Un amour à l’Élysée

Elle venait de rentrer chez elle pour fuir les rues mais voilà que, sitôt entre ses murs, elle avait de nouveau envie de partir. Chaque jour, elle souffrait davantage de ce malaise : elle ne se sentait bien nulle part.

Des yeux, elle chercha alentour un détail – meuble, tableau, objet – qui aurait pu la rassurer, lui rendre confiance, la raccorder à son passé. En vain. L’appartement, aménagé dans les combles du palais, témoignait d’un bon goût décourageant : tout, depuis la moindre moulure jusqu’au tissu des sièges, avait été conçu par l’un des meilleurs architectes contemporains ; si l’on déplaçait un fauteuil ou si l’on jetait un pull coloré sur cette combinaison de beige et de bois citronné, cela brisait l’harmonie ; chaque trace d’une vie autre, personnelle, indifférente aux obsessions de l’artiste, devenait un juron, une obscénité criarde. Dans ce décor censé être le sien, elle se trouvait constamment étrangère.

Renonçant à allumer les lampes, elle s’assit sur son canapé comme si elle était en visite.

Il faisait un jour terne où ne brillaient que les surfaces luisantes de boîtes en argent. Au-dehors, la neige tombait avec mollesse. Du côté des rues, on entendait les voitures se hâter dans un grondement sourd, ouaté.

Catherine songea que sa vie ressemblait à un dimanche après-midi, long, morose, plein d’espoirs indéfinissables, de vagues regrets, où l’amertume dominante empêchait de savourer le peu qu’il y avait à déguster.

Par désœuvrement, elle saisit le magazine que sa secrétaire particulière avait laissé à son intention. Un portrait d’elle et de son mari constituait la couverture, accompagné de la légende : « Un amour exemplaire ».

Elle se pencha sur le journal, sourit. Son visage était élégant, fragile, diaphane comme une porcelaine en biscuit.

— Un amour exemplaire… Quelle imagination !

Du bout de ses doigts aux ongles rouge, couleur gelée de groseille, une teinte exaspérée et nette de carrosserie automobile, Catherine parcourut l’hebdomadaire le plus populaire de France, cette feuille à cancans que personne n’achète mais que, par miracle, tout le monde a lue, où des photos de leur couple s’épanouissaient sur plusieurs pages. Une légende qui reprenait le titre du reportage « Un amour exemplaire » commentait chaque pose. Elle et Henri souriaient à l’objectif, se tenant par la main, épaule contre épaule, affables, propres, soignés, posés ou plutôt rangés dans les irréprochables appartements présidentiels.

— Sommes-nous beaux ? se demanda Catherine.

Elle peinait à répondre ; d’un œil devenu professionnel après vingt-cinq ans d’expérience politique, elle savait les photos superbes, mais eux ? Certes, le maquillage avait estompé leurs défauts, les retouches souligné leurs qualités, chacun arborant les vêtements qui le mettaient en valeur. Oui, ils avaient triomphé des outrages du temps, apparaissaient sous leur meilleur jour, correspondaient à leurs icônes ; cependant, étaient-ils beaux ?

— Ce couple me plairait-il si je le découvrais ?

Difficile de répondre. Lorsqu’elle parvenait à cesser de penser qu’il s’agissait d’eux, elle continuait à voir un couple de puissants, un couple vivant au-dessus des autres. Ce qui, bizarrement, ne lui était pas sympathique. En elle survivait, malgré l’ascension sociale, l’élève des Beaux-Arts qui avait choisi l’anticonformisme et des études sans débouchés, la jeune fille sauvage qui préférait manger des pâtes pendant des mois que de subir le joug de ses parents, la femme libre qui avait rencontré Henri dans un bar près d’Assas sans croire que leur histoire durerait. Vingt-cinq ans plus tard, l’étudiante bohème se trouvait menottée à la gloire, figée en personnage officiel, Mme Morel, première dame de France, épouse du président de la République, épinglée dans le cadre doré du palais élyséen.

— En tout cas, ce qui est certain, c’est que cette bonne femme, là, sur les photos, je ne la fréquenterais pas.

Elle se condamna sans appel : tailleur coupé sur mesure dans un tissu riche d’aspect simple, chaussures hautes quoique pas trop sexy, la coiffure aussi solide qu’un casque, le maintien pudique, elle s’était embourgeoisée. Cette métamorphose s’était accomplie lentement, contre son gré. Au départ, Catherine ne songeait pas trop aux vêtements qu’elle portait, empilant sur elle des robes, des chemises, de longues jupes et des gilets indiens, colorés, bon marché, qu’elle avait l’habitude de chiner dans le quartier populaire où elle louait une mansarde, près de la gare du Nord ; au plus, pour justifier ses choix, aurait-elle affirmé qu’elle aimait la sécheresse du coton, qu’elle appréciait de sentir ces couches légères sur son corps mince. Puis, au bras de son époux, à mesure que ce dernier gravissait les marches du pouvoir, sa négligence avait attiré les regards : alors qu’elle ne prêtait pas attention à ses habits, son style décontracté focalisa les commentaires, provoqua des discussions. L’indifférence à la mode passa pour une attitude volontariste chez elle, une tactique de communication chez son époux ; quand on évoquait Mme Morel, on commençait ou on finissait par ses vêtements, parfois pour l’en louer, le plus souvent pour s’en moquer. Afin que ces quolibets disparaissent, elle avait fini par céder au conservatisme, vidant ses placards des fripes hippies puis les remplissant de tenues conçues pour les femmes de son âge ayant des responsabilités. Question de dignité…

— Dignité ! Tu t’entends, ma pauvre Catherine, tu t’exprimes comme une rombière convaincue de s’habiller « dignement ». Les crétins ont gagné la bataille : ils m’ont contaminé le cerveau.

