assurance qu’il n’imaginerait jamais que le dévouement de cette armée à son commandant d’origine pût lui faire courir un quelconque péril, et Sir George espérait ardemment que l’avorton conserverait toujours cette disposition d’esprit.

Mais, quoi que l’avenir pût réserver, c’était à Sir George et à Ordinateur qu’avait incombé le soin d’identifier les diverses factions et ambitions de leurs « alliés » et de les manipuler au profit du bouffon/diablotin. Et ils s’étaient exécutés, songeait à présent le baron, debout sur une ligne de crête au centre de sa propre position, tout en inspectant du regard, de droite et de gauche, le front de son armée hétéroclite.

Cette ligne de front s’étirait de part et d’autre sur près d’une demi-lieue, plus loin qu’il ne l’aurait souhaité, bien qu’il eût mis de côté près de cinq mille guerriers en guise de réserve et que sa formation principale fût forte de près de cinq rangées aux points qui, selon lui, seraient les plus critiques. C’était d’ailleurs pour cette raison que Skinnet et Sir Richard opéreraient sur sa droite avec un détachement distinct. Sir Bryan Stanhope, flanqué de Dafydd Howice qui regarderait par-dessus son épaule pour lui éviter toute bévue, commandait sur sa gauche à une autre petite force de cavalerie, tandis que Rolf Grayhame et Sir Anthony Fitzhugh conduiraient les archers au centre. Scinder la cavalerie réduisait sans doute son efficacité mais lui permettait également d’utiliser ces détachements pour raffermir l’ardeur au combat et la discipline beaucoup plus douteuses de ses contingents indigènes.

Pourtant, la dispersion de ses chevaux restait pour le moment le cadet de ses soucis, car il s’apprêtait à entreprendre ce qu’aucun commandant n’avait encore jamais fait dans toute l’histoire de l’humanité : exercer un contrôle personnel direct sur une armée de vingt mille… hommes. Tenter seulement de commander à une troupe aussi énorme eût été futile sur Terre, mais Sir George bénéficiait ici d’avantages dont aucun général terrien n’avait jamais joui. L’« imagerie en surplomb » d’Ordinateur lui permettrait de voir toute la bataille d’un œil d’aigle, et ses rapports l’informeraient constamment sur son cours, avec une précision qu’aucun éclaireur n’égalerait jamais. Plus capital encore, Ordinateur pouvait s’adresser directement à lui et à tous ses lieutenants anglais aussi aisément sur le champ de bataille que dans leur campement, en même temps qu’il pouvait relayer ordres et questions sans aucune erreur.

Sir George regrettait de ne s’être pas penché plus attentivement sur les implications de ce dernier avantage avant sa première bataille avec les Thoulaas, mais, depuis, il y avait mûrement réfléchi. Et il était aussi parvenu à la conclusion qu’il avait sans doute eu raison de ne pas déstabiliser ses hommes en leur faisant profiter, lors de ce combat, de trop d’atouts de la « technologie » du bouffon/diablotin. Mais il avait depuis travaillé avec eux lors de séances de formation à cette « technologie », jusqu’à ce qu’ils soient parfaitement familiarisés avec elle, et le renoncement aux coups de trompette et aux estafettes pour contrôler ses troupes modifiait totalement la nature de la guerre. Nombre de déboires pourraient sans doute encore survenir, mais le spectacle d’une armée se désintégrant en raison d’ordres et contrordres confus n’en ferait pas partie. Mieux, sa faculté de communiquer instantanément ses ordres à chacun de ses subalternes faisait de toute sa compagnie un prolongement de son cerveau. Il était en position de jouir d’une souplesse et d’une sûreté d’exécution qu’aucun général humain n’avait jamais connues.

