Le retour

— Greg…

— Je travaille.

— Greg…

— Laisse-moi tranquille, j’ai encore vingt-trois tuyaux à décrasser.

Penché sur la deuxième turbine, le dos puissant de Greg, dont les muscles saillants écartelaient le maillot de coton, refusait de pivoter.

Le matelot Dexter insista :

— Greg, tu es attendu par le capitaine.

Greg se retourna si soudainement que Dexter sursauta. Ruisselant des épaules nues jusqu’au creux des reins, le colosse était transformé par la sueur en idole barbare : une aura d’évaporation nimbait son corps verni par les flammes fauves des chaudières. Grâce à ses talents de mécanicien, sept jours sur sept, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, le cargo Grandville avançait sans mollir, traversant les océans pour acheminer les marchandises d’un port à un autre.

— A-t-il quelque chose à me reprocher ? demanda le costaud en fronçant ses sourcils bruns aussi larges qu’un doigt.

— Non. Il t’attend.

Greg hocha la tête, déjà coupable. Il se répéta pour confirmation :

— Il a quelque chose à me reprocher.

Un frisson de pitié refroidit Dexter, le messager, lequel savait pourquoi Greg était convoqué chez le capitaine et ne tenait pas à le lui dire.

— Ne délire pas, Greg. Comment pourrait-il te reprocher quelque chose ? Tu abats plus de besogne que quatre hommes.

Mais Greg ne l’écoutait plus. Résigné, essuyant sur un torchon la graisse qui noircissait ses mains, il acceptait d’être réprimandé car plus importante que sa fierté était pour lui la discipline de bord : si son supérieur lui reprochait un acte, il avait raison.

Greg ne chercha pas plus loin puisque le capitaine allait le lui apprendre. De manière générale, Greg évitait de penser. Il n’était pas bon à cela et, surtout, il considérait qu’il n’était pas payé pour ça. Vis-à-vis de l’employeur avec qui il avait signé un contrat, réfléchir lui aurait paru une trahison, du temps gaspillé, de l’énergie perdue. À quarante ans, il travaillait autant qu’à ses débuts, à quatorze ; levé dès l’aurore, parcourant le bateau jusqu’à la nuit, nettoyant, réparant, bricolant les pièces des moteurs, il semblait obsédé par le besoin de bien faire, torturé par un insatiable dévouement que rien n’entamait. Dans sa couche étroite au matelas trop fin, il ne se reposait que pour se remettre à la tâche.

Il enfila sa chemise à carreaux, endossa un ciré, et suivit Dexter sur le pont.

La mer était acariâtre, aujourd’hui ; ni démontée ni calme, juste de mauvaise humeur. L’écume giclait de vagues courtes, sournoises. Ainsi que cela arrive souvent dans le Pacifique, l’univers paraissait monochrome tant le ciel gris avait imposé sa teinte de béton à tous les éléments, flots, nuages, planchers, tuyaux, bâches, hommes ; même Dexter, la mine cuivrée d’ordinaire, laissait voir une peau anthracite en carton bouilli.

Luttant contre le vent siffleur, les deux hommes rejoignirent la timonerie. Là, une fois la porte close, Greg se sentit intimidé : loin des rugissements des machines ou de l’océan, arraché aux âpres odeurs de fioul et d’algues, il n’avait plus l’impression de se trouver sur un bateau mais dans un salon sur terre. Quelques hommes, dont le second, l’opérateur radio, se tenaient, raides, autour du chef.

Capitaine, dit-il en baissant les yeux, comme en une reddition.

Le capitaine Monrœ répondit quelque chose d’indistinct, se racla la gorge, hésitant.

Greg se taisait, attendant la sentence.

L’humilité de Greg n’aidait pas Monrœ à parler. Du regard, il consulta ses subalternes, lesquels n’auraient pas voulu être à sa place ; quand il sentit qu’il allait perdre le respect de son équipage s’il tardait trop, le capitaine Monrœ, négligeant la charge émotionnelle qui accompagnait l’information qu’il devait communiquer, prononça d’un ton sec sur un rythme heurté :

— Nous avons reçu un message télégraphique pour vous, Greg. Un problème familial vous concernant.

