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La tour de Babel

Le mythe biblique de la tour de Babel constitue une évocation saisissante de deux événements de l’histoire des origines : d’abord l’échec de la prétention humaine dans sa volonté d’aller plus haut que ne le permettent ses possibilités, ensuite la confusion des langues, cause essentielle de la dispersion des peuples et de leur incompréhension, source de conflits permanents. Il convient pourtant d’apporter des nuances à cette interprétation superficielle qui, sans être fausse, n’en est pas moins réductrice.

La Genèse présente cet épisode comme le juste châtiment d’une humanité qui s’est révoltée contre les limites que Dieu lui avait assignées. Mais quelles limites ? Le texte biblique est confus et très contradictoire si l’on s’en tient à la lettre. Il faut replacer l’épisode de la tour de Babel dans son contexte, tel qu’il est exprimé dans le récit.

L’événement se place quelques générations après le déluge. En concluant un pacte avec Noé, Yahvé a demandé aux rescapés de la catastrophe de se disperser à travers toute la terre, de la faire fructifier et de se multiplier (Gen. IX, 1-3 et 9-16). Noé a trois fils, Sem, Cham et Japhet : ce sont donc eux qui recevront la mission de repeupler la Terre. L’exégèse classique, quelque peu schématique, et plus symbolique que réelle, fait de Sem l’ancêtre de tous les Sémites, de Cham celui des Africains, et de Japhet celui de ceux qu’on appelle maintenant des Indo-Européens. On remarquera qu’il n’y a ici aucune allusion à ceux qui allaient peupler l’Extrême-Orient.

En fait, tout est beaucoup plus complexe. À cet endroit du récit biblique se combinent étroitement des éléments issus de la source yahviste et d’autres appartenant à la tradition sacerdotale. Il est donc indispensable d’en faire une synthèse. On en arrive à admettre comme descendants de Sem les habitants de l’ancien Iran (Élam), ceux de l’Assyrie, les Hourrites de la Haute Mésopotamie, les Lydiens, les Araméens de Syrie, les Sémites du Sud, ou Arabes, tels les Sabéens, célèbres à cause de la reine de Saba, et, bien entendu, les ancêtres des Hébreux. Pour ce qui est de la lignée de Cham, on retiendra les Nubiens, les Éthiopiens du pays de Koush, les Égyptiens (Misraïm), les Libyens (pays de Pouth) et certaines tribus de l’Arabie du Nord, ainsi que les Cananéens qu’on disait descendants de Canaan, fils de Cham. Les populations noires d’Afrique ne rentrent pas dans cette catégorie, et il semble bien que les rédacteurs de la Bible les aient ignorées comme ils ont ignoré celles de Mongolie, de Chine et du Japon, ainsi que les habitants de tout le Sud-Est asiatique.

Quant aux peuples issus de Japhet, ils sont innombrables : les Cimmériens (Gomer) de l’Asie Mineure orientale, les Lydiens de Gygès (Magog), les Mèdes (Madaï), les Grecs d’Ionie (Yavân), des peuples proches de la mer Noire (Toubal et Mèshek), peut-être les ancêtres des Étrusques (Tirâs), les Scythes (Aschkénâz), les Philistins (Pelishtîm, lesquels ont donné son nom à la Palestine), les habitants de la Crète, ceux de Chypre (Elisha), de la péninsule Ibérique (Tarsis) et de Rhodes (Dodanîm ou Rodanîm), ce dernier terme pouvant tout aussi bien désigner les populations européennes du nord de la Méditerranée que les rédacteurs de la Bible hébraïque ne connaissaient pas.

