23 – LA POCHE D’ELLIS MARSHALL
— Touché, monsieur.
— Mais pas du tout, prince, plaqué et passé.
— Allons donc, ma lame a plié.
— C’est bien possible, mais elle a plié sur ma riposte.
— Jamais de la vie, monsieur le prévôt. Je crois savoir ce que je dis, et ce n’est pas la première fois.
— Et moi, prince, je puis vous affirmer que je n’ai pas l’habitude de discuter les coups et encore moins de ne point annoncer ceux que je reçois.
— On ne le dirait pas, monsieur le prévôt.
— Prince Nikita, vous oubliez à qui vous parlez ?
— Je n’oublie rien du tout, mais je vous ai touché.
— Je vous répète que votre lame a passé.
— Alors j’en ai menti ?
— Mais décomposez donc le coup. Vous verrez vous-même.
— Je ne verrai rien du tout.
— Là, là, messieurs, du calme. Du calme. Oubliez-vous donc les règles d’honneur qui font du jeu d’escrime un jeu noble et élégant ? Je ne puis comprendre que vous discutiez ainsi à propos d’un coup de bouton. N’est-il pas vrai, monsieur Ellis Marshall ?
— Aoh oui. Cela était très vrai. Une dispute de la sorte était shocking.
***
Dans la salle d’armes que fréquentait le prince Nikita, fort bon tireur, l’altercation qui venait de s’élever entre l’officier russe et le prévôt d’armes n’était pas, en effet, sans causer quelque peu de scandale. On n’était pas accoutumé à voir de la sorte chercher avec une ardeur si grande la réalité d’un coup douteux.
Le prince Nikita et le prévôt qui faisaient assaut étaient depuis longtemps en mauvaise intelligence. Une jalousie séparait les deux hommes, qui provenait du fait que certain jour, en assaut public, le prince Nikita, simple amateur, avait remporté la victoire sur le professionnel. Jamais ce dernier n’avait pu pardonner sa défaite à l’officier.
Or, comme le prince Nikita, à l’exemple du prévôt, haussait le ton pour discuter, dans la salle d’armes tous les escrimeurs présents, échangeant des regards ironiques, cessaient de tirer, se groupaient, regardaient.
— Il est possible, déclara le prince Nikita en se retournant vers ceux qui venait de le blâmer, il est possible, messieurs, que vous trouviez extraordinaire que je m’obstine à vouloir faire compter cette touche. Mais cela vient sans doute de ce que vous n’avez pas vu le coup. Il était indiscutable.
— Si peu indiscutable, reprit le prévôt, que je nie formellement les prétentions du prince Nikita.
Cela risquait de durer.
— Aoh, répétait Ellis Marshall qui, tout habillé et prêt à partir, s’appuyait flegmatiquement sur sa canne, un jonc de prix que faisait ployer son poids. Il est extraordinaire qu’une semblable dispute puisse réellement naître entre des gentlemen. L’un des deux a tort, qu’il le reconnaisse.
Près de l’Anglais, debout, masqué du treillis fin dont se font les masques de fleuret, se tenait toujours l’amateur qui le premier avait jeté son mot dans la querelle. Lui aussi considérait d’un air surpris le prévôt d’armes et le prince russe :
— Il serait beaucoup plus simple, proposait-il enfin, de recommencer le coup, que le prince Nikita prenne sa garde. Que le prévôt répète son attaque, parez de même, prince Nikita, et c’est bien le diable si nous ne pouvons arbitrer la chose.
Mais le prévôt haussa les épaules :
— Enfantillage, dit-il, on ne recommence pas un coup d’escrime à froid. Je ne nie pas, dit-il, que la lame du prince Nikita m’ait frôlé. Je prétends qu’elle n’a pas pointé, qu’elle a plaqué. On aurait bien vu si nous avions tiré à la pointe d’arrêt.
Le prévôt, en disant ces mots avec un geste rageur, raccrochait au mur son fleuret, quittait la planche sur laquelle les deux tireurs venaient de s’escrimer. Plus sage que le prince Nikita, le prévôt voulait terminer la querelle, il y aurait peut-être réussi si l’amateur masqué n’avait encore ajouté :
— Évidemment, à la pointe d’arrêt, le coup aurait été indiscutable. Mais, il me semble, puisqu’une querelle vient de naître entre deux personnalités qui ont chaque matin l’occasion de se retrouver les armes à la main, il convient de ne point rester sur un doute. Je proposais de recommencer le coup. Recommencez-le, messieurs.
