Anna la japonaise
Frère et sœur possédaient ensemble un porte-monnaie. Ou, plus exactement, l’aîné empruntait parfois son porte-monnaie à la cadette. C’était un objet en forme de fer à cheval, en cuir noir, avec une bordure rouge pour signe de féminité. C’est pourquoi, même si Anna avait possédé le même, il ne se serait pas méfié et aurait plutôt pensé que cette jolie Russe suivait, elle aussi, la mode des étudiantes...
Oui, quand il avait été entraîné par sa sœur dans un grand magasin, celle-ci lui avait dit, en désignant de sa bouche l’étiquette « Tout à cinquante sen » accrochée au panier posé sur une vitrine où étaient exposés des produits de beauté :
— Toutes les filles de la classe ont ce porte-monnaie !
Ils en avaient fait l’emplette sur-le-champ.
Anna possédait le même porte-monnaie... Il l’avait vu quand elle avait acheté des fèves salées, les longues traînes de son châle noir couvrant l’étal du marchand ambulant comme les ailes d’une chauve-souris morte. Cette vision lui avait suffi pour avoir envie de s’approcher et lui adresser la parole. De son aile noire, Anna recouvrit les épaules de son frère cadet, Israël, qu’aucune veste ne protégeait. Daniel, le benjamin, frottait sa tête découverte contre les poches arrière d’un vieillard.
Les coulisses des baraques de foire du parc d’Asakusa déversaient un flot d’artistes et de vendeuses de billets ; c’était l’heure où l’on remarquait la présence des vagabonds. Pourtant les musiciens russes marchaient d’un pas lent de miséreux, foulant l’ombre gelée des arbres dénudés. Il les suivit, les devança, parvenant sur leurs pas jusqu’à une auberge misérable derrière le parc. Et, pour voir Anna marcher le long de la galerie de l’étage, il s’adossa en face, contre le mur blanc de la clinique des troubles digestifs... et là il se pétrifia.
En effet, un collégien se trouvait là, plaqué sur le mur blanc comme un gecko, tentant de se hisser plus haut pour fixer l’étage de l’auberge. Il avait dû, lui aussi, suivre les traces d’Anna. Le collégien et le lycéen, évitant de se dévisager pour ne pas voir chez l’autre la même expression tendue, comme au bord des larmes, restèrent là debout plus de dix minutes dans le froid qui glaçait leurs pieds. Soudain, le collégien, ayant rabattu sa cape par-dessus la tête, fila comme un chien. Le lycéen, lui, entra dans l’auberge. Quand il fut dans la chambre qui jouxtait celle d’Anna, le commis lui dit :
— Je m’excuse, mais vous devez payer à l’avance.
— Ah, c’est un yen trente sen, n’est-ce pas ?
Ce disant, il chercha dans la poche de sa veste, sans trouver le porte-monnaie. Affolé, il fouilla dans les sept poches que comptaient ses vêtements – en vain.
« Anna me l’a volé tout à l’heure ! »
Lorsque Anna et les Russes étaient sortis des coulisses de la salle N, ils s’étaient arrêtés devant la baraque de patinage à roulettes pour se mêler à la foule des spectateurs. Lui s’était placé juste derrière Anna, effleurant de sa cape, imperceptiblement, son châle à elle. Bientôt Anna avait voulu repartir et, en se retournant, elle avait marché sur son pied.
— Désolé ! avait alors laissé échapper le lycéen.
Elle, les joues toutes rouges, lui avait souri. Les sourcils arqués, le bord des lèvres un peu étiré, c’était un sourire d’oiseau de proie accompagné d’un regard froid qui le dévisagea avant qu’elle ne baisse la tête. Il avait alors décidé de la suivre... Et c’est à ce moment-là qu’il s’était fait détrousser.
Le commis, les mains encore posées sur le plancher du couloir, levait sur lui des yeux méprisants.
— J’ai bien l’impression que j’ai perdu mon porte-monnaie. Je ne peux pas vous faire apporter l’argent par ma sœur demain matin ?... C’est embêtant. Il faudrait téléphoner là où j’habite... Quoique ma sœur ne pourrait pas venir jusqu’ici dans la nuit.
— C’est que les clients doivent toujours payer d’avance.
— Vous refusez de me prêter la chambre, alors ?
— Je regrette... Il y aura peut-être encore des trains, et puis, si vous êtes à Hongô[35], vous pouvez même rentrer à pied.
Le regard absorbé – fixant seulement une chaussure de scène abandonnée dans le vestibule par Anna, il descendit l’échelle de l’auberge. Et s’en fut vers Hongô, en entonnant des airs russes qu’il chantait en anglais.
— Bienvenue ! fit le même commis la nuit suivante en l’accueillant d’un air indifférent.
