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Nouvelle généalogie
Pour oublier, j’entrepris de repeindre trois des quatre chambres du deuxième. Le jour suivant, je me lançai dans le décapage des lattes de bois faisant office de demi-mur dans la salle à manger. Je ne m’arrêtai que quelques minutes pour grignoter. Il était vingt heures passées lorsque ma tante arriva enfin. Lorsqu’elle franchit l’arche séparant la cuisine de la salle à manger, je ne lui prêtai pas la moindre attention, me concentrant sur la tâche à accomplir. Elle me salua joyeusement, mais je ne répondis pas. Je me sentais incapable de parler, craignant de laisser exploser une colère dont je ne comprenais pas clairement la source. Elle perçut mon malaise sur-le-champ et me demanda d’une voix douce :
— Qu’est-ce qui ne va pas, Naïla ?
Je ne bougeai pas, sentant les larmes me monter aux yeux, incapable de me maîtriser. Elle me rejoignit et s’agenouilla difficilement à mes côtés, son généreux tour de taille ne lui facilitant pas la tâche. Elle me força doucement à pivoter pour la regarder. Les larmes roulaient sur mes joues et je ne fis rien pour les retenir. Sans même poser de questions, elle me prit dans ses bras, me berçant comme une enfant. Je mis quelques minutes pour me ressaisir, puis me détachai lentement et me relevai. Elle fit de même, m’observant curieusement, le regard triste.
— Que se passe-t-il ? Est-ce que la solitude a fait renaître tes souvenirs ? Est-ce que… Oh ! Je regrette tellement, je n’aurais jamais dû te laisser seule si longtemps. Tu viens à peine de…
Je ne la laissai pas terminer.
— Non, Tatie. Cela n’a rien à voir avec mon passé. Ou plutôt si, mais pas dans le sens où tu l’entends. Je me suis juste rendu compte que tout ce à quoi je croyais n’était qu’illusion. Et…
Ma voix sonnait plus durement que je ne le voulais, mais je n’y pouvais rien. Elle me regarda, surprise. Il n’en fallait pas plus pour que je me remette à pleurer, me maudissant pour ma faiblesse. Je ne savais plus vraiment quelle attitude adopter, ni comment lui expliquer. Je lui tendis finalement l’extrait de naissance, cause de tout ce bouleversement. Je l’avais conservé sur moi, comme si sa présence suffirait à m’apporter les réponses à mes interrogations, sans que j’aie à questionner ma tante. Elle déplia le bout de papier, le parcourut en silence puis le replia, le regard vide. Elle se laissa ensuite lourdement tomber dans le fauteuil derrière elle. Je quittai bientôt la pièce, abandonnant cette femme que j’adorais, le visage entre les mains et le corps secoué de puissants sanglots. Je ne pouvais la consoler, me sentant aussi perdue, sinon davantage, qu’elle ne devait l’être.
Ma nuit fut peuplée d’arbres généalogiques aux branches cassées, de belles femmes en robes d’époque et d’une multitude de visages connus et inconnus se disputant pour une raison que je n’arrivais pas à saisir. Je compris seulement que j’en étais la cause puisque tous les regards qui se tournaient vers moi arboraient une expression de peur mêlée d’incompréhension. Je me réveillai à l’aube, en nage. Je m’habillai et sortis marcher, espérant que le vent du large apaiserait mes tourments.
Je m’obligeai à faire le vide, me concentrant sur le mouvement de la marée. Je ne sais combien de temps je restai là, le regard dans le vague. C’est la voix de ma tante qui me tira finalement de ma torpeur.
— Je savais que je te trouverais ici. Il n’y a que cet endroit pour t’apaiser lorsque ton cœur est en morceaux et ton âme à la dérive…
Elle garda le silence quelques instants avant de poursuivre.
— Je sais que tu dois m’en vouloir énormément et je doute que tu souhaites me voir en ce moment, mais je pense sincèrement que nous devrions en parler, Naïla… Rentrons, s’il te plaît. S’il est vrai que je te dois des explications, je ne crois pas que tu aies envie de les entendre ici…
Elle laissa sa phrase en suspens, attendant ma réaction. Je me levai lentement et me tournai dans sa direction, les yeux toujours pleins de larmes. Elle m’ouvrit simplement les bras et je m’y réfugiai. Elle était tout ce qui me restait dans ce monde éprouvant et je ne pouvais me passer d’elle. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, elle était la cause de mon tourment, mais aussi l’ancre qui m’empêchait de partir à la dérive. Nous marchâmes en silence pour rentrer et déjeunâmes du bout des lèvres, chacune se préparant à ce qui allait suivre.
