CHAPITRE IX
Les habitants de la vallée noire étaient peu nombreux : une centaine. Peut-être parce que la clarté du soleil jaune n’y pénétrait jamais, la natalité était extrêmement faible. Rares étaient les couples ayant donné le jour à deux enfants. Plus de la moitié n’en avaient aucun. D’autre part, la nourriture insuffisante (les rares animaux qui la peuplaient à l’origine avaient été exterminés dès les débuts, et l’on rationnait avec sévérité les quelques légumes et racines potagères qui consentaient à végéter, étiolés, sur le pourtour de la vallée) expliquait un taux de mortalité très élevé chez les enfants. Du reste, aucun soin n’était possible puisque tout manquait et tout malade en était réduit à se guérir lui-même…, si sa constitution était suffisamment robuste.
Le Conseil, que l’on réunissait tous les cinq jours afin de distribuer la nourriture ou de parer aux situations inquiétantes (certains mois, une épidémie d’on ne savait quelle maladie avait décimé la population féminine, et l’on n’en était venu à bout qu’en abandonnant les cadavres à la lumière intense du soleil jaune, hors de la vallée), le Conseil comprenait dix membres : six hommes, quatre femmes. Il siégeait dans une grotte, en l’absence de tout luminaire. Depuis des générations, les yeux des réfugiés s’étaient si bien accoutumés à la pénombre que cela ne les gênait pas. Par contre, Helge et Karel discernaient à peine la silhouette de leurs juges, et Robi lui-même, regrettant plus que jamais de ne pas être nyctalope, avait eu toutes les peines du monde à reconnaître Mauri avant que ce dernier ne parlât.
Le Conseil, assis derrière une table de pierre, enregistra en silence le récit que fit Mauri. Robi n’écoutait pas. Dès les premiers mots, il avait compris que le chef-surveillant de l’entrée de la vallée était incapable de mentir. Il racontait ce qu’il avait vu, voilà tout. Robi, lui, pensait aussi à ce qu’il avait vu dans la vallée, pendant qu’on alertait les membres du Conseil. Ces gens-là vivaient comme des primitifs. Ils logeaient dans des grottes, cultivaient quelques champs peu fertiles et ne possédaient pour armes que leurs arcs et des couteaux de fer qui ne taillaient pas et ne piquaient guère. Ils avaient perdu jusqu’aux secrets de la fabrication de l’acier. Pourtant, dans leur isolement, il leur était resté quelque chose de leur ancêtres : ils savaient raisonner beaucoup mieux que ne l’eussent fait de véritables primitifs et ils avaient conscience de leur déclin.
Mauri se tut. L’un des membres du Conseil demanda aux accusés :
— Niez-vous que vous êtes venus pour enlever des femmes ?
— Formellement, fit Helge. La meilleure preuve, c’est qu’il y a une femme parmi nous.
— Pourquoi donc cette expédition ?
— Parce que, répondit Helge avec un toupet qui laissa Robi sans voix, je savais que les Êtres avaient enfin compris la vérité, à savoir que nous sommes des créatures pensantes et non des insectes. Je venais vous crier : « Nous n’avons plus rien à craindre d’eux !… Vous pouvez abandonner vos refuges de la vallée, vous établir au grand soleil, ils vous laisseront en paix. » J’en ai fourni la preuve en passant sans dommage au travers de la colonne lumineuse d’un Être, moi, humain ! Je suis le premier homme à avoir obtenu la neutralité des Êtres. Mon nom est Helge, et, si vous le désirez, je vous guiderai sur les chemins de la prospérité.
Mauri intervint et sa voix résonnait dans la caverne avec des sonorités de gong que l’on frappe.
— Un instant ! Ce n’est pas l’expression de la vérité. Celui qui communique avec les Êtres, celui qui a obtenu leur neutralité, ce n’est pas toi, c’est lui.
Il désignait Robi. Helge eut un rire assuré :
— Ce n’est pas un humain, affirma-t-il. C’est une machine. Et à coup sûr, une machine extra humaine. D’où vient-elle, je l’ignore. Elle a surgi soudain dans notre cité-dôme et s’est opposée au Grand-Thorem armé de son tordeur. Vous souvenez-vous de ce qu’est un tordeur ?
Des murmures coururent parmi les membres du Conseil, et l’un de ceux-ci déclara :
— Mon père en possédait un… Malheureusement, il ne fonctionnait plus. Il m’a conté les effets que produisaient cet engin.
— Eh bien ! cette machine a affronté le tordeur sans en ressentir les effets. Mieux : elle arraché le tordeur des mains du Grand-Thorem et l’a braqué sur lui. Nous avons vu notre chef se rouler à terre en hurlant, alors qu’elle, la machine, riait aux éclats. Il faut que…
— Helge, fit Robi tranquillement, je déteste que tu dises « elle » en parlant de moi. C’est désagréable.
— Tu es une machine ! cria le jeune homme avec colère. Mauri a vu les flèches se briser sur toi… Mauri a vu que tu sautais leur fossé sans me lâcher !
