22 – LES ÉLÈVES DU PÈRE GRELOT
Au bruit du réveil, le dormeur, étendu dans l’un des mauvais lits de l’Hôtel d’Auvergne, boulevard Barbès, se redressa furieux.
— Sacrée sonnerie, murmura-t-il, pas moyen d’arriver à ne pas l’entendre.
Le dormeur étouffa encore un long bâillement, s’étira les bras en homme accablé de fatigue, puis, faisant un grand effort, se jeta à bas du lit.
— Secouons-nous, murmura l’ex-dormeur, secouons-nous, que diable, ou nous allons manquer la leçon.
Et c’est avec une rapidité merveilleuse qu’il acheva de s’habiller.
— Sept heures un quart, hum, je vais être en retard. L’excellent copain qui, rue Saint-Joseph, m’a passé le tuyau, m’a dit qu’il convenait d’être à huit heures chez le père Grelot si l’on voulait assister à la leçon. Bon, j’y serai à huit heures ou j’y perdrai mon nom.
Les vêtements que revêtait le jeune homme disaient assez bien sa profession. À coup sûr, il n’était pas riche. Il portait un petit complet à carreaux comme ont l’habitude d’en adopter les lads en rupture d’écurie. Il s’enfonçait sur le front une casquette plate à courte visière qui achevait parfaitement de lui donner la tournure d’un quelconque « sans-travail » comme il y en a tant dans les rues de Paris et qui sont un jour vendeurs de loupes aux étalages des rues barrées, le lendemain ouvreurs de portières, puis ramasseurs de mégots et, à l’occasion guides pour caravanes d’Anglais.
Ce curieux personnage tira de sa poche un portefeuille assez usagé, mais cependant de coupe recherchée, il y prit quelques billets de cent francs qu’il serra soigneusement dans un tiroir de la commode boiteuse, pièce principale du mobilier, s’assura qu’il restait quelques pièces blanches dans son gousset, alluma encore une cigarette, puis, d’un pas délibéré, il quitta son logis de l’Hôtel d’Auvergne.
Ce jeune homme qui sortait ainsi d’un de ces bouges où l’on loue aussi bien « à la journée » qu’ « au mois » des chambres infectes, pleines de vermine, mais étonnamment bon marché, à tous ceux qui se présentent, quels que soient au juste leur profession, leur aspect, n’était autre en réalité que le journaliste Jérôme Fandor. C’est Jérôme Fandor qui sortait de l’Hôtel d’Auvergne et remontait ainsi le boulevard Barbès en direction du Métropolitain.
C’est Fandor, toujours, qui montait au métro de Barbès, prenait place dans une des voitures du train, changeait à l’Étoile et s’arrêtait en fin de compte à la passerelle de Passy.
Jérôme Fandor, au sortir de la station du chemin de fer, descendit rapidement les escaliers qui conduisent à la Seine, puis, s’étant machinalement assuré que nul ne le suivait, traversait délibérément le fleuve, en homme qui sait parfaitement où il va, pour gagner enfin le quartier misérable de Grenelle.
Le journaliste demanda deux ou trois fois son chemin, s’informant d’une petite rue au nom extravagant, puis encore d’une impasse et après vingt minutes de marche il parvint au pied d’un immeuble sordide. À peine cependant hésita-t-il à l’entrée du couloir menant à l’escalier qui conduisait aux étages. L’endroit était lugubre, propice aux embuscades. Il suait le vice et le crime. Fandor y pénétra. Le jeune homme atteignit enfin le dernier étage où il se trouva face à une série de portes closes.
Au hasard, Jérôme Fandor frappa à la porte du milieu. Il y avait déjà quelques minutes que le journaliste attendait le résultat de son appel, lorsqu’une voix retentit :
— Qu’est-ce que c’est ?
— On demande le père Grelot.
Une bordée d’injures répondit :
— Espèce d’abruti, espèce de macaque, tas d’idiot, vermine, ah, j’vas t’apprendre, moi, à m’appeler le père Grelot.
En même temps, la porte s’ouvrit. Un petit vieillard bedonnant apparaissait à Fandor dans un pittoresque costume, composé, en guise de souliers, de vieilles bottes déformées, en guise de pantalon et de veston, d’un énorme paletot transformé en robe de chambre. Une calotte grecque ornait la tête du bonhomme.
— Qu’est-ce que vous me voulez ? répéta-t-il, la porte entrebâillée, et pourquoi m’appelez-vous le père Grelot ? Je me nomme M. Maréchal. Ça vous écorcherait pas les lèvres, je suppose ?
