I. LA DISPARITION DES DRUIDES DE GAULE.
La première conséquence de la défaite d’Alesia a été la mise en place progressive, dans les cités gauloises, d’une administration sans doute moins romaine que romanisée. Le signe certain qu’un pays est définitivement vaincu est que ce sont ses propres ressortissants qui gèrent les conséquences de la défaite. Mais en détruisant la noblesse militaire César avait frappé à la tête. Il avait déjà disposé, pendant toute la guerre des Gaules de cette véritable « cinquième colonne », en place depuis plus d’un demi-siècle (la conquête de la Narbonnaise en 121 avant J.C), qu’étaient les négociants romains installés dans le pays (le massacre de Genabum, peut-être amplifié en vue des représailles, montre quelle était leur importance stratégique). L’administration qui gouverne la Gaule dès le Ier siècle de notre ère peut paraître bénigne et libérale parce qu’elle emploie, à l’évidence, du personnel gaulois, même au plus haut niveau. En fait, elle a totalement cessé d’être celtique puisque le système d’administration mis en place par Rome est, dans l’ensemble, décalqué du système politique romain.
Et dans un tel système, ipso facto, les druides n’ont plus eu, d’emblée, aucune place. Nous avons fugitivement évoqué ce mystère, non élucidé, de l’absence presque totale des druides dans les événements du De Bello Gallico. Cette absence ne peut avoir été, déjà, une inexistence et, si César n’en dit rien en dehors de quelques généralités, c’est très certainement parce qu’il avait ses raisons.
Le fait majeur est l’impossibilité de l’existence en Gaule romaine du couple équilibré du druide et du roi tel qu’il nous est si familier en Irlande. On pourrait même se poser quelques questions sur le rôle éventuel de Rome et de ses agents dans l’organisation du chaos politique de la Gaule du Ier siècle avant notre ère. N’oublions pas que dans l’État romain (respublica) le seul « roi » qui ait survécu est cette sorte de figurant rituel qu’est le rex sacrorum, roi religieux dépourvu de tout pouvoir et de toute autorité.
Il est normal, inévitable, que le nouveau pouvoir civil installé en Gaule par les légions romaines ait répugné à toute subordination du politique au religieux. Que l’on se souvienne du schéma structural romain qui, inverse du schéma celtique, assure la primauté du temporel (le rex ou les consuls) sur le spirituel (les divers flamines dont l’influence politique réelle est entièrement nulle). Cela pose à long terme dans la recherche toute la question de l’influence romaine en Gaule dans les trois quarts de siècle qui ont précédé la conquête avec, d’une part l’élimination progressive de la royauté traditionnelle et, d’autre part, la montée des oligarchies et des ambitions nobiliaires. Tout semble s’être passé comme si la haine romaine des rois avait déteint sur la Gaule ou bien encore comme si la royauté celtique avait été un obstacle insurmontable à la réalisation des projets de Rome. Et, nous l’avons souvent dit et répété, le druide et le roi sont solidaires et indissociables.
Il restait donc aux druides les choses de la religion et l’enseignement traditionnel. Mais dans ces deux domaines ils ont été durement concurrencés, immédiatement, d’une part, par l’instauration du culte impérial et la diffusion de la religion romaine officielle et d’autre part par la fondation d’écoles latines où l’enseignement qui n’était plus oral mais écrit, ne pouvait inclure la littérature orale gauloise. Depuis Fustel de Coulanges et Camille Jullian on a eu tendance à considérer la disparition du « druidisme » comme une sorte de mystère dont le « comment » nous échappe. Mais on a toujours oublié de demander le « pourquoi » de cette disparition. Et pourtant il est simple.
Les deux conceptions, à la fois de la religion et de l’enseignement étaient antinomiques. L’existence de l’une excluait celle de l’autre. C’est là le premier fait, aussi silencieux qu’important, qui marque la Gaule romaine.
Des druides ont peut-être, à titre individuel et « privé », accepté des postes officiels dans la nouvelle administration décalquée du municipium romain. Nous ne le saurons jamais. Ce n’est pas impossible tout en étant très improbable. Les druides du Ier siècle avant notre ère devaient se comporter envers l’armée romaine à peu près comme l’ont fait les brahmanes confrontés aux officiers de l’armée des Indes. Mais s’ils ont accepté des postes officiels, ce n’est pas, à coup sûr, en tant que druides dépositaires d’une tradition dont le respect et la transmission devenaient tributaires de dévouements personnels et semi-clandestins.