Elle se pencha sur sa photo dans le hall froid de l’Élysée tandis qu’elle accueillait le chancelier allemand : elle détestait la femme qu’elle apercevait. Certes, elle était parfaite, avenante, élégante, mais elle s’en voulait de sourire, de jouer si bien la comédie, de ne pas laisser sourdre son malaise. On lui avait collé un rôle dont elle ne voulait pas, femme d’homme politique ; d’abord femme de député, puis de député-maire, puis de ministre, elle avait perdu à chaque fois un peu de liberté ; après des élections désastreuses, elle était devenue femme du chef de l’opposition et là, ça avait été plutôt drôle, la meilleure période ; enfin, par malheur, depuis quelques années, voilà qu’elle était bombardée femme de président.

— Personne ne me croirait si j’avouais que j’ai raté ma vie.

Elle tourna les pages du reportage sur « Un amour exemplaire » et ricana en détaillant la photo qui les montrait, au salon doré, en train de s’extasier sur un livre d’art ; le journaliste écrivait : « Mme Morel tente de partager avec son pragmatique mari sa passion pour la peinture contemporaine. » Oui, le plumitif avait raison, elle avait essayé, trente secondes, voire une minute, le temps d’une photo, pas plus ; et encore, elle avait raconté n’importe quoi en désignant les reproductions : pourquoi énoncer quelque chose de sensé, Henri n’écoutait pas, c’était juste une scène, un tableau muet dans une crèche.

— Et lui, Henri ? Si je le croisais pour la première fois aujourd’hui, qu’éprouverais-je ?

Cette réflexion l’intéressa davantage que les précédentes. Elle examina son mari sur le papier glacé.

— Joue le jeu, Catherine, efface tes souvenirs, suppose que tu ne le connaisses pas.

Elle frissonna : il lui faisait de l’effet.

Oui, il lui faisait de l’effet avec ces lèvres de voyou, ce sourcil ironique, ces dents parfaites, ces cheveux noirs brillant comme des plumes de corbeau, ce cou puissant qui sortait d’un habit bleu au col irréprochable. Comment était-ce possible ? Après vingt-cinq ans de mariage, elle trembla en observant ces mains fermes, conçues pour saisir une taille ; elle s’émut de ce nez busqué, décidé, qui exprimait l’énergie ; elle fut bouleversée par la flamme sombre qui brillait dans ses yeux. Ainsi, elle pourrait tomber amoureuse de cet homme si elle le rencontrait aujourd’hui ?…

Catherine releva la tête et s’absorba, le cœur en tumulte, dans la contemplation du parc enneigé. Des mouettes criaient, acerbes, furieuses, sur les bassins gelés de l’Élysée.

Cette révélation la déconcertait : était-ce une bonne ou une mauvaise nouvelle ?

Mauvaise ! C’était si pratique de penser que tout était mort depuis qu’ils étaient prisonniers de leurs rôles. Pourquoi réveiller une statue ? Je ne sais pas si, au musée Grévin, les figures de cire aimeraient qu’on leur redonne la vie, si Jeanne d’Arc apprécierait de rôtir de nouveau, Louis XVI de repasser à la guillotine, ou si Juliette se réjouirait d’une nouvelle aventure fatale avec ce crétin de Roméo. Non, il ne faut pas raviver les vieilles poupées, il faut les laisser s’empoussiérer, se ternir, se couvrir d’oubli et quitter discrètement le souvenir des vivants. C’est ainsi que Catherine Morel entendait vivre depuis des années. Donc ce n’était pas une bonne nouvelle qu’elle désirât l’homme de cinquante ans qu’était devenu M. Morel, et pas seulement Henri, le jeune homme aux cheveux fous d’autrefois qui avait été embaumé vivant dans le costume d’un président. Pas une bonne nouvelle du tout.

Pourtant… Si cela pouvait être vrai… S’ils enlevaient le glacis de l’habitude… S’ils brûlaient de nouveau… S’ils habitaient mieux leur personnage…

D’instinct, elle se dirigea vers la pièce d’Henri, cet endroit où, telle la femme de Barbe Bleue, elle n’avait pas le droit de pénétrer. En vérité, elle s’y rendait souvent car cette salle de bains demeurait, pendant les heures de la journée, un lieu mystérieux, sans lui quoique plein de lui, sentant la serviette à la lavande, la pâte dentifrice, l’eau froide sur le marbre, la mousse à l’aloès ; mystérieux car il y flottait le fantôme de son homme ; mystérieux car il n’acceptait jamais qu’elle y entrât avec lui ; mystérieux car ce corridor amenait aux plaisirs, précédait la nuit qui réunit les corps dans les draps. Le vestibule de l’amour…

Elle soupira. Malheureusement cet antre n’annonçait plus aucun plaisir depuis longtemps… Quoiqu’ils couchassent dans le même lit, Henri et elle ne se touchaient plus. L’usure encore…

Elle revint au salon, saisit le journal, inspecta son époux sur les photos.

