Entre chien et loup

Les photographies de Mironenko que Ballard avait vues à Munich ne s’étaient pas révélées riches d’enseignements. Seules une ou deux montraient l’homme du K.G.B. de face ; et la plupart des autres étaient brouillées et grenues, témoignage de leur origine furtive. Cependant, Ballard ne se faisait pas de souci. Une longue expérience, parfois amère, lui avait appris que l’œil se laissait trop souvent abuser ; mais il existait d’autres talents – vestiges de sens que l’existence moderne avait rendus démodés – auxquels il savait recourir et qui lui permettaient de percevoir le moindre signe de duplicité. C’étaient ces talents qu’il mettrait en œuvre quand il rencontrerait Mironenko. Grâce à eux, il arracherait la vérité à cet homme.

La vérité ? Là était le cœur de l’énigme, bien sûr, car dans le contexte actuel, la sincérité n’était-elle pas la plus évasive des qualités ? Sergei Zakharovich Mironenko était chef de section à la Direction S du K.G.B. depuis onze ans et avait accès aux informations les plus confidentielles sur les agents soviétiques en poste en Occident. Ces dernières semaines, cependant, il avait fait part aux Services de sécurité britanniques du désenchantement qu’il entretenait vis-à-vis de ses supérieurs actuels, ainsi que de son désir de passer à l’Ouest. En échange des efforts considérables qu’il faudrait déployer pour résoudre son cas, il s’était porté volontaire pour faire office de taupe à l’intérieur du K.G.B. durant une période de trois mois, à l’issue de laquelle il rejoindrait le giron de la démocratie et serait mis à l’abri dans un endroit où ses supérieurs ivres de vengeance ne pourraient jamais le retrouver. On avait confié à Ballard la mission de rencontrer le Russe face à face, afin de vérifier si le reniement de Mironenko était sincère ou simulé. La réponse ne se trouverait pas sur les lèvres de Mironenko, Ballard le savait bien, mais dans certaines nuances de son comportement, que seul l’instinct serait capable d’interpréter.

À une certaine époque, Ballard aurait trouvé cette énigme fascinante ; à tel point que toutes ses pensées se seraient attachées à sa résolution. Mais un tel zèle avait été la marque d’un homme persuadé que ses actes avaient un effet significatif sur le monde. Il était plus avisé aujourd’hui. Les agents de l’Est et de l’Ouest accomplissaient leur œuvre secrète année après année. Ils complotaient ; ils corrompaient ; de temps en temps (quoique rarement) ils faisaient couler le sang. On assistait à des débâcles, à des échanges et à des victoires tactiques mineures. Mais au bout du compte, les choses étaient toujours plus ou moins les mêmes.

Cette ville, par exemple. Ballard était venu à Berlin pour la première fois en 1969. Il avait vingt-neuf ans, sortait d’une période d’entraînement intensif qui avait duré plusieurs années, et était tout disposé à faire un peu la fête. Mais il ne s’était pas senti à l’aise en ce lieu. Il trouvait la ville dénuée de tout charme ; souvent lugubre. Il avait fallu qu’Odell, son coéquipier durant ses deux premières années d’affectation, lui prouve que Berlin était digne d’être aimée, et Ballard s’était bien cru perdu pour la vie. À présent, il se sentait plus chez lui dans cette ville coupée en deux qu’il ne l’avait jamais été à Londres. Le malaise de cette ville, son idéalisme déchu et peut-être plus que tout son terrible isolement étaient à l’unisson de ses propres sentiments. Lui et elle maintenaient tous deux leur présence dans une même désolation d’ambitions défuntes.

Il trouva Mironenko à la galerie Germälde et, en effet, les photographies avaient menti. Le Russe paraissait bien plus âgé que ses quarante-six ans, et bien plus malade qu’il n’en avait l’air sur ses portraits pris à la sauvette. Aucun des deux hommes ne fit un signe de reconnaissance à l’autre. Ils se promenèrent à travers l’exposition durant une demi-heure, Mironenko faisant preuve d’un intérêt manifeste et apparemment sincère pour les œuvres exposées. Ce ne fut que lorsqu’ils se furent assurés de l’absence de toute surveillance que le Russe sortit de l’immeuble pour conduire Ballard dans la banlieue policée de Dalhem, jusqu’à une maison que les deux parties avaient choisie à l’avance pour sa totale sécurité. Là, dans une minuscule cuisine sans chauffage, ils s’assirent et parlèrent.

Mironenko n’avait qu’une maîtrise incertaine de l’anglais, du moins en apparence, mais Ballard avait l’impression que les efforts qu’il faisait pour s’exprimer devaient autant à la tactique qu’à la grammaire. Peut-être aurait-il agi de la même façon à la place du Russe ; il était toujours prudent de paraître moins compétent qu’on ne l’était en réalité. Mais en dépit des difficultés que rencontrait Mironenko, sa profession de foi était sans équivoque.

— Je ne suis plus communiste, dit-il de but en blanc, je ne suis plus membre du Parti – pas ici (il se frappa le torse du poing) – depuis plusieurs années.

Il prit un mouchoir sale dans la poche de son manteau, ôta un de ses gants, et sortit des plis du mouchoir un flacon empli de pilules.

— Pardonnez-moi, dit-il en faisant tomber plusieurs pilules du flacon. J’ai des douleurs. Dans la tête ; dans les mains.

Ballard attendit qu’il ait fini d’avaler ses médicaments pour lui demander :

— Pourquoi avez-vous commencé à douter ?

Le Russe empocha flacon et mouchoir, le visage dénué de toute expression.

— Comment un homme perd-il sa… sa foi ? dit-il. Est-ce que j’en ai trop vu ? ou pas assez, peut-être ?

Il regarda le visage de Ballard pour voir si ses paroles hésitantes avaient eu un sens pour l’Anglais. Ne trouvant aucune trace de compréhension, il essaya une nouvelle fois.

— Je pense que l’homme qui ne se croit pas perdu est vraiment perdu.

Ce paradoxe était formulé avec élégance ; les soupçons que Ballard entretenait sur la maîtrise qu’avait le Russe de la langue anglaise furent confirmés.

— Et maintenant, êtes-vous perdu ? s’enquit Ballard.

Mironenko ne répondit pas. Il ôta son autre gant et contempla ses mains. Les pilules qu’il avait avalées ne semblaient pas l’avoir soulagé des douleurs dont il s’était plaint. Il ferma et rouvrit ses mains comme un homme souffrant d’arthrite en train de contrôler les progrès de sa maladie. Sans lever la tête, il déclara :

— On m’a appris que le Parti avait une solution à tout. Cela m’a libéré de la peur.

— Et maintenant ?

— Maintenant ? dit-il. Maintenant, j’ai d’étranges idées. Elles me viennent de nulle part…

— Continuez, dit Ballard.

Mironenko eut un sourire pincé.

— Vous voulez tout savoir de moi, oui ? Même ce que je rêve ?

— Oui, dit Ballard.

— Ce serait la même chose chez nous, dit-il en hochant la tête.

Puis, après une pause :

— Je pense parfois que je vais exploser. Vous comprenez ce que je dis ? Que je vais craquer, peu-ce qu’il y a tant de rage en moi. Et ça me terrifie, Ballard. Je pense qu’Os vont voir à quel point je les hais.

Il leva les yeux vers son interlocuteur.

— Vous devez faire vite, continua-t-il, ou ils vont me percer à jour. Je m’efforce de ne pas penser à ce qu’ils feront.

Il fit une nouvelle pause. Toute trace de sourire, même sans humour, avait disparu de son visage.

— La Direction a des sections dont même moi, je n’ai pas connaissance. Des hôpitaux spéciaux où personne n’est autorisé à ailler. Ils ont les moyens de réduire votre âme en miettes.

Ballard, toujours pragmatique, se demanda si le vocabulaire de Mironenko n’était pas un peu grandiloquent. S’il se retrouvait entre les mains du K.G.B., il ne pensait pas qu’il se soucierait de la sécurité de son âme. Après tout, c’était le corps qui avait des terminaisons nerveuses.

Ils parlèrent durant plus d’une heure, et leur conversation navigua entre la politique et les souvenirs personnels, les futilités et les aveux les plus intimes. À la fin de leur rencontre, Ballard était convaincu de l’antipathie que Mironenko ressentait à l’égard de ses maîtres. Tout comme il l’avait affirmé, cet homme avait perdu la foi.

Le lendemain, Ballard rencontra Cripps au restaurant de l’hôtel Schweizerhof et lui fit un rapport verbal sur Mironenko.

— Il est mûr et n’attend plus que nous. Mais il insiste pour que nous nous décidions vite.

— Je n’en doute pas, dit Cripps.

Son œil de verre lui causait des soucis aujourd’hui ; l’air frais, expliqua-t-il, le rendait apathique. Il bougeait avec une fraction de seconde de retard, sur son œil valide, et de temps en temps, Cripps était obligé de le pousser du bout du doigt pour le faire tourner.

— Nous n’allons pas prendre notre décision dans la précipitation, dit Cripps.

— Où est le problème ? Je n’ai aucun doute sur sa sincérité ; ni sur son désespoir.

— Vous l’avez déjà dit, répondit Cripps. Voulez-vous prendre un dessert ?

— Vous mettez mon avis en doute ? C’est ça ?

— Prenez quelque chose de sucré pour finir, que je ne me sente pas seul à être dépravé.

— Vous pensez que je me trompe à son sujet, n’est-ce pas ? insista Ballard.

Comme Cripps ne daignait pas lui répondre, Ballard se pencha par-dessus la table.

— C’est ça, n’est-ce pas ?

— Je dis seulement que nous avons des raisons d’être prudents, dit Cripps. Si nous décidons en fin de compte de l’embarquer, les Russes vont être profondément froissés. Nous devons être certains que la décision vaut la peine d’être prise, compte tenu des problèmes qui s’ensuivront inévitablement. La situation est particulièrement délicate en ce moment.

— Et alors ? répondit Ballard. Dites-moi durant quelle période on n’a pas eu de crise qui couvait ?

Il s’enfonça sur son siège et s’efforça de lire sur le visage de Cripps. Son œil de verre était, si tant est que ce soit possible, plus sincère que son œil authentique.

— J’en ai marre de ce petit jeu, murmura Ballard.

L’œil de verre se mit à errer.

— À cause de ce Russe ?

— Peut-être.

— Croyez-moi, dit Cripps, j’ai de bonnes raisons d’être prudent en ce qui concerne cet homme.

— Donnez-m’en une.

— Rien n’a pu être vérifié.

— Que savez-vous sur lui ? insista Ballard.

— Comme je vous l’ai dit, des rumeurs, répondit Cripps.

— Pourquoi n’en ai-je pas été informé ?

Cripps secoua légèrement la tête.

— Ça n’a plus d’importance à présent, dit-il. Vous nous avez fourni un excellent rapport. Et je tiens à ce que vous sachiez que, si les choses ne se déroulent pas de la façon que vous estimez être la meilleure, ce n’est pas parce que nous mettons en doute votre avis.

— Je vois.

— Non, vous ne voyez rien, dit Cripps. Vous avez l’impression d’être un martyr ; et je ne vous en veux pas vraiment.

— Que va-t-il se passer à présent ? Suis-je censé oublier que j’ai rencontré cet homme ?