— Vous avez raison, monsieur, dit le prince Nikita, je suis tout prêt à recommencer mon attaque, si l’un de vous veut même me servir d’adversaire.
— C’est évidemment, le moyen le plus simple d’en sortir, dit Marshall, je suis tout prêt à vous faire vis-à-vis, prince Nikita. Vous tiriez au fleuret ?
— En effet, monsieur, mais nous nous amusions à faire touche qui touche et à tenir le jeu d’épée.
— Le jeu d’épée ? dans ce cas c’est de là que vient la querelle. Il ne faut même pas lui chercher d’autre cause. Il est fort difficile, quand on tire à l’épée, de savoir au juste qui touche ou qui passe, si l’on se sert en réalité de fleuret. Recommençons le coup, mais recommençons-le avec de vraies épées.
— Soit, recommençons à l’épée.
Il s’apprêtait à aller chercher ses propres armes, lorsque, de lui-même, le jeune homme qui, le premier, avait proposé de recommencer le coup, lui désigna une paire d’épées de combat, sur une banquette.
— Ne vous dérangez donc pas, prince, pour aller chercher vos armes dans votre armoire, voici les miennes, elles sont à votre disposition.
Le prince Nikita remercia d’un sourire, posa son fleuret, reçut une épée des mains de l’obligeant personnage qui en tendit une autre à Ellis Marshall.
— Allez, messieurs, ordonna-t-il, je vais vous servir d’arbitre. Ne manquez pas de vous fendre rudement, monsieur Marshall, le coup sera d’autant plus indiscutable qu’il sera plus net.
On fit cercle autour d’eux.
Le prince Nikita, vêtu de la petite culotte de toile, la poitrine protégée par le plastron marqué d’un cœur rouge, offrit sa lame à Ellis Marshall qui, s’étant tout simplement débarrassé de sa canne et de son chapeau, descendit sur la planche, tout habillé, et fit face au prince Nikita.
— Allez, messieurs, répéta l’inconnu.
Mais, au moment même où le combat allait s’engager, un incident interrompait l’essai qu’allaient tenter les deux escrimeurs. C’était un camelot qui pénétrait dans la salle d’armes, suivant la coutume et qui venait crier les journaux du soir.
— Paix, lui dit le prince Nikita, vous passerez votre marchandise tout à l’heure, mon ami.
Et à nouveau, se retournant vers Ellis Marshall :
— Allez, monsieur, je vous attends, nous avons pris la garde basse, fendez-vous, je vous ferai ma parade, nous verrons bien si vous toucherez ou si, comme je le prétends, mon coup d’arrêt vous atteindra en pleine poitrine.
Ellis Marshall était bon tireur. Il trouvait plaisant, de plus, de jouer un bon tour au prévôt.
— Touche qui touche, dit-il.
Et, liant son fer, il partit vivement contre le prince Nikita.
Quelques attaques suivies de bonnes ripostes, puis d’une excellente remise, eurent lieu d’abord et soudain, vif comme l’éclair, Ellis Marshall se fendit, portant exactement, comme l’avait fait quelques minutes avant le prévôt, un coup furieux au prince Nikita. Celui-ci, toutefois, qui s’attendait à la botte, puisqu’elle avait été en quelque sorte convenue d’avance, riposta avec une merveilleuse prestesse. Le fer d’Ellis Marshall dévia cependant que l’épée du prince Nikita atteignait l’Anglais en pleine poitrine.
— Touche, cria le prince, enfantinement joyeux que l’expérience lui donnât raison.
Mais alors que pour bien montrer le coup le prince Nikita demeurait le bras tendu, son épée appuyée sur la poitrine de l’Anglais et encore arquée par la violence de la riposte, un accident se produisit : Comme si elle eût été faite de verre, comme si elle eût été limée d’avance, brusquement, en effet, l’épée du prince Nikita se brisait, à quelques centimètres de la pointe, et le tronçon aiguisé que tenait encore l’officier russe vint atteindre le malheureux en plein cœur.
— Ah, mon Dieu, au secours.
— Mais je n’ai rien.