Après le repas, je me rendis au salon et attendis, laissant courir mes pensées. Des hypothèses se formaient et se déformaient sans cesse dans mon esprit, certaines plus dérangeantes que d’autres, mais toutes aussi plausibles. Ma tante me rejoignit une dizaine de minutes plus tard. Je la regardai, mais ne dis mot. C’est elle qui devait franchir le pas et je n’avais aucune envie de lui venir en aide, malgré toute l’affection que je lui portais.
Tatie se cala dans son fauteuil préféré, celui qui était d’un bourgogne fané aux accoudoirs très hauts et qui datait du siècle dernier. Elle s’était préparé un verre de vodka pour se donner du courage. Elle n’avait toujours rien dit depuis que nous avions quitté les berges du fleuve et semblait perdue dans ses pensées. Elle me regardait, mais ne me voyait pas vraiment, et je compris qu’elle revivait des moments qu’elle avait cru enfouis à jamais.
Assise en face d’elle, je croisai les bras sur ma poitrine, comme si cela pouvait me protéger, et patientai. C’était encore la meilleure attitude à adopter, en la circonstance. Je n’avais pas très bien encaissé le choc encore et n’étais pas certaine d’avoir envie d’entendre la suite de l’histoire, aussi intéressante fût-elle. Je sentais déjà que mon monde avait de fortes chances de s’écrouler encore un peu plus, si tant est que la chose fût possible. Elle prit finalement une profonde inspiration et se lança, visiblement à contrecœur.
— Le moment semble venu de te révéler certains éléments de ton passé. Je ne sais trop quelle sera ta réaction, mais il est maintenant trop tard pour reculer, de toute manière. Le certificat de naissance que tu as découvert au grenier…
Elle arqua un sourcil interrogateur, voulant probablement savoir si c’était bien là que j’avais fait ma trouvaille. Je fis celle qui ne comprenait pas. Elle poursuivit.
— … est authentique. S’il est demeuré caché pendant de si nombreuses années, c’est davantage pour te protéger toi que moi…
Devant ma réaction d’incrédulité et le début d’une question qui s’échappa de mes lèvres, elle fit un geste pour m’arrêter.
— Je sais que cela peut te paraître étrange, mais c’est la vérité. Avant de continuer, je dois te demander une faveur : ne me pose pas de questions, enfin pas tout de suite, même si je sais que tu en auras beaucoup. Je souhaite que tu prennes le temps, au cours des prochains jours, d’assimiler le peu que je vais te révéler. Tu comprendras mieux ce dont je parle à la fin de mon récit. Un certain nombre de faits te seront exposés maintenant, mais il y en a aussi d’autres que je dois garder sous silence encore un peu. Je te prie de me faire confiance comme par le passé. Tu veux bien ?
La question était presque un murmure et le ton de sa voix, suppliant. Je la sentais au bord de la crise de nerfs, et ma curiosité était plus éveillée que jamais. Si j’éprouvais de la compassion pour son apparente détresse, je sentais également une pointe de colère en moi. Il me semblait que ma vie, déjà passablement compliquée, allait de mal en pis et je ne me sentais pas prête pour de nouvelles révélations. Je dus faire un effort pour me contrôler et acquiescer à sa requête d’un signe de tête. J’avais la désagréable impression qu’elle cherchait à gagner du temps.
— Merci ! me dit-elle, toujours aussi bas, avant de hausser la voix pour continuer. Je comprends fort bien ton ressentiment et je ne peux l’apaiser. Par contre, je peux t’expliquer… en partie du moins.
Ce qu’elle fit au cours des deux heures qui suivirent.
Ma mère était effectivement sa fille. Si le certificat que je possédais depuis mon adolescence était authentique, c’est parce que c’était celui du premier bébé de Joshua et de Mireille. On avait donné le même prénom au second nouveau-né pour faciliter les choses. Il est vrai que je n’avais même pas pensé à comparer les dates de naissance, trop occupée à spéculer sur l’identité des parents. Outre le lieu qui était différent, trente-six jours séparaient les deux documents. Quant à l’identité du père, que je demandai, le terme « Inconnu » était ce qu’il me serait donné pour le moment. Si je décelai le mensonge dans les yeux bleus de ma tante, je ne dis rien, sachant que je finirais tôt ou tard par apprendre la vérité.
À ma connaissance, si un père peut être inconnu de son enfant, il peut difficilement l’être de sa mère. Ainsi, Tatie n’était pas entrée chez les sœurs par choix, mais bien pour cacher son état, plus que dérangeant à cette époque-là pour une jeune fille non mariée. En 1955, il n’était pas question d’être fille-mère et de déshonorer sa famille, surtout une famille qui avait déjà beaucoup fait jaser par le passé.
