5

Les jours s’écoulaient insidieusement. La saison de peret progressait sans que Chaemhet y prît garde. Bientôt sonnerait l’heure du retour pour la reine Ankhsenamon. De nouveau, il se réfugierait dans le travail, cherchant à oublier son dilemme dans ce faux-fuyant réconfortant. Il se sentait toujours déchiré entre sa femme et sa maîtresse. Le ventre de Mia était rond. Le temps de la délivrance approchant, on répétait des incantations magiques et le prêtre de Thouëris étudiait le dessin des veines, sur les seins de la future mère, pour déterminer le sexe de l’enfant à naître.

Chaemhet n’avait guère revu Huy. L’enquête n’avait abouti à rien, mais rares étaient ceux qui le savaient. Le scribe était retourné à ses fonctions aux Archives Culturelles, après avoir essuyé un ultime sermon sur son incompétence. Déçu, le pharaon s’était néanmoins abstenu de toute exécution sommaire. Paser avait été muté dans un poste mézai de la petite ville de Tanis, près du Delta. Oubenrech, la prostituée, s’était vu infliger cinq plaies et cent coups de bâton. Géoua avait eu droit à un modeste enterrement, organisé en hâte. En raison de sa petite taille, le processus était beaucoup moins long que le rituel de soixante-dix jours. Il n’avait pas de famille pour le pleurer, et l’État avait pris en charge les frais d’embaumement. Il reposait désormais à l’extrême limite du Grand Lieu, dans un étroit tombeau, avec des offrandes de pierre pour apaiser son ka. La prière apposée au fronton enjoignait aux passants de prononcer son nom afin de perpétuer sa vie dans les Champs d’Éarrou. Mais en réalité, le sentier presque effacé qui y menait était rarement emprunté, hormis par les ouvriers des tombes. Géoua serait oublié et personne ne le regretterait. Tous ses biens avaient été transférés dans les coffres de l’État, et son poste était désormais occupé par un scribe entre deux âges, exhumé de la Maison de la Correspondance en récompense de ses longues années de bons et loyaux services. Ay ne voulait pas voir son harem éclaboussé par un nouveau scandale et, longtemps, personne ne fut autorisé à y entrer ou à en sortir.

Chaemhet en éprouva un certain soulagement, mais, au vu des lettres que Teyé s’arrangeait pour lui faire parvenir, il était clair qu’elle n’avait nulle intention d’être abandonnée. Ce qui le rongeait le plus, c’était la mystérieuse amulette. Il savait Huy digne de confiance, mais craignait de la voir tomber entre d’autres mains. Si Huy commettait la moindre imprudence… Mia connaissait-elle l’existence du bijou ? Elle n’y avait jamais fait allusion, et lui-même s’était bien gardé d’évoquer ce sujet. On ne réveille pas le crocodile qui dort ! Peut-être espérait-il que, s’il feignait assez longtemps de ne pas s’en préoccuper, son problème se résoudrait tout seul et disparaîtrait. Mais, au fond de son cœur, Chaemhet savait qu’il subsisterait tant que Teyé vivrait.

Sahourê n’était pas passé à l’action, néanmoins c’était un piètre réconfort. Aussi longtemps que l’accès du harem demeurait interdit, il ne pouvait rien, même s’il nourrissait de sombres visées. Chaemhet avait tenté de cultiver ses bonnes grâces en l’invitant deux fois à dîner, et Sahourê avait réagi avec la jovialité impénétrable qui était chez lui une seconde nature. Cependant, il ne lui avait pas rendu la politesse. Quant à Huy, il n’avait plus jamais reparlé de Teyé et semblait désireux de se démarquer de l’affaire. En vérité, celle-ci ne le concernait en rien ; il avait fait la preuve de son amitié en gardant le secret.

Dans les champs, déjà apparaissaient les premières pousses vertes, tel le léger duvet sur les joues de l’adolescent dont la voix commence à muer. Le Fleuve scintillait au soleil et le peuple était heureux. À cette époque de l’année, comment envisager l’avenir avec tristesse ? Chaemhet s’obstinait à ignorer son problème mais, comme une épine au pied, celui-ci se rappelait constamment à lui. Cette indécision faisait désormais partie de sa vie. Il se laissait guider par les événements, surtout s’ils lui fournissaient un prétexte pour retarder encore l’instant de la décision.

