Les mises bas de mes chiennes

 

 

 

Depuis toujours les femmes enceintes portent une ceinture de soutien à partir du jour du Chien[41]. Parce que les chiennes ont leur portée facilement. Moi-même j’ai plusieurs fois officié comme sage-femme pour mes chiennes. Il est bon que naissent de nouvelles vies. La naissance et le dressage des chiots font la joie des amateurs de chiens. Toutefois, l’année dernière a été terrible, avec, coup sur coup, deux délivrances difficiles.

Tant les femelles fox-terrier « wire haired » que colley accouchaient pour la première fois. Or le troisième chiot fox-terrier mourut étouffé au cours des opérations, tandis que le vétérinaire retirait le quatrième au forceps. Malgré tout, les deux premiers chiots, ainsi que la mère, en réchappèrent. Ce fut bien pire pour le colley. Une semaine, dix jours après la date prévue, elle n’avait toujours pas mis bas. Ce qui est rare chez les chiennes. Je ne pouvais plus dormir, m’attendant nuit après nuit à l’événement. Je fis venir deux vétérinaires, et même un ami gynécologue (donc spécialiste des humains), pour voir si les fœtus étaient ou non en vie, s’il fallait ou pas opérer et, après de longs conciliabules, une césarienne fut enfin tentée : la mère parut d’abord bien la supporter avant de mourir dans la nuit. Les sept chiots étaient, quant à eux, à moitié putréfiés.

Ces deux incidents me coûtèrent, tout calculé, plus de mille yens. En outre, ce colley femelle avait des mimiques de petite fille particulièrement câline, toujours à mes côtés quand j’écrivais la nuit, caressant mes genoux de sa tête, ne me quittant pas d’une semelle même pour aller aux cabinets : je fus si triste de l’avoir perdue que je quittai la maison de Sakuragi-chô[42]. Cela me permit en tout cas de découvrir combien la gynécologie vétérinaire est peu avancée par rapport aux progrès remarquables dans le domaine humain. Quand la mise bas d’une de nos précieuses chiennes se présente mal, mieux vaut demander l’assistance d’un médecin accoucheur.

Or voilà que cette fois notre terrier allait avoir sa deuxième portée. Depuis vingt-trois heures, elle grattait la paille qui tapissait sa caisse : c’était pour cette nuit. Je donnai à la mère une bonne ration de jaunes d’œuf et de flocons d’avoine, et préparai du coton, des petits ciseaux, une fine corde à shamisen, de l’alcool, bref tout le nécessaire[43]. Sa caisse était installée à côté de mon bureau de travail. Cette nuit, et par exception, ma femme resterait assise à la table chauffante derrière moi pour faire un somme, tout habillée, en attendant. Car la chienne la suivait partout, terriblement inquiète dès qu’elle ne la voyait plus.

Comme prévu d’ailleurs, la chienne s’extirpa de la caisse pour rejoindre le chevet de ma femme. Elle commença à tourner autour de ses épaules rentrées dans la couverture de la table chauffante : de toute évidence elle avait l’intention d’accoucher là. Ma femme, sans se douter de rien, dormait profondément. Bientôt la chienne se mit à avoir une respiration saccadée, tournicotant, gémissant, faisant de plus une drôle de tête en bâillant parfois, comme si elle se demandait pourquoi elle avait mal au ventre alors qu’elle avait tant sommeil. Pour ma part j’attendais en lisant La Truite Ayu, premier recueil de nouvelles du jeune Fumio Niwa[44].

À partir de trois heures du matin, les vraies contractions débutèrent ; je vérifiai la dilatation et, voyant que la délivrance était proche, je transportai la chienne dans sa caisse. À force de pousser en fixant le plafond, elle perdit ses eaux et se mit à lécher le fond de la caisse. Un coup d’œil m’apprit que le premier était né. Il était tout juste quatre heures.

— Hé ! Il est né, il est né ! Réveille-toi, ça y est !

Ma femme bondit sur ses pieds, mais devant le sang elle s’affola, les mains tremblantes. Le chiot était encore dans son sac, comme une saucisse plate ou un ballon de caoutchouc. Ayant l’habitude, je découpai le placenta avec des ciseaux.