— Cet homme me séduit parce que je ne le connais pas. Par exemple, je présume qu’il sera aussi droit que son attitude, franc comme son sourire. Or je sais… c’est trop tard… je sais qui il est, ce dont il est capable… je sais que…

À cet instant le président Morel apparut, vêtu de bleu, congestionné, suant, sourire crispé aux lèvres.

— Ah, tu es là ? dit-il, surpris, un peu brusque. Je te croyais en courses…

— Désolée. Dans les boutiques, rien ne me tentait, je suis vite rentrée.

Il s’approcha, intrigué.

— Ça va ?

S’inquiétait-il pour de bon ou feignait-il ?

— Ça va. Je lisais ce reportage sur nous.

— Excellent, non ? Rigaud en était très content.

— Eh bien, si Rigaud est content…

Elle eût souhaité ajouter « Si le conseiller en communication du Président est satisfait, la potiche du Président doit se taire », mais elle se retint de formuler sa pensée.

— Tout le monde t’a trouvée magnifique, déclara-t-il en allant vers sa salle de bains.

— Qui est « tout le monde » ? As-tu commandé un sondage ? Organisé un référendum ?

— Tout le monde, cela veut dire les hommes de mon cabinet.

— Et les femmes ?

— Pareil.

Derrière la porte entrebâillée, il ouvrait des placards, brassait de l’eau, manipulait des fioles.

Durant une seconde, elle eut envie de faire un esclandre, se doutant qu’il allait rejoindre une maîtresse ; de l’adultère, elle se moquait, elle s’en moquait complètement car il la trompait depuis des années, mais elle jugea injuste, grossier, scandaleux qu’il se comportât ainsi : la couvrir d’épaisses flatteries tandis qu’il se préparait pour une autre. Elle faillit lancer : « Répéteras-tu à ta grue les compliments que tu m’as adressés en te pomponnant à son intention ? Si elle n’est pas une traînée complète, elle se vexera. Comme moi. » Or elle se contenta d’ajouter en soupirant :

— Des corvées ?

— Une rencontre à l’université de Jussieu.

Il prenait prétexte de ses sorties officielles, elle le savait, pour visiter ses maîtresses juste avant ; il s’était organisé ; seuls son chauffeur et ses gardes du corps, dans la confidence, l’aideraient à accomplir son petit forfait ; la voiture stationnerait au bas de l’immeuble pendant qu’il expédierait sa besogne ; avec sa Pompadour, il aurait juste le temps de jouir, pas de la faire jouir. Au fond, elle n’avait rien à leur envier, aux carpettes de l’homme pressé…

Elle sourit et mit un de ses disques préférés.

Henri sortit de la salle de bains, une chemise fraîche sur lui, finissant de nouer une cravate.

— Au revoir donc, Catherine, à ce soir.

— Impossible. Je serai au théâtre. La dernière pièce de Schmitt.

— Ah bon, c’est important ?

— Pour les gens qui aiment le théâtre, oui ; pour les autres, ça n’existe même pas. Sois tranquille : je m’y rends en notre nom. Je me sacrifie comme toujours.

— Tu râles, mais tu adores le théâtre.

D’un air dégagé, il s’avança, tendant les lèvres, tel l’affairé qui prend le soin d’être tendre.

À cette seconde-là, elle sentit son odeur. Aussitôt son corps se raidit. D’où venait ce parfum ? Qui le lui avait offert ? Qui avait choisi cette fragrance inconnue ? Plus de doutes : il avait une nouvelle maîtresse, une régulière. Une prostituée ne donne pas de parfum, seule une sentimentale bénévole a cette audace. Alors que Catherine cachait d’ordinaire ses pensées, elle s’entendit poser la question :

— Qui t’a offert ce parfum ?

— Mais… mais… toi.

— Ce n’est pas moi.

— Ah… je croyais…

— Non.

— Tiens… je ne sais pas… Je n’y ai pas prêté attention… Je reçois tant de cadeaux… Peut-être Rigaud ?

— Tu mets des parfums choisis par des hommes maintenant ?

— Pourquoi pas ? Tu ne vas pas me faire une scène de jalousie pour un parfum ?

— Non, je ne suis pas sotte : j’ai de meilleures raisons qu’un parfum pour t’infliger une scène ; à ce niveau-là, j’ai l’embarras du choix.

Il la regarda, en alerte, prompt à batailler, bête politique capable de persuader un chauve de se laisser pousser les cheveux.

Elle le devança en reprenant doucement :

— Je ne ferai pas de scandale. Je n’éprouve aucune jalousie.

— Ah… bien.

