CHAPITRE XXIII
Au revoir, Pancho !

ALORS QU’ILS terminaient leur plantureux petit déjeuner, une voiture noire s’arrêta non loin d’eux. L’inspecteur de police en descendit, accompagné d’un gendarme.
« Bonjour ! dit l’inspecteur, jovial. Je vois que vous vous soignez bien, les enfants !
— Voulez-vous du pain frais avec du miel ? demanda gentiment Annie.
— Oui, merci », répondit l’inspecteur après une légère hésitation. Il s’assit à côté d’Annie.
Le gendarme alla examiner les lieux avec soin. L’inspecteur mangea sans façon une tartine de miel, tandis que les enfants lui contaient en détail leur extraordinaire aventure.
« Les voleurs ont dû être furieux lorsqu’ils ont constaté que vous aviez bouché l’entrée du souterrain avec l’une de vos roulottes ! dit l’inspecteur.
— Je comprends ! Que pensez-vous des objets volés ? Ont-ils une grande valeur, comme nous le croyions ? demanda François.
— Une valeur inestimable, déclara l’inspecteur. Ces deux coquins ne dérobaient que des pièces rares qu’ils cachaient ensuite pendant un an ou deux, jusqu’à ce que l’affaire soit tombée dans l’oubli, puis ils les sortaient tranquillement de leur repaire et les écoulaient en Hollande et en Belgique…
— Carlos a eu des engagements en Hollande, dit Pancho. Il m’en a souvent parlé. Il a des amis partout en Europe, des amis qui travaillent dans des cirques, comme nous…
— Dans ces conditions, c’est facile pour lui d’écouler les objets volés à l’étranger, déclara le policier. Il comptait gagner la Hollande avec son complice, par la mer et en fraude… Tout était prêt, car ils n’agissaient pas seuls. Vous êtes intervenus juste à temps !
— Quelle chance que Mick ait réussi à sortir du souterrain pendant que Bimbo attaquait les voleurs ! Autrement, nous serions restés prisonniers et nos bonshommes auraient pu passer en Hollande ! remarqua Claude.
— Vous avez fait du bon travail, les enfants, conclut l’inspecteur. Ce miel est délicieux ! Où l’avez-vous acheté ?
— Chez Mme Monnier, la fermière…
— Ah ! oui, je la connais. Je lui en achèterai aussi.
— Reprenez-en donc ! » lui dit Annie avec un beau sourire.
Le policier ne résista pas à la tentation. Il se fit une seconde tartine de miel. Annie trouvait réjouissant de voir une grande personne apprécier le miel comme un enfant.
« Luis Fernandez, connu sous le nom de Lou au cirque, est un voleur peu ordinaire, reprit l’inspecteur. Une fois, il est passé du troisième étage d’un immeuble au troisième étage de la maison d’en face sans que personne ait su comment !
— Ce n’est pas compliqué pour lui, dit Pancho, qui commençait seulement à se sentir en confiance avec le policier. Il a dû lancer une corde, attraper au lasso un balcon ou l’appui d’une fenêtre, et gagner la maison d’en face en se servant de cette corde. C’est un acrobate formidable !
— Oui, c’est probablement ce qu’il a fait, dit l’inspecteur. Non merci, je ne reprendrai plus de miel. Ce chimpanzé me fera des misères si je ne lui laisse pas le fond du pot ! »
Annie tendit en riant le pot de miel à Bimbo.

Il le prit et se mit à le lécher consciencieusement. Dagobert, très intéressé par la mimique du singe, s’approcha de lui. Inquiet, Bimbo leva le pot de miel au-dessus de sa tête en articulant bien haut :
« Yarra— Yarra— Yarra — Yarra ! » Interloqué, Dagobert préféra retourner auprès de Claude. Elle écoutait avec attention le policier qui parlait maintenant des cavernes souterraines.
« Elles sont très anciennes, disait-il. Autrefois, il y avait une entrée en bas de la montagne, mais un éboulement l’a bouchée. Personne n’a cherché à la dégager, car les cavernes ne présentent pas un intérêt exceptionnel.
— Pourtant, protesta Annie, je trouve que la caverne aux parois phosphorescentes est très belle !
— C’est par hasard que nos deux voleurs ont trouvé une autre entrée, celle que vous connaissez, poursuivit l’inspecteur. Ils ont pensé que, pour cacher leur butin, le souterrain serait idéal : il est tout près de l’endroit où le cirque campe chaque année. De plus, il y fait sec, ce qui est important. Que pouvaient-ils souhaiter de mieux ?
— Ils auraient sans doute continué longtemps si nous n’avions pas placé nos roulottes juste sur l’entrée, dit Mick. Quelle malchance pour eux !
