Les tabi
Pourquoi ma sœur aînée, pourtant si gentille, était-elle morte de cette façon ? Je ne parvenais pas à le comprendre.
Un soir, elle avait perdu connaissance, s’était cambrée tandis qu’au bout de ses bras raides ses poings serrés étaient pris de violents tremblements. Quand ils avaient cessé, sa tête avait manqué rouler à gauche de l’oreiller. Sa bouche entrouverte avait alors laissé échapper, lentement, un ver blanc.
Depuis, l’étrange blancheur de l’insecte me revient parfois avec netteté à l’esprit. Dans ces moments, j’essaie de me remémorer la blancheur des tabi.
— Maman, les tabi ! Mets aussi les tabi demandai-je alors que nous étions en train de disposer diverses choses dans le cercueil de ma sœur.
— Tu as raison, j’oubliais. Elle avait de si jolis pieds.
— Il faut ceux de neuf mon[51]. Ne confonds pas avec les tiens ou les miens, insistai-je.
J’avais parlé des tabi parce que ma sœur avait de jolis petits pieds, mais aussi parce que s’y rattachaient des souvenirs.
C’était l’année de mes onze ans, au mois de décembre. Dans la ville voisine eut lieu une séance de cinéma publicitaire pour les tabi Isami. Une fanfare ambulante vint se produire jusque dans notre village, des bannières rouges au vent. Elle semait sur son passage des prospectus dans lesquels se trouvaient mêlés des billets d’entrée, disait-on, si bien que les enfants du village la suivaient pour les ramasser. En réalité, c’était l’étiquette attachée aux tabi qui donnait droit à une entrée. À l’époque, en dehors de la fête du village ou de celle des morts, nous n’avions guère d’occasions de voir des films. Les tabi s’arrachèrent.
Je ramassai moi aussi un prospectus orné d’une silhouette de mauvais garçon des temps anciens. Je me rendis tôt dans la soirée à la salle de spectacle de la ville pour y faire la queue. J’étais saisie d’angoisse à l’idée que peut-être ça ne marcherait pas.
— Mais c’est un prospectus ! se moqua-t-on au guichet.
Déçue, je retournai à la maison où, je ne sais pourquoi, je ne me décidai pas à rentrer et demeurai debout à côté du puits. J’étais envahie par la tristesse. Ma sœur sortit de la maison, une petite cuvette à la main. Quand elle posa sa main sur mon épaule en me demandant ce que j’avais, j’enfouis mon visage dans mes mains. Ma sœur posa la cuvette et alla chercher de l’argent.
— Vas-y vite !
Je me retournai au coin de la rue : debout, elle m’accompagnait des yeux. Je courus à toutes jambes.
— Quelle pointure ? me demanda-t-on chez le marchand de tabi de la ville.
J’hésitai.
— Enlève voir ceux que tu as aux pieds.
Sur l’agrafe, il était écrit : neuf mon.
Je donnai ces tabi à ma sœur en rentrant. Elle faisait aussi du neuf mon.
Environ deux ans plus tard, la famille déménagea en Corée et s’installa à Keijô[52]. En troisième année de l’école de jeunes filles, on avertit ma famille que mon affection pour notre professeur, Mlle Mitsuhashi, était excessive, et on m’interdit de lui rendre visite chez elle. Comme elle souffrait d’une mauvaise grippe, nous fûmes même dispensées d’examen de fin de trimestre.
Juste avant Noël, j’allai en ville avec ma mère et achetai un haut-de-forme en satin écarlate. Un ruban, piqué d’une feuille de houx vert sombre orné de baies rouges, l’entourait. Il contenait des chocolats enveloppés dans du papier d’argent.
Je tombai sur ma sœur dans la librairie de la rue. Je lui montrai l’emballage du haut-de-forme.
— Devine ce que c’est ! C’est un cadeau pour Mlle Mitsuhashi !
— C’est hors de question, on te l’a assez fait comprendre à l’école, non ? me dit-elle à voix basse sur un ton de reproche.
Mon bonheur disparut. Pour la première fois, j’avais le sentiment que ma sœur et moi étions clairement deux personnes distinctes.
Noël passa, et le haut-de-forme demeura posé sur ma table. Mais le 30, il avait disparu. Il me semblait cette fois que l’ombre même du bonheur s’en était allée. Mais j’étais incapable de demander à ma sœur ce qui s’était passé.
Le lendemain soir, dans la dernière nuit de l’année, ma sœur m’entraîna dehors pour une promenade.
— Le chocolat, je l’ai laissé en offrande à Mlle Mitsuhashi. On aurait cru des perles rouges posées à l’ombre des fleurs blanches, c’était très joli. J’ai demandé qu’on le mette dans le cercueil.
Je ne savais pas qu’elle était morte. Je n’étais même pas sortie depuis que j’avais déposé le haut-de-forme sur ma table. Et, à la maison, on m’avait caché la nouvelle.
Jusqu’à présent, je n’ai mis de choses dans un cercueil qu’à deux reprises : une fois, ce haut-de-forme rouge, une autre les tabi blancs. Sur sa mince literie, dans une pension minable, prise de suffocation, Mlle Mitsuhashi était, paraît-il, morte elle aussi en souffrant à en avoir les yeux exorbités.
Et moi qui suis en vie, je me demande ce qu’étaient réellement ce haut-de-forme rouge et ces tabi blancs.