14 – L’HEURE FATALE

— Je sors pendant une heure.

— Yes, mister Bolton.

— Je rentrerai d’ailleurs assez tôt.

— Yes, mister Bolton.

— Et demain matin vous me réveillerez à cinq heures et demie précises.

— Yes, mister Bolton.

Cependant que le client du Britannic-Hôtel qui donnait ainsi ses instructions, nettes et précises, s’exprimait dans un français très pur, bien qu’il eût l’aspect caractéristique d’un naturel d’Outre-Manche, le garçon s’obstinait, lui, à lui parler dans la langue de Shakespeare, qu’il écorchait.

Néanmoins, les deux hommes s’étaient très facilement compris et le voyageur sans répondre aux salutations exagérées du domestique, fit avancer une voiture devant la façade de l’hôtel de la rue de Rome et y monta aussitôt.

Fred Bolton se fit conduire à toute allure à la gare du Nord. Il changea de véhicule après avoir passé à la consigne d’où il retira une valise. Puis, il ordonna au cocher de le mener rue Duphot, à l’hôtel de la Paix. Lorsqu’il descendit de voiture, l’homme à l’allure anglaise avait changé d’aspect. De roux qu’ils étaient précédemment, ses cheveux étaient devenus bruns. Lorsqu’il se présentait au bureau de l’hôtel, la caissière, dont il était évidemment connu, le salua d’un :

— Bonjour, monsieur Archinet, familier et cordial.

— Chère madame, donnez-moi, je vous prie, la chambre du rez-de-chaussée, vous le savez, l’état de mon cœur m’interdit les escaliers, ainsi que l’ascenseur.

La caissière appela un domestique qui prit les bagages du voyageur, cependant, qu’aimable, toujours, elle répondait à celui-ci :

— Nous connaissons vos habitudes, monsieur Archinet, la chambre que vous occupez d’ordinaire est à votre disposition.

— Eh bien, poursuivit ce bizarre habitué de l’hôtel, je suis très fatigué, je comptais aller voir mes enfants ce soir, mais la banlieue me fait peur. Elle est trop loin. Je vais me coucher. Inutile de me réveiller. Demain, au petit jour, je partirai pour me rendre comme d’ordinaire chez mon gendre, à Boissy-Saint-Léger. Et il est probable, mademoiselle, que je n’aurai pas le plaisir de vous voir demain matin.

— En effet, monsieur, poursuivit la caissière, je veille ce soir jusqu’à minuit. Ce sera ma remplaçante.

L’individu qui, à l’hôtel de la Paix, répondait au nom d’Archinet, ne tarda pas à éconduire le garçon exagérément complaisant qui s’éternisait dans sa chambre.

Sitôt le serviteur parti, il ferma sa porte à double tour, éteignit, mais il ne se coucha pas.

Le mystérieux M. Archinet entrebâilla sa fenêtre, s’assura que la cour sur laquelle elle donnait, était absolument déserte, il enjamba alors le petit balcon, puis, se dissimulant le long du mur, il gagna la sortie de service de l’hôtel et se retrouva dans la rue sans que personne eût pu soupçonner son départ.

Frédérik Bolton qui, rue Duphot, s’appelait M. Archinet, prit alors une troisième voiture qui le transporta rue des Saints-Pères où il descendit devant un troisième hôtel aux apparences modestes mais confortables, qui portait pour enseigne : Aux Amis de la Gironde.

M. Bolton-Archinet avait encore changé de physionomie. Il avait sur ses cheveux naturels, une perruque blanche et sa lèvre rasée s’ornait d’une épaisse moustache grise.

Le patron, un robuste Gascon, vint à lui, la main tendue :

— Hé, tiens, M. Collimasque. Quel bon vent vous amène ?

— Mon cher patron, répondit l’énigmatique voyageur, ce n’est pas le vent mais le chemin de fer, je descends de la gare d’Orsay à l’instant même, j’arrive de Bordeaux.

— Une chambre, monsieur Collimasque ?

— Bien entendu, patron.

— Voulez-vous le 23, on y est très bien, vous en avez l’habitude.

— Va pour le 23, répliqua avec enjouement celui qui, successivement venait d’être appelé Bolton, Archinet et Collimasque. Seulement je ne monte pas me coucher de sitôt, voilà bien trois semaines que je ne suis pas venu à Paris, vous pensez bien que j’ai envie de faire un petit tour.