L’introduction d’indigènes en si grand nombre tendait certes à réduire cette flexibilité dans une certaine mesure, mais les « relais de communication » du bouffon/diablotin y remédiaient aussi. Il n’en existait pas autant que Sir George l’aurait voulu, mais ils avaient été distribués aux chefs principaux et à la plupart des sous-chefs, et Ordinateur pouvait y recourir pour retransmettre à ses recrues indigènes les ordres, préalablement traduits, de Sir George. Pour une raison que le baron était incapable de comprendre parfaitement, Ordinateur avait donné l’impression d’être un tantinet réticent la première fois que Sir George avait avancé cette idée. Ce n’était point tant qu’il eût élevé une objection, mais Sir George en était venu à reconnaître ses hésitations chaque fois qu’il lui posait une question touchant manifestement à une information dont l’avorton avait décidé qu’il ne devait pas la connaître. Il avait d’abord cru que sa suggestion serait carrément repoussée puis Ordinateur avait changé d’avis (ou du moins l’avorton avait-il surmonté sa réserve), et Sir George s’était demandé ce qui, raisonnablement, avait bien pu provoquer ces atermoiements d’Ordinateur, si brefs fussent-ils. Cette aptitude à communiquer rapidement et sûrement était assurément un précieux avantage tactique, et, perçue comme l’un des « divins attributs » que le « commandant » pouvait leur procurer, elle contribuait à consolider, chez les autochtones, la conviction que le bouffon/diablotin était un « demi-dieu ».

Bon chrétien en dépit de tous ses péchés, Sir George éprouvait quelque difficulté à faire passer l’avorton, entre tous, pour une « divinité ». Qu’il fît lui-même, en quelque sorte, figure d’archange aux yeux des indigènes le troublait certes davantage, mais pas suffisamment pour envisager de renoncer aux avantages qui en découlaient. Après tout, se consolait-il, aucun de ces indigènes n’avait entendu parler du Christ, de sorte qu’ils étaient de toute façon voués à la damnation éternelle, sinon Dieu, dans sa miséricorde, aurait pris d’autres dispositions. Et, s’il l’avait fait, Sir George n’y pourrait rien changer.

Les yeux toujours rivés sur la troupe ennemie qui progressait régulièrement, il pouffa à cette seule idée… et redoubla d’hilarité à la vue de la tête que fit le père Timothy quand il la lui communiqua. Oh, bon ! Timothy lui trouverait sans doute ultérieurement une pénitence appropriée.

Puis il la chassa. L’ennemi avançait peut-être beaucoup plus lentement que ne l’avaient fait les Thoulaas, mais il continuait d’assez vite se rapprocher pour qu’il fût temps de renoncer aux élucubrations et de se concentrer sur la tâche en cours.

L’armée adverse ressemblait beaucoup moins à une populace dépenaillée qu’il ne l’avait cru. Elle n’obéissait encore à rien qui pût être qualifié de discipline mais, à présent qu’elle s’approchait, il lui était loisible de distinguer au moins les intentions de ses chefs. Deux massives colonnes, larges de plus de cent guerriers, piquaient approximativement vers le centre de sa première ligne. Chacune devait compter environ huit ou neuf mille indigènes, et quatre ou cinq mille autres avaient été dépêchés sur leurs flancs pour les couvrir. Le reste de l’armée ennemie, masse dense de lanceurs de javeline, occupait une position centrale entre ces deux colonnes, et Sir George fit la grimace : ils étaient sept ou huit mille au bas mot, et, cette fois, les indigènes avaient pris soin d’adopter une formation qui n’entraverait pas leurs tirs.

Leurs intentions étaient claires. Ils comptaient faire pleuvoir un déluge de javelines sur le centre de sa position à mesure qu’ils s’en approcheraient puis enfoncer ses rangs décimés et ébranlés avec les béliers de ces colonnes jumelles. La tactique avait le mérite de la simplicité et elle faisait le meilleur usage de leur supériorité numérique. Sans doute manquait-elle de subtilité mais, selon sa propre expérience, la subtilité n’était de toute manière qu’un piètre substitut à la force écrasante.

D’un autre côté…

« Les Tairnantos ne tiennent plus en place. » La voix d’Ordinateur était tout aussi dénuée d’émotion que d’habitude lorsqu’elle se fit entendre dans l’oreille de Sir George. « Certains de leurs sous-chefs insistent pour qu’on leur donne l’autorisation d’attaquer.

— Dites au chef Staramhan de leur rappeler le plan ! répondit sèchement Sir George.