À sa naissance, on confia donc l’enfant à mon « grand-père » Joshua et à son épouse. Cette dernière, incapable d’enfanter pendant de nombreuses années, avait finalement eu une fille un mois auparavant, mais la petite, de constitution fragile, mourut peu avant la naissance de ma mère et la substitution arrangea tout le monde. Tante Hilda pourrait voir son enfant de temps à autre, son frère et sa femme surmonteraient plus facilement leur chagrin et le poupon aurait une famille aimante et attentionnée. La différence ne se remarqua pas, même si on remplaça un bébé frêle de un mois par un autre plus jeune, mais bien portant. Comme tous les bébés se ressemblent, les voisins crurent que la petite prenait enfin du mieux, après un premier mois difficile. C’était presque trop facile.
Hilda choisit de demeurer chez les sœurs, plutôt que de revenir vivre dans Charlevoix. Elle prétexta que la vie qu’elle avait découverte lui plaisait et que la vocation s’était fait sentir en elle comme une révélation. Elle n’avait alors que dix-huit ans. Son frère avait toujours cru qu’elle et Charles Bouchard, qu’elle fréquentait en ce temps-là, avaient goûté au fruit défendu. Comme ce dernier était marin et en mer au moment de la découverte de la grossesse, on avait préféré, à son retour à l’automne suivant, lui dire que la jeune fille avait choisi la vocation. Comme la question du géniteur ne s’était jamais réellement posée, Tatie n’avait pas eu à inventer ou à broder une histoire quelconque, la vie s’étant très bien acquittée de cette tâche. Tatie m’apprit que le père n’était pas le jeune marin et me précisa simplement qu’elle avait aimé l’homme qui lui avait fait un enfant.
Je crois qu’elle voulait tuer dans l’œuf la possibilité que je la croie libertine et volage. Elle me révéla également que le père de l’enfant était le seul homme qui l’eût jamais touchée. Elle regardait, à ce moment-là, au-dessus de moi, les yeux perdus dans un lointain passé et je sus, à son expression douloureuse, que cette partie de la vérité devrait attendre encore un peu. Les souvenirs qui remontaient à la surface apportaient avec eux des images longtemps enfouies.
Je ne voyais pas pourquoi elle m’avait fait promettre de ne pas poser de question puisqu’il n’y avait pas matière à s’interroger pendant des heures, sauf peut-être sur le père. Je me levai pour quitter la pièce, mais mon mouvement la fit revenir sur terre.
— Non, reste s’il te plaît, me dit-elle, je n’ai pas terminé.
Je repris place dans mon fauteuil, espérant que les explications viendraient enfin. Je ne fus pas déçue.
— Lorsque Joshua est venu chercher ta mère et que je l’ai déposée dans ses bras, elle dormait. Il a pris soin de me demander comment je me sentais et si j’étais certaine d’avoir pris la bonne décision. Je l’ai rassuré, puis il m’a embrassée et il se préparait à partir lorsque la petite s’est réveillée. Elle a ouvert les yeux et mon frère a poussé un cri de surprise. Je lui ai demandé ce qui n’allait pas et il m’a simplement répondu que cette enfant avait les yeux mystérieux de Miranda. Des yeux que tu possèdes également, Naïla. Ces yeux dissemblables étaient l’obsession qui avait rendu ma mère complètement folle lorsqu’elle avait constaté, après ma naissance, que je n’en avais pas hérité.
Au nom de Miranda et à la mention de mes yeux, je redoublai d’attention. Ainsi, c’était elle, la fameuse femme des lettres de la boîte. Décidément, cela devenait intéressant.
— Comme il ne parlait que très rarement de sa belle-mère, je me suis abstenue de poser des questions auxquelles je savais qu’il refuserait de répondre. J’espérais tout de même qu’il s’ouvrirait davantage. Il ne me dit malheureusement rien de plus, si ce n’est qu’il souhaitait que cette particularité ne serait pas annonciatrice d’une vie aussi triste que celle de la personne qui la lui avait léguée. Je l’ai ensuite reconduit aux portes du couvent, le cœur lourd, et je me suis retournée, pour regagner ma chambre. C’est à ce moment-là, croyant ne parler qu’à lui-même, qu’il a dit espérer que les histoires de Miranda n’étaient vraiment que des histoires. Il s’est ensuite adressé à ta mère en disant : « S’il y a ne serait-ce qu’une part de vérité dans ce que ta grand-mère racontait, je te souhaite la meilleure des chances, ma belle enfant. Tu en auras bien besoin. » J’ignore pourquoi, mais la remarque m’avait donné la chair de poule. Vingt-quatre ans plus tard, ta mère disparaissait pour la seconde et dernière fois.