— L’hôtel est ouvert toute la nuit, faites donc comme chez vous.

— Oh, comme chez moi, poursuivit le voyageur, mieux que chez moi, car je vous promets bien qu’à Bordeaux, si je m’avisais de rentrer après onze heures du soir, la bourgeoise ferait une musique épouvantable.

— Tandis qu’à Paris, ni vu ni connu…

— Surtout, comme je rentrerai peut-être tard, ne me faites pas réveiller. Je descendrai bien tout seul.

À peine avait-il regagné la rue des Saints-Pères que le personnage aux trois noms, reprenait encore une voiture, et ce n’était pas pour se faire conduire dans les endroits de plaisir comme en fréquentent volontiers les provinciaux à Paris. Le pseudo vieillard donna à son automédon, l’adresse du Britannic-Hôtel et, quelques instants après, M. Collimasque, qui rue Duphot venait d’être M. Archinet, redevenait l’Anglais Frédérik Bolton au Britannic-Hôtel.

Lorsque le faux Anglais eut regagné sa chambre, ayant soigneusement fermé les rideaux des fenêtres, il tourna le commutateur et se mit en devoir d’enlever sa perruque, de supprimer les favoris roux qu’il avait substitués depuis quelques instants à sa moustache grise et il apparut enfin tel qu’il était.

Ce mystérieux individu n’était autre que Fantômas.

C’était bien le bandit qui, désormais, seul et sans témoin, ne jouait plus de comédie, ne tenait plus de rôle. Il se déshabilla lentement, le front soucieux, puis, une inspiration subite le détermina à remettre sa perruque rousse et ses favoris jaunes. Il sonna alors, se fit monter par le garçon de l’eau chaude et les journaux du soir, puis il boucla sa porte.

***

Fantômas, machinalement, avant de se mettre au lit, avait déchiré la bande d’un journal qu’il déployait devant lui.

Mais, le bandit ne lisait pas : il était préoccupé. Soudain, celui que l’on avait tant de fois qualifié d’insaisissable, et qui ce soir-là se disposait à passer une nuit paisible et tranquille comme la nuit du plus honnête des bourgeois, tressaillit soudain en considérant le journal qu’il avait sous les yeux.

Cette feuille, en effet, portait la date du 24 mars.

Le bandit tira sa montre :

— Dix heures, fit-il, et dire que je n’y songeais plus. Me suis-je donc trompé de jour ? Non pourtant. Nous sommes bien aujourd’hui le 24.

La pensée de Fantômas se reportait à quelques journées en arrière, à la conversation avec le sinistre équarrisseur rencontré sur la falaise bretonne, avec l’énigmatique et mystérieux Jean-Marie, au rendez-vous avec lui. Tant pis, il n’y serait pas. Il avait dépêché Jean-Marie aux trousses de sa fille et l’émotion qu’il éprouvait donc ce soir-là en s’apercevant que l’on était le 24 mars, qu’il était 10 heures 1/4 du soir et qu’il avait rendez-vous dans un quart d’heure, à six cents kilomètres de là, n’était qu’une émotion rétrospective, car il se doutait bien que s’il manquait au rendez-vous, Jean-Marie, lui non plus, n’avait pas pu s’y rendre. Fantômas se rassura, mais sa tranquillité ne devait être que de courte durée.

En effet, comme il parcourait le journal, le bandit ne put retenir un cri d’angoisse. Il lut un fait-divers, le relut avec attention, poussa des exclamations étouffées, puis, devint tout pale, cependant qu’une inquiétude extrême se peignait sur son visage.

La dépêche envoyée au journal, dépêche datée de Rennes et réduite à quelques lignes, était ainsi conçue :

« Au cours d’une expérience de tir effectuée dans les faubourgs de notre ville par une jeune fille employée dans la baraque de deux romanichels, répondant au nom du Père et de Mère Zizi, un accident qui aurait pu être grave s’est produit Les cartouches que l’on croyait chargées à blanc, étaient chargées à balles et la jeune bohémienne feignant de tirer sur un spectateur qui s’était offert comme compère bénévole, a failli tuer ce malheureux. On a procédé à l’arrestation de l’involontaire coupable qui, n’ayant pu justifier de son identité a été conduite au Commissariat de Police, puis écrouée à la prison de Rennes. »

— Hélène, murmura Fantômas, Hélène est arrêtée. Qu’a-t-il bien pu se passer ? la malheureuse, que va-t-il advenir d’elle ?