— Entendu », fit calmement Ordinateur, et Sir George passa la main derrière la visière de son bascinet pour se gratter le nez avec irritation. Il avait bien besoin que ses « alliés » en revinssent à leurs anciennes tactiques au dernier moment !

Il ne doutait pas qu’ils s’y seraient précisément adonnés s’ils avaient eu la bride sur le cou, alors qu’ils devaient pourtant savoir que leur infériorité numérique leur vaudrait une défaite inéluctable. À cet égard, ils ressemblaient encore plus aux Français qu’il ne l’avait cru, et seul son statut d’« archange » lui avait permis de les arracher, encore qu’imparfaitement, à leur impulsivité gauloise. Hélas, rien ne lui permettait d’affirmer qu’ils ne renoueraient pas avec elle.

Il pivota sur sa selle et prit ses rênes des mains de Snellgrave. L’espace d’un instant, il envisagea de longer la ligne de front jusqu’à la position de Staramhan afin de faire prévaloir sa décision en personne, mais il en repoussa la tentation. Même avec Satan, le trajet lui prendrait plusieurs précieuses minutes et il ne pouvait pas se permettre le luxe de les gaspiller. De son poste d’observation, il avait de l’ennemi en approche une vision bien plus nette que de la position de Staramhan sur sa gauche. En outre, chevaucher jusque là-bas pour calmer un problème n’aurait d’autre résultat que de l’éloigner de son poste de combat au moment où d’autres se déclencheraient. Mieux valait rester sur place et s’en remettre à l’aptitude d’Ordinateur à relayer ses ordres.

Cette transmission reposant sur des moyens avancés de communication exigeait certes un temps d’adaptation, songea-t-il avec une moue. Il lui faudrait se souvenir de ne pas laisser les vieilles habitudes le trahir et l’inciter à renoncer aux avantages qu’ils lui procuraient.

L’allure de l’ennemi s’accélérait. Il était encore trop loin pour qu’on distinguât des voix dans ce fracas, et en eût-il été capable qu’il n’aurait pas compris ce qu’elles disaient. Cela dit, il n’avait nullement besoin d’entendre ces guerriers s’exprimer ni même de comprendre la langue des indigènes pour savoir ce qu’ils vociféraient. Le rythme profond et guttural d’un cri de guerre psalmodié remontait les colonnes, et les tambours de guerre se mirent à battre plus fort et plus vite ; puis toute la masse de l’armée adverse accéléra brusquement.

Il y avait une nouvelle tonalité dans leurs cris de guerre, et il lui sembla y déceler du mépris. Ils conspuaient ses soldats, les narguaient, les défiaient de cesser de camper sur leurs positions pour les charger et les affronter face à face comme l’auraient fait leurs propres guerriers. Un frémissement parcourut les rangs de son armée, mais les chefs et sous-chefs l’apaisèrent promptement, et Sir George se permit un petit sourire goguenard en voyant se reformer les rangs. Ses alliés tenaient leurs gens, finalement, et ces indigènes qui les chargeaient n’allaient pas tarder à découvrir à quel point les soldats sont autrement dangereux que des guerriers.

De l’habituel trot bondissant, allongé et régulier, avec lequel les indigènes dévoraient du terrain, l’ennemi passa au plein galop et se rua en avant ; Sir George sentit ses tripes se nouer en voyant une nuée de javelines se décrocher des propulseurs.

« Boucliers, Ordinateur ! cria-t-il. Maintenant ! » Et, tout le long de sa formation, les larges pavois rectangulaires qu’il avait imposés se levèrent comme autant de toits protecteurs.

Les alliés indigènes du baron avaient vigoureusement protesté la première fois qu’il avait introduit la notion de bouclier. Aucun n’avait apprécié la perspective de renoncer à la moitié de ses armes de poing pour ce qui n’était, fondamentalement, qu’un inutile morceau de bois. Mais Sir George avait insisté et, quand il avait illustré par l’exemple la raison de son insistance, la plupart des protestations s’étaient tues. Certes, ils émettaient encore des réserves, mais ils étaient désormais disposés à mettre l’idée à l’épreuve du feu… surtout lorsque Ordinateur leur avait fait part du nombre de lanceurs de javeline que l’ennemi avait réussi à regrouper.