— Pas une once. Calme comme un étang. Étrange même… Peut-être le bon sens populaire a-t-il raison d’affirmer que la jalousie est une preuve d’amour ?

Il frémit, blessé cette fois. Pauvre Président, s’amusa-t-elle, si habitué à la flatterie, qu’à force de protection excessive, il devient vulnérable : le voilà vexé par une furtive remarque comme s’il essuyait un échec électoral.

— Je ne suis pas sûr de comprendre, souffla-t-il.

Il insistait car, en temps normal, il n’avait rien à craindre d’une discussion comme celle-ci, Catherine s’étant accoutumée à garder ses récriminations pour elle. Elle se rappela ce trait de caractère et, à cet instant, estima qu’il avait vraiment trop de chance : elle décida donc d’agir au rebours de ses habitudes.

— Tu as compris, Henri. Je ne t’aime plus. Mais alors plus du tout.

Le Président eut soudain l’air d’un petit garçon surpris, puni, peiné, déçu, un gamin qui tentait de résister à sa douleur, qui s’efforçait de se comporter en homme. Pour l’achever, elle ajouta :

— Et ce n’est pas nouveau !

— Catherine, tu plaisantes ?

— Ça t’amuse ?

— Non.

— Ce n’est donc pas une plaisanterie.

Il balbutia, étouffé par la rage. Effrayé comme un lapin captif des phares d’une voiture, débordé par son inquiétude, il eut un recul net suivi d’un froncement du nez, puis d’un tremblement du corps. Ne parvenant qu’à émettre des borborygmes, il allait prononcer une phrase, au moment où Catherine l’interrompit :

— Je te rassure, Henri, tu ne souffres pas. C’est juste ton amour-propre qui saigne. Or, l’amour-propre c’est beaucoup chez toi. Combien ? Disons quatre-vingts, quatre-vingt-cinq pour cent de ta personnalité ? Heureusement, dans quelques minutes, ta maîtresse – tu sais, le nez, la parfumeuse – te consolera.

Il blêmit, incapable de déterminer ce qui le choquait le plus, les paroles de Catherine ou son ton, distant, amusé, presque indifférent.

— Et ça fait longtemps ?

— Longtemps que quoi, Henri ?

— Que… que tu… que tu ne… Ce que tu viens de dire…

— Ah, que je ne t’aime plus ?

Elle réfléchit.

— Très longtemps. Je pourrais te dire que c’est depuis que tu n’as plus une heure à me consacrer mais c’est faux, ça date d’avant. Je pourrais te dire que c’est depuis que tu utilises notre couple pour convaincre les Français que tu es un homme comme eux mais c’est faux, ça date d’avant. Je pourrais te dire que c’est depuis que tu m’embrasses en public, plus jamais en privé, mais c’est faux, ça date d’avant. Je pourrais te dire que c’est depuis que tu as des maîtresses, mais c’est faux, ça date d’avant. Je pourrais te dire que c’est depuis que tu as eu l’indécence d’utiliser la surdité de notre fille pour apitoyer l’opinion publique, mais c’est faux, ça date d’avant. La vérité, c’est que ça date de l’attentat. L’attentat de la rue Fourmilion.

Il chancela, les lèvres tremblantes de fureur. Sa voix résonna sous les lambris centenaires, froide, coupante :

— Qu’est-ce que tu veux dire ?

— Tu m’as comprise. Je sais.

— Tu sais quoi ?

Tous les Français se rappelaient l’attentat de la rue Fourmilion. Selon les experts politiques, si Henri avait obtenu cette année-là les voix qui lui avaient manqué auparavant, c’était parce qu’il avait été victime d’une agression odieuse. Lors d’un déplacement, deux hommes cagoulés avaient tiré sur sa voiture. Blessé, Henri avait tenté de les poursuivre avant d’y renoncer pour s’occuper de son chauffeur en sang. L’opinion avait applaudi son courage ; dès le lendemain, il était devenu un héros politique ; en quarante-huit heures, ses détracteurs furent traités d’extrémistes, d’intégristes, d’hommes dangereux, capables de commanditer un meurtre. L’affaire ayant discrédité ses opposants, il avait emporté l’élection présidentielle haut la main.

— Je sais, mon cher Henri, je sais ce que certains ont soupçonné sans oser l’écrire. Je sais ce que tu nieras jusqu’à la fin de tes jours avec fermeté et indignation. Je sais ce que tu as fait : tu as conçu, organisé et payé cet attentat. C’était une pure opération de communication. Bien vue, d’ailleurs, car grâce à ce calcul, tu es devenu président. Dommage qu’à cause de ton ambition, ton ancien employé soit désormais cloué dans un fauteuil, tétraplégique. Je te méprise depuis ce jour.

Un silence mit encore plus de distance entre eux deux. Une haine froide envahissait la pièce.

— Je pense que tu deviens folle, prononça-t-il lentement.

Elle saisit le magazine, le lui tendit.