Par un interstice des parois coulissantes, il jeta un coup d’œil dans la chambre d’Anna. Dans l’alcôve traînaient les sous-vêtements froissés d’Anna et de ses frères ; il y avait aussi deux valises abîmées par l’âge, dont l’une était surmontée par un sachet de fèves salées, un harmonica rouillé, dans une malle à vêtements une couronne de fleurs poussiéreuse et un petit cheval de bois fait de planches clouées... À part cela il n’y avait rien. Le cheval de bois, renversé, portait à son cou une décoration russe qui, elle, ne faisait pas l’effet d’être un jouet.
La servante venue préparer la literie lui donna du « Patron ! » pour la première fois de sa vie, et ouvrit d’un coup les parois mitoyennes :
— Si la fille étrangère vous plaît, je peux vous la présenter.
— Quoi ?
— Est-ce que vous paieriez vingt yens ?
— Mais enfin, enfin ! Elle n’a que douze ans !
— Tiens ? Douze ans !
Dès le retour d’Anna et de sa famille, les frères se couchèrent après avoir seulement échangé quelques mots. Lui resta à frissonner de tout son corps sur son matelas sans confort.
Le troisième soir, il revint avec les vingt yens qu’il avait réussi à emprunter à des amis, mais la servante n’était plus la même.
Après que son père et ses frères se furent endormis, Anna continua à chantonner. Glissant un œil par un interstice, il vit qu’elle était assise, les pieds enfouis dans la couche. Sa jupe était posée par terre, pliée selon les règles de l’art. Sur ses genoux s’amoncelait un tas de sous-vêtements : Anna était en train de les repriser avec une aiguille japonaise.
En entendant les premiers vrombissements des voitures dans la ville, il jeta un nouveau coup d’œil : il n’aperçut que les cheveux d’Anna assoupie dans les bras d’Israël. Sur l’autre couche, dormaient le père et Daniel. Il ouvrit doucement la cloison et, en rampant, alla déposer son porte-monnaie au chevet d’Anna... L’objet était en cuir noir, en forme de fer à cheval avec un liséré rouge : il était passé exprès par le grand magasin pour acheter le même.
Quand il se réveilla à nouveau, les yeux gonflés d’avoir pleuré, il y avait près de la cloison de sa chambre... deux porte-monnaie identiques côte à côte ! Le plus neuf contenait les vingt yens de la veille, le vieux seize yens et des poussières, soit exactement la somme qu’elle lui avait volée l’autre jour. Dans la chambre voisine, il ne restait plus qu’une malle à vêtements et une couronne de fleurs poussiéreuse. Anna et sa famille avaient fui. C’était son attention à lui, tout enfantine, qui avait au contraire effrayé Anna. Il cassa un chrysanthème de la couronne artificielle, le mit dans son porte-monnaie et se précipita à la salle N. Le programme du cinéma avait changé. Les noms d’Anna et des siens ne figuraient plus sur l’affiche.
Les Rupowsky étaient des orphelins de l’aristocratie russe, condamnés à l’errance après la révolution : durant les pauses entre les films, Anna, douze ans, jouait du piano, Israël, huit ans, du violoncelle, et Daniel, six ans, chantait des berceuses du pays.
De retour à leur chambre, il s’adressa à sa sœur :
— J’ai récupéré le porte-monnaie de l’autre jour. Quand je suis passé à la police d’Asakusa, ils m’ont dit qu’une jolie petite Russe l’avait ramassé.
— Tant mieux ! Et tu l’as remerciée, cette fille ?
— Ce sont des voyageurs, je ne sais pas où ils sont partis... On y avait pourtant renoncé, hein ! Achetons un souvenir russe en son honneur.
— Depuis la révolution, on ne trouve plus rien de russe par ici. Seulement des marchands de draps.
— En tout cas, achetons un souvenir luxueux, qu’on gardera longtemps.
Et il paya à sa sœur, dans le même grand magasin, un coffret à maquillage tendu de cuir écarlate... Trois ou quatre années plus tard, ce coffret accompagna la jeune femme dans son voyage de noces.
Une nuit de mars à Ginza[36], une bande de jeunes, des voyous selon toute apparence, s’avançait en occupant toute la largeur de l’avenue. Il s’écarta en s’abritant près d’un des arbres de l’allée, quand il aperçut, derrière le groupe, un bel adolescent au teint laiteux de poupée de cire. Un kimono bleu d’étoffe rude, un chapeau cloche, noir et vieux, enfoncé jusqu’aux yeux, une cape d’étudiant aux bords effilochés, les pieds nus dans des geta surélevés – des pieds si jolis qu’ils vous donnaient envie de les mordre... Une femme ? À l’instant où ils se croisaient, il dit :
— Ah ! Anna ! C’est Anna !
— Non, c’est pas Anna. Je suis japonais, affirma nettement l’adolescent, avant de disparaître avec la rapidité du vent.
« C’est pas Anna, je suis japonais », murmura-t-il, avant de glisser la main, soudain, dans la poche intérieure de sa veste. Son porte-monnaie avait disparu.