Bien sûr, la mère ne cessait de lécher l’enveloppe, cherchant à la déchirer de ses dents. Le chiot, toute souris trempée qu’il était, ne tarda pas à ouvrir grand la bouche et à ramper. Je coupai aussi le cordon ombilical avec les ciseaux. J’avais eu l’intention de serrer d’abord avec un fil, mais cela aurait pris trop de temps. Simplement il fallait d’abord déchirer le placenta avant de couper le cordon ombilical. Cet ordre devait être impérativement respecté. Puis il fallait nettoyer avec du coton le placenta de la mère. D’ordinaire, la chienne mange son placenta. On raconte à ce propos que cela provoque des dérangements intestinaux, comme l’on raconte aussi que le lait est plus abondant. Etant donné qu’il y a un placenta par chiot, il est bon sans doute de lui en laisser un ou deux à consommer. Comme si les coups de langue de sa mère lui insufflaient une mystérieuse force vitale, le nouveau-né prenait des forces à toute allure puisque déjà il rampait. Il cherchait les tétons. La mère était, elle, occupée à lécher les impuretés. Je m’occupais aussi de nettoyer le chiot et sa mère avec du coton.

— En tout cas, celui-ci est vivant. Il a un beau pelage, mais il est peut-être un peu petit ? fis-je, soulagé, en essuyant le sang sur mes mains.

Ma femme se pencha elle aussi sur la caisse de la chienne !

— Je préfère les petits. Ils sortent plus facilement que les gros de l’autre fois. Il y en a peut-être beaucoup d’autres ? Ça me fait un peu peur, je ne veux pas les toucher. Le petit, là, il n’arrive pas à trouver le téton, non ?

En le prenant sur ma paume pour l’examiner, je constatai que c’était une femelle.

Il y eut un répit avant le deuxième chiot, qui vit le jour à quatre heures quarante : il resta un peu bloqué à mi-chemin, mais c’était un mâle plus grand que son aînée, plein de vitalité, auquel la tête et le poitrail blancs donnaient un petit air coquin. Ma femme glissa le chiot encore humide dans son giron pour le réchauffer à même la peau, continuant de l’essuyer avec du coton :

— Tu en as deux de vivants, déjà, c’est bien ! C’est comme la dernière fois ! disait-elle à la chienne pour la réconforter.

Or dix minutes s’étaient à peine passées que le troisième surgit d’une traite. C’était un mâle aussi, à tête et gueule noires. Je laissai la mère manger son placenta. Même séchés, les chiots rampaient irrésistiblement vers l’orifice de leur naissance et s’y collaient, si bien qu’ils étaient à nouveau trempés, la tête couverte de sang. Ma femme les reprenait un à un pour les réchauffer contre son giron, oubliant sa première frayeur :

— Oh ! là, là ! Ils me suçotent de partout, sur la poitrine, ça me fait mal !

Malgré la confiance absolue que ma chienne vouait à ma femme, elle semblait trouver étrange que ses chiots gémissent à l’intérieur de son kimono et levait les yeux vers elle en secouant la tête de droite et de gauche. Soudain, on entendit sur le côté un appel insistant :

— Pio, piou, piou...

C’était notre hibou. L’oiseau se dressait de toute sa longueur, exprimant la plus grande perplexité devant cette scène et les cris des chiots : au lieu de pencher la tête, il la tournait dans tous les sens, fixant néanmoins la caisse de la chienne.

— Ah oui, tu étais là aussi, je t’avais complètement oublié ! m’écriai-je en me levant pour lui donner des chenilles de psychés.

Le quatrième, un mâle lui aussi, surgit à cinq heures vingt. Ma femme prétendit qu’elle en portait encore, mais lorsqu’à six heures j’examinai la chienne en la redressant, je constatai que son ventre était vide. L’accouchement avait été d’une facilité pour ainsi dire surprenante. La chienne avala goulûment les jaunes d’œuf et les flocons d’avoine. Elle but aussi de l’eau. Un sang pur irriguait les petites gueules, les petits petons des chiots, qui respiraient la santé. Certains avaient déjà le museau noirâtre. J’avais rempli mon devoir et, ayant nettoyé mes mains visqueuses, je me mis à lire l’édition matinale du journal en songeant à un voyage, tandis que ma femme restait là à caresser sans se lasser le flanc de la chienne :

— Quelle chance, oh, quelle chance ! Et comme ils dorment bien, les petits !

Elle ajouta, en énumérant les noms de mes vieux amis, Kinsaku Ishihama, Hikojirô Suzuki, Tadao Suga, Shirô Ozaki, Rintarô Takedal et d’autres encore, qu’elle allait leur rendre visite, l’un après l’autre, pour voir leurs bébés qu’elle ne connaissait pas encore[45]. J’ouvris alors les volets, pour changer la litière de la chienne : les doux rayons d’un soleil matinal inondèrent la pièce. Nous étions le 18 janvier.

 

(1935)

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