Chapitre 11

 

Lisbeï se rappellerait toujours avec plaisir, parfois avec nostalgie, les huit mois passés avec Kélys dans les Mauterres. Dans le « coin tranquille » de Kélys, au nord de Béthély, sept klims à l’intérieur des pierres bleues, au sommet d’une rangée de petites collines, dans une clairière aplatie entourée d’arbres. Un ruisseau et une grosse cabane, ancienne, bâtie de solides rondins patines par les intempéries, pourvue de vitres épaisses mais translucides, et équipée pour deux personnes, avec des lits, du linge, des ustensiles de cuisine, des réserves de nourriture sèche, des conserves portant le sceau d’Angresea et des bûches de bois empilées bien proprement contre le mur sud, à l’abri d’une grande bâche.

« Tu viens souvent ici ? » Ce fut la seule question que se permit Lisbeï en arrivant. Elle n’avait rien dit en voyant la direction prise par Kélys au sortir de Béthély et elle avait continué à se taire une fois franchies les pierres bleues. Kélys n’avait pas proposé d’explications non plus ; la journée du voyage s’était passée dans le silence le plus complet, sauf quelques phrases utilitaires au moment de la pause-repas.

Kélys posa leur dernier sac sur la table, jeta un coup d’œil circulaire sur la grande pièce unique de la cabane, les mains sur les hanches. « Quand j’ai besoin de réfléchir », dit-elle enfin.

Lisbeï alla s’asseoir sur un des lits ; il n’était pas trop dur : « Et tu as souvent des visiteuses ? »

Kélys lui sourit : « Non.

— Tu m’expliqueras ? »

L’exploratrice se mit à déballer ses affaires : « Que veux-tu savoir ?

— Tout ?

— Voudrais-tu vraiment qu’on te le dise, plutôt que de l’apprendre par toi-même ? » dit Kélys avec un petit rire amusé ; puis, sans attendre la réponse :

« Mais je n’en sais pas tant que cela de toute façon. Lisbéli.

— Que les Mauterres sont bel et bien habitables, en tout cas.

— Que cette zone des Mauterres est habitable et sans danger.

— Habitée ?

— Non. »

Kélys commença à ranger ses affaires dans une des armoires. Avec un soupir, Lisbeï se leva pour en faire autant avec les siennes. Quand elle eut terminé, elle examina ce qui allait être son logis pour huit mois. Il y avait des livres sur des étagères, occupant tout un mur, beaucoup de livres. Des dictionnaires. Des livres d’histoire. Une copie des Fragments. Une copie du carnet. Des romans (plusieurs de Ludivine de Kergoët). Des manuels techniques. Des livres de médecine et d’anatomie. De grands livres de cartes. Des contes – ces livres-là semblaient tout neufs.

« Les Contes de la Chatte Rouge, Kélys ? L’Histoire de la Reine perdue ? Le Cycle de Pimprenelle ? » dit Lisbeï en se retournant vers l’exploratrice qui l’observait, à moitié assise sur la table.

Kélys lui sourit : « Tu m’as convaincue.

— Au moins, dit Lisbeï en se détournant, on aura de la lecture. » Elle alla aux placards, examina d’un œil critique les réserves de nourriture. Elle avait faim.

« C’est juste, pour huit mois.

— Il y a du gibier », dit Kélys.

Curieux comme je me suis vite habituée, écrivit Lisbeï quelque temps après. Mais Kélys a cet art de rendre si évident tout ce qu’elle fait, tout ce qu’on fait avec elle. Ou bien je suis devenue plus adaptable. Et à vrai dire, c’est facile d’établir une routine dans un endroit aussi désert. On se lève de plus en plus tard, à mesure que les nuits allongent. On fait la taïtche. On prépare le déjeuner – une partie considérable du temps se passe soit à faire à manger soit à manger ! On lit, on écrit, chacune dans son coin. De temps en temps, Kélys chasse. Quand il fait beau, on va se promener.

