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Prométhée
Le personnage fort célèbre de Prométhée est devenu le symbole de l’homme révolté, tout au moins de celui qui n’accepte pas le destin et qui va toujours plus loin dans ce refus. À l’analyse, le personnage se révèle beaucoup plus complexe qu’on ne le croit généralement. Certes, il est devenu une image parfaite de la créature entièrement responsable de ses actes, mais cette assimilation de l’humain à Prométhée provient d’une vision très réductrice due à l’humanisme occidental, selon lequel l’homme ne peut atteindre son épanouissement qu’en s’affranchissant des dieux. Cette vision paraît d’ailleurs ne pas correspondre au mythe primitif. Prométhée n’est en effet pas un homme mais une divinité, même si les Grecs de l’Antiquité ne l’ont jamais honoré seul, ne lui ont jamais consacré de temple spécifique, et ne lui ont rendu hommage qu’en compagnie d’autres divinités, tels Athéna et Héphaïstos. On pourrait même dire que tout ce qui concerne Prométhée a été plus ou moins occulté dans la tradition hellénique parce que les Grecs ont craint que la grandeur du personnage et sa puissance créatrice ne fissent ombrage aux Olympiens, figures de proue de la religion officielle. Il en a été de même pour la Lilith hébraïque, disparue des textes canoniques, ou encore, dans le cadre du christianisme, de la Marie de Magdala, vraisemblablement l’une des premières disciples de Jésus, rendue plus mystérieuse encore par le fait qu’on ait voulu y voir trois personnages différents, et qui a été proprement « jetée aux oubliettes » parce qu’elle dérangeait.
D’abord, il convient d’affirmer que le mythe de Prométhée n’est pas grec, pas plus que celui de Dionysos, pas plus que celui de l’Artémis primitive, ou encore que celui de l’Apollon hyperboréen, vainqueur de Python, c’est-à-dire de la déesse Terre, et qui, en une période récente, a supplanté le véritable dieu solaire Hélios, lui-même résultat de la masculinisation de l’Artémis-Diane archaïque. Le mythe de Prométhée est sans aucun doute originaire du Caucase et il est une des réminiscences des traditions répercutées autrefois par des peuples indo-européens d’Asie centrale, en particulier les Scythes et les Sarmates, sans compter leurs lointains descendants que sont les Ossètes des temps modernes.
D’après la Théogonie d’Hésiode, la plus ancienne source à ce sujet, Prométhée est un des Titans descendant du premier enfant d’Ouranos et de Gaïa, dont le nom était précisément Titan, et qui était le frère aîné de Khronos. Mais Titan renonça à son droit d’aînesse (ce qui n’est pas sans rappeler l’épisode biblique de Jacob et Ésaü) en faveur de Khronos, à condition que celui-ci dévorât ses enfants, afin que les descendants de Titan pussent ensuite régner tant sur le monde des dieux que sur celui des humains. Voilà pourquoi Khronos avalait les enfants de Rhéa dès leur naissance. Et l’on sait que seul Zeus échappa au sort de ses frères et sœurs, évinçant son géniteur et l’obligeant à donner une nouvelle vie à ceux qu’il avait cru éliminer.
Prométhée, fils de Japet, est donc de cette lignée, tandis que Zeus règne sans partage sur le monde olympien. Son nom signifie « le prévoyant », et il a un frère du nom d’Épiméthée, ce qui veut dire « celui qui réfléchit trop tard ». On voit tout de suite que ces deux Titans représentent deux tendances qui s’opposent sans cesse dans la nature humaine. Car c’est bien la nature humaine qui est en cause : en effet, dans la tradition grecque, ce n’est pas Zeus qui crée l’existant humain comme le fait le Yahvé hébraïque, mais c’est Prométhée – suivant d’autres versions, Épiméthée et Prométhée – qui fait office de démiurge, organisant le monde et créant les végétaux, les animaux et les humains, ces derniers en modelant de l’argile avec le concours – ou la complicité – d’Athéna, déesse de la Sagesse et de l’Intelligence. Certaines versions, d’ailleurs très confuses, prétendent qu’Épiméthée, dans son imprévoyance, n’avait pas donné aux humains plus que ce qu’il avait donné aux animaux, hostiles et plus puissants que lui. C’est alors que Prométhée décide de réagir.
Là encore, les versions diffèrent. La plus connue est celle qui nous montre Prométhée escaladant le Ciel jusqu’à l’Olympe et dérobant une parcelle du feu divin de Zeus pour le donner aux hommes. Une variante prétend que ce n’est pas Prométhée lui-même qui est allé sur l’Olympe, mais un aigle qu’il aurait envoyé à sa place. Mais le résultat est le même : désormais, les existants humains sont en possession du feu, ce qui leur assure l’avantage sur les animaux : Prométhée apparaît alors comme un « héros de culture », qui corrige les négligences de son frère Épiméthée, et qui est donc à l’origine de toutes les formes de civilisation.
