CHAPITRE QUINZE

L'Intrépide décélérait à nouveau en approchant de l'hyperlimite de Yeltsin, mais cette fois Honor Harrington attendait la translation dans un état d'esprit très différent.

Alistair avait raison, pensa-t-elle en souriant à ses écrans. Le Troubadour précédait l'Intrépide d'une demi-seconde-lumière et même le point lumineux qui le représentait semblait terriblement content de lui-même. Cela tenait en partie au mépris insolent dont faisait preuve toute boîte de conserve pour les navires plus lourds qui traînaient dans son sillage, mais il y avait aussi autre chose, cette fois. En effet, l'escadre tout entière avait désormais l'air déterminée.

D'une part, tout le monde était simplement heureux de pouvoir se dégourdir les jambes. Après avoir livré les transporteurs qui les avaient si longtemps encombrés, les vaisseaux d'Honor avaient pris le chemin du retour au niveau des bandes êta. Leur soulagement avait été d'autant plus profond qu'ils ne s'étaient pas vraiment rendu compte à quel point ils se sentaient lourds dans les bandes inférieures.

Mais cela n'expliquait qu'en partie la bonne humeur de ses hommes. Il fallait chercher le reste de l'explication dans les réunions qu'elle avait eues avec Alistair et Alice Truman, des réunions dont elle s'était assurée que tous les équipages de ses navires connaissaient le but.

Elle avait été furieuse lorsque Venizelos lui avait amené l'enseigne Wolcott. L'expérience de la jeune femme avait cristallisé sa détermination comme aucune des insultes qu'on lui avait faites. Elle s'était lancée dans une enquête à grande échelle à bord des trois vaisseaux pour découvrir ce qu'on avait omis de lui rapporter.

Le résultat était édifiant. Peu de femmes avaient subi un harcèlement aussi franc, pourtant, dès qu'Honor se mit à poser des questions, des dizaines sortirent du silence. Elle les soupçonnait (non sans une certaine honte) de s'être tues jusque-là pour les mêmes raisons que Wolcott. Elle n'avait pas eu le cœur d'épingler l'enseigne mais les circonlocutions embarrassées dont celle-ci avait usé pour rapporter les propos du Graysonien étaient révélatrices. Honor espérait que l'hésitation de la jeune femme ne tenait pas à la peur que son capitaine ne blâme le porteur des nouvelles pour leur contenu, mais que Wolcott ait eu ou non peur d'elle, il apparaissait clairement que sa propre absence de réaction face aux insultes expliquait au moins en partie le silence général. Ce qu'elle avait supporté avait empêché Wolcott (et d'autres) de parler, soit parce qu'elles pensaient que le capitaine avait enduré des injures plus graves (et qu'elle s'attendait à ce que son personnel féminin fasse de même), soit qu'elles avaient conclu qu'elle n'allait pas non plus les défendre si elle-même ne se défendait pas.

Honor savait que son sentiment d'échec avait donné plus d'éclat à sa fureur mais elle avait très bien su canaliser sa colère depuis. Elle avait beau porter une part de responsabilité, rien de tout cela ne se serait produit si les Graysoniens n'étaient pas des crétins fanatiques, chauvins et xénophobes. Elle savait bien qu'il devait y avoir au moins quelques officiers sur Grayson qui n'avaient pas laissé libre cours à leurs préjugés culturels, mais elle s'en moquait désormais. Son équipage en avait assez supporté. Elle aussi d'ailleurs. Il était temps de mettre Grayson au pas, et elle sentait derrière elle le soutien féroce de ses troupes.

Nimitz, perché sur le dossier de son fauteuil, eut un doux ronronnement approbateur et elle leva la main pour lui caresser la tête. Il attrapa son pouce, qu'il taquina gentiment entre ses crocs acérés. Elle se remit à sourire et se laissa aller dans son fauteuil en croisant les jambes tandis que DuMorne se préparait à initier la translation.

« Ça c'est bizarre, murmura le lieutenant de vaisseau Carstairs. Je lis trois signatures d'impulsion devant nous, commandant, à environ deux virgule cinq secondes-lumière. Nos vecteurs sont convergents et on dirait des BAL, mais ils ne correspondent à rien dans les profils que nous a fournis Grayson.

