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La révolte des anges

La croyance en l’existence d’une multitude d’entités invisibles intermédiaires entre les dieux et les hommes est présente dans toutes les traditions, qu’elles soient orales ou écrites. Ces entités auxquelles on donne des noms, qui sont autant de symboles, sont parfois bienfaisantes, aidant et conseillant les humains, leur délivrant le message divin, mais parfois maléfiques, s’acharnant à détruire l’harmonie du monde et à entraîner les existants dans les pires vicissitudes. C’est ainsi que, dans de nombreux récits mythologiques, il sera question de « génies » ou simplement d’esprits très indéterminés, comme les numina romains, tandis que, dans la tradition judéo-chrétienne (comme dans la religion musulmane qui, à l’origine, en découle), on admet la présence subtile à travers l’univers d’entités bonnes, les anges, et d’entités mauvaises, les démons. Cette terminologie est pour le moins confuse et mérite quelques éclaircissements.

Étymologiquement, le mot « ange » provient du grec aggelos (devenu en latin angelus, mais probablement issu d’un terme sémitique la’ak) et signifie « messager », « envoyé ». L’ange est considéré comme porteur de la parole divine et protecteur des humains. C’est ce qui apparaît nettement dans le Livre de Tobie[4] ou dans le Nouveau Testament lorsque Jésus, après avoir été tenté par l’ennemi au désert, est servi par les anges. Mais le mot « démon », qui provient du grec daïmôn, n’avait pas à l’origine un sens péjoratif : il désignait simplement une entité spirituelle indépendante des dieux et, comme le démontre le célèbre « démon de Socrate », une sorte d’initiateur et d’inspirateur analogue à l’ange judéo-chrétien. Ce n’est que beaucoup plus tard, au moment de la christianisation du monde occidental, que le terme a fini par désigner exclusivement un « mauvais esprit », ou plutôt un « esprit du mal » sans doute par contamination avec les traditions assyro-babyloniennes ou iraniennes qui représentent généralement les démons comme des monstres horribles et répugnants, en tout cas dangereux.

Les génies et les esprits appartiennent à une terminologie encore plus vague, et l’on a toujours eu tendance à les confondre. Quelle différence, en effet, entre le « génie de la forêt », souvent mis en scène dans les contes populaires, et un « esprit de la forêt » qui n’est qu’une tentative d’explication de la force végétale haussée au rang de puissance surnaturelle ? La mythologie des Grecs et des Romains est peuplée de « sylvains », de « sylphides », de « nymphes », de « tritons » et autres « néréides », sans parler des fameuses « sirènes » qui ne sont pas, contrairement à ce qu’on pense, des entités aquatiques mais guettent les navigateurs pour les faire échouer sur les rochers où elles se tiennent. Tous ces êtres fantastiques ne sont que des formes données par les humains à des « esprits » qui sont peut-être des puissances réelles, mais qui, par essence, ne sont pas représentables.

Le mot « esprit » provient du latin spiritus et désigne tout ce qui n’est pas matériel, donc tout ce qu’on ressent comme existant mais qui n’est pas accessible aux sens. L’équivalent grec est noos, qui semble bien correspondre à l’hébreu ruah, signifiant « souffle » et, par extension, « vie ». C’est dans ce sens qu’il faut considérer l’Esprit Saint tel qu’il est décrit dans la tradition chrétienne. Encore cette description est-elle réductrice, car l’Esprit Saint de la Trinité chrétienne est aussi un « incitateur », un « professeur », littéralement un « provocateur ». Et ce n’est pas sans raison qu’on l’a représenté sous forme de langues de feu lorsqu’il a été envoyé sur les apôtres, le jour de la Pentecôte afin de leur conférer le « don des langues ». L’esprit est en effet le « feu divin » qui anime et transforme les êtres et les choses. C’est là où l’esprit est également le génie : le mot « génie », issu du latin genius et qui désigne dans la tradition romaine une entité indéfinissable nommée auparavant numen, se rattache à une racine indo-européenne qui a donné le verbe grec gignomai et le verbe latin nascor, littéralement « je nais ». Or cette racine, signifiant indubitablement la « naissance », est liée aux termes qui expriment l’idée de connaissance, gnosis en grec (« savoir, connaissance »), cognosco en latin (« je sais, je connais »). Tout se passe comme si la « connaissance » était intimement dépendante de la « naissance », ou inversement. Et, ce qui est le plus étrange, le verbe latin nascor est déponent, c’est-à-dire que, malgré sa forme passive, il a un sens actif. On peut en tirer cette conclusion : nous naissons passivement, mais par notre naissance, nous avons accès à la connaissance. À ce moment du questionnement, il est impossible de ne pas faire référence à l’épisode de l’arbre de la Connaissance, car la transgression commise par Adam et Ève, quelles qu’en soient les conséquences, débouche sur la connaissance et équivaut à une véritable naissance[5]. Mais quel est donc cet esprit, ou ce génie, qui a suggéré à Ève de transgresser l’interdit ? À l’analyse objective du texte de la Genèse, on s’aperçoit que le Serpent n’est pas un ange, encore moins un démon : il n’est qu’une « créature » incarnée, mais rusée, c’est-à-dire douée de connaissance[6].