Greg releva la tête, étonné.

— En fait, il s’agit d’une mauvaise nouvelle, continua le capitaine, d’une très mauvaise nouvelle. Votre fille est morte.

Les yeux de Greg s’arrondirent. Pour l’instant, c’était la surprise qui s’emparait de son visage, aucun autre sentiment n’y était perceptible.

Le capitaine insista :

— Voilà. C’est votre médecin de famille, le Dr Simbadour, à Vancouver, qui nous a prévenus. Nous n’en savons pas davantage. Nous sommes désolés pour vous, Greg. Sincères condoléances.

Or Greg ne changeait pas d’expression : c’était toujours la surprise qui figeait ses traits, la surprise pure, sans émotion.

Personne ne soufflait mot autour de lui.

Greg se tourna vers chacun pour chercher une réponse à la question qu’il se posait ; ne l’obtenant pas, il finit par l’articuler :

— Ma fille ? Quelle fille ?

— Pardon ? sursauta le capitaine.

— Laquelle de mes filles ? J’en ai quatre.

Monrœ s’empourpra. Craignant d’avoir mal transcrit le message, il le reprit dans sa poche et, mains tremblantes, le parcourut encore.

— Hmm… Non. Il n’y a rien d’autre. Uniquement ça : nous devons vous prévenir que votre fille est morte.

— Laquelle ? insista Greg, qui s’agaçait de cette imprécision plus qu’il ne réalisait ce qu’on lui annonçait. Kate ? Grâce ? Joan ? Betty ?

Le capitaine lut et relut le mot, espérant un miracle, souhaitant qu’entre les lignes apparût séance tenante un prénom. Plat, elliptique, le texte se limitait à cette indication.

Impuissant, Monrœ tendit le papier à Greg qui le déchiffra à son tour.

Le mécanicien opina du chef, soupira, manipula la feuille puis la remit au capitaine.

— Merci.

Le capitaine faillit murmurer « De rien », comprit que c’était absurde, grommela entre ses dents, se tut, fixa l’horizon à bâbord.

— C’est tout ? demanda Greg en levant le front, l’œil clair comme s’il ne s’était rien passé.

Cette question abasourdit les marins présents dans la pièce. Ils crurent avoir mal entendu. Le capitaine, à qui il revenait de répondre, ne sut comment réagir. Greg insista :

— Je peux retourner à mon travail ?

Devant tant de placidité, le capitaine, ressentant une piqûre de révolte, tenta d’ajouter de l’humanité à cette scène absurde :

— Greg, nous ne serons que dans trois jours à Vancouver. Voulez-vous que d’ici-là nous essayions de contacter le médecin pour qu’il nous renseigne ?

— Vous pourriez ?

— Oui. Nous n’avons pas ses coordonnées puisqu’il a appelé le siège de la compagnie, mais en cherchant bien, on remonterait à la source et…

— Oui, ce serait mieux.

— Je m’en occupe personnellement.

— C’est vrai, poursuivit Greg, qui parlait tel un automate, il vaudrait tout de même mieux que je sache laquelle de mes filles est…

Là, il marqua un temps. Au moment où il allait prononcer le mot, il se rendit compte de ce qui était arrivé : un de ses enfants avait perdu la vie. Il s’arrêta, bouche ouverte, son visage devint cramoisi, ses jambes mollirent. D’une main, il s’accrocha à la table des cartes pour se retenir.

Autour de lui, les hommes étaient presque soulagés de le voir enfin souffrir. Le capitaine s’approcha, lui tapota l’épaule.

— Je m’en charge, Greg. Nous allons éclaircir ce mystère.

Greg toisa la main qui, sur son ciré humide, provoquait des couinements. Le capitaine suspendit son mouvement. Ils restèrent gênés, aucun n’osant regarder l’autre dans les yeux, Greg par peur d’exprimer sa douleur, le capitaine par peur de recevoir cette détresse en pleine figure.

— Prenez votre journée, si vous voulez.