Malgré moi, je haussai les sourcils. À ma connaissance, ma mère n’avait disparu qu’une seule fois, mais pour de bon. J’aurais voulu poser des questions, mais je me souvins de la promesse faite plus tôt et m’en abstins. Je laissai donc Tatie poursuivre, mais elle sembla lire dans mon esprit.
— Je sais que les interrogations surgissent de plus en plus en toi et que tu brûles d’envie de leur trouver une réponse, mais je ne te dirai qu’une dernière chose. Il semble que ta vie représente énormément pour des gens dont tu ne soupçonnes même pas l’existence. Aujourd’hui, serais-tu prête à croire que notre monde, celui que tu as toujours connu, n’est pas le seul où vit l’être humain ? Serais-tu capable d’accepter qu’il existe un univers totalement différent ? Et enfin, consentirais-tu à t’y rendre, sachant que tu en es probablement la personne la plus recherchée ? Réfléchis sérieusement à tout cela, Naïla. Sers-toi de ton intelligence, mais surtout de cette ouverture d’esprit que j’ai toujours admirée chez toi. Ne crois surtout pas que je suis folle, je peux t’assurer que ce n’est pas le cas, malgré ce que je viens de te dire. Si tu arrives à répondre oui aux trois questions, non pas à la légère, mais avec sérieux, je te relaterai alors ce que je sais du reste de l’histoire.
J’étais trop abasourdie pour lui refuser quoi que ce soit et je lui promis de réfléchir à tout cela. Je me levai, mais elle m’arrêta encore une fois. Elle désirait savoir comment je m’adresserais à elle désormais, puisqu’elle n’était plus ma tante mais ma grand-mère. Nous en discutâmes un court moment puis, d’un commun accord, il fut décidé que je continuerais de l’appeler Tatie ou tante Hilda. Nous étions d’ailleurs les seules à connaître la vérité, tous les autres étant décédés.
Je ne savais trop que penser de toutes ces révélations et je me sentais incapable de me concentrer pour faire avancer les travaux. Il valait donc mieux que je m’éloigne pour un temps. Je marchai vers le quai en me remémorant ce qui avait été dit dans la matinée. Je ne savais guère comment interpréter tout cela. J’étais effectivement portée à croire que ma grand-mère était un peu dérangée, ou bien qu’elle avait délibérément brodé une histoire abracadabrante pour que j’accepte mieux son comportement de l’époque. Qu’avait-elle voulu me dire exactement ? J’avais beau revoir la conversation sous tous ses angles, il n’y avait que la possibilité de la vie extraterrestre qui me venait à l’esprit et j’étais peu disposée à y prêter foi. Il y avait des limites…
Je m’aperçus bientôt que je m’approchais de ma destination. Le quai était calme en ce début de saison. Les touristes ne commençaient à affluer qu’à la fête de Dollard[1], la troisième fin de semaine du mois de mai. Je me rendis également compte que mon estomac criait famine depuis un moment déjà. Absorbée par mes pensées, je n’y avais pas porté attention, mais devant l’odeur du fastfood de la cantine Chez Barbara, je ne pus l’ignorer davantage. J’avais besoin d’avoir les idées claires pour poursuivre ma réflexion et je ne pouvais continuer de fonctionner le ventre vide. Je pris une pause d’une quinzaine de minutes sur la terrasse, le temps de faire le plein d’éléments peu nourrissants pour le corps, mais réconfortants pour l’esprit.
Je me remis en marche, prenant le chemin de la plage pour longer les berges sur le sable et revenir par le Musée maritime. L’air salin fit disparaître une fois de plus mes préoccupations. Je regardai longtemps vers le large, enviant les cormorans et les mouettes insouciantes et me demandant pourquoi la vie m’envoyait sans cesse des épreuves auxquelles je n’étais nullement préparée. Il devait y avoir une raison, aussi insignifiante soit-elle, pour que le sort s’acharne ainsi…
J’étais toujours aussi préoccupée qu’à l’aller, mais je me sentais tout de même plus calme. Je ne savais trop quel sujet de conversation nous pourrions avoir Hilda et moi après ces événements, mais je devais respecter sa demande. Enfin… pour l’instant. Finalement, peut-être qu’un peu de travail et une bonne nuit de sommeil me seraient bénéfiques.
La maison était étrangement calme à mon arrivée ; il n’y avait aucun signe de vie. J’en découvris bientôt la raison, quand je vis une note sur la table.