Les javelots élancés retombaient à présent comme une grêle mortelle, et Sir George entendait distinctement le fracas et les vibrations sonores que produisaient leurs têtes de bronze en heurtant les pavois. Des cris s’élevaient sans doute quand des javelines trouvaient la chair et l’os, mais la grande majorité étaient interceptées et rebondissaient, inoffensives, ou se plantaient dans le bois des écus.

La grêle de javelines parut vaciller un instant au spectacle de ces boucliers inconnus qui amortissaient les tirs, et Sir George sourit à nouveau. Sur Terre, les pavois apparaissaient plus fréquemment lors des sièges (où ils servaient à protéger les archers contre la riposte ennemie) que sur le champ de bataille. Mais c’était parce que les archers humains avaient besoin de leurs deux mains pour bander leur arc, de sorte qu’un tiers devait tenir le pavois ou qu’il fallait le monter sur une charpente de soutien pour le maintenir en place de façon permanente. Les indigènes de Shaakun, en revanche, avaient chacun quatre bras, si bien qu’ils pouvaient s’abriter eux-mêmes et disposer encore de deux bras libres pour tirer. Peut-être avaient-ils l’impression d’être insuffisamment armés face à des adversaires aux quatre mains pleines, mais ils semblaient la surmonter, se dit Sir George. Ils hurlaient aussi fort que leurs adversaires, et la plupart de leurs beuglements sonnaient comme des insultes adressées aux lanceurs de javeline ennemis.

Le reste de l’armée adverse poussa de furieux cris de guerre et chargea, mais Sir George s’y était attendu. Au moment où les colonnes jumelles s’ébranlaient, il aboya un autre ordre, et ses propres lanceurs de javeline passèrent à l’action. Parce qu’ils portaient eux aussi des pavois, leur fréquence de tir restait sans doute inférieure à celle de l’adversaire, mais, en dépit de la taille plus réduite de son armée, Sir George disposait de davantage de lanceurs de javeline que l’autre camp, car il les avait impitoyablement recrutés dans toutes les tribus. Ça n’avait pas été facile, puisque les indigènes étaient aussi favorablement prédisposés au combat corps à corps que les chevaliers français, ce qui expliquait la faible proportion de lanceurs de javeline lors de la bataille précédente. La combinaison javeline/propulseur était l’arme de chasse coutumière de Shaakun, et la plupart des guerriers de toutes les tribus savaient plus ou moins bien s’en servir, pourtant ils s’entêtaient sottement à affronter leurs ennemis face à face.

Sir George avait résolu le problème en se montrant encore plus entêté qu’eux et, à la fin, plus de la moitié de son contingent indigène se composait de lanceurs de javeline. Nombre d’entre eux avaient également insisté pour emporter des haches ou des fléaux en guise de renfort, mais chacun disposait au moins d’un plein carquois de ces dards, et ils venaient à l’instant de riposter au tir ennemi par une volée de traits mortels.

En dépit des quatre bras dont les lanceurs de javeline adverses avaient l’usage et d’une fréquence de tir conséquemment plus élevée, la partie se fit brutalement inéquitable. Ceux de Sir George n’écartaient leur pavois et ne s’exposaient que lorsqu’ils tiraient effectivement une de leurs javelines. Leurs cibles, en revanche, étaient privées de protection, et les colonnes qui s’étaient ruées à l’assaut ne tardèrent pas à ralentir, leurs guerriers de tête trébuchant sur les corps hérissés de javelines de leurs camarades.

La moitié de ceux de Sir George concentraient leurs tirs sur la tête de ces deux colonnes. L’autre projetait ses traits directement sur leurs homologues, et les mortels épieux pleuvant dru, ceux-ci ralentirent bientôt la cadence. L’air était saturé de javelines, de cris de guerre, de poussière et des glapissements des indigènes blessés ou agonisants, et Sir George dut plisser les yeux pour distinguer quelque chose à travers les nuages de poussière soulevés par des milliers de pieds cavalant au pas de charge.

« Ordinateur ! Dites à Rolf de se concentrer sur la colonne de droite.