Les anges, les démons, les génies et les esprits ne sont pas des créatures incarnées, même si parfois ils peuvent prendre forme humaine pour intervenir dans certaines circonstances et se manifester ainsi aux existants. Ce sont réellement des intermédiaires entre le Créateur, quel qu’il soit, et les créatures incarnées. Alors pourquoi faut-il qu’il y ait des intermédiaires bénéfiques et maléfiques ? Pourquoi Dieu qui, par principe, ne peut être que parfait quel qu’il soit, a-t-il créé des êtres imparfaits, donc mauvais. La question n’est pas seulement théologique. Elle ressort également de la métaphysique et tout simplement du regard que les humains peuvent projeter sur un univers en perpétuelle mutation.

Il y a deux réponses possibles à cette question. Ou bien ces êtres imparfaits qu’on nomme les démons existaient de tout temps, coexistaient par conséquent avec le dieu parfait et ses anges, ou bien ces êtres imparfaits ont été créés par Dieu, tout comme les anges, mais étant donné qu’ils étaient doués de liberté, ils ont choisi délibérément de se séparer de Dieu. C’est pourquoi on est en droit d’évoquer une hypothétique « révolte des anges ».

La religion iranienne, du moins celle qu’on appelle le mazdéisme, prêchée probablement au VIIe siècle avant notre ère par le réformateur Zarathoustra (Zoroastre), issue de la même religion primitive indo-européenne qui a donné aussi le brahmanisme, a choisi la première réponse. En effet, si l’on en croit l’Avesta, recueil de livres sacrés mazdéens, il existe deux principes qui s’opposent fondamentalement. L’un est le « bon dieu » Ormuzd (ou Ahura-Mazdâ, littéralement « Seigneur grand Sage »), et l’autre, le génie du mal, Ahriman. Ces deux principes sont en guerre perpétuelle, même si Ormuzd est décrit comme supérieur, et cette guerre durera jusqu’à la fin du monde. Ce sera alors le triomphe définitif d’Ormuzd, mais non l’anéantissement d’Ahriman, car celui-ci doit être réintégré dans l’unité divine absolue. Cette conception dualiste de l’univers et des forces invisibles qui l’animent se retrouvera plus tard dans le manichéisme, dans les thèses gnostiques et bien entendu chez les Cathares[7]. Et c’est ce que développera Victor Hugo dans son étrange et remarquable poème, La Fin de Satan, affirmant qu’à la fin des temps, Satan sera sauvé par l’Ange Liberté, né d’une plume de ses ailes, perdues au moment de sa chute dans l’abîme.

Ce dualisme apparaît également dans la religion indienne la plus ancienne, telle qu’on la connaît par le Rig-Veda, et qui est bien différente du brahmanisme classique et de l’hindouisme moderne. Il s’agit d’un couple, ou plutôt d’un « duo » divin constitué par Mitra, le dieu législateur, gardien de l’ordre cosmique, dieu des « contrats », donc de la stabilité, et de Varuna, dieu magicien perturbateur mais non hostile : en effet, Mitra et Varuna ne se font pas la guerre, bien au contraire ils se complètent l’un l’autre, démontrant ainsi que le monde ne peut subsister que par une perpétuelle évolution[8]. C’est cette conception qu’on décèle dans la tradition chrétienne issue de l’Apocalypse, à propos de la lutte entre l’archange saint Michel et le « Dragon des profondeurs » : cette lutte acharnée et constante n’est en fait que le maintien d’un équilibre entre deux forces dont aucune ne doit dépasser des limites précises[9] au-delà desquelles tout risque de s’effondrer. Le monde visible, incarné, donc relatif, ne peut exister que par une sage opposition des contraires. Sinon, ce monde serait absolu et équivaudrait au néant.

Cette opposition est bien reconnaissable dans ce que l’on connaît, grâce aux Eddas, de la religion des anciens peuples germano-scandinaves. En effet, dans le chaos originel, il y a un affrontement entre deux mondes, celui du Nifleim[10], qui est l’empire de la glace éternelle, et celui du Muspelheim, qui est l’empire du feu. C’est la rencontre entre ces deux éléments qui a provoqué l’apparition de gouttes d’eau, donnant elles-mêmes naissance à l’hybride Ymir, ancêtre de tous les dieux, de toutes les entités, de tous les existants. Mais cette lutte entre deux éléments contraires se poursuivra jusqu’à la fin du monde, car elle est inéluctable et aucun des grands dieux, qu’il soit « bon » comme Odin-Wotan, ou « mauvais » comme Loki (le Satan germano-scandinave), et quelle que soit sa puissance, n’est capable d’en enrayer le cours inexorable.

Cependant, la plupart des traditions mythologiques ou religieuses privilégient la seconde réponse, à savoir que les entités maléfiques sont des créatures, douées de liberté, d’une divinité primordiale contre laquelle elles se sont révoltées dans des conditions quelque peu mystérieuses. Autrement dit, à l’origine, ces créatures spirituelles n’étaient ni bonnes ni mauvaises, elles étaient les deux, et c’est par choix qu’elles se sont mises au service du « Mal » et des Ténèbres, tandis que d’autres se sont engagées dans le « Bien » et la Lumière. D’où une lutte farouche entre deux clans, parfois provisoire et pouvant se terminer par une réconciliation, sinon une soumission.