Chère Naïla,
Je sais que tu te poses de nombreuses questions et que tu ne sais que penser de ce que je t’ai révélé ce matin. C’est pourquoi j’ai choisi de m’éloigner pour quelques jours. La tentation de me sonder sera moins grande et il te sera plus facile de voir en toi Le temps est souvent un excellent allié dans ce genre de situation ; je le sais pour en avoir fait l’expérience par le passé. Je sais aussi que tu as découvert la boîte à chaussures sous l’escalier ; j’avais oublié qu’elle contenait la clé de la malle du grenier. Je n’aurai donc pas la « chance » de te la donner moi-même, mais c’est sûrement mieux ainsi. Tu y as sans doute trouvé les cinq lettres de ton arrière-grand-mère. Prends le temps de les lire, elles devraient t’être d’un grand secours. Je ne peux le faire pour toi, tu comprendras pourquoi en les examinant bien, si ce n’est déjà fait. Surtout, ne prends aucune décision à la légère. Sache que je t’aime de tout mon cœur. À bientôt… si tu me le permets.
Hilda xxx
Décidément, rien ne s’améliorait. Si je comprenais le point de vue de Tatie, je n’étais pas certaine d’avoir envie de le faire mien, mais bon… il semblait que l’on ne me demandait pas mon avis ! J’étais tiraillée entre l’envie de me lancer dans les travaux pour oublier et celle d’approfondir mes recherches. Je devais cependant admettre qu’il me faudrait faire face tôt ou tard. Peut-être valait-il mieux que ce soit tôt. Je me rendis dans ma chambre, toujours incertaine. Je sortis la fameuse boîte de sous le lit et en tirai le petit paquet de lettres jaunies. Je dépliai une fois de plus la première et entrepris de déchiffrer les pattes de mouche de mon aïeule. Je compris presque aussitôt ce que Tatie avait voulu dire.
La langue utilisée m’était inconnue et ressemblait étrangement à l’inscription de la dague. Je n’y avais pas porté attention la dernière fois, trop certaine qu’il ne s’agissait que d’une écriture hâtive et déformée, mais maintenant… Hilda avait dû croire que je serais capable de la comprendre grâce à mes études en langues étrangères, mais ce que j’avais sous les yeux ne ressemblait en rien à ce que j’avais eu la possibilité d’apprendre. Pour avoir été initiée, à l’université, aux formes de communication les plus répandues depuis les débuts de l’écriture, je pouvais affirmer qu’il ne s’agissait pas de l’une d’entre elles. Même les caractères étaient étranges ; de nombreux signes et de petits dessins, comme ceux que les scribes de l’Égypte ancienne utilisaient, revenaient tout au long du texte. Je jetai un coup d’œil aux quatre autres feuillets, bien inutilement. Tous étaient couverts de la même forme d’écriture. Les larmes me montèrent aux yeux et je me laissai choir sur le dos, découragée.
Je contemplais les toiles d’araignées sur le luminaire du plafond lorsque je me rappelai les livres du grenier. Je ne me souvenais pas d’avoir aperçu un quelconque dictionnaire, mais on ne savait jamais. Dans mon excitation, sa présence m’avait peut-être échappé. Je montai les marches quatre à quatre, puis me hissai sur l’escabeau à l’équilibre précaire. J’ouvris le grand coffre et fouillai, mais en vain. Il n’y avait pas la moindre trace d’un livre ressemblant, de près ou de loin, à un ouvrage de traduction. Je devrais donc me rabattre sur la lecture de ces imposants volumes afin de, peut-être, trouver la solution à mon problème. L’ampleur de cette corvée m’arracha un profond soupir. Moi qui n’avais jamais été très patiente…
Je consultais la table des matières du troisième volume, Magie lunaire, lorsque le titre d’un chapitre attira mon attention : Écritures anciennes. Je feuilletai frénétiquement jusqu’à la page indiquée. Ce que j’y trouvai me sidéra. À la deuxième page du chapitre, un paragraphe entier décrivait des textes retrouvés lors de fouilles archéologiques en Angleterre et en France. Une reproduction de l’un de ces textes occupait la page de droite et ressemblait en tous points à ce qui reposait sur la courtepointe de mon lit. La légende révélait que ces écrits provenaient d’une très ancienne société secrète, celle des Filles Lunaires. Je lus la suite : « Très peu d’écrits compréhensibles nous sont accessibles sur ces femmes, à notre connaissance peu nombreuses, qui vouaient un véritable culte à la lune. Elles disaient en être ses filles et régner sur son monde, invisible pour le commun des mortels, et le protéger. »
D’après l’auteur, leur existence tenait vraisemblablement du mythe dans la plupart des pays. Il en parlait d’ailleurs à la manière des contes et légendes. Le peu qu’il avait recueilli provenait d’écrits d’un religieux ayant essayé de comprendre l’une de ces femmes, enfermée dans un asile d’aliénés, au XVIIIe siècle. Cet homme de Dieu avait aussi effectué quelques recherches. En ce temps-là, il était facile de faire parler les paysans, puisque ces derniers colportaient volontiers les phénomènes étranges et condamnaient, souvent trop facilement, les gens qui y participaient. Ces prétendues Filles Lunaires ne s’étaient jamais « officiellement » fait connaître et recherchaient l’anonymat, avec raison ; on en avait massacré quelques-unes du temps des chasses aux sorcières. Les détails à leur sujet étaient peu nombreux, mais étonnants.
