6. Je suis Poète
 
 

À cette époque, nous avions dû quitter la cour des Petits – où nous étions les Grands – et passer dans la cour des Moyens, où nous fûmes les Petits. Situation un peu humiliante, mais qui avait ses avantages, car ceux de Troisième et de Seconde, pendant les récréations, nous donnaient parfois la solution de nos problèmes d’arithmétique ou de géométrie. De plus, ils nous enseignèrent de nouveaux gros mots, inconnus dans la cour des petits, et nous apprirent à fumer, cachés derrière un pilier des arcades du préau, en dispersant la fumée révélatrice au moyen de la main gauche agitée en éventail. Enfin, ils nous donnèrent de précieux renseignements sur nos nouveaux professeurs, qui avaient été les leurs, et nous révélèrent le nom véritable de Pœtus, qui était notre nouveau maître d’étude, car nous avions – bien à regret – quitté le cher monsieur Payre.

Ce surnom n’avait aucun rapport avec le célèbre Pétomane, comme le croyait Lagneau. Pœtus s’appelait en réalité Leroux ; mais chaque année, en hiver, c’est-à-dire à la saison des grippes et des bronchites, il remplaçait les professeurs de lettres que la fièvre retenait chez eux. Et chaque année il dictait aux élèves la même version latine intitulée « La mort de Pœtus Cecina », car ce n’étaient pas les mêmes élèves.

Ce Pœtus, qui était sans doute un noble romain, fut condamné à mort par l’Empereur Claude, on ne sait pourquoi ; mais par une faveur spéciale l’empereur l’autorisa à se tuer lui-même, et lui envoya un très beau poignard.

Pœtus examina cette arme, en tâta le tranchant du bout du doigt, hocha la tête, puis parut réfléchir longuement.

Alors sa femme Aria s’avança, prit le poignard, et se l’enfonça dans la poitrine, en disant : « Pœte, non dolet », c’est-à-dire : « Pœtus, ce n’est pas douloureux. »

Alors Pœtus arracha le poignard sanglant, s’en perça le cœur, et tomba sur le cadavre de son épouse.

L’extraordinaire performance de cette matrone, qui avait utilisé son dernier soupir pour rassurer son époux, était célèbre dans les classes terminales, et d’autant plus que notre Pœtus, forcé de prononcer correctement le vocatif, disait « Pété, non dolet », ce qui obtenait un succès de fou rire, et de plus l’on racontait qu’un jour un farceur de Première B, nommé Périadès, dans sa version latine, n’avait pas hésité à traduire la phrase héroïque à sa façon : « Pété n’est pas douloureux. »

Il y gagna une consigne entière et une gloire durable puisque j’en parle soixante ans plus tard.

 

*

 

Notre Pœtus n’était pas gai : son choix cent fois répété de cette héroïque boucherie le prouve clairement, et parce qu’il était de petite taille, il s’efforçait de paraître sévère ; mais cette sévérité ne se manifestait que par des menaces articulées à mi-voix, d’une bouche légèrement tordue : elles suffisaient à assurer le silence de l’étude, à cause sans doute de l’atmosphère tragique qui l’entourait.

Tout naturellement, je partageais encore mon banc avec Lagneau, et toute l’équipe de cinquième nous avait suivis, sauf Zacharias, condamné à « redoubler ».

C’est pendant l’étude du soir entre six heures et six heures et demie que je fis une importante découverte.

Je venais de terminer ma version latine. C’était le soixante-troisième chapitre du Livre VII de César : Defectione Haeduorum cognita.

En attendant le dernier tambour du soir, je feuilletais les Morceaux choisis de la Littérature Française lorsque le hasard me proposa un poème de François Fabié.

L’auteur parlait à son père, un bûcheron du Rouergue, et il lui promettait de n’oublier jamais :

« Que ma plume rustique est fille de ta hache ».

Cette transformation d’une cognée en « plume » me parut le comble de l’élégance poétique, et je ressentis le frisson sacré de la beauté. Des larmes montèrent à mes yeux, et je pénétrai dans le royaume sous les yeux mêmes de ce Pœtus, qui ne se douta de rien.

Après avoir lu trois fois le chef-d’œuvre, je le sus par cœur.

Lagneau, qui m’entendait chuchoter, s’inquiéta.

— C’est une leçon pour demain ?

— Non.

— Pour quand ?

— Ce n’est pas une leçon.

— Alors, pourquoi l’apprends-tu ?

— Parce que c’est beau.

