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Aussitôt réveillée, j'ai téléphoné à ma sœur. Maman avait repris conscience au milieu de la nuit ; elle savait qu'on l'avait opérée et en semblait à peine étonnée. J'ai arrêté un taxi. Le même trajet, le même automne tiède et bleu, la même clinique. Mais j'entrais dans une autre histoire : au lieu d'une convalescence, une agonie. Auparavant, je venais passer ici des heures neutres ; je traversai le hall avec indifférence. Des drames se déroulaient derrière les portes fermées : rien n'en transpirail. Désormais, un de ces drames était le mien. Je montai l'escalier le plus vite, le plus lentement possible. Sur la porte était maintenant fixé un écriteau : Visites interdites. Le décor avait changé. Le lit était disposé comme la veille, les deux côtés dégagés. Les bonbons avaient été rangés dans les placards, les livres aussi. Sur la grande table du coin, plus de fleurs, mais des flacons, des ballons en verre, des éprouvettes. Maman dormait, elle n'avait pas de sonde dans le nez, c'était moins pénible de la regarder ; mais on apercevait sous le lit des bocaux, des tuyaux qui communiquaient avec l'estomac et l'intestin. Le bras gauche était relié à un goutte à goutte. Elle ne portait plus aucun vêtement : la liseuse était étalée comme une couverture sur son buste et ses épaules nues. Un nouveau personnage était entré en scène : une garde particulière, mademoiselle Leblon, gracieuse comme un portrait d'Ingres ; une coiffe bleue protégeait ses cheveux, ses pieds étaient emmitouflés d'étoffes blanches ; elle surveillait le goutte à goutte, elle secouait un ballon pour y diluer du plasma. Ma sœur m'a dit que d'après les docteurs un sursis de quelques semaines, peut-être de quelques mois, n'était pas impossible. Elle avait demandé au professeur B. : « Mais que dira-t-on à maman quand le mal reprendra, ailleurs? — Ne vous inquiétez pas. On trouvera. On trouve toujours. Et le malade vous croit toujours. »
L'après-midi, maman avait les yeux ouverts ; elle parlait de manière à peine distincte, mais lucidement. « Alors ! lui dis-je. Tu te casses la jambe, et on t'opère de l'appendicite ! » Elle a levé un doigt et chuchoté avec une certaine fierté : « Pas appendicite. Pé-ri-to-ni-te. » Elle a ajouté : « Quelle chance... être là. — Tu es contente que je sois là ? — Non. Moi. » Une péritonite : et sa présence dans cette clinique l'avait sauvée ! La trahison commençait. « Heureuse de ne plus avoir cette sonde. Si heureuse ! » Vidée des ordures qui la veille gonflaient son ventre, elle ne souffrait plus. Et avec ses deux filles à son chevet, elle se croyait en sécurité. Quand les docteurs N. et P. sont entrés, elle leur a dit d'une voix satisfaite : « Je ne suis pas abandonnée », avant de refermer les yeux. Ils ont échangé des commentaires : « C'est extraordinaire comme elle a vite repris ! C'est spectaculaire ! » En effet. Grâce aux transfusions et aux perfusions, le visage de maman avait repris des couleurs et un air de santé. La pauvre chose douloureuse qui gisait sur ce lit la veille s'était reconvertie en femme.
J'ai montré à maman le livre de mots croisés apporté par Chantai. Elle a balbutié, en s'adressant à la garde : « J'ai un gros dictionnaire Larousse, le nouveau, je me le suis offert, pour les mots croisés. » Ce dictionnaire : une de ses dernières joies ; elle m'en avait parlé longtemps, avant de l'acheter ; elle s'illuminait chaque fois que je le consultais. « On te l'apportera », lui dis-je. « Oui. Et aussi le Nouvel Œdipe, je n'ai pas tout trouvé... » Il fallait cueillir sur ses lèvres les mots qu'elle s'arrachait dans un souffle et que leur mystère rendait troublants comme des oracles. Ses souvenirs, ses désirs, ses soucis flottaient hors du temps, transformés en rêves irréels et poignants par sa voix puérile et l'imminence de sa mort.