Les paysans récoltaient les premières moissons quand Ay mit fin à l’isolement du harem. Aussitôt, Chaemhet devint nerveux – à juste titre. Dès le lendemain, un des petits garçons qui servaient de messagers dans la cité se présenta à son bureau. Comme le secrétaire l’expliqua d’un ton d’excuse mêlé de curiosité en le faisant entrer, il tenait absolument à remettre sa lettre en main propre. Chaemhet devina avant même de l’avoir vue de qui elle provenait, et frissonna en songeant au risque. Il prit la lettre, dit à son secrétaire de donner à l’enfant un hin[26] de bière rouge, puis, une fois seul, décacheta le message.

Quelques lignes étaient tracées sur un fragment de papyrus presque translucide à force d’avoir été réutilisé. Comme c’était à craindre, on suggérait une rencontre à l’endroit habituel, et le plus tôt possible. Le jour même ? Qu’il envoie la réponse par Imbou. Le temps avait été si long ! On avait hâte de le voir.

Le ton de la lettre était à la fois suppliant et menaçant. Cette fois, il fallait se tirer de ce guêpier. Chaemhet serait-il capable d’assez de fermeté ?

Il était impossible d’éviter une rencontre et vain d’atermoyer. De retour chez lui, Chaemhet profita de l’absence de Mia pour appeler Imbou et lui dicter le message à transmettre à Teyé – rien de plus que l’heure où il se trouverait à l’endroit convenu, ce soir-là. Il n’apprécia pas l’expression réprobatrice de son serviteur. Dorénavant, devrait-il également se montrer méfiant à son égard ? Non. Il avait trop besoin de lui pour ne pas le mettre dans la confidence. Il fallait une fois pour toutes en finir avec Teyé. Que de plaisirs déraisonnables se transformaient en un joug impossible à secouer !

 

Chaemhet en était venu à détester cette chambre familière. La simple vue du lit réveillait sa mémoire, évoquant péniblement le temps où il agissait sous l’emprise d’un démon. Le souvenir du dernier rendez-vous, commencé par des accusations et conclu par des ébats amoureux, affligea son cœur. Était-ce encore de l’amour ? Sûrement pas. Non, il ne se laisserait plus manipuler.

Il ne parlerait même pas de l’amulette à Teyé. À quoi bon ? Elle prétendrait tout ignorer, de même qu’elle s’était défendue d’avoir livré leur secret à Géoua.

Elle portait un long fourreau de lin blanc translucide, qui laissait deviner les contours de son corps. Nouée à la taille, une cordelière tressée de rubans marron rappelait les franges de la robe et les bracelets d’émail et d’or dont Teyé s’était parée. Sur le manteau court qui couvrait ses épaules, elle avait posé un collier bleu et vert, au doux éclat vernissé rehaussé par un liséré d’or. Sa perruque opulente tombait tels les pans d’un rideau sombre sur son dos et sur ses seins. Elle avait franchi la porte, altière et lointaine, mais dans ses yeux se lisait une invite. Circonspect, Chaemhet l’observait sans parvenir à soutenir son regard.

« Que de temps a passé depuis que nous nous retrouvions ici ! lui dit-elle. Je suis longtemps restée prisonnière.

— À présent Ay t’a libérée, remarqua-t-il sans feindre une satisfaction qu’il était loin d’éprouver.

— La surveillance est plus stricte. Même mes représentations à l’extérieur avec mes musiciennes seront limitées. Pour ce rendez-vous, j’ai surmonté maintes difficultés. Mais tu comptes tellement, pour moi ! »

Il tressaillit. Ces paroles amoureuses pesaient sur lui aussi lourd que des chaînes.

« Je me consume pour toi, Chaemhet… »

Elle se tenait très droite, près à le toucher, cherchant à le tenter afin qu’il la prît dans ses bras, mais il ne bougea pas. Il eut conscience de l’humiliation de Teyé, impuissante à le séduire.

« N’as-tu rien à me dire ? » insista-t-elle.

Non, en vérité, ou si peu, et il ne pouvait le lui dire en face. Il chercha au plus profond de lui, en pure perte. Il la regarda, désemparé, se haïssant d’avoir encore le désir de sa peau douce, contre toute attente et en dépit de sa volonté.