Elle avait vite oublié qu’elle se trouvait dans les Mauterres. Les premiers jours, profitant du beau temps, elle avait examiné avec soin la flore et la faune environnante – mais en cette saison il n’y avait pas grand-chose à observer. À cette altitude, les conifères commençaient à se mêler aux feuillus – lesquels étaient pour la plupart dénudés. Certains étaient de toute évidence des changelines, avec leur écorce à petites écailles presque reptiliennes. Kélys les appelait d’ailleurs arbres-serpents ; leurs feuilles longues et minces comme des aiguilles gisaient alentour en un tapis cassant. Kélys fit goûter de leur fruit à Lisbeï, des graines en forme d’œuf, après les avoir rôties : la texture était agréable, croustillante mais pas trop dure, et la saveur évoquait celle de la noisette. Crues, elles étaient mortelles : elles contenaient une substance paralysante à diffusion très rapide et germaient dans l’estomac de la victime immobilisée, indifférentes aux sucs gastriques – à condition d’avoir été avalées entières. Une seule espèce d’animales les consommaient ainsi, une variété également changeline de merle. Les autres, des rongeuses qui grignotaient les graines, s’en tiraient avec une paralysie plus ou moins longue et des maux d’estomac, et, après quelques expériences malheureuses, n’y revenaient pas. C’était sans doute pourquoi ces arbres n’étaient pas répandus sur un très large territoire : les oiselles n’avaient pas le temps d’aller bien loin. Heureusement que nous ignorons l’existence de cet arbre, ou il y aurait des cauchemars dans les garderies ! commenta Lisbeï ce soir-là, en pensant aux histoires de pommes et de pépins racontées par Mooreï.

Elle ne fit pas de cauchemars, elle, pourtant. Elle était trop grande, maintenant. Et cette enfante – cette embryonne qui se développait dans son ventre et qu’elle nourrissait – c’était… eh bien non, pas ce qu’elle avait toujours désiré, mais c’était la réalisation, après tant d’années, de ce qui aurait dû être, une façon étrange mais appropriée de renouer tous les fils qui constituaient sa vie, même ceux auxquels elle avait pourtant renoncé depuis longtemps. Et ce n’était pas si important, au fond, si elle n’était jamais sa mère par le nom, à cette enfante. Toller n’aurait pas compris cela, bien sûr – elle n’était pas sûre de le comprendre elle-même…

Toller. Elle avait été en train de faire la vaisselle dehors, assise sur un banc, penchée vers la bassine, et elle s’immobilisa si brusquement que Kélys s’inquiéta, posa le plat qu’elle essuyait : « Une douleur ? »

Lisbeï dit « non, non », d’une voix altérée. Toller. Que dirait-elle à Toller ? Et (mais pourquoi seulement après ?) à Guiséia ? C’était la première fois qu’elle y pensait depuis son départ de Béthély. IL y avait eu les préparatifs, le départ, l’installation dans la cabane de Kélys et dans la routine à peine troublée par l’étonnement fugitif d’être, finalement, dans les Mauterres – et de les voir si peu étranges. Toller, Guiséia. Avait-elle évité d’y penser ? Était-ce à cause de cela, cette impression de raz-de-marée, l’esprit tourbillonnant de pensées à demi formulées, le souffle court, le cœur battant ? Toller. Guiséia. Que leur dirait-elle ?

Leur dirait-elle ? Le moins de gens serait au courant, le mieux ce serait, n’est-ce pas ? Mais que pensait-elle là ? Comment ne pas leur dire ? Comment ne pas dire à Toller… Toller à Wardenberg, la cuillère de bouillie à la main, ouvrant la bouche de concert avec la petite de Sygne. Toller à Béthély, écoutant Cynria lui expliquer gravement ses leçons de la journée…

Toller à Angresea, au chevet de Sylvane. Si elle ne portait pas l’enfante à terme… si l’enfante ne survivait pas à la naissance… (Beaucoup plus tard, elle se rendrait compte qu’elle n’avait jamais envisagé l’hypothèse que l’enfante puisse naître viable mais mal formée, ou qu’elle puisse être un garçon. Ou qu’elle-même ne survive pas à la naissance. Elle aurait eu raison mais elle ne pouvait pas l’avoir su d’avance, n’est-ce pas ? C’était comme si la force de sa certitude avait écarté les possibilités négatives, comme si elle avait fini par créer, en se la racontant, cette enfante qu’elle n’avait au départ pas désirée.) Mais si l’enfante ne vivait pas, imposer à Toller cette nouvelle souffrance – et à Guiséia…

Elle se redressa, s’appuya aux rondins chauffés par le soleil montant. Le premier tumulte de la prise de conscience s’était dissipé. Elle se sentait flotter dans une étrange lucidité où les idées se déployaient et s’organisaient au ralenti mais avec une sûreté inexorable. Toller, Guiséia. Elle ne leur dirait pas seulement qu’elle avait eu une enfante de Toller – si elle parlait. Elle leur dirait qu’elle était fertile. Et que Toller était encore fertile. Et Guiséia entendrait…quoi ? Qu’elle ne pouvait plus donner d’enfantes à Toller, elle ? Mais il n’était pas question pour Lisbeï d’avoir d’autres enfantes de Toller, non plus !