Greg se raidit. La perspective de chômer l’angoissa. Qu’allait-il faire s’il ne travaillait pas ? Le choc lui redonna la parole.

— Non, je préfère pas.

Chaque homme présent dans la pièce envisagea le supplice qu’allait endurer Greg dans les heures qui venaient. Prisonnier du bateau, muet, solitaire, il allait être écrasé par un chagrin aussi lourd que la cargaison, torturé par une horrible question : laquelle de ses filles était morte ?

De retour à la salle des machines, Greg se jeta dans le travail comme on fonce sous la douche lorsqu’on est couvert de boue ; jamais les tuyaux ne furent décrassés, décapés, lustrés, réajustés, resserrés avec autant d’énergie et de minutie que cette après-midi-là.

Cependant, malgré la besogne, une idée le gagnait, s’ancrait sous son crâne. Grâce… Le visage de sa deuxième fille avait envahi son imagination. Grâce serait-elle morte ? Grâce, quinze ans, avec sa joie de vivre explosive, sa face irradiée par le sourire, Grâce, amusée, amusante, énergique et irrésolue, n’était-elle pas la plus chétive ? Sa gaieté n’avait-elle pas instillé en elle une force nerveuse qui lui conférait l’apparence de la santé mais ne la rendait ni plus épaisse ni plus résistante ? N’avait-elle pas rapporté de la garderie, de l’école, du lycée, les maladies que pouvaient lui transmettre ses camarades ? Grâce, de trop bonne nature, semblait candidate à tout, les jeux, les amitiés, les virus, les bactéries, les microbes. Greg se figura qu’il n’aurait plus le bonheur de la voir marcher, remuer, pencher la tête, lever les bras, rire à pleine bouche.

C’était elle. À n’en pas douter.

Pourquoi cette idée ? Était-ce une intuition ? Recevait-il une information télépathique ? Il s’arrêta de frotter un instant. Non, en fait, il ne savait pas ; il craignait. S’il songeait d’abord à elle, c’était parce que Grâce… était sa fille préférée.

Il s’assit, estomaqué par sa découverte. Jamais auparavant il n’avait formulé cette hiérarchie. Ainsi, il avait une favorite… L’avait-il montré ? À elle ou aux autres ? Non. Cette prédilection résidait au fond de lui, obscure, active, inaccessible – même à lui jusque-là.

Grâce… Il s’attendrit sur la jeune fille aux cheveux fous, au cou délié. Elle était si facile à apprécier. Brillante, moins réfléchie que son aînée, plus vive que les autres, elle ignorait l’ennui et, dans chaque situation, dénichait mille détails qui la rendaient piquante. Il présagea que, s’il continuait à penser qu’elle avait disparu, il allait souffrir. Aussi se remit-il au travail avec ardeur.

— Pourvu que ce ne soit pas Grâce !

Il serra des boulons jusqu’à ce que la clé lui échappât.

— Il vaudrait mieux que ce soit Joan.

Sûr, la perte de Joan le chagrinerait moins. Joan, brusque, un peu sournoise, anguleuse, les cheveux bruns, luisants, aussi denses que du foin en botte, mangeant ses tempes. Un petit visage de rat. Il n’avait aucun atome crochu avec elle. Il faut dire qu’elle était la troisième, qu’elle ne bénéficiait donc ni de l’effet de nouveauté accompagnant la première ni de la tranquillité apprise que les parents ressentent à l’arrivée de la deuxième. La troisième, elle, va de soi, on y prête moins attention, les sœurs s’en occupent. Greg n’avait guère eu d’occasions de la voir puisqu’elle était née lorsqu’il travaillait pour une nouvelle compagnie, laquelle effectuait des traversées jusqu’aux Émirats. Et puis il détestait ses couleurs, celles de sa peau, de ses yeux, de ses lèvres ; il ne retrouvait pas sa femme ni ses filles s’il la regardait ; elle lui paraissait étrangère. Oh, il ne doutait pas qu’elle fût de lui, car il se souvenait de la nuit où il l’avait conçue – au retour d’Oman –, et les voisins prétendaient souvent qu’elle lui ressemblait. Même tignasse que lui, c’est certain. Peut-être était-ce cela, sa gêne : une fille qui avait des caractéristiques de garçon sans être un garçon.