« Je ne veux plus continuer ainsi, répondit-il.

— Je sais, dit-elle en baissant les yeux, si affligée, si seule qu’il en eut le cœur brisé. Et moi, je resterai prisonnière, prisonnière de la Terre Noire et du harem. Oh ! Comme je languis loin des vertes collines de mon pays ! J’aimerais tant y retourner et te le montrer !

— Je le voudrais bien, dit-il sans réfléchir, puis, voyant l’espoir renaître dans les yeux de la jeune femme, il ajouta très vite, pour se rattraper : Hélas ! C’est un impossible rêve. Crois-moi, j’en suis navré. »

Elle resta silencieuse. Mais, loin de se résigner, elle lui demanda en le regardant dans les yeux :

« Pourquoi serait-ce impossible ?

— Rappelle-toi où nous sommes, et qui nous sommes.

— En quoi cela devrait-il nous arrêter, si nous aspirons à changer de vie ? Nous nous appartenons… Nous avons échangé le serment.

— Je n’ai échangé le serment qu’avec Mia !

— Mais tu ne lui appartiens pas. »

Teyé se rapprocha, et l’espace entre eux devint plus court que la lame d’un poignard. De sa robe montait le parfum suave de la grenade. Pour la première fois, Chaemhet remarqua les minuscules turquoises fixées dans sa perruque.

« Il te serait facile de rompre tous les liens qui t’attachent à elle.

— Cela me rapprocherait-il de toi pour autant ? Tu es une concubine royale.

— Aussi longtemps que je fais partie du harem…

— À quoi veux-tu en venir ? »

Elle fit les cent pas, s’approcha de la fenêtre pour contempler la rue. Le soleil déclinant baignait son visage d’un éclat doré. Chaemhet voulait-il perdre tant de beauté et de passion ? Sa position sociale et la vie qu’il menait avec Mia valaient-elles ce sacrifice ? Il se reprit avec un sursaut, effrayé de se poser de telles questions. Il était un haut dignitaire de la Terre Noire ! Il avait une famille, deux fils nés de sa propre chair et qui rappelleraient son nom lorsqu’il serait au pays des Morts. Chaemhet prononça son Nom en lui-même. Il ne suivrait pas cette femme au risque de se perdre.

Mais peut-être rien qu’une seule, une dernière fois, pourrait-il posséder ce corps splendide ?

Comme si elle lisait en lui ses moindres désirs, Teyé dégrafa son mantelet et le laissa tomber. Chaemhet but des yeux ses épaules et ses seins. Elle dénoua sa ceinture, et son fourreau glissa jusqu’au sol. Alors elle se tourna vers lui, nimbée d’or par la lumière. Elle le regarda comme une petite fille et lui ouvrit les bras.

« Tiens-tu à ce que ce corps appartienne à tout jamais au pharaon ? »

Et de nouveau Chaemhet succomba.

 

Plus tard, dans la pénombre, il ne songeait plus qu’au moyen de partir loin de cette chambre, conscient de payer chèrement le prix de sa concupiscence. Les effluves mêmes qui lui avaient paru si doux l’incommodaient, à présent. Leur haleine était malodorante et froide était leur sueur. Mais Teyé continuait à l’étreindre.

« Ce rêve est à notre portée, murmurait-elle. Tu es de taille à lui donner réalité. Un marchand de Keftiou, digne de confiance et possédant un navire, nous ferait descendre le Fleuve jusqu’au Delta, puis traverser la Grande Verte. Tu n’aurais pas à indiquer notre identité, tu sais ; pourvu que tu le paies généreusement, il ne poserait pas de question.

— C’est irréalisable, persista-t-il, se dégageant des bras qui l’enlaçaient. Je ne peux tout quitter du jour au lendemain. Et, jusqu’à nouvel ordre, Ay continue à te vouloir dans sa couche. Comment ton absence passerait-elle inaperçue ? »

En son for intérieur, Chaemhet se demanda par quelle ruse elle avait pu organiser ce rendez-vous. Il avait eu tort de ne pas l’interroger plus tôt. Maintenant, l’occasion était passée.

