34.
Cassandre enfonce deux doigts au fond de sa gorge et essaie de se faire vomir. En vain.
Mes cellules aiment trop le sucre pour écouter mon cerveau.
Elle essaie encore plusieurs fois, puis renonce.
La jeune fille aux grands yeux gris clair récupère dans une poubelle un bonnet, des lunettes et un manteau pour se dissimuler au cas où d’autres personnes auraient vu sa photo. Elle apprécie les poches du manteau qui lui permettront de transporter les aliments qu’elle récupérera dans les poubelles.
Au bout de plusieurs jours d’errance dans la ville, elle s’aperçoit que les gens s’éloignent d’elle comme si elle était atteinte d’une maladie contagieuse. Cette maladie c’est la pauvreté. Et son premier symptôme est la puanteur.
Mon odeur les répugne. Je comprends les Rédemptionais. Bien sûr, quand je demande de sauver ces gens, Kim et Esméralda se moquent de moi et ils ont raison. Tous ces bourges sont aussi mes ennemis.
Cassandre se gratte de plus en plus. Elle n’y prête guère attention, désormais.
Un soir, alors qu’elle essaie de dormir sous un des ponts de la Seine, trois clochards s’avancent d’un air menaçant.
— Je n’ai plus rien. On m’a déjà tout volé, annonce-t-elle aux trois silhouettes patibulaires.
— Si, tu as un corps. Et même qu’on va s’en servir pour bien rigoler, ma jolie.
Tiens, eux aussi pensent voir le futur immédiat.
— Écoutez, messieurs, je n’ai rien contre l’idée que vous vous amusiez un peu, voire « avec » mon corps, je sais que la vie de clochard n’est pas toujours drôle, surtout quand on n’a pas de distractions culturelles.
Ils se regardent, déroutés.
Le pouvoir de la parole.
— Et puis votre vie doit être assez répétitive. Or, c’est bien connu « La routine est le contraire de l’esprit créatif. »
Surtout leur parler sans mépris et avec considération. Ne pas se tromper sur les mots. Chacun a une charge.
— Cependant, malgré ma bonne volonté, ce soir j’ai d’autres occupations qui m’accaparent. En fait cela va peut-être vous paraître ridicule mais je dois sauver des vies.
Essayons la vérité.
Les trois clochards la dévisagent, étonnés par ce discours décalé, mais ne reculent pas. L’un d’eux commence à respirer fort.
Bon, eh bien tant pis, il va falloir utiliser les bonnes vieilles techniques de persuasion adaptées à leur niveau de conscience.
Elle fait mine de se détourner et balance son pied dans l’entrejambe du premier, laboure le visage du second avec ses ongles dressés comme des griffes, mord le troisième, trouve le goût infect et crache, puis s’enfuit, agile comme un renard dérangé par trois ours maladroits.
Les jours suivants, elle constate qu’il n’existe pas la moindre solidarité entre exclus. Pour eux, elle est devenue une proie potentielle. Elle apprend la méfiance, ne jamais s’approcher trop près d’eux, ne jamais dormir tout à fait, rester à distance de ces êtres pour qui la fraternité est une notion de nanti.
Le temps s’assombrit. À nouveau des éclairs, à nouveau la pluie.
Merci pour la douche.
De longs traits liquides la cinglent et l’obligent à se réfugier dans le métro. Elle s’y engouffre juste avant la fermeture d’une heure du matin.
Les sièges sont espacés afin d’empêcher les clochards de s’y coucher, mais elle est trop fatiguée pour aller ailleurs. Elle parvient à s’endormir malgré tout, la tête sur un siège, les fesses dans le vide et les pieds sur un autre siège.