Un mari entravé

 

 

 

De toute façon les maris sont entravés par leurs femmes.

Cependant, il arrive aussi qu’un mari ait littéralement les mains ou les pieds serrés par la cordelette que lui passe sa femme. Par exemple, imaginons une épouse malade, immobilisée, et soignée par son mari. La malade est fatiguée rien que de crier assez fort pour réveiller son mari endormi. Il arrive aussi que la malade dorme sur un lit à part. Que fait alors la femme pour réveiller son mari dans la nuit ? Elle lui attache le bras avec une ficelle qu’elle tire : voilà la meilleure solution.

Une épouse malade souffre toujours de solitude. Elle trouve un prétexte – le vent a éparpillé les feuilles des arbres, elle a fait un cauchemar, les souris dansent la sarabande – pour réveiller le mari et parler avec lui. Elle ne supporte même pas qu’il dorme alors qu’elle ne parvient pas à trouver le sommeil.

— Ces temps-ci, il ne suffit plus de tirer sur cette ficelle pour que tu daignes te réveiller ! Je voudrais que tu accroches une clochette à la ficelle, une clochette d’argent.

Elle invente ce genre de jeux. Quelle triste musique que ce tintement de clochette qui – ding, ding – réveille le mari au beau milieu de la nuit.

À ce propos, Ranko avait, elle aussi, entravé les jambes de son mari, mais la musique, au lieu d’être le tintement triste d’une clochette d’épouse malade, consistait au contraire en un air joyeux. Elle était danseuse de revue. Au cœur de l’automne, entre les coulisses et la scène, la peau nue et maquillée de Ranko se hérissait de froid, avant qu’à danser le jazz son fond de teint ne s’humecte très vite. En contemplant les jambes de cette danseuse, créature vive et légère, qui aurait pu imaginer qu’elle était ligotée par un homme, son mari ? D’ailleurs, à vrai dire, c’était le contraire : ce n’était pas lui qui enchaînait ses jambes, mais elle qui entravait ses pieds à lui.

Le spectacle terminé, il était vingt-deux heures quand elle prenait un bain dans les coulisses ; quatre jours sur dix, elle rapportait jusque dans leur chambre la chaleur de son bain. Mais les six autres jours étaient consacrés aux répétitions, qui se terminaient à deux ou trois heures, voire à l’aube. Les logements, proches du parc d’Asakusa, abritaient un grand nombre d’artistes, mais la porte principale était fermée avant une heure du matin.

— On laisse une ficelle pendre de la fenêtre du deuxième étage, avait avoué Ranko, dans les coulisses. Et je lui attache les pieds avec cette ficelle. Comme ça, il me suffit de tirer, et il se lève en grognant.

— Alors, c’est un vrai maquereau ficelé !

(Les hommes qui vivent du travail de leurs femmes sont appelés des « ficeleurs ».)[37]

— Voyons, Ranko, tu ne te rends pas compte de ce que tu viens de dire ! C’est risqué ! Par exemple, si c’était moi qui tirais cette ficelle, comme il serait à moitié endormi, il m’ouvrirait en pensant que c’est toi ! Possible même que si je monte dans votre chambre, il ne se rende même pas compte qu’il y a erreur sur la personne ! Bon, je vais tenter l’expérience, et sans attendre ! Je suis ravie de l’information !

Passe encore que toutes les collègues de Ranko se soient ainsi moquées d’elle – mais une bande de voyous avait, elle aussi, intercepté le secret de la ficelle : c’étaient des garçons qui, se procurant on ne sait comment des invitations, considéraient comme leur métier de s’agglutiner sur les gradins des balcons pour héler les danseuses sur scène. Ils avaient donc décidé d’aller tirer sur la ficelle de Ranko.

— Tu sais, ce soir, ça ne m’étonnerait pas que des garnements viennent tirer sur la ficelle..., annonça-t-elle à son mari en lui téléphonant des coulisses.

— Ah bon ? dans ce cas je vais remonter la ficelle, répondit-il d’une voix ensommeillée.