— Nous trouverions un moyen ! Ô, mon bien-aimé, pourquoi ne fuirions-nous pas ensemble ? Crois-tu qu’il lancerait ses vaisseaux-faucons[27] à notre poursuite ? Ou que ses chars voleraient vers le nord pour donner l’alerte à Perou-Néfer[28], afin qu’on nous y intercepte ?

— Ce n’est que trop probable. La fureur du roi ne connaîtrait pas de borne. Sais-tu quel sort nous attendrait, s’il nous reprenait ? »

Il se leva à seule fin de s’éloigner d’elle. Il traversa la chambre et se nettoya. Comment justifierait-il sa longue absence à Mia ? Peut-être ne lui demanderait-elle rien, préférant ne pas savoir. Accablé de honte, son ba se recroquevillait en lui.

« Le Fleuve est long. Le Fleuve est large.

— C’est impossible.

— Pourquoi couches-tu avec moi, si tu ne veux pas de moi ? »

Il ne sut que répondre.

« Je ne supporterai pas cette vie plus longtemps, dit-elle, soupirant dans l’obscurité et le silence. J’aimerais te montrer mon pays et vivre là-bas, libre, avec toi. »

Chaemhet considéra cette perspective avec une horreur muette. Certains de ses amis avaient séjourné dans les contrées barbares qui s’étendaient outre-mer. Il tenta de se représenter les villages misérables, les collines desséchées par le soleil, la culture primitive, et son pouls s’affola.

« Si seulement tu devinais ma solitude !

— On te chasserait de Keftiou. Tu as été offerte au pharaon.

— Mon île n’est pas aussi petite que tu le crois. Je connais des endroits où nous pourrions vivre à l’insu de tous.

— Jusqu’à la fin de notre existence, nous resterions des fugitifs.

— Peut-être. Mais tu ne tiens pas à moi et tu ne veux pas partir. Tu penses que ta vie est ici.

— Oui.

— Je préférerais mourir que continuer ainsi. Je préférerais que nous mourions tous les deux.

— Non, ce n’est pas vrai.

— Prétends-tu m’apprendre ce qu’il y a dans mon cœur ? »

Chaemhet avait hâte de s’échapper, et tant pis si ses questions demeuraient sans réponse. Il s’habilla rapidement, réconforté au contact de ses vêtements dans lesquels il se sentait moins vulnérable. Il écoutait à peine ce que lui disait Teyé, aspirant plus que tout au silence et à la fraîcheur de la nuit. Il étouffait dans cette chambre, qui pour lui n’était plus qu’une prison.

Il ignorait comment Teyé projetait de regagner le harem, mais en atteignant la rue, il remarqua une litière sombre et deux porteurs adossés au bâtiment d’en face. Chaemhet ne leur laissa pas le temps de tourner la tête dans sa direction. Teyé les avait-elle achetés, eux aussi ? Quelle excuse avait-elle inventée pour se rendre dans ce quartier de la cité ? Eh bien, elle n’aurait plus à chercher de prétexte, car il en avait fini avec elle ! Dès le lendemain matin, il chargerait Imbou de résilier le bail. Ensuite, il enverrait un message à Teyé. Elle n’aurait qu’à se faire une raison. Une partie de son être se riait de lui : penser qu’un homme investi de tels pouvoirs s’était laissé mener par le bout du nez ! Mais il avait moins été l’esclave de Teyé que de son propre désir.

Il prit la fuite dans la ruelle étroite, butant sur les pierres, sursautant quand un chien enchaîné dans une cour aboyait furieusement sur son passage. La lune était haute et pleine et le dieu Khonsou baignait la cité de sa froide lumière d’argent. Dans chaque ombre au bas des murs, Chaemhet imaginait un espion. Loin au-dessus de lui, les étoiles luisaient dans le corps de Nout, celles-qui-ignorent la lassitude poursuivant leur course au milieu de leurs compagnes fixes.

Il allait d’un pas vif à travers les rues désertes. Une fois, croyant entendre un bruit derrière lui, il s’arrêta pour écouter. Pourtant, il eut beau tendre l’oreille, il ne perçut que le silence et le rythme de son cœur battant la chamade. Il se força à ralentir, mais au bout de quelques pas il accéléra, le souffle court et la gorge sèche. Une douleur cuisante lui brûlait la poitrine. Quelque part derrière lui, dans les ténèbres, il devinait une présence.