Cette raison lui parut si absurde qu’il ne put réprimer un éclat de rire, qui fit tomber un sévère avertissement de Pœtus sur la tête de Schmidt stupéfait.

À la sortie, Schmidt nous accompagnait toujours jusqu’à l’arrêt de son tramway, au terminus du cours Lieutaud. Dans la rue, je lui récitai d’une voix un peu tremblante ces vers magnifiques.

Il les écouta tout en marchant, la tête basse, et l’oreille tendue : puis il déclara tout bêtement que « ce n’était pas mal », puis me fit stupidement remarquer que cette hache devait être bien petite pour n’avoir fourni qu’une plume, et il nous expliqua fort sérieusement qu’une cognée de bûcheron pèse dans les trois kilos, et qu’avec trois kilos d’acier on pouvait faire deux cents boîtes de plumes sergent-major.

Je fus indigné par la grossièreté de cette critique, et je lui répondis qu’il n’y comprenait rien, qu’il raisonnait comme un quincaillier, et nous l’abandonnâmes tout seul, à l’arrêt de son tramway, sous un clignotant bec de gaz : il n’en fut pas autrement affecté, car il nous regarda partir en ricanant.

En remontant le cours Lieutaud, je pris le bras de Lagneau, et je recommençai ma récitation pour lui seul. Il m’écouta, pensif, mais ne dit rien et je vis bien qu’il n’en pensait pas davantage.

Je le quittai sur la Plaine, au coin de la rue Saint-Savournin, et tout en descendant la rue Terrusse, je réfléchis : les ricanements de Schmidt et l’incompréhension de Lagneau ne prouvaient qu’une chose : c’est qu’ils n’étaient pas poètes.

J’en inférai que je l’étais moi-même, que j’avais été stupide de ne pas m’en apercevoir plus tôt, et qu’il fallait commencer mon œuvre dès le lendemain si je voulais connaître la gloire et la fortune à vingt ans.

Je me vis alors photographié dans un riche cabinet de travail, entouré de livres précieux, sous mon propre buste couronné de lauriers. La main gauche soutenant mon front inspiré, j’écrivais un poème à mon père, avec un stylographe à pompe, ce qui était le modèle le plus moderne, celui de Monsieur le Censeur. Ce poème serait un sonnet, qui montrerait Joseph dans toute sa gloire, d’abord gagnant un concours de boules, puis foudroyant les bartavelles, enfin entouré par ses élèves reconnaissants ; il se terminerait par ces vers glorieusement imités de François Fabié :

Je n’oublierai jamais que je te dois le jour,

Et que mon stylographe est le fils de ta plume.

 

*

 

Le lendemain matin, dès la première étude, j’informai Lagneau de mes projets. Il me félicita, et déclara que ça ne l’étonnait pas, parce qu’à son avis j’avais une tête de poète. Il m’apprit d’ailleurs qu’il connaissait déjà un autre poète, qui était papetier et marchand de journaux rue de Rome : il écrivait lui-même les vers qui étaient imprimés sur ses cartes postales. Mais je lui fis remarquer que ces poèmes ne comptaient jamais plus de quatre vers, et que c’étaient des amusettes, et non pas des poèmes véritables.

Donc, poète, mais de quel genre ? Victor Hugo ? Non, pas encore. Alors, Alfred de Musset ? Non. Il est trop malheureux. Et La Fontaine ? Non. C’est un poète pour les enfants… Finalement, je décidai de n’imiter personne, mais de me laisser aller à mon inspiration, et de composer un volume d’au moins cinquante pages, intitulé : « LE LIVRE DE LA NATURE ».

C’est pendant la classe de latin, pendant que la quatrième cohorte de la cinquième légion pataugeait dans des marécages, que je commençai ma première œuvre poétique. Je l’intitulai d’abord « Mélancolie », parce que ce mot me plaisait, à cause de son balancement, mais mon inspiration ne suivit pas ce titre, et j’écrivis, comme malgré moi, la Chanson du Grillon. (C’est ça l’inspiration).

À dix heures, au moment où César interrogeait Eporédorix, j’avais fini la première strophe.

Pendant l’étude de dix heures à midi, je vins à bout de la seconde, et après de longues réflexions, accompagnées de mimiques et de marmottages qui firent grande impression sur Lagneau – j’écrivis la troisième d’un seul jet.

Enfin, à la récréation de quatre heures, après m’être fait prier longuement, je consentis à faire la première communication de mon œuvre au public : c’est-à-dire que j’allai m’asseoir sur le banc du préau, entre Lagneau et Nelps, et que je lus – à mi-voix – la Chanson du Grillon.

