Le culte d’O-Nobu

 

 

 

Un grand châtaignier se dressait dans la cour d’une auberge thermale sise dans la montagne. Le jizô[9] d’O-Nobu avait été érigé à l’ombre de cet arbre.

D’après les chroniques locales, cette O-Nobu était morte en 1872, à soixante-deux ans. Après avoir perdu son mari, à l’âge de vingt-trois ans, elle était restée veuve. Autrement dit, elle se donnait à tous les jeunes du village, sans exception. Elle traitait avec une absolue équité tous ces gaillards des montagnes. De leur côté, ils avaient instauré une hiérarchie pour se la partager. Lorsqu’un adolescent atteignait un certain âge, les jeunes du village l’accueillaient parmi les copropriétaires d’O-Nobu. Lorsque l’un d’entre eux prenait femme, alors il devait quitter le groupe. Grâce à cette O-Nobu, les jeunes de la montagne n’avaient pas à franchir les sept lieues et le col qui les séparaient des femmes du port ; ainsi les jeunes filles de la montagne restaient pures, et les épouses, fidèles. De la même façon que tous les hommes de la vallée pénétraient dans leur village en traversant le pont suspendu, tous les jeunes du village étaient devenus des hommes grâce au corps d’O-Nobu.

Il trouva que la légende était belle. Il éprouvait de l’admiration pour cette O-Nobu. Mais son jizô, lui, ne gardait pas trace de ce qu’elle avait été autrefois. On distinguait à peine les traits d’un visage sous une tête tondue. Peut-être n’était-ce qu’une vieille statuette renversée dans un cimetière et qu’on avait ramassée.

Derrière le châtaignier, se trouvait une maison de rendez-vous. Les clients qui s’y glissaient discrètement depuis l’auberge thermale ne manquaient pas, en passant sous les branchages de l’arbre, de caresser la tête chauve et lisse d’O-Nobu.

Un certain jour d’été, il commanda avec deux ou trois autres clients de la glace pilée au sirop. À peine en eut-il pris une bouchée qu’il la recracha en fronçant les sourcils.

— Ce n’est pas bon ? demanda la servante de l’auberge.

Il désigna du doigt ce qui se cachait derrière le châtaignier :

— Ça vient de là, hein ?

— Oui.

— C’est une femme de là-bas qui a pilé la glace, hein ? C’est dégoûtant, voyons !

— Comme vous y allez ! D’ailleurs c’est la patronne qui a pilé cette glace. Je l’ai vue en allant prendre la commande.

— Mais les verres et les cuillères, c’est bien ces femmes-là qui les lavent, hein ?

Posant rageusement son verre, il cracha par terre.

Après avoir fait un tour du côté de la cascade, il arrêta une voiture à chevaux. Dès qu’il y fut monté, il fut pétrifié : une fille exceptionnellement jolie s’y tenait déjà. Et plus il la regardait, plus il sentait la femme en elle. La sensualité douce et tiède de ce quartier de luxure avait dû imprégner son corps et humecter sa peau depuis sa petite enfance. Il n’y avait pas le moindre point d’appui sur son corps tout en rondeurs. Pas de corne sur la plante de ses pieds. Son visage sans aspérités, aux yeux noirs grands ouverts, affichait un air absent, plein de fraîcheur, comme infatigable. Rien qu’à voir le teint de ses joues on pouvait deviner celui de ses pieds, et cette peau si lisse provoquait l’envie de l’écraser sous ses pieds nus. Elle était lit, un lit doux sans moralité. Sûrement elle était née pour faire oublier à l’homme sa conscience ordinaire.

Se réchauffant au contact des genoux de la jeune femme, il détourna les yeux pour regarder le mont Fuji flottant au loin sur la vallée. Puis il regarda la femme. Puis il regarda le Fuji. Puis il regarda la femme. Et sentit, pour la première fois depuis longtemps, la beauté de ce que l’on appelle désir.

Accompagnée par une vieille paysanne, la jeune fille descendit aussi de la voiture. Elles traversèrent le pont suspendu, descendirent dans la vallée, et entrèrent dans la maison derrière le châtaignier. Il fut surpris. Tout en éprouvant une satisfaction esthétique devant le sort de la jeune fille.

— Elle, au moins, ne sera ni usée ni dépravée de fréquenter tant d’hommes. Cette putain prédestinée n’aura ni les yeux ni le teint abîmés, ni le cou, ni la poitrine, ni les reins déformés comme la plupart des putains de ce bas monde.

La joie d’avoir découvert un être sacré lui fit monter les larmes aux yeux. Il pensait avoir vu là l’ombre d’O-Nobu.

À l’automne, ayant attendu avec impatience l’ouverture de la chasse, il revint dans cette montagne.

Le personnel de l’auberge s’activait dans la cour. Un des cuisiniers lança un bout de bâton vers la cime du châtaignier. Des bogues colorées roulèrent à terre, et les femmes, les ramassant, se mirent à les peler.

— Bon, un coup pour voir si je sais toujours tirer !

Il extirpa son fusil de son sac et visa la cime de l’arbre. Les châtaignes tombèrent, précédant l’écho de la vallée. Les femmes poussèrent un cri, tandis qu’au coup de feu le chien de chasse de l’auberge s’était mis à frétiller.

Alors il jeta un coup d’œil derrière le châtaignier. La jeune femme s’approchait. Le grain de sa peau était toujours fin et admirable, mais elle avait le teint pâle et terne.

Il se tourna vers la servante à ses côtés.

— Elle était malade, elle est restée longtemps couvée.

Il éprouva une douloureuse déception devant ce qu’était le désir. Pris d’une fureur sans objet, il appuya à nouveau sur la gâchette. Détonation qui déchire l’automne de la montagne. Pluie de châtaignes.

Le chien s’élança vers sa proie et, poussant un bref jappement, il fit le pitre, baissant la tête et tendant une patte. Faisant rouler la bogue à petits coups de patte, il aboya à nouveau pour amuser la galerie. La jeune femme au visage livide s’écria alors :

— Tiens ! Même les chiens se font mal avec les châtaignes !

Cette remarque déclencha un rire général chez les femmes. Lui sentit combien le ciel, cet automne, était haut. Encore un coup.

Goutte dans cette pluie brune de l’automne, une bogue s’écrasa au beau milieu du crâne chauve du jizô d’O-Nobu. La chair de la châtaigne s’éparpilla de tous côtés. Les femmes s’écroulèrent à nouveau de rire avant de s’encourager par des cris vigoureux.

 

(1925)

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