Car Greg n’avait fabriqué que des filles, sa semence était impuissante à générer du mâle, pas assez forte pour pousser le ventre de Mary à produire autre chose que du féminin. Il s’en accusait. C’était lui, l’homme, lui qui était responsable du masculin dans le couple, lui le colosse qui, pour une raison inconnue et surtout invisible, manquait de la virilité nécessaire pour imposer un garçon dans ce moule à filles.

Vraisemblablement il s’en était fallu de peu pour que Joan ne devînt un garçon… Garçon manqué, elle témoignait de la déficience de Greg. D’ailleurs, il se braquait quand on le complimentait sur sa portée de filles, y voyant une insidieuse moquerie.

— Quelle chance, monsieur Greg, d’avoir quatre filles ! Les filles adorent leur papa. Elles doivent vous idolâtrer, non ?

Naturellement qu’elles l’aimaient ! Avec tout le mal qu’il se donnait pour elles, jamais là, toujours en mer à travailler pour fournir l’argent destiné à la maison, la nourriture, les vêtements, les études… Naturellement qu’elles l’aimaient ! Elles auraient été bien ingrates de ne pas le faire, l’intégralité de sa paye filait chez elles, il ne gardait que des miettes pour lui. Naturellement qu’elles l’aimaient…

Dans l’opinion de Greg, l’amour était un devoir ou un dû. Puisqu’il se sacrifiait pour ses filles, elles lui devaient de l’affection. Et lui, sa fidélité de père, il l’exprimait par son labeur acharné. Il n’aurait pas soupçonné que l’amour pût consister en des sourires, des caresses, de la tendresse, des rires, de la présence, des jeux, du temps offert et partagé. Il avait toutes les raisons, à ses yeux, de s’estimer un bon père.

— Alors, c’est Joan qui est morte.

Sans qu’il fût capable de le formuler, c’était l’hypothèse qui allégeait sa souffrance.

Au soir, quand le capitaine le rappela au commandement, Greg s’attendait à ce que Monrœ confirmât ses soupçons.

En se plaçant devant son supérieur, Greg se surprit à penser, sous la forme d’une brève et insistante prière :

« Surtout qu’il ne prononce pas le nom de Grâce. Pas Grâce mais Joan. Joan. Joan. »

— Mon pauvre Greg, s’exclama le capitaine, nous ne réussissons pas à contacter qui que ce soit. À cause du ciel, de la mer, les liaisons sont très mauvaises. Bref, ou ignore laquelle de vos filles…

— Merci capitaine.

Greg salua puis sortit.

Il courut jusqu’à sa cabine et s’y verrouilla, les oreilles brûlantes de honte. Ne venait-il pas de souhaiter la mort d’une de ses filles ? N’avait-il pas choisi laquelle on pouvait lui retirer ? De quel droit ? Qui l’avait autorisé à souffler le prénom de Joan au capitaine ? En la désignant, ne venait-il pas de se comporter comme un assassin ? Était-ce digne d’un père, les idées meurtrières que brassait son cerveau ? Un père loyal se battrait pour sauver ses filles, toutes ses filles…

Dégoûté par lui-même, il trépignait dans son étroite cellule ; plusieurs fois, il frappa la cloison métallique de ses poings.

— Honte ! Honte ! Si on te dit « Votre fille », c’est à Grâce que tu songes. Et si l’on t’annonce « Votre fille est morte », tu jettes Joan dans la fosse. Tu devrais crever de honte.

Certes, personne ne l’avait entendu délibérer mais lui, si : il se savait désormais vil, lâche. Il ne guérirait jamais de cette blessure saignante.

— Je n’ai pas le droit d’aimer Joan moins que les autres. Je n’ai pas le droit d’aimer Grâce plus que les autres. Pourquoi n’ai-je pas encore envisagé Kate ou Betty ?

À ces grognements, Dexter frappa au battant.

— Ça va, Greg ?

— Ça va.

— Ne raconte pas n’importe quoi. Viens. J’ai un truc qui t’aidera.