Il semble que ce soit le cas dans la Bible hébraïque, si l’on en croit le très étrange – et finalement très inquiétant – Livre de Job. Le texte nous fait assister à une véritable assemblée générale des créatures célestes : « Et c’est le jour, les fils d’Élohîm viennent se poster devant Iahvé-Adonaï. Mais le Satan vient aussi avec eux. Iahvé-Adonaï dit au Satan : D’où viens-tu ? Le Satan répond à Iahvé-Adonaï et dit : De naviguer sur terre et d’y cheminer » (I, 6-7, trad. Chouraqui). Si l’on comprend bien, le « Satan » a ses entrées devant l’Éternel, ce qui n’est guère conforme à la doctrine chrétienne due aux Pères de l’Église, selon laquelle le châtiment suprême de Satan – ainsi que de tous ceux qui pactisent avec lui – est d’être privé de la vision de Dieu. Quoi qu’il en soit, le récit biblique insiste sur la présence de l’Ennemi à cette assemblée. Et cela va même très loin, car c’est Yahvé lui-même qui provoque Satan à propos de Job le Juste et va jusqu’à lui proposer un pari quelque peu scandaleux qu’on pourrait qualifier de « partie de poker menteur » (Job, I, 8-12 et II, 1-7). Certes, Satan ne gagne pas cette partie, puisque, après les nombreuses et douloureuses épreuves subies par Job, Yahvé consacre la victoire de ce dernier et triomphe devant l’Adversaire, mais on ne peut s’empêcher de penser que le jeu aurait très bien pu tourner autrement et consacrer la victoire de celui dont le nom hébraïque signifie « accusateur ».

L’essentiel à retenir du texte du Livre de Job est que le « Satan » appartient toujours à la cohorte des « fils d’Élohîm » et qu’il y a sa place. On trouve l’équivalent de cette situation dans la tradition germano-scandinave, où le personnage de Loki est un des dieux Ases, bien qu’il soit un personnage malfaisant, fauteur de troubles, de rivalités et de trahisons et, en dernière analyse, responsable du Ragnarök : il est en effet le rassembleur de toutes les puissances malfaisantes et un éternel « accusateur » au sein même de la communauté divine[11]. Il est proprement et étymologiquement le diable, c’est-à-dire « celui qui se jette en travers » du chemin que doivent parcourir tous les existants, spirituels autant que matériels. Créature du dieu primordial, il ne peut être anéanti, car le dieu primordial ne peut nier sa création sans se nier lui-même. Il faut donc composer avec lui et lui assigner son rang et ses prérogatives dans la hiérarchie des entités supérieures. Mais son libre arbitre n’explique pas complètement le fait qu’il se soit voué au mal et à la destruction. Il faut donc supposer qu’à un certain moment de l’histoire mythique, ce personnage est entré en conflit avec le Père, comme dirait un psychanalyste. Il y a donc eu révolte contre l’ordre établi.

Cette révolte apparaît dans de nombreuses mythologies. D’après la Théogonie du poète grec Hésiode, texte malheureusement plus « littéraire » que fondamental, une race de Géants (ou de Titans, car dans les récits grecs, la terminologie est bien confuse) fut engendrée par Gaïa, la déesse Terre. Certains de ces Titans devinrent des dieux, résidant sur les hauteurs du mont Olympe, tels Khronos, puis Zeus et ses frères et sœurs, constituant le panthéon classique gréco-romain. Jaloux des prérogatives de ces dieux, les Titans tentèrent d’escalader le ciel pour provoquer les hôtes de l’Olympe. Ils entassèrent des montagnes les unes sur les autres. Mais les dieux furent vainqueurs. Cependant, et c’est là que la plus grande confusion règne dans les récits mythologiques grecs, les Géants voulurent venger les Titans et se lancèrent à leur tour contre les dieux dans une lutte acharnée qu’on appelle la « gigantomachie ». Or Gaïa avait donné aux Géants une herbe qui les rendait invulnérables. Mais Zeus éteignit le soleil et la lune, et profita de l’obscurité pour cueillir cette herbe, moyennant quoi les Géants furent tous massacrés.

On retrouve ces « géants » diaboliques, révoltés contre les dieux, dans la mythologie germano-scandinave, puisque ce sont eux qui menacent sans cesse Asgard, le domaine des dieux et qui, juste avant le Ragnarök, seront rassemblés par Loki et contribueront à la destruction du monde par le feu et par l’eau. On les retrouve également dans la mythologie celtique telle qu’elle est évoquée dans les récits irlandais : ce sont les Fomoré, monstres mystérieux qui perturbent systématiquement l’harmonie que tentent d’établir les dieux et les hommes sur la terre d’Irlande[12].

La tradition mythologique assyro-babylonienne, qui a bien souvent influencé celle des Hébreux, se fait l’écho d’une révolte contre les divinités primordiales, notamment dans l’épopée qu’on intitule Enouma Elish. Le héros en est le roi-dieu de Babylone, Mardouk, et le texte raconte comment il a pu accéder au pouvoir suprême après une guerre inexpiable contre des dieux rebelles, et comment il s’est cru, à ce moment-là, obligé de remodeler le cosmos. Cela n’est pas sans rappeler d’autres mythes sémites, plus particulièrement ceux du pays de Canaan, où se sont établis, après l’exode, les Hébreux. Certes, cette mythologie cananéenne est confuse, parce que morcelée, répartie en d’innombrables variantes selon les tribus, mais un thème y apparaît comme dominant. Le dieu principal est El, qui a beaucoup de traits communs avec le dieu Enlil des Mésopotamiens[13] et avec les dieux grecs Ouranos et Khronos. Il est à la fois père et créateur, parfois guerrier, mais le plus souvent représenté comme celui qui détient la connaissance et assure l’harmonie et la justice. Or, dans les versions ougaritiques du mythe, il est relégué au second plan par le jeune Baal au terme d’une lutte acharnée avec celui-ci. El est proprement castré, comme le sera Ouranos dans la tradition grecque. Il appelle au secours ses deux fils, Yam et Mot. Ce dernier tue Baal, mais se fait déchiqueter par la déesse Anat. Tout s’arrange avec la résurrection de Baal et la reconstitution du corps de Mot. C’est une réconciliation générale : dans sa sagesse, El a compris que sa défaite était le signe d’un ordre nouveau qu’il doit faire respecter en sa qualité de divinité primordiale. Ainsi, Baal régnera pendant les périodes de fertilité, et Mot pendant les mois de sécheresse et de stérilité.