Quand elles se reverraient, toutes les trois… Car elles se reverraient, Lisbeï en était certaine, et peut-être, sans doute, de nouveau, toutes les trois, ensemble… Elle ne pouvait pas se taire, alors ! Elle ne pouvait pas risquer… Ou alors, avec la drogue anticonceptionnelle inventée par Rowène ? Mais, de toute façon, il faudrait tout leur dire, alors !

Et ne rien dire… Être avec elles, être avec elles ainsi, et ne rien dire… Elle ne pourrait pas. Pas ce silence entre elles, pas ce mensonge !

Mais tout dire… Entre elles, ce savoir, ces regrets, peut-être ces rancœurs…

« Kélys, s’entendit-elle demander soudain, est-ce définitif ? Le fait que je ne sois plus une Bleue ? »

La formulation était curieuse mais elle ne le remarqua pas sur le moment. Après un long silence, la voix de Kélys s’éleva, lente, délibérée : « Pas forcément. »

Lisbeï tourna la tête vers elle. Leurs regards se croisèrent. Lisbeï se mordit les lèvres. Pas forcément. Et si c’était réversible, alors, elle n’aurait pas besoin de tout leur dire…

« Toller, dit Kélys sans inflexion interrogative, sagace, résignée. Et Guiséia. »

Lisbeï acquiesça, sans savoir si elle était soulagée ou irritée de cette clairvoyance.

« Serais-tu certaine de leur discrétion ? »

Évidemment ! Ce n’était pas ça…

« Il faudrait au moins attendre de savoir si l’enfante survit, non ? » poursuivit Kélys.

Attendre combien de temps ? Et tout leur dire seulement si l’enfante finissait par mourir ? Leur avouer un silence de combien de temps, alors ? Sylvane avait vécu jusqu’à sa quatorzième année. Non !

Lisbeï observa un moment Kélys, qui avait plié son torchon sur ses genoux et le lissait d’une main distraite. « Tu crois que je ne devrais rien leur dire.

— Moins on sera au courant, mieux cela vaudra, dit enfin Kélys, d’un ton curieusement vaincu.

— Je déciderais pour elles ? » Lisbeï l’avait bien pensé elle-même mais se l’entendre dire par autrui, comme d’habitude, réveillait ses réflexes.

« Si tu le leur disais par principe, tu ne déciderais pas pour elles ?

— Mais on ne dirait jamais rien à personne, alors.

— On ne le dit pas n’importe quand ni n’importe comment. Et sûrement pas pour se délivrer de ce qu’on a peut-être du mal à porter toute seule soi-même. »

J’ai protesté mais elle n’a pas bronché et j’ai été obligée d’y réfléchir. Un argument si familier. Il a une autre résonance, maintenant. Ce ne serait pas par « principe », ni par culpabilité, ni pour punir Toller que je le lui dirais (et à Guiséia). Je le sais et Kélys aussi. Mais quand j’ai parlé du carnet en pleine Assemblée, cette année-là, c’était peut-être vraiment pour me venger, et pour me libérer – et pour me punir. Pour quelle raison exactement parlerais-je, alors, ou ne parlerais-je pas à Toller – et à Guiséia ?

Et elles, que feraient-elles ? Évidemment, ai-je répliqué à Kélys, évidemment elles se tairaient, cela resterait entre nous. Mais en suis-je si certaine ? Puis-je prendre ce risque ? D’un autre côté, ai-je le droit, avons-nous le droit de dissimuler la vérité, et pour combien de temps ?

Le lendemain, Kélys demanda seulement à Lisbeï si elle avait pensé à ce qu’elles diraient à Béthély en revenant des Mauterres – elles étaient censées les explorer, après tout.