— Maintenant regarde ! Depuis que tu sais ce que je sais, regarde ! Regarde avec quelle grande comédienne tu vis… Je connais tes bassesses mais je souris. Je m’ennuie mais je souris. Je suis malheureuse mais je souris. Je te déteste mais je te souris. Admirable, non ? Je n’ai l’air ni d’une victime ni d’un bourreau. Excellent jeu, tu n’applaudis pas ? Tu devrais puisque tu es le seul à pouvoir mesurer la performance. « Un amour exemplaire », ton Rigaud a raison d’être content de cet article : tu échappes au pire !

— C’est la guerre ? demanda-t-il.

— Pas du tout, c’est notre vie.

Henri chercha quelque chose à répliquer, ne trouva rien, se dirigea vers la sortie, raide, empesé, furieux.

À la porte, il se retourna et lui jeta :

— Pourquoi me déballes-tu ça aujourd’hui ? Pourquoi cet accès de sincérité ? Maintenant ?

Elle ouvrit des yeux comme des cadrans d’horloge.

— Alors là, je l’ignore. Vraiment.

— Ah oui ? grogna-t-il, sceptique.

— Je te le jure, Henri. En plus, ça me soulage tellement que je me demande pourquoi j’ai attendu si longtemps.

Il haussa les épaules, passa le seuil, claqua le battant, descendit les escaliers avec bruit.

S’il n’avait pas été emporté par sa colère, il aurait pu s’approcher du visage de Catherine et s’apercevoir que, depuis quelques minutes, elle pleurait.

 

Les mois suivants virent croître les tensions entre eux.

Extérieurement, rien n’avait changé : le couple présidentiel continuait à assumer ses charges – réceptions, visites, voyages –, dont celle de singer leur amour ; aucun mot terrible ne fut plus prononcé, ni en public ni dans l’intimité.

Or ce silence ne les apaisait pas ; au contraire, il amplifiait démesurément les phrases fatales à l’origine de la brouille ; quant à leur conduite impeccable, huilée par des années de pratique, elle devint le rideau derrière lequel se développaient les hostilités.

Ébranlé par la surprise, Henri souffrit davantage que Catherine : si, à l’instar des orgueilleux, il supportait aisément qu’on ne l’aimât pas, il n’admettait pas en revanche qu’on le méprisât, encore moins que ce dédain vînt de l’être familier qui le connaissait le mieux. Trois solutions se présentèrent à lui : soit donner raison à Catherine, c’est-à-dire concéder qu’il avait abusé ses proches et triché pour gagner ; soit tenter de se justifier aux yeux de sa femme ; soit nier en bloc. Naturellement, il choisit la dernière possibilité. Allégeant sa conscience, n’envisageant pas que la révolte de sa moitié eût un quelconque fondement, il se pardonna et récrivit l’histoire : le problème cessa d’avoir Henri pour origine, Catherine devint le problème. Il commença à se plaindre d’endurer une compagne pareille, folle, schizoïde, aigrie, jalouse de sa réussite, de ses réussites. Quelle étrange personnalité ! Fausse, brisée, double, charmante en apparence, haineuse en réalité, tel le Docteur Jekyll qui se transforme en Mister Hyde.

Catherine, elle, s’amusait de cette nouvelle situation. Tourmenter son mari lui plaisait. Au moins avait-elle quitté le rôle de potiche, ainsi que celui de la bobonne trompée et impuissante. Il la craignait. Elle lui imposait la présence d’une femme imprévisible, une étrangère qu’il redoutait, comme le révélaient son front agité de tics et ses yeux dont les prunelles noires demandaient avec anxiété : « Que va-t-elle faire ? Que va-t-elle dire ? Que pense-t-elle ? » Elle mettait un point d’honneur à ne lui fournir ni réponse ni indice ; elle n’offrait aucune prise ; mieux, à mesure qu’elle se dérobait à lui, elle le contraignait à la regarder constamment, jusqu’à l’obsession. Elle ne montait sur la scène de sa vie que pour Henri. Des spectateurs, elle en avait eu des millions, depuis des années, en France comme à l’étranger, puisque sa position la mettait sous les feux de l’attention universelle, cependant elle n’avait fasciné jusqu’ici que des naïfs, des nigauds qui la supposaient éprise d’Henri, heureuse d’être la première dame. Depuis son aveu, elle avait conquis un spectateur lucide, appréciant sa performance, capable de mesurer combien elle exprimait le contraire de ce qu’elle éprouvait ; dorénavant, non seulement Henri s’en rendait compte, mais cela l’horrifiait. Quelle volupté… Pourtant le Président, en bon homme politique, savait que personne ne se montre d’une sincérité constante, qu’on ment, qu’on ruse, qu’on promet, qu’on oublie ; or, en bon homme politique, il croyait aussi un peu à ce qu’il jouait, l’émotion, l’indignation, le courroux, la détermination, la puissance, l’impuissance. Le cynisme total de Catherine lui sembla donc un gouffre dans lequel ne s’agitaient que des damnés.

Henri haït cette cohabitation forcée avec sa femme. Puis, par contamination, se mit à haïr Catherine elle-même.