Devant ce flot d’invectives, Fandor n’avait pas bronché.
— Si je viens vous voir, dit-il enfin, c’est probable que je sais à quoi m’en tenir. Allons, vieux, faites-moi place, que je puisse entrer dans votre piaule : c’est Jim qui m’envoie. Je viens pour une leçon.
— Ah, c’est Jim qui vous envoie. C’est différent. Fallait le dire. Qu’est-ce qu’il y a pour votre service, mon garçon ?
— Je vous l’ai dit, j’voudrais une leçon.
— Une leçon de quoi ? je ne vous comprends pas du tout. Je ne suis pas professeur.
— Oh, la ferme, c’est pas la peine de me balanstiquer des boniments, père Grelot, j’vous dis tout de suite que j’viens pas au hasard, c’est Jim qui m’envoie. Ça devrait vous ouvrir les mirettes et vous éclairer l’entendement. Allons. Faites pas la bête et ne perdons pas notre temps. Donnez-moi une leçon.
Le vieux hésitait encore.
Le nom de Jim que Fandor prononçait avec une belle assurance lui était à coup sûr familier, mais tout de même la police est si bien faite parfois, qu’il faut se méfier toujours. Et le père Grelot se méfiait, se méfiait avec toute la prudence acquise que peut avoir un homme qui, vingt fois au moins, a glissé du banc de la correctionnelle derrière les verrous.
— Une leçon, répéta-t-il, vous répétez cela tout l’temps, mon ami, c’est à vous en faire baver des ronds de chapeaux, une leçon de quoi ? Précisez, sapristi. J’peux aussi bien vous apprendre à écrire et à lire qu’à siffler la Valse Bleue.
— Ça va bien. Une leçon de grelots.
Évidemment, Fandor venait de trouver le mot qui devait calmer les soucis du vieillard. Brusquement il s’effaçait, s’aplatissait contre la muraille, pour laisser le passage libre :
— Entrez, commanda-t-il, vous êtes un drôle de particulier, mais après tout, j’m’en fous, si c’est Jim qui vous envoie, j’peux pas vous foutre à la porte.
— Manquerait plus qu’ça.
Fandor, d’une démarche titubante, crapule, la démarche des apaches de profession, s’introduisit dans le logis du père Grelot. Il inspecta d’un coup d’œil la pièce où il venait de pénétrer, nota tout de suite avec une surprise qu’il ne songeait pas à dissimuler qu’elle était assez cossue, garnie d’un mobilier en pitchpin, d’une armoire à glace, d’un lit recouvert de couvertures à peu près propres.
— Vous êtes bien, dans vos meubles, dit-il, avec le claquement de langue approprié, on voit qu’ça rapporte l’école.
— Oh, ça n’rapporte pas gros, mais tout de même, j’ai de quoi vivre, et c’est bien justice, il n’y en a pas beaucoup, allez, pour me faire la pige.
Tout en parlant, cependant, le père Grelot poussait par l’épaule Fandor vers l’armoire à glace. Il en ouvrit le battant et Fandor ne fut pas peu surpris de voir que l’armoire était fausse en réalité, dissimulait une porte que le père Grelot ouvrit, qu’il lui fit franchir :
— Voilà l’école, annonça le vieillard, j’ai déjà un élève ce matin.
Fandor traversa l’armoire à glace. La pièce dans laquelle il pénétra était entièrement vide, ne comportait aucun meuble, à part, toutefois, si c’en était un, au centre, un mannequin, représentant un homme habillé, un mannequin articulé de grandeur naturelle et sur lequel, au premier coup d’œil, on distinguait, cousus ou attachés au bout de longues ficelles, plusieurs centaines de grelots. Au mur, dans un cadre doré de fort bonne apparence, d’ailleurs, une grande feuille de papier sur laquelle étaient mentionnées, sous un titre, fait à la ronde, en grosses lettres : « État de service », toute une série d’inscriptions bizarres, très lisibles et relatant des noms, avec, en regard, des indications telles que « six mois de prison », « deux ans de travaux forcés », « interdiction de séjour ».
Fandor, toutefois, ayant enregistré en une seconde mannequin et tableau, reporta toute son attention sur un personnage qui, dès son entrée, s’était levé, un sourire figé sur les lèvres. C’était un jeune garçon d’une quinzaine d’années, aux accroche-cœur soigneusement pommadés, bottines fines, ayant au bout de ses mains blanches des ongles longs et noirs, figurant à merveille, enfin, le jeune ouvrier promu souteneur.