— Ah ? » Le capitaine McKeon leva les yeux. « Affichez ça sur mon... » Il s'arrêta comme Carstairs anticipait son ordre et transférait les données sur le visuel du fauteuil de commandement. McKeon n'appréciait pas particulièrement son officier tactique mais, malgré son attitude un peu froide et hautaine, Carstairs était vraiment doué.

« Merci », dit-il en fronçant les sourcils. L'identification de Carstairs devait être exacte. Les impulsions étaient trop faibles pour appartenir à autre chose qu'à des BAL, mais que faisaient-ils ici, au-delà de la ceinture d'astéroïdes ? Et pourquoi demeuraient-ils silencieux ? Il faudrait encore seize minutes avant que la moindre transmission leur parvienne de Grayson, mais les BAL se trouvaient juste à côté et leurs trajectoires étaient nettement convergentes.

— Max ?

— Commandant?

— Vous avez une idée de ce que ces gens font aussi loin ?

— Non, commandant, répondit aussitôt le lieutenant de vaisseau Stromboli. Mais il y a un détail vraiment étrange. Je viens de repasser mes données astro et manifestement leur propulsion était coupée il y a encore quarante secondes.

— Quarante secondes ? » Le front de McKeon se plissa plus encore. Les BAL faisaient de minuscules cibles radar, il n'était donc pas surprenant que le Troubadour ne les ait pas repérés tant que leur Propulsion était coupée; en revanche, les signatures d'impulsion de l'escadre manticorienne devaient se voir comme le nez au milieu de la figure, même sur des instruments graysoniens. Si les BAL voulaient les rejoindre, pourquoi attendre neuf minutes avant d'allumer les moteurs ?

« Oui, commandant. Vous voyez comme leur vitesse est faible ? Ils étaient plus ou moins immobiles par rapport à la ceinture avant de se mettre en route. » Une ligne verte apparut sur l'écran de McKeon. « Et vous voyez ce changement de trajectoire ? » Un curseur se mit à clignoter à côté d'un virage en épingle à cheveux et McKeon hocha la tête. « Ils ont commencé par s'éloigner de nous en accélération maximale, puis ils ont changé d'avis et ont modifié leur trajectoire de plus de cent soixante-dix degrés pour se tourner vers nous.

— Tactique, vous confirmez ?

— Oui, commandant. » Carstairs semblait assez furieux contre lui-même d'avoir laissé l'astrogateur donner l'information le premier. « C'est l'allumage de leur propulsion qui a attiré mon attention sur eux, commandant.

— Hmmm. » McKeon se frotta le bout du nez, reproduisant ainsi inconsciemment l'un des tics favoris d'Honor. Le Troubadour avançait à deux mille six cents km/s à peine et continuait à gagner de la vitesse suite à la translation. La vitesse d'approche était plus élevée encore, maintenant que les BAL avaient fait demi-tour pour se diriger vers l'escadre, mais que voulaient-ils donc ?

« Tactique, dans quelle mesure diffèrent-ils du profil ?

— Presque du tout au tout, commandant. Leur puissance de propulsion est trop élevée et la fréquence de leurs impulsions radar est de neuf pour cent trop faible. Bien sûr, nous n'avons pas vu tout l'arsenal de Grayson, mais je n'ai aucune information sur une classe de BAL de cette masse, encore moins sur ses systèmes de capteurs.

— Bon, nous ne les avons peut-être jamais vus, mais les BAL sont des appareils intra système. » McKeon réfléchissait à haute voix. « Donc ils doivent venir de Grayson. Pourtant, je me demande pourquoi ils ne nous les ont pas mentionnés. » Il haussa légèrement les épaules. « Com, demandez au capitaine Harrington si elle veut que nous menions une enquête. »

Le capitaine de frégate Isaïe Danville était assis, immobile, sur le pont du Bancroft où régnait un silence de mort. Il sentait la peur qui enveloppait son équipage, supplantée cependant par la résignation et l'acceptation. Et d'une certaine façon, cette absence d'espoir allait peut-être les rendre plus efficaces. Des hommes qui se savaient sur le point de mourir étaient moins susceptibles de laisser le désir de vivre les pousser à l'erreur.