Elle a beaucoup dormi ; de temps en temps elle aspirait quelques gouttes d'eau à travers la pipette ; elle crachait, dans des serviettes en papier que la garde pressait contre sa bouche. Le soir, elle s'est mise à tousser ; mademoiselle Laurent, venue prendre de ses nouvelles, l'a redressée, l'a massée, l'a aidée à expectorer. Alors maman lui a adressé un grand sourire : le premier depuis quatre jours.
Poupette avait décidé de passer ses nuits à la clinique : « Tu as vu mourir papa et bonne-maman ; moi, j'étais loin, m'a-t-elle dit ; maman, c'est moi qui la prends en charge. Et puis j'ai envie de rester avec elle. » Je fus d'accord. Maman s'étonna : « Pourquoi veux-tu dormir ici ? — J'ai dormi dans la chambre de Lionel quand on l'a opéré : ça se fait toujours. — Ah ! bon ! »
Je rentrai chez moi grippée, fiévreuse. En sortant de la clinique surchauffée, j'avais pris froid dans l'automne humide ; je me couchai, abrutie de cachets. Je ne fermai pas mon téléphone ; maman pouvait s'éteindre d'une minute à l'autre, « comme une bougie » disaient les médecins, et ma sœur devait m'appeler à la moindre alerte. La sonnerie m'a réveillée en sursaut quatre heures du matin. « C'est la fin. » J'ai empoigné le récepteur et entendu une voix inconnue : un faux numéro. Je ne me suis rendormie qu'à l'aube. Huit heures et demie : nouvelle sonnerie ; je me suis précipitée : une communication sans importance. Je le haïssais, cet appareil couleur de corbillard : « Votre mère a un cancer. — Votre mère ne passera pas la nuit. » Un de ces jours il grésillera à mes oreilles : « C'est la fin. »
Je traverse le jardin. J'entre dans le hall. On pourrait se croire dans un aéroport : des tables basses, des fauteuils modernes, des gens qui s'embrassent en se disant bonjour ou au revoit, d'autres qui attendent, des valises, des fourre-tout, des fleurs dans des vases, des bouquets enveloppés de papier glacé comme pour accueillir les voyageurs qui vont débarquer... Mais sur les visages, dans les chuchotements, on pressent quelque chose de louche. Et parfois, dans l'embrasure de la porte du fond apparaît un homme tout en blanc, avec du sang sur ses chaussons. Je monte un étage. A ma gauche il y a un long corridor avec des chambres, la salle des infirmières, l'office. A droite, un vestibule carré, meublé d'une banquette et d'un bureau sur lequel est posé un téléphone blanc. Il donne d'un côté sur un salon d'attente, de l'autre sur la chambre 114. Visites interdites. Derrière la porte je trouve un court boyau : à gauche le cabinet de toilette avec le bassin, le «haricot», de la ouate, des bocaux ; à droite un placard où sont rangées les affaires de maman ; sur un cintre pend la robe de chambre rouge, salie de poussière. « Je ne veux plus revoir cette robe de chambre. » Je pousse la seconde porte. Avant, je traversais ces lieux sans les voir. Maintenant, je sais qu'ils font partie de ma vie pour toujours.