La nuit rendait étranges et inquiétantes ces rues pourtant familières. Pourquoi n’y avait-il pas de patrouille mézai, de mendiant, ou même de passant comme lui-même ? Pourquoi n’avait-il pas emmené Imbou avec lui, commandé une litière ou une chaise à porteurs ? Non. Pour Imbou, passe encore, mais l’idée de s’en remettre à la discrétion d’un inconnu lui était intolérable. Nul ne devait savoir. Cela suffisait amplement d’avoir été percé à jour par Géoua ! Et même si celui-ci était mort, comment être certain qu’il n’en avait parlé à personne ?

Chaemhet songea au ka du défunt, solitaire et sans amour dans l’étroit tombeau, mangeant sa nourriture de pierre, buvant son vin peint, attendant en vain que son nom fût prononcé par des habitants du monde des Vivants. Géoua resterait-il dans sa maison d’éternité ou reviendrait-il hanter son meurtrier ? Chaemhet ferait porter une offrande à son tombeau – des miches de pain blanc et du lait. Non seulement cela apaiserait le défunt, mais une telle marque de respect envers son ancien collègue serait tout à son éloge.

Ses pensées l’avaient absorbé pendant que ses pas l’entraînaient, et soudain il s’aperçut qu’il était presque arrivé. Enfin, il ralentit. L’enceinte du palais se dressait, haute et noire, au-dessus de lui. Au portail, deux soldats montaient la garde, l’arme au clair, tandis qu’à proximité leurs camarades étaient assis autour des braises rougeoyantes d’un brasero. Il ne faisait pas froid, mais le feu prodiguait du réconfort et de la lumière.

À quelque distance de là, l’ombre qui avait veillé amoureusement sur le Grand Intendant au long des rues désertes s’enfonça à nouveau dans la nuit.

 

Les sentinelles reconnurent Chaemhet et le contrôle fut de pure forme, mais les quelques mots échangés avec ces hommes l’apaisèrent. Désormais, il était en sécurité. Les soldats s’interposaient entre lui et l’être ou la chose qui le suivait, si ces pas n’étaient pas le fruit de son imagination.

Il allait au milieu des gens et des lumières. Il était moins en retard qu’il le craignait. Mia ne lui demanda pas d’où il venait. Il fut frappé par son indifférence. Depuis quand était-elle ainsi ? En vérité, il avait négligé son foyer tant il était possédé par le désir des sens. Depuis combien de temps n’avait-il pas entraîné son épouse vers leur couche ?

Il avait oublié qu’ils attendaient des invités pour le dîner. Ceux-ci n’étaient pas encore là et il eut le temps de se baigner avant de se changer, se débarrassant de l’odeur et du souvenir de Teyé. Il savoura la fraîcheur du lin neuf sur sa peau, revigoré rien qu’à le porter. Le serviteur qui l’assistait dans sa toilette lui massa le dos avec quelques gouttes d’huile et lui donna du parfum. La lumière de la lampe formait un halo réconfortant et, du salon, provenait la rumeur d’une conversation. Si les démons rôdaient encore dehors, au-delà du carré noir de la fenêtre, ici ils ne le suivraient pas.

Au même instant, ayant rejoint ses musiciennes à la fin de leur concert, Teyé franchissait l’enceinte du palais par une autre porte, dans sa litière.

 

Les moissons avançaient et tous ceux qui n’étaient pas retenus dans la cité par des affaires urgentes travaillaient aux champs, menant une course contre le temps pour couper les récoltes à maturité : blé, lin et orge. Dans le coin du jardin aménagé en potager, l’ail et les oignons croissaient avec exubérance et Huy, ne connaissant rien au jardinage, n’osait y toucher. Pendant ces mois les plus doux de l’année, le scribe enviait les hommes et les femmes qui travaillaient en plein air, et par-dessus tout les bateliers, qui aspiraient la brise du Fleuve à pleins poumons.