Lisbeï contempla le bosquet d’arbres-serpents, en un éclair mesura et admit sa défaite : « Moins contaminées qu’on ne le pensait à la frontière, mais encore beaucoup trop de changelines. Nous avons dû nous contenter d’explorer le long des pierres bleues. Sûrement trop dangereux d’aller à l’intérieur. »

Elles se regardèrent un moment. Kélys détourna les yeux la première. Elles n’abordèrent plus le sujet. Lisbeï avait pensé que Kélys lui parlerait encore de Toller et de Guiséia. Mais peut-être Kélys croyait-elle pouvoir deviner sa réponse à partir de celle qu’elle avait faite pour les Mauterres. Peut-être aussi Kélys avait-elle compris que le temps était passé où Lisbeï l’écoutait trop bien.

Elles auraient d’autres conversations, cependant, tranquilles, les pieds allongés devant le gros poêle qui chauffait la cabane et, plus tard, au retour de la printane, en se promenant dans les collines. Lisbeï ne savait plus très bien, quand elle exprimait ses pensées à voix haute, si c’était une façon d’interroger Kélys ou de s’interroger elle-même. Ce n’était plus très important – ni d’interroger Kélys sur ce qu’elle savait, même si elle ne savait pas « tout ». Avec la croissance de l’enfante, à mesure que Lisbeï devenait plus lourde, plus lente, le temps et ses impatiences se suspendaient aussi, dans une vaste satisfaction organique. Le monde extérieur s’éloignait de plus en plus, comme si la taïtche à laquelle elle se livrait chaque matin en compagnie de Kélys avait diffusé de plus en plus loin dans la journée. Même hors de la taïtche, Lisbeï pouvait sentir le cœur de l’enfante battre en elle, elle pouvait percevoir les mouvements infimes des membres minuscules, presque la voir se dérouler lentement, se déployer pour prendre peu à peu sa forme d’humaine, rose et nacrée, un peu transparente puis de plus en plus dense, les doigts comme des fleurs en train de s’ouvrir, la tête penchée, peut-être déjà pensive, qui sait à quoi elle pensait peut-être déjà, cette enfante de six mois, de sept mois, de huit mois… Et dans la taïtche, c’était comme un autre paysage en miniature, inachevé, mais avec sa propre luminescence déjà, soulevé parle mouvement de la transformation, obstiné à devenir, jamais au repos.

Et c’est en nous et ce n’est pas en nous, c’est en nous, de nous, et en même temps séparé : identique et différente. Toller pourrait-il le comprendre, cela ? Mais ce n’est pas pareil (et après avoir réfléchi un moment, elle écrirait de nouveau). Ce n’est pas pareil. Il y a pensé, sûrement, pour ses enfantes. Il doit pouvoir l’imaginer, s’en émerveiller comme moi. Mais pas le ressentir lui-même ainsi. Mon plaisir n’était pas son plaisir, même avec la lumière et même aussi proches que nous l’étions – plus que proches, imbriquées l’une dans l’autre ! Mon plaisir avec Guiséia n’était même pas comme celui de Guiséia ! Non, nous sommes chacune, chacun, dans notre corps, et même quand les corps sont identiques, les personnes ne le sont pas. À plus forte raison, alors, quand les corps ne sont pas identiques. Et tant mieux : comment pourrions-nous nous toucher les unes les autres et exister quand même, sinon ? Et elle sourit à Selva disparue, à Tula absente, un peu triste de ne pas avoir compris plus tôt mais heureuse d’avoir compris enfin. Même si elle conserverait toujours la nostalgie de cette unité parfaite qu’elle n’avait pourtant jamais connue avec Tula sinon dans son désir. Elle savait maintenant d’où il lui venait, ce désir, ce souvenir, comme l’enfante à naître le comprendrait peut-être aussi un jour.

 

* * *

 

Trois jours avant l’accouchement (c’est la dernière entrée dans le journal de Lisbeï pour cette période), elles eurent une visite.

Elli faisait chaud. Lisbeï aurait souffert de la chaleur si Kélys ne lui avait appris à s’en dissocier, comme elle lui avait appris à ignorer les malaises de plus en plus douloureux de la grossesse. Il s’agissait de se plonger dans une transe légère et de visualiser la façon dont le corps pouvait se débarrasser de ses inconforts. « On devrait inclure cela dans la préparation des Rouges », avait remarqué Lisbeï. Le commentaire de Kélys ne l’avait pas surprise : cela ne fonctionnait pas pour tout le monde – seulement pour de petites Lisbeï au bras cassé, des Tula à la cheville fêlée, des Kélys, des Toller, des Guiséia. Antoné n’y était jamais parvenue, malgré tous ses efforts.