Il cacha de moins en moins ses sentiments. Son masque de mari attentionné, il l’ôtait sitôt qu’il n’y avait plus de témoins ; à peine le couple s’installait-il dans une voiture ou rentrait-il au palais que l’agacement, l’hostilité, la fureur ravageaient les traits du président Morel. Il devint plein de rancune, de fiel, bouillant de rage contenue.

Catherine raffola de cette poussée de violence, laquelle la fouettait, la vivifiait, l’arrachait à l’ennui ; elle l’apprécia comme l’arbre ressent une montée de sève au printemps. Si ce n’était pas le renouveau de leur amour, c’était un renouveau de leur histoire.

Un jour, alors qu’elle vaquait de boutique en boutique à Saint-Germain-des-Prés, escortée par deux gardes du corps et un chauffeur, elle repéra au loin un individu en imperméable beige, lequel traversa plusieurs fois son champ de vision.

Elle saisit aussitôt ce qui se passait : son mari la faisait suivre. Elle exulta. Non seulement elle fit semblant de ne pas voir le détective mais elle détourna plusieurs fois l’attention de ses gardes du corps afin qu’ils ne le remarquassent pas non plus.

— Que cherche Henri ? Que veut-il savoir ?

Au bout d’un mois, elle découvrit le but de ces filatures : le Président se constituait une liste des amis de sa femme ; à la suite de quoi, il envoyait à chacun une invitation de l’Élysée pour partager un « breakfast informel », sans Catherine, entretien au cours duquel, habile, il essayait de leur tirer les vers du nez. Sans que ses interlocuteurs s’en rendissent compte, l’ancien avocat devenu chef d’État parvenait à mesurer leur degré d’intimité avec Catherine, d’admiration ou d’hostilité envers lui, son dessein étant de déterminer si Catherine pouvait avoir livré à un confident ou à une confidente les secrets explosifs qu’elle détenait.

Elle s’amusa des récits que lui firent ses amis. Ceux-ci, intimidés, flattés, manœuvrés, n’avaient jamais deviné la vraie raison qui guidait la conduite d’Henri : sa sécurité.

— S’il me piste, c’est pour lui, pas pour moi. Il ne s’intéresse qu’à lui.

Comme l’homme à l’imperméable ou son fade suppléant continuaient à la filer, elle décida de leur jouer un tour.

Elle demanda à un certain Charles, un ami d’amis, antiquaire sur la rive gauche, de l’accueillir dans sa garçonnière. Le beau quadragénaire, haut, svelte, élégant, encore frais malgré les fils blancs qui irisaient ses cheveux sombres, accepta avec enthousiasme, honoré. Chaque jour, de cinq à sept, elle se rendit chez lui avec une discrétion ostentatoire. Ensemble, derrière les rideaux fermés, ils prenaient le thé, discutaient, riaient, écoutaient de la musique, de sorte que l’air satisfait qu’elle affichait en sortant de son immeuble – clic, photographie – n’était pas feint. Cela suffirait-il à nourrir la suspicion du président Morel ?

Après une semaine, elle vit dans les yeux d’Henri qu’il avait été mis au courant. À quoi le remarqua-t-elle ? À une lueur de joie : il espérait avoir coincé sa femme, enfin prise en faute.

Elle poursuivit la deuxième semaine ses visites assidues.

Confirmé dans ses soupçons, Henri avait du mal à cacher sa jubilation. Catherine, elle, y parvenait très bien.

La troisième semaine, elle porta le coup de grâce : elle se pavana avec Charles dans Paris, au restaurant et au spectacle. Puis, parce que la réaction souhaitée tardait à venir, par quelques coups de fil habiles, elle fit en sorte que des paparazzis photographient les deux nouveaux amis à leur insu.

Le samedi matin, un cliché parut dans le pire hebdomadaire à ragots, orné de cette légende : « Avec un favori comme lui, la première dame n’est pas près de rendre jaloux le Président. » Et le journaliste d’insister sur l’homosexualité notoire de l’antiquaire parisien. Quiconque en effet se renseignait sur Charles apprenait aussitôt qu’il avait un goût prononcé et exclusif pour les hommes. Seuls les deux espions en imperméable – parce qu’ils étaient stupides – et son mari – parce qu’il aimait trop les femmes – avaient pu négliger ce détail et se figurer que Catherine avait pris Charles pour amant.

Le soir même, au gala donné à l’Élysée en l’honneur du président russe, après avoir enfilé une robe longue et traversé les corridors solennels, elle retrouva Henri, maussade comme s’il lui en voulait de ne pas l’avoir trompé. Là, secrètement enchantée, elle subit un millième dîner d’État, un dîner aussi compassé qu’un apprenti maître d’hôtel, un dîner sans une fleur froissée, sans une parole trop haute, un geste plus animé, une réflexion originale, un dîner de poupées en cire entre les hauts plafonds et les tapisseries monumentales.

La réception achevée, lorsqu’ils remontèrent dans leur appartement, à peine étaient-ils seuls dans l’escalier qu’il risqua quelques mots :

— Comment supportes-tu que j’aie des maîtresses ?

— Je suis ravie que d’autres femmes accomplissent un travail dont je n’ai plus envie.

Il s’arrêta et la dévisagea, fermant sa main afin de retenir un coup.