Il s’en voulait de n’avoir pu élucider le meurtre de Géoua, toutefois il y avait assez à faire aux Archives Culturelles pour empêcher son cœur de remuer les cendres en quête d’une étincelle de vérité. La possibilité d’une tournée d’inspection dans les mines de turquoises du Nord-est l’incitait à redoubler de zèle. Par bonheur, il en avait été quitte pour une semonce. Il était soulagé d’avoir échappé au sort de Paser – l’exil dans une lointaine province, sa carrière brisée à tout jamais. Mais la mansuétude dont il bénéficiait n’endormait pas sa méfiance. D’évidence, Ay le jugeait encore utile et n’en avait pas fini avec lui.

Outre le meurtre de Géoua, le principal objet de ses pensées était le retour imminent d’Ankhsenamon et de sa suite. Il semblait incroyable que ce voyage, dont la durée paraissait interminable au départ, eût finalement passé en un clin d’œil. Selon la rumeur, Ay attendait avec impatience sa nouvelle reine. Le pharaon avait reçu plusieurs visites des médecins de la Maison de Vie, et l’on parlait d’un regain miraculeux de virilité.

Un vaisseau envoyé de Memphis avait volé sur les eaux afin de faire savoir quand la cérémonie d’accueil devait être préparée. Le matin du retour, Huy se leva tôt et se vêtit avec soin, rentrant son estomac ramolli par le manque d’exercice pour enfiler un nouveau pagne en lin blanc. Psaro le rasa de près et, son maître ne portant pour tout maquillage qu’un trait noir de mesdemet[29] autour des yeux, insista pour qu’il se pare d’un mince collier d’or. Les domestiques étaient surexcités par le retour de Senséneb, et toute cette effervescence à nettoyer et à cuisiner mettait Huy de bonne humeur. La maison revenait à la vie. Il espérait que cette séparation aurait été bénéfique à leur couple, mais préférait éviter de s’interroger sur ses sentiments profonds, si tant est qu’il les connût.

Le vent s’était levé, soulevant dans les rues des tourbillons de poussière. Huy décida de ne pas se rendre au port à pied et commanda une litière, afin d’être protégé par les rabats de lin. Ce mode de locomotion inconfortable lui interdisait de regarder au-dehors, mais, du moins, il éviterait de se salir. Quand il arriva au port, le vent était tombé, ce dont il se réjouit car il était en avance. Sur les quais, les rares ouvriers le dévisagèrent avec curiosité, mais ils n’avaient pas le temps de bayer aux corneilles : tout le monde s’activait à éloigner les bateaux de charge des pontons afin que rien ne déparât la cérémonie d’accueil de la barge royale. Huy adressa un petit signe de tête au capitaine Païestounef, pour lequel il avait une grande sympathie, et s’installa dans une des tavernes de la place, où il commanda du pain de seigle et du lait au miel pour tromper l’attente.

À mesure que raccourcissaient les ombres, les badauds commencèrent à s’attrouper. Ils auraient été plus nombreux en une autre saison, car les moissons ne pouvaient être interrompues et peu de gens étaient disponibles, mais bien des ouvriers profitaient avec joie de cette occasion pour faire une courte pause. Les marchands ambulants vinrent grossir leurs rangs ; ils accouraient toujours lors de tels rassemblements, avec leur bâche, leur trépied et leur grand sac en cuir rempli de comestibles – épices, grenades ou poissons. Un petit marché surgit spontanément sous les yeux de Huy. Sur un étal étaient déployées des étoffes, un autre proposait des cruches et des pots à bière ; un homme qui avait entrepris de dresser une buvette fut chassé par le patron de la taverne voisine. Des chats et des chiens observaient cette agitation inaccoutumée avec une prudente curiosité.

Le commerce marchait au ralenti, et les nuées de mouches et de taons n’étaient pas pour arranger la situation. En voyant les insectes tourner autour des étals, Huy se rappela que son idéal de vie au grand air était purement sentimental. Il se félicitait de s’être oint d’huile de térébinthe pour se prémunir contre ce fléau. Les moustiques aussi étaient terriblement agressifs en cette saison et pendant la crue. Seuls les mois de shemou offraient quelque répit.

