27 août – pleine lune
Grâce fait une pirouette de la main dans l’air qui les sépare, ses ongles crénelés et jaunes sous leur vernis, et elle dit : « Misty chérie, tourne-toi que je puisse voir comment ça tombe dans le dos. »
La première fois que Misty affronte Grâce, le soir du vernissage de l’exposition, la première chose que lui dit Grâce, c’est : « Je savais bien que cette robe t’irait merveilleusement. »
La scène se passe dans la vieille maison des Wilmot sur Birch Street. L’encadrement de porte de son ancienne chambre est scellée derrière une feuille de plastique et des rubans jaunes posés par la police. Une capsule temporelle. Un cadeau à l’avenir. Au travers du plastique, on constate que le matelas n’est plus là. L’abat-jour de la lampe de chevet n’est plus là. Une giclure de matière sombre macule le papier peint au-dessus de la tête de lit. La pression sanguine rédigée en cursive. L’huisserie de la porte et le rebord de la fenêtre, leur peinture blanche est barbouillée de poudre noire à empreintes. De profondes traces toutes fraîches, laissées par l’aspirateur, s’entrecroisent sur le tapis. La poussière invisible de la peau morte d’Angel Delaporte, tout a été aspiré pour une analyse ADN.
Ton ancienne chambre.
Sur le mur au-dessus du lit vide se trouve la peinture du fauteuil ancien exécutée par Misty. Les yeux fermés, sur la pointe de Waytansea. L’hallucination de la statue venant la tuer. Zébrée de giclures de sang.
En compagnie de Grâce maintenant, dans sa chambre de l’autre côté du couloir, Misty dit de ne rien tenter d’incongru. Les policiers du continent sont garés juste devant la maison, ils les attendent. Si Misty n’est pas sortie dans les dix minutes, ils vont débarquer, en tirant sur tout ce qui bouge.
Grâce, elle est assise sur le tabouret capitonné de rose étincelant devant son énorme coiffeuse au dessus en verre garni de flacons de parfum et de bijoux étalés autour d’elle.
Les souvenirs de la fortune.
Et Grâce lance : « Tu es ravissante ce soir[19]. »
Misty a maintenant des pommettes. Et aussi des clavicules. Ses épaules osseuses et blanches, aussi rectilignes qu’un cintre, ressortent en pointes de la robe qui, dans une incarnation précédente, était une robe de mariée. Et qui aujourd’hui tombe d’une fine bretelle sur une épaule, tache blanche drapée en plis et s’étalant en vagues, déjà trop grande depuis que Grâce a pris les mesures, à peine quelques jours auparavant. Ou quelques semaines. Son soutien-gorge et sa culotte, ils sont tellement vastes que Misty a fait sans. Misty est presque aussi mince que son époux, ce squelette flétri alimenté en air et en vitamines par des machines.
Aussi mince que toi.
Sa chevelure est plus longue qu’avant son accident au genou. Sa peau est blanchie par tout ce temps passé entre quatre murs. Misty a une taille et des joues creusées. Misty n’a plus de double menton, et son cou est long et noueux.
Elle est tellement affamée que ses dents et ses yeux paraissent énormes.
Avant l’ouverture du vernissage de ce soir, Misty a appelé la police. Pas uniquement l’inspecteur Stilton, elle a appelé aussi la patrouille de la police d’État et le FBI. Misty leur a déclaré que l’AOPL allait attaquer le vernissage de l’exposition de ce soir, à l’hôtel sur Waytansea Island. Ensuite, elle a contacté le service des pompiers. Elle leur a annoncé que vers dix-neuf heures, dix-neuf heures trente, ce jour, un désastre allait se produire sur l’île. Faites venir vos ambulances, leur a-t-elle dit. Après quoi elle a appelé les infos de la télévision et leur a demandé d’envoyer une équipe avec le plus gros et le plus puissant camion-relais dont ils disposaient. Misty a appelé les stations de radio. Elle a appelé tout le monde, sauf les boy-scouts.