Il y a là des similitudes évidentes avec la tradition grecque. Le dieu primordial est donc Ouranos, le « Ciel », équivalent de l’Indien Varuna. Avec Gaïa, la « Terre », il engendre les Cyclopes, les Titans et les Géants. Mais, imbu de son pouvoir et craignant de le perdre, il enferme ses enfants dans le sein de la Terre. Alors, l’un de ses fils, le Titan Khronos, poussé à la révolte par Gaïa elle-même, engage la lutte contre lui, le détrône et le châtre. Khronos épouse sa sœur Rhéa, qui est aussi une représentation de la Terre, mais d’une Terre déjà fertile et non plus brute. Avec elle, il engendrera une troisième génération de dieux, les Olympiens. Mais, afin de ne pas être détrôné par l’un d’eux, comme un oracle l’avait prévu, il dévore tous ses enfants. Cependant, Rhéa sauve Zeus en faisant avaler à Khronos une pierre entourée de langes. Zeus, élevé secrètement en Crète, finira par se révolter contre son père, le castrera et l’obligera à vomir les enfants qu’il avait avalés : ainsi naissent véritablement les dieux olympiens qui se partagent le Ciel et la Terre sous l’autorité suprême de Zeus le « Foudroyant ». Quant à Khronos, il est contraint à l’exil. Selon les versions, il s’installe quelque part vers l’Ouest, soit dans le Latium où il deviendra le paisible Saturne de l’Âge d’Or, soit dans une île merveilleuse en plein océan qui n’est pas sans évoquer la célèbre « île des Pommiers » (Insula Pomorum, Émain Ablach, Avalon) de la tradition celtique tardive.

Ces récits mythologiques appellent bien des remarques. Les révoltes et les usurpations de pouvoir sont nettement à l’image des phénomènes cosmiques qui marquent des changements dans l’ordre du monde, et dont Plutarque reconnaissait qu’ils se traduisaient par des « fables » inventées par les « sages ». L’exemple le plus caractéristique est un mythe des Lettons, peuple indo-européen, à propos du soleil et de la lune. La lune, divinité mâle, épouse le soleil, divinité femelle, et tous deux engendrent de nombreux enfants : les étoiles. La lune s’étant révoltée contre son épouse, le soleil la poursuit sans relâche dans le ciel dans l’intention de la couper en morceaux avec son épée. Mais la lune est immortelle et renaît sans cesse. Ainsi sont expliquées les différentes phases de la lune. Ainsi est justifié ce qui semble être une course perpétuelle entre les deux astres. Cette allégorie est remarquablement claire dans sa démonstration.

Mais il y a bien d’autres allégories de ce genre dans toutes les traditions. Souvent, un animal mange le soleil ou la lune, ce qui est supposé expliquer les éclipses. Les orages sont également provoqués par des dieux irrités, tels le Zeus grec (ou le Jupiter tonnant des Latins), l’Adad babylonien, maître des pluies, des vents et de la foudre, le Thor germano-scandinave qui parcourt le ciel orageux sur un char tiré par des boucs, ou encore l’Indra de l’Inde védique, lui aussi maître de la foudre, et chevauchant le cheval-soleil. Selon les mythographes grecs, la Terre et le Tartare enfantèrent un monstre mi-homme, mi-dragon, Typhon. Il se révolta contre Zeus qui, pour le châtier, le foudroya et jeta sur lui le volcan Etna. Les flammes qui surgissent du cratère de l’Etna sont donc les manifestations de la fureur de Typhon prisonnier. Quant aux comètes et aux étoiles filantes, elles sont bien souvent considérées comme des divinités qui viennent visiter la Terre, ou simplement avertir les humains que leur patience est à bout. Ces allégories réalistes et rationalistes ne sont que des « images » qui permettent de mémoriser plus aisément certains événements ou certains moments de l’histoire de l’univers. Elles n’expliquent absolument rien, car elles se contentent de transcrire – parfois de façon très poétique – des observations quasi scientifiques. Et tenter d’interpréter les récits mythologiques comme des « comptes rendus » de phénomènes géologiques, climatiques ou sidéraux, conduit parfois non seulement à des raisonnements simplistes, mais à des délires incontrôlables[14].