— Non, j’ai une meilleure idée, dit-elle avec un sourire. Ce sont de petits vauriens, mais ils m’appellent sur scène : ils se chargent de ma publicité et c’est précieux. Alors j’ai envie de trouver une astuce pour les remercier. De la nourriture, par exemple des petits pains fourrés aux haricots rouges, tu pourrais les attacher à la ficelle ? De toute façon c’est le genre à n’avoir rien mangé depuis le matin, je suis sûre qu’ils seront enchantés. Et j’aurai encore plus de succès, ils vont dire partout que Ranko connaît les bonnes manières.

D’accord, répondit-il dans un bâillement.

Mais lui, pauvre poète, n’avait pas assez d’argent pour acheter des pains. Parcourant la chambre du regard, il ne vit qu’une couronne de fleurs offerte à Ranko.

Se réjouir devant des fleurs plutôt que devant du pain : se pouvait-il qu’une telle attitude n’eût pas complètement disparu de la voie de la délinquance ?

Toujours est-il qu’en tirant d’un coup sec sur la ficelle de Ranko, échangeant en plaisantins des rires étouffés, ils ne sentirent aucune résistance : au contraire un paquet enveloppé de papier journal tomba sèchement à terre. Tiens ? se dirent-ils en levant les yeux, mais la fenêtre de la chambre à l’étage resta fermée. Ils ouvrirent le paquet, qui déversa des fleurs, des fleurs et encore des fleurs. C’étaient les fleurs artificielles que le mari de Ranko avait arrachées à la couronne. Ils s’écrièrent de concert :

— Ça, c’est un geste élégant !

— Quelle habile manœuvre ! Admirable !

— Demain, on lancera ces fleurs à Ranko, sur scène !

Une fleur à la boutonnière, les manches gonflées de leur butin, ils s’en retournaient, quand :

— Au fait, ce n’est peut-être pas Ranko qui a organisé ce feu d’artifice !

— C’est vrai, elle est encore au spectacle.

— Alors c’est une attention de son mari !

— C’est encore plus remarquable !

— Il paraît que c’est un poète...

Quoi qu’il en soit, ils lancèrent ces fleurs à Ranko le lendemain soir.

En vérité, Ranko, plus qu’aucun artiste d’Asakusa, pouvait rentrer tard la nuit pour d’autres raisons que les répétitions. Il lui arrivait d’aller avec des collègues chez un marchand de soupe oden[38] car on y buvait jusqu’à trois heures, ou bien d’être invitée par un spectateur dans un petit restaurant de poulet, ouvert toute la nuit dans le parc. La bande de voyous était au courant. Depuis qu’ils avaient reçu les fleurs, ils s’étaient rangés dans le camp du mari.

— On va lui infliger une punition sévère. Il faut entraîner le mari ailleurs. Et, pendant son absence, il faut monter dans la chambre, mettre dans un baluchon ses vêtements à elle, ses produits de maquillage, etc., y attacher la ficelle, et quand Ranko, ivre morte, la tirera à son retour, c’est le baluchon qui tombera à ses pieds ! Ça voudra dire : allez ouste, dehors !

Le soir où les préparatifs, menés avec diligence, furent achevés, l’un des voyous accosta Ranko qui s’en allait au bras d’un client :

— Tu n’arrêtes pas de tromper ton mari, tu n’as pas peur qu’il te chasse ?

— Ne t’inquiète pas, de toute façon c’est moi qui tiens la ficelle !

 

(1930)