« Je vais très bien », m'a dit maman. Elle a ajouté d'un air malin : « Hier, quand les médecins parlaient entre eux, je les ai entendus ; ils disaient : c'est spectaculaire ! » Ce mot l'enchantait : elle le prononçait souvent avec componction, comme une formule magique garantissant sa guérison. Pourtant elle se sentait encore très faible et son plus impérieux désir était d'éviter le moindre effort. Elle rêvait d'être nourrie toute sa vie au goutte à goutte : « Je ne mangerai plus jamais. — Comment ! toi qui étais si gourmande. — Non. Je ne mangerai plus. » Mademoiselle Leblon a pris un peigne et une brosse, pour la coiffer, et maman lui a ordonné avec autorité : « Coupez-moi les cheveux. » Nous avons protesté. « Vous allez me fatiguer : coupez-les donc. » Elle a insisté, avec un bizarre entêtement : comme si elle avait voulu acheter par ce sacrifice un définitif repos. Doucement mademoiselle Leblon a défait sa natte et démêlé ses cheveux embroussaillés ; elle les a tressés, elle a épinglé la torsade argentée autour de la tête de maman dont le visage détendu avait retrouvé une surprenante pureté. J'ai pensé à un dessin de Léonard de Vinci représentant une vieille femme très belle : « Tu es belle comme un Léonard de Vinci », lui ai-je dit. Elle a souri : « Je n'étais pas mal, autrefois. » D'un ton un peu mystérieux elle a confié à la garde : « J'avais de beaux cheveux, je les coiffais en bandeaux autour de ma tête. » Et elle s'est mise à parler d'elle : comment elle avait obtenu un petit diplôme de bibliothécaire, son amour des livres. Mademoiselle Leblon répondait tout en préparant un flacon de sérum ; le liquide limpide contenait aussi, m'a-t-elle expliqué, du glucose, des sels. « Un vrai cocktail », ai-je dit.
Toute la journée nous avons étourdi maman de projets. Elle écoutait, les yeux fermés. Ma sœur et son mari venaient d'acheter en Alsace une vieille ferme qu'ils allaient faire aménager. Maman y occuperait une grande chambre, indépendante, où elle achèverait de se rétablir. « Mais ça n'ennuiera pas Lionel que je reste longtemps ? — Bien sûr que non. — Oui, là-bas, je ne vous dérangerai pas. A Scharrachbergen c'était trop petit, je vous gênais. » Nous avons parlé de Meyrignac. Maman y retrouvait ses souvenirs de jeune femme. Et depuis des années elle m'en décrivait avec enthousiasme les embellissements. Elle aimait beaucoup Jeanne dont les trois filles aînées, jolies, fraîches et gaies, habitaient Paris et venaient la voir très souvent à la clinique : « Je n'ai pas de petites-filles, et elles n'ont pas de grand-mère », expliqua-t-elle à mademoiselle Leblon. « Alors je suis leur grand-mère. » Pendant qu'elle somnolait, j'ai regardé un journal ; en ouvrant les yeux elle m'a demandé : « Qu'est-ce qui se passe à Saigon ? » Je le lui-ai raconté. Une fois, sur un ton de reproche amusé, elle a dit : « On m'a opérée en traître !» ; et quand le docteur P. est entré : « Voilà le bourreau ! » mais d'une voix rieuse. Il est resté un moment près d'elle ; comme il lui disait : « On apprend à tout âge », elle a répondu, d'un ton un peu solennel : « Oui. J'ai appris que j'avais une péritonite. » J'ai plaisanté avec elle : « Tu n'es quand même pas ordinaire ! Tu viens te faire raccommoder le fémur, et on t'opère d'une péritonite ! — C'est vrai. Je suis une femme pas ordinaire ! » Pendant des jours elle s'est réjouie de ce quiproquo : « J'ai joué un bon tour au professeur B. C'est lui qui devait opérer mon fémur. Et c'est le docteur P. qui m'opère d'une péritonite. »
Ce qui nous a émues, ce jour-là, c'est l'attention qu'elle portait aux moindres sensations plaisantes : comme si à soixante-dix-huit ans elle s'éveillait à neuf au miracle de vivre. Pendant que la garde arrangeait ses oreillers, le métal d'un tuyau a touché sa cuisse : « C'est frais ! c'est agréable ! » Elle respirait l'odeur de l'eau de Cologne, du talc : « Ça sent bon. » Elle a fait disposer sur la table roulante les bouquets et les pots de fleurs : « Les petites roses rouges viennent de Meyrignac. Il y a encore des roses à Meyrignac. » Elle nous a demandé de relever le rideau qui voilait la fenêtre, elle a regardé à travers la vitre le feuillage doré des arbres : « C'est joli : de chez moi je ne verrais pas ça ! » Elle souriait. Et nous avons eu, ma sœur et moi, la même pensée : nous retrouvions le sourire qui avait ébloui notre petite enfance, un radieux sourire de jeune femme. Entre-temps, où s'était-il perdu ?