Le père Grelot fit les présentations :
— Un élève dit-il, en montrant Fandor, un copain fit-il, en désignant le jeune voyou, mais un copain qui fait ma fierté, mon orgueil, qui travaille déjà mieux que père et mère.
— Oh ça, sûr, s’exclama la jeune crapule avec un air de vanité extrême, n’y a qu’à considérer l’état de service, mon père est à la Guyane, ma mère en Centrale, moi je suis encore libre et, nom de d’la, j’pense bien ne pas être prêt d’être fait.
Tout cela, cependant, c’était du bavardage, de la perte de temps.
— Allons, au travail dit Père Grelot, toi, Mimile, montres-y voir d’abord comment c’qu’c’est qu’on coupe les poches.
Mimile ne se le fit pas dire deux fois.
— Bon, voilà, expliqua-t-il, en regardant Fandor, si tu n’es pas dessalé, si t’es pas à la coule, t’opère dans une foule. Le pante est devant toi, tiens, comme lui – et il montrait le mannequin derrière lequel il se plaça. T’as vu qu’il fourrait dans ses profondes une pochette remplie de braise, ou ses clés, ou des fafiots, ou n’importe quoi enfin, qui paraît bon à faire. Bien voilà comment que t’opère. Suis bien mon geste.
En deux temps, trois mouvements, avec une prestesse qui laissa Fandor pantois, l’élève avait tiré de sa poche une paire de longs ciseaux et, passant la main sous le bras du mannequin, avait opéré une fente dans la doublure du gilet, tendu la main, reçu quelques piécettes s’échappant de la poche, puis il éclata de rire :
— Et voilà, dit-il, pas plus malin que ça. Le pante n’a même pas été chatouillé, il s’est aperçu de rien.
Fandor prit la paire de ciseaux qu’obligeamment Mimile lui tendait, il s’efforça d’imiter la jeune crapule.
Mais, tandis que Mimile avait opéré avec une habileté remarquable, Fandor se conduisait avec la dernière des maladresses.
Il n’avait pas seulement essayé de glisser sa main sous le bras du mannequin que celui-ci, frôlé malgré ses précautions, produisait un véritable carillon. Et cela tournait au charivari, lorsque Fandor voulu donner le coup de ciseaux devant ouvrir la doublure.
— Eh bien, mon vieux, s’écrie Père Grelot, si c’est comme ça que tu pratiques, tu peux bien être certain d’aller le soir coucher à la boîte. Ah, t’en as de la délicatesse.
Mimile, de son côté, pouffa :
— C’est rien farce, c’est rien du tout à attraper, ce truc-là. Mais tant qu’on ne l’a pas, n’y a rien à faire. Allez, vas-y, mon poteau.
Fandor, toute la matinée, de la sorte, écouta les conseils intéressés, – il avait donné dix francs, – et intéressants du père Grelot.
La méthode du vieillard était d’ailleurs bien simple. Il expliquait à ses élèves comment il fallait procéder pour dévaliser un « pante » sans que celui-ci puisse s’en douter, puis, ayant décomposé théoriquement les mouvements à faire, il les exécutait pratiquement sur le mannequin avec une habileté telle que jamais il ne faisait tinter le moindre grelot.
— Tant que ça sonne, répétait l’ignoble vieux, c’est qu’on n’a pas la main douce.
Et Fandor recommençait.
Le journaliste, d’ailleurs, s’appliquait avec une si réelle attention à suivre les excellents conseils de son professeur qu’il fit bientôt de rapides progrès. Au bout de deux heures d’exercices, Mimile, tout comme le père Grelot, le couvrait d’éloges.
— T’as rudement des dispositions, disait Mimile.
Après divers exercices, Père Grelot devint curieux :
— Allons, dit-il, confesse que tu t’es rouillé, mais qu’autrefois t’avais déjà exercé le métier. Non. Jamais. Vingt dieux, tu m’épates. Ah, en voilà assez pour aujourd’hui.
Mais Fandor n’était pas de cet avis.
— Non, dit-il, j’ai un coup à faire ce soir, un coup que je veux réussir à toute force. Père Grelot, vous m’avez fait faire de l’entraînement jusqu’à présent, mais ça ne suffit pas. Tâchez voir moyen à me faire attraper le coup pour faire un porteufe.
Cent sous de plus valurent à Fandor de travailler encore plusieurs heures, mais réellement, quand il sortit de chez le père Grelot, après force promesses de revenir et même d’entrer dans de « petites combines », Fandor était passé maître dans l’art de « faire » un portefeuille.
Le journaliste était radieux.