Certains disaient qu’elles pouvaient disparaître des semaines, voire des années entières, avant de réapparaître sans prévenir ; personne ne les avait vues entre-temps. Elles conversaient entre elles dans une langue inconnue de leur entourage. C’était des femmes de grande taille, aux cheveux noirs comme la couleur du ciel en présence de l’astre vénéré, et aux yeux dissemblables, soit bleu et vert, soit bleu et brun. À la lecture des dernières lignes, le livre me glissa des mains et s’écrasa lourdement sur le plancher de bois brut.
Je me ressaisis sur-le-champ. Pour faire partie d’une société secrète, il fallait tout d’abord donner son accord et rencontrer d’autres membres, non ? Comme aucune de ces conditions n’était présente, je ne voyais pas ce qui me troublait tant. Par ailleurs, pour autant que je puisse en juger, ces dires ne se basaient sur rien de solide, si ce n’est les propos d’une folle, morte depuis plus d’un siècle. Une petite voix dans ma tête me rappela sournoisement que c’est aussi ce que l’on avait dit de mon arrière-grand-mère et de ma mère. Qu’elles étaient folles…
De toute façon, je n’étais guère plus avancée que tout à l’heure. Si je connaissais désormais l’origine de cette étrange écriture, j’étais toujours incapable de la lire. Je repris l’imposant volume.
« Il ne nous fut jamais possible de comprendre leurs écrits, malgré tous les efforts des spécialistes dans ce domaine. Une centenaire mentionnait cependant avoir entendu dire, dans son village natal, que seules les filles de la Pleine Lune le pouvaient : les rares membres qui naissaient sous la bénédiction de l’astre en fin de cycle. Leur langue ne s’apprend pas, disait-elle, elle est innée, unique et leur est réservée. »
Je laissai tout en plan et regagnai ma chambre au pas de course. Je devais absolument essayer de décrypter les lettres, autant pour me convaincre de l’impossibilité de ce que je venais de lire que pour me rassurer. Je savais que j’étais née au moment précis où la lune atteignait son apogée ; c’est pourquoi Tatie m’appelait « p’tit loup-garou » dans mon enfance. Elle m’avait souvent répété qu’elle avait su, bien avant que Joshua l’appelle pour le lui annoncer, que ma mère avait accouché d’une petite fille aux cheveux noirs. Je ne lui avais jamais demandé la raison de cette certitude et, aujourd’hui, je le regrettais.
D’une main tremblante, je saisis le premier des feuillets. Je le parcourus jusqu’à la dernière ligne et me sentis soulagée. Par précaution, je fis de même avec trois autres. Je ne comprenais strictement rien à ce que je lisais, et c’était tant mieux. Je pourrais téléphoner à Tatie et lui dire que je n’avais nul besoin de la suite concernant ces étranges écrits, puisque je ne faisais pas partie de cette société secrète, comme elle l’avait sûrement imaginé. Je rassemblai donc les lettres. L’une d’elles, celle que je n’avais pas consultée, avait glissé sur le sol et je me penchai pour la ramasser lorsque quelque chose attira mon attention. Je m’arrêtai dans mon mouvement, le cœur battant.
Je distinguai clairement les mots « Élues » et « voyage » sur le vieux papier. Je fermai les yeux un instant et les rouvris. Au lieu de chasser cette vision cauchemardesque, l’exercice y ajouta une série de termes aussi clairement lisibles que les précédents. Je n’osais plus bouger, de peur que la suite ne se dévoile au gré de mes mouvements. Je refermai les yeux, plus longtemps cette fois, priant en silence pour que j’aie des hallucinations. Une fois de plus, je vis des phrases on ne peut plus claires se dessiner sous mes yeux incrédules. Je me décidai finalement à cueillir le document, du bout des doigts, comme si je risquais de m’y brûler. Cette feuille était en tout point semblable aux quatre autres. Comment se faisait-il alors que je pouvais la lire, elle ?