— Entendu », répondit la voix impassible et, un instant plus tard, une vibration sonore se fit entendre, comme émise par un demi-millier de harpes discordantes. Les archers humains étaient nettement moins nombreux que les lanceurs indigènes, mais leur fréquence de tir était plus élevée et la portée de leurs flèches supérieure ; en outre, ils étaient plus précis, et l’armure plus lourde que leur avaient fournie les « modules industriels » du bouffon/diablotin était pratiquement à l’épreuve des javelines.

Leurs flèches lacérèrent la colonne ennemie de droite, celle que les javelines de Sir George avaient le moins disloquée, et l’effet fut immédiat : ce qui, jusque-là, n’était qu’une marée régulière de pertes vira au raz-de-marée, et la colonne tout entière trébucha sur un enchevêtrement de blessés et de cadavres. Elle resta un moment bloquée sur place, tandis que les survivants de ses premiers rangs décimés chancelaient, pétrifiés et sidérés, englués jusqu’aux genoux dans des amoncellements de corps en train de se tortiller, et ce moment d’hésitation la perdit. Sir George avait déjà été témoin de ce phénomène sur une douzaine de champs de bataille… l’instant où la certitude que la victoire est à portée de main bascule brusquement pour céder la place à la conviction, tout aussi absolue, que la partie est perdue… et il le reconnaissait à présent.

La colonne hésita encore quelques instants, s’amenuisant à mesure que les terribles vagues de flèches et de javelines la déchiquetaient, puis elle se désintégra soudainement. Elle ne se replia pas, ne battit pas en retraite. Elle… s’effrita tout bonnement. Une seconde plus tôt, c’était encore une masse dense de guerriers et, l’instant d’après, ce n’était plus qu’un flot de fuyards isolés courant pour sauver leur vie.

« Ordonnez à Rolf de prendre désormais les lanceurs de javeline pour cibles ! aboya Sir George. Et dites à Walter et Sir Richard de faire donner leur aile et d’amener l’arrière-garde mouthaï sur la droite. S’ils le peuvent, ils devront entièrement contourner l’ennemi par le flanc et le prendre de dos !

— Entendu. »

Sir George entendit bien la réponse d’Ordinateur mais il y prit à peine garde. La colonne de droite avait été démantelée et réduite à la fuite, mais celle de gauche arrivait toujours sur eux. Il aurait préféré la cribler de flèches, à l’instar de sa jumelle, mais les assaillants n’avaient pas visé le centre exact de sa ligne de front. Le baron avait placé là ses archers pour accueillir leur assaut, or, en se faufilant sur leur gauche, l’ennemi avait réussi à les concentrer trop loin sur sa droite, d’autant qu’un petit promontoire pouvait l’abriter de la majeure partie des tirs de Grayhame. Mieux valait donc focaliser les longbows sur une autre tâche (anéantir la capacité de l’ennemi à tirer des projectiles) et laisser à ses alliés, éperonnés par les fantassins et les chevaux caparaçonnés de Sir Bryan, le soin d’en finir avec cette colonne.

Les javelines continuèrent de s’abattre jusqu’au dernier moment sur les indigènes qui chargeaient toujours, et leur terrible déluge de fer de creuser d’énormes trous dans leur formation, mais ils n’en arrivaient pas moins sur eux, portés par la frénésie du combat, en poussant leurs cris de guerre. Les rangées d’épieux pointus et la densité des chausse-trapes semées sur le trajet des assaillants les ralentissaient sans doute, mais ils n’en finissaient plus de rappliquer. Les guerriers des rangs de tête amortissaient épieux et chausse-trapes de leur corps comme leurs prédécesseurs avaient amorti du leur les javelines, et les survivants furent enfin en position d’en venir aux mains avec leurs ennemis.

Mais les alliés de Sir George les attendaient, prêts à les accueillir. À la différence de la colonne qui les chargeait, ils n’étaient en rien ébranlés et flairaient la victoire dans l’odeur du sang. Ils avaient certes essuyé leurs propres pertes lors de l’échange de javelines, mais ces pertes, si douloureuses fussent-elles, n’étaient que portion congrue à côté de ce qu’on aurait pu craindre. De ce qu’elles auraient être sans les pavois dont leur commandant humain leur avait imposé l’emploi avec une telle insistance. Les plus bornés s’en rendaient compte à présent, et ils savaient aussi que l’ennemi était déjà pratiquement éreinté.