Récits de la paume de la main
titlepage.xhtml
Recits de la paume de la main - Kawabata, Yasunari_split_000.htm
Recits de la paume de la main - Kawabata, Yasunari_split_001.htm
Recits de la paume de la main - Kawabata, Yasunari_split_002.htm
Recits de la paume de la main - Kawabata, Yasunari_split_003.htm
Recits de la paume de la main - Kawabata, Yasunari_split_004.htm
Recits de la paume de la main - Kawabata, Yasunari_split_005.htm
Recits de la paume de la main - Kawabata, Yasunari_split_006.htm
Recits de la paume de la main - Kawabata, Yasunari_split_007.htm
Recits de la paume de la main - Kawabata, Yasunari_split_008.htm
Recits de la paume de la main - Kawabata, Yasunari_split_009.htm
Recits de la paume de la main - Kawabata, Yasunari_split_010.htm
Recits de la paume de la main - Kawabata, Yasunari_split_011.htm
Recits de la paume de la main - Kawabata, Yasunari_split_012.htm
Recits de la paume de la main - Kawabata, Yasunari_split_013.htm
Recits de la paume de la main - Kawabata, Yasunari_split_014.htm
Recits de la paume de la main - Kawabata, Yasunari_split_015.htm
Recits de la paume de la main - Kawabata, Yasunari_split_016.htm
Recits de la paume de la main - Kawabata, Yasunari_split_017.htm
Recits de la paume de la main - Kawabata, Yasunari_split_018.htm
Recits de la paume de la main - Kawabata, Yasunari_split_019.htm
Recits de la paume de la main - Kawabata, Yasunari_split_020.htm
Recits de la paume de la main - Kawabata, Yasunari_split_021.htm
Recits de la paume de la main - Kawabata, Yasunari_split_022.htm
Recits de la paume de la main - Kawabata, Yasunari_split_023.htm
Recits de la paume de la main - Kawabata, Yasunari_split_024.htm
Recits de la paume de la main - Kawabata, Yasunari_split_025.htm
Recits de la paume de la main - Kawabata, Yasunari_split_026.htm
Recits de la paume de la main - Kawabata, Yasunari_split_027.htm
Recits de la paume de la main - Kawabata, Yasunari_split_028.htm
Recits de la paume de la main - Kawabata, Yasunari_split_029.htm
Recits de la paume de la main - Kawabata, Yasunari_split_030.htm
Recits de la paume de la main - Kawabata, Yasunari_split_031.htm
Recits de la paume de la main - Kawabata, Yasunari_split_032.htm
Recits de la paume de la main - Kawabata, Yasunari_split_033.htm
Recits de la paume de la main - Kawabata, Yasunari_split_034.htm
Recits de la paume de la main - Kawabata, Yasunari_split_035.htm
Recits de la paume de la main - Kawabata, Yasunari_split_036.htm
Recits de la paume de la main - Kawabata, Yasunari_split_037.htm
Recits de la paume de la main - Kawabata, Yasunari_split_038.htm
Recits de la paume de la main - Kawabata, Yasunari_split_039.htm
Recits de la paume de la main - Kawabata, Yasunari_split_040.htm
Recits de la paume de la main - Kawabata, Yasunari_split_041.htm
Recits de la paume de la main - Kawabata, Yasunari_split_042.htm
Recits de la paume de la main - Kawabata, Yasunari_split_043.htm
Recits de la paume de la main - Kawabata, Yasunari_split_044.htm
Recits de la paume de la main - Kawabata, Yasunari_split_045.htm
Recits de la paume de la main - Kawabata, Yasunari_split_046.htm
Recits de la paume de la main - Kawabata, Yasunari_split_047.htm
Recits de la paume de la main - Kawabata, Yasunari_split_048.htm
Recits de la paume de la main - Kawabata, Yasunari_split_049.htm
Recits de la paume de la main - Kawabata, Yasunari_split_050.htm
Recits de la paume de la main - Kawabata, Yasunari_split_051.htm
Recits de la paume de la main - Kawabata, Yasunari_split_052.htm
Recits de la paume de la main - Kawabata, Yasunari_split_053.htm
Recits de la paume de la main - Kawabata, Yasunari_split_054.htm
Recits de la paume de la main - Kawabata, Yasunari_split_055.htm
Recits de la paume de la main - Kawabata, Yasunari_split_056.htm
Recits de la paume de la main - Kawabata, Yasunari_split_057.htm
Recits de la paume de la main - Kawabata, Yasunari_split_058.htm
Recits de la paume de la main - Kawabata, Yasunari_split_059.htm
Recits de la paume de la main - Kawabata, Yasunari_split_060.htm
Recits de la paume de la main - Kawabata, Yasunari_split_061.htm
Recits de la paume de la main - Kawabata, Yasunari_split_062.htm