Cependant, une seconde version montre Prométhée se rendant dans l’île de Lemnos, où étaient censées se trouver les forges d’Héphaïstos. Ce ne serait donc pas le feu du ciel qu’aurait dérobé Prométhée, mais celui surgi du sein de la Terre Mère ; ce ne serait pas la foudre, attribut du dieu Père céleste, qui aurait donné aux humains leur intelligence et leur habileté, mais bel et bien le feu des volcans, surgi des entrailles de la déesse Terre. Les deux versions du mythe sont absolument contradictoires par leur signification profonde. De plus, il n’est pas certain que le feu, qu’il soit céleste ou terrestre, soit un feu matériel. Si l’on compare le mythe de Prométhée avec d’autres traditions, en particulier celle du judéo-christianisme, ce feu, comme plus tard celui des alchimistes, est un feu spirituel, symbole de l’Esprit. Est-ce que la conquête du feu, de toute façon un « feu divin », par un Prométhée qui le transmet aux humains, ne serait pas l’équivalent de l’arbre de la Connaissance dans la Genèse ? Avant de recevoir le feu, les existants humains n’étaient que des « bêtes » incapables de reconnaître le Bien et le Mal, et surtout de prendre conscience du monde et des phénomènes naturels qui s’y produisent. Le feu, contrairement à l’opinion reçue, n’est pas un élément comme la terre, l’eau et l’air, il est l’agent de transformation des trois éléments, et peut donc être considéré comme l’énergie divine par excellence. Ce n’est certainement pas un hasard si, le jour de la Pentecôte, les apôtres reçoivent l’Esprit Saint sous forme de langues de feu.
Il y a d’autres similitudes entre la légende de Prométhée et la Genèse. En dérobant le feu divin et en le communiquant aux hommes, Prométhée leur a donné la possibilité d’être « comme des dieux ». Ce faisant, il a déchaîné l’inquiétude et la colère de Zeus, ce qui n’est pas sans analogie avec l’étrange réaction de Yahvé-Adonaï : « Voici, le glébeux est comme l’un de nous pour connaître le bien et le mal. Maintenant, qu’il ne lance pas sa main, ne prenne aussi de l’arbre de vie, n’en mange et vive en pérennité ». (Gen. III, 22.) Alors Zeus, dans sa colère vengeresse, ordonne à Héphaïstos de forger une femme d’une merveilleuse beauté et dotée de tous les charmes, qu’il nomme Pandore (ce qui signifie « tous les dons ») et qu’il envoie à Épiméthée, avec une jarre (ou une boîte) contenant tous les malheurs et les calamités du monde. Malgré les avertissements de Prométhée, Épiméthée, éperdument amoureux de Pandore, l’accepte auprès de lui et soulève le couvercle de la fameuse « boîte » : tous les maux s’en échappent aussitôt et envahissent le monde des humains. Comme dans la Bible hébraïque, c’est une femme qui est l’agent responsable de la déchéance et des malheurs de l’humanité.
Cependant, la vengeance de Zeus ne s’arrête pas là. Il fait enchaîner Prométhée par Héphaïstos sur un des sommets du Caucase, le condamnant à avoir le foie rongé perpétuellement par un vautour. Ce supplice effroyable n’empêche nullement Prométhée de persister dans son attitude de défi envers Zeus, mais une tradition, peut-être plus tardive, fait intervenir, une trentaine d’années plus tard, Hêraklès qui tue le vautour et libère le Titan de ses chaînes. Cette conclusion optimiste de la tragédie prométhéenne n’est certes pas très éloignée de la conception messianique judéo-chrétienne à propos du Christ libérateur des âmes souffrantes.
Qui est Hêraklès, incarnation symbolique de la force physique, analogue au Melkarth des Phéniciens et à l’Ogmios des Celtes[25] vu à travers une étonnante description du philosophe sceptique Lucien de Samosate ? Un demi-dieu, né de l’union de Zeus et d’une femme, Alcmène, épouse d’Amphitryon, selon la légende grecque, ce qui rappelle la conception de Jésus-Christ par l’Esprit Saint dans le sein d’une femme, la Vierge Marie. C’est en tout cas un libérateur, un sauveur, qui débarrasse le monde des monstres infernaux qui l’encombrent et qui meurt volontairement, sacrifié sur un bûcher[26]. Mais son sacrifice est en fait une apothéose, car il acquiert ainsi l’immortalité et est admis sans condition parmi les dieux olympiens.