Quoi qu’il en soit, il s’agit bien ici d’une « répartition » de la surface du globe entre les trois fils de Noé et leurs descendants. Et si l’on examine attentivement les trois listes généalogiques qui sont données par le récit biblique, on est amené à se pencher sur l’un des descendants de Cham, un certain Nimrod ou Nemrod, car il est en relation directe avec la tour de Babel, parfois appelée « la tour de Nemrod ». On en dit très peu, mais suffisamment : « Koush fait enfanter Nimrod ; il commença à être un héros sur la Terre. Il était un héros de chasse devant Iahvé-Adonaï. Sur quoi il est dit : Tel Nimrod, héros de chasse, face à Iahvé-Adonaï. Et c’est en tête de son royaume : Babel, Érekh [Ourouk], Akkad[89] et Kalné [ville inconnue] en terre de Shinéar [Mésopotamie]. De cette terre est sorti Ashour [Assour]. Il bâtit Ninive, Rebahot-ville et Kalah, Ressen entre Ninive et Kalah[90], c’est la grande ville » (Gen. X, 8-12, trad. Chouraqui).

Si l’on comprend bien, ce Nemrod était ce qu’on appellerait aujourd’hui un « bâtisseur d’empire ». C’est le « grand chasseur devant l’Éternel ». A-t-il existé réellement ? Rien n’est moins sûr. Il faut s’en tenir à voir en lui une figure emblématique, celle d’un tyran assurant par tous les moyens sa domination sur le monde et défiant Dieu lui-même. C’est bien ainsi que Victor Hugo l’a représenté dans un des épisodes de sa Fin de Satan. Le poète imagine que Nemrod a retrouvé le clou d’airain dont Caïn avait frappé son frère Abel et que, avec ce clou, il a façonné son glaive. Il se sert de cette arme redoutable pour s’imposer par la force à tous les hommes. Il fonde Babylone, il devient maître de la terre. Mais la terre ne lui suffit pas : il veut aller encore plus loin et conquérir le ciel. Victor Hugo reprend alors une tradition qui circulait autrefois dans tout le Moyen-Orient et que Ferdousi, célèbre poète persan du Xe siècle, a contribué à faire connaître au monde.

Hugo nous présente d’abord Nemrod comme un farouche solitaire que « les vagues démons se montraient du doigt ». Ce violent chasseur

 

« Prit, sur de grands monts

Que battaient la nuée et l’éclair et la grêle,

Quatre aigles qui passaient dans l’air, et sous leur aile,

Il mit tout ce qu’il put de la foudre et des vents.

Puis il écartela, hurlants, mordants, vivants,

Entre ses poings de fer, quatre lions libyques,

Et suspendit leurs chairs au bout de quatre piques. »

 

Ainsi est ramassée la force ascensionnelle dont il a besoin, et le symbole des aigles et des lions n’est pas dû au hasard, les aigles étant censés être les oiseaux capables de monter très haut, et les lions étant les « rois des animaux », puissants et agressifs.

Cela accompli, Nemrod « songea trente jours » avant de se rendre sur le mont Ararat. Là, il recueille les débris de l’arche de Noé, les assemble et

 

« De ces madriers construisit une cage,

Chevillée en airain, carrée, à quatre pans,

Et sur les trous du bois mit des peaux de serpents ;

Et cette cage, vaste et sinistre tanière,

Pour toute porte avait deux trappes à charnière,

L’une dans le plafond, l’autre dans le plancher. »

 

Certes, Hugo s’est souvenu de la « cage de soleil » que décrit tout aussi superbement Cyrano de Bergerac dans son Voyage dans les états du Soleil, mais l’évocation du chasseur Nemrod construisant avec orgueil cet engin « diabolique » ne manque pas de grandeur. Et c’est ainsi qu’il s’élève dans les airs dans l’espoir insensé d’atteindre non pas seulement le ciel, mais Dieu lui-même. Cette ascension hallucinante est décrite à la perfection par le poète. C’est la révolte contre Dieu à l’état pur :

 

« Ô nuées,

Nemrod, le conquérant de la Terre s’en va !

Je t’avertis là-haut, Jéhovah ! Jéhovah !