Mettons que cela se soit produit pendant quelques générations : Pomponius Mela nous apprend que les druides, vers la fin du Ier siècle de notre ère, retirés dans les forêts, instruisaient en cachette les enfants des nobles. Le « druidisme » continuait donc en principe, envers et contre tout. Mais rares sont les institutions qui survivent quand elles n’ont plus de raison d’être : c’est dès l’instauration d’une autorité organisée par Rome et, avant même sans nul doute, dès la fin de la conquête, que les vocations ont dû se faire moins nombreuses. Car aucun sacerdoce – les druides n’ont pas été une société secrète – ne peut durer dans la clandestinité quand celle-ci devient définitive. Et le druide n’a aucune raison d’être en dehors de sa coexistence avec le roi parce que, si le roi ne peut assumer aucune autorité sacerdotale, il ne peut pas davantage, en tant que druide, assumer la responsabilité du pouvoir temporel. Si des druides ont existé à l’époque gallo-romaine, cela n’a pu être que pour une survie provisoire et en vue de l’occultation de la tradition. Mais si la langue sacrée n’était plus connue – et il est impossible qu’elle ait pu l’être après la conversion définitive de la Gaule au christianisme à partir du début du Ve siècle – toute transmission était exclue.
Les vocations ont donc dû se faire beaucoup moins nombreuses encore avec les édits de Tibère et de Claude assimilant les druides aux mathematici orientaux, mages, magiciens, tenants de sectes orientales ou secrètes les plus diverses et les plus extravagantes qui pullulaient à Rome. Les druides, détenteurs d’un sacerdoce digne de celui de l’Inde, n’avaient rien de commun avec cette tourbe hétéroclite, sans patrie et sans origine. Ils ne méritaient pas un tel mépris. Mais, cherchant vainement à mettre de l’ordre dans ses affaires religieuses, l’Empire a englobé dans une unique réprobation tous les propagandistes de cultes et de mystères étrangers.
Nous ne savons pas, encore une fois, s’il y a eu ou non une persécution ou une répression violente du « druidisme » en Gaule romaine. Mais l’histoire tout entière de la Gaule romaine repose sur des écrits qui ont pour auteurs des historiens romains ou quelques Gaulois latinisés. Ce n’est pas sur Ausone, grand bourgeois et très haut fonctionnaire impérial, qu’il faut compter pour nous informer de ce que pense le petit peuple qui, à la fin du IVe siècle, parle encore gaulois aux approches du Massif central ou dans la région bordelaise. Il semble bien aussi que tous les courants d’opinion de la Gaule, pendant les deux ou trois siècles qui ont suivi la conquête, n’aient pas été analysés avec la même minutie. L’histoire réelle, quand on a la bonne fortune de la découvrir, fortuitement ou non, est souvent très différente de l’histoire officielle.
Quel est le rôle exact, précis, des druides dans tout cela ? Nous n’en sommes qu’au début des recherches, compte tenu de l’importance globale à la fois géographique, stratégique, économique et fiscale de la Gaule, dans l’Empire romain. Prétendre en tout cas que les sacrifices humains imputés aux druides ont été la cause morale et première de l’interdiction qui les frappait est une outrance flagrante, car il est fort probable, sinon certain, qu’aux Ier et IIe siècles de notre ère en Gaule, en plein milieu de la pax romana, de tels sacrifices appartenaient à un passé révolu. Mettons qu’on s’en soit servi de mauvais prétexte : il en fallait bien un, dans la littérature et dans l’opinion publique romaine ou, si l’on veut, gallo-romaine.
Mais les édits ont marqué la deuxième étape, de la disparition, car à supposer encore qu’ils n’aient pas été appliqués strictement, ou même qu’ils l’aient été à peine, à la clandestinité s’ajoutait désormais l’illégalité. Ce dernier mot n’a pas grand sens dans le règlement de questions religieuses. Cependant il est bien dans les tendances romaines, qui subordonnent le religieux au politique, de vouloir régler par une décision politique une question d’ordre traditionnel.