Le papier jauni tremblait entre mes mains et les mots se brouillaient devant mes yeux. Incapable de lire, je déposai la feuille sur le lit. Je m’allongeai à plat ventre et la repris. À ma grande surprise, je n’éprouvais plus aucune difficulté à comprendre ses caractères étranges.
27 février 1939
À toi, ma précieuse descendante,
J’utilise ce terme puisque je sais que tu es la seule qui puisse parvenir à lire cette lettre. Tu ne sais probablement rien de tes origines et je ne sais combien d’années se seront écoulées avant que l’héritière, dont notre continent a besoin, ne voie enfin le jour. Il faudra peut-être plusieurs générations, et plus d’une tentative de retour, pour mener à bien la destinée qu’est celle des femmes de notre lignée. Sache que nous ne venons pas de ce monde où tu es sûrement née et que tu connais comme le seul qui puisse exister. Je pense que c’est moi la première qui ai accouché dans l’espoir d’engendrer une héritière sur cette terre d’accueil où j’ai dû trouver refuge en 1935. Par le passé, seules les Élues ayant déjà donné cette première vie essentielle pouvaient faire le voyage, mais les temps ont bien changé. Tu comprendras plus tard que nous devions d’abord assurer la pérennité de notre lignée. Fuir le monde que je chérissais était la seule possibilité qui restait pour la survie de ces peuples sur lesquels je devais veiller, et cela me fut accordé. Je n’ai malheureusement pas enfanté une Fille de Lune, et c’est pourquoi je rédige aujourd’hui cette série de lettres avec espoir, mais la rage au cœur, pour assurer la continuité de ce que les nôtres avaient entrepris.
Je ne veux plus donner la vie après la naissance d’Hilda, cette enfant que je ne peux aimer, malgré tous mes efforts. Je sais que cela te paraîtra indigne d’une mère, mais je n’y peux rien. Mes espoirs et ceux de tout un monde se sont peut-être éteints avec l’arrivée de cette petite impure. J’en suis désormais réduite à espérer qu’elle enfantera un jour et réussira là où j’ai failli, ce qui doit être le cas puisque tu me lis aujourd’hui. Tu ne peux savoir la joie que m’aurait procurée le fait de savoir que ma fille a réussi ce que je croyais pratiquement impossible. J’espère aussi qu’elle pourra me pardonner de l’avoir abandonnée. D’ici là j’aurai probablement fait la paix avec moi-même, avant de disparaître.
Tu sais, jamais une Élue n’avait échoué à concevoir une enfant magique ; je fus la première. J’ai espéré jusqu’à la toute dernière minute qu’un Être d’Exception n’était plus essentiel à la conception d’une Fille de Lune, comme Uleric, l’un des derniers Sages, me l’avait laissé entendre. Il m’avait pourtant juré que, dans cet autre monde, la première fille serait magique, peu importe le géniteur. J’avais donc repoussé mes craintes au plus profond de moi pour ne pas sombrer, mais elles m’ont bien vite rattrapée, face à l’évidence. M’a-t-on délibérément flouée pour que la lignée s’éteigne ? Me serais-je trompée à ce point sur ceux en qui j’avais confiance ? J’ose espérer que non, mais il me faut absolument le savoir. De toute façon, je ne peux rester de ce côté-ci pour m’assurer que d’autres petites filles naîtront, puis veiller sur elles.
Les humains de Brume sont incapables de concevoir la vie autrement que ce qu’ils en connaissent. Je me suis retrouvée enfermée pour aliénation, ayant eu le malheur de trop parler de ce que je suis réellement et d’où je viens ; ce que je regrette amèrement. Mon retour là-bas équivaudra sûrement en une condamnation à mort, puisque je reviendrai seule, mais c’est toujours mieux que de mourir ici, loin des miens et sans espoir. Ces lettres sont en quelque sorte mon testament et la dernière chose que je ferai avant de partir, cette nuit.
Nous ne nous sommes jamais rencontrées, fille de Brume, mais je suis convaincue que le sang qui coule dans tes veines est aussi noble que le mien. Je souhaite seulement que ton cœur soit aussi pur que le nécessite le fardeau que je souhaite te confier. Si tu désires sincèrement t’acquitter de cette tâche, tu devras lire les lettres suivantes, sinon abstiens-t’en. Assure-toi de prendre ta décision avant de lire la suite puisque tu ne pourras pas revenir en arrière. Puisses-tu avoir une ouverture d’esprit et une grandeur d’âme à l’image de celles qui t’ont précédée…
Miranda
Décidément, les femmes de la famille n’avaient pas leur pareil pour s’entourer de mystère et de complications ! Nul doute qu’Hilda était la fille de Miranda. Quoi que puisse en penser ma chère aïeule, je n’allais pas accepter de me lancer dans cette aventure tête baissée, sans savoir ce qui m’attendait. Je lirais avant et prendrais la décision après. Je cherchai donc le feuillet suivant. J’étalai les lettres devant moi et regardai aux quatre coins. Je trouvai rapidement le signe qui me permit de les remettre en ordre. Je m’apprêtai à poursuivre ma lecture, mais je ne pus déchiffrer que les deux premières lignes avant que les suivantes ne disparaissent sous mes yeux.