« Si elle a, comme ça, quelques jours de bonheur, ça vaudra la peine de l'avoir prolongée », me dit Poupette. Mais quelle serait la rançon ?
« C'est une chambre mortuaire », ai-je pensé le lendemain. Un lourd rideau bleu masquait la fenêtre. (Le store était cassé, on ne pouvait pas le baisser, mais auparavant la lumière ne gênait pas maman.) Elle gisait dans la pénombre, les yeux fermés. J'ai pris sa main et elle a murmuré : « C'est Simone : et je ne te vois pas ! » Poupette est partie, j'ai ouvert un roman policier. De temps en temps maman soupirait : « Je ne suis pas lucide. » Elle s'est plainte au docteur P. : « Je suis dans le coma. — Si vous y étiez, vous ne le sauriez pas. » Cette réponse l'a réconfortée. Elle m'a dit un peu plus tard, d'un air méditatif : « J'ai subi une grande opération. Je suis une grande opérée. » J'ai renchéri et peu à peu elle s'est rassérénée. La veille au soir, elle avait rêvé, les yeux ouverts, me racontat-elle : « Il y avait des hommes dans la chambre, des hommes en bleu, méchants, qui voulaient m'emmener et me faire boire des cocktails. Ta sœur les a chassés... » J'avais prononcé le mot de eocktail, à propos du mélange préparé par mademoiselle Leblon ; celle-ci portait une coiffe bleue ; les hommes, c'étaient les infirmiers qui avaient amené maman dans la salle d'opération. « Oui. C'est sans doute ça... » Elle m'a priée d'ouvrir la fenêtre : « De l'air frais, c'est agréable. » Des oiseaux ont chanté ; elle s'est extasiée : « Des oiseaux ! » Et avant que je ne la quitte : « C'est curieux. Je sens une lumière jaune sur ma joue gauche. C'est comme si j'avais un papier jaune sur ma joue. Une jolie lumière à travers un papier jaune : c'est très agréable. » J'ai demandé au docteur P. : « L'opération en soi a bien réussi ? — Elle aura réussi si le trafic intestinal reprend. Nous le saurons d'ici deux ou trois jours. » J'avais de la sympathie pour le docteur P. Il ne se donnait pas des airs importants, il parlait à maman comme à une personne et répondait de bonne grâce à mes questions. En revanche, le docteur N. et moi nous ne nous aimions pas. Elégant, sportif, dynamique, ivre de technique, il réanimait maman avec entrain : mais elle était pour lui l'objet d'une intéressante expérience et non un être humain. Il nous faisait peur. Maman avait une vieille parente qu'on maintenait depuis six mois dans le coma. « J'espère que vous ne permettrez pas qu'on me prolonge comme ça, c'est affreux ! » nous avait-elle dit. Si le docteur N. se mettait en tête de battre un record, il serait un adversaire dangereux.