Sans ma vieille tante Marie, ce poème eût été entièrement perdu. Toute sa vie, elle avait collectionné les cartes postales, (« Un bonjour de Saint-Malo », « Bon souvenir de Toulon ») les quittances du gaz, les avertissements du percepteur, les lettres, bref un monceau de paperasses qu’elle appelait « ses documents ». C’est dans ces documents que j’ai retrouvé, par hasard, deux strophes de ce poème. Les voici :

 

Je suis un petit grillon

Noir, paisible, et solitaire…

Au flanc jaune d’un sillon

Loin du bec de l’oisillon,

J’habite un trou sous la terre…

 

Le soir j’en sors pour chanter

Sous la lune mon amie…

Je dis à l’astre argenté

La splendeur des nuits d’été

Sur la campagne endormie.

 

Ici, hélas, la page est déchirée, et la troisième strophe – ma préférée – a disparu, mais je sais encore ce qu’elle disait :

La femelle du grillon, jalouse de « l’astre qui rayonne », venait vers lui, en se cachant sous les herbes ; mais le petit chanteur la voyait :

 

Et soudain d’une autre voix

Je chante pour ma grillonne.

 

Les trois premiers vers de cette strophe finale sont donc perdus à jamais…

Mais quoi ! Il nous manque la moitié de la Poétique d’Aristote, et des trente comédies de Ménandre, le plus illustre des poètes grecs, il ne nous reste qu’une dizaine de vers… Le fait que le Temps, qui consume toutes choses, ait respecté au moins mes premières strophes, est une marque de sa faveur.

À la fin de ma lecture, Lagneau fut stupéfait, et déclara tout d’une haleine : « C’est formidable ! C’est formidable ! Je vais le faire lire à ma mère ! C’est formidable ! »

L’étonnement de Nelps fut encore plus grand, car il alla jusqu’à l’incrédulité : il se mit à rire, et dit simplement :

— Où as-tu copié ça ?

Je répondis avec feu :

— Je l’ai copié dans ma tête !

— C’est pas vrai, dit Nelps.

— Quoi ? cria Lagneau, indigné. Je l’ai vu faire !

— Tu l’as vu écrire, dit Nelps, mais ça ne veut rien dire. Moi je dis qu’il l’a lu dans un livre, et qu’il l’a appris par cœur, et après, ça n’était pas difficile de faire semblant de l’inventer !

Cette supposition injurieuse me flatta grandement.

— Mon vieux, lui dis-je, là tu me fais plaisir ! Oui, PLAISIR ! Si tu crois que j’ai copié sur Victor Hugo, ou bien Malherbe, ou bien François Coppée, ou même François Fabié, alors, ça veut dire que ce poème est superbe ! Et pour te prouver que c’est moi qui l’ai fait, je vais t’expliquer chaque mot !

Alors, avec une vanité absurde, mais une conviction sincère, je leur fis une explication de texte, selon la méthode Zizi, c’est-à-dire que je détaillai les beautés de mon œuvre. Et voici ce que je disais :

— « Je suis un petit grillon ».

Ce premier vers est simple et direct. Ce grillon parle, ce qui peut paraître surprenant. Mais La Fontaine fait parler la Cigale, et la Fourmi lui répond. C’est ce que l’on appelle une licence poétique. D’autre part, le mot « grillon » est un mot évocateur. Dès qu’on le prononce, on voit la Bastide-Neuve, un soir, pendant les vacances, et les derniers rayons du soleil à la cime des oliviers. Et même, on sent l’odeur des chèvrefeuilles.

— « Noir, paisible et solitaire ».

Le voilà décrit en trois mots. C’est la présentation du personnage.

— « Au flanc jaune d’un sillon ».

Évidemment, un sillon n’a pas de « flanc », puisque c’est un mot qui s’applique à une créature vivante. Mais c’est ce que l’on appelle une métaphore. Les poètes font très souvent des métaphores, et sillon, c’est un mot de poète, un mot évocateur.

Moi, quand je lis « sillon », je vois mon ami François, qui enfonce le soc brillant, et qui retourne l’odeur de la terre, et ça me fait une émotion poétique. Et puis, j’entends chanter les merles de Passe-Temps. C’est ça la poésie.

— « Loin du bec de l’oisillon ».

Ça, c’est dramatique, parce que les petits oiseaux guettent le grillon pour le manger.

— Un oisillon, dit Nelps, ce n’est pas un petit oiseau… Ça veut dire un oiseau très jeune, qui est encore dans son nid.