— Je te portais sous le bras, comme un petit garçon, dit Robi avec amusement. On aurait dit que j’allais te donner la fessée.
Karel eut un léger sourire. Malheureusement pour elle, Helge la regardait, et nota le fait.
— Elle aussi ! gronda-t-il… Elle, ma compagne, pour laquelle j’ai tout sacrifié en fuyant la cité-dôme ! Voilà qu’elle m’abandonne pour se ranger aux côtés d’une machine !
— Sans Robi, répliqua tranquillement Karel, nous ne serions pas arrivés jusqu’ici.
— Il n’en demeure pas moins, insista Helge, que j’ai tout abandonné pour toi. Est-ce vrai ?
— Oui, reconnut Karel. C’est vrai.
L’insistance d’Helge avait paru étrange à Robi, qui en comprit tout à coup la raison. Car l’un des Dix disait d’une voix chevrotante :
— Tout sacrifier à celle que l’on aime, c’est l’un des principes qui nous régissent, et nous t’en félicitons, Helge. Tu es courageux puisque tu as affronté l’Être, tu as le cœur noble puisque tu as tout sacrifié au salut de ta compagne.
Il semblait qu’Helge fût beaucoup mieux documenté qu’il ne l’avait laissé deviner sur les mœurs de la vallée noire. Robi s’apprêtait à intervenir, mais le Conseil ne lui en laissa pas le temps.
— Est-il vrai que tu n’es qu’une machine ? demanda quelqu’un.
— Oui, fit Robi.
— Qui t’a construit, et où ? Sont-ce les Êtres-lumière ?
— Ils en seraient parfaitement incapables : ils ne peuvent saisir nul objet matériel. J’ai été conçu sur une autre planète, nommée Mater, par un grand savant du nom d’Allan (Même collection : Planète maudite.). Je suis la réplique exacte d’un humain…, avec quelques perfectionnements.
Il y eut un silence qu’il sentit hostile. Puis :
— Tu te prétends supérieur aux humains ?
— Sur certains points, oui. Sur d’autres non. Par exemple, ma force physique est considérable, et j’ai trois cerveaux, mais je ne puis créer la vie.
Nouveau silence. Puis quelqu’un :
— C’est fou ! Impensable !
Une autre voix ajouta :
— Monstrueux !
— Oui, renchérit une femme. Si c’est vrai, tu es un monstre.
Robi fit la grimace.
— Ce n’est pas très gentil. Un monstre, d’après ce que je sais, est mal conformé physiquement ou mentalement. Or, vous pouvez vous en assurer, je suis parfaitement normal.
— Tu prétends posséder trois cerveaux !
— Et alors ? dit Robi. L’auriez-vous remarqué d’après mon apparence ou mon comportement ? Non, n’est-ce pas ? J’ai également une autre particularité : pas un atome de matière vivante n’entre dans ma constitution. Si vous allumiez un grand feu, je pourrais sans dommage m’y étendre et y rester pendant une heure. Vos flèches se brisent sur moi. Je saute dix fois plus loin que vous. Je n’en conçois aucun orgueil, mais c’est ainsi. Et je vous dis : tel que je suis, je puis vous être très utile. Vous êtes décidés, je l’ai lu dans vos esprits pendant que vous parliez, à offrir l’hospitalité à mes deux compagnons. Pourquoi ne m’accepteriez-vous pas ?
— Parce que, en plus, tu lis dans les esprits ? s’exclama une des femmes du Conseil.
— Seulement quand vous parlez à voix haute.
Il regretta aussitôt ces paroles, car les Dix se mirent aussitôt à chuchoter avec animation. Il comprit que l’on statuait sur son sort, mais ne put rien deviner.
— Puis-je dire quelques mots, intervint Mauri.
Et, sur la réponse affirmative du Conseil, il dit très vite :
— Machine ou non, j’ai vu Robi à l’œuvre. Il peut nous être d’une extraordinaire utilité. Et son comportement est parfaitement humain.
Il allait ajouter autre chose, mais le chef du Conseil lui coupa la parole :
— Nous étudierons cela demain, mon cher Mauri. Nous l’examinerons soigneusement et nous prendrons une décision. Pour l’instant, il ne nous paraît pas bon qu’une machine telle que lui loge chez des humains. Il passera donc la nuit dans la grotte aux machines, puisqu’il prétend en être une.
Et, à Robi :
— Feras-tu des difficultés pour obéir ?
— Aucune, dit Robi en riant. Les machines et moi, on est copains. De toute façon, je ne dors jamais.
Il nota un frisson qui parcourait le Conseil. Avec incrédulité, quelqu’un demanda :
— Veux-tu dire que tu ne prends jamais de repos ?
— C’est cela, fit Robi gentiment. Pourquoi me reposer puisque j’ignore la fatigue ?
— C’est monstrueux, murmura une femme. Robi haussa les épaules et, sans répondre, suivit Mauri hors de la grotte.