Cela dit, la révolte ou, si l’on préfère, la chute des anges, demeure un mystère impénétrable. S’il est question d’innombrables luttes entre les différents clans des entités divines dans la presque totalité des récits traditionnels de l’humanité, il n’y a strictement rien, dans la Bible hébraïque, qui en fasse la moindre mention. L’existence des « démons » n’y est pas niée, bien au contraire, mais la révolte supposée de ces entités spirituelles contre le dieu créateur paraît être ignorée des rédacteurs successifs de ces textes sacrés. Un seul élément, contenu dans deux versets de la Genèse, concerne les événements censés s’être déroulés avant le déluge :

« Les fils des Élohîm voient les filles du Glébeux [Adam] : oui, elles sont bien. Ils se prennent des femmes parmi toutes celles qu’ils ont choisies » (VI, 2, trad. Chouraqui).

« Les Néphilîm sont sur terre ces jours et même après : quand les fils des Élohîm viennent vers les filles du Glébeux, elles enfantent pour eux. Ce sont les héros de la pérennité, les hommes du Nom » (VI, 4).

 

Il est opportun de comparer cette traduction qui tente de restituer l’essence de la langue des Hébreux, presque mot à mot, avec celle qui est généralement adoptée par les chrétiens :

« Les fils de Dieu virent que les filles des hommes étaient belles et ils prirent pour femmes toutes celles qui leur plurent. »

« Les géants étaient alors sur la terre en ces jours-là et encore après lorsque les fils de Dieu s’unirent aux filles de l’homme et qu’elles leur eurent engendré des enfants. Ce sont les héros des temps anciens, hommes au grand renom. »

 

Il faut ajouter que l’exégèse chrétienne interprète officiellement « fils des Élohîm » ou « fils de Dieu » comme signifiant les descendants de Seth, et « filles du Glébeux » ou « filles de l’homme » comme étant la lignée de Caïn. Or, rien ne permet d’en arriver à une telle conclusion, celle-ci étant d’une absurdité totale dans ce contexte où la Terre est peuplée conjointement par les descendants de Seth (successeur d’Abel) qui sont des pasteurs nomades, et ceux de Caïn qui sont des agriculteurs et des artisans sédentaires. Le sens de ces deux versets est très clair : « les fils des Élohîm » sont des entités spirituelles célestes qui descendent s’unir à des femmes terrestres parfaitement incarnées. Ainsi apparaît d’ailleurs un concept qui se développera au Moyen Âge : celui des fameux « incubes », ces démons mâles qui s’accouplent sournoisement avec des femmes.

De plus, il ne s’agit nullement ici de la révolte du grand archange Satan telle qu’elle est évoquée dans le christianisme, sous la pression des thèses répandues, à partir d’Alexandrie, par différentes sectes gnostiques au cours des deux premiers siècles de notre ère. Il s’agit bel et bien d’une « chute » : les anges abandonnent leur état angélique de nature spirituelle pour devenir des humains incarnés. Cela n’est pas sans rappeler les doctrines pythagoriciennes, celles du néo-platonisme, et bien entendu celles des gnostiques et des Cathares, à propos de l’enfermement des âmes dans des corps matériels. L’ambiguïté de ces deux versets de la Genèse est totale, même si la chute des anges a été reprise dans un texte plus récent (et qui a été rejeté de leur corpus canonique aussi bien par les juifs que par les chrétiens) : l’étrange et confus Livre d’Énoch. Il est attribué à l’un des premiers patriarches, père de Mathusalem, qui aurait vécu trois cent soixante-cinq ans (Gen. V, 18-25), mais n’est qu’une compilation de différentes traditions orales, rédigée en araméen ou en hébreu au IIe siècle de notre ère, et dont on possède encore une traduction en copte et une autre en vieux slavon.

En fait, c’est seulement dans les écrits néo-testamentaires que se précisent des éléments, encore bien fragmentaires, sur la lutte entreprise par l’Ennemi et ses anges rebelles contre Dieu et ses créatures. L’essentiel se trouve dans l’Apocalypse attribuée à l’apôtre Jean, et qui est probablement l’un des plus anciens textes véritablement chrétiens : « Et c’est la guerre au ciel. Mikhaël et ses messagers font la guerre au dragon. Le dragon et ses messagers guerroient mais ils ne sont pas les plus forts ; leur lieu ne se trouve même plus au ciel. Il est jeté, le dragon, le grand, le serpent, l’antique, appelé diable et Satan, l’égareur de l’univers entier. Il est jeté sur la terre et ses messagers sont jetés avec lui. » (Ap. XII, 7-9, trad. Chouraqui.)

Il convient de décrypter le plus honnêtement possible ce texte. L’Apocalypse n’est pas forcément, comme on l’entend généralement, une prophétie sur l’avenir. Étymologiquement, le mot signifie « révélation », et il est bien certain que cette révélation peut concerner aussi bien le passé que l’avenir. Les cataclysmes décrits à travers toute l’œuvre ont peut-être été vécus depuis la nuit des temps. Le rédacteur parle toujours au présent[15], ce qui est normal puisqu’il s’agit d’une « vision ». Il décrit donc ce qu’il voit dans l’instant, à la façon d’un film qui se déroule sous ses yeux. Il ne dit pas quand se passent les événements dont il est le témoin et, trop absorbé par sa vision, il ne pense même pas à dater ce qu’il relate. Pour lui, cela semble n’avoir aucune importance, son but essentiel étant de démontrer que l’univers est soumis à d’incessants bouleversements dont la cause première est évidemment Satan, le perpétuel Dragon qui a engagé contre Dieu un combat qui durera jusqu’à la fin des temps.