Greg poussa la porte et lança, presque violent :

— Personne ne peut m’aider.

Dexter, approuvant de la tête, tendit néanmoins son livre.

— Tiens.

— Qu’est-ce que c’est ?

— Ma bible.

Greg fut si déconcerté qu’il oublia son chagrin quelques secondes. Ses mains, qui refusaient de la saisir, ses yeux, qui déchiffraient avec hostilité la couverture en vieille toile tachée, tout en lui criait : « Que veux-tu que je foute de ça ! »

— Garde-la, au cas où… Tu tomberas peut-être sur un texte qui t’aidera.

— Je ne lis pas.

— Ouvrir la Bible, ce n’est pas lire, c’est réfléchir.

Dexter lui fourgua le volume dans les mains et alla prendre son quart.

Greg balança le bouquin sur son matelas, comprit qu’il ne parviendrait pas à dormir, chaussa ses tennis, enfila son survêtement et décida de courir sur le pont du navire jusqu’à ce qu’il s’écroule de fatigue.

Le lendemain, Greg se réveilla persuadé que Joan était morte.

Et cette fois, ça ne l’arrangeait plus, au contraire, cela le blessait : dans son rêve, il avait appris que Joan agonisait parce qu’elle avait eu un mauvais père, un géniteur indifférent. Sans quitter l’oreiller, il se mit à sangloter sur le sort de la fillette, sur sa vie courte auprès d’un homme brutal car, s’il avait caché à Grâce qu’il la préférait, il avait en revanche bien manifesté à Joan qu’il la supportait mal, toujours à la gronder, à la corriger, à lui demander de se taire ou de laisser parler ses sœurs. L’avait-il jamais embrassée de bon cœur ? L’enfant avait dû sentir qu’il se penchait sur elle avec réticence, plus par souci d’égalité que dans un véritable élan.

En se tournant, se retournant dans son lit, il sentit sur sa cuisse le poids de la bible de Dexter. Par réflexe, il feuilleta le volume, considéra avec lassitude les versets écrits trop petit, survola la table des matières et tira une carte d’entre les pages. C’était une image pieuse, colorée, naïve, imprimée en relief sur le carton meringue, où une auréole dorée encadrait le visage d’une femme, sainte Rita.

Son sourire l’émut. Il symbolisait sa femme, ses filles, dans leur pureté, leur beauté, leur candeur.

— Faites que ce ne soit pas Joan, murmura Greg à l’icône, faites que ce ne soit pas Joan. Ainsi je me rattraperai avec elle. Je lui donnerai l’attention et l’affection qu’elle mérite. Faites que ce ne soit pas Joan, s’il vous plaît.

Il était surpris de s’adresser à une figurine de carton ; il l’aurait été tout autant s’il s’était trouvé en face de la sainte en chair et en os car il ne croyait ni en Dieu ni aux saints. Or, dans l’état chaotique où l’avait mis le télégramme du Dr Simbadour, il était prêt à tout tenter, y compris la prière. Autant la veille il avait souhaité que Joan disparût, autant aujourd’hui il souhaitait qu’elle vive afin qu’il compense le temps perdu, la tendresse trop rare.

Il reprit le travail avec moins d’énergie car ses ruminations absorbaient désormais une partie de ses forces. Cette nouvelle avait remué en lui un univers douloureux de pensées : s’entrouvrait devant lui la porte des souffrances morales.

Il songea à son aînée, Kate, la silencieuse, proche de sa mère par le physique et de son père par le caractère, laquelle, à dix-huit ans, travaillait déjà dans un magasin de Vancouver… En était-elle morte ? Si c’était Kate, quels rêves ce trépas venait-il d’interrompre ?

Greg se rendit compte qu’il ignorait qui étaient ses filles. Il pouvait énoncer des éléments objectifs sur elles, leur âge, leurs habitudes, leurs horaires, mais il restait fermé à ce qui agitait leur esprit. Des étrangères familières. Des énigmes qui dépendaient de son autorité. Quatre filles : quatre inconnues.