— Ce serait préférable, dit Cripps. Loin des yeux, loin du cœur.

De toute évidence, Cripps ne croyait pas que Ballard allait suivre son conseil. Bien que Ballard ait posé plusieurs questions discrètes au sujet de l’affaire Mironenko durant les semaines qui suivirent, il était clair qu’on avait averti ses contacts habituels de la nécessité de rester bouche cousue.

En fait, Ballard trouva l’information qu’il cherchait dans les pages du journal du matin, plus précisément en lisant un article relatant la découverte d’un cadavre dans une maison située près de la gare, sur Kaiser Damm. Lorsqu’il lut cet entrefilet, il n’avait aucun moyen de savoir qu’il avait un rapport quelconque avec Mironenko, mais le récit contenait assez de détails pour éveiller sa curiosité. D’abord, il soupçonnait que la maison évoquée dans l’article avait été de temps en temps utilisée par le Service ; ensuite, l’article parlait de deux hommes non identifiés que l’on avait failli prendre sur le fait alors qu’ils étaient sur le point d’évacuer le cadavre, ce qui suggérait qu’il ne s’agissait nullement d’un crime passionnel.

Vers midi, il se rendit au bureau de Cripps dans l’espoir de parvenir à lui arracher une explication, mais Cripps n’était pas disponible, et ne le serait pas, lui expliqua sa secrétaire, jusqu’à nouvel ordre ; une affaire d’importance l’avait rappelé à Munich. Ballard laissa un message pour lui dire qu’il espérait pouvoir lui parler à son retour.

Alors qu’il pénétrait de nouveau dans l’air froid du dehors, il se rendit compte qu’il avait gagné un admirateur ; un individu au visage étroit dont les cheveux avaient déserté le front, laissant une boucle grotesque pour marquer l’ancienne ligne de démarcation avec le cuir chevelu. Ballard le connaissait vaguement pour l’avoir rencontré dans l’entourage de Cripps, mais il lui fut impossible de coller un nom sur son visage. Ce renseignement lui fut cependant très vite fourni.

— Suckling, dit l’homme.

— Bien sûr, dit Ballard. Bonjour.

— Je crois que nous devrions parler, si vous avez une minute, dit l’homme.

Sa voix était aussi pincée que ses traits ; Ballard n’était pas d’humeur à écouter des ragots. Il était sur le point de décliner l’offre de Suckling lorsque celui-ci déclara :

— Je suppose que vous êtes au courant de ce qui est arrivé à Cripps.

Ballard secoua la tête. Suckling, ravi de posséder cette bribe d’information, répéta :

— Nous devrions parler.

Ils longèrent Kantstrasse pour se diriger vers le Zoo. La rue était envahie par les piétons de l’heure du déjeuner, mais Ballard les remarqua à peine. Le récit que Suckling lui faisait tout en marchant exigeait son attention entière et absolue.

Ce récit fut raconté avec simplicité. Cripps, semblait-il, s’était arrangé pour rencontrer Mironenko afin de procéder lui-même à une évaluation de l’intégrité du Russe. La maison de Schôneberg choisie pour leur rencontre avait déjà été utilisée à plusieurs reprises, et cela faisait longtemps qu’on la considérait comme un des endroits les plus sûrs de la ville. Ce soir-là, cependant, elle avait failli à sa réputation. Des hommes du K.G.B. avaient apparemment suivi Mironenko jusqu’à la maison, puis avaient tenté d’intervenir pour troubler la réunion. Personne ne pouvait apporter son témoignage sur la façon dont les événements avaient tourné par la suite : les deux hommes qui avaient accompagné Cripps – et dont l’un était Odell, l’ancien coéquipier de Ballard – étaient morts ; quant à Cripps, il était dans le coma.

— Et Mironenko ? demanda Ballard.

Suckling haussa les épaules.

— On l’a ramené dans la Mère Patrie, je suppose, dit-il.

Ballard perçut une bouffée de duplicité émanant de l’autre homme.

— Je vous suis reconnaissant de me mettre au courant, dit-il à Suckling. Mais pourquoi ?

— Odell et vous étiez amis, n’est-ce pas ? lui fut-il répondu. Maintenant que Cripps est sur la touche, il ne vous en reste plus beaucoup.

— Vraiment ?

— Je ne veux pas vous offenser, se hâta de dire Suckling. Mais vous avez la réputation de n’en faire qu’à votre tête.

— Venez-en au fait, dit Ballard.

— Il n’y en a pas, protesta Suckling. Je pensais seulement que vous étiez en droit de savoir ce qui s’était passé. Je prends des risques en vous parlant de ça.

— C’est gentil à vous, dit Ballard.

Il s’arrêta de marcher. Suckling fit un ou deux pas avant de se retourner et de se rendre compte que Ballard lui adressait un large sourire.

— Qui vous a envoyé ?

— Personne, dit Suckling.

— Astucieux de m’envoyer la mauvaise langue du Service. J’ai failli m’y laisser prendre. Vous êtes très plausible.

Il n’y avait pas assez de graisse sur le visage de Suckling pour dissimuler le tic de sa joue.

— De quoi me soupçonnent-ils ? Pensent-ils que je suis de mèche avec Mironenko, c’est ça ? Non, je ne crois pas qu’ils soient stupides à ce point.

Suckling secoua la tête, comme l’aurait fait un médecin confronté à une maladie incurable.

— Vous aimez vous faire des ennemis ? dit-il.

— Ce sont les risques du métier. Cela ne me fera pas perdre le sommeil. Certainement pas.

— Il y a du changement dans l’air, dit Suckling. À votre place, je commencerais à préparer mes réponses.

— Que les réponses aillent se faire foutre, dit Ballard sur un ton des plus courtois. Je crois qu’il est temps que je me préoccupe de savoir quelles sont les bonnes questions.

Envoyer Suckling pour le sonder paraissait une manœuvre désespérée. Ils voulaient des informations ; mais à quel sujet ? Pouvaient-ils sérieusement croire qu’il s’était, d’une manière ou d’une autre, compromis avec Mironenko ? ou pis, avec le K.G.B. lui-même ? Il laissa sa colère se dissiper ; elle remuait bien trop de boue, et il avait besoin que les eaux de son esprit restent limpides s’il voulait se libérer de cette confusion. D’un autre côté, Suckling avait parfaitement raison : il avait des ennemis, et à présent que Cripps se retrouvait hors course, il était vulnérable. Dans de telles circonstances, il n’avait qu’une seule alternative. Il pouvait soit retourner à Londres et se planquer quelque part, soit rester à Berlin pour voir quelle manœuvre ils allaient ensuite tenter. Il décida de rester. Le jeu de cache-cache avait de moins en moins de charme à ses yeux.

Alors qu’il s’engageait dans Leibnizstrasse pour se diriger vers le nord, il aperçut dans une vitrine le reflet d’un homme vêtu d’un manteau gris. Ce ne fut qu’un bref aperçu, rien de plus, mais il eut l’impression de connaître le visage de ce type. Avaient-ils envoyé un chien de garde pour le surveiller ? se demanda-t-il. Il fit demi-tour et accrocha le regard de l’homme, le fixant droit dans les yeux. Le suspect sembla embarrassé et tourna la tête. Peut-être n’était-ce qu’un jeu ; ou peut-être que non. Cela n’avait guère d’importance, pensa Ballard. Qu’ils le surveillent autant que cela leur plairait. Il était innocent. Si tant est qu’un tel état existât sans le bénéfice de la folie.

Une étrange plénitude s’était emparée de Sergei Mironenko ; une plénitude qui allait et qui venait sans rime ni raison, et qui lui gonflait tellement le cœur qu’il semblait sur le point de déborder.

La veille, sa situation lui avait paru insupportable. La douleur dans ses mains, dans sa tête et dans son échine n’avait cessé d’empirer, et elle était accompagnée à présent de démangeaisons si insistantes qu’il avait été obligé de se couper les ongles jusqu’à la chair, de peur de commettre de sérieux dommages sur son corps. Celui-ci, avait-il conclu, était en révolte contre lui. C’était cette notion qu’il avait essayé d’expliquer à Ballard : il se sentait séparé de lui-même, et redoutait d’être réduit en pièces dans peu de temps. Mais aujourd’hui, cette crainte avait disparu.

Pas les douleurs, hélas. Elles étaient en fait pires que la veille. Ses muscles et ses ligaments lui faisaient mal comme s’il les avait exercés au-delà de leurs limites ; il y avait des hématomes sur chacune de ses articulations, là où le sang avait quitté ses vaisseaux sous la peau. Mais cette impression de rébellion imminente avait disparu, pour être remplacée par une sensation de somnolence rêveuse. Et dans son cœur, une telle plénitude.

Lorsqu’il essayait de penser aux événements récents, de déterminer ce qui était à l’origine de cette transformation, ses souvenirs lui jouaient des tours. On l’avait contacté pour qu’il rencontre le supérieur de Ballard ; ça, il se le rappelait. Était-il allé ou non au rendez-vous, il ne s’en souvenait pas. La nuit précédente n’était qu’un trou noir.

Ballard saurait sûrement ce qui se passait, se dit-il. Il avait eu de la sympathie pour l’Anglais et lui avait fait confiance dès le début, sentant qu’en dépit des nombreuses différences qui existaient entre eux, ils étaient plus semblables que dissemblables. S’il se laissait guider par son instinct, il retrouverait Ballard, de cela il en était sûr. Sans aucun doute, l’Anglais serait fort surpris de le voir ; voire même, furieux au début. Mais quand il aurait informé Ballard de ce nouveau sentiment de plénitude, ses présomptions lui seraient sûrement pardonnées.

Ballard dîna fort tard, et but jusqu’à une heure avancée au Ring, un petit bar de travestis qu’Odell lui avait fait découvrir il y avait presque vingt ans de cela. Sans aucun doute, son guide avait eu l’intention de prouver sa sophistication à son cadet en lui révélant la décadence de Berlin, mais Ballard, bien qu’il n’ait jamais ressenti de frisson sexuel en compagnie des clients du Ring, s’était immédiatement senti chez lui ici. On respectait sa neutralité ; on ne faisait aucune tentative pour le racoler. On le laissait tout simplement boire et contempler l’incessante parade de créatures de tous sexes.

Sa présence en ce lieu évoquait le fantôme d’Odell, dont le nom serait désormais banni de toute conversation en raison de son implication dans l’affaire Mironenko. Ballard avait déjà vu ce processus à l’œuvre. L’histoire ne pardonnait jamais l’échec, à moins que celui-ci ne soit si total qu’il en devienne grandiose. Pour tous les Odell de ce monde – des hommes ambitieux qui s’étaient retrouvés sans que ce soit leur faute dans un cul-de-sac dont toute retraite leur était coupée –, pour de tels hommes, on ne prononcerait jamais de beaux discours et on ne frapperait jamais de médailles. Ils ne connaîtraient que l’oubli.

Cela le rendait mélancolique de penser à ça, et il but d’abondance pour que ses pensées restent agréables, mais lorsque – vers deux heures du matin – il regagna la rue, sa dépression ne s’était que légèrement atténuée. Les bons bourgeois de Berlin étaient couchés depuis longtemps ; demain était un nouveau jour de travail. Seuls les bruits de circulation venus du Kurfurstendamm lui offraient le signe d’une vie toute proche. Il partit dans cette direction, l’esprit cotonneux.