« Il a réveillé maman pour lui faire un va-et-vient, sans résultat, me dit le dimanche matin Poupette navrée. Pourquoi la tourmente-t-il ? » J'ai arrêté N. au passage : de lui-même il ne m'adressait jamais la parole. De nouveau j'ai imploré : « Ne la tourmentez pas. » Et il m'a répondu d'une voix outragée : « Je ne la tourmente pas. Je fais ce que je dois. »
Le rideau bleu était relevé, la chambre moins sombre. Maman s'était fait acheter des lunettes noires. Elle les a ôtées quand je suis entrée : « Ah ! aujourd'hui, je te vois ! » Elle se sentait bien. Elle m'a demandé d'une voix paisible : « Dis-moi : est-ce que j'ai un côté droit ? — Comment ça ? Bien sûr. — C'est drôle ; hier on me disait que j'avais bonne mine. Mais j'avais bonne mine seulement du côté gauche. Je sentais l'autre tout gris. Il me semblait que je n'avais plus de côté droit, j'étais dédoublée. Maintenant ça se recompose un peu. » J'ai touché sa joue droite : « Tu me sens ? — Oui, mais comme en rêve. » J'ai touché sa joue gauche : « Ça, c'est réel », m'a-t-elle dit. Le fémur cassé, la plaie, les pansements, les sondes, les perfusions, tout se passait du côté gauche. Etait-ce pourquoi l'autre semblait ne plus exister ? « Tu as une mine magnifique. Les docteurs sont enchantés de toi, ai-je affirmé. — Non, le docteur N. n'est pas content : il veut que je lui fasse des vents. » Elle a souri pour elle-même : « Quand je sortirai d'ici, je lui enverrai une boîte de crottes en chocolat. » Le matelas pneumatique massait sa peau, des coussinets étaient placés entre ses genoux que les draps, soulevés par un cerceau, n'effleuraient pas, un autre dispositif empêchait ses talons de toucher l'alèse : néanmoins son corps commençait à se couvrir d'escarres. Les hanches paralysées par l'arthrose, le bras droit à demi impotent, le gauche rivé au goutte à goutte, elle ne pouvait pas ébaucher le moindre mouvement. « Remonte-moi », me demandait-elle. Seule, je n'osais pas. Sa nudité ne me gênait plus : ce n'était plus ma mère, mais un pauvre corps supplicié. Cependant j'étais intimidée par l'horrible mystère que, sans en rien imaginer, je pressentais sous les gazes et j'avais peur de lui faire mal. Ce matin-là, il a fallu lui donner encore un lavement et mademoiselle Leblon a eu besoin de mon aide. J'ai saisi sous les aisselles ce squelette habillé d'une peau moite et bleue. Quand on couchait maman sur le côté, son visage se contractait, son regard chavirait, elle vagissait : « Je vais tomber. » Elle se rappelait sa chute. Debout à son chevet, je la tenais et je la rassurais.
Nous l'avons remise sur le dos, bien calée sur ses oreillers. Au bout d'un moment elle s'est exclamée : « J'ai fait un vent ! » Peu après elle a demandé : « Vite ! le bassin ! » Mademoiselle Leblon et une infirmière rousse ont essayé de l'installer sur un bassin ; elle a crié ; voyant sa chair meurtrie et le dur éclat du métal, j'avais l'impression qi/on la couchait sur des lames de couteau. Les deux femmes insistaient, la tiraillaient, la rousse la rudoyait et maman criait, le corps tendu par la douleur. « Ah ! laissez-la ! » ai-je dit. Je suis sortie avec les infirmières : « Tant pis ! laissez-la faire dans ses draps. — Mais, a protesté mademoiselle Leblon, c'est une telle humiliation ! Les malades ne la supportent pas. — Et elle sera mouillée, c'est très mauvais pour ses escarres, a dit la" rousse. — Vous la changerez aussitôt. » Je suis revenue près de maman : « Cette rousse, c'est une méchante femme », a-t-elle gémi de sa voix puérile. Elle a ajouté, navrée : « Je ne croyais pourtant pas être douillette ! — Tu ne l'es pas. » Et je lui ai dit : « Tu n'as qu'à te soulager sans bassin : elles changeront tes draps, ce n'est pas compliqué. — Oui » m'a-t-elle dit ; les sourcils froncés, un air de détermination sur le visage, elle a lancé comme un défi : « Les morts font bien dans leurs draps. »
J'en ai eu le souffle coupé. « Une telle humiliation. » Et maman qui avait vécu, hérissée d'orgueilleuses susceptibilités, n'éprouvait aucune honte. C'était aussi une forme de courage, chez cette spiritualiste guindée, que d'assumer avec tant de décision notre animalité.