— En prose, tant que tu voudras. Mais en poésie, moi j’ai voulu dire un oiseau pas très gros, comme un moineau ou un pinson. Et ça s’appelle, puisqu’il faut tout te dire, une licence poétique. Même Victor Hugo fait des licences poétiques. Eh bien, moi aussi.

— En plein dans la gueule ! dit Lagneau, que cette interruption indignait.

Je poursuivis :

— « Mais, pour échapper à l’oisillon,

J’habite un trou sous la terre ».

Là, on voit tout de suite le petit trou rond, et de fines antennes noires qui en sortent, juste au pied d’une touffe de pissenlits, ou peut-être de coquelicots.

Je commentai, avec la même prétention, les deux strophes suivantes, et je conclus, avec une hypocrisie révoltante :

— Remarquez que c’est mon premier poème, et je ne sais même pas si je le publierai !

Alors Lagneau dit gravement :

— Ce qui est extraordinaire, c’est que ça rime à tous les coups ! Ça, mon vieux, je parie que Socrate ne saurait pas le faire.

— Ce n’est pas sûr, dis-je modestement. Moi, je n’ose pas encore me comparer à lui.

— Moi, dit Nelps, je te le dis sincèrement : si tu ne l’as pas copié, je suis sûr que tu seras de l’Académie Française…

Je fus persuadé qu’il ne se trompait pas : la modestie ne vient qu’avec l’âge, quand elle vient.

Pourtant, je comprends et j’excuse cette vanité ridicule d’un « poète » de treize ans, car j’ai connu depuis un assez grand nombre de messieurs et de dames qui, bien longtemps après leur puberté, écrivent avec passion des odes, des sonnets, et même des poèmes épiques. Leur émotion est sincère, et leur lyrisme est spontané ; ils ont de belles âmes de poètes. Quand ils nous lisent leur ouvrage, ils ne peuvent s’empêcher de verser des larmes, car ils y retrouvent l’émotion qui les inspira, et qu’ils ont cru mettre dans les mots. Celui-ci parle de Françoise, et ces deux syllabes et demie contiennent le premier amour de sa jeunesse ; il dit « sauterelle », et il entend la petite musique lointaine du premier soir des vacances ; il prononce avec ferveur « prière du soir », et il revoit la petite église de campagne, mal éclairée, par un soir d’hiver, où il s’agenouillait auprès d’une mère chérie. Mais l’auditeur ne connaît pas les clefs de ces mots : et bien souvent, il en a d’autres. Il n’est jamais allé à la prière du soir ; « sauterelle » lui rappelle ce grand nègre qui en faisait frire une pleine poêle, et qui insista pour qu’il en croquât au moins une, et Françoise, c’est précisément le nom d’une cuisinière bigle, qui se vanta d’avoir tous les jours craché dans le potage lorsqu’elle fut enfin renvoyée. C’est pourquoi l’auditeur stupéfait n’entend qu’une ronronnante litanie de mots, et que l’émotion du lecteur lui paraît lamentablement inexplicable.

 

*

 

Cette année de quatrième fut tout entière occupée par mes travaux poétiques. J’écrivis une trentaine de poèmes, qui célébraient la Mère Nature, représentée par la cigale, la source, le vent, le rossignol, le berger, les semailles et les moissons. J’allais chez Lagneau le jeudi, les imprimer à la polycopie, avec la collaboration exaltée de sa tante, qui me considérait comme un génie naissant. Elle en envoyait des copies aux journaux, et aux revues, accompagnées de lettres de sa façon. Comme jamais personne ne lui répondit, elle en conclut que ces gens avaient décidé de faire « la conspiration du silence », afin d’étouffer les jeunes talents, et elle leur écrivit des pages de sarcasmes : il m’arrive aujourd’hui de recevoir de ces lettres de folles, et je pense avec tendresse à la tante de Lagneau, tourmentée par une fourmilière d’hormones, qui faisaient naître sous son maigre chignon tant d’extravagantes raisons « que la raison ne connaît pas ».

 

*

 

Aux temps lointains de mon adolescence sur les bancs du vieux lycée de Marseille, je composais des poésies. Presque tous les écrivains ont commencé par là.

Avant la quinzième année, on ne comprend pas les beautés de la prose, on est peu sensible au génie du style de Montaigne ou de Chateaubriand. Ce que j’admirais dans la poésie, c’était la difficulté vaincue, et je pensais tout simplement que les prosateurs s’étaient résignés à écrire en prose parce qu’ils n’étaient pas capables de trouver des rimes. Comme j’en trouvais facilement, je me croyais beaucoup plus fort que Bossuet ou Balzac.