C’est moi. […] Terre, arbres que les vents courbent sous leurs haleines,

Ô déserts, noirs vallons, lac, rochers, grandes plaines,

Levez vos fronts sans nombre et vos millions d’yeux ;

Nemrod va conquérir le Ciel mystérieux. »

 

Ce voyage dans l’espace dure un temps indéterminé mais très long, rythmé par ce refrain obsessionnel : « Et les aigles montaient. » Victor Hugo est sans doute le seul à avoir su transcrire les différentes étapes d’une ascension fantastique vers l’impossible :

 

« Et l’esquif monstrueux se ruait dans l’espace,

Les noirs oiseaux volaient, ouvrant leur bec rapace.

Les invisibles yeux qui sont dans l’ombre épars

Et dans la vague azur s’ouvrent de toutes parts

Stupéfaits, regardaient la sinistre figure

De ces brigands ailés à l’énorme envergure ;

Et le char vision, tout baigné de vapeur,

Montait ; les quatre vents n’osaient souffler, de peur

De voir se hérisser le poitrail des quatre aigles. »

 

Le ciel est pourtant lointain, et Nemrod s’en aperçoit très vite :

 

« L’infini se laissait pousser comme une porte ;

Et tout le jour se passa de la sorte ;

Et les aigles montaient. »

 

L’audace ne suffit pas. Lorsque Nemrod fait ouvrir la trappe d’en bas par son serviteur, l’Eunuque qu’il a contraint à l’accompagner, il voit la Terre se rétrécir et devenir peu à peu invisible, un simple point dans l’espace. Mais quand il fait ouvrir la trappe d’en haut, le ciel lui apparaît toujours aussi bleu et aussi impénétrable. Le temps existe-t-il ?

 

« Le vent soufflait en bas dans l’ombre ;

Et les aigles montaient.

Et Nemrod attendit

Un mois, montant toujours… »

 

De plus en plus orgueilleux et intraitable, prenant conscience qu’il ne pourra jamais atteindre le ciel, Nemrod prend son arc et lance une flèche meurtrière vers le haut, espérant frapper ainsi l’Éternel. L’échec est flagrant.

 

« Un mois après, la nuit, un pâtre centenaire

Qui songeait dans la plaine où Caïn prit Abel,

Champ hideux d’où l’on voit le front noir de Babel,

Vit tout à coup tomber des cieux, dans l’ombre étrange,

Quelqu’un de mystérieux qu’il prit pour un archange ;

C’était Nemrod. Couché sur le dos, mort, puni,

Le noir chasseur tournait encor vers l’infini

Sa tête aux yeux profonds que rien n’avait courbée.

Auprès de lui gisait sa flèche retombée,

La pointe, qui s’était enfoncée au ciel bleu,

Était teinte de sang. Avait-il blessé Dieu ? »

 

L’interrogation de Hugo est intéressante, car l’épisode biblique de la tour de Babel démontre clairement que Dieu a été blessé – moralement – par la tentative de Nemrod. Après tout, cette légende de Nemrod s’élevant dans les airs pour conquérir le ciel correspond étroitement à l’édification de la tour. « La Terre entière se servait de la même langue et des mêmes mots. Or, en se déplaçant vers l’orient, les hommes découvrirent une plaine[91] dans le pays de Shinéar[92] et y habitèrent. Ils se dirent l’un à l’autre : Allons ! moulons des briques et cuisons-les au four. Les briques leur servirent de pierres[93] et le bitume leur servit de mortier. Allons, dirent-ils, bâtissons-nous une ville et une tour dont le sommet touche le ciel. Faisons-nous un nom afin de ne pas être dispersés sur toute la surface de la Terre. » (Gen. XI, 1-4, T. O. B.)