On l'a changée, nettoyée, frictionnée. C'était maintenant l'heure de lui faire une piqûre, assez douloureuse, destinée, je crois, à combattre l'urée qu'elle éliminait mal. Elle semblait si harassée que mademoiselle Leblon a hésité : « Faites-la », a dit maman. « Puisque c'est bon pour moi. » Nous l'avons de nouveau tournée sur le côté ; je la tenais et je regardais son visage où se mêlaient le désarroi, le courage, l'espoir, l'angoisse. « Puisque c'est bon pour moi. » Pour guérir. Pour mourir.
J'aurais voulu demander pardon à quelqu'un.
J'ai su le lendemain que l'après-midi s'était bien passé. Un jeune infirmier remplaça mademoiselle Leblon et Poupette dit à maman : « Tu as de la chance d'avoir un garde si jeune et si gentil. — Oui, dit maman, c'est un bel homme. — Et tu t'y connais en hommes ! — Oh ! pas tellement, a dit maman avec de la nostalgie dans la voix. — Comment ? tu as des regrets ? — Hé ! hé ! Je dis toujours à mes petites-nièces : mes petites, profitez de la vie. — Je comprends pourquoi elles t'aiment tant. Mais tu n'aurais pas dit ça à tes filles ? » Alors maman, soudain sévère : « A mes filles ? Ah ! non ! » Le docteur P. lui avait amené une octogénaire qu'il devait opérer le lendemain et qui avait peur : maman l'avait chapitrée, lui donnant en exemple son propre cas.
« Ils m'utilisent à des fins publicitaires », m'a-t-elle dit le lundi d'un ton amusé. Elle m'a demandé : « C'est revenu mon côté droit ? J'ai vraiment un côté droit ? — Mais oui. Regarde-toi», a dit ma sœur. Maman a fixé sur le miroir un regard incrédule, sévère, hautain : « C'est moi, ça ? — Mais oui. Tu vois bien que tu as toute ta figure. — Je suis toute grise. — C'est l'éclairage. Tu es rose. » Le fait est qu'elle avait très bonne mine. Tout de même quand elle a souri à mademoiselle Leblon, elle lui a dit : « Ah ! cette fois je vous ai souri avec toute ma bouche. Avant je n'avais qu'une moitié de sourire. »
Elle ne souriait plus l'après-midi. Plusieurs fois elle répéta avec surprise et blâme : « Quand je me suis vue dans la glace, je me suis trouvée si laide ! » La nuit précédente, quelque chose s'était détraqué dans le goutte à goutte ; il avait fallu ôter le tuyau, puis le rejpiquer dans la veine ; la garde de nuit avait tâtonné ; le liquide avait coulé sous la peau, maman avait eu très mal. On avait emmailloté dans des bandages son bras énorme et bleu. Maintenant l'appareil était relié à son bras droit ; ses veines fatiguées supportaient à peu près le sérum ; mais le plasma lui arrachait des plaintes. Au soir, l'angoisse l'a saisie : elle avait peur de la nuit, d'un nouvel accident, de la douleur. Les traits contractés, elle suppliait : « Surveillez bien le goutte à goutte ! » Et ce soir encore, regardant son bras où se déversait une vie qui n'était plus que malaise et tourment, je me demandai : pourquoi ?