Vêtue seulement d’une ample tunique de voile de coton, Lisbeï était à demi couchée à l’ombre du grand arbre-serpent qui se dressait en face de la cabane – sans doute un des premiers du bosquet, le plus haut, le plus large. Adossée au tronc, un coussin sous les reins, les jambes étendues devant elle, invisibles derrière la colline de son ventre, elle avait fermé les yeux et s’efforçait de ne pas avoir chaud, distraite par les grésillements et les stridulations des insectes. En fait, à ce stade de sa grossesse, elle aurait bien voulu pouvoir oublier complètement son corps. Elle l’aurait sans doute pu mais la première fois où elle avait essayé, le quatrième mois, la lumière alarmée, sévère, de Kélys l’avait aussitôt retenue : « Ne fais jamais cela, Lisbéli. C’est trop dangereux, pour toi, pour l’enfante. Ne le fais jamais, de toute façon. Promets-moi. » Lisbeï avait pensé à la nuit avec Guiséia et Toller, à la noirceur sans dimensions où elle avait essayé de sombrer. Elle avait promis – sans poser de questions auxquelles elle savait que Kélys ne répondrait pas.

Non, décidément, elle n’arrivait pas à se concentrer. Avec un soupir, elle rouvrit les yeux, chercha Kélys invisible. Puis, avec maladresse, elle se retourna sur le côté et pécha son journal dans le tas d’objets qu’elle avait apportés pour se tenir compagnie. Elle pouvait essayer de se distraire autrement, si la transe ne voulait pas venir. L’écriture, avait-elle découvert depuis longtemps, en était une sorte de succédané. Elle resta un moment allongée sur le côté mais ce n’était vraiment pas pratique pour écrire. Finalement, avec un mélange d’agacement et d’amusement, elle posa le carnet contre son ventre tendu comme un tambour, sous ses seins gonflés. Oh, elle en avait vraiment assez d’être enceinte.

Neuf mois, c’est trop long, surtout les derniers, écrivit-elle avec une énergie vengeresse. On devrait pouvoir transférer l’enfante ailleurs, les derniers mois. La mettre à grandir ailleurs. De toute façon, une bébé ne devrait pas avoir à sortir de sa mère par cet orifice de toute évidence bien trop petit pour elle.

En fait, ce devait être pénible pour la mère et pour l’enfante. Lisbeï, n’ayant jamais été une Rouge, n’avait jamais assisté à la naissance d’une enfante humaine, mais elle en avait une bonne idée. Elle était inquiète, maintenant, malgré toutes les leçons de Kélys et ses encouragements. Elle avait beau se dire qu’elle n’était ni la première ni la dernière à donner naissance à une enfante, elle pensait avec une compassion nouvelle à Ysande, à Fraine, à Selva, à Tula, à toutes les Rouges condamnées à mettre les enfantes au monde de cette façon.

Condamnées ? Ai-je pensé « condamnées » ? Oui, je comprends bien mieux la rancœur de Fraine à Wardenberg. Voilà encore autre chose que Toller ne pourrait pas vraiment comprendre – et cette fois il ne pourrait même pas le partager. De toute façon, aucun homme ne peut assister… Est-ce que Sygne l’a laissé… ? Non, même pour Wardenberg, ce serait trop, sûrement « Vous êtes bien obligées. » Turri avait encore, raison, somme toute. Et difficile d’imaginer comme ce pourrait être différent, cette fois ! Mettre les bébés à grandir ailleurs… IL faudrait les sortir quand elles seraient minuscules, alors. (Mais comment ?) Être constituer le ventre de la mère. Mais comment ? Une machine ? Impossible. Guiséia dirait : « Rien n’est impossible. » Elle dirait qu’il peut toujours y avoir une machine pour faire ce qu’une humaine peut faire (Heureusement quelle ne le dit pas ! Les Juddites perdraient la voix à force de hurler.) « Mais cela nous transformerait en machines, Guiséia. » « Non, elle dirait, au contraire, ça nous permettrait de devenir vraiment humaines en ayant éliminé la machine en nous. » Je ne sais pas. Je ne crois pas. Ce n’est pas un argument, mais je ne crois pas. Il n’y a rien à « éliminer » en nous, sûrement, ou bien Elli ne nous aurait pas faites ainsi ? D’un autre côté, Elli ne nous a pas faites une fois pour toutes, non plus. Si on en croit Garde et la Promesse, nous ne sommes pas finies, nous devons devenir comme Elli. Devenir Elli, même… Comme Garde, alors ? Mourir et ressusciter ? Vraiment, et pas au sens figuré, comme le suggérait Rowène. Mais qu’advient-il de « on n’a rien sans rien », alors ? Ce ne serait plus vrai ? Du feu sans bois, de la fumée sans feu, de la vie sans la mort ? Il y a quelque chose qui ne va pas tout à fait là-dedans.

