CHAPITRE XXII
CAPTURES !

Ils arrivèrent bientôt à la maison. Maria, la cuisinière, les accueillit chaleureusement et écouta avec surprise le récit de leurs aventures tout en préparant le déjeuner.
Ils étaient à table quand François aperçut par la fenêtre une silhouette bien connue qui se glissait furtivement derrière la haie.
« Voilà papa Friol, s’écria-t-il en. se levant d’un bond. J’y vais. Ne bougez pas, vous autres. »
Il fit en courant le tour de la maison et se retrouva nez à nez avec M. Friol.
« Vous cherchez peut-être Émile ? » dit-il en prenant un air mystérieux.
M. Friol, ahuri, dévisageait François sans répondre.
« Vous avez regardé dans les oubliettes ? reprit François encore plus mystérieusement.
— Quoi ? D’où sortez-vous ? Je vous croyais partis chez vous ?
— Occupez-vous plutôt d’Émile. Si vous tenez à le retrouver, allez donc faire un tour dans la grande salle. »
M. Friol lui jeta un regard irrité et tourna les talons. François rentra téléphoner à la police. Il était certain que M. Friol rapporterait cette petite conversation à sa femme et que celle-ci se précipiterait aussitôt pour vérifier si le renseignement était vrai ou faux. La police n’aurait plus qu’à les surveiller et les suivre pour les surprendre.
Le repas terminé, l’oncle Henri annonça qu’il devait rejoindre sa femme. Elle était certainement impatiente d’avoir des nouvelles des enfants.
« Je lui dirai que vous campez dans l’île, ajouta-t-il. Nous lui raconterons les détails de votre aventure quand elle reviendra à la maison, guérie. »
Il partit en voiture. Les enfants hésitaient à reprendre tout de suite le chemin de Kernach à cause de Jennifer. Finalement ils décidèrent de patienter un peu.
À ce moment, une grosse voiture s’arrêta devant la grille du jardin.
Un homme grand, aux cheveux roux foncé, en descendit avec une très jolie dame.
« Ce sont sûrement tes parents, Jenny », dit François.
Il avait raison. Et Jennifer reçut tant de caresses et de baisers qu’elle faillit en perdre la respiration. Il lui fallut redire par le menu ce qui lui était arrivé, et son père ne trouvait pas assez de mots pour remercier François et les autres de ce qu’ils avaient fait pour sa fille.
« Demandez-moi tout ce que vous voulez, conclut-il. Je serais trop heureux de vous le donner.
— Oh ! non, merci, répliqua François poliment. Nous n’avons envie de rien. Nous sommes très contents comme ça, nous adorons les aventures.
— J’insiste, dit le père de Jenny. Il y a sûrement quelque chose qui vous ferait plaisir. »
François jeta un coup d’œil aux autres. Il savait qu’aucun d’eux ne désirait de récompense. Jenny le poussa du coude et agita violemment la tête. François éclata de rire.
« Eh bien, oui, dit-il. Il y a quelque chose qui nous plairait beaucoup.
— C’est accordé d’avance, dit le père de Jenny.
— Nous aimerions que vous laissiez Jenny passer une semaine avec nous dans notre île. »
Jenny lança un cri de joie et serra bien fort le bras de François.
Ses parents restèrent interdits.
« C’est que… on vient de la kidnapper… et nous ne tenons guère à la perdre de vue maintenant…
— Tu as promis à François que tu lui accorderais ce qu’il te demanderait, papa, dit Jenny d’un ton pressant. Oh ! je t’en prie, laisse-moi y aller. J’avais toujours rêvé de vivre dans une île. Et celle-ci a une grotte magnifique et un splendide château en ruines avec des oubliettes où j’ai été enfermée…
— Et nous emmènerons Dagobert, notre chien, avec nous, ajouta François. Voyez comme il est fort. On n’a rien à craindre quand Dagobert est là, n’est-ce pas, Dag ?
— Ouah ! répliqua Dagobert avec conviction.