A la clinique, je n'avais pas le temps de m'interroger. Il fallait aider maman à cracher, lui donner à boire, arranger ses oreillers ou sa natte, déplacer sa jambe, arroser ses fleurs, ouvrir, fermer la fenêtre, lui lire le journal, répondre à ses questions, remonter sa montre qui reposait sur sa poitrine, suspendue à un cordonnet noir. Elle prenait plaisir à cette dépendance et réclamait sans répit notre attention. Mais, quand je fus rentrée, toute la tristesse et l'horreur de ces derniers jours tombèrent sur mes épaules. Et moi aussi un cancer me dévorait : le remords. « Ne la laissez pas opérer. » Et je n'avais rien empêché. Souvent, quand les malades souffraient un long martyre, je m'étais indignée de l'inertie de leurs proches : « Moi, je le tuerais. » A la première épreuve, j'avais flanché : j'avais renié ma propre morale, vaincue par la morale sociale. « Non, m'avait dit Sartre, vous avez été vaincue par la technique : et c'était fatal. » En effet. On est pris dans un engrenage, impuissant devant le diagnostic des spécialistes, leurs prévisions, leurs décisions. Le malade est devenu leur propriété : allez donc le leur arracher ! Il n'y avait qu'une alternative, le mercredi : opération ou euthanasie. Le cœur solide, vigoureusement réanimée, maman aurait résisté longtemps à l'occlusion intestinale et vécu l'enfer, car les docteurs auraient refusé l'euthanasie. Il aurait fallu me trouver là à six heures du matin. Mais même alors, aurais-je osé dire à N. : « Laissez-la s'éteindre » ? C'est ce que je suggérais quand j'ai demandé : « Ne la tourmentez pas » et il m'a rabrouée avec la morgue d'un homme sûr de ses devoirs. Ils m'auraient dit : « Vous la privez peut-être de plusieurs années de vie. » Et j'étais obligée de céder. Ces raisonnements ne m'apaisaient pas.
L'avenir m'épouvantait. Quand j'avais quinze ans, mon oncle Maurice était mort d'un cancer à l'estomac. On m'avait raconté que pendant des jours il avait hurlé : « Achevez-moi. Donnez-moi mon revolver. Ayez pitié de moi. » Le docteur P. tiendrait-il sa promesse : « Elle ne souffrira pas » ? Entre la mort et la torture, une course était engagée. Je me demandais comment on s'arrange pour survivre quand quelqu'un de cher vous a crié en vain : Pitié !
Et même si la mort gagnait, l'odieuse mystification ! Maman nous croyait auprès d'elle ; mais nous nous situions déjà de l'autre côté de son histoire. Malin génie omniscient, je connaissais le dessous des cartes, et elle se débattait, très loin, dans la solitude humaine. Son acharnement à guérir, sa patience, son courage, tout était pipé. Elle ne serait payée d'aucune de ses souffrances. Je revoyais son visage : « Puisque c'est bon pour moi. » Je subissais avec désespoir une faute qui était mienne, sans que j'en sois responsable, et que je ne pourrais jamais racheter.
Maman avait passé une nuit calme ; la garde, voyant son inquiétude, n'avait pas lâché sa main. On avait trouvé moyen de la mettre sur le bassin sans la blesser. Elle recommençait à manger et bientôt on supprimerait les perfusions. « Ce soir ! » suppliait-elle. « Ce soir ou demain », disait N. Dans ces conditions, la garde continuerait à la veiller mais ma sœur dormirait chez ses amis. Je demandai conseil au docteur P. Sartre prenait le lendemain l'avion pour Prague ; l'accompagnerais-je ? « N'importe quoi peut arriver, n'importe quand. Mais cette situation peut aussi durer des mois. On ne partirait jamais. Prague n'est qu'à une heure et demie de Paris et il est facile de téléphoner. » Je parlai à maman de ce projet : « Bien sûr ! va-t'en, je n'ai pas besoin de toi », me dit-elle. Mon départ achevait de la convaincre qu'elle était hors de danger : « Ils m'ont ramenée de loin ! Une péritonite à soixante-dix-huit ans ! Heureusement que j'étais ici ! Heureusement qu'on n'avait pas opéré mon fémur. » Son bras gauche délivré de ses bandages s'était un peu dégonflé. D'un air appliqué elle portait sa main à son visage ; elle vérifiait son nez, sa bouche : « J'avais l'impression que mes yeux étaient au milieu de mes joues, et mon nez, de travers, tout en bas de ma figure. C'est curieux... »