Lors de sa pause, il voulut s’isoler, prétexta l’envie d’une douche, se cadenassa dans le réduit qui tenait lieu de salle de bains puis, par réflexe, se déshabilla.

Il se regarda dans la glace. Il était costaud, carré d’épaules comme d’idées. Son physique ne mentait pas : son front étroit, plus large que haut, laissait peu de place à l’intellect ; des cuisses volumineuses sur un ample bassin – moins cependant que le torse qui s’évasait, puissant, jusqu’aux épaules – racontaient l’histoire d’un homme qui se consacre à des activités physiques. Chaque soir depuis des années, il était fier d’être épuisé car sa fatigue lui procurait le sentiment du devoir accompli. Une vie toute simple, pas même guettée par l’usure, car pour se lasser d’une chose, encore faut-il s’en représenter une autre…

En observant son reflet, il s’analysait. Depuis toujours, il vivait en mer pour échapper à la terre. En mer pour échapper à sa première famille, celle de son père ivrogne et de sa mère effacée. En mer pour échapper à sa seconde famille, celle qu’il avait fondée – « fondée », le mot lui semblait prétentieux car Greg s’était contenté de posséder sa femme légale, le mariage ça sert bien à ça, non ? Greg avait sillonné le monde sur les flots : autant dire qu’il n’en avait rien vu. Si son cargo avait accosté en de nombreuses villes, Greg n’avait pas été plus avant que le navire, il n’avait jamais quitté les quais, prenant racine au port, par méfiance, par crainte de l’inconnu, par peur de rater le départ. Au fond, les cités, les nations, les campagnes étrangères, malgré les millions de kilomètres parcourus, il les avait rêvées depuis le bateau ou la taverne des docks, elles étaient demeurées des destinations lointaines.

Ses filles aussi. Exotiques. Contournées. Pas davantage.

Que pouvait-il se rappeler de Betty, la cadette ? Qu’elle avait neuf ans, qu’elle se montrait plutôt bonne élève, qu’elle occupait un débarras que Greg avait réaménagé en chambre. Quoi d’autre ? Il peinait à la cerner plus précisément. Il ne s’était pas soucié de ses goûts, de ses envies, de ses répulsions, de ses ambitions.

Pourquoi n’avait-il pas dégotté le temps de fréquenter ses filles ? Il menait une vie fruste, il n’était qu’une sorte de bête de somme, un bœuf qui labourait la mer.

Il jeta un dernier coup d’œil à ce corps musclé dont il s’enorgueillissait la veille, le rinça, puis se rhabilla.

Jusqu’au soir il continua à éviter les échanges avec les autres hommes, lesquels, respectant ce qu’ils présumaient être sa douleur, n’insistaient guère tant ils se doutaient que Greg traversait une épreuve crucifiante. Ce qu’ils n’imaginaient pas, c’était qu’au chagrin d’un père s’ajoutait le chagrin d’avoir été un mauvais père.

À minuit, sous un ciel noir comme une gueule de dragon, sur le bordage où Greg s’épuisait en multipliant les pompes, Dexter demanda cependant :

— Alors, on ne sait toujours pas quelle est celle de tes filles… ?

Greg faillit répondre « Peu importe, il n’y en a pas une que je connais mieux que l’autre », puis se borna à grogner « Non ».

— J’ignore comment je réagirais s’il m’arrivait une chose aussi horrible, murmura Dexter.

— Eh bien moi non plus.

La réponse avait fusé avec tant de pertinence que Dexter, guère habitué à entendre Greg s’exprimer avec des mots justes, resta décontenancé.

Car Greg vivait une douleur inattendue : il s’était mis à penser. Un travail incessant se développait en lui, un travail de réflexion qui l’exténuait. Il n’avait pas changé de peau, non, quelqu’un s’était installé sous sa peau, un autre Greg habitait le précédent, une conscience morale et intellectuelle emménageait chez la brute naguère tranquille.

De retour sur sa couche, il pleura longtemps, sans délibérer, sans chercher qui avait disparu ; et peu à peu, la lassitude l’accablant, il ferma les yeux. Il s’assoupit sans avoir l’énergie de se dévêtir ni de s’installer entre les draps, de ce sommeil lourd, compact, qui fatigue et abandonne au matin le dormeur dans un état d’éreintement supérieur.