Le roi, accompagné de sa cour, arriva à la fin de la première heure de la barque-matet. Il apparut sur un char de cérémonie blanc et or, tiré par deux étalons fougueux empanachés de plumes d’autruche. Ces nobles bêtes étaient les descendantes des chevaux amenés par les Hyksos, les meilleurs du pays. Cette fois encore, le roi avait coiffé la couronne bleue pour proclamer au monde entier, par le biais des ambassadeurs étrangers dûment assemblés, qu’il ne cesserait les hostilités au septentrion qu’après la reconquête de tous les territoires perdus par le Grand Criminel. Dans sa main, Ay arborait tel un dieu le sceptre-ouas à tête de chien.

Derrière le char du roi s’avançaient ceux de ses épouses, la reine Ti accompagnée d’Horichéri et de ses dames d’honneur, puis la reine Giloukhipa, avec à ses côtés Sahourê et une suite plus modeste. Partout resplendissaient le blanc et l’or, et les tuniques richement ornées flottaient au vent léger. À proximité du quai où accosterait la nef royale, Chaemhet, les traits tirés, attendait auprès des dignitaires de la Deuxième Maison.

Huy avait été désigné pour représenter les Archives Culturelles. De la position avantageuse où il s’était posté à l’annonce du cortège, il cessa de s’intéresser à Chaemhet, envers qui son amitié avait considérablement tiédi, pour se concentrer sur la reine Giloukhipa, qu’il observa en plissant les yeux. Elle portait une lourde perruque et, au-dessus d’une dépouille de vautour, la couronne blanche de Nekhbet, protectrice du Sud. En effet, la Troisième Épouse s’était vu conférer le titre honorifique de Grande Prêtresse de Nekhbet, malgré les rumeurs insinuant qu’elle vénérait toujours Ishtar et Tammouz, les dieux anciens de ses lointains ancêtres. D’autres, en revanche, affirmaient qu’elle avait adhéré en secret au culte d’Aton. Cependant, quand Mosé le Fou, porteur de cette foi, s’était enfoncé dans le désert du Nord-est suivi de disciples en haillons et d’ouvriers venus de l’est de la Grande Verte, Giloukhipa ne s’était pas jointe à eux. Ay avait envoyé un détachement à leur poursuite, mais la troupe les avait perdus sur le rivage de la mer Orientale et s’en était revenue, décimée par la maladie. Après cela, le pharaon avait cessé de se soucier d’eux.

La Troisième Épouse avait le teint plus sombre que les habitantes de la Terre Noire, et ses pommettes hautes, son nez fort et prononcé, ses lourds sourcils et son cou gracile rappelaient les traits des femmes de son pays. Sa beauté paraissait éternelle et, de fait, rares étaient ceux qui connaissaient son âge. Huy supposait qu’elle vivait son quarantième cycle de saisons. Si noirs étaient ses yeux qu’on ne distinguait pas l’iris de la pupille, et ses pensées demeuraient un mystère. Ayant longtemps vécu sur la Terre Noire, elle en parlait couramment les langages. Ni les oreilles indiscrètes ni les mauvaises langues du palais n’avaient réussi à produire davantage que de vagues rumeurs à son encontre. Bien des gens avaient vu avec regret Ankhsenamon la supplanter, mais au pays des Deux-Terres, chacun dépendait du bon vouloir de Pharaon et nul n’y pouvait rien changer. Quant à Giloukhipa, elle supportait son sort avec la sérénité innée des peuples du désert.

En vérité, son cœur était indéchiffrable. Les secrets y étaient scellés comme dans un tombeau de pierre à l’intérieur d’un temple, dont les simples mortels ne pouvaient fouler le sol et qui opposait au monde extérieur de hauts murs aveugles et une porte close.

Une clameur montant de la foule salua l’arrivée de la nef royale et Huy tourna son regard vers les flots. La phalange de vaisseaux impériaux provoqua la débandade parmi les frêles embarcations du Fleuve, qui, une fois en sûreté près des berges, dansèrent sur l’onde tandis que leurs occupants se redressaient pour mieux voir le spectacle. Deux nacelles de papyrus se renversèrent et leurs passagers tombèrent à l’eau avec force éclaboussures, puis retournèrent l’esquif et remontèrent à bord, luisant sous le soleil. Ce jour-là, du moins, les crocodiles ne constituaient pas une menace : ce bruit et cette agitation les avaient fait fuir loin du port, où les ordures flottant sur l’eau les attiraient d’ordinaire en si grand nombre que des navires de patrouille devaient les disperser.