Danville se demandait pourquoi Dieu avait choisi de tous les tuer de cette façon. Un homme de foi ne remettait pas en question la volonté du Seigneur, mais il aurait aimé savoir pourquoi il avait placé son petit escadron en plein sur le chemin des envahisseurs. N'importe où ailleurs, il aurait suffi de garder profil bas, impulsion coupée. En l'occurrence, ils allaient forcément être détectés, et puisqu'il leur était de toute façon impossible de survivre...

« Distance ? demanda-t-il doucement.

— Nous approchons les six cent mille kilomètres, commandant. Ils seront à portée de missile dans trente-deux secondes.

— Tenez-vous prêts, murmura Danville. N'attaquez pas tant que je n'en donnerai pas l'ordre. Je veux qu'ils soient aussi près que possible. »

Le front d'Honor se plissa. Elle voyait les BAL sur son propre système de détection et leur présence l'étonnait autant qu'Alistair.

« Andy, réaction ?

— Ce ne sont que des BAL, commandant, répondit Venizelos. Ce n'est pas comme si c'était des grands méchants, mais j'ai consulté les données militaires que Grayson nous a fournies et ils n'y figurent pas. Je me sentirais quand même mieux si je les y trouvais.

— Moi aussi. » Honor se mordilla l'intérieur de la lèvre. Grayson pouvait avoir des tas de raisons pour omettre par inadvertance de mentionner une classe de vaisseaux légers dans ses données, en revanche elle n'en voyait aucune qui justifierait la présence de ces BAL si loin dans le système. « Com, hélez ces bâtiments.

— À vos ordres, commandant. Je les hèle. » Le lieutenant de vaisseau Metzinger transmit le signal puis se cala dans son siège. Quatre secondes passèrent. Cinq. Puis dix. Elle haussa les épaules. « Pas de réponse, commandant. »

« Commandant, ils nous hèlent. » L'officier des communications du Bancroft semblait plus calme qu'il ne pouvait humainement l'être, Danville le savait. « Le signal confirme l'identification tactique. Dois-je répondre ?

— Non. » Danville pinça les lèvres. Il s'agissait donc bien de l'escorte manticorienne et de sa chienne de commandant. Il y trouvait une certaine satisfaction. Si Dieu avait décidé qu'il était temps pour ses hommes de mourir, pouvaient-ils imaginer meilleure mort qu'au combat, contre une femme qui blasphémait sa volonté en assumant un rôle d'homme ?

« Ils pourraient se méfier si nous ne répondons pas, commandant. » La voix de son second était trop basse pour qu'un autre l'entende. « Peut-être devrions-nous essayer de les bluffer ?

— Non, répondit Danville sur le même ton. Nous n'avons pas récupéré assez de leurs codes de sécurité pour éviter de nous trahir. Mieux vaut les laisser dans le doute plutôt que leur donner une indication claire. »

Le second hocha la tête tandis que Danville gardait les yeux rivés sur son écran. Les Manticoriens disposaient d'armes à bien plus longue portée que lui et leurs défenses étaient beaucoup plus performantes... Mais aucune de ces défenses n'était activée et les vaisseaux ennemis se trouvaient déjà presque à sa portée.

La tentation d'ouvrir le feu était grande mais il la rejeta une fois de plus, sachant qu'il devait attendre d'être le plus près possible. Et ils étaient absents depuis trop longtemps pour savoir ce qui se passait dans le système, se disait-il. Non, ils allaient encore essayer de lui parler, essayer de comprendre pourquoi il ne répondait pas, et chaque seconde ainsi perdue les rapprocherait de trois mille trois cents kilomètres de ses missiles.

« Passez-moi le capitaine McKeon », fit Honor, le front plissé. Alistair McKeon apparut sur son écran. « Je ne sais pas ce qui se passe, lui dit-elle de but en blanc, mais vous feriez bien d'y jeter un coup d'œil.