— En ce cas, d’accord. À une condition toutefois, finit par dire le père de Jenny, c’est que ta mère et moi, nous visiterons l’île demain pour nous assurer que tu n’y cours aucun danger.
— Oh ! merci papa » s’écria Jenny qui se mit à danser de joie. Toute une semaine à Kernach avec ses nouveaux amis et le chien Dagobert !
« Jenny peut-elle rester avec nous maintenant ? demanda Claude. Vous êtes descendus à l’hôtel, je pense ? »
Les parents de Jenny s’en allèrent à la gendarmerie pour régler différentes questions concernant l’enlèvement de leur fille, tandis que les enfants se rendaient en chœur auprès de Maria afin de lui demander si elle leur ferait des crêpes pour goûter.
Il était presque l’heure de les manger quand on frappa à la porte. C’était un grand gendarme qui voulait parler à François.
« Nous aurions besoin de vous, dit-il. Les Friol viennent de partir pour l’île. Comme nous ne connaissons pas bien les eaux de Kernach, nous serions heureux si vous pouviez nous guider, vous ou Mlle Claudine.
— Claude tout court et pas Claudine, rectifia vivement l’intéressée.
— Mes excuses, dit le gendarme en souriant. Vous nous accompagnez aussi ?
— Nous venons tous, s’écria Mick avec entrain. Je m’ennuie déjà de l’île. À quoi bon perdre une nuit de camping ? Nous reviendrons chercher les parents de Jenny demain. »
Le gendarme hésitait un peu à embarquer tant de gens dans son bateau, mais les enfants insistèrent, et, comme il n’y avait pas de temps à perdre, ils finirent par s’entasser à cinq enfants et trois gendarmes dans la barque, sans compter Dagobert qui s’installa suivant sa coutume aux pieds de Claude. Claude dirigea la manœuvre avec son habileté ordinaire, et ils abordèrent bientôt dans la petite crique sablonneuse.
Les Friol avaient dû passer devant l’épave, comme d’habitude, et débarquer du côté du large, qui était aussi le plus dangereux.
« Maintenant, pas de bruit », dit François. Ils progressèrent en silence au milieu des ruines et aboutirent dans la cour sans avoir vu l’ombre d’un Friol.
« Descendons, dit François. J’ai pris ma lampe électrique. Je pense que les Friol sont déjà dans les oubliettes en train de délivrer leur précieux Émile. »
Ils s’engagèrent silencieusement dans les souterrains obscurs. Cette fois Annie vint aussi, serrant bien fort la main d’un des gendarmes.
Ils atteignirent enfin la porte de la salle où les enfants avaient emprisonné Émile. Elle était toujours verrouillée.
« Tiens, dit François, les Friol ne sont pas encore arrivés. »
Dagobert gronda tout bas, et Claude chuchota : « Écoutez ! Voilà quelqu’un. Cachons-nous, je parie que ce sont les Friol. »
Ils se dissimulèrent dans le cachot voisin. Des pas résonnaient de plus en plus proches, puis les enfants entendirent la voix de Mme Friol qui disait avec colère :
« Si jamais Émile est enfermé là-dedans, il y aura du grabuge. Oser enfermer comme ça un pauvre petit innocent, c’est inouï ! S’il est là, où est la fillette ? Hein, je te le demande, où est-elle ? À mon avis, c’est le patron qui nous a joué ce tour pour ne pas avoir à nous payer. Il nous avait promis l’argent à condition que nous gardions la petite une semaine. Il a dû envoyer quelqu’un pour la reprendre et mettre Émile à sa place.
— C’est possible, dit M. Friol. Mais alors comment ce François était-il au courant ? Il y a des choses qui m’échappent. »
Les Friol étaient parvenus devant la porte, Fléau sur leurs talons. Fléau sentit la présence des enfants et de leurs compagnons et il gémit de peur. M. Friol lui décocha un coup de pied.
« Allons, tais-toi. C’est déjà assez d’entendre nos voix résonner sans arrêt sans y ajouter tes jérémiades. »
Mme Friol appela : « Émile ! Tu es là ?