Je n’y comprenais absolument rien. J’eus beau tourner et retourner le papier dans tous les sens, la feuille demeurait obstinément vierge. Je devais avoir des hallucinations, il n’y avait pas d’autre explication possible. Je laissai finalement la feuille tomber sur l’édredon, où un autre phénomène étrange se produisit. De nouveaux signes se formèrent un à un, comme si l’on rédigeait une nouvelle lettre à la place de l’ancienne. Je fermai les yeux et les rouvris, mais je savais déjà que cela ne changerait rien. Il semblait bien que la rationalité ne serait pas au rendez-vous et que je devrais m’habituer à de plus en plus d’événements qui dépassaient l’entendement. Autant faire preuve d’une plus grande ouverture d’esprit, comme me le suggérait mon étrange aïeule, si je voulais parvenir à progresser. Je repris donc le parchemin, mais sa lecture me laissa sans voix. La lettre n’occupait plus que le quart de la surface.
Eh bien, je suis profondément déçue d’apprendre que ma descendance n’est pas à l’image de ce que j’avais espéré. Je t’avais pourtant prévenue que ta décision se devait d’être prise avant que tu ne lises les lettres suivantes. En raison de ta peur et de ton refus d’affronter ton destin, pourtant déjà tout tracé, tu viens probablement de mettre un terme à mes espoirs et à ceux des peuples que notre lignée se devait de protéger. À moins que tu ne parviennes à racheter ta faute par toi-même, je crois que notre collaboration se termine ici. Les femmes comme nous ne peuvent se permettre le doute et l’incertitude puisque ceux-ci nécessitent du temps et des énergies qui nous font cruellement défaut. Sache que je ne perds pas totalement espoir en toi, mais que je ne peux t’aider davantage à accepter ce que tu es et peux devenir. Ce chemin, tu dois le parcourir seule dorénavant… Je serai encore là si tu en viens à croire en toi.
Miranda
De mieux en mieux ! Un coup d’œil aux deux derniers écrits me permit de constater qu’ils étaient tous vierges désormais. Seule restait intacte la lettre d’introduction. Je jetai le tout pêle-mêle dans la boîte, d’un geste rageur. Pour ma part, je trouvais plutôt intelligent le fait que je désire prendre une décision éclairée plutôt que hâtive, mais il semblait bien que ce n’était pas l’avis de mon arrière-grand-mère. Pas étonnant qu’elle se soit retrouvée en situation de détresse si elle ne prenait jamais le temps de penser avant d’agir ! Je ne voyais pas comment je pouvais me sortir de ce mauvais pas si elle refusait de m’aider et d’agir avec plus de discernement.
Et voilà ! J’en étais à souhaiter qu’une feuille de papier jaunie me vienne en aide alors que son auteure devait avoir rendu l’âme depuis belle lurette. Je me demandai soudain si je ne sombrais pas, moi aussi, dans la folie. Peut-être que la démence était héréditaire dans ma famille si dysfonctionnelle. Je quittai ma chambre et descendis pour dîner. Un changement d’environnement m’aiderait peut-être.
Alors que je me préparais un petit quelque chose à grignoter, un détail revint me hanter. Miranda avait mentionné que les lettres seraient la dernière chose qu’elle ferait avant de partir pour là-bas, mais, selon ce que j’en savais, elle avait perdu la vie dans l’incendie de l’établissement psychiatrique où elle était internée. Quelque chose clochait. Je retournai chercher la première lettre.
Assise à la table avec mon sandwich, je contemplais bêtement, en alternance, la lettre de mon aïeule et la coupure de journal de 1939. Miranda avait écrit sa lettre le 27 février alors que le gigantesque incendie de Saint-Michel-Archange avait eu lieu le 16, soit onze jours plus tôt. Mon arrière-grand-mère n’avait donc pas réellement péri là-bas. Comment était-elle revenue jusqu’ici ? Son mari l’avait-il recueillie ? Hilda savait-elle que sa mère avait survécu ? Je soupirai. Il me faudrait attendre le retour de Tatie pour cela aussi.