— Bien, commandant. Il s'agit probablement d'une panne de transmission. Ils continuent d'accélérer vers nous, ils doivent vouloir établir le contact.

— Il faudrait une sacrée panne pour affecter les communications des trois BAL en même temps. Hélez-moi ça de nouveau à une seconde-lumière.

— À vos ordres, commandant. »

« Le contre-torpilleur nous hèle, commandant. »

Cette fois-ci l'officier des communications avait la voix tendue et sèche, mais Danville ne lui en voulait pas. Le Troubadour avait encore augmenté son accélération de quelques m/s en direction du Bancroft et la distance qui les séparait n'était plus que d'une seconde-lumière. Danville n'aurait pas osé espérer que Dieu les laisserait approcher si près. En fait, le contre-torpilleur était désormais à portée d'armes à énergie et n'avait toujours pas l'air de se douter de quoi que ce soit. Même les croiseurs se trouvaient maintenant à portée de missiles.

« Tenez-vous prêt, lieutenant Early. » Il s'exprimait sur un ton très formel bien que sa voix ne fût pas aussi calme qu'il l'aurait souhaité. « Nous allons attaquer le contre-torpilleur au laser. Pointez vos missiles sur les croiseurs. »

L'officier tactique transmit les ordres sur le réseau de l'escadron et Danville commença de se mordiller la lèvre. Approche encore un peu, disait-il au contre-torpilleur. juste un petit peu. Réduis encore un peu la distance de vol jusqu'à tes croiseurs... Bon sang!

« C'est ridicule », marmonna McKeon. Les BAL étaient à moins d'une seconde-lumière et ils se taisaient toujours ! A moins de supposer que Grayson ait subi une panne de communications sur toute sa flotte, ces gros malins devaient avoir quelque chose en tête. Mais quoi ? S'il s'agissait d'une sorte d'exercice bizarre, il ne l'amusait pas du tout.

« Parfait, dit-il finalement. S'ils veulent jouer, on va jouer. Tactique, faites-moi une carte de la coque de leur unité principale.

— À vos ordres, commandant ! » Il y avait comme un sourire dans la voix de Carstairs, habituellement froide, et McKeon sourit à son tour en l'entendant. L'impulsion radar nécessaire pour obtenir une carte de la coque à cette distance ferait presque fondre les récepteurs du BAL. Dans la plupart des flottes on comprendrait le message qu'il s'apprêtait ainsi à envoyer aussi bien que Carstairs : c'était une façon universelle de crier « Hé, imbécile ! » Bien sûr, ces gens étaient restés si longtemps isolés qu'ils ne se rendraient peut-être pas compte de la grossièreté du Troubadour... mais on pouvait toujours espérer.

« Qu'est-ce que... ? » lâcha Early tandis que Danville grimaçait à l'avertissement bruyant que hurlaient ses récepteurs d'alerte.

« Feu! » aboya-t-il.

Le HMS Troubadour n'eut aucun avertissement. Les rayons laser se déplacent à la vitesse de la lumière : le temps que vos capteurs se rendent compte qu'on vous a tiré dessus, le rayon vous a déjà touché.

Chacun des BAL masadiens disposait d'un seul laser et, si les barrières latérales du Troubadour avaient été actives, ces armes rudimentaires et relativement peu puissantes n'auraient pas présenté de danger. Mais ses barrières latérales n'étaient pas actives et le capitaine McKeon devint blanc comme linge lorsque les lasers entamèrent la proue de son navire à tribord. Le blindage se déchira, les alarmes d'avarie et de collision se mirent à hurler et le Troubadour fit une brusque embardée au moment où l'énergie pénétrait sa coque.

— Mon Dieu, mais ils nous ont tiré dessus ! » Carstairs avait l'air plus indigné qu'effrayé, mais McKeon n'avait pas le temps de se préoccuper des sentiments de son officier tactique.

— Inclinaison par bâbord toute ! » aboya-t-il.