Au réveil, il réalisa que, depuis le télégramme fatal, il n’avait à aucun instant songé à sa femme. D’ailleurs, Mary, à ses yeux, n’était plus sa femme mais sa partenaire familiale, sa collègue dans l’éducation des filles : il apportait l’argent, elle donnait ses heures. Voilà. Équitable. Classique. Il supposa soudain qu’elle devait souffrir et cela le renvoya à la jeune fille qu’il avait rencontrée vingt ans plus tôt… Il s’avisa que cette Mary, fragile, émouvante, était accablée par un deuil en ce moment. Depuis combien d’années ne lui avait-il pas dit son amour ? Depuis combien d’années ne l’avait-il pas ressenti ? Il en fut déchiré.

Les vannes de l’inquiétude s’étaient ouvertes. Maintenant, il réfléchissait du matin au soir, éprouvait des émotions du soir au matin, c’était pénible, suffocant, épuisant.

Chaque heure, il se tracassait au sujet de ses filles ou de son épouse. Même quand il travaillait, il lui restait dans l’âme une traînée de tristesse, un goût d’amertume, une mélancolie dont aucune activité manuelle ne le débarrassait.

Il occupa l’ultime après-midi du retour sur le pont, accoudé à une rambarde. Des vagues sous la coque jusqu’à l’horizon, il n’y avait rien à voir ; aussi, la nuque renversée, il scrutait le ciel. Ce qui attire lorsqu’on est en mer, c’est le ciel, plus varié, plus riche, plus changeant que les flots, capricieux telle une femme. Tous les marins sont amoureux des nuages.

L’esprit de Greg sautait de la contemplation de la lumière extérieure à son tumulte intérieur ; jamais il n’avait saisi l’occasion d’être ainsi, un homme, un simple homme, minuscule au milieu de l’océan immense, partagé entre l’infini de la nature et l’infini de ses pensées.

À la nuit, il sanglota pour clore sa méditation.

Depuis le télégramme, il s’était rendu compte qu’il était aussi le veuf de la jeune femme qu’avait été Mary.

Et le père qui allait débarquer le lendemain sur le quai de Vancouver avait, pendant ces trois jours, perdu toutes ses filles.

Toutes. Pas une seule. Quatre.

Le cargo s’approchait de la terre, Vancouver se dessinait.

Les mouettes, vives, aisées, planaient avec précision, vraies maîtresses de la côte qu’elles connaissaient mieux que les marins et qu’elles parcouraient plus vite qu’aucun bateau ne le pourrait jamais.

Sur la terre, l’automne resplendissait après un été chaud ; les arbres s’embrasaient en des teintes vives, jaune et orange ; les feuilles mouraient sublimement, comme si, par ces couleurs intenses, elles remerciaient et restituaient en leurs derniers instants leur surcroît de soleil.

Enfin, le navire s’engagea dans le port de Vancouver. Vigilants, dressés, les hauts immeubles reflétaient dans leurs vitres les nuages et les flots, portant sur eux la nostalgie du lointain. D’une heure à l’autre, l’atmosphère changeait, oscillant du soleil à la pluie, ces averses que les habitants d’ici appelaient « le soleil liquide ».

Le Grandville parvint au quai surmonté de grues rouges.

Greg sursauta. Il vit des silhouettes familières le long des docks. On l’attendait.

Aussitôt il avait compté. Aussitôt il avait aperçu sa femme et trois filles.

L’une d’elles manquait.

Il ne voulait pas encore découvrir laquelle. Il détourna les yeux, s’absorba dans les manœuvres d’accostage.

Le bateau stabilisé, il examina ses femmes en deuil, qui se tenaient en rang vingt mètres au-dessous de lui, distinctes quoique minuscules.

Voilà…

Maintenant il sait…

Il sait laquelle est morte, lesquelles sont vivantes.

Son cœur éclate en lui. D’un côté, on vient de lui arracher une fille, de l’autre on vient de lui en rendre trois. Une vient de tomber mais les autres sont ressuscitées. Incapable de réagir, bloqué, il a envie de rire et besoin de pleurer.

