Soleil couchant
Dans le jardin d’un bureau de poste de deuxième classe, une femme myope rédige dans l’affolement une carte-lettre.
« À la fenêtre du wagon – À la fenêtre du wagon – À la fenêtre du wagon », écrit-elle trois fois avant de tout effacer. « Maintenant – Maintenant – Maintenant. »
Le préposé aux plis urgents se gratte la tête avec son crayon.
Dans les cuisines d’un grand restaurant, une serveuse se fait nouer son nouveau tablier par un cuisinier.
— Je dois faire ton nœud dans le dos ? Mais le dos, c’est le passé ! Laisse-moi plutôt nouer tes seins sur le devant !
— Fi !
Même à un poète il arrive d’acheter du sucre. Le petit commis du magasin plante une grande cuiller dans une montagne de sucre.
— Après tout, je préfère renoncer à faire griller mes mochi[8] en rentrant. Si j’arpente la ville avec du sucre dans mes poches, une fantaisie blanche ne surgira-t-elle pas en moi ?
Et à tous ceux qu’il croise, le poète murmure :
— Oh gens ! N’allez-vous pas vers le passé ? Tandis que je marche vers l’avenir. Et celui qui va dans la même direction que moi ? Lui aussi, vers l’avenir ? Il n’en est pas, pas question.
La bicyclette du jeune garçon de la poste tourne autour de la femme myope.
— Hop ! Hop !
— Mais, je suis myope ! Je ne vois même pas le sucre immaculé du marchand de sucre. Alors avoir cru qu’il était à la fenêtre du train avec l’autre ! Est-ce qu’il me... ? S’il vous plaît ! Monsieur le préposé aux plis urgents.
Le poète et la serveuse se sourient dans le restaurant.
— Tu as un nouveau tablier ! Tourne-toi. Montre-moi le papillon blanc qui vient de se poser sur ton dos.
— Non ! Ne regarde pas mon passé.
— Ne t’en fais pas. Je suis arrivé auprès de toi alors que je marchais vers l’avenir.
À ce moment précis, le soleil tombe sans un bruit, lui qui jusque-là était resté accroché au toit de la remise du prêteur sur gages à l’endroit où butait à l’ouest la rue commençant à l’est.
Tous ceux qui l’empruntent laissent échapper un petit soupir et ralentissent, juste le temps de faire trois pas. Mais ils ne s’en rendent pas compte.
Les enfants qui jouent à l’extrémité est du chemin se tournent vers l’ouest, et chacun, fléchissant d’abord les jambes pour se préparer, saute le plus haut possible. Essayant de capter du regard le soleil tombé.
— Je le vois !
— Je le vois !
— Je le vois !
Tous plus menteurs les uns que les autres. Puisqu’ils ne le voient même pas...