Derrière lui, un rire. Un jeune homme – déguisé en starlette à grand renfort de paillettes – sautillait sur le trottoir en tenant par le bras son compagnon peu souriant. Ballard reconnut le travesti, qui était un habitué du bar ; le client, à en juger par son costume sobre, était un provincial venu à l’insu de sa femme assouvir son appétit de garçons déguisés en filles. Ballard pressa le pas. Le rire du jeune homme, dont la musique était de toute évidence forcée, lui faisait grincer les dents.

Il entendit quelqu’un qui courait tout près ; vit une ombre qui surgissait à la lisière de son champ de vision. Son chien de garde, probablement. Bien que l’alcool ait brouillé son instinct, il sentit l’anxiété monter en lui, sans qu’il puisse déterminer l’origine de ce sentiment. Il continua d’avancer. Des tremblements légers comme des plumes secouaient son cuir chevelu.

Quelques mètres plus loin, il se rendit compte que l’on n’entendait plus personne rire dans la rue derrière lui. Il jeta un regard par-dessus son épaule, s’attendant à moitié à découvrir le garçon et son client en train de s’embrasser. Mais ils avaient disparu tous les deux ; s’étaient faufilés dans une ruelle, sans aucun doute, pour conclure leur contrat dans l’obscurité. Quelque part non loin de là, un chien s’était mis à pousser des aboiements sauvages. Ballard fit demi-tour pour retracer des yeux le chemin qu’il avait parcouru, mettant la rue déserte au défi de lui révéler ses secrets. Quelle que soit la sensation qui était à l’origine du bourdonnement dans sa tête et des démangeaisons sur ses paumes, ce n’était pas une banale anxiété. Il y avait quelque chose qui clochait dans cette rue, en dépit de son apparence innocente ; elle dissimulait ses terreurs.

Les lumières brillantes du Kurfiirstendamm n’étaient qu’à trois minutes de marche, mais il refusait de tourner le dos à ce mystère en se réfugiant dans leur sein. Au lieu de cela, il se mit à rebrousser chemin, tout doucement. Le chien avait cessé d’émettre ses cris d’alarme et était retombé dans le silence ; il n’avait que le bruit de ses pas pour toute compagnie.

Il atteignit le coin de la première ruelle et regarda le long de la chaussée. Aucune lumière ne brillait, ni aux fenêtres ni aux portes. Il ne sentait aucune présence vivante dans la pénombre. Il traversa l’entrée de la ruelle et marcha jusqu’à la suivante. Une intense puanteur s’était insinuée dans l’air, et elle se fit plus forte encore lorsqu’il s’approcha de l’angle. Quand il l’inspira, le bourdonnement dans sa tête s’amplifia et menaça de devenir un roulement de tonnerre.

Une lampe solitaire brillait dans la gorge de la ruelle, projetant un faible rai de lumière depuis une fenêtre du premier ou du deuxième étage. À sa lueur, il vit le corps du provincial qui gisait étalé sur le sol. Il avait été mutilé de façon si radicale qu’on aurait dit qu’on avait tenté de le retourner sur lui-même. Venue de ses entrailles dégorgées, une odeur fétide s’élevait dans toute sa complexité.

Ballard avait déjà vu des scènes de mort violente et il s’était cru blindé contre ce genre de spectacle. Mais quelque chose dans cette ruelle fit éclater son calme en morceaux. Il sentit ses membres se mettre à trembler. Et puis, au-delà du halo de lumière, le garçon parla.

— Au nom de Dieu…, dit-il.

Sa voix avait perdu toute trace de féminité artificielle ; c’était un murmure de terreur à l’état pur.

Ballard fit un pas à l’intérieur de la ruelle. Ni le garçon ni ce qui était à l’origine de sa prière ne furent visibles jusqu’à ce qu’il ait avancé d’une dizaine de mètres. Le garçon était à moitié renversé contre le mur, au milieu des immondices. Son boa et ses bijoux lui avaient été arrachés ; son corps était pâle et asexué. Il ne sembla pas remarquer Ballard : ses yeux étaient rivés à l’endroit où les ténèbres étaient le plus épaisses.

Les membres de Ballard accentuèrent leurs tremblements lorsqu’il suivit le regard du garçon ; ce ne fut qu’à grand-peine qu’il se retint de claquer des dents. Néanmoins, il continua d’avancer, non par souci du sort du garçon (l’héroïsme n’avait que peu de mérite, lui avait-on toujours enseigné), mais parce qu’il était curieux, plus que curieux, impatient, de voir quel genre d’homme était capable de commettre de telles violences. Regarder dans les yeux une telle férocité lui semblait à ce moment-là la chose la plus importante au monde.

Le garçon le vit alors et émit une prière pitoyable, mais c’est tout juste si Ballard l’entendit. Il sentait d’autres yeux posés sur lui, et leur contact était un coup de poing. Le vacarme dans sa tête prit un rythme insupportable, pareil à celui des pales d’un hélicoptère. En quelques secondes, cela devint un véritable rugissement.

Ballard se pressa les mains contre les yeux et recula en trébuchant contre le mur, vaguement conscient que le tueur quittait sa cachette (on renversa des immondices) et s’enfuyait. Il sentit quelque chose le frôler et ouvrit les yeux juste à temps pour apercevoir l’homme qui se faufilait le long du passage. Il paraissait contrefait ; son dos était courbé, sa tête trop grosse. Ballard poussa un cri, mais le tueur fou continua de courir, ne s’arrêtant que pour jeter un regard au corps de sa victime avant de se précipiter vers la rue.

Ballard s’écarta du mur et se redressa. Le bruit dans sa tête avait légèrement diminué d’intensité ; le vertige qui l’avait accompagné s’estompait.

Derrière lui, le garçon s’était mis à sangloter.

— Avez-vous vu ? dit-il. Avez-vous vu ?

— Qui était-ce ? Quelqu’un que vous connaissez ?

Le garçon lança à Ballard un regard de biche apeurée ; ses yeux maquillés de mascara étaient exorbités.

— Quelqu’un… ? dit-il.

Ballard aillait répéter sa question lorsqu’il entendit un hurlement de freins, rapidement suivi par un bruit d’impact. Laissant le garçon ramasser les débris de son trousseau, Ballard retourna dans la rue. On entendait des bruits de voix non loin de là ; il se précipita de ce côté-là. Une grosse voiture avait atterri sur le trottoir, tous phares allumés. On aidait le conducteur à quitter son siège, tandis que ses passagers – des fêtards, à en juger par leurs habits et leurs visages cramoisis par l’alcool – discutaient furieusement de la façon dont l’accident s’était produit. Une femme prétendait qu’un animal avait surgi sur la chaussée, mais un autre passager la reprit. Le corps qui gisait dans le caniveau, là où il avait été projeté par le choc, n’était pas celui d’un animal.

Ballard n’avait pas distingué grand-chose du tueur dans la ruelle, mais il savait instinctivement qu’il s’agissait de lui. Il n’y avait cependant aucun signe des malformations qu’il croyait avoir aperçues ; rien qu’un homme vêtu d’un costume qui avait connu des jours meilleurs, gisant face contre terre dans une mare de sang. La police était déjà sur les lieux, et un officier cria à Ballard de ne pas s’approcher du corps, mais Ballard ignora cet ordre et se baissa afin de voir le visage du mort. Il n’y avait rien sur ses traits de la férocité qu’il avait tant espéré découvrir. Mais il y avait néanmoins beaucoup de choses qu’il reconnaissait.

C’était Odell.

Il déclara aux policiers qu’il n’avait rien vu de l’accident, ce qui était fondamentalement exact, et s’éclipsa avant que l’on ait découvert ce qui s’était passé dans la ruelle toute proche.

Il lui semblait que chaque coin de rue sur son chemin lui posait une nouvelle question. Les plus importantes étant : pourquoi lui avait-on menti au sujet de la mort d’Odell ? Et quel genre de folie avait saisi l’agent pour le rendre capable de commettre le massacre que Ballard avait découvert ? Il n’obtiendrait pas les réponses à ces questions auprès de ses collègues occasionnels, il le savait bien. Le seul homme auquel il aurait pu extirper des explications était Cripps. Il se rappela la discussion qu’ils avaient eue au sujet de Mironenko, et les « raisons d’être prudents » que Cripps avait mentionnées en parlant du Russe. L’œil de Verre savait qu’il y avait quelque chose dans l’air, bien qu’il n’ait sûrement pas envisagé l’étendue de la catastrophe à venir. Deux agents de valeur assassinés ; Mironenko disparu, présumé mort ; lui-même – s’il fallait en croire Suckling – à l’article de la mort. Et tout ça avait commencé avec Sergei Zakharovich Mironenko, l’homme perdu de Berlin. Il semblait bien que sa tragédie fût contagieuse.

Demain, décida Ballard, il irait trouver Suckling et lui arracherait quelques réponses. En attendant, il avait mal à la tête et aux mains et souhaitait dormir. L’épuisement compromettait sa vivacité d’esprit, et s’il avait jamais eu besoin de cette faculté, c’était bien maintenant. Mais en dépit de sa fatigue, plus d’une heure s’écoula avant qu’il ne trouve le sommeil, et lorsque celui-ci arriva, il ne fut guère reposant. Il rêva de murmures ; et puis, s’élevant au-dessus d’eux comme pour les noyer, le rugissement des hélicoptères. Par deux fois, il se réveilla en sursaut, des roulements de tambour dans la tête ; par deux fois, la soif de comprendre ce que lui disaient les murmures lui fit replonger la tête sur l’oreiller. Lorsqu’il se réveilla pour la troisième fois, le vacarme entre ses tempes était devenu paralysant ; un assaut en règle contre toutes ses pensées qui lui fit craindre pour sa raison. À peine capable de distinguer sa chambre à travers le rideau de douleur, il sortit de son lit en rampant.

— Pitié…, murmura-t-il, comme s’il y avait eu quelqu’un près de lui pour le soulager de sa misère.

Une voix glacée lui répondit depuis les ténèbres :

Que voulez-vous ?

Il ne mit pas en doute l’existence de cette voix ; se contenta de dire :

— Faites partir la douleur.

Vous pouvez le faire vous-même, lui dit la voix.

Il s’appuya contre le mur, saisissant à deux mains sa tête qui souffrait le martyre, sentant des larmes de souffrance lui inonder les joues.

— Je ne sais pas comment, dit-il.

Vos rêves vous font mal, répondit la voix, donc vous devez les oublier. Avez-vous compris ? Oubliez-les, et la douleur disparaîtra.

Il comprenait cette instruction, mais ne voyait pas le moyen de la mettre en pratique. Il n’avait aucun pouvoir pour régenter son sommeil. Il était victime de ces murmures ; ne les avait nullement suscités. Mais la voix insista.

Ce rêve vous veut du mal, Ballard. Vous devez l’enterrer. L’enterrer profondément.

— L’enterrer ?

Façonnez son image, Ballard. Visualisez-le en détail.

Il s’exécuta. Il imagina un cortège funèbre, et un cercueil ; et dans le cercueil, son rêve. Il ordonna aux fossoyeurs de creuser un trou profond, conformément aux instructions de la voix, de façon qu’il ne puisse plus jamais déterrer cette source de douleur. Mais, alors même qu’il imaginait le cercueil en train de s’enfoncer dans la fosse, il entendit craquer ses planches. Le rêve refusait de se laisser enterrer. Il luttait de toutes ses forces contre le confinement. Les planches se mirent à craquer.