Qu’en est-il exactement de cette histoire fabuleuse ? La tour de Babel a-t-elle réellement surgi du sol par le patient travail des hommes ? À cette question, la réponse est affirmative. Symbolique dans le récit biblique, la tour de Babel ne peut être que la grande ziggourat de Babylone, qui est le même nom que celui de Babel, comme la nommaient les Hébreux. La ziggourat de Babylone était un temple, dont les vestiges sont encore visibles et dont les archéologues ont pu reconstituer le plan primitif. Détruite en 689 avant notre ère par Sennachérib, lors de la prise de Babylone, puis reconstruite par ses successeurs, dont le célèbre Nabuchodonosor II, elle avait une base carrée de 91 mètres. Elle comportait sept étages en gradins, le tout en brique, et au sommet, s’élevait le temple comportant plusieurs pièces, un « saint des saints » où seuls les prêtres de haut rang avaient le droit de pénétrer. La reconstitution conjecturale de cette ziggourat correspond très exactement à la tour de Babel. Et ce n’était pas la seule ziggourat de Mésopotamie : construites dans l’enceinte de vastes enclos sacrés, généralement au cœur d’une ville, elles ont fleuri un peu partout à partir de 2000 av. J.-C., date de la fin de la période mégalithique et du début de l’âge du bronze.

On sait, grâce aux précieux documents de la bibliothèque de Ninive, que le roi Nammu, fondateur de la troisième dynastie, en fit construire une à Ur, la patrie d’Abraham, mais également d’autres à Endu, à Ourouk, la cité du héros Gilgamesh, et à Nippur. La ziggourat d’Ur, dédiée à Nanna, la Déesse Mère, était également, d’après les études archéologiques, un gigantesque bâtiment qui possédait trois escaliers d’accès se rejoignant à angle droit. La tour de Babel n’est pas une fiction, mais une réalité appartenant aux brillantes civilisations qui se sont succédé pendant l’époque néolithique, tout autour du Tigre et de l’Euphrate, là où sont apparues la culture du blé et la sédentarisation de populations autrefois nomades à l’intérieur de véritables villes qui, sans être des mégalopoles à l’échelle des XXe et XXIe siècles, n’en constituaient pas moins des surfaces urbanisées considérables.

Pourquoi ces rassemblements de populations dans l’enceinte d’une ville en cette période ? C’est aux sociologues et aux historiens de proposer des réponses. Quelles qu’elles soient, elles auront fatalement un rapport étroit avec le mythe, puisque celui-ci transcrit un état de fait devenu emblématique. Une première constatation s’impose : le pacte entre Noé et Yahvé stipulait une dispersion des existants sur la surface du globe terrestre. Or, l’urbanisation est au contraire une concentration d’existants. Il y a quelque chose qui n’est point conforme au plan divin. Le récit biblique, quelque peu ambigu, est cependant riche d’enseignement. Après avoir signalé que les existants humains craignent leur dispersion et se révoltent contre elle, le texte continue ainsi : « Iahvé-Adonaï descend pour voir la ville et la tour qu’avaient bâties les fils du Glébeux. Iahvé dit : Voici, un seul peuple, une seule lèvre pour tous ! Cela, ils commencent à le faire. Maintenant rien n’empêchera pour eux tout ce qu’ils préméditeront de faire ! Offrons, descendons et mêlons là leur lèvre afin que l’homme n’entende plus la lèvre de son compagnon. Iahvé-Adonaï les disperse de là sur les faces de toute la Terre : ils cessent de bâtir la ville. Sur quoi, il crie son nom Babel, oui, là, Iahvé-Adonaï a mêlé la lèvre de toute la Terre, et de là, Iahvé-Adonaï les a dispersés sur les faces de toute la Terre. » (Gen. XI, 5-9, trad. Chouraqui.)

Une première constatation conduit à s’étonner de la réaction de Yahvé devant la construction de la tour : « Rien ne les empêchera plus de réaliser leurs desseins », semble-t-il déplorer. On pense alors à l’arbre de Vie, au centre du jardin d’Éden, et à la crainte de voir Adam et Ève atteindre cet arbre, manger de son fruit, et devenir « comme des dieux », ainsi que leur avait suggéré le serpent tentateur. Les dieux seraient-ils jaloux de leurs créatures ? Le fait que Yahvé mêle les lèvres des hommes, c’est-à-dire jette la confusion dans leur langage afin de les empêcher de continuer leur ouvrage, inciterait à le croire. L’attitude de Zeus, dans la tradition grecque, est analogue, puisqu’il refuse de donner le feu aux hommes ; de même Enlil, le Mésopotamien, provoque la sécheresse pour se débarrasser des existants qui l’empêchent de dormir. On remarquera cependant qu’il n’est pas question d’une quelconque transgression de la part des humains dans le cas d’Enlil et de Zeus, ni même dans la réaction de Yahvé : il ne leur reproche rien et ne les punit pas en confondant leur langage, mais il semble se protéger lui-même comme s’il avait peur de perdre ses privilèges ou de devoir les partager avec ses créatures.