Dans cette optique, il n’est pas absurde de considérer le court récit sur la guerre de l’archange Michel et ses anges fidèles contre Satan et ses affidés comme rendant compte d’une situation primordiale, en cet illud tempus, ce temps des origines, auquel font référence les traditions universelles. Ce n’est pas au 1er siècle de notre ère, au large de Patmos, que se déroule cette guerre, ni plus tard en ces lieux ou ailleurs, mais autrefois, au moment même où Satan, pour quelque raison que ce soit, s’est révolté contre Dieu et a entraîné avec lui une multitude d’anges. Et c’était bien entendu à Michel, dont le nom hébreu signifie « qui est comme Dieu », de prendre la tête des « armées » d’anges demeurés fidèles au Créateur et de combattre sans pitié l’accusateur, puisque telle est la signification du nom de Satan. Et le texte précise bien que le lieu où sont maintenant Satan et les siens « ne se trouve même plus au ciel ». Cela prouve qu’auparavant, ils étaient dans le ciel. Ainsi se dessine le thème devenu très littéraire de la chute de Lucifer dans les Ténèbres.

Mais ces Ténèbres sont localisées sur la Terre, le texte est précis sur ce point. La brève description du dragon Satan ne l’est pas moins : « Et voici un grand dragon, un rouge. Il a des têtes, sept, et des cornes, dix, et sur ces têtes sept diadèmes. Sa queue traîne le tiers des étoiles du ciel : il les jette sur la terre » (XII, 3-4.) Tout cela est bien étrange. D’abord, ce dragon fait penser à la tradition grecque de l’Hydre de Lerne, combattue victorieusement par Hêraklès qui joue en fait le même rôle que l’archange Michel. Ensuite, il y a le détail du tiers des étoiles que Satan jette sur la Terre. Qu’est-ce que cela peut bien signifier ? La tentation est grande d’interpréter cette « guerre dans le ciel » comme la réminiscence d’un bouleversement cosmique, telle l’explosion d’une supernova ou l’approche d’une comète qui aurait, à un moment donné de l’histoire géologique, menacé toute vie sur la Terre. Le fait que le récit insiste sur l’apparition d’une femme (« enveloppée de soleil, la lune sous ses pieds », XII, 1) sur le point d’accoucher et que poursuit le dragon dans le but de lui dévorer son enfant serait de nature à valider cette interprétation rationaliste. Mais il faut se méfier des textes apocalyptiques : ils sont volontairement obscurs (à cause des censures exercées en tout temps par les pouvoirs en place) et ont toujours plusieurs significations qui peuvent être chacune d’une logique implacable.

L’exégèse chrétienne voit dans cette femme l’image du peuple de Dieu (juifs et chrétiens confondus) confronté non seulement aux persécutions de la nouvelle Babel, c’est-à-dire l’Empire romain, représenté sous l’aspect de la fameuse Bête[16], émanation du Dragon, mais également aux « abominations » (au sens biblique du terme) dont la civilisation romaine se rend coupable à travers les pays conquis. Il ne faut pas oublier en effet que l’Apocalypse est un ouvrage polémique d’une incontestable violence dirigée contre ceux qui se croyaient à l’époque les maîtres du monde. Cependant, l’image de la femme « enveloppée de soleil, la lune sous ses pieds » évoque tout autre chose.

En effet, cette image, devenue classique dans l’iconographie chrétienne pour représenter la Vierge Marie, rappelle curieusement la description de la Déesse Soleil dans de nombreuses traditions mythologiques. On peut penser à la walkyrie Brunhild endormie à l’intérieur d’un cercle de flammes et réveillée par Sigurd-Siegfried, d’autant plus que, dans la primitive version scandinave, c’est dans un château environné de flammes en plein ciel que se trouve le personnage. Il semble que, dans les périodes archaïques, le soleil ait toujours été considéré féminin et la lune masculine, ce qui se retrouve encore dans les langues germaniques et celtiques contemporaines. La signification de cette allégorie est claire : le soleil est la mère qui dispense la chaleur, la lumière et l’énergie à la lune, donc à ses enfants, notamment aux existants mâles qui sont les agents d’exécution des volontés divines. C’est ce qui ressort du célèbre mythe d’Yseult la Blonde, et de son prototype irlandais Grainné, dont le nom est un dérivé du terme gaélique grian, « soleil[17] ».

Ce n’est pas tout. Cette image peut également être interprétée comme la représentation de la planète Vénus (dont le nom latin provient d’une racine indo-européenne exprimant la beauté) qui apparaît toujours dans le ciel en concordance avec le soleil et la lune. Or le nom ancien donné à cette planète particulièrement brillante, dite aussi étoile du Berger, était Lucifer, terme latin signifiant « porte-lumière ». Et là, s’il n’est pas niable que ces versets de l’Apocalypse soient à l’origine de la tradition chrétienne de la chute de Lucifer dans les abîmes, telle que cette chute est décrite par différents Pères de l’Église, on tombe dans une confusion des plus totales, et cela à cause des thèses émises par les gnostiques, surtout ceux d’Alexandrie, aux 1er et IIe siècles de notre ère.

En effet, la doctrine gnostique, en dépit de toutes ses variantes, peut être résumée ainsi : à l’aube des temps, la divinité créatrice était d’essence féminine, la Pistis Sophia, donc la « Sagesse », la « Connaissance ». Mais à la suite de la rébellion de certaines des entités spirituelles qu’on nomme les Éons, cette Pistis Sophia a été détrônée et exilée par l’Archonte – assimilé au dieu mâle Yahvé-Adonaï – qui a usurpé le pouvoir suprême et peuplé l’univers d’âmes enfermées dans des corps matériels. La Pistis Sophia attend le moment où toutes ces âmes souffrantes se débarrasseront de la matière contraignante et mauvaise, et, ayant vaincu l’Archonte, pourront la rétablir dans son éternel Royaume de Lumière.