Cela s’était passé si vite, que c’est à peine si les habitués de la salle avaient eu le temps d’avoir peur. Ils avaient cependant les uns et les autres nettement aperçu que l’épée s’était cassée, mieux encore il leur avait semblé que du sang avait perlé au veston d’Ellis Marshall. On se précipita vers l’Anglais, qui, sans se départir de son calme, continuait à affirmer :
— Je n’ai rien.
Nul ne voulait le croire :
— Si, disait, désespéré, le prince Nikita, je vous en prie, monsieur, laissez-nous vous examiner, j’ai vu du sang, je vous ai blessé, je suis certain que je vous ai blessé.
Ellis Marshall, pour toute réponse, haussa les épaules :
— Allons donc, vous vous trompez, monsieur, je vous affirme que je ne suis pas blessé.
Et, très tranquillement, l’Anglais, repoussant ceux qui l’entouraient, montrait ce qui avait pu donner à croire qu’il avait été réellement atteint.
Le tronçon aiguisé de l’épée du prince Nikita l’avait en effet heurté au côté gauche, à l’emplacement du cœur, mais, par bonheur, la lame, après avoir déchiré le veston de l’Anglais, avait été arrêté par le portefeuille, un portefeuille de cuir rouge qu’Ellis Marshall montra une seconde et qu’il se hâta de replacer dans sa poche.
— Mon portefeuille, dit-il, m’a sauvé la vie, voilà tout.
Or, tandis qu’il parlait de la sorte avec une tranquille assurance d’un accident qui aurait parfaitement pu causer sa mort, Ellis Marshall, brusquement, changeait d’attitude :
— Et maintenant, messieurs, faisait-il, ne parlons plus de cette petite aventure et excusez-moi de vous quitter si rapidement, j’ai des rendez-vous, je craindrais d’être en retard.
Pourquoi l’Anglais manifestait-il une hâte si soudaine ?
Peut-être eût-il fallu en chercher l’explication dans la remarque qu’Ellis Marshall venait de faire de l’extrême pâleur qui, soudain, avait envahi le visage du prince Nikita ?
L’officier russe, en effet, n’avait pas vu sans émotion le portefeuille rouge qu’Ellis Marshall avait exhibé un instant. Mais ce n’est pas tout. Nikita tenait toujours son tronçon d’épée. Il voulu le restituer à l’aimable escrimeur qui le lui avait prêté, et présenter ses excuses : l’escrimeur avait disparu.
Un agent à la solde de l’Angleterre, puis une disparition mystérieuse. Et quelques minutes plus tard, comme Nikita, très ému, se demandait qui pouvait bien être cet étranger qui lui avait prêté une épée si fragile, il entendit au milieu de la foule une voix qui lui soufflait à l’oreille.
— Prince, méfiez-vous de Fantômas.
***
— Croyez-vous réellement qu’il y ait eu tentative d’assassinat ? lui demandait le comte Vladimir Saratov, une heure plus tard. Croyez-vous réellement…
— Mon cher comte, je sais parfaitement qu’il s’agit là de choses si graves qu’il n’en faut point parler au hasard. Toutefois, ma conviction est absolue : l’homme qui m’a proposé de recommencer le coup que je discutais avec le prévôt, qui a incité Ellis Marshall à me servir d’adversaire, qui nous a prêté les deux épées, dont l’une s’est cassée, comme je vous l’ai dit, et qui ensuite a disparu, que nul ne connaît à la salle d’armes en fin de compte, avait préparé toute l’affaire, avait voulu que je tue Ellis Marshall.
— Mais pourquoi ?
— Mais n’avez-vous pas compris ce que je vous disais tout à l’heure ? Ellis Marshall avait dans la poche un portefeuille rouge, le portefeuille rouge.
— Et alors ?
— Et alors, comte Vladimir, poursuivait tranquillement le prince Nikita, vous devinez bien que, si par hasard, j’avais atteint ce malheureux Ellis Marshall, il en serait résulté une telle confusion qu’à coup sûr l’individu en question aurait pu facilement dérober ce portefeuille.
— Qui est-ce donc, d’après vous ?
Le lieutenant n’osa répondre : « C’est Fantômas », sur la foi de ce qu’on lui avait soufflé.
— Je voudrais bien le savoir, se contenta-t-il de répondre à l’ambassadeur extraordinaire.