Vite ! dit la voix.

Le bruit des pales s’était élevé jusqu’à atteindre une intensité terrifiante. Du sang s’était mis à couler de ses narines ; il perçut un goût salé au fond de sa gorge.

Dépêchez-vous d’en finir ! cria la voix au-dessus du tumulte. Recouvrez-le !

Ballard regarda au fond de la tombe. Le cercueil s’agitait frénétiquement d’un bord à l’autre de la fosse.

Recouvrez-le, bon sang !

Il tenta d’obliger les fossoyeurs à lui obéir ; voulut de toutes ses forces qu’ils ramassent leurs pelles et enterrent cette chose encore vivante, mais ils s’y refusèrent. Au lieu de cela, ils regardèrent au fond de la tombe tout comme lui et observèrent ce qui se trouvait dans le cercueil en train de lutter pour revoir la lumière.

Non ! exigea la voix, dont la colère allait croissant. Il ne faut pas que vous regardiez !

Le cercueil dansait dans sa fosse. Son couvercle se brisa. Ballard eut un bref aperçu de quelque chose qui luisait entre les planches.

Ça va vous tuer ! dit la voix, et comme pour lui donner raison, le volume du bruit s’éleva au-delà du supportable, engloutissant cortège, cercueil et fossoyeurs dans un même flot de douleur. Soudain, il lui sembla que la voix avait dit la vérité ; qu’il était à l’article de la mort. Mais ce n’était pas le rêve qui souhaitait le tuer, c’était la sentinelle qu’on avait postée entre le rêve et lui : cette cacophonie à vous briser le crâne.

Ce ne fut qu’à ce moment-là qu’il se rendit compte qu’il était tombé à terre, qu’il était prostré sous l’assaut. Tendant une main à l’aveuglette, il trouva le mur et s’appuya contre lui pour se redresser, tandis que le tonnerre des machines rugissait toujours derrière ses yeux et que le sang brûlait toujours son visage.

Il fit de son mieux pour se relever et se dirigea vers la salle de bains. Derrière lui, la voix, qui avait contrôlé sa colère, se remit à l’exhorter de plus belle. Elle paraissait si intime qu’il regarda autour de lui, s’attendant à découvrir celui qui était à son origine, et il ne fut pas déçu. L’espace d’un instant, il crut se trouver dans une petite pièce sans fenêtres, aux murs peints d’un blanc uniforme. La lumière qui y régnait était crue et morte, et au centre de la pièce se trouvait le visage dont était issue la voix, un large sourire aux lèvres.

Vos rêves vous font mal, dit-il. C’était de nouveau le Premier Commandement. Enterrez-les, Ballard, et la douleur disparaîtra.

Ballard pleurait comme un enfant ; il avait honte. Il détourna les yeux de son mentor pour sécher ses larmes.

Faites-nous confiance, dit une autre voix, toute proche. Nous sommes vos amis.

Il n’avait aucune confiance en leurs belles paroles. La douleur même dont ils prétendaient le protéger était leur œuvre ; c’était un bâton pour le battre s’il venait à entendre l’appel du rêve.

Nous voulons vous aider, dit l’un ou l’autre d’entre eux.

— Non…, murmura-t-il. Non, mon Dieu… je ne… je ne crois pas…

La pièce disparut en un clin d’œil et il fut de nouveau dans sa chambre, accroché au mur comme un alpiniste à une falaise. Avant qu’ils aient pu lancer sur lui un nouvel assaut de paroles, un nouvel assaut de douleur, il se fraya un chemin jusqu’à la porte de la salle de bains et trébucha jusqu’à la douche. Il y eut quelques instants de panique, le temps qu’il repère les robinets, puis l’eau descendit sur lui à flots. Elle était glacée, mais il avança la tête sous son jet tandis qu’un nouvel assaut de bruits de pales tentait de faire éclater les os de sa boîte crânienne. Des filets d’eau frigorifiée coulèrent le long de son dos, mais il laissa le torrent de pluie se déverser sur lui et, peu à peu, les hélicoptères s’en allèrent. Bien que son corps tremblât de froid, il ne bougea pas, jusqu’à ce que le dernier d’entre eux ait disparu ; puis il s’assit sur le rebord de la baignoire, épongeant son cou, son visage et son corps, et finalement, lorsque ses jambes se sentirent suffisamment d’attaque, il retourna dans sa chambre.

Il s’étendit sur les draps froissés, dans une position identique à celle qu’il avait prise auparavant ; et pourtant, rien n’était pareil. Il ne savait pas ce qui avait changé en lui, ni comment ce changement s’était produit. Mais il resta étendu durant tout le reste de la nuit sans que le sommeil vienne troubler sa sérénité, essayant de résoudre cette énigme, et peu de temps avant l’aube, il se rappela les mots qu’il avait prononcés pour lutter contre l’illusion. Des mots fort simples, mais ô combien puissants !

— Je ne crois pas…, dit-il ; et les Commandements tremblèrent.

Il était onze heures et demie lorsqu’il arriva dans l’immeuble de la petite firme d’import-export spécialisée dans les livres qui servait de couverture à Suckling. Il se sentait l’esprit vif, en dépit de sa nuit agitée, et eut vite fait d’user de tout son charme pour franchir le barrage de la réceptionniste, pénétrant dans le bureau de Suckling sans s’être fait annoncer. Quand les yeux de Suckling se posèrent sur son visiteur, il quitta son siège en sursautant comme si on venait de lui tirer dessus.

— Bonjour, dit Ballard. J’ai pensé qu’il était temps que nous parlions.

Les yeux de Suckling voletèrent jusqu’à la porte de son bureau, que Ballard avait laissée entrouverte.

— Désolé ; il y a un courant d’air ? dit Ballard en fermant doucement la porte. Je veux voir Cripps.

Suckling se fraya un chemin à travers les piles de livres et de manuscrits qui menaçaient d’engloutir son bureau.

— Qu’est-ce qui vous prend de venir ici ? Vous êtes fou.

— Dites-leur que je suis un ami de la famille, proposa Ballard.

— Je n’aurais jamais pensé que vous étiez à ce point stupide.

— Dites-moi où est Cripps, et je m’en vais.

Suckling l’ignora et poursuivit sa tirade.

— Il m’a fallu deux ans pour me construire une réputation ici.

Ballard éclata de rire.

— Je vais faire un rapport sur vous, bon sang !

— Je crois que vous avez intérêt, dit Ballard en haussant le ton. En attendant : Où est Cripps ?

Suckling, de toute évidence convaincu de se trouver en face d’un dément, contrôla sa colère.

— D’accord, dit-il. Je vais envoyer quelqu’un chez vous ; pour vous conduire jusqu’à lui.

— Ça ne suffit pas, répondit Ballard.

Il se dirigea vers Suckling, fut sur lui en moins de deux enjambées et l’attrapa par les revers de sa veste. En dix ans, il n’avait pas passé en tout plus de trois heures auprès de Suckling, meus il s’était rarement écoulé quelques instants sans que l’envie le démange de faire ce qu’il était en train de faire en ce moment. Écartant les mains de Suckling d’un geste brusque, il le poussa contre un mur couvert de livres. Une pile de volumes, heurtée par le talon de Suckling, s’effondra.

— Je répète, dit Ballard. Le Vieux.

— Otez vos sales pattes de moi, dit Suckling, dont la fureur avait redoublé quand l’autre l’avait touché.

— Je répète une nouvelle fois, dit Ballard. Cripps.

— Je vous ferai casser pour ça. Je vous ferai virer !

Ballard se pencha vers le visage empourpré et sourit.

— Je suis hors course de toute façon. Il y a eu mort d’homme, vous vous rappelez ? Londres a besoin d’un bouc émissaire, et je crois que c’est sur moi que c’est tombé.

Le visage de Suckling s’affaissa.

— Alors, je n’ai rien à perdre, n’est-ce pas ?

Il n’y eut aucune réponse. Ballard se pressa un peu plus contre l’autre, resserrant son étreinte sur lui.

— N’est-ce pas ?

Le courage de Suckling le déserta.

— Cripps est mort, dit-il.

Ballard ne relâcha pas son étreinte.

— Vous m’avez dit la même chose d’Odell… fit-il remarquer.

À ce nom, les yeux de Suckling s’élargirent.

— … Et je l’ai vu pas plus tard que la nuit dernière, continua Ballard, il était de sortie.

— Vous avez vu Odell ?

— Oh oui !

La mention de ce nom lui remit en mémoire la scène dans la ruelle. L’odeur du corps ; les sanglots du garçon. Il existait d’autres fois, songea Ballard, au-delà de celle qu’il avait jadis partagée avec la créature qui se tortillait sous son étreinte. Des fois dont les dévotions se faisaient dans la chaleur et dans le sang, dont les dogmes étaient des rêves. Quel meilleur endroit pour son baptême dans cette nouvelle foi qu’ici même, avec le sang de son ennemi ?

Quelque part très loin, au fond de son esprit, il entendait les hélicoptères, mais il refusait qu’ils l’emmènent dans les airs. Il était fort aujourd’hui ; sa tête, ses mains étaient fortes. Lorsqu’il fit courir ses ongles vers les yeux de Suckling, le sang coula bien vite. Il eut une soudaine vision du visage qui se trouvait sous cette chair ; des traits de Suckling épurés jusqu’à leur essence.

— Monsieur ?

Ballard regarda par-dessus son épaule. La réceptionniste se tenait sur le seuil de la porte ouverte.

— Oh, excusez-moi, dit-elle, prête à se retirer.

À en juger par la rougeur sur ses joues, elle pensait qu’elle venait d’interrompre une querelle entre deux amants.

— Restez ici, dit Suckling. Mr. Ballard… allait partir.

Ballard relâcha sa proie. Il aurait d’autres occasions pour s’emparer de la vie de Suckling.

— Je vous reverrai, dit-il.

Suckling sortit un mouchoir de la pochette de sa veste et le pressa contre son visage.

— Comptez-y, répondit-il.

À présent, ils allaient se jeter sur lui, il ne pouvait plus en douter. Il était un élément incontrôlé et ils allaient déployer tous leurs efforts pour le réduire au silence aussi vite que possible. Cette idée ne le tourmentait guère. Ce qu’ils avaient essayé de lui faire oublier à grand renfort de lavages de cerveau était plus ambitieux qu’ils ne l’avaient prévu ; en dépit des profondeurs dans lesquelles ils avaient tenté de l’enfouir, ce secret remontait inexorablement à la surface. Il ne le percevait pas encore mais le savait tout proche. Sur le chemin du retour, il imagina plus d’une fois des yeux posés sur sa nuque. Peut-être le filait-on toujours ; mais son instinct lui disait le contraire. La menace qu’il sentait toute proche – si proche qu’elle était parfois perchée sur son épaule – était peut-être tout simplement une autre partie de lui-même. Il se sentait protégé par elle, comme par un dieu familier.

Il s’était à moitié attendu à trouver un comité de réception dans son appartement, mais il n’y avait personne. Ou bien Suckling n’avait pas pu donner l’alerte à temps, ou alors les échelons supérieurs n’avaient pas encore décidé de la tactique à suivre. Il empocha les rares objets qu’il voulait préserver de leurs yeux calculateurs et quitta l’immeuble sans que quiconque ait tenté de s’opposer à son départ.

