La fiancée des pauvres
Son seul luxe était de se faire belle avec du citron. C’est pourquoi sa peau était blanche et lisse comme un parfum plein de fraîcheur. Après avoir coupé un citron en quatre, elle en pressait le quart pour sa lotion de beauté. Elle conservait précieusement les trois autres morceaux en déposant sur leur chair un papier délicat. Sans la sensation de froid créée par le contact rafraîchissant du jus de citron sur sa peau, elle ne parvenait pas à sentir l’arrivée du matin. Quand l’homme ne la regardait pas, elle se frictionnait aussi les seins et les cuisses avec le jus du fruit.
En l’embrassant, il lui disait :
— Du citron. Tu es arrivée jusqu’ici en nageant dans un fleuve de citrons... Tiens ! Lécher le citron m’a donné envie de manger une navel !
— Oui ! répondait-elle, et elle allait acheter une petite orange en emportant une pièce de cinq sen en nickel.
Ce faisant, elle renonçait à la joie de sentir le citron sur sa peau au sortir du bain. Dans leur maison en effet, il n’y avait rien d’autre qu’une pièce de nickel et le parfum du citron. Sur une table de fortune faite de vieilles revues entassées, l’homme écrivait des pièces qui, non seulement ne se vendaient pas, mais de plus étaient d’une longueur démesurée.
— Le premier acte se situe, en ton honneur, dans un bois de citronniers. Je n’en ai jamais vu, mais par contre j’ai déjà admiré les couleurs des collines de mandariniers à Kii. Les belles nuits de lune à l’automne, beaucoup de gens se déplacent, même depuis Ôsaka, pour venir les contempler. À la lueur de la lune, les mandarines voltigent comme des feux follets, c’est comme une mer de rêve, lumineuse. Or les citrons sont d’un jaune bien plus clair que les mandarines ! Ce sont des lumières bien plus chaleureuses. Si je pouvais rendre cet effet sur scène...
— Oui...
— Ça ne t’intéresse pas ?... À vrai dire, je n’arriverai pas à écrire une pièce dans le genre gaieté des tropiques. Ce sera pour plus tard, quand je serai lancé et célèbre.
— Pourquoi les hommes devraient-ils tous réussir ?
— Parce qu’ils ne peuvent pas vivre autrement. Mais ma réussite à moi est maintenant bien incertaine.
— Je ne veux pas de ta réussite. À quoi ça sert ?
— Là, sur ce point tu es moderne ! Par exemple les étudiants de nos jours haïssent les bases qui les supportent, ou s’ils ne les haïssent pas en tout cas ils les mettent en doute. Ils se doivent de les détruire, et savent d’ailleurs qu’elles seront détruites. La « réussite sociale », c’est tenter de grimper toujours le long d’une échelle, sur des fondations que l’on sait devoir être détruites. Et plus on monte, plus c’est risqué. Ce qui n’empêche personne, ni l’intéressé ni bien sûr son entourage, d’éprouver l’obligation de gravir cette échelle. De nos jours, réussir signifie être amoral. Ainsi va le cours du temps. Moi que la pauvreté attriste, je suis dépassé. Toi qui es pauvre et gaie comme un citron, tu es moderne.
— Pourtant, je ne suis que la fiancée d’un homme pauvre. Il suffit aux hommes de faire carrière, et d’ailleurs ils ne pensent qu’à ça. Mais les femmes... Il n’en existe que deux sortes : les fiancées des pauvres et les fiancées des riches.
— Tu caricatures !
— Je suis sûre en tout cas que tu réussiras. Vrai. Mon regard sur les hommes est infaillible, il est comme celui du dieu qui gouverne le destin. D’évidence tu réussiras.
— Et je t’abandonnerai ?
— Sûrement.
— Voilà pourquoi tu veux empêcher ma carrière !
— C’est faux. Je me suis toujours réjouie de toutes les réussites. Je suis une sorte de nid d’oiseau qui voit s’éclore des œufs appelés carrières.
