Les œufs

 

 

 

Grippés tous les deux, le mari et sa femme dormaient côte à côte.

Il était rare qu’ils fussent ainsi ensemble, car la femme gardait pour la nuit l’aîné de ses petits-enfants, alors que le mari détestait être réveillé aux aurores par l’enfant.

Cette grippe, le mari l’avait attrapée pour une raison comique.

Il appréciait depuis longtemps une certaine auberge thermale, celle de Tô-no-sawa, à Hakone[56], au point d’y aller même en hiver ; cette année encore, il y était retourné alors que février venait à peine de commencer. Le troisième jour, il avait bondi du lit, croyant qu’il était treize heures trente, pour aller prendre son bain ; quand il était revenu, la servante, l’air mal réveillé, remplissait de charbon le brasero.

— Que vous est-il arrivé ce matin ? Nous avons été surpris que vous vous leviez si tôt.

— Quoi ? Vous plaisantez !

— Il n’est que sept heures passées, vous savez ? Vous vous êtes réveillé vers sept heures cinq...

— Comment ? fit-il, ahuri, puis : Ah oui ! Je vois ! J’ai confondu la grande aiguille et la petite aiguille de ma montre ! Quelle bévue !... C’est la faute à ma presbytie !

— On s’est inquiétés, même à la réception, en se demandant si des voleurs ne s’étaient pas introduits dans votre chambre hier soir.

Il vit alors que la servante portait, superposés, son kimono de nuit et un kimono de soie : brusquement réveillée dans son sommeil, sans doute n’avait-elle pas eu le temps de se changer. D’ailleurs, quand il avait téléphoné à la réception pour signaler qu’il était réveillé, la sonnerie avait retenti longtemps, sans doute parce que le personnel dormait encore.

— Oh, je suis désolé de vous avoir réveillés si tôt !

— Ce n’est pas grave, c’est l’heure de toute façon. Mais vous préférez peut-être redormir ? Je peux vous préparer la literie...

— Je réfléchis..., dit-il, accroupi devant le brasero au-dessus duquel il réchauffait ses mains.

En effet, il avait sommeil. En même temps il se sentait réveillé par la vivacité du froid.

Finalement, il quitta l’auberge dans la fraîcheur matinale pour rentrer chez lui.

Et il attrapa la grippe. Quant à sa femme, le pourquoi de son état n’était pas aussi clair. Il y avait une épidémie, qui l’avait sans doute contaminée à son tour.

Quand le mari fut de retour, sa femme était déjà alitée.

Il raconta son lever provoqué par la confusion des aiguilles de sa montre, ce qui fit rire aux éclats la maisonnée.

Chacun voulut voir cette montre de gousset. Elle était plutôt grande, mais les deux aiguilles présentaient la même forme, avec un petit anneau à l’extrémité : on en conclut que dans la pénombre de la chambre, le regard ensommeillé d’un vieux presbyte pouvait fort bien se leurrer. On expérimenta aussi, en déplaçant les aiguilles, que sept heures cinq pouvaient fort bien se lire treize heures trente-cinq.

— Le mieux pour papa, c’est des aiguilles phosphorescentes, affirma la benjamine.

Se sentant fiévreux, le corps endolori, le mari décida de s’allonger à côté de sa femme :

— C’est pour te tenir compagnie. Je peux prendre aussi le médicament de ce médecin ? De toute façon, c’est pareil.

Le lendemain matin, sa femme l’interrogea dès leur réveil :

— Comment était-ce, à Hakone ?

— Froid, répondit-il d’abord, avant de poursuivre : Tu sais, la nuit dernière, tu as terriblement toussé, ce qui m’a réveillé, mais quand à mon tour je me suis raclé la gorge, tu as sursauté comme si tu étais effrayée. Je ne m’y attendais pas.

— Tiens ? Tu m’apprends quelque chose.

— Parce que tu dormais profondément.

— Pourtant, quand je suis avec le petit, je me réveille au moindre bruit.

— Je me demande pourquoi tu étais si effrayée. C’est bizarre, à ton âge !

— J’ai sursauté, vraiment ?

— Oui...

— Même à mon âge, c’est peut-être l’instinct féminin ! J’avais oublié, dans mon sommeil, qu’il y avait près de moi un corps étranger...