C’était bon de se sentir vivant, en dépit du froid glacial qui rendait les rues encore plus sinistres qu’à l’accoutumée. Il décida, sans raison particulière, de se rendre au Zoo, un endroit qu’il n’avait encore jamais visité, bien qu’il ait exploré tous les recoins de la ville depuis vingt ans. Chemin faisant, il se rendit compte qu’il n’avait jamais été aussi libre qu’il l’était à présent ; qu’il s’était défait de l’emprise de ses maîtres comme il l’aurait fait d’un vieux manteau. Pas étonnant qu’ils le redoutent. Ils avaient de bonnes raisons.

Kantstrasse était fort encombrée, mais il se fraya aisément un chemin parmi les piétons, comme s’ils avaient perçu en lui une rare détermination qui les poussait à s’écarter instinctivement. Alors qu’il s’approchait de l’entrée du Zoo, cependant, quelqu’un le bouscula. Il regarda autour de lui pour engueuler le type, mais n’aperçut que sa nuque alors qu’il était avalé par le flot de piétons qui s’engouffrait dans Hardenbergstrasse. Soupçonnant une tentative de vol, il fouilla ses poches, pour découvrir qu’on avait glissé dans l’une d’elles une feuille de papier. Il était trop avisé pour l’examiner tout de suite, mais jeta quand même un coup d’œil autour de lui afin de voir s’il reconnaîtrait le messager. L’homme s’était déjà éclipsé.

Il remit à plus tard sa visite au Zoo et se rendit au Hergarten, et là – dans un endroit isolé du grand parc – lut le message. Il émanait de Mironenko, qui demandait à le rencontrer pour avoir avec lui une conversation de la plus haute importance et lui donnait l’adresse d’une maison de Marienfelde où il le retrouverait. Ballard mémorisa le contenu du message, puis déchira la feuille de papier.

Il était parfaitement possible que cette invitation soit un piège, bien sûr, tendu soit par son propre camp, soit par le camp ennemi. Peut-être une façon de vérifier sa loyauté ; ou une manipulation destinée à le mettre dans une situation telle qu’on pourrait facilement se débarrasser de lui. En dépit de ses doutes, il n’avait cependant pas le choix et devait aller en aveugle à ce rendez-vous, dans l’espoir d’y retrouver effectivement Mironenko. Quels que soient les dangers qu’il courrait en s’y rendant, ils ne seraient guère nouveaux. En fait, vu les doutes qu’il avait toujours entretenus quant à l’efficacité de la vision, n’était-il pas toujours allé en aveugle à tous ses rendez-vous ?

Vers le début de la soirée, l’air humide s’était épaissi, plein de menaces de brume, et lorsqu’il descendit du bus dans Hildburghauserstrasse, le brouillard tenait la ville sous son emprise, donnant à l’air glacé de nouveaux pouvoirs frigorifiants.

Ballard traversa en hâte les rues silencieuses. Il connaissait à peine ce quartier, mais la proximité du Mur lui avait ôté le peu de charme qu’il avait pu posséder. La plupart des maisons étaient inoccupées ; la majorité de celles qui ne l’étaient pas étaient calfeutrées pour se protéger du froid, de la nuit et des lumières issues des miradors. Il dut recourir à son plan pour localiser la petite rue mentionnée par Mironenko dans son message.

Aucune lumière ne brillait dans la maison. Ballard frappa à la porte, mais il n’y eut aucun bruit de pas dans l’entrée en réponse à ses coups. Il avait imaginé plusieurs scénarios possibles, mais l’absence de toute réaction à l’intérieur de la maison ne figurait pas parmi eux. Il frappa encore ; et encore. Ce ne fut qu’à ce moment-là qu’il entendit du bruit à l’intérieur, et la porte s’ouvrit finalement devant lui. Le couloir était peint en gris et en brun, et éclairé par une unique ampoule. L’homme dont on distinguait la silhouette découpée sur cet intérieur lugubre n’était pas Mironenko.

— Oui ? dit-il. Que voulez-vous ?

Il parlait l’allemand avec un fort accent moscovite.

— Je cherche un de mes amis, dit Ballard.

L’homme, qui était presque aussi large que le seuil qu’il bloquait, secoua la tête.

— Il n’y a personne ici, dit-il. Rien que moi.

— On m’a dit…

— Vous devez vous tromper de maison.

Le portier n’avait pas plutôt émis cette remarque qu’un vacarme retentit au fond du couloir. On s’était mis à jeter des meubles ; quelqu’un criait.

Le Russe regarda par-dessus son épaule et fit mine de refermer la porte au nez de Ballard, mais le pied de ce dernier l’en empêcha. Tirant avantage de l’inattention momentanée de l’homme, Ballard appuya son épaule contre la porte et poussa. Il était dans le couloir – en fait, il était déjà presque au bout – avant que le Russe ne se soit lancé à sa poursuite. Les bruits de démolition s’étaient faits plus intenses et étaient à présent couverts par des gémissements stridents. Suivant les bruits, Ballard dépassa l’ampoule à la lumière chiche pour pénétrer dans la pénombre qui régnait au fond de la maison. Il se serait perdu à ce moment-là si une porte ne s’était pas brusquement ouverte devant lui.

La pièce qu’elle révéla avait un plancher écarlate ; il luisait comme si on venait tout juste de le peindre. Et le décorateur apparut alors en personne. On lui avait ouvert le torse de la gorge au nombril. Il pressait ses mains contre les lèvres de la plaie béante, mais elles étaient impuissantes à étancher le flot ; son sang jaillissait en une succession de cascades, et avec lui ses entrailles. Il croisa le regard de Ballard, les yeux presque totalement engloutis par la mort, mais son corps n’avait pas encore reçu l’ordre de s’étendre et de mourir ; il avançait en trébuchant, dans une pitoyable tentative pour échapper à la scène d’exécution qui se trouvait derrière lui.

Ce spectacle avait immobilisé Ballard, et le Russe qui se trouvait près de la porte le saisit pour le traîner vers l’autre bout du couloir, lui criant au visage. Ballard était impuissant à interpréter ce flot de russe paniqué, mais il n’avait pas besoin de traducteur pour savoir ce que signifiait la main qui lui enserrait la gorge. Le Russe devait peser une fois et demie son poids, et son étreinte était celle d’un expert en strangulation, mais Ballard se sentait supérieur à cet homme. Sans le moindre effort, il arracha son cou à l’emprise des mains de son agresseur et frappa celui-ci en plein visage. Ce fut un coup décisif. Le Russe s’effondra au pied de l’escalier, ses cris réduits au silence.

Ballard tourna son regard vers la pièce écarlate. Le mort avait disparu, abandonnant des lambeaux de chair sur le seuil.

Venu de l’intérieur de la pièce, un rire.

Ballard se tourna vers le Russe.

— Au nom de Dieu, que se passe-t-il ? demanda-t-il, mais l’autre se contenta de garder les yeux fixés sur la porte ouverte.

Alors même qu’il parlait, le rire s’interrompit. Une ombre se déplaça sur le mur ensanglanté de la pièce et une voix dit :

— Ballard ?

Il y avait une certaine raucité dans cette voix, comme si celui qui parlait avait hurlé durant toute une journée et toute une nuit, mais c’était la voix de Mironenko.

— Ne restez donc pas dans le froid, dit-il. Entrez. Et amenez Solomonov.

L’autre fit mine de se précipiter vers la porte d’entrée, mais Ballard l’avait saisi par le col avant qu’il ait fait deux pas.

— Il n’y a rien à redouter, camarade, dit Mironenko. Le chien est parti.

En dépit de cette affirmation rassurante, Solomonov se mit à sangloter dès que Ballard le poussa vers la porte ouverte.

Mironenko avait raison ; il faisait bien plus chaud dedans. Et il n’y avait aucune trace de chien. Il y avait cependant du sang en abondance. L’homme que Ballard avait vu vaciller sur le seuil avait été reconduit à l’abattoir tandis qu’il s’était battu avec Solomonov. Son corps avait été traité avec une stupéfiante barbarie. Sa tête avait éclaté ; le tapis de ses entrailles jonchait le sol.

Accroupi dans un coin obscur de cette pièce terrible, Mironenko. Il avait été frappé sans pitié, à en juger par les hématomes qui constellaient sa tête et son torse, mais son visage mal rasé adressait un sourire à son sauveur.

— Je savais que vous viendriez, dit-il.

Son regard tomba sur Solomonov.

— Ils m’ont suivi, reprit-il. Ils avaient l’intention de me tuer, je suppose. C’est ça que vous vouliez faire, camarade ?

Solomonov tremblait de peur – ses yeux affolés allaient du visage lunaire de Mironenko aux morceaux de tripes qui fumaient tout autour de lui –, ne trouvant refuge nulle part.

— Qu’est-ce qui les en a empêchés ? demanda Bal-lard.

Mironenko se redressa. Même ce mouvement mesuré fit sursauter Solomonov.

— Dites à Mr. Ballard, le pria Mironenko. Dites-lui ce qui est arrivé.

Solomonov était trop terrifié pour parler.

— Il est du K.G.B., bien sûr, expliqua Mironenko. Des hommes de confiance, tous les deux. Mais on ne leur faisait pas assez confiance pour les prévenir, pauvres imbéciles. On les a envoyés m’assassiner avec pour seules armes un revolver et une prière. (Il éclata de rire à cette idée.) Ni l’un ni l’autre ne pouvaient leur servir à grand-chose dans de telles circonstances.

— Je vous en supplie…, murmura Solomonov… laissez-moi partir. Je ne dirai rien.

— Vous direz ce qu’ils voudront que vous disiez, camarade, comme nous le devons tous, répondit Mironenko. N’est-ce pas exact, Ballard ? Ne sommes-nous pas tous esclaves de notre foi ?

Ballard observa attentivement le visage de Mironenko ; il y avait dans ses traits une plénitude qu’on ne pouvait pas entièrement expliquer par ses blessures. Sa peau paraissait presque grouillante.

— Ils nous ont rendus oublieux, dit Mironenko.

— De quoi ? demanda Ballard.

— De nous-mêmes, fut la réponse, et en la murmurant, Mironenko quitta son recoin obscur pour pénétrer en pleine lumière.

Que lui avaient donc fait Solomonov et son coéquipier mort ? Sa chair était une masse de minuscules contusions, et il y avait sur son cou et sur ses tempes des bosses sanglantes que Ballard aurait pu prendre pour des meurtrissures, n’eût été le fait qu’elles palpitaient, comme si quelque chose s’était niché sous sa peau. Mironenko ne laissa cependant échapper aucun signe de douleur lorsqu’il se dirigea vers Solomonov. Quand il le toucha, l’assassin raté perdit le contrôle de sa vessie, mais Mironenko était dénué de toute intention meurtrière. Avec une tendresse surprenante, il caressa une larme qui coulait sur la joue de Solomonov.

— Retournez auprès d’eux, conseilla-t-il à l’homme tremblant. Allez leur dire ce que vous avez vu.

Solomonov semblait à peine en croire ses oreilles, à moins qu’il ne crût – tout comme Ballard – que cette générosité dissimulât un piège et que toute tentative de fuite ne ferait qu’entraîner de fatales conséquences.