Un long laps de temps s’écoula entre l’apparition de la flotte et l’entrée au bassin. De la rive, on voyait luire les muscles d’airain des rameurs qui peinaient pour maintenir le lourd navire à contre-courant. Mais le timonier, un gigantesque Kouchite, travaillait sur la barque royale depuis l’époque de Nebmaâtré Aménophis ; pour prix de la vieillesse, il avait acquis l’habileté et l’expérience. Huy se sentit l’estomac noué quand les marins postés sur le flanc du bateau lancèrent les amarres. Dans un moment, on dresserait la passerelle et les passagers débarqueraient. Parmi eux, Senséneb… Malgré son plaisir de la revoir, il n’aurait pas juré qu’elle lui avait manqué. L’émotion qui l’étreignait à la pensée de la retrouver ne s’évanouirait-elle pas dès les tout premiers mots ? Le pire, c’est qu’il savait sans l’ombre d’un doute que son épouse éprouvait des sentiments similaires. De leur ancien don de communiquer par le cœur, il ne restait que cela.

Les hérauts embouchèrent leur trompette de cuivre et lancèrent une sonnerie de bienvenue, dont l’écho fut étouffé par la chaleur. Sur la passerelle s’avancèrent tout d’abord cinq porteurs d’offrandes, chacun présentant un cadeau du Vizir du Nord à l’intention du roi. Parmi ces somptueux présents se trouvaient deux statues, l’une en calcaire pour symboliser l’immense carrière qui s’étendait entre la capitale du Nord et la cité du Soleil[30] ; l’autre en albâtre, provenant des carrières du Sud. Les deux porteurs suivants étaient chargés de paniers, l’un rempli d’émeraudes et l’autre de grenats, extraits dans les mines du désert du Nord-est. Le dernier arborait un grand rouleau de papyrus, car la plante à papier poussait à foison sur les bras du Fleuve proches de la Grande Verte. Sur le document était inscrite, dans la langue hiératique de Sésostris et d’Amménémès, la liste des victoires du général Horemheb, agrémentée de représentations de Pharaon piétinant ses ennemis dans la fange. Certains de ceux qui les virent confièrent par la suite que le souverain ainsi dépeint présentait une ressemblance troublante avec le général, mais si Ay le remarqua, il garda le silence.

Ensuite vinrent les messagers, leur palette de scribe accrochée à l’épaule gauche, suivis des musiciennes agitant leurs sistres. Le crépitement sec des crécelles marqua alors le signal de départ d’une autre fanfare. À l’approche de la suite d’Ankhsenamon, Huy regarda de tous ses yeux, la gorge serrée. Senséneb se trouvait parmi eux. Pourquoi était-il si tendu à la perspective de la revoir ? Il la découvrit soudain, à la cinquième ou la sixième place dans la procession de vingt personnes qui quittait la nef, et détourna la tête, conscient qu’elle scrutait la foule à sa recherche. Il ne voulait pas encore croiser son regard, mais il était soulagé de l’avoir aperçue.

La reine serait la prochaine à descendre.

Chaemhet s’avança à sa rencontre afin de l’escorter jusqu’à la litière, qui l’attendait. Tous deux arboraient une expression figée, comme il convenait en la circonstance, cependant les yeux d’Ankhsenamon lui souriaient. Aucune rumeur malveillante à son sujet n’était parvenue aux oreilles de la reine. Elle se tourna vers le roi et leva les bras. Ay lui rendit son salut. Puis elle salua les autres Épouses Royales. À deux reprises, les trompettes firent éclater leur note gutturale et monotone.

Enfin, la reine prit place dans sa litière dont le rideau blanc retomba. Les trompettes sonnèrent une dernière fois et, conduite par Pharaon, la procession royale se reforma lentement pour rebrousser chemin vers le palais. Huy remarqua dans la foule son ancien beau-frère, représentant la section Production d’Orge. Lui-même reprit sa place aux côtés des autres délégués, à bonne distance de Senséneb qui s’était jointe aux membres de la Deuxième Maison.

Le temps ne manquerait pas pour lui parler. L’heure n’en était pas encore venue.

La cité du désir
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