Le processus de la révolte et de la chute de Satan est ici complètement inversé, du moins dans son interprétation mythologique. Et ce n’est plus le Satan hébraïque, donc l’accusateur, le négateur, qui est le héros de cette épopée fantastique, mais une divinité féminine porte-lumière représentée symboliquement par la planète Vénus et désignant cette mystérieuse Pistis Sophia, qui est la sagesse divine, et que les premiers chrétiens ont honorée sous l’appellation de « sainte Sophie », comme en témoigne la célèbre basilique de Constantinople.

Pourquoi les gnostiques se sont-ils cru obligés de procéder à ce retournement de valeurs ? Nul ne le sait vraiment. Tout au plus peut-on discerner dans les thèses gnostiques l’influence de certaines traditions iraniennes, indiennes et helléniques qui, au sein du judéo-christianisme primitif, encore libre de tout engagement doctrinal, a conduit à un syncrétisme assez étonnant et bien confus, dont les Cathares, toutes proportions gardées, paraissent avoir été en partie les héritiers[18].

Néanmoins, ce sont ces thèses gnostiques qui ont conduit les Pères de l’Église, les véritables fondateurs de la doctrine chrétienne, à renverser une nouvelle fois cette polarité et à faire de Lucifer l’équivalent de Satan. L’image était parlante et, ne pouvant l’extirper des multiples croyances qui se manifestaient au temps de la décadence de l’Empire romain, il fallait réagir, dans un contexte où l’hellénisme avait encore une place prépondérante et où les traditions druidiques survivaient en Occident. Reprenant le texte de l’Apocalypse, qui montre clairement la lutte du Dragon contre la « Femme de Soleil » c’est le « Porte-Lumière » qui a été diabolisé, comme le seront d’ailleurs au cours du haut Moyen Âge toutes les divinités du paganisme, ravalées ainsi au rang de « faux dieux » ou de « démons » perturbateurs de l’ordre cosmique établi par Dieu. C’était aussi l’application des principes bibliques, maintes fois répétés dans les livres hébraïques, selon lesquels il était nécessaire d’extirper le Mal, sous quelque forme qu’il se présentât, du peuple d’Israël, et cela par tous les moyens, y compris le meurtre, les exécutions capitales ou la guerre. L’ennemi fut donc Satan, sous l’aspect de Lucifer, aspect lumineux prétendument trompeur, devenu ensuite, dans la mentalité populaire, le diable, présenté, quant à lui, sous une forme monstrueuse, avec des cornes empruntées à certaines divinités celtiques, comme le fameux Kernunnos des Gaulois, ou des sabots de cheval comme les Centaures de la mythologie grecque. Avec cela, il était également normal de diaboliser la Diane latine, qui hantait les forêts pendant la nuit, et qui n’était que le pâle reflet de l’Artémis des Grecs, antique divinité solaire primordiale détrônée par son frère Apollon : elle devint la « parèdre » de Satan et présida bien entendu les sabbats avec lui. Mais derrière l’image de Diane, liée à la lune, se profilait toujours celle d’Hécate, la redoutable et ambiguë déesse grecque des carrefours. Et l’on sait que c’est toujours en pleine nuit, aux carrefours les plus sombres, qu’on rencontre le diable, et que c’est là que le « tentateur » propose aux humains égarés des pactes trompeurs qu’il faut signer avec son propre sang.

Ainsi est apparue ce qu’on pourrait appeler la « saga » de Lucifer, le plus beau des archanges, la plus lumineuse des entités célestes, révolté par orgueil contre Dieu, ivre de pouvoir, vaincu et précipité dans les Ténèbres ou, au sein de la Terre, dans un « lac de feu et de soufre » où il est tourmenté « jour et nuit dans la pérennité des pérennités » (Ap. XX, 10). Mais le texte de l’Apocalypse pose bien d’autres problèmes, car le Satan, s’il est vaincu et lié par l’archange Michel, ne l’est quand même pas éternellement : son enfermement ne durera que mille ans, durée évidemment symbolique – ce qui engendrera une croyance aberrante : le millénarisme. En effet, « quand les mille ans seront accomplis, Satan sera délié hors de sa prison. Il sortira pour égarer les nations aux quatre coins de la Terre, le Gog et Magog, pour les pousser à la guerre » (Ap. XX, 7-8). C’est pourquoi la lutte entreprise par saint Michel contre le Dragon des profondeurs est une lutte perpétuelle qui ne trouvera son terme qu’à la fin des temps.