— Tu sais que pour une telle remarque, un autre homme te giflerait ?

Elle hocha la tête, dubitative.

— Peut-être. Mais dirais-je cela à un autre homme ?

Il s’approcha d’elle, menaçant.

— Pourquoi ne me quittes-tu pas ?

— Ça te ferait trop plaisir.

— Et à toi, ça ne te ferait pas plaisir ?

— Ma vengeance consiste à rester avec toi.

— Pourtant tu serais libre !

— Toi aussi. Or tu serais capable, mon cher Henri, de mieux profiter de ta liberté que moi de la mienne. Je préfère donc me sevrer pour te priver. Dans le sacrifice, je serai toujours meilleure que toi.

Elle était sincère. Par agressivité, elle lui demeurerait fidèle comme elle l’avait été depuis le début de son mandat présidentiel. Une sainte. Impossible à prendre en défaut. Jamais une femme n’avait mis tant d’application à ne pas trahir son mari : si autrefois c’était pour le respecter, c’était aujourd’hui pour l’humilier.

Il ajouta :

— Tu es perverse.

— Probablement est-ce pour cela, mon cher, que nous nous sommes plu jadis ?

Ils pénétrèrent chez eux. Henri cadenassa la porte. Plus une parole ne fut prononcée jusqu’au matin.

Le lendemain, le soleil brillait sur les pelouses de l’Élysée comme une promesse miraculeuse.

Au contraire de ses habitudes, Henri insista pour prendre le petit déjeuner avec sa femme, fit monter deux plateaux, les installa lui-même dans la salle à manger, et, oubliant les tensions de la veille, s’adressa à elle avec amabilité :

— Catherine, dans un an et demi, il y aura une nouvelle échéance électorale. Je vais briguer un deuxième mandat.

— Je m’en doutais.

— Qu’en penses-tu ?

— Ta réélection n’est pas assurée.

— Je le sais, je me battrai.

— Comment ? Le coup de l’attentat, tu ne peux plus le risquer désormais.

Sa nuque se contracta. Il grimaça :

— Je ne vois pas de quoi tu parles.

— Bien sûr.

En silence, chacun s’absorba une minute dans une tâche essentielle, couvrir le pain beurré de confiture sans en mettre sur la table ou sur ses doigts.

Il reprit, mine de rien :

— Avant ce deuxième mandat, je propose que nous nous séparions.

— Pourquoi ?

— À ton avis…

— C’est un grand risque politique que tu prendrais là, mon cher Henri.

— Un président divorcé ? Les mœurs ont évolué !

— La surprise serait plus grave. Depuis toujours, depuis qu’il y a des journaux, des radios et des télévisions, tout le monde croit au parfait amour entre nous. « Un amour exemplaire », c’est notre légende. Découvrir que c’était faux, du pipeau, de la fumée, cela sèmerait la défiance chez tes électeurs, davantage encore chez les indécis : le président Morel nous a-t-il menti ? Qu’y-a-t-il de vrai dans ce qu’il nous a raconté ? Son bilan est-il si bon, finalement ? Ses faits et gestes ne relèvent-ils pas d’une stratégie de communication ?

— Je m’en moque. J’en ai assez.

— De moi ?

— De toi ! De nous !

— Y aurait-il une nouvelle maîtresse qui rêverait de me pousser dehors ?

— Même pas.

— Alors quoi ?

— Je ne tolère pas ton regard sur moi.

Elle éclata de rire.

— C’est certain : je te vois tel que tu es. Et c’est très laid.

Il grimaça, avala sa salive, puis, appliquant ses paumes ouvertes contre la table pour se calmer, conclut :

— Veux-tu considérer ma proposition ?

— C’est tout considéré : je refuse.

— Pourquoi ?

— J’ai trouvé ma voie. Que faire après avoir découvert que je ne t’aimais plus ? Te haïr. Ça me va.

— Catherine, je ne supporte plus de t’avoir à mes côtés.

— Pourtant il va falloir que tu t’y habitues. Laisse-moi donc résumer la situation. D’abord, tu ne brigueras un nouveau mandat que si je suis d’accord.

— Pardon ?

— Il faudrait que je ferme ma bouche, que je retienne mes vilains secrets, que je ne me mette pas à bavarder sur l’attentat de la rue Fourmilion.

Il eut un mouvement du corps, comme s’il avait intercepté un coup sur l’estomac. Certaine d’avoir été entendue, elle poursuivit :

— Et secondement, pendant ce deuxième mandat, je serai à tes côtés. « Un amour exemplaire », n’oublie pas !

Il avala une gorgée de café ; ses yeux, au-dessus de la tasse, semblaient prêts à tuer.

— Pourquoi cet enfer ? demanda-t-il.

— Pour que tu expies ce que tu as fait. Ce que tu as fait de moi, de notre fille, de tes principes, de notre vie, de ton ex-chauffeur.

— Tu deviens démente, Catherine : tu n’es plus seulement ma femme mais la justice divine.

— Exact !

Elle se dressa sur ses talons et quitta la pièce.