Il n’est aucune organisation traditionnelle qui n’ait prévu, d’une manière ou d’une autre, la triste nécessité de sa propre disparition et la sauvegarde de son dépôt initiatique. Le plus simple était sans doute le repli sur la Bretagne insulaire ou sur l’Irlande. En tout cas, ce ne sont pas les édits de Tibère et de Claude qui ont fait disparaître définitivement le « druidisme ». Du reste les druides, au Ier siècle de notre ère, avaient cessé d’être des personnages officiels.
La troisième étape de la disparition, elle, n’est le fait de personne, ni individu ni autorité officielle. Elle n’est pas politique mais religieuse. En effet, à supposer que de rares mainteneurs de la tradition celtique aient encore transmis un enseignement cohérent, organisé, à la fois du gaulois et des principes traditionnels, il est très improbable que, vers le tournant du IVe siècle, les druides aient eu encore la force de lutter efficacement contre l’envahissement du christianisme qui entamait largement, puis achevait, la romanisation de la Gaule en vulgarisant l’usage du latin dans les couches populaires. L’agonie a dû être longue. C’est probablement à partir de la fin du VIe siècle que les derniers pagani rescapés des multiples campagnes missionnaires ont progressivement renoncé à la lutte et que les rares survivances se sont figées dans ce qui devait devenir le « folklore ». À la clandestinité, à l’illégalité s’ajoutait désormais, pire encore, le crime d’hérésie.
Car si des druides gaulois, éventuellement dissimulés de longue date sous un vêtement officiel romain (ce que nous ne croyons guère durablement possible : nous n’avons qu’un seul exemple, au Puy-en-Velay, d’un gutuater exerçant une fonction administrative), ont pu ou voulu se convertir à la foi nouvelle, il y avait toujours entre eux et le christianisme l’écran du paganisme romain. Outre que, ainsi que nous l’avons dit plus haut, toute transmission était rendue irréalisable par la mort de la langue, il est matériellement impossible qu’un seul d’entre eux ait été en mesure de fondre dans l’ésotérisme chrétien le dépôt traditionnel dont il avait la garde. La raison simple en est que, dans tout l’Empire romain, le christianisme s’est toujours opposé au paganisme dont la résistance avait été trop opiniâtre pour qu’il n’en exigeât pas l’interdiction totale et immédiate à l’heure de son triomphe. Il n’y a aucune résonance, aucune réminiscence celtique dans les récriminations des conciles du Bas-Empire contre le paganisme moribond. Le Malin a pour noms Mercure, Jupiter, Apollon, Venus, Diane ou tout ce que l’on voudra ; il ne se nomme jamais Taranis, Lugus, Sucellus ou Esus. Nous ne dirons pas que Gargantua n’est pas gaulois (il l’est certainement sans que ce soit ici le lieu d’en discuter) mais cela est autre chose : le « conte » a changé de langue et a cessé d’être religieux. Il y a, dans le folklore de presque toutes les régions francophones des réminiscences, que l’on commence à soupçonner, qui remontent au fonds populaire celtique, déformé, affaibli par une longue histoire et un changement radical de langue et de mentalité. Mais aucun folklore ne procure le moyen de reconstituer une mythologie : la différence de niveau est trop grande. Il n’y a pas, il n’y a jamais eu de « mythologie française » issue de la religion gauloise. Les druides n’ont pas duré ou perduré assez longtemps pour en transmettre une. Il va sans dire que nous ne doutons pas de la légitimité de l’étude des faits de folklore qui ont subsisté (tel le gigantesque folklore de mai) jusqu’à notre époque contemporaine. Mais nous réservons le mot mythologie pour la désignation d’un corpus ou d’un ensemble structuré et cohérent.
En résumé et en conclusion la transmission éventuelle du « druidisme » se serait heurtée à trois barrages dont chacun était, à lui seul, un obstacle définitif et infranchissable :
– La conquête de la Gaule par César qui, au Ier siècle avant notre ère, détruit la structure politique celtique et annihile, soit par élimination physique, soit par conversion à la romanité, toute l’aristocratie des équités ;
– la christianisation qui, à partir de la fin du IVe siècle, rend définitive la romanisation par la généralisation de l’emploi du latin ;
– les grandes invasions qui, en dernier lieu, achèvent de détruire ce que la romanisation et la christianisation avaient laissé subsister.