D’ailleurs, les démons existent, sinon dans la réalité quotidienne, du moins dans les couches les plus profondes de l’inconscient humain. Un étrange texte apocryphe chrétien, probablement compilé au IVe siècle, intitulé Les Actes de Philippe, en fait état. Le récit met en scène l’apôtre Philippe en compagnie de deux autres disciples, Barthélemy et Marianne. Ils s’apprêtent à célébrer la messe, mais « soudain un tremblement souterrain, un tumulte et un bouillonnement se firent entendre d’un lieu tout proche, où il y avait un grand amas de pierres[19]. Et de là, s’élevaient confusément des voix qui disaient : Allez-vous-en, serviteurs du Dieu ineffable ; rentrez chez vous et nous resterons chez nous[20]. […] Nous sommes cinquante démons d’une seule et même nature à avoir reçu ce petit territoire en partage ». Et, parmi eux, se trouve un dragon qui explique ce qui est en quelque sorte la genèse des cohortes diaboliques : « Voici d’où je tire mon origine : du complot fomenté au paradis ; c’est là que m’a maudit celui qui veut me faire périr par toi. Car alors, m’étant retiré du jardin aux mille plantes, je trouvai à me tapir dans Caïn, à cause d’Abel. Puis, ayant dressé devant les anges la beauté féminine, je les ai précipités du haut du ciel. Et ayant engendré des fils de grande taille[21]… Ceux-ci s’étant multipliés, se mirent à dévorer les hommes comme des sauterelles. Puis, le déluge les ayant fait disparaître[22], ils enfantèrent la race des démons et des serpents […]. » Philippe accomplit alors un véritable exorcisme, obligeant les démons à quitter leur repaire. « Et les démons, semblables à des reptiles, sortirent de l’éboulis de pierres, cinquante serpents qui dressaient leurs têtes à dix coudées – car chacun avait une longueur de soixante coudées […]. Et se dressa au milieu des serpents un immense dragon d’environ cent coudées, noir de suie, crachant du feu et répandant beaucoup de venin en un torrent déchaîné. Il avait une barbe de vingt coudées, la tête qui se balançait comme la cime d’une montagne de fer et le corps tout entier comme du feu. »

Et ce n’est pas tout. Le dragon va plus loin dans son explication : « Notre nature est obscure et sombre. Notre père s’appelle Ténébreux et notre mère Noirceur. Ils nous ont engendrés ténébreux et noirs, aux pieds menus, aux poils crochus, sans genoux, aux jambes rapides comme le vent, aériens, aux yeux étincelants, à la barbe pointue, aux cheveux hérissés, répugnants, lubriques et efféminés[23]. » Cependant, le dragon conclut un accord avec Philippe : lui et les démons construiront « par magie » une église, et auront le droit de s’établir ailleurs. Là encore, tout est une question d’équilibre entre deux forces contraires.

Ce récit, qui est une compilation de diverses traditions populaires, n’est pas sans intérêt quant à la formation d’une image stéréotypée du grand Satan. Mais que conclure de ce texte aussi fabuleux qu’énigmatique qu’est l’Apocalypse, attribuée à l’apôtre Jean, dont le nom hébreu Iokanân signifie « témoin de la Lumière » ? On peut émettre une hypothèse d’ordre ontologique : sans son contraire, Dieu (quel que soit le nom qu’on lui attribue) ne peut pas savoir qu’il est. Et l’univers, avec toutes les créatures qui y sont répandues, n’existerait pas sans une force de non-existence. C’est pourquoi il est permis de penser que la révolte des anges était programmée par le Créateur : elle était nécessaire.

Il n’empêche que seul Victor Hugo a su évoquer de façon saisissante la révolte de l’archange[24]. Certes, il s’agit d’une envolée visionnaire qui ne doit rien aux textes les plus anciens, mais elle rend compte d’une tragédie cosmique qui a dû se produire, il y a bien longtemps, dans les sphères célestes, bien avant la création de la matière telle que nous la connaissons :

 

« Depuis quatre mille ans, il tombait dans l’abîme,

Il n’avait pas encor pu saisir une cime,

Ni lever une fois son front démesuré,

Il s’enfonçait dans l’ombre et la brume, effaré,

Seul, et derrière lui, dans les nuits éternelles,

Tombaient plus lentement les plumes de ses ailes. »

 

Tout est dit, et la suite ne fait que mettre en évidence le désespoir de l’archange déchu. À un moment de sa chute :

 

« Tout à coup un roc heurta sa main ;

Il l’étreignit, ainsi qu’un mort étreint sa tombe,

Et s’arrêta. Quelqu’un, d’en haut, lui cria : Tombe !

Les soleils s’éteindront autour de toi, maudit ! »

 

Et cette chute atroce vers les abîmes se poursuit : « Un souffle qui passait le fit tomber plus bas. » L’intensité de la malédiction atteint son paroxysme lorsque Hugo décrit Satan qui, après avoir vu les soleils s’éteindre les uns après les autres, espère encore en la lueur d’une étincelle. Mais cette étincelle disparaît à son tour :

 

« Et l’archange comprit, pareil au mât qui sombre,

Qu’il était le noyé du déluge de l’ombre ;

Il replia son aile aux ongles de granit

Et se tordit les bras. Et l’astre s’éteignit. »

 

La plus grande souffrance est-elle celle de la privation de la lumière, c’est-à-dire de la présence de Dieu ? C’est en tout cas ce que Victor Hugo, dans ses vers hallucinés, semble proposer à notre méditation. Il ne sert à rien de se révolter contre Dieu, car Dieu est le Tout absolu, et le nier, c’est se nier soi-même. Certes, Hugo se livre ici à une interprétation toute personnelle de la tradition concernant la révolte des anges et leur condamnation aux ténèbres absolues, mais dans l’ignorance où nous sommes de ce qui s’est réellement passé avant la création du monde, nous ne pouvons que partager cette vision hugolienne, parce qu’elle témoigne de notre effarement devant l’existence du Mal.