Maman n'avait pas eu l'habitude de s'observer. Maintenant, son corps s'imposait à elle. Lestée de ce poids, elle ne planait plus dans les nuées et ne disait plus jamais rien qui me choquât. Quand elle évoquait Boucicaut, c'était pour plaindre les malades condamnées à la salle commune. Elle prenait le parti des infirmières contre la direction qui les exploitait. Malgré la dureté de son état, elle demeurait fidèle à la discrétion dont elle avait toujours fait preuve. Elle craignait d'infliger trop de travail à mademoiselle Leblon. Elle remerciait, elle s'excusait : « Tout ce sang qu'on dépense pour une vieille femme, alors que des jeunes en auraient besoin ! » Elle se reprochait de me prendre du temps : « Tu as des choses à faire, et tu perds des heures ici : ça m'ennuie !» Il y avait un peu de fierté, mais aussi du remords dans sa voix quand elle disait : « Mes pauvres petites ! Je vous en ai donné des émotions ! Vous avez dû avoir peur. » Elle nous touchait aussi par sa sollicitude. Le jeudi matin, à peine sortie du coma, comme la femme de chambre apportait à ma sœur un petit déjeuner, elle a dit dans un souffle : « Conf... conf... — Confesseur ? — Non. Confiture », se rappelant que ma sœur en prenait le matin. Elle se préoccupait de la vente de mon dernier livre. Comme mademoiselle Leblon était mise à la porte par sa propriétaire, maman a accepté, sur une suggestion de ma sœur, qu'elle s'installât dans son studio : d'ordinaire elle ne supportait pas qu'on entrât chez elle en son absence. Sa maladie avait fracassé la carapace de ses préjugés et de ses prétentions : peut-être parce qu'elle n'avait plus besoin de ces défenses. Plus question de renoncement, de sacrifice : le premier de ses devoirs était de se rétablir donc de se soucier de soi ; s'abandonnant sans scrupule à ses désirs, à ses plaisirs, elle était enfin délivrée du ressentiment. Sa beauté, son sourire ressuscités, exprimaient un paisible accord avec elle-même et, sur ce lit d'agonie, une espèce de bonheur.
Nous avons remarqué, avec un peu de surprise, qu'elle n'avait pas réclamé la visite du confesseur décommandé le mardi. Bien avant son opération, elle avait dit à Marthe : « Prie pour moi, ma petite, parce que tu sais, quand on est malade on ne peut plus prier. » Sans doute était-elle trop occupée à guérir pour s'imposer les fatigues des pratiques religieuses. Le docteur N. lui dit un jour : « Pour vous remettre si vite, il faut que vous soyez bien avec le bon Dieu ! — Oh ! je suis très bien avec lui. Mais je n'ai pas envie d'aller le voir tout de suite. » La vie éternelle, ça signifiait sur terre la mort et elle refusait de mourir. Bien entendu, les dévots de son entourage supposaient que nous contrariions ses volontés et ils tentèrent des coups de force. Malgré la pancarte Visites interdites ma sœur un matin a vu la porte s'ouvrir sur la robe d'un prêtre ; elle l'a vivement refoulé : « Je suis le père Avril. Je viens en ami. — N'empêche. Le costume que vous portez effraierait maman. » Le lundi, nouvelle intrusion : « Maman ne reçoit personne », a dit ma sœur en entraînant madame de Saint-Ange dans le vestibule. « Soit. Mais il faut que je discute avec vous d'un problème très grave : je connais les convictions de votre mère... — Je les connais aussi, a dit ma sœur sèchement. Maman a toute sa tête. Le jour où elle souhaitera voir un prêtre, elle en verra un. » Quand je me suis envolée pour Prague le mercredi matin, elle ne l'avait pas encore souhaité.