Betty… Ainsi c’est Betty, la plus jeune, celle qu’il n’a presque pas eu le temps d’aimer.

On installe la passerelle ; il descend.

Que se passe-t-il ? Tandis qu’il pose le pied à terre, Betty jaillit d’un box où elle s’abritait et rejoint ses sœurs pour leur tenir la main et accueillir son père.

Comment est-ce possible ?

Cloué sur le bitume, Greg compte : ses quatre filles sont là, devant lui, à trente pas. Il ne comprend plus, il est paralysé : ses quatre filles vivent. Il s’accroche à la rampe derrière lui, n’arrive plus à avaler sa salive. C’était donc une erreur ? Depuis le début… Le télégramme ne lui était pas destiné ! Il s’adressait à quelqu’un d’autre. Oui, on le lui avait transmis alors qu’en réalité cela concernait un autre marin et sa fille unique. La mort n’a pas touché sa famille !

Joyeux, il se met à courir vers les siens. Il attrape d’abord son épouse Mary dans ses bras et la broie contre lui en riant. Surprise, elle le laisse l’étouffer. Jamais il ne l’a enlacée avec autant de chaleur. Puis il étreint ses filles, plusieurs fois, il les touche, il les palpe, il vérifie qu’elles sont vivantes, il ne prononce aucun mot, il pousse des cris de bonheur, ses yeux se mouillent d’émotion. Tant pis. Il n’a plus honte, il ne cache pas ses larmes, lui, l’homme, le pudique, le réservé, le taiseux, il les embrasse, les serre contre lui, surtout Joan, qui tremble d’étonnement. Chacune d’entre elles lui semble un miracle.

Enfin, il murmure :

— Je suis si heureux de vous retrouver toutes.

— As-tu été mis au courant ? demande sa femme.

De quoi parle-t-elle ? Ah non, pas elle… Pas elle aussi… Il ne veut plus qu’on lui rappelle ce message absurde ! Il l’a effacé. Pas ses oignons. Une erreur.

— Quoi ?

— Le Dr Simbadour m’a assuré qu’il avait prévenu le bateau.

Soudain, Greg se fige. Quoi ? C’était sérieux ce message ? Il était bien pour lui ?

Mary baisse la tête et dit avec gravité :

— J’ai eu des douleurs. Je suis allée à l’hôpital. Fausse couche. J’ai perdu notre enfant.

Greg saisit ce qui lui avait échappé auparavant : sa femme était enceinte à son départ, il l’avait oublié. C’était si peu réel, l’annonce d’un enfant, lorsqu’on ne voyait même pas le ventre s’arrondir. Mary devait certainement porter une fille. Si le Dr Simbadour n’avait pas donné de prénom, c’était parce que le fœtus n’en avait pas encore un…

Mary et ses quatre filles demeurèrent éberluées par la réaction de Greg dans les jours qui suivirent. Non seulement il prit soin de sa femme comme jamais il ne l’avait fait, déployant des trésors d’attention, mais il insista pour que l’on baptise la petite fille inachevée.

— Rita. Je suis certain qu’elle s’appelle Rita.

Il exigea qu’on l’enterrât. Chaque jour, il se rendait au cimetière pour lui offrir des fleurs ; chaque jour, il pleurait au-dessus de l’étroite tombe de Rita, cette enfant qu’il n’avait ni vue ni touchée, et lui chuchotait des paroles douces. Kate, Grâce, Joan, Betty n’auraient pas cru que cet homme brutal pût manifester tant d’affection, d’égards, de délicatesse. Ayant surtout fréquenté un absent, n’ayant eu qu’à se frotter à sa force physique ou à obéir à ses ordres, elles le considérèrent d’un autre œil et commencèrent à le craindre un peu moins.

Lorsque, deux mois plus tard, Greg leur apprit qu’il ne repartirait plus en mer puisqu’il avait accepté un poste de déchargeur au port, elles se réjouirent que cet inconnu, naguère distant et redouté, devînt enfin leur père.