Mais Mironenko répéta son conseil.

— Allez-vous-en, dit-il. Laissez-nous, s’il vous plaît. Ou bien préféreriez-vous rester et manger quelque chose ?

Solomonov fit un seul pas hésitant en direction de la porte. Comme aucun coup ne venait, il en fit un deuxième, puis un troisième, et disparut dans le couloir puis hors de la maison.

— Dites-leur ! cria Mironenko dans sa direction.

La porte d’entrée claqua derrière lui.

— Leur dire quoi ? dit Ballard.

— Que je me suis rappelé, dit Mironenko. Que j’ai retrouvé la peau qu’ils m’avaient dérobée.

Pour la première fois depuis qu’il était entré dans la maison, Ballard commença à se sentir mal à l’aise. Ce n’étaient pas le sang, ni les os qui craquaient sous ses pas, mais l’expression des yeux de Mironenko. Il avait déjà vu des yeux aussi brillants. Mais où ?

— Vous…, dit-il doucement, c’est vous qui avez fait ça.

— Certainement, répondit Mironenko.

— Comment ? dit Ballard.

Il y avait un roulement de tonnerre familier qui montait du fond de son crâne. Il s’efforça de l’ignorer et tenta d’arracher une explication au Russe.

— Comment, bon sang ?

— Nous sommes pareils, répondit Mironenko. Je le sens en vous.

— Non, dit Ballard.

La clameur s’amplifiait.

— Les doctrines ne sont que des mots. Ce n’est pas ce que l’on nous apprend mais ce que nous savons qui est important. C’est dans nos entrailles ; dans nos âmes.

Il avait déjà parlé d’âmes auparavant ; d’endroits bâtis par ses maîtres et dans lesquels on pouvait réduire un homme en miettes. Sur le moment, Ballard avait jugé ses paroles extravagantes ; à présent il n’en était plus aussi sûr. Que signifiait ce cortège funèbre, sinon la soumission d’une partie secrète de lui-même ? La partie qui se trouvait dans ses entrailles ; dans son âme.

Avant que Ballard ait pu trouver les mots pour s’exprimer, Mironenko se figea, les yeux plus luisants que jamais.

— Ils sont dehors, dit-il.

— Qui ça ?

Le Russe haussa les épaules.

— Quelle importance ? dit-il. Votre camp ou le mien. L’un ou l’autre nous réduira au silence s’il le peut.

Cela au moins était exact.

— Nous devons être rapides, dit-il, et il se dirigea vers le couloir.

La porte d’entrée était entrouverte. Mironenko fut près d’elle en quelques instants. Ballard le suivit. Ensemble, ils sortirent dans la rue.

La brume s’était épaissie. Elle s’attardait autour des réverbères, brouillant leur lumière, transformant chaque pas de porte en cachette. Ballard n’attendit pas que leurs poursuivants se manifestent, mais suivit Mironenko, qui avait déjà pris une certaine avance, vif et rapide en dépit de sa corpulence. Ballard dut accélérer le pas pour ne pas le perdre de vue. L’espace d’un instant, il était visible, et l’instant d’après, la brume l’avait englouti.

Le quartier résidentiel qu’ils traversaient en courant laissa bientôt la place à des immeubles plus anonymes, des entrepôts peut-être, dont les murs dénués de toute fenêtre montaient haut dans les ténèbres. Ballard appela le Russe pour lui demander de ralentir l’allure. Mironenko s’exécuta et se tourna pour faire face à Ballard, ses contours mouvants dans la lumière incertaine. Était-ce une illusion due à la brume, ou bien l’état de Mironenko s’était-il encore détérioré depuis qu’ils avaient quitté la maison ? Son visage semblait suinter ; les bosses sur son cou avaient encore augmenté de volume.

— Nous n’avons pas besoin de courir, dit Ballard. Ils ne nous suivent pas.

— Ils nous suivent toujours, répondit Mironenko, et comme pour confirmer cette remarque, Ballard entendit un bruit de pas assourdis par la brume en provenance d’une rue voisine.

— Pas le temps de discuter, murmura Mironenko et, tournant les talons, il se mit à courir.

En moins de quelques secondes, la brume l’avait de nouveau avalé.

Ballard hésita durant quelques secondes supplémentaires. Même si ce n’était guère prudent, il voulait apercevoir ses poursuivants de façon à pouvoir les reconnaître ultérieurement. Mais, alors que le bruit des pas de Mironenko s’estompait peu à peu, il se rendit compte que les autres bruits de pas avaient cessé de se faire entendre. Savaient-ils qu’il les attendait ? Il retint son souffle, mais il n’y avait plus aucun bruit, ni aucune trace d’eux. La brume sinistre s’attardait. Il semblait être seul en son sein. À regret, il renonça à son attente et se précipita à la poursuite du Russe.

Quelques mètres plus loin, la rue se divisait en deux. Il n’y avait aucun signe de Mironenko, ni dans une direction ni dans l’autre. Maudissant sa stupidité qui l’avait poussé à s’attarder, Ballard suivit la direction où la brume était le plus dense. Cette rue était fort courte, et s’achevait sur une grille couronnée de pointes, derrière laquelle se trouvait un parc. La brume s’accrochait avec plus de ténacité à la terre humide qu’au pavé de la rue et Ballard ne voyait plus rien au-delà des quatre ou cinq mètres d’herbe qui se trouvaient devant lui. Mais son intuition lui disait qu’il avait choisi la bonne direction ; que Mironenko avait escaladé cette grille et l’attendait quelque part non loin de là. Derrière lui, la brume resta muette. Ou bien ses poursuivants l’avaient perdu, ou alors ils avaient perdu leur chemin, ou encore les deux à la fois. Il entreprit de grimper le long de la grille, évitant les pointes de justesse, et atterrit de l’autre côté.

La rue lui avait semblé d’un calme mortel, mais cette impression était trompeuse, car il faisait encore plus calme à l’intérieur du parc. La brume y était encore plus glacée et elle se pressa avec encore plus d’insistance contre lui quand il s’avança sur l’herbe humide. La grille derrière lui – son seul point de repère dans cette désolation – devint un spectre d’elle-même, puis disparut entièrement. N’ayant plus le choix à présent, il fit quelques pas de plus, sans savoir s’il suivait une ligne droite. Soudain, le rideau de brume se déchira et il vit une silhouette qui l’attendait à quelques mètres devant lui. Les hématomes de Mironenko déformaient son visage à tel point que Ballard ne l’aurait pas reconnu s’il n’y avait pas eu ses yeux à la lueur toujours aussi intense.

L’homme n’attendit pas Ballard, mais se détourna de lui pour s’enfoncer dans l’impondérable, obligeant l’Anglais à le suivre tout en maudissant à la fois la chasse et la proie. Alors qu’il s’avançait, il sentit un mouvement tout proche. Ses sens lui étaient inutiles dans la moite étreinte de la nuit et de la brume, mais il voyait avec un autre œil, entendait avec une autre oreille, et il sut qu’il n’était plus seul. Mironenko avait-il renoncé à sa course pour revenir l’escorter ? Il prononça le nom de l’homme, sachant que ce faisant, il révélait sa position à tous, mais sachant également que celui qui le poursuivait, quel qu’il fût, savait déjà précisément où il se trouvait.

— Parlez, dit-il.

Aucune réponse ne sortit de la brume.

Puis un mouvement. La brume s’enroula sur elle-même et Ballard aperçut une silhouette qui entrouvrait son voile. Mironenko ! Il appela de nouveau l’autre, avançant de plusieurs pas à travers la purée de pois et soudain quelque chose surgit à sa rencontre. Il ne vit le fantôme que l’espace d’un instant ; assez longtemps pour apercevoir des yeux incandescents et des dents devenues si grandes qu’elles transformaient la bouche en une grimace permanente. De ces deux faits – les yeux et les dents –, il était certain. Des autres bizarreries – la chair velue, les membres monstrueux –, il était moins sûr. Peut-être que son esprit, épuisé par tant de bruit et de douleur, perdait finalement toute emprise sur le monde réel ; s’inventait des terreurs pour le replonger dans l’ignorance.

— Damnation, dit-il, défiant à la fois le tonnerre qui menaçait à nouveau de l’aveugler et les fantômes auxquels il serait aveugle.

Comme pour mettre son défi à l’épreuve, la brume se mit à luire et à s’écarter devant lui, et une créature qu’il aurait pu qualifier d’humaine si elle n’avait pas été en train de ramper sur son ventre apparut pour disparaître presque aussitôt. Sur sa droite, il entendit grogner ; sur sa gauche, une autre silhouette indéterminée apparut et disparut. Il était encerclé, semblait-il, par des déments et par des chiens errants.

Et Mironenko, où était-il ? Faisait-il partie de cette assemblée ou bien était-il leur proie ? Entendant un mot à moitié prononcé derrière lui, il pivota sur lui-même pour découvrir une silhouette qui était vraisemblablement celle du Russe, en train de reculer dans la brume. Cette fois-ci, il n’alla pas à sa poursuite, il courut, et sa vitesse fut récompensée. La silhouette réapparut devant lui, et Ballard tendit le bras pour agripper la veste de l’homme. Ses doigts trouvèrent une prise et Mironenko fit aussitôt demi-tour, un grognement montant dans sa gorge. Ballard eut alors devant les yeux un visage qui faillit lui faire pousser un cri. Sa bouche était une plaie sanguinolente, ses dents étaient énormes, ses yeux étaient des fentes d’or fondu ; les bosses sur son cou avaient gonflé et s’étaient étendues, si bien que la tête du Russe ne se dressait plus au-dessus de son corps, mais faisait partie d’une énergie indivisible et se fondait dans son torse sans l’intervention d’un cou.

— Ballard, dit la bête en souriant.

Sa voix ne restait cohérente qu’avec la plus grande difficulté, meus Ballard perçut en elle des vestiges de Mironenko. Plus il examinait cette chair mouvante, plus il était écœuré.

— N’ayez pas peur, dit Mironenko.

— Quelle maladie est-ce là ?

— La seule maladie dont j’aie jamais souffert est l’oubli, et j’en suis guéri…

Il grimaçait tout en parlant, comme si chaque mot était formé en contradiction avec les instincts de sa gorge.

Ballard porta une main à son front. En dépit de sa révolte contre la douleur, le bruit ne cessait de croître.

— Vous vous rappelez, n’est-ce pas ? Vous êtes pareil.

— Non, murmura Ballard.

Mironenko leva une main velue pour le toucher.

— N’ayez pas peur, dit-il. Vous n’êtes pas seul. Nous sommes fort nombreux. Vos frères et vos sœurs.

— Je ne suis pas votre frère, dit Ballard.

Le bruit était pénible, mais le visage de Mironenko était encore pire. Révolté, il lui tourna le dos, mais le Russe le suivit néanmoins.

— Ne sentez-vous pas le goût de la liberté, Ballard ? Et celui de la vie. À un souffle de vous.

Ballard continua de s’éloigner, sentant le sang se mettre à gicler de ses narines. Il le laissa couler.

— Cela ne fiait mal qu’un certain temps, dit Mironenko. Puis la douleur disparaît…

Ballard garda la tête baissée, les yeux fixés sur la terre. Mironenko, voyant qu’il ne parvenait pas à le convaincre, resta loin derrière lui.