Cette interprétation est logique, mais demeure superficielle. Les choses ne sont pas si simples. Si l’on admet que la tour de Babel, même considérée comme symbolique, est une ziggourat babylonienne authentique, il est bon de s’interroger sur les motivations qui étaient celles des constructeurs de ces édifices peu communs. Une ziggourat n’est pas un tombeau comme une pyramide égyptienne, c’est un temple fort complexe dont le sanctuaire principal se trouve le plus haut possible : d’ailleurs, le nom de Babylone (Babilâni en akkadien) signifie « porte des dieux ». Il y a donc là une tentative pour se rapprocher le plus près possible d’un dieu, pas pour le défier comme le fit Nemrod, mais pour communier avec lui. Dans ce cas, on ne voit pas pourquoi Yahvé en prendrait ombrage.

Mais la motivation religieuse de cette construction n’est peut-être pas la seule. Intégrée dans une ville immense, une ziggourat devient inévitablement un symbole de puissance et de domination, par son ampleur et sa hauteur[94]. Babylone-Babel était la capitale d’un immense empire fondé par Nemrod (même si ce personnage n’est pas historique, il est emblématique), lequel, à n’en pas douter, était un tyran dont le but était de dominer le monde. Dans ces conditions, comment ne pas voir dans la tour de Babel la manifestation de cette volonté hégémonique ?

Si l’on accepte cette vision des choses, l’attitude de Yahvé ne paraît plus du tout celle d’un dieu jaloux de ses privilèges et prérogatives. En « mêlant la lèvre » des bâtisseurs de la tour et en leur faisant abandonner leur œuvre, il faisait avorter d’un coup la tentative hégémonique de Babylone sur tous les autres peuples de la terre. Dès lors, il n’était plus un dieu jaloux ou vengeur, mais un dieu bon qui protège la liberté des existants humains (qu’il a créés libres à son image) et élimine tout danger d’absolutisme. C’est dans ce sens qu’il s’attaque à l’orgueil, non pas de l’humanité tout entière, mais de celui de certains humains, tel Nemrod, qui se croient les maîtres du monde et veulent imposer leur pouvoir à ceux qui sont en réalité leurs égaux.

Il y a plus. Lors de l’expulsion d’Adam et Ève du jardin d’Éden, en réalité programmée depuis toujours, la mission des existants humains était d’occuper une terre stérile et de la faire fructifier. Le pacte de Noé avec Yahvé n’était en fait qu’un rappel de cette mission confiée aux humains.

Il était dit clairement que les descendants de Noé devaient se disperser sur toute la surface du globe et la mettre en valeur. Or, le fait de concentrer des populations entières dans des villes au détriment des campagnes constituait une violation du pacte. Ne formant qu’un seul peuple, parlant la même langue, dépositaire d’une même tradition, l’humanité se retranchait dans une forteresse sécurisante et abandonnait en quelque sorte la terre aux démons du hasard, ce qui était évidemment contraire au plan élaboré à l’aube des temps selon lequel cette humanité devait, le septième jour, prendre en charge la création divine.

Cela explique et justifie facilement la réaction de Yahvé : puisque l’humanité a oublié sa mission et s’enferme dans son égoïsme, il faut l’obliger à se disperser aux quatre coins du monde. Et la meilleure façon d’obliger les existants humains à se disperser était de rendre insupportable leur cohabitation au sein d’un peuple unique, d’une ville unique, d’une civilisation unique. L’unicité a parfois du bon, mais elle peut avoir des effets pervers, car elle n’encourage pas les recherches individuelles et risque de conduire à une certaine sclérose. C’est pourquoi Yahvé « mêle leur lèvre », les contraignant à abandonner l’œuvre commune et à se disperser un peu partout.