Mes condisciples admiraient mon talent, et mes professeurs m’encourageaient, car ils pensaient que cette manie était un excellent exercice de français.

J’écrivis ainsi un grand nombre de petites poésies, et des déclarations d’amour en vers pour mes camarades amoureux, qui récompensaient mon génie avec des caramels mous du « Chien qui Saute », et quelquefois par des cigarettes.

Lorsque nous arrivâmes en seconde, je décidai de renoncer aux madrigaux et aux élégies pour commencer une œuvre importante, dans le genre de la Légende des siècles, ou de l’Iliade. En moderne, évidemment. Le grand héros du XXe siècle c’était indiscutablement Napoléon. Ce fut donc lui que je choisis. Après avoir relu mon cours d’histoire je cherchai un exorde grandiose comme celui de l’Enéide, « Arma virumque cano… », mais je compris bien vite que je n’avais pas le souffle épique, et je renonçai à écrire l’Épopée de l’Empereur.

J’avouai ma déception à Albert Cohen ; il me dit alors :

— Je savais que tu y renoncerais.

— Pourquoi ?

Comme notre amitié était plus forte que notre modestie, il me répondit :

— Tu es un grand élégiaque, dans le genre de Racine ou d’Alfred de Musset. Ce que tu peux faire, c’est une tragédie genre Bérénice, avec une belle histoire d’amour.

Charmé d’être un grand élégiaque racinien – car, puisque Cohen l’avait dit, je n’en doutai pas une seconde – j’empruntai à la Bibliothèque du Lycée un recueil des élégiaques latins, composé par M. Arnauld, professeur de première de notre lycée. J’y découvris Properce, Tibulle, Ovide, Catulle.

J’étais un assez bon latiniste, car je parlais le provençal avec mon grand-père et mes amis du village de la Treille, près d’Aubagne. Cette langue est beaucoup plus proche du latin que le français. Évidemment, bien des mots ont changé de forme au cours des siècles.

Mais à cette époque, qui n’est pourtant pas si lointaine, le peuple du Midi parlait encore la langue romane, la langue d’oc. La Provence était restée une colonie romaine, une terre d’immigration pour les Piémontais, les Lombards, les Napolitains, et il y avait dans les écoles publiques beaucoup de petits garçons qui étaient les premiers de leur famille à savoir lire, et à parler le français.

Les élèves de mon père s’appelaient Roux, Durbec, Laurent. Mais il y avait aussi beaucoup de Lombardo, Binucci, Renieri, Consolini, ou Socodatti.

Un jour, un beau petit garçon, qui s’appelait Fiori ou Cacciabua, et dont le père était marbrier, ne vint pas en classe pendant toute une semaine. Quand il revint, mon père lui demanda la cause de son absence. Il répondit que son père l’avait emmené en Italie, pour y voir sa grand-mère, qui était très vieille, et qui ne le connaissait pas.

— Je te crois, dit mon père ; mais il faut que tu m’apportes un billet de tes parents qui confirme ce que tu me dis. C’est le règlement.

L’après-midi, il remit à mon père une feuille de cahier pliée en quatre. Mon père la déplia, et lut ce message d’un air surpris. Au milieu de la feuille, il n’y avait qu’un seul mot, écrit en lettres majuscules :

 

NAPATOR.

 

— Qu’est-ce que ça veut dire ? dit mon père.

— Ça veut dire, dit Cacciabua en rougissant, que j’ai dit la vérité, et ça fait que je n’ai pas tort.

— C’est parfait, dit mon père, sans manifester le moindre étonnement. Et il mit le billet dans sa poche. Mais à table, il raconta l’histoire à ma mère, et lui montra ce mot étrange, « digne, dit-il, d’être gravé en hiéroglyphes sur le sarcophage d’un Pharaon… » Il fallut m’expliquer le sens de cette phrase mystérieuse, car j’avais une grande passion pour les mots… L’ignorance du marbrier me fit bien rire : quand on ne sait pas grand-chose, on est toujours cruel pour ceux qui savent encore moins… J’en parlai à voix basse à Florentin, qui en parla à Dubuffet, qui raconta la chose à Davin, et Cacciabua devint Napator, ce qui le fit bien rire lui-même ; la gloire de son père n’était pas dans l’orthographe, mais s’épanouissait dans les fleurs de marbre qu’il ciselait sur les tombeaux.