Le timonier était aussi abasourdi que les autres mais les réflexes acquis en vingt ans d'entraînement prirent le relais. Avant même de confirmer qu'il avait compris l'ordre, il précipita le vaisseau sur le flanc bâbord tout en faisant pivoter la proue afin d'éloigner de l'ennemi le trou béant qui s'ouvrait à l'avant des bandes gravifiques. Il fit bien car la seconde salve de lasers vint s'écraser sans dommage sur la bande gravitique ventrale du Troubadour à l'instant même où les alarmes sonnaient le branle-bas de combat.

McKeon fut soulagé de voir le feu ennemi ainsi intercepté, mais de sinistres signaux d'avarie et de perte de pression clignotaient, et aucun de ses hommes ne s'était attendu à cela. Personne n'avait mis sa combinaison antivide, ce qui signifiait que certains devaient avoir péri. Il pria pour que ceux-là ne soient pas trop nombreux, mais il n'y pensa qu'après coup car il venait d'apercevoir les missiles qui se dirigeaient vers les croiseurs derrière le Troubadour.

« Pacha! Les BAL ont tiré sur le Troubadour! » fit soudain le lieutenant Cardones. Et puis... « Missiles en approche ! Impact dans quarante-cinq secondes ! »

Honor releva brusquement la tête, incrédule. Ils avaient tiré? Ça n'avait aucun sens !

« Défense active trois ! Sonnez le branle-bas de combat !

L'enseigne Wolcott appuya sur le bouton d'alerte situé au niveau du coude de Cardones : l'officier tactique était trop occupé car il avait anticipé les ordres de son commandant et ses mains couraient déjà sur le tableau de bord.

« Chef Killian, Zoulou-Deux ! ordonna Honor.

— À vos ordres, commandant. Zoulou-Deux, exécution.

Killian semblait détaché, davantage parce qu'il n'avait pas encore véritablement assimilé le choc de la première nouvelle que par professionnalisme. Pourtant sa réaction fut presque aussi rapide que celle de Cardones. L'Intrépide se lança dans une manœuvre d'évitement bien qu'il n'eût pas la vitesse de base suffisante pour la rendre efficace, et Honor entendit les griffes de Nimitz percer le capitonnage de son fauteuil comme il les enfonçait dans le dossier.

Dans un coin de son esprit, elle se souvenait d'un jeune enseigne de première classe, mais il n'y avait plus trace de ce jeune officier mal assuré aujourd'hui : Rafael Cardones ne commit aucune erreur de priorité et le témoin lumineux des défenses actives laser vira au rouge, indiquant qu'elles étaient prêtes avant même que les barrières latérales soient mises en place. Pas le temps de lancer des antimissiles – seuls les lasers offraient le délai de réponse adéquat, et seulement sous contrôle informatique.

Les générateurs des barrières latérales se mirent en route à l'instant où les lasers ouvraient le feu. Un missile en approche disparut, puis un autre, et un autre encore à mesure que les ordinateurs les ciblaient méthodiquement selon leur coefficient de menace. D'autres missiles furent réduits en miettes lorsque les défenses actives de l'Apollon firent feu sur ceux qui se dirigeaient vers lui, et Honor agrippa les bras de son fauteuil tandis que la queue de Nimitz s'enroulait en un geste protecteur autour de son cou.

Elle s'était plantée. Elle n'arrivait pas à imaginer pourquoi les Graysoniens agissaient ainsi, mais elle les avait laissés faire. Mon Dieu, s'ils avaient patienté vingt secondes de plus, même les réflexes de Rafe Cardones n'auraient pas pu sauver son vaisseau! Trois malheureux petits BAL d'une planète si primitive qu'elle n'avait même pas de molcyrcs auraient pu annihiler son escadre tout entière !

Mais ils n'avaient pas attendu, et son pouls affolé ralentit. La faible accélération des missiles graysoniens avait pour effet de rallonger leur temps de vol mais aussi d'en faire des cibles plus faciles; et puis ils n'avaient pas de tête laser. Ils avaient besoin de frapper au but, et ils n'y parviendraient pas. Pas face à Rafe Cardones.

Elle baissa de nouveau les yeux et sa bouche se fendit. Nombre des membres d'équipage devaient encore être en train de se hâter vers leur poste de combat, la plupart de ses équipes d'armement devaient se trouver en sous-effectif, mais des témoins lumineux cramoisis indiquaient que ses armes à énergie étaient toutes prêtes.