Dans la chambre de Grâce Wilmot, dans cette maison dont l’héritage de noms et d’âges était inscrit juste derrière la porte d’entrée, Misty explique à Grâce comment, ce soir, tous ses plans tourneront en eau de boudin. La police et les pompiers. Les caméras de télévision. Misty a invité le monde entier, et tous autant qu’ils sont, tous ces gens seront à l’hôtel pour le dévoilement.
Et, fixant une boucle à une oreille, Grâce regarde le reflet de Misty dans le miroir de sa coiffeuse et déclare : « Bien sûr que tu as fait tout ça, mais tu les avais aussi appelés la dernière fois. »
Misty dit : Qu’est-ce que Grâce veut dire par dernière fois ?
« Et vraiment, nous aurions souhaité que tu n’en fisses rien », répond Grâce. Occupée à lisser ses cheveux des paumes de ses mains bosselées, elle poursuit : « Au bout du compte, tu ne fais qu’augmenter le nombre de morts bien plus que nécessaire. »
Misty répond qu’il n’y aura pas de morts. Misty explique qu’elle a volé le journal intime.
Dans son dos, une voix lance : « Misty chérie, tu ne peux pas voler ce qui est déjà tien. »
Cette voix dans son dos. Une voix d’homme. C’est Harrow, Harry, le père de Peter.
Ton père.
Il a revêtu un smoking et coiffé ses cheveux blancs en couronne sur sa tête carrée, le nez et le menton pointus toujours aussi marqués et agressifs. L’homme que Peter était censé devenir. On sent encore son haleine. Les mains qui ont poignardé à mort Angel Delaporte dans le lit de Misty. Qui ont incendié les maisons dans lesquelles Peter a écrit des choses pour tenter d’avertir les gens de ne pas mettre le pied sur l’île.
L’homme qui a essayé de tuer Peter. De te tuer. Son fils.
Il est debout dans le couloir, et tient Tabbi par la main. La main de ta fille.
Pour information, juste au cas où, il semblerait qu’il s’est écoulé une vie entière depuis que Tabbi l’a quittée. S’est arrachée à son emprise pour aller prendre la main froide d’un homme qui, de l’avis de Misty, est un assassin. La statue dans les bois. Le vieux cimetière sur la pointe de Waytansea.
Grâce, les deux coudes en l’air, les mains derrière la nuque, est occupée à attacher un rang de perles, et elle dit : « Misty chérie, tu te souviens bien de ton beau-père, n’est-ce pas ? »
Harrow se penche pour embrasser Grâce sur la joue. Il se redresse et lance : « Naturellement qu’elle se souvient. »
L’odeur de son haleine.
Grâce tend les mains, agrippant l’air, et fait : « Tabbi, viens me donner un baiser. Il est temps que les adultes rejoignent la fête. »
D’abord Tabbi. Ensuite Harrow. Une des choses que l’on n’enseigne pas à la fac d’arts plastiques, une de plus, c’est ce qu’il faut dire quand les gens reviennent d’entre les morts.
À Harrow, Misty lance : « N’êtes-vous pas censé avoir été incinéré ? »
Et Harrow lève la main pour consulter sa montre. Il répond : « En fait, pas avant quatre bonnes heures. »
Il ressort sa manchette de chemise pour masquer sa montre et déclare : « Nous aimerions vous présenter au public de ce soir. Nous comptons sur vous pour prononcer quelques paroles de bienvenue. »
Pourtant, dit Misty, il sait ce qu’elle va dire à qui veut l’entendre. De courir. De quitter l’île et de ne plus revenir. Ce que Peter a tenté de leur faire comprendre. Misty leur apprendra qu’un homme est mort et qu’un autre est dans le coma à cause d’une malédiction insulaire complètement débile. À la seconde où elle montera sur la scène, elle s’écriera : « Au feu ! » Elle fera tout son possible, nom de Dieu, pour faire évacuer la salle.
Tabbi s’approche et se place au côté de Grâce, assise sur le tabouret de la coiffeuse. Et Grâce répond : « Rien ne nous ferait plus plaisir. »
Harrow dit : « Misty chérie, embrasse ta belle-mère. » Il ajoute : « Et je t’en prie, pardonne-nous. Nous ne t’embêterons plus après ce soir. »