— Ils ne vont pas vous reprendre ! dit-il. Vous en avez trop vu.

Le rugissement des hélicoptères n’occulta pas tout à fait ces mots. Ballard savait qu’ils contenaient un fond de vérité. Son pas se fit hésitant, et à travers la cacophonie, il entendit Mironenko murmurer :

— Regardez.

Devant lui, la brume était moins épaisse et la grille du paire était visible à travers des lambeaux de brouillard. Derrière lui, la voix de Mironenko n’était plus qu’un grondement.

— Regardez ce que vous êtes.

Les pales se mirent à rugir ; Ballard avait l’impression que ses jambes allaient s’effondrer sous son poids d’un instant à l’autre. Mais il continua d’avancer vers la grille. Alors qu’il n’en était plus qu’à quelques mètres, Mironenko l’appela de nouveau, mais cette fois-ci les mots avaient tout à fait disparu. Il ne subsistait plus qu’un grondement profond. Ballard ne put résister à l’envi de regarder ; rien qu’une fois. Il jeta un œil par-dessus son épaule.

De nouveau, la brume lui fit obstacle, mais pas entièrement. L’espace d’un instant qui fut à la fois éternel et bien trop bref, Ballard vit la créature qui avait été Mironenko, la vit dans toute sa gloire, et devant cette vision, le vacarme des pales atteignit une intensité suraiguë. Il se plaqua les mains sur le visage. À ce moment-là, un coup de feu retentit ; puis un autre, puis toute une salve. Il tomba à terre, autant par faiblesse que par désir de se protéger, et leva les yeux pour découvrir plusieurs silhouettes humaines qui s’avançaient dans la brume. Bien qu’il ait oublié leurs poursuivants, ceux-ci ne l’avaient pas oublié. Ils l’avaient filé jusqu’au parc et avaient pénétré dans cette scène de démence, et à présent, hommes, demi-hommes et créatures non humaines étaient égarés au sein de la brume, et le sang et la confusion régnaient de toutes parts. Il vit un homme tirer sur une ombre et découvrir un de ses alliés émergeant de la brume, une balle dans le ventre ; vit une chose apparaître à quatre pattes et s’enfuir hors de vue sur deux jambes ; vit une autre passer devant lui, une tête humaine dans la gueule, un rire déformant son museau.

Le tourbillon se dirigeait vers lui. Craignant pour sa vie, il se releva et courut en trébuchant vers la grille. Les cris, les détonations et les aboiements continuaient de résonner ; à chaque pas, il s’attendait à être découvert par une balle ou par une bête. Mais il atteignit la grille sain et sauf, et tenta de l’escalader. Cependant, ses mouvements avaient perdu toute coordination. Il n’avait pas le choix et devait suivre la grille jusqu’à ce qu’il soit parvenu à un portail.

Derrière lui, les scènes de mascarade, de transformation et d’erreur d’identité continuaient de se dérouler. Son esprit affaibli se tourna brièvement vers Mironenko. Survivraient-ils à ce massacre, lui et les membres de sa tribu ?

— Ballard, dit une voix dans la brume.

Il ne pouvait pas voir celui qui avait parlé, bien qu’il ait reconnu cette voix. Il l’avait entendue au cours de son illusion, et elle lui avait raconté des mensonges.

Il sentit une piqûre sur sa nuque. L’homme s’était approché de lui par-derrière et lui enfonçait une seringue dans la peau.

— Dormez, dit la voix.

Et avec ce mot vint l’oubli.

Tout d’abord, il ne parvint pas à se rappeler le nom de cet homme. Son esprit vagabondait comme un enfant perdu, bien que son interrogateur ait de temps à autre exigé toute son attention et lui ait parlé comme s’ils étaient de vieux amis. Et il y avait effectivement quelque chose de familier dans cet œil errant, qui se déplaçait beaucoup plus lentement que son compagnon. Finalement, le nom lui revint en mémoire.

— Vous êtes Cripps, dit-il.

— Bien sûr que je suis Cripps, répondit l’homme. Est-ce que votre mémoire vous joue des tours ? Ne vous faites pas de souci. Je vous ai injecté un produit pour vous empêcher de perdre votre équilibre mental. Mais je ne pense pas qu’une telle éventualité soit probable. Vous vous êtes admirablement défendu, Ballard, en dépit de provocations considérables. Quand je pense à la façon dont Odell a craqué… (Il poussa un soupir.) Vous rappelez-vous quoi que ce soit de la nuit dernière ?

Son œil intérieur fut tout d’abord aveugle. Mais les souvenirs resurgirent bien vite. De vagues silhouettes avançant dans le brouillard.

— Le parc, dit-il enfin.

— Je n’ai réussi à vous en sortir que de justesse. Dieu sait combien ont perdu la vie.

— L’autre… le Russe… ?

— Mironenko ? dit Cripps. Je ne sais pas. Je ne suis plus responsable désormais, voyez-vous ; je suis seulement intervenu pour sauver ce qui pouvait l’être. Londres aura de nouveau besoin de nous, tôt ou tard. Surtout à présent qu’ils savent que les Russes ont un corps spécial similaire au nôtre. Nous avions entendu des rumeurs, bien sûr ; et ensuite, après votre rencontre avec lui, nous nous sommes posé des questions au sujet de Mironenko. C’est pour ça que j’ai organisé une rencontre. Et bien sûr, quand je l’ai vu face à face, j’ai su. Il y a quelque chose dans les yeux. Quelque chose d’affamé.

— Je l’ai vu changer…

— Oui, c’est un spectacle, n’est-ce pas ? L’énergie libérée par le processus. C’est pour ça que nous avons développé le programme, voyez-vous, pour maîtriser cette énergie, pour la faire travailler pour nous. Mais elle est difficile à contrôler. Plusieurs années de thérapie sont nécessaires pour refouler le désir de transformation et obtenir en fin de compte un homme doté de facultés animales. Un loup habillé en mouton. Nous pensions avoir définitivement résolu le problème ; si les systèmes de croyance ne vous maintenaient pas dans un état de soumission, la douleur s’en chargerait. Mais nous nous sommes trompés.

Il se leva pour se diriger vers la fenêtre.

— À présent, il faut tout recommencer.

— Suckling m’a dit que vous aviez été blessé.

— Non, simplement sanctionné. On m’a ordonné de rentrer à Londres.

— Mais vous n’allez pas partir.

— Maintenant, si ; à présent que je vous ai retrouvé. (Il tourna la tête vers Ballard.) Vous êtes ma justification, Ballard. Vous êtes la preuve vivante de la validité de cette technique. Vous avez une entière connaissance de votre état, mais la thérapie vous tient quand même en laisse.

Il se retourna vers la fenêtre. La pluie lacérait les carreaux. Ballard pouvait presque la sentir sur sa tête, sur son dos. Une pluie fraîche et douce. L’espace d’un instant de plénitude, il eut l’impression de courir sous ses rafales, tout près du sol, et l’air était plein des senteurs que la pluie avait fait monter du pavé.

— Mironenko a dit…

— Oubliez Mironenko, lui dit Cripps. Il est mort. Vous êtes le dernier représentant de l’ordre ancien, Ballard. Et le premier de l’ordre nouveau.

Au rez-de-chaussée, une sonnette retentit. Cripps regarda par la fenêtre en direction de la rue.

— Tiens, tiens, dit-il. Une délégation, venue ici exprès pour nous prier de rentrer. J’espère que vous êtes flatté.

Il se dirigea vers la porte.

— Restez ici. Nous n’avons pas besoin de vous exhiber ce soir. Vous êtes fatigué. Qu’ils attendent, hein ? Qu’ils transpirent un peu.

Il quitta la pièce qui sentait le renfermé, refermant la porte derrière lui. Ballard entendit le bruit de ses pas dans l’escalier. On sonna une deuxième fois. Il se leva et alla jusqu’à la fenêtre. La lassitude de cette lumière de fin d’après-midi était à l’égal de la sienne ; cette ville et lui étaient toujours en harmonie, en dépit de la malédiction qui pesait sur lui. En bas, un homme descendit de la voiture pour se diriger vers la porte d’entrée. Même sous cet angle de vue peu commode, Ballard reconnut Suckling.

Il y eut des bruits de voix dans l’entrée ; et avec l’arrivée de Suckling, la discussion sembla s’échauffer. Ballard alla jusqu’à la porte et écouta, mais son esprit engourdi par la drogue parvenait difficilement à comprendre le dialogue. Il priait le ciel que Cripps tienne parole et ne les autorise pas à le voir. Il ne voulait pas être une bête comme Mironenko. Ce n’était pas la liberté, n’est-ce pas, que d’être aussi terrible ? Ce n’était qu’une autre forme de tyrannie. Mais il ne voulait pas non plus être le premier représentant de l’ordre nouveau et héroïque de Cripps. Il n’appartenait à personne, comprit-il ; même pas à lui-même. Il était désespérément perdu. Et pourtant, Mironenko n’avait-il pas déclaré lors de leur première rencontre que l’homme qui ne se croyait pas perdu était vraiment perdu ? Peut-être cela valait-il mieux, peut-être valait-il mieux vivre entre chien et loup, entre un état et l’autre, faire de son mieux pour prospérer dans le doute et l’ambiguïté que de souffrir les certitudes des miradors.

La discussion au rez-de-chaussée s’échauffait de plus en plus. Ballard ouvrit la porte afin de mieux entendre. Ce fut la voix de Suckling qui monta jusqu’à lui. Son ton était geignard mais néanmoins plein de menaces.

— … C’est fini…, disait-il à Cripps… vous ne comprenez pas l’anglais ?

Cripps tenta de protester, mais Suckling le coupa.

— Ou bien vous nous suivez comme un gentleman bien poli, ou alors Gideon et Sheppard vous emmènent de force. Que choisissez-vous ?

— Qu’est-ce que ça signifie ? demanda Cripps. Vous n’êtes rien, Suckling. Vous n’êtes qu’un bouffon.

— C’était vrai hier, répondit l’autre. Il y a eu du changement. Un chien peut bien regarder un évêque, n’est-ce pas ? Vous devriez le savoir mieux que quiconque. Je prendrais un manteau à votre place. Il pleut.

Il y eut un bref silence, puis Cripps dit :

— D’accord. Je vous suis.

— Bien, bien, dit Suckling d’une voix doucereuse. Gideon, aillez jeter un coup d’œil en haut.

— Je suis tout seul, dit Cripps.

— Je vous crois, affirma Suckling. (Puis, s’adressant à Gideon :) Allez-y quand même.

Ballard entendit quelqu’un traverser le vestibule, puis il y eut soudain un bruit de mouvement. Soit Cripps tentait de s’échapper, soit il attaquait Suckling. Suckling poussa un cri ; il y eut des bruits de lutte. Puis, occultant cette confusion, un coup de feu.

Cripps émit un petit cri, puis on entendit le bruit de sa chute.

À présent, la voix de Suckling, grasse de colère.

— Stupide, dit-il. Stupide.

Cripps dit en gémissant quelque chose que Ballard ne put entendre. Peut-être avait-il supplié qu’on l’achève, car Suckling lui dit :

— Non. Vous retournez à Londres. Sheppard, arrêtez l’hémorragie. Gideon, en haut.