— Monsieur Cardones, dit-elle d'une voix dure, vous pouvez passer à l'attaque.»

Le capitaine Danville ravala un juron féroce. Il n'était pas présent lors de Jéricho et n'avait guère ajouté foi aux rapports selon lesquels un seul navire manticorien avait détruit deux croiseurs légers et deux contre-torpilleurs avant que le reste de la flotte n'en vienne à bout. Il comprenait maintenant qu'il aurait dû. Il avait frappé le Troubadour à deux reprises et une baisse de sa puissance d'impulsion indiquait qu'il avait touché la propulsion du contre-torpilleur, pourtant celui-ci s'était retourné plus vite qu'un furet masadien pour protéger ses flancs vulnérables.

Le seul bâtiment qu'il aurait dû descendre à coup sûr lui avait échappé, mais la vitesse de réaction du Troubadour n'était rien comparée à celle des défenses actives du croiseur. Le Bancroft et les deux autres BAL jaugeaient à peine neuf mille tonnes chacun, pas assez pour charger un stock intéressant de munitions; ils portaient donc leurs missiles dans des lanceurs à un coup. Cela ne réduisait que légèrement le nombre total de projectiles embarqués tout en leur permettant des bordées très fournies pour leur taille. Ils n'avaient peut-être qu'un seul tir par lanceur, mais les BAL étaient des coquilles d'œuf armées de marteaux. Les combats de BAL finissaient en général en orgies de destruction réciproque, mais contre un vaisseau de guerre un BAL pouvait au mieux espérer lancer ses missiles avant d'être rayé de l'univers.

Pourtant l'escadron de Danville avait eu toutes les chances possibles. Il avait envoyé trente-neuf missiles vers l'Intrépide et l'Apollon avec l'avantage de la surprise contre des défenses qui n'étaient même pas activées. L'un d'eux aurait sûrement dû faire mouche !

Mais ce n'était pas le cas.

Il regarda le dernier missile de sa première salve mourir à un millier de kilomètres du croiseur léger, et les alarmes se mirent à hurler de plus belle tandis que les systèmes de visée accrochaient ses minuscules vaisseaux. Le Bancroft termina sa rotation frénétique pour présenter à l'escadre manticorienne son flanc encore chargé, et le lieutenant Early envoya une nouvelle salve vers l'ennemi, mais c'était inutile. Désespérément inutile.

Dieu allait les laisser mourir pour rien.

Les défenses actives de Rafe Cardones étaient toutes parées. Il ne s'embarrassa pas de ses CME : leur portée était trop faible et, selon sa base de données, les missiles graysoniens étaient trop stupides pour se laisser leurrer de toute façon. Ses antimissiles partirent presque à l'instant où l'ennemi lançait, mais il les laissa à l'enseigne Wolcott. Il avait d'autres choses en tête.

Les lanceurs lourds continuaient d'arriver en ligne à mesure que les équipes se complétaient, mais les armes à énergie étaient prêtes. D'une main agile, il verrouilla le programme de tir et une grosse touche au milieu du tableau de bord se mit à clignoter, attendant confirmation des ordres.

Il appuya dessus.

Rien ne se produisit pendant un instant interminable. Puis les manœuvres du chef Killian présentèrent le flanc tribord de l'Intrépide vers les BAL l'espace d'un instant... Les ordinateurs en attente n'avaient pas besoin de plus.

Une lueur fatale scintilla sur le flanc blindé du croiseur comme les affûts déversaient des torrents d'énergie, le souffle de Dieu, sur une distance à peine supérieure à un quart de million de kilomètres. Aucune barrière de conception graysonienne ne pouvait résister à une telle fureur à si faible distance. Elles firent du mieux qu'elles purent mais les rayons les traversèrent comme du papier. Chaque BAL était la cible de deux lasers et d'un Braser, tous bien plus puissants que les armes des petits vaisseaux.

De l'air s'échappa dans une averse de débris tandis que le HMS Intrépide réduisait le Bancroft et ses acolytes en tout petits morceaux.

 

Pour L'Honneur de la Reine
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