Le feu dérobé par Prométhée est essentiellement l’agent de la métamorphose. Il permet à Hêraklès, à moitié homme et à moitié dieu, de devenir vraiment un dieu. Et maintenant que les humains disposent de ce feu divin, ils peuvent prétendre eux aussi, après bien des épreuves, après bien des sacrifices, à se métamorphoser et à devenir, non pas comme des dieux, mais des dieux à part entière. Sans exagérer, on peut comprendre cette histoire mythique comme une réminiscence du passage de l’hominidé primitif ou même de l’homo habilis, encore proche de l’animal, à l’homme proprement dit, l’homo sapiens. La mythologie conserve, en fragments épars, le souvenir de la grande histoire de l’humanité. Mais, on le voit, il faut toujours l’intervention d’une puissance supérieure pour que s’accomplisse cette mystérieuse mutation.
Dans cette optique, on peut considérer que la légende de Prométhée est l’affirmation d’une croyance selon laquelle les existants humains pourront un jour, grâce à un « sauveur », se libérer de tous les liens (souffrances et mort) qui l’enchaînent et l’empêchent de parvenir à l’épanouissement total. Ce sont des paroles d’espoir qui misent sur le succès de la révolte humaine contre toutes les oppressions d’où qu’elles viennent. Mais cette vision est, répétons-le, celle de l’humanisme occidental, surtout depuis la période romantique. Elle est complètement aberrante si l’on replace cette légende dans son contexte hellénique d’origine.
En effet, un simple détail fait tout basculer : lorsque Épiméthée a ouvert la fameuse boîte de Pandore, tous les maux se sont échappés, sauf un, parce que Pandore elle-même a refermé le couvercle. Le dernier des maux suscités par Zeus est donc resté au fond de la boîte et c’est, chose bien surprenante, l’espérance. Si l’on comprend bien ce détail, l’espérance est donc un mal envoyé par les dieux pour tourmenter les existants humains, mais qui n’a pas été encore répandu dans le monde, qui en est encore à l’état potentiel. C’est une malédiction créée et envoyée par les dieux pour tenir les humains à leur merci.
Tout cela est dans la tonalité de la métaphysique particulière des Grecs, probablement d’origine indo-européenne, et qui s’est répercutée dans ce que l’on connaît des croyances germano-scandinaves. Les dieux ont peut-être créé volontairement les humains mais, en leur donnant le feu, c’est-à-dire l’intelligence, ils craignent qu’un jour ces humains ne les supplantent et n’organisent le monde à leur façon. La légende de Prométhée, si proche, par bien des aspects, du récit biblique de la Genèse, met en scène des divinités terrifiantes, acharnées à perdre les humains qui s’obstinent à vouloir devenir leurs égaux, sinon à les dominer. Les Élohîm hébraïques sont de la même trempe. Les vengeances successives de Yahvé valent bien celles de Zeus. C’est la conséquence de la « création », le « créateur » risquant toujours d’être dépassé par sa « créature ». C’est l’éternelle histoire, répercutée dans de nombreux contes populaires, de l’ombre qui finit par prendre le dessus sur l’homme et qui élimine ainsi son créateur. Ce système métaphysique remonte, semble-t-il, très loin ; il est incontestablement présocratique : Héraclite, pour contrer Parménide qui croyait en l’unité et en l’immutabilité de l’être, affirmait en effet que « rien n’est » et que « tout devient », que « tout se meurt et s’écroule », et que, finalement, « tout est tout ». C’est-à-dire rien. La philosophie grecque est d’un extrême pessimisme, et l’on en retrouve les traces évidentes dans le jansénisme du XVIIe siècle, en particulier dans les tragédies de Racine : si tout est tout, tout est fixé d’avance et il est inutile, comme le prouve la légende d’Œdipe, de lutter contre les dieux, puisque ceux-ci sont eux-mêmes soumis à l’Anagkê, la « nécessité », le Fatum des Latins, le destin.
La tradition concernant Prométhée ouvre certes une voie vers l’espérance. Celle-ci deviendra, dans la doctrine chrétienne, une vertu théologale. Mais ce n’est pas le cas chez les Grecs de l’Antiquité où tout existant est voué à l’Enfer décrit par Dante, enfer à la porte duquel on peut lire cette phrase : « Vous qui franchissez ce seuil, abandonnez toute espérance. » L’espérance est un leurre, tel est le message qui demeure enfermé dans la boîte de Pandore. À moins que… D’où l’ambiguïté fondamentale du mythe de Prométhée.