— Et quelle chance pour nous ! ajouta l’inspecteur. À plusieurs reprises, la police a eu des soupçons au sujet de ces deux hommes. Il y a eu perquisition au cirque. En vain. Les voleurs avaient réussi à mettre leur butin à l’abri avant l’arrivée des gendarmes.
— Avez-vous été au camp du cirque, aujourd’hui, monsieur ? demanda soudain Pancho.
— Oui. Ce matin même j’ai interrogé tout le monde. Quel émoi j’ai causé ! Ces gens n’étaient pas contents du tout ! »
La figure de Pancho s’allongea. « Qu’est-ce que tu as, Pancho ? lui demanda Annie.
— Si je retourne au camp, je serai mal vu, dit Pancho. On dira que c’est ma faute si les gendarmes sont venus… On ne les aime guère, chez nous. Je n’ai pas fini d’en voir à cause de ça ! Non, décidément, je ne veux pas retourner là-bas ! »
Personne ne trouva de réponse. Les enfants se demandaient ce qu’allait devenir le pauvre Pancho, maintenant que son oncle était en prison.
Après un silence, Annie lui demanda doucement :
« Si tu retournes tout de même au camp, avec qui crois-tu qu’il te faudra vivre, Pancho ?
— Je n’en sais rien. Il y aura toujours quelqu’un qui voudra me prendre avec lui pour me faire travailler dur, dit le jeune saltimbanque, d’un air buté. Si c’était pour m’occuper des chevaux je serais content, mais Rossy ne me voudra pas. J’en suis sûr !
— Quel âge as-tu, Pancho ? demanda l’inspecteur. Il me semble que tu devrais aller à l’école !
— Je n’y ai jamais été, monsieur. Et comme j’ai quatorze ans maintenant, il y a gros à parier que je n’y mettrai jamais les pieds ! »
Il souriait malicieusement. En vérité, il ne portait pas son âge, mais deux ans de moins. Tandis que ses amis l’examinaient avec surprise, il redevint grave :
« En tout cas, je n’irai pas au camp aujourd’hui. Qu’est-ce que j’entendrais ! Tout le monde crierait après moi et après vous, qui êtes venus fourrer votre nez dans nos affaires, ajouta Pancho à l’adresse du Club des Cinq. M. Gorgio doit regretter son meilleur clown et son meilleur acrobate !
— Reste avec nous quelques jours, lui dit François. Nous voulons prendre de vraies vacances, à présent. »
Mais François se trompait en croyant qu’ils pourraient prolonger leur séjour à la montagne. À peine l’inspecteur avait-il tourné les talons, avec le gendarme qui l’accompagnait, que Mme Monnier arrivait en brandissant un papier bleu.
« Le petit télégraphiste est venu chez nous. Il vous cherchait, dit-elle. Il a laissé ce télégramme pour vous. J’espère qu’il ne vous apporte pas une mauvaise nouvelle ! »
François ouvrit le télégramme et lut tout haut :
« Très surpris de votre lettre. Il semble y avoir danger pour vous. Rentrez immédiatement. Papa. »
« Quel dommage ! soupira Annie. Il faut partir !
— Je vais aller à la ville, dit François. Là je téléphonerai à papa et lui expliquerai que tout va pour le mieux !
— Venez donc téléphoner chez moi », proposa aimablement Mme Monnier.
François accepta avec joie. Il l’accompagna donc jusqu’à la ferme. En route, ils eurent une conversation animée, et soudain François eut une idée…
« Est-ce que par hasard M. Monnier n’aurait pas besoin d’un jeune ouvrier ? demanda-t-il. Est-ce qu’un garçon qui aime les chevaux, qui sait bien les soigner et qui travaillerait dur, ne serait pas utile à la ferme ?

— Oh ! Si ! justement la main-d’œuvre est difficile à trouver, et mon mari disait l’autre jour qu’il prendrait volontiers à son service un garçon courageux, ayant dépassé l’âge scolaire…
— Vraiment ? Voulez-vous prendre à l’essai notre ami Pancho, qui était employé au cirque ? Les chevaux le passionnent et il leur fait faire ce qu’il veut ! Et puis il est habitué à beaucoup travailler. Je suis sûr que vous en seriez satisfaits !
— Nous allons en parler à mon mari », dit Mme Monnier.
Ils arrivaient à la ferme. François téléphona à ses parents qui furent bien étonnés de son récit. Ensuite, le jeune garçon eut une longue conversation avec M. Monnier. Il s’en retourna en courant, pressé de communiquer une bonne nouvelle aux autres enfants.
« Pancho ! cria-t-il dès que celui-ci put l’entendre. Pancho, est-ce que ça te plairait d’aller vivre et travailler à la ferme ? Tu t’occuperais des chevaux ! M. Monnier a dit que tu pouvais commencer demain !