— Un corps étranger ! C’est ce à quoi je suis réduit, désormais ? rétorqua le mari avec un sourire contraint. Au fait, reprit-il, il y a deux jours à Hakone, c’était samedi soir, n’est-ce pas ? L’auberge recevait un groupe, et après le banquet un couple est entré dans la chambre voisine pour y dormir. La geisha était ivre morte, ce qu’elle disait était incompréhensible. Or la voilà qui se met à parler au téléphone avec une de ses collègues, installée dans une autre chambre, et de bavarder sans fin en poussant des cris perçants. Comme elle avait du mal à articuler, on ne comprenait pas bien ses paroles, mais plusieurs fois elle a balbutié : « Je vais pondre un œuf, un œuf maintenant ! » Ce cri, qu’elle allait pondre un œuf, ça c’était drôle.

— Je vois, la pauvre...

— Oh, elle n’était pas à plaindre ! Elle criait à tue-tête !

— Voilà pourquoi tu t’es réveillé à sept heures, sans savoir ce que tu faisais !

— Mais non, quelle sottise ! répliqua-t-il, en grimaçant un sourire.

Sur ces entrefaites, ils entendirent des pas, puis, par-delà la cloison :

— Maman ! appela la benjamine. Tu es réveillée ?

— Oui.

— Et papa aussi ?

— Oui, il est réveillé.

— Est-ce que je peux entrer, alors ?

— Bien sûr, Akiko.

La jeune fille, qui allait avoir quatorze ans, s’assit au chevet de sa mère, le visage marqué par une expression sérieuse.

— J’ai fait un cauchemar.

— Qu’est-ce que c’était ?

— J’étais morte. J’étais un cadavre, et j’en étais consciente.

— Oh, c’est horrible !

— Vous voyez ! J’étais vêtue d’un kimono léger, blanchâtre, et je marchais le long d’une route toute droite. Les deux côtés de la route étaient dans une sorte de brume. La route elle-même donnait l’impression de flotter. Moi aussi, je marchais en flottant. Et alors une vieille femme bizarre s’est mise à me suivre, sans jamais s’arrêter. On n’entendait pas ses pas, et j’avais si peur que je ne pouvais pas me retourner, mais je savais très bien qu’elle s’approchait de moi. Impossible de m’enfuir !... Maman, tu ne crois pas que c’est la Mort ?

— Mais non, voyons ! fit la mère, en échangeant un regard avec le père. Et que s’est-il passé ensuite ?

— Eh bien, en avançant sur la même route, j’ai commencé à voir des deux côtés quelques maisons. On aurait dit des baraques, petites et basses, toutes couleur de cendre, avec des formes elles aussi floues, comme molles. Et je me suis faufilée dans l’une de ces maisons. La vieille femme, elle, s’est trompée, et est entrée dans une autre maison. J’ai poussé un soupir de soulagement puis j’ai découvert qu’il n’y avait là ni plancher ni rien d’autre, seulement des quantités d’œufs entassés.

— Des œufs ? fit la mère en pouffant.

— Des œufs, oui, je pense que c’était ça.

— Ah bon ! Et alors ?

— Je ne sais pas bien ce qui s’est passé, en tout cas je me suis sentie monter au ciel. Tiens, tu montes au ciel, Akiko, me suis-je dit quand je me suis réveillée.

Elle regarda son père :

— Papa, je vais mourir, c’est ça ?

— Mais non, voyons !

Désemparé, il avait répliqué exactement comme la mère : il ne s’attendait pas à ce cauchemar morbide chez une adolescente de quatorze ans à peine, et l’apparition des œufs n’avait fait que renforcer sa surprise.

— Oh, ce que j’ai eu peur ! D’ailleurs, j’ai encore peur ! dit Akiko.

— Tu sais, comme hier j’avais mal à la gorge, on a dit qu’un œuf cru me ferait peut-être du bien ; c’est parce que tu es allée acheter des œufs que tu en as vu dans ton cauchemar.

— Tu crois ? Au fait, tu veux que je t’apporte un œuf, maman ? Tu en avalerais un ?

Akiko sortit.

— Si notre fille a rêvé d’œufs, c’est parce que tu as la tête pleine de cette geisha aux œufs sans aucun intérêt ! Notre pauvre petite..., dit la femme.

— Hum, fit-il, les yeux au plafond. Est-ce qu’Akiko rêve souvent de la mort ?

— Je n’en sais rien, mais je pense que c’est la première fois.

— Il y a peut-être eu quelque chose. Quoi ?

— Quand même c’est avec des œufs qu’elle est montée au ciel !

Akiko revint alors avec un œuf qu’elle cassa avant de l’offrir à sa mère. Puis elle ressortit.

La mère coula un regard oblique vers la chose :

— Moi, je ne peux pas l’avaler, je ne me sens pas très rassurée. Vas-y, toi, prends-le !

Le père fixait lui aussi l’œuf du coin de l’œil.

 

(1950)

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