Certes, cette interprétation peut être battue en brèche. Il est tout aussi logique de prétendre que la confusion lancée sur les constructeurs de Babel n’est pas une malédiction mais une façon de protéger sa toute-puissance, en somme la préfiguration de ce qui deviendra des siècles plus tard la célèbre devise romaine « diviser pour régner ». Dans ce cas, Yahvé apparaîtrait non pas comme un bienfaiteur de l’humanité, mais comme un dieu jaloux utilisant une stratégie quelque peu machiavélique.

Mais, en soi, les choses ne sont ni bonnes ni mauvaises, elles sont les deux. Cette dispersion aura par la suite, elle aussi, des effets pervers. En effet, que veut dire exactement l’expression « mêler leur lèvre » ? On l’a toujours interprétée comme le début de la diversification des langages à partir d’un tronc commun. C’est sans doute vrai, mais cela ne rend pas compte de l’importance exceptionnelle de l’événement.

D’abord, cet événement n’a pas pu se produire en un seul instant, ni même en un seul jour. S’il ne fait aucun doute qu’un langage évolue constamment, on sait très bien que cette évolution s’étale dans un temps plus ou moins long. Il n’y a pas, en ce domaine, de règle absolue. Donc la « confusion des langues » a dû coïncider avec une évolution, ou un éclatement, de la civilisation urbaine dont la tour de Babel est le symbole phare. Ensuite, il faut tenir compte de la sémiologie du langage, c’est-à-dire la compréhension de ce langage selon le contexte dans lequel il est exprimé et selon la capacité de chaque individu à l’interpréter. Un mot n’a de signification que dans un contexte grammatical déterminé et par ailleurs, deux locuteurs ne mettent peut-être pas un même sens sur un mot ou une phrase. Cela débouche évidemment sur ce qu’on appelle l’incommunicabilité.

Enfin, le langage n’est rien en lui-même : il exprime des sentiments, des idées, des concepts. Et c’est peut-être sur cette constatation qu’il faut examiner la volonté de Yahvé de « mêler leur lèvre ». Le texte biblique joue sur les mots, car s’il est certain que le nom de Babel-Babylone a une origine akkadienne (« porte des dieux »), les rédacteurs de la Genèse le font dériver de la racine hébraïque bâlal signifiant « confondre, brouiller, troubler[95] ». On en vient alors à cette conclusion : il y avait autrefois une tradition unique, ce qu’on appelle la révélation, qui était transmise de génération en génération, et qui était la base d’une civilisation universelle. Mais, à partir de la tour de Babel, cette tradition a éclaté en de multiples fragments à travers le monde, à la faveur de la dispersion des peuples.

Cet éclatement de la tradition primordiale est beaucoup plus grave que la confusion des langues, car il touche de façon irrémédiable à une parcellisation de la connaissance. Chaque individu, dépositaire d’une de ces parcelles, et se trouvant en autarcie, finit par croire qu’il détient une totalité et ne veut pas admettre ce qu’un autre, vivant la même expérience, considère lui aussi comme une totalité. Et ce qui est vrai chez les individus l’est également chez les clans, les tribus, les peuples et, bien entendu, les États nations. On en est venu, au cours des siècles, à voir se développer la méconnaissance, voire le mépris de l’autre, puis l’intolérance, le sectarisme et le fanatisme. L’histoire est remplie d’événements tragiques qui ont la tour de Babel pour origine : guerres de clans, guerres d’idées, guerres de religions, et bien d’autres aberrations en tout genre, crimes raciaux, attentats suicides, génocides, persécutions et « épurations ethniques ».

Le mythe de la tour de Babel démontre la fragilité de l’existant humain, toujours prêt à escalader le ciel pour y découvrir Dieu mais qui se retrouve, à cause de son orgueil ou de sa maladresse, cloué au sol sans parvenir à retrouver la révélation perdue qui, à n’en pas douter, constituait autrefois le bien commun de tous.