Fantômas, en effet, savait bien que la seule jeune fille faisant partie de la troupe du père et de la mère Zizi, était sa fille. Mais comment le drame s’était-il produit ? par suite de quelle affreuse supercherie, Hélène avait-elle été mise, à son insu dans un aussi mauvais cas ?

Et, tout naturellement, Fantômas en était amené à se demander quel rôle Jean-Marie, qu’il avait catégoriquement chargé de surveiller et de protéger la jeune fille, avait joué dans cette affaire.

Jean-Marie avait manqué à sa mission, peut-être même avait-il trahi ? Cette idée, Fantômas ne pouvait la supporter. Il se leva brusquement, arpenta la pièce à grands pas, faisant de profondes aspirations, en homme qui étouffe. Puis, une nouvelle inquiétude parut envahir son esprit.

— En admettant même, se disait Fantômas, que Jean-Marie ait accompagné Hélène et l’ait protégée jusqu’au moment du scandale, il est bien évident qu’il a dû déguerpir sitôt après l’accident.

Fantômas vérifia :

— La dépêche est datée du 22, fit-il. Mais alors, Jean-Marie voyant qu’Hélène était conduite en prison, a dû considérer sa mission comme terminée. Il a dû se dire qu’il convenait de m’aviser au plus vite des incidents, qu’il fallait me les expliquer. Oui, c’est évidemment logique, Jean-Marie en toute hâte a dû regagner la falaise, il doit m’attendre aux abords du manoir de Kergollen où il croit me retrouver, oh, c’est simple, terriblement simple. Nous avons rendez-vous ce soir à dix heures et demie à la porte du manoir, Jean-Marie y sera et moi je me trouve à six cents kilomètres du lieu du rendez-vous, nulle puissance humaine ne pourrait désormais me permettre d’arriver à temps. Et si Jean-Marie se trouve seul il agira peut-être.

Et Fantômas, en effet, songeait au sinistre crime que tous deux avaient comploté, le bandit songeait que dans un quart d’heure, une demi-heure peut-être, devait d’après leurs conventions, sonner l’instant suprême où Dame Brigitte allait être hors d’état de nuire.

Soudain, Fantômas bondit, pris d’une inspiration subite.

Il venait d’apercevoir, accroché au mur, l’appareil téléphonique. D’une main tremblante il décrocha le récepteur, se fit mettre en communication avec le portier de l’hôtel :

— Allô, disait-il, donnez-moi l’interurbain, dépêchez-vous, c’est très urgent.

— Que désirez-vous ?

— Jusqu’à quelle heure le téléphone fonctionne-t-il à Brest ?

— Jusqu’à minuit, monsieur.

— Peut-on avoir la communication rapidement ?

— Dans deux ou trois minutes, monsieur, les lignes ne sont pas chargées en ce moment.

Fantômas poussa un soupir de soulagement, il allait peut-être pouvoir parer au danger immédiat que courait la châtelaine du manoir de Kergollen, en l’avisant de se tenir sur ses gardes :

— Quel numéro voulez-vous à Brest ? demanda le téléphoniste.

Mais, à cette question, Fantômas paraissait à nouveau effroyablement troublé. Il se souvenait que le manoir de Kergollen n’était pas directement relié à Brest, qu’il fallait passer par le poste de la pointe Saint-Mathieu.

Les bureaux n’étaient-ils pas fermés à cette heure tardive, dans cette petite localité ? Le bureau de la pointe Saint-Mathieu était fermé à huit heures du soir.

Fantômas lâcha l’appareil, s’écroula sur le plancher, la tête entre les mains.

Quiconque aurait vu dans cette posture, celui qui, depuis des années, faisait trembler l’humanité entière, n’aurait jamais pu reconnaître en cette loque l’insaisissable bandit, le génie du crime, l’incomparable Fantômas.

Fantômas voyait Jean-Marie pénétrer dans la pièce, fermer derrière lui la porte, balbutier d’abord quelques paroles vagues, il le voyait, profitant d’un moment d’inattention, se précipiter sur la vieille dame, lui plonger son couteau dans le cœur et regarder couler le sang, ce sang que Jean-Marie aimait tant à répandre, et dans lequel il prétendait éprouver une si grande joie à tremper les mains.

L'Arrestation de Fantômas
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