— Non ? C’est vrai ? à la ferme ? Travailler avec les chevaux ! Pour sûr, ça me plairait !… Mais les fermiers n’aiment pas beaucoup les gens du voyage…
— M. Monnier a dit qu’il te mettrait à l’essai, expliqua François. Si tu travailles bien il te gardera. Nous sommes obligés de partir demain. Reste avec nous jusque-là. Rien ne t’oblige à retourner vivre au camp du cirque.
— Mais… je ne veux pas me séparer de Flic ! Mon pauvre Flac doit être mort. Tu crois que le fermier me prendra avec mon chien ?
— Pourquoi pas ? dit François. Eh bien, va chercher tes affaires et ton chien, et reviens avec nous ! »
Pancho acquiesça, radieux.
« Carlos et Lou ne me brutaliseront plus jamais, pensait-il. Je ne vivrai plus au camp. Je m’occuperai des chevaux du fermier, et je travaillerai pour lui. Quelle chance ! »
Les enfants dirent adieu à Bimbo, qui devait rentrer au camp. Il appartenait à M. Gorgio, et Pancho ne pouvait le garder avec lui. De toute façon, il paraissait douteux que Mme Monnier l’eût accepté chez elle.
Bimbo serra la main de tout le monde. Il semblait comprendre qu’il s’agissait d’un adieu. Les enfants regrettaient de voir partir l’amusant chimpanzé. Il avait partagé leur aventure et s’était fort bien comporté.
Quand il eut descendu vingt mètres dans le chemin, il se retourna et revint en courant vers Annie. Il passa son bras autour d’elle et la serra un instant, doucement, comme pour dire : « Vous êtes tous bien gentils, mais Annie est ma préférée ! »
« Tiens, Bimbo, voilà un cadeau ! » lui dit Annie, très touchée de cette marque d’affection.
Elle lui tendit une tomate. Il la prit, tout heureux, et rejoignit Pancho dans le chemin.
Les enfants nettoyèrent les roulottes et mirent de l’ordre dans leurs affaires, en vue du départ fixé au lendemain. Cela leur prit du temps. Quand ils eurent fini, ils attendirent le retour de Pancho. Serait-il à l’heure pour le déjeuner ?
Alors qu’ils se posaient cette question, Pancho escaladait la montagne en sifflant gaiement. Le Club des Cinq l’entendit, et alla à sa rencontre. Pancho portait un sac sur son dos. Deux chiens le suivaient. Deux !
« Oh ! Flac est là ! s’écria Claude, ravie. Il est guéri ! »
Pancho souriait de toutes ses dents blanches. Ses amis l’entourèrent et caressèrent le chien rescapé.
« Lucilla l’a tellement bien soigné que le voilà tout frétillant, comme s’il ne lui était rien arrivé ! » dit Pancho.
À la vérité, Flac était encore un peu faible sur ses pattes, mais il suivait bravement, heureux d’avoir retrouvé son petit maître.
Dagobert accueillit les deux fox-terriers avec la bienveillance d’un géant débonnaire.
« J’ai eu de la chance, raconta Pancho. Je n’ai rencontré que Lucilla et Larry. M. Gorgio et quelques autres avaient dû aller au commissariat de police pour répondre à des questions, à ce qu’il paraît. Alors, j’ai mis mes affaires dans un sac et me voilà !
— Tout le monde est content, dit François. Maintenant, nous allons bien nous amuser. C’est notre dernier jour ! »
En effet, la fin de la journée fut des plus joyeuses. Ils descendirent au lac et s’y baignèrent. Ensuite ils allèrent dire au revoir aux fermiers, qui les invitèrent à un plantureux goûter. Ils dînèrent près des roulottes, en compagnie des trois chiens, qui s’entendaient fort bien. Pancho eut un moment de tristesse à l’idée de se séparer de ses amis si distingués et si gentils. Enfin, il se sentait très fier de gagner bientôt sa vie à la ferme, où il serait en compagnie des chevaux, qu’il aimait…
Le lendemain, M. et Mme Monnier, Pancho, Flic, Flac, tous étaient à la barrière de la ferme pour saluer le passage des deux roulottes.
« Au revoir ! cria Pancho, bonne chance ! J’espère que vous reviendrez par ici !
— Au revoir ! répondirent les autres. Fais nos amitiés à Bimbo quand tu le verras !
— Ouah ! Ouah ! » fit Dagobert.
Seuls, Flic et Flac devinèrent le sens de son message :
« Saluez ce vieux Bimbo pour moi ! »
Au revoir, Club des Cinq ! Nous attendons votre prochaine aventure !

FIN