Ballard s’éloigna du palier lorsque Gideon commença à monter l’escalier. Il se sentait engourdi et impuissant. Il n’y avait aucun moyen d’échapper à ce piège. Ils allaient le coincer et l’exterminer. Il n’était qu’une bête ; un chien enragé perdu dans un labyrinthe. Si seulement il avait tué Suckling quand il en avait eu la force. Mais à quoi cela aurait-il servi ? Le monde était plein d’hommes tels que Suckling, des hommes qui rongeaient leur frein en attendant le moment où ils pourraient exhiber leurs vraies couleurs ; des hommes vils, doucereux et secrets. Et soudain, la bête sembla émerger en Ballard, il repensa au parc, à la brume et au sourire sur le visage de Mironenko, et il ressentit un violent accès de nostalgie pour quelque chose qu’il n’avait jamais connu : la vie d’un monstre.

Gideon était presque en haut de l’escalier. Bien qu’une telle initiative ne fît que retarder l’inévitable, Ballard avança le long du palier et ouvrit la première porte qu’il trouva. C’était la salle de bains. Il y avait un verrou à la porte, qu’il ferma aussitôt.

Le bruit de l’eau courante emplissait la pièce. Une gouttière s’était brisée et déversait une cascade d’eau de pluie sur le rebord de la fenêtre. Ce bruit et la température glacée qui régnait dans la salle de bains lui remirent en mémoire la nuit des illusions. Il se rappela la douleur et le sang ; se rappela la douche – l’eau qui battait contre son crâne, qui le purifiait de la douleur dominatrice. À cette idée, quatre mots lui vinrent aux lèvres, sans prévenir.

— Je ne crois pas.

On l’avait entendu.

— Il y a quelqu’un là-haut, cria Gideon.

L’homme s’approcha de la porte et se mit à frapper.

Ballard l’entendait parfaitement, mais il ne lui répondit pas. Sa gorge était en feu et le vacarme des pales allait croissant. Il s’appuya contre la porte et se désespéra.

En quelques secondes, Suckling fut sur le palier et devant la porte.

— Qui est là ? exigea-t-il de savoir. Répondez-moi ! Qui est là ?

Ne recevant aucune réponse, il ordonna que l’on amène Cripps à l’étage. Il y eut de nouveaux bruits confus, puis son ordre fut exécuté.

— Pour la dernière fois…, dit Suckling.

La pression montait à l’intérieur du crâne de Ballard. Cette fois-ci, il semblait bien que le vacarme eût des intentions meurtrières ; ses yeux étaient douloureux, comme s’ils étaient sur le point de jaillir de leurs orbites. Il aperçut quelque chose dans le miroir au-dessus du lavabo ; quelque chose avec des yeux luisants, et de nouveau, les mots lui vinrent aux lèvres : « Je ne crois pas », mais cette fois-ci, sa gorge, autrement affairée, put à peine les prononcer.

— Ballard, dit Suckling.

Sa voix avait des accents de triomphe.

— Mon Dieu, nous tenons aussi Ballard. C’est notre jour de chance.

Non, pensa l’homme dans le miroir. Il n’y avait personne de ce nom ici. Personne du tout, en fait, car le nom n’était-il pas le premier acte de foi, la première planche du cercueil dans lequel on enterrait sa liberté ? La chose qu’il devenait ne recevrait aucun nom ; ni aucun cercueil ; ni aucune tombe. Plus jamais.

L’espace d’un instant, il perdit de vue la salle de bains et se retrouva debout près de la fosse qu’ils lui avaient fait creuser, et dans ses profondeurs, le cercueil dansait tandis que son occupant luttait contre son enterrement prématuré. Il pouvait entendre le bois en train de craquer – ou était-ce le bruit de la porte qu’on enfonçait ?

Le couvercle du cercueil s’envola. Une pluie de clous s’abattit sur les membres du cortège funèbre. Comme s’il avait su que ses tentatives de torture s’étaient révélées infructueuses, le bruit dans sa tête s’enfuit soudain, et l’illusion avec lui. Il était de retour dans la salle de bains face à la porte ouverte. Les hommes qui le regardaient avaient des visages d’imbéciles. Flasques et stupéfaits par le choc – découvrant ce qu’il était. Découvrant son museau, ses poils, ses yeux dorés et ses crocs jaunes. L’horreur qu’ils ressentaient le fit exulter.

— Tuez-le ! dit Suckling, et il poussa Gideon dans la brèche.

L’homme avait déjà sorti son revolver de sa poche et le levait, mais son doigt fut bien trop lent. La bête lui arracha la main et broya la chair autour du métal. Gideon hurla et s’enfuit vers l’escalier en trébuchant, ignorant les cris de Suckling.

Alors que la bête levait la main pour renifler le sang sur sa paume, il y eut un éclair de feu et il sentit la balle pénétrer dans son épaule. Sheppard n’eut cependant pas le temps de tirer un second coup de feu avant que sa proie ait franchi la porte pour se précipiter sur lui. Renonçant à son arme, il tenta de fuir vers l’escalier, mais la main de la bête ouvrit sa nuque comme un fruit mûr. Le tueur s’effondra et l’espace étroit du palier s’emplit de son odeur. Oubliant ses autres ennemis, la bête se jeta sur son gibier et se mit à manger.

Quelqu’un dit :

— Ballard.

La bête avala les yeux du mort en une gorgée, comme des huîtres de première qualité.

De nouveau, ces syllabes :

— Ballard.

Il aurait bien continué son repas, mais un bruit de sanglots lui fit dresser l’oreille. Peut-être avait-il oublié qui il était, mais il n’avait pas oublié le chagrin. Il laissa tomber la viande de ses doigts et regarda de l’autre côté du palier.

L’homme qui sanglotait ne pleurait que d’un œil ; l’autre restait fixe, étrangement insensible. Mais la douleur qui se lisait dans l’œil vivant était vraiment profonde. C’était du désespoir, la bête le savait ; une telle souffrance était trop proche d’elle pour que la douceur de la transformation l’ait complètement effacée. L’homme qui sanglotait était blotti dans les bras d’un autre homme, qui tenait son arme braquée sur la tempe de son prisonnier.

— Si vous faites un seul geste, dit l’homme armé, je lui fais éclater la tête. Vous avez compris ?

La bête s’essuya la bouche.

— Dites-lui, Cripps ! C’est votre créature. Faites-lui comprendre.

L’homme qui n’avait qu’un œil essaya de parler, mais ses mots le désertèrent. Du sang venu de son abdomen coula entre ses doigts.

— Aucun de vous n’est obligé de mourir, dit l’homme armé.

La bête n’aimait pas le son de sa voix ; elle était aiguë et pleine de duplicité.

— Londres préférerait vous retrouver en vie. Alors, pourquoi ne lui dites-vous pas, Cripps ? Dites-lui que je ne lui veux pas de mal.

L’homme qui sanglotait hocha la tête.

— Ballard…, murmura-t-il.

Sa voix était plus douce que celle de l’autre. La bête écouta.

— Dites-moi, Ballard…, dit-il… quel effet ça fait ?

La bête ne parvenait pas tout à fait à comprendre le sens de cette question.

— Je vous en prie, dites-le-moi. Par curiosité…

— Bon sang…, dit Suckling en enfonçant le canon de son arme dans la chair de Cripps. On n’est pas à l’université.

— Est-ce que c’est bon ? demanda Cripps, ignorant l’homme et son arme.

— Taisez-vous !

— Répondez-moi, Ballard. Quel effet ça fait ?

Alors qu’il regardait les yeux désespérés de Cripps, la signification des bruits que celui-ci avait émis fut claire à son esprit, les mots se mettant en place comme les pièces d’un puzzle.

— Est-ce que c’est bon ? demandait l’homme.

Ballard entendit un rire monter dans sa gorge, et il trouva en elle les syllabes pour répondre.

— Oui, dit-il à l’homme en sanglots. Oui. C’est bon.

Il n’avait pas fini sa phrase que la main de Cripps bondissait pour saisir celle de Suckling. Tentait-il de se suicider ou de se libérer, personne ne le saurait jamais. Le doigt qui se trouvait sur la détente se contracta et une balle traversa la tête de Cripps pour asperger le plafond de son désespoir. Suckling jeta le cadavre au loin et tenta de lever son arme, mais la bête était déjà sur lui.

Aurait-il été plus humain que Ballard eût sans doute pensé à faire souffrir Suckling, mais il était dénué de toute ambition aussi perverse. Sa seule pensée était d’éliminer son ennemi avec le plus d’efficacité possible. Il lui suffit pour cela de deux coups rapides et mortels. Une fois l’homme éliminé, Ballard alla jusqu’à l’endroit où gisait Cripps. Son œil de verre avait échappé à la destruction. Il regardait droit devant lui, insensible à l’holocauste qui régnait autour d’eux. Ballard l’ôta délicatement de la tête fracassée et l’enfouit dans sa poche ; puis il sortit sous la pluie.

C’était le crépuscule. Il ne savait pas dans quel quartier de Berlin on l’avait amené, mais ses instincts, libérés de l’emprise de la raison, le conduisirent à travers des ruelles désertes et envahies par les ombres jusqu’à un terrain vague situé à la lisière de la ville, au milieu duquel se dressait une ruine solitaire. Personne ne savait ce que cet immeuble avait jadis été (un abattoir ? un opéra ?), mais les caprices du destin avaient voulu qu’il échappe à la démolition, bien que tous les autres immeubles aient été rasés à plusieurs centaines de mètres à la ronde. Alors qu’il traversait le terrain envahi par les mauvaises herbes, le vent changea de direction de quelques degrés et lui apporta l’odeur de sa tribu. Ils étaient nombreux ici, rassemblés à l’abri des ruines. Certains étaient adossés contre le mur et partageaient une cigarette ; quelques-uns étaient de vrais loups et hantaient les ténèbres comme des fantômes aux yeux d’or ; d’autres auraient pu passer pour humains, n’eussent été leurs queues.

Bien qu’il redoutât que les noms aient été oubliés au sein de ce clan, il demanda à deux amants qui copulaient à l’abri du mur s’ils connaissaient un homme nommé Mironenko. La femelle avait un dos souple et glabre, et une douzaine de seins ronds pendaient à son ventre.

— Écoute, dit-elle.

Ballard écouta, et entendit quelqu’un qui parlait dans un coin des ruines. La voix montait et descendait. Il suivit son bruit à travers l’intérieur de l’immeuble dénué de toit, jusqu’à un endroit où un loup se tenait debout, entouré par un public attentif, un livre ouvert entre ses pattes antérieures. Quand Ballard s’approcha du groupe, un ou deux de ses membres tournèrent vers lui leurs yeux lumineux. Le récitant s’interrompit.

— Chut ! dit l’un des auditeurs. Le Camarade lit.

C’était Mironenko qui parlait. Ballard se glissa dans le cercle des auditeurs à côté de lui, tandis que le récitant reprenait sa lecture.

— Et Dieu les bénit en disant : Soyez féconds et prolifiques, et remplissez la terre…

Ballard avait déjà entendu ces mots, mais cette nuit, ils étaient neufs.

— … et soumettez les poissons de la mer, les oiseaux du ciel…

Il regarda le cercle des auditeurs autour de lui tandis que les mots faisaient résonner leur rythme familier.

— … et toutes les petites bêtes qui remuent sur la terre.

Quelque part, non loin de là, une bête pleurait.