— Cesse tes jérémiades. Je n’éprouve aucun plaisir à t’entendre parler de tes anciennes amours. Toi-même, qui te fais belle avec du citron, tu es une aristocrate !
— Oh, tu crois ? Un citron ça fait dix sen, partagé en quatre ça fait deux sen et cinq ri[33]. C’est ce que je coûte par jour.
— Alors si tu meurs, je planterai sur ta tombe un citronnier, tu veux ?
— Oui, souvent j’imagine les choses. Si je meurs, il n’y aura pas de stèle, juste quelques tablettes bouddhiques[34] mais des personnalités, en jaquette, viendront en voiture se recueillir sur ma tombe.
— Arrête de parler de personnalités. Chasse les fantômes de la réussite.
— Mais tu vas réussir très vite, toi aussi.
En effet, sa foi était aussi inébranlable que le destin. Son regard sur les hommes, tel celui du dieu qui gouverne le destin, ne commettait aucune erreur. C’est pourquoi elle n’avait jamais fréquenté d’hommes dépourvus du talent de réussir. Son cousin et premier amoureux avait une fiancée officielle, qui était une autre cousine, fortunée. Or il avait quitté cette dernière pour la rejoindre dans une chambre à l’étage, menant une vie aussi miteuse qu’un vieux kimono d’été. L’année où il était sorti de l’université, il avait été reçu troisième au concours des Affaires étrangères : il fut alors nommé à l’ambassade de Rome. Le père de la cousine riche la supplia de bien vouloir se retirer – ce qu’elle fit. Son deuxième amoureux, un étudiant en médecine désargenté, l’abandonna pour épouser la fortune qui lui permettrait de bâtir un hôpital. Son troisième amoureux, petit marchand de radios, déplaça sa boutique, des ruelles secondaires vers l’avenue principale, prétextant que la forme de ses oreilles faisait fuir l’argent : en fait sa maîtresse habitait sur l’avenue principale. À nouveau, elle fut abandonnée dans les ruelles de traverse, avec la misère pour toute compagnie. Le quatrième amoureux, quant à lui... Et le cinquième...
Le dramaturge pauvre qui était son amoureux actuel finit par mettre un point final à sa pièce très longue, alors que des chercheurs en sciences sociales, des radicaux, s’étaient mis à fréquenter assidûment leur logis. Comme il l’avait promis, il avait bien introduit un bois de citronniers dans sa pièce. Mais, dans la société réelle, il ne voyait pas où trouver le moindre bois de joyeux citronniers. Ce bois était le lieu de l’épilogue. Après l’effondrement des fondations, venait l’épilogue où hommes et femmes se parlent dans un monde idéal – dans un bois de citronniers. À cause de cette pièce pourtant, il se prit de passion pour l’actrice principale d’une troupe de théâtre moderne. Comme toujours, la femme aux citrons s’éloigna. Comme elle l’avait prévu, il avait lui aussi réussi. Il avait gravi les barreaux de l’échelle.
L’amoureux suivant était un ouvrier qui passait parfois par l’antre du dramaturge pousser quelques cris martiaux. En vérité, sa clairvoyance sur les hommes – ce don reçu de Dieu – avait-elle fini par ? Toujours est-il que cet homme-là ne fit pas carrière. Tout au contraire, il perdit son travail en tant qu’agitateur. Et elle avait perdu son regard perspicace. Or c’était ce qui donnait un sens à sa vie. Elle était finie. S’était-elle lassée de la réussite ? Avait-elle commis quelque erreur grave, lourde de signification ?
Le jour de son enterrement, la pièce du dramaturge se jouait en fanfare. Il sentit que sa nouvelle maîtresse, dans le rôle principal, imitait les accents de l’amoureuse aux citrons. Lorsque le rideau retomba sur une éclatante réussite, il ramassa tous les citrons du décor, les entassa dans sa voiture et fonça vers la tombe de la fiancée des pauvres. Or, qui avait pu les apporter ? Devant les tablettes bouddhiques, des citrons brillaient déjà d’une lumière joyeuse, empilés comme autant de pleines lunes.
— Même ici il y avait un bois de citronniers !