Ayant écrit cela, Lisbeï réalisa que quelque chose n’allait pas tout à fait au-dehors, que les insectes s’étaient toutes tues dans la clairière et qu’il y avait une présence. Et, en levant les yeux, elle vit la tigresse blanche.

Elle ne vit pas une tigresse, en réalité ; elle n’utiliserait le terme plus tard dans son journal que parce que Kélys l’aurait utilisé. Elle vit une animale qui ressemblait un peu à une très grosse chatte. À une dizaine de mètres d’elle, et qui la regardait, immobile. Pas vraiment blanche : des rayures indistinctes couraient sur elle avec son souffle, un jeu de la lumière sur son pelage. L’animale avait des yeux bleus très clairs qui ne clignaient pas et une langue d’un rose absurde pendait de sa gueule entrouverte.

Lisbeï n’avait pas peur. Elle se rappelle qu’à aucun moment elle n’a eu peur. Peut-être parce que c’était inutile. Aucune fuite n’était possible, pas couchée par terre, pas avec ce ventre. Très lentement, elle posa son journal à côté d’elle et sa plume de l’autre côté, sans quitter la visiteuse du regard. Elle pensait « visiteuse » : c’était dans la posture aimable, détendue, de l’animale. Qui s’assit et se mit à lécher avec application sa patte antérieure droite ouverte en fleur devant son museau, une très, très grosse chatte bien méticuleuse.

Toujours sans mouvements brusques, Lisbeï se redressa un peu contre le tronc de l’arbre-serpent. Du coin des yeux, elle cherchait la silhouette noire de Kélys, la vit enfin apparaître au bord de la clairière. Et s’immobiliser. Et se remettre en mouvement, à grandes enjambées nonchalantes, vers elle et la tigresse.

Lisbeï concentra toute son attention sur l’animale. Qui avait cessé sa toilette pour tourner la tête vers Kélys. Toujours du même pas tranquille, l’exploratrice vint se placer entre elle et Lisbeï. Elle était nue, sans même un pagne, et une partie de l’esprit de Lisbeï admira le jeu des muscles sous la peau ferme de ses cuisses, de ses fesses, de son dos. L’autre partie, un peu hystérique malgré tout, se demanda si même Kélys était capable de lutter à mains nues contre cette animale. La tigresse observait Kélys sans bouger. Quand l’exploratrice se fut immobilisée de nouveau, l’animale se leva et s’approcha d’elle. Maintenant que Lisbeï avait un point de comparaison, elle pouvait en apprécier les proportions : la tigresse arrivait à la hanche de Kélys et devait peser deux fois plus qu’elle. La main de Kélys se posa sur la grosse tête camuse, qui vint se frotter le museau contre sa cuisse. Quelque chose comme un ronronnement s’éleva. Puis la tigresse poursuivit son chemin et s’arrêta près de Lisbeï. Vue de près ainsi, surtout d’une position couchée, elle était énorme, et pourtant Lisbeï n’avait toujours pas peur. Les yeux bleus étaient fixés sur les siens, un de ces regards de chatte, intensément curieux et distants à la fois, puis ils se détournèrent tandis que la tigresse étirait son cou pour poser sa tête sur le ventre de Lisbeï, tout doucement, sans reposer tout à fait dessus, le menton un peu tendu comme pour se faire caresser. Lisbeï sentit sa main droite se lever pour obéir, caressa les favoris blancs sur les joues. Elle s’immobilisa en retenant une exclamation incrédule, jeta un coup d’œil à Kélys, mais l’exploratrice souriait en les regardant.

Baignant dans la vaste lumière satisfaite qui émanait de la tigresse, Lisbeï reprit sa caresse en essayant de ne pas voir les deux canines recourbées sur la lèvre inférieure, frottant l’espace lisse entre les deux yeux à demi fermés maintenant, tandis que la vibration du ronronnement lui résonnait jusque dans la colonne vertébrale. L’irisation de la rayure sur le poil blanc, entre les deux arcades sourcilières, dessinait un M presque parfait, noterait-elle peu après dans son journal.

Chroniques du Pays des Mères
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