Car ce mythe est resté profondément gravé dans la mémoire de l’humanité. On le retrouve, diversement exprimé, à travers de nombreuses traditions populaires orales. L’une d’elles est particulièrement intéressante car elle met en scène des personnages qui n’apparaissent pas dans le récit primitif, mais qui expriment la même volonté humaine de dérober leur secret aux divinités. Il s’agit d’un conte populaire provençal recueilli à la fin du XIXe siècle, et qui prouve d’ailleurs de manière éloquente l’existence d’un substrat hellénique très vivace dans ce qu’on appelle communément le « folklore » des régions méditerranéennes.
Là, nous ne sommes plus à l’aube de l’humanité, mais dans un contexte parfaitement chrétien, ce qui est tout à fait normal pour un conteur qui s’adresse au public de son époque et qui adapte constamment les données du mythe à la compréhension de son auditoire. Et l’humour n’est certes pas absent de ce récit. Qu’on en juge : « Un jour, Dieu se mit en colère contre les hommes parce qu’ils se livraient à tous les débordements. Ils étaient cruels et dissolus, mais cela aurait été peu de chose aux yeux du Tout-Puissant s’ils avaient été moins gourmands. En effet, ils faisaient ripaille en carême, quatre-temps, vigiles, comme aux autres époques de l’année. L’odeur de la friture et du rôti était devenue si forte qu’on en était incommodé au Paradis. »
Cette histoire semble en contradiction complète avec les textes sacrés, y compris la Bible, où les dieux hument avec un évident plaisir l’odeur des festins humains et des sacrifices, tel celui d’Abel. Mais les choses étant ce qu’elles sont, pour punir les humains de leurs débordements, Dieu décide de leur supprimer le feu, ce don inestimable d’énergie qui leur permet de transformer la matière. « Plus de soupe, plus de rôti, plus de café, et il était impossible de fumer une bonne pipe ou un bon cigare : la terre devint triste comme un tombeau. » Et le problème s’aggrava : car les humains, redevenus des bêtes, se nourrissant exclusivement de crudités, s’occupaient de moins en moins de religion. La situation devenant intenable au Paradis, l’archange Gabriel propose de descendre sur terre et de vendre le feu à tous ceux qui, en échange, prendront l’engagement de mener une vie saine et pieuse.
Voici donc que l’archange s’installe sur un marché de village, « devant des petits tas de charbons enflammés, en attendant les clients ». Ceux-ci se pressent en foule, mais Gabriel refuse l’argent qu’ils proposent, et aucun ne consent à promettre de mener une vie pieuse. « Ne pouvant obtenir le feu à prix d’argent, certains essayèrent inutilement de le ravir par la force. Ils furent obligés de se retirer sans la moindre étincelle ». La nuit tombe et l’archange, fort attristé, est sur le point de regagner le Paradis lorsque survient « une vieille femme qui marchait péniblement, appuyée sur un bâton ». Elle commence par demander l’aumône d’un charbon enflammé qu’elle touche avec son bâton. Sur le refus de Gabriel, elle propose de l’argent en échange d’un autre charbon qu’elle touche également. Gabriel demeure inflexible. Alors, « la vieille toucha un troisième charbon et s’en alla en grommelant ».
Fort dépité de son insuccès, l’archange remonte au Paradis et raconte ce qui s’est passé. Mais, « tandis qu’il faisait son récit, une odeur de friture et de rôti se répandit dans la demeure des bienheureux. Le bruit des chants, des rires, des plaisanteries, l’odeur du tabac, montaient jusqu’au trône de Dieu. […] Qu’était-il donc arrivé ? L’archange avait été le jouet de la ruse d’une femme. Elle avait tout simplement dérobé ce qui lui était nécessaire pour ranimer son foyer, en touchant avec une tige de férule les charbons qu’elle semblait marchander ».
L’archange Gabriel est plutôt amer lorsqu’il comprend le stratagème employé par la vieille femme. « Il aurait voulu éteindre le feu à l’aide d’une pluie qui eût noyé les hommes, comme au temps de Noé. Mais le Seigneur, dans sa bonté infinie, se mit à rire du bon tour que la vieille avait joué à son envoyé. Il pardonna aux hommes[27]. » Et c’est pourquoi ceux-ci n’ont plus jamais manqué de feu.
Dans ce conte populaire, très christianisé mais dont la structure mythologique est intégralement respectée, le rire et le pardon de Dieu, qui sont l’équivalent de la délivrance de Prométhée par Hêraklès, constituent une acceptation sans réserve de l’acte délictueux commis ici par une femme. En définitive, c’est la reconnaissance du rôle qu’est amenée à jouer l’humanité, même à travers des transgressions, dans l’accomplissement du mystérieux plan divin qui préside à l’évolution permanente d’un univers en apparence incompréhensible.