Nombreux furent ceux qui jetèrent leur bouclier maintenant que l’heure était à la mêlée. Les lanceurs de javeline lâchèrent leurs propulseurs et se saisirent de leurs haches, et Sir George entendit monter de ses alliés un mugissement d’allégresse quand ils se précipitèrent à la rencontre des rescapés de la colonne de gauche. Les lanceurs ennemis auraient sans doute pu tirer profit de la brusque disparition de ces pavois qui avaient tant émoussé leurs premiers assauts, mais ils n’étaient plus capables de profiter de quoi que ce fût. Ceux des soldats indigènes de Sir George qui ne participaient pas à la mêlée continuaient de les bombarder de leurs javelines, mais ce fut la pluie incessante et régulière de flèches longues d’une aune qui les brisa réellement. Ce n’était point tant qu’elles fussent plus précises ni destructrices que les javelines qui fauchaient leurs rangs. Elles l’étaient effectivement, mais ce n’était qu’un à-côté. L’important, c’est qu’elles étaient l’emblème, le symbole de ces étranges démons à deux bras qui avaient complètement bouleversé l’art de la guerre tel qu’on le connaissait jusque-là.

La colonne de droite s’était déjà quasiment désagrégée. Les lanceurs de Sir George entreprirent de méthodiquement la massacrer, en abattant des guerriers isolés d’abord par petits groupes puis en masses. Malgré tout son courage, il manquait à l’ennemi la discipline qui lui aurait permis de tenir sous ce vicieux pilonnage, et toute sa compagnie de lanceurs s’effrita à son tour.

La colonne de gauche se battait encore, mais sa ligne de front était fracassée. La moitié environ de l’armée ennemie avait été chassée du champ de bataille, et l’herbe aplatie gluante de sang était tapissée des cadavres, entassés et entrelacés, de guerriers qui ne seraient jamais plus chassés d’aucun champ de bataille. La certitude de sa défaite planait au-dessus de la colonne et, tandis que les alliés de Sir George, de plus en plus nombreux, s’amassaient pour fondre sur elle, elle se retrouva bientôt débordée et submergée. La formation en colonne qui lui avait procuré tant de puissance quand elle avait chargé était désormais handicapée, incapable de se défendre elle-même, car ceux qui occupaient son centre ne pouvaient que rester sur place, incapables d’avancer comme de reculer, tant leurs adversaires étaient de plus en plus nombreux à leur couper la route de part et d’autre.

Là-dessus, Sir Richard et Walter Skinnet achevèrent de conduire l’ennemi à sa perte. La poignée de cavaliers humains formait une sorte de fer de lance blindé d’acier, pointe acérée d’une charge furieuse de près de trois mille de leurs alliés indigènes, lesquels couraient presque aussi vite que cavalaient les chevaux des Anglais. La charge avait déjà balayé le champ de bataille sur la droite de Sir George et, obéissant à ses ordres relayés par Ordinateur, faisait à présent volte-face et revenait sur ses pas en fauchant les guerriers déployés par l’ennemi pour couvrir son flanc gauche, puis achevait les derniers lanceurs de javeline de son arrière-garde avant d’enfoncer au grand galop celle de la colonne ennemie encore en action.

Sir George la vit voler en éclats, tel un panier-repas projeté en l’air par un vent violent. Elle s’émietta en plusieurs milliers d’individus, de guerriers fuyant à toutes jambes, et il sut alors qu’il avait gagné la bataille. Elle n’était pas encore terminée, certes, car il restait encore des milliers d’ennemis sur le terrain, dont certains résisteraient et se battraient jusqu’à la mort. Ses alliés perdraient encore de nombreux guerriers avant de les tailler tous en pièces, et ses propres troupes essuieraient également des pertes. Mais l’issue n’était plus douteuse et il s’autorisa le luxe d’une brève mais fervente prière de grâces.

Puis il rouvrit les yeux, redressa les épaules et adressa un signe de tête au jeune Snellgrave.

« Allons-y », déclara-t-il, avant d’éperonner Satan pour se joindre à la tuerie.