— Maman ! Oui, je suis là, cria Émile. Ouvre-moi vite, j’ai peur ! »
Mme Friol tira vivement les verrous et ouvrit la porte. Émile bondit vers elle. Il était sur le point de fondre en larmes.
« Qui est-ce qui t’a mis là ? demanda Mme Friol. Dis-le-nous et ton père ira leur casser la figure, n’est-ce pas, papa ? Enfermer un pauvre enfant sans défense dans un caveau pareil, quelle cruauté !
— Oui, vous avez raison, Angèle Friol », répliqua en écho une voix grave.
Les Friol virent alors surgir de l’ombre la silhouette massive d’un gendarme. Ils n’avaient jamais eu si peur de leur vie.
« C’est vraiment cruel, en effet, d’enfermer un enfant sans défense dans un endroit pareil, et c’est ce que vous avez fait, n’est-ce pas ? Vous y avez mis Jenny Armstrong qui est encore si jeune. Votre garçon savait qu’il ne risquait rien, tandis que la petite fille mourait de peur. »
Mme Friol restait figée sur place, ouvrant et refermant spasmodiquement la bouche comme un poisson rouge tombé de son bocal. Elle était incapable de dire un mot.
M. Friol poussa un glapissement de rat qu’on écorche.
« Nous sommes pincés ! C’était un piège ! »
Émile se mit à sangloter comme un bébé. Les autres enfants en furent dégoûtés. Les Friol les aperçurent subitement quand François alluma sa lampe électrique.
« Grands dieux ! Voilà les enfants… et Jenny Armstrong aussi, s’exclama M. Friol avec stupeur. Qu’est-ce qui se passe ? Qui a enfermé Émile ?
— On vous répondra au poste de police, répliqua le gendarme. Allons, suivez-nous sans faire de résistance. »
Les Friol obtempérèrent sans regimber. Émile pleurait tout bas. Il voyait déjà ses parents en prison et lui-même dans une école sévère d’où il lui serait impossible de sortir pour voir sa mère pendant des années. Ce qui n’était d’ailleurs pas dommage, car les Friol père et mère n’étaient pas d’un bon exemple pour Émile. Il aurait une chance de devenir quelqu’un de bien s’il était éloigné de ses parents et tenu en main par des gens honnêtes et fermes.
« Nous préférons ne pas rentrer avec vous, dit François fort poliment aux gendarmes. Nous voulons passer la nuit ici. Vous pourriez repartir dans le canot des Friol. Ils connaissent très bien le chemin. N’oubliez pas leur chien. Tenez, le voici. Nous l’appelons Fléau. »
On trouva vite le bateau des Friol, et les gendarmes s’y embarquèrent avec lesdits Friol, petit et grands. Fléau ne se fit pas prier pour partir avec eux. Il était heureux d’échapper aux regards féroces et aux crocs menaçants de Dagobert.
François poussa le bateau à l’eau.
« Au revoir ! » cria-t-il, et les autres enfants agitèrent la main. « Au revoir, monsieur Friol, n’enlevez plus d’enfant. Au revoir, madame Friol, surveillez bien votre cher Émile au cas où l’on voudrait encore l’enlever ! Adieu, vieille Méduse, tâchez de devenir enfin un brave garçon ! Au revoir, Fléau, prends vite un bain ! Au revoir, tous ! »
Les gendarmes répondirent à leurs adieux en riant, mais les Friol restèrent immobiles et muets. Ils étaient furieux et essayaient de deviner ce qui avait bien pu faire échouer leurs entreprises.
Le bateau dépassa un gros rocher et fut bientôt hors de vue.
« Hurrah ! Ils sont partis, cria Mick. Partis pour toujours et nous avons enfin l’île pour nous tout seuls. Viens vite la visiter, Jenny. Nous allons bien nous amuser ! »
Les cinq enfants s’éloignèrent en courant, joyeux et libres comme l’air, seuls avec leur chien sur l’île qu’ils aimaient.
Et nous les y laisserons jouir de leur semaine de vacances. Le Club des Cinq et son invitée l’avaient bien méritée.
FIN