La semaine suivante, il y eut un incident auquel elle ne prêta d’abord guère attention. Tandis qu’elle se rendait pour le week-end à l’Institut des sourds et malentendants où séjournait leur fille, à Cognin, dans les Alpes, le chauffeur, après quelques kilomètres, s’arrêta pour vérifier ses freins car ceux-ci fonctionnaient mal. Ce que le garagiste confirma. Catherine félicita Martin de s’en être rendu compte à temps : les côtes en lacets leur auraient été fatales.

Or, dix jours plus tard, en revenant de l’opéra de Compiègne, où elle était allée entendre Le Domino noir, une œuvrette oubliée du XIXe siècle, un accident se produisit.

À une heure du matin, dans Paris désert, la limousine conduite par Martin abordait le pont de l’Alma par les souterrains longeant les berges, lorsqu’une voiture blanche aux feux aveuglants surgit derrière. Inquiétante, irrationnelle, elle roulait si près qu’elle les poussa à accélérer. Soudain, un autre véhicule engagé dans le mauvais sens déboula en zigzaguant, forçant Martin, le chauffeur, à braquer. En une seconde, la limousine présidentielle s’écrasa contre une colonne.

Dans le crac sonore et le pliage des tôles, Martin cria de douleur, Catherine assise à l’arrière sentait son genou se déchirer.

Les secours arrivèrent vite, pompiers, ambulances, et l’on désincarcéra les passagers. Brisés mais conscients.

En route vers l’hôpital, Catherine sut très vite qu’elle s’en tirerait, son chauffeur aussi. Pourtant, cela ne la rassura pas car elle avait désormais identifié le vrai danger : Henri !

Au fur et à mesure que la sirène déchirait la nuit de Paris, Catherine réalisait l’horreur de sa situation : Henri avait donné l’ordre de la supprimer. Puisqu’il ne voulait plus l’avoir à ses côtés, ni pour sa prochaine campagne, ni pour son éventuel deuxième mandat, aucun scrupule ne l’arrêterait plus.

Quand elle passa le sas des urgences à La Pitié-Salpêtrière, elle soupira, soulagée de débarquer dans un hôpital public, non dans une clinique privée où il aurait pu la prendre en otage et agir à sa guise.

Les plus grands spécialistes en traumatologie l’examinèrent, on la piqua, l’alimenta en oxygène, lui préleva du sang, puis ils lui annoncèrent qu’ils allaient lui opérer la jambe sur-le-champ.

 

Au réveil, c’est le visage d’Henri qu’elle découvrit, penché, attentif, au-dessus d’elle.

Tout de suite, il sourit, saisit sa main, lui caressa les tempes. Terrorisée et groggy, elle le laissa faire. Il parla, elle répondit par des grognements ; il en profita pour se lancer dans un monologue passionné. Pendant un temps qu’elle estima interminable, il s’exprima en mari idéal, choqué, affectueux, comme s’il avait eu peur de la perdre, comme si elle comptait encore à ses yeux, comme s’il l’aimait toujours. Sans honte, il lui avoua que la récupérer dans cet état, si faible, rescapée de la mort, lui avait permis de mesurer combien ces derniers mois de bouderies, de chamailleries et d’éloignement avaient été absurdes. En gage de sincérité, des larmes perlèrent le long de ses paupières un peu orientales. Muette, réfugiée derrière sa souffrance, Catherine n’en revenait pas : comment pouvait-il mentir à ce point ? Même elle n’y arriverait pas. L’assassin avait emprunté à la perfection les mines, les pensées et les sentiments d’une victime ! Quel artiste… Elle le laissa achever son numéro car elle n’avait ni la force ni l’énergie de réagir.

Les jours suivants, il continua à jouer merveilleusement sa partition de l’adorable mari anxieux, parfois seul avec elle, parfois devant des témoins attendris. Cependant, dès qu’elle se sentit maîtresse de ses nerfs, elle profita d’un moment où ils étaient seuls pour demander à Henri :

— Jusqu’où irais-tu ?

— Que veux-tu dire, ma chérie ?

— Jusqu’où irais-tu pour le pouvoir ?

— De quoi parles-tu ?

— Jusqu’à tuer ta femme ?

— Tu as eu un accident.

— Deux en une semaine. Curieux, non ? D’abord les freins qui lâchent. Ensuite un traquenard.

— Tu conclus vite. L’enquête est en cours, la lumière sera faite. Lorsqu’on aura mis la main sur ce chauffard, on le traînera devant les tribunaux.

— On ne le trouvera pas.

— Et pourquoi ?

— Parce qu’on perd toujours la trace des agents secrets. Ou alors les dossiers sont couverts par le secret d’État.

— Je ne comprends pas.

— Deux accidents rapprochés qui mettent ta femme en danger de mort… Tu vas évoquer le hasard et la loi des séries, j’imagine ? D’ailleurs, la seule question que je me pose concerne tes intentions. Voulais-tu que j’y reste ? Le cas échéant, tes services secrets sont nuls. Ou voulais-tu juste que je prenne peur ? Si oui, tu es bien obéi. Intimidation réussie ou attentat